Psychopathologie de la vie quotidienne - Sigmund Freud - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1901

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Sigmund Freud

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Opinie o ebooku Psychopathologie de la vie quotidienne - Sigmund Freud

Fragment ebooka Psychopathologie de la vie quotidienne - Sigmund Freud

A Propos

1. Oubli de noms propres
2. Oubli de mots appartenant a des langues étrangeres

A Propos Freud:

Sigmund Freud (born Sigismund Schlomo Freud) May 6, 1856 – September 23, 1939; was an Austrian neurologist and psychiatrist who co-founded the psychoanalytic school of psychology. Freud is best known for his theories of the unconscious mind, especially involving the mechanism of repression; his redefinition of sexual desire as mobile and directed towards a wide variety of objects; and his therapeutic techniques, especially his understanding of transference in the therapeutic relationship and the presumed value of dreams as sources of insight into unconscious desires. He is commonly referred to as "the father of psychoanalysis" and his work has been highly influential-—popularizing such notions as the unconscious, defense mechanisms, Freudian slips and dream symbolism — while also making a long-lasting impact on fields as diverse as literature (Kafka), film, Marxist and feminist theories, literary criticism, philosophy, and psychology. However, his theories remain controversial and widely disputed. Source: Wikipedia

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Application de la psychanalyse a l'interprétation des actes de la vie quotidienne

1901
Traduit de l'Allemand par le Dr. S. Jankélévitch, en 1922.
Traduction de l'Allemand autorisée par l'auteur et revue par l'auteur lui-meme, 1922.


1. Oubli de noms propres

J'ai publié, en 1898, dans Monatsschrift für Psychiatrie und Neurologie, un petit article intitulé : « Du mécanisme psychique de la tendance a l'oubli », dont le contenu, que je vais résumer ici, servira de point de départ a mes considérations ultérieures. Dans cet article, j'ai soumis a l'analyse psychologique, d'apres un exemple frappant observé sur moi-meme, le cas si fréquent d'oubli passager de noms propres ; et je suis arrivé a la conclusion que cet accident, si commun et sans grande importance pratique, qui consiste dans le refus de fonctionnement d'une faculté psychique (la faculté du souvenir), admet une explication qui dépasse de beaucoup par sa portée l'importance généralement attachée au phénomene en question.

Si l'on demandait a un psychologue d'expliquer comment il se fait qu'on se trouve si souvent dans l'impossibilité de se rappeler un nom qu'on croit cependant connaître, je pense qu'il se contenterait de répondre que les noms propres tombent plus facilement dans l'oubli que les autres contenus de la mémoire. Il citerait des raisons plus ou moins plausibles qui, a son avis, expliqueraient cette propriété des noms propres, sans se douter que ce processus puisse etre soumis a d'autres conditions, d'ordre plus général.

Ce qui m'a amené a m'occuper de plus pres du phénomene de l'oubli passager de noms propres, ce fut l'observation de certains détails qui manquent dans certains cas, mais se manifestent dans d'autres avec une netteté suffisante. Ces derniers cas sont ceux ou il s'agit, non seulement d'oubli, mais de faux souvenir. Celui qui cherche a se rappeler un nom qui lui a échappé retrouve dans sa conscience d'autres noms, des noms de substitution,qu'il reconnaît aussitôt comme incorrects, mais qui n'en continuent pas moins a s'imposer a lui obstinément. On dirait que le processus qui devait aboutir a la reproduction du nom cherché a subi un déplacement, s'est engagé dans une fausse route, au bout de laquelle il trouve le nom de substitution, le nom incorrect. Je prétends que ce déplacement n'est pas l'effet d'un arbitraire psychique, mais s'effectue selon des voies préétablies et possibles a prévoir. En d'autres termes, je prétends qu'il existe, entre le nom ou les noms de substitution et le nom cherché, un rapport possible a trouver, et j'espere que, si je réussis a établir ce rapport, j'aurai élucidé le processus de l'oubli de noms propres.

Dans l'exemple sur lequel avait porté mon analyse en 1898, le nom que je m'efforçais en vain de me rappeler était celui du maître auquel la cathédrale d'Orvieto doit ses magnifiques fresques représentant le « Jugement Dernier ». A la place du nom cherché, Signorelli, deux autres noms de peintres, Botticelli et Boltraffio, s'étaient imposés a mon souvenir, mais je les avais aussitôt et sans hésitation reconnus comme incorrects. Mais, lorsque le nom correct avait été prononcé devant moi par une autre personne, je l'avais reconnu sans une minute d'hésitation. L'examen des influences et des voies d'association ayant abouti a la reproduction des noms Botticelliet Boltraffio, a la place de Signorelli, m'a donné les résultats suivants :

a) La raison de l'oubli du nom Signorelli ne doit etre cherchée ni dans une particularité quelconque de ce nom, ni dans un caractere psychologique de l'ensemble dans lequel il était inséré. Le nom oublié m'était aussi familier qu'un des noms de substitution, celui de Botticelli, et beaucoup plus familier que celui de Boltraffio dont le porteur ne m'était connu que par ce seul détail qu'il faisait partie de l'école milanaise. Quant aux conditions dans lesquelles s'était produit l'oubli, elles me paraissent inoffensives et incapables d'en fournir aucune explication : je faisais, en compagnie d'un étranger, un voyage en voiture de Raguse, en Dalmatie, a une station d'Herzégovine ; au cours du voyage, la conversation tomba sur l'Italie et je demandai a mon compagnon s'il avait été a Orvieto et s'il avait visité les célebres fresques de…

b) L'oubli du nom s'explique, lorsque je me rappelle le sujet qui a précédé immédiatement notre conversation sur l'Italie, et il apparaît alors comme l'effet d'une perturbation du sujet nouveau par le sujet précédent. Peu de temps avant que j'aie demandé a mon compagnon de voyage s'il avait été a Orvieto, nous nous entretenions des mours des Turcs habitant la Bosnie et l'Herzégovine. J'avais rapporté a mon interlocuteur ce que m'avait raconté un confrere exerçant parmi ces gens, a savoir qu'ils sont pleins de confiance dans le médecin et pleins de résignation devant le sort. Lorsqu'on est obligé de leur annoncer que l'état de tel ou tel malade de leurs proches est désespéré, ils répondent : « Seigneur (Herr), n'en parlons pas. Je sais que s'il était possible de sauver le malade, tu le sauverais. » Nous avons la deux noms : Bosnien (Bosnie) et Herzegowina(Herzégovine) et un mot : Herr (Seigneur), qui se laissent intercaler tous les trois dans une chaîne d'associations entre Signorelli – Botticelli et Boltraffio.

c) J'admets que si la suite d'idées se rapportant aux mours des Turcs de la Bosnie, etc., a pu troubler une idée venant immédiatement apres, ce fut parce que je lui ai retiré mon attention, avant meme qu'elle fut achevée. Je rappelle notamment que j'avais eu l'intention de raconter une autre anecdote qui reposait dans ma mémoire a côté de la premiere. Ces Turcs attachent une valeur exceptionnelle aux plaisirs sexuels et, lorsqu'ils sont atteints de troubles sexuels, ils sont pris d'un désespoir qui contraste singulierement avec leur résignation devant la mort. Un des malades de mon confrere lui dit un jour : « Tu sais bien, Herr (Seigneur), que lorsque cela ne va plus, la vie n'a plus aucune valeur. » Je me suis toutefois abstenu de communiquer ce trait caractéristique, préférant ne pas aborder ce sujet scabreux dans une conversation avec un étranger. Je fis meme davantage : j'ai distrait mon attention de la suite des idées qui auraient pu se rattacher dans mon esprit au sujet : « Mort et Sexualité. » J'étais alors sous l'impression d'un événement dont j'avais reçu la nouvelle quelques semaines auparavant durant un bref séjour a Trafoi : un malade, qui m'avait donné beaucoup de mal, s'était suicidé, parce qu'il souffrait d'un trouble sexuel incurable. Je sais parfaitement bien que ce triste événement et tous les détails qui s'y rattachent n'existaient pas chez moi a l'état de souvenir conscient pendant mon voyage en Herzégovine. Mais l'affinité entre Trafoi et Boltraffio m'oblige a admettre que, malgré la distraction intentionnelle de mon attention, je subissais l'influence de cette réminiscence.

d) Il ne m'est plus possible de voir dans l'oubli du nom Signorelli un événement accidentel. Je suis obligé de voir dans cet événement l'effet de mobiles psychiques. C'est pour des raisons d'ordre psychique que j'ai interrompu ma communication (sur les mours des Turcs, etc.), et c'est pour des raisons de meme nature que j'ai empeché de pénétrer dans ma conscience les idées qui s'y rattachaient et qui auraient conduit mon récit jusqu'a la nouvelle que j'avais reçue a Trafoi. Je voulais donc oublier quelque chose ; j'ai refoulé quelque chose. Je voulais, il est vrai, oublier autre chose que le nom du maître d'Orvieto ; mais il s'est établi, entre cet « autre chose » et le nom, un lien d'association, de sorte que mon acte de volonté a manqué son but et que j'ai, malgré moi, oublié le nom, alors que je voulais intentionnellement oublier l' « autre chose ». Le désir de ne pas se souvenir portait sur un contenu ; l'impossibilité de se souvenir s'est manifestée par rapport a un autre. Le cas serait évidemment beaucoup plus simple, si le désir de ne pas se souvenir et la déficience de mémoire se rapportaient au meme contenu. – Les noms de substitution, a leur tour, ne me paraissent plus aussi injustifiés qu'avant l'explication ; ils m'avertissent (a la suite d'une sorte de compromis) aussi bien de ce que j'ai oublié que de ce dont je voulais me souvenir, et ils me montrent que mon intention d'oublier quelque chose n'a ni totalement réussi, ni totalement échoué.

e) Le genre d’association qui s'est établi entre le nom cherché et le sujet refoulé (relatif a la mort et a la sexualité et dans lequel figurent les noms Bosnie, Herzégovine, Trafoi) est tout a fait curieux. Le schéma ci-joint, emprunté a l'article de 1898, cherche a donner une représentation concrete de cette association.

Le nom de Signorelli a été divisé en deux parties. Les deux dernieres syllabes se retrouvent telles quelles dans l'un des noms de substitution (elli), les deux premieres ont, par suite de la traduction de Signor en Herr (Seigneur), contracté des rapports nombreux et variés avec les noms contenus dans le sujet refoulé, ce qui les a rendues inutilisables pour la reproduction. La substitution du nom de Signorelli s'est effectuée comme a la faveur d'un déplacement le long de la combinaison des noms « Herzégovine-Bosnie », sans aucun égard pour le sens et la délimitation acoustique des syllabes. Les noms semblent donc avoir été traités dans ce processus comme le sont les mots d'une proposition qu'on veut transformer en rébus. Aucun avertissement n'est parvenu a la conscience de tout ce processus, a la suite duquel le nom Signorelli a été ainsi remplacé par d'autres noms. Et, a premiere vue, on n'entrevoit pas, entre le sujet de conversation dans lequel figurait le nom Signorelli et le sujet refoulé qui l'avait précédé immédiatement, de rapport autre que celui déterminé par la similitude de syllabes (ou plutôt de suites de lettres) dans l'un et dans l'autre.

Il n'est peut-etre pas inutile de noter qu'il n'existe aucune contradiction entre l'explication que nous proposons et la these des psychologues qui voient, dans certaines relations et dispositions, les conditions de la reproduction et de l'oubli. Nous nous bornons a affirmer que les facteurs depuis longtemps reconnus comme jouant le rôle de causes déterminantes dans l'oubli d'un nom se compliquent, dans certains cas, d'un motifsupplémentaire, et nous donnons en meme temps l'explication du mécanisme de la fausse réminiscence. Ces facteurs ont du nécessairement intervenir dans notre cas, pour permettre a l'élément refoulé de s'emparer par voie d'association du nom cherché et de l'entraîner avec lui dans le refoulement. A propos d'un autre nom, présentant des conditions de reproduction plus favorables, ce fait ne se serait peut-etre pas produit. Il est toutefois vraisemblable qu'un élément refoulé s'efforce toujours et dans tous les cas de se manifester au-dehors d'une maniere ou d'une autre, mais ne réussit a le faire qu'en présence de conditions particulieres et appropriées. Dans certains cas, le refoulement s'effectue sans trouble fonctionnel ou, ainsi que nous pouvons le dire avec raison, sans symptômes.

En résumé, les conditions nécessaires pour que se produise l'oubli d'un nom avec fausse réminiscence sont les suivantes : 1o une certaine tendance a oublier ce nom ; 2o un processus de refoulement ayant eu lieu peu de temps auparavant ; 3o la possibilité d'établir une association extérieure entre le nom en question et l'élément qui vient d'etre refoulé. Il n'y a probablement pas lieu d'exagérer la valeur de cette derniere condition, car étant donnée la facilité avec laquelle s'effectuent les associations, elle se trouvera remplie dans la plupart des cas. Une autre question, et plus importante, est celle de savoir si une association extérieure de ce genre constitue réellement une condition suffisante pour que l'élément refoulé empeche la reproduction du nom cherché et si un lien plus intime entre les deux sujets n'est pas nécessaire a cet effet. A premiere vue, on est tenté de nier cette derniere nécessité et de considérer comme suffisante la rencontre purement passagere de deux éléments totalement disparates. Mais, a un examen plus approfondi, on constate, dans des cas de plus en plus nombreux, que les deux éléments (l'élément refoulé et le nouveau), rattachés par une association extérieure, présentent également des rapports intimes, c'est-a-dire qu'ils se rapprochent par leurs contenus, et tel était en effet le cas dans l'exemple Signorelli.

La valeur de la conclusion que nous a fournie l'analyse de l'exemple Signorelli varie, selon que ce cas peut etre considéré comme typique ou ne constitue qu'un accident isolé. Or, je crois pouvoir affirmer que l'oubli de noms avec fausse réminiscence a lieu le plus souvent de la meme maniere que dans le cas que nous avons décrit. Presque toutes les fois ou j'ai pu observer ce phénomene sur moi-meme, j'ai été a meme de l'expliquer comme dans le cas Signorelli, c'est-a-dire comme ayant été déterminé par le refoulement. Je puis d'ailleurs citer un autre argument a l'appui de ma maniere de voir concernant le caractere typique du cas Signorelli. Je crois notamment que rien n'autorise a établir une ligne de séparation entre les cas d'oublis de noms avec fausse réminiscence et ceux ou des noms de substitution incorrects ne se présentent pas. Dans certains cas, ces noms de substitution se présentent spontanément ; dans d'autres, on peut les faire surgir, grâce a un effort d'attention et, une fois surgis, ils présentent, avec l'élément refoulé et le nom cherché, les memes rapports que s'ils avaient surgi spontanément. Pour que le nom de substitution devienne conscient, il faut d'abord un effort d'attention et, ensuite, la présence d'une condition, en rapport avec les matériaux psychiques. Cette derniere condition doit, a mon avis, etre cherchée dans la plus ou moins grande facilité avec laquelle s'établit la nécessaire association extérieure entre les deux éléments. C'est ainsi que bon nombre de cas d'oublis de noms sans fausse réminiscence se rattachent aux cas avec formation de noms de substitution, c'est-a-dire aux cas justiciables du mécanisme que nous a révélé l'exemple Signorelli. Mais je n'irai certainement pas jusqu'a affirmer que tous les cas d'oublis de noms peuvent etre rangés dans cette catégorie. Il y a certainement des oublis de noms ou les choses se passent d'une façon beaucoup plus simple. Aussi ne risquons-nous pas de dépasser les bornes de la prudence, en résumant la situation de la façon suivante : a côté du simple oubli d'un nom propre, il existe des cas ou l'oubli est déterminé par le refoulement.


2. Oubli de mots appartenant a des langues étrangeres

Le vocabulaire usuel de notre langue maternelle semble, dans les limites du fonctionnement normal de nos facultés, préservé contre l'oubli. Il en est, on le sait, autrement des mots appartenant a des langues étrangeres. Dans ce dernier cas, la disposition a l'oubli existe pour toutes les parties du discours, et nous avons un premier degré de perturbation fonctionnelle dans l'irrégularité avec laquelle nous manions une langue étrangere, selon notre état général et notre degré de fatigue. Dans certains cas, l'oubli de mots étrangers obéit au mécanisme que nous avons décrit a propos du cas Signorelli.Je citerai, a l'appui de cette affirmation, une seule analyse, mais pleine de détails précieux, relative a l'oubli d'un mot non substantif, faisant partie d'une citation latine. Qu'on me permette de relater ce petit accident en détail et d'une façon concrete.

L'été dernier, j'ai renouvelé, toujours au cours d'un voyage de vacances, la connaissance d'un jeune homme de formation universitaire et qui (je ne tardai pas a m'en apercevoir) était au courant de quelques-unes de mes publications psychologiques. Notre conversation, je ne sais trop comment, tomba sur la situation sociale a laquelle nous appartenions tous deux et lui, l'ambitieux, se répandit en plaintes sur l'état d'infériorité auquel était condamnée sa génération, privée de la possibilité de développer ses talents et de satisfaire ses besoins. Il termina sa diatribe passionnée par le célebre vers de Virgile, dans lequel la malheureuse Didon s'en remet a la postérité du soin de la venger de l'outrage que lui a infligé Énée : Exoriare…, voulait-il dire, mais ne pouvant pas reconstituer la citation, il chercha a dissimuler une lacune évidente de sa mémoire, en intervertissant l'ordre des mots : Exoriar(e) ex nostris ossibus ultor ! Il me dit enfin, contrarié :

– Je vous en prie, ne prenez pas cette expression moqueuse, comme si vous trouviez plaisir a mon embarras. Venez-moi plutôt en aide. Il manque quelque chose a ce vers. Voulez-vous m'aider a le reconstituer ?

– Tres volontiers, répondis-je, et je citai le vers complet :

Exoriar(e) aliquis nostris ex ossibus ultor !

– Que c'est stupide d'avoir oublié un mot pareil ! D'ailleurs, a vous entendre, on n'oublie rien sans raison. Aussi serais-je tres curieux de savoir comment j'en suis venu a oublier ce pronom indéfini aliquis.

J'acceptai avec empressement ce défi, dans l'espoir d'enrichir ma collection d'un nouvel exemple. Je dis donc :

– Nous allons le voir. Je vous prie seulement de me faire part loyalement et sans critique de tout ce qui vous passera par la tete, lorsque vous dirigerez votre attention, sans aucune intention définie, sur le mot oublié [1].

– Fort bien ! Voila que me vient l'idée ridicule de décomposer le mot en a et liquis. – Qu'est-ce que cela signifie ? – Je n'en sais rien. – Quelles sont les autres idées qui vous viennent a ce propos ? – Reliques. Liquidation. Liquide. fluide. Cela vous dit-il quelque chose ? – Non, rien du tout. Mais continuez.

– Je pense, dit-il avec un sourire sarcastique, a Simon de Trente, dont j'ai, il y a deux ans, vu les reliques dans une église de Trente. Je pense aux accusations de meurtres rituels qui, en ce moment précisément, s'élevent de nouveau contre les Juifs, et je pense aussi a l'ouvrage de Kleinpaul qui voit dans ces prétendues victimes des Juifs des incarnations, autant dire de nouvelles éditions, du Sauveur. – Cette derniere idée n'est pas tout a fait sans rapport avec le sujet dont nous nous entretenions, avant que vous ait échappé le mot latin. – C'est exact. Je pense ensuite a un article que j'ai lu récemment dans un journal italien. Je crois qu'il avait pour titre : « L'opinion de saint Augustin sur les femmes. » Quelles conclusions tirez-vous de tout cela ? – J'attends. – Et maintenant me vient une idée qui, elle, est certainement sans rapport avec notre sujet. – Je vous en prie, abstenez-vous de toute critique. – Vous me l'avez déja dit. Je me souviens d'un superbe vieillard que j'ai rencontré la semaine derniere au cours de mon voyage. Un vrai original. Il ressemble a un grand oiseau de proie. Et, si vous voulez le savoir, il s'appelle Benoît. – Voila du moins toute une série de saints et de peres de l'Église : saint Simon, saint Augustin, saint Benoît. Un autre pere de l'Église s'appelait, je crois, Origene (Origines). Trois de ces noms sont d'ailleurs des prénoms comme Paul dans Kleinpaul. – Et maintenant je pense a saint Janvier et au miracle de son sang. Mais tout cela se suit mécaniquement. – Laissez ces observations. Saint Janvier et saint Augustin font penser tous deux au calendrier. Voulez-vous bien me rappeler le miracle du sang ? – Tres volontiers, Dans une église de Naples, on conserve dans une fiole le sang de saint Janvier qui, grâce a un miracle, se liquéfie de nouveau tous les ans, un certain jour de fete. Le peuple tient beaucoup a ce miracle et se montre tres mécontent lorsqu'il est retardé, comme ce fut une fois le cas, lors de l'occupation française. Le général commandant – n'était-ce pas Garibaldi ? – pritalors le curé a part et, lui montrant d'un geste significatif les soldats rangés dehors, lui dit qu'il espérait que le miracle ne tarderait pas a s'accomplir. Et il s'accomplit en effet. – Et ensuite ? Continuez donc. Pourquoi hésitez-vous ? – Je pense maintenant a quelque chose… Mais c'est une chose trop intime pour que je vous en fasse part… Je ne vois d'ailleurs aucun rapport entre cette chose et ce qui nous intéresse et, par conséquent, aucune nécessité de vous la raconter… – Pour ce qui est du rapport, ne vous en préoccupez pas. Je ne puis certes pas vous forcer a me raconter ce qui vous est désagréable ; mais alors ne me demandez pas de vous expliquer comment vous en etes venu a oublier ce mot aliquis. – Réellement ? Croyez-vous ? Et bien, j'ai pensé tout a coup a une dame dont je pourrais facilement recevoir une nouvelle aussi désagréable pour elle que pour moi. – La nouvelle que ses regles sont arretées ? – Comment avez-vous pu le deviner ? – Sans aucune difficulté. Vous m'y avez suffisamment préparé. Rappelez-vous tous les saints du calendrier dont vous m'avez parlé, le récit sur la liquéfaction du sang s'opérant un jour déterminé, sur l'émotion qui s'empare des assistants lorsque cette liquéfaction n'a pas lieu, sur la menace a peine déguisée que si le miracle ne s'accomplit pas, il arrivera ceci et cela… Vous vous etes servi du miracle de saint Janvier d'une façon remarquablement allégorique, comme d'une représentation imagée de ce qui vous intéresse concernant les regles de la dame en question. – Et je l'ai fait sans le savoir. Croyez-vous vraiment que si j'ai été incapable de reproduire le mot aliquis,ce fut a cause de cette attente anxieuse ? – Cela me paraît hors de doute. Rappelez-vous seulement votre décomposition du mot en a et liquis et les associations : reliques, liquidation, liquide. Dois-je encore faire rentrer dans le meme ensemble le saint Simon, sacrifié alors qu'il était encore enfant et auquel vous avez pensé, apres avoir parlé de reliques ? – Abstenez-vous en plutôt. J'espere que si j'ai réellement eu ces idées, vous ne les prenez pas au sérieux. Je vous avouerai en revanche que la dame dont il s'agit est une Italienne, en compagnie de laquelle j'ai d'ailleurs visité Naples. Mais ne s'agirait-il pas dans tout cela de coincidences fortuites ? – A vous de juger si toutes ces coincidences se laissent expliquer par le seul hasard. Mais je tiens a vous dire que toutes les fois ou vous voudrez analyser des cas de ce genre, vous serez infailliblement conduits a des « hasards » aussi singuliers et remarquables.

J'ai plus d'une raison d'attacher une grande valeur a cette petite analyse dont je suis redevable a l'obligeant concours de mon compagnon de voyage d'alors. En premier lieu, il m'a été possible, dans ce cas, de puiser a une source qui m'est généralement refusée. Je suis, en effet, obligé le plus souvent d'emprunter a mon auto-observation les exemples de troubles fonctionnels d'ordre psychique, survenant dans la vie quotidienne et que je cherche a réunir ici. Quant aux matériaux beaucoup plus abondants que m'offrent mes malades névrosés, je cherche a les éviter, afin de ne pas voir m'opposer l'objection que les phénomenes que je décris constituent précisément des effets et des manifestations de la névrose. Aussi suis-je heureux toutes les fois que je me trouve en présence d'une personne d'une santé psychique parfaite et qui veut bien se soumettre a une analyse de ce genre. Sous un autre rapport encore, cette analyse me paraît importante, puisqu'elle porte sur un cas d'oubli de mot sanssouvenir de substitution, ce qui confirme la proposition que j'ai formulée plus haut, a savoir que l'absence ou la présence de souvenirs de substitution incorrects ne crée pas de différence essentielle entre les diverses catégories de cas [2].

Le principal intéret de l'exemple aliquis réside dans une autre des différences qui le séparent du cas Signorelli. Dans ce dernier, en effet, la reproduction du nom est troublée par la réaction d'une suite d'idées commencée et interrompue quelque temps auparavant, mais dont le contenu ne présentait aucun rapport apparent avec le sujet de conversation suivant, dans lequel figurait le nom Signorelli. Entre le sujet refoulé et celui ou figurait le nom oublié, il y avait tout simplement le rapport de contiguité dans le temps ; mais ce rapport a suffi a rattacher les deux sujets l'un a l'autre par une association extérieure [3]. Dans l'exemple aliquis, au contraire, il n'y a pas trace d'un sujet indépendant et refoulé qui, ayant peu auparavant occupé la pensée consciente, aurait réagi ensuite comme élément perturbateur. Dans ce cas, le trouble de la production vient du sujet lui-meme, a la suite d'une contradiction inconsciente qui s'éleve contre l'idée-désir exprimée dans le vers cité. Voici quelle serait la genese de l'oubli du mot aliquis : mon interlocuteur se plaint de ce que la génération actuelle de son peuple ne jouisse pas de tous les droits auxquels elle peut prétendre, et il prédit, comme Didon, qu'une nouvelle génération viendra qui vengera les opprimés d'aujourd'hui. Ce disant, il s'adressait mentalement a la postérité, mais dans le meme instant une idée, en contradiction avec son désir, se présenta a son esprit : « Est-il bien vrai que tu désires si vivement avoir une postérité a toi ? Ce n'est pas vrai. Quel serait ton embarras, si tu recevais d'un instant a l'autre, d'une personne que tu connais, la nouvelle t'annonçant l'espoir d'une postérité ! Non, tu ne veux pas de postérité, quelque grande que soit ta soif de vengeance. » Cette contradiction se manifeste, exactement comme dans l'exemple Signorelli, par une association extérieure entre un des éléments de représentation de mon interlocuteur et un des éléments du désir contrarié ; mais cette fois l'association s'effectue d'une façon extremement violente et suivant des voies qui paraissent artificielles. Une autre analogie essentielle avec le cas Signorelli consiste dans le fait que la contradiction vient de sources refoulées et est provoquée par des idées qui ne pourraient que détourner l'attention.

Voila ce que nous avions a dire concernant les différences et les ressemblances internes entre les deux exemples d'oubli de noms. Nous venons de constater l'existence d'un deuxieme mécanisme de l'oubli, consistant dans la perturbation d'une idée par une contradiction intérieure venant d'une source refoulée. Ce mécanisme, qui nous apparaît comme le plus facile a comprendre, nous aurons encore plus d'une fois l'occasion de le retrouver au cours de nos recherches.