Nouvelles aventures du brave soldat Chvéîk - Jaroslav Hasek - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1922

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Jaroslav Hasek

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Opis ebooka Nouvelles aventures du brave soldat Chvéîk - Jaroslav Hasek

Nous retrouvons le brave soldat Chvéik et son officier, le lieutenant Lukach, souvent séparés mais qui finissent toujours par se rejoindre, unis «comme cul et chemise». Virtuose du sabotage par exces de zele, Chvéik cause les pires catastrophes. L'armée, la guerre, la bureaucratie, et finalement toute autorité font les frais de cette satire réjouissante.

Opinie o ebooku Nouvelles aventures du brave soldat Chvéîk - Jaroslav Hasek

Fragment ebooka Nouvelles aventures du brave soldat Chvéîk - Jaroslav Hasek

A Propos
Chapitre 1 - LA MÉSAVENTURE DE CHVÉIK DANS LE TRAIN.

A Propos Hasek:

Jaroslav Hašek est un romancier, un humoriste et un journaliste d'origine tcheque, rendu célebre par son chef-d'ouvre satirique «Le Brave Soldat Chvéik». Il représente, avec Franz Kafka, le renouveau littéraire pragois du début du xxe siecle.

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Chapitre 1 LA MÉSAVENTURE DE CHVÉIK DANS LE TRAIN.

Dans un compartiment de deuxieme classe du rapide Prague-Budeiovitz se trouvaient trois personnes : le lieutenant Lukach ; en face de lui, un vieil homme completement chauve, et Chvéik qui se tenait modestement assis pres de la portiere. Il était, au moment ou commence notre récit, en train de subir un nouvel assaut de la part du lieutenant Lukach qui, sans accorder la moindre attention a la présence du pékin, décernait a Chvéik mille noms d’oiseaux. Il n’était qu’un nom de dieu d’animal, une sombre brute, etc., etc.

Il ne s’agissait pourtant que d’un incident de peu d’importance, a savoir le nombre de paquets qui avaient été placés sous la garde de Chvéik et dont l’un d’eux avait disparu.

– On nous a volé une valise, reprochait le lieutenant a Chvéik, c’est facile a dire, vaurien. C’est tout ce que vous trouvez a répondre pour vous justifier ?

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, répondit doucement Chvéik, qu’on nous a vraiment volé la valise. Dans les gares, il y a toujours de ces filous qui traînent a l’affut d’un mauvais coup a faire. Le misérable a du profiter du moment ou j’avais laissé les paquets pour venir vous faire mon rapport et vous dire que tout était en ordre. Ce sont toujours ces occasions que guettent les voleurs. Il y a deux ans, ils ont volé a une dame, a la gare du Nord-Ouest, une voiture d’enfant, avec une fillette au maillot dedans. Mais ils ont été si gentils qu’ils ont rapporté l’enfant au commissariat de notre rue en déclarant qu’ils venaient de la trouver sur le seuil d’une porte. Alors, les journaux ont fait un bruit de tous les diables en déclarant que cette pauvre femme était une mere dénaturée.

Et Chvéik déclara solennellement :

– Dans les gares, il y a toujours eu des vols et il y en aura toujours.

– Je crois, Chvéik, fit le lieutenant Lukach, qu’un de ces jours ça va mal finir pour vous. Je me demande si vous etes completement idiot ou si vous vous efforcez de le paraître. Pourriez-vous me dire ce qu’il y avait dans cette valise ?

– Peu de choses, répondit Chvéik, sans lever les yeux du crâne chauve du pékin qui, assis en face du lieutenant, ne manifestait apparemment aucun intéret pour la scene a laquelle il assistait. Il n’y avait que la glace de votre chambre et le portemanteau de l’antichambre, de sorte que nous ne perdons pas grand’chose, puisque ces deux objets appartenaient a votre ancien propriétaire.

Le lieutenant Lukach fit une terrible grimace, mais Chvéik continua d’une voix aimable :

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je ne savais pas qu’on nous volerait la valise. Quant a ce qui était dedans, j’avais pris la précaution d’avertir le propriétaire que nous ne lui rendrions son bien qu’a notre retour de la guerre. Dans les pays ennemis il y aura autant de glaces et de porte-manteaux que nous pourrons en emporter. Par conséquent, des que nous aurons pris une ville…

– La ferme ! Chvéik, l’interrompit le lieutenant avec violence. Vous n’y couperez pas du conseil de guerre un de ces jours. Vous etes le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté. Un autre homme, dut-il vivre mille ans, serait incapable d’accumuler autant d’idioties que vous durant ces quelques semaines. J’espere que vous vous en etes aperçu ?

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je l’ai remarqué, moi aussi. J’ai, comme on dit, un talent d’observation tres développé. Malheureusement, il ne commence a m’inspirer que lorsqu’il est déja trop tard, quand les ennuis sont arrivés. J’ai la guigne, comme un certain Nachleba de la Nekazanka qui avait l’habitude d’aller au cabaret. Il prenait toujours la résolution de redevenir sérieux. Chaque samedi il se promettait de changer de vie, et régulierement, le lendemain, il me déclarait : « et malgré ça, camarade, je me suis aperçu au matin que j’étais couché sur le bat-flanc du poste de police ». Sans qu’il sache lui-meme comment la chose était arrivée, il se trouvait qu’il avait démoli une borne ou détaché un cheval de fiacre, ou qu’il avait nettoyé sa pipe avec le plumet d’un chapeau de gendarme. Lorsqu’il nous contait ses ennuis il était absolument désespéré, et, ce qui le chagrinait le plus, c’est que cette guigne se transmettait dans sa famille depuis des générations. Son grand-pere était parti une fois pour le tour…

– Laissez-moi tranquille, Chvéik, avec vos exemples.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que tout ce que je vous raconte est la pure vérité. Donc son grand-pere étant parti…

– Chvéik, s’emporta le lieutenant, je vous ordonne de vous taire. Je ne veux plus rien entendre de vos histoires stupides. Quand nous serons arrivés a Budeiovitz, je vous réglerai votre compte. Savez-vous, Chvéik, que je vais vous faire enfermer ?

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que jusqu’a cette minute je n’en savais rien, dit Chvéik doucement. Pour l’excellente raison que vous ne m’en aviez encore rien dit.

Le lieutenant poussa un soupir, tira de sa capote la Bohemiaet se mit a lire les dernieres nouvelles annonçant les grandes victoires remportées par l’armée autrichienne. Comme il était plongé dans la lecture d’un article qui donnait des détails sur une invention allemande permettant de détruire les villes ennemies au moyen de bombes lancées par avions, bombes qui explosaient trois fois de suite, il entendit Chvéik demander au monsieur chauve :

– Excusez, Votre Grâce, n’etes-vous pas, je vous prie, Monsieur Purkrabek, le fondé de pouvoir de la Banque Slavia ?

Comme le monsieur chauve ne répondait pas, Chvéik se tourna vers le lieutenant.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant – lui dit-il – que j’ai lu une fois, dans un journal, qu’un homme normal devait avoir une moyenne de 60 a 70.000 cheveux, et que les cheveux noirs tombent plus facilement que les autres, comme on peut le constater dans de nombreux cas. Et il poursuivit sans pitié :

– Un étudiant en médecine m’a dit un jour au café, que la chute des cheveux provenait de l’ébranlement nerveux provoqué par les accouchements.

A ce moment-la se produisit un phénomene étrange. Le monsieur chauve bondit sur Chvéik en hurlant :

– Fous-moi le camp d’ici, espece de cochon !

Puis, jetant Chvéik dans le couloir, il revint aussitôt dans le compartiment, ou il ménagea au lieutenant une surprise désagréable en se présentant.

Une légere erreur s’était produite en effet. L’individu chauve n’était pas M. Purkrabek, le fondé de pouvoir de la Banque Slavia, mais le général de brigade von Schwarzburg. Le général était justement en route pour une tournée d’inspection et il se rendait a Budeiovitz.

Il avait l’habitude, lorsqu’il découvrait un léger flottement dans la discipline des casernes qu’il visitait, de faire appeler le commandant de la garnison et de lui tenir le langage suivant :

– Avez-vous un revolver ?

– Oui, mon général.

– Bien. A votre place, je sais l’emploi que j’en ferais, car ce que je vois ici ressemble plus a une pétaudiere qu’a une caserne.

Apres chacune des tournées d’inspection du général, ça et la, l’un ou l’autre des officiers se faisait sauter la cervelle. Le général von Schwarzburg enregistrait la nouvelle avec satisfaction :

– Parfait ! Parfait ! disait-il. Voila ce qui s’appelle un soldat.

De plus, il avait la manie de déplacer les officiers et de les envoyer dans des garnisons perdues.

– Lieutenant, ou avez-vous été a l’école des Cadets ? demanda-t-il a Lukach.

– A Prague, mon général.

– Que vous a-t-on appris la-bas, si vous ne savez meme pas qu’un officier est responsable de son subordonné ?

Primo : Vous devisez avec votre ordonnance comme avec un ami intime, vous lui permettez de parler sans etre interrogé.

Secundo : Vous lui permettez d’insulter votre supérieur. Il faut que tout cela se paie. Comment vous appelez-vous, lieutenant ?

– Lukach, mon général.

– Quel est votre régiment ?

– J’ai été…

– L’endroit ou vous avez été ne m’intéresse pas, il n’en est pas question. Je veux savoir ou vous etes maintenant.

– Au 91e régiment d’infanterie, mon général. On m’a déplacé.

– Déplacé ? On a tres bien fait, et cela ne vous fera pas de mal de partir le plus tôt possible pour le front.

– C’est ce qui vient d’etre décidé, mon général.

Alors, le général se lança dans une conférence. Il avait remarqué, disait-il, que, durant ces dernieres années, les officiers parlaient a leurs subordonnés sur un ton beaucoup trop familier. Il voyait la le danger de certaines propagandes démocratiques. Or, il est nécessaire, affirmait-il, de maintenir le soldat sous le joug de la discipline. Le soldat doit trembler devant son supérieur. Il doit le craindre. Les officiers doivent tenir leurs hommes a distance et ne pas tolérer qu’ils réfléchissent par eux-memes. Car c’est en cela, disait-il, que réside l’erreur tragique de ces dernieres années.

Autrefois, les hommes craignaient leurs officiers comme la foudre, mais aujourd’hui…

Le général de brigade eut un geste de découragement.

– … Aujourd’hui, la plupart des officiers se commettent avec leurs hommes. C’est ce que j’ai voulu dire !

Et le général, reprenant son journal, se replongea dans sa lecture. Bleme de rage, le lieutenant Lukach sortit dans le couloir pour régler son compte a Chvéik.

Il le trouva debout devant la portiere. Son visage reflétait la satisfaction et le bonheur de l’enfant qui vient de s’endormir apres s’etre longuement abreuvé au sein de sa mere.

Le lieutenant, d’un geste, montra a Chvéik un compartiment vide.

– Chvéik, dit-il avec solennité, le moment est enfin venu pour vous de recevoir une paire de claques, comme le monde n’en vit jamais. Pourquoi vous etes-vous permis d’insulter ce monsieur chauve ? Savez-vous que c’est le général von Schwarzburg ?

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant – répondit Chvéik dont le visage prit une expression de martyr – que jamais je n’ai eu la moindre intention d’insulter qui que ce soit. Je ne me serais jamais douté que ce monsieur put etre le général von Schwarzburg. Je vous assure qu’il ressemble étrangement a M. Purkrabek, le fondé de pouvoir de la Banque Slavia. Ce monsieur avait l’habitude de venir chez nous, au café, et une fois, comme il s’était endormi a table, un individu mal intentionné écrivit sur son crâne chauve : « Nous nous permettons, conformément a la circulaire 3, ci-jointe, de vous proposer respectueusement la constitution, par une assurance sur la vie, d’une dot et d’un trousseau pour vos enfants. » Bien entendu, tous mes camarades sont partis, et moi je suis resté seul avec le fondé de pouvoir.

Comme j’ai toujours la guigne, lorsqu’il s’est réveillé et qu’il a aperçu son crâne dans la glace, il s’est mis dans une colere folle. Il a pensé que c’était moi le coupable. Lui aussi a voulu me donner une paire de claques.

Et cet aussi jaillit des levres de Chvéik d’une façon si touchante et si pleine de reproches que le lieutenant laissa retomber sa main.

Chvéik poursuivit :

– Le général n’aurait pas du se fâcher pour une erreur aussi insignifiante. D’ailleurs, il devrait réellement avoir de 60.000 a 70.000 cheveux comme il était écrit dans l’article ou l’on énumérait tout ce qu’un homme normal doit posséder. Je n’aurais jamais osé penser qu’un général de brigade pouvait etre chauve. Ce malentendu, qui nous a séparés, ne repose que sur une erreur tragique qui aurait pu arriver a tout le monde aussi bien qu’a moi. Il suffit de faire une remarque et qu’un autre s’avise de mal la prendre pour que les choses se gâtent tout de suite. Ainsi, Hyvl, le tailleur, nous a raconté, une fois, comment il avait voyagé avec un jambon qu’il avait acheté a Marbourg. Dans le compartiment, il croyait qu’il était le seul tcheque parmi les voyageurs. Comme il se mettait, pres de Saint-Maurice, a découper le jambon, et que le monsieur qui était en face de lui commençait a jeter dans sa direction des regards envieux, Hyvl, le tailleur, s’est dit tout haut en tcheque : « Tu aimerais bien en bouffer un peu, hein ? » et le monsieur lui répondit dans la meme langue : « Naturellement que j’en boufferais volontiers, si seulement tu voulais m’en donner. » Et c’est ainsi qu’ils se sont partagé le jambon. Voitech Rous, c’est ainsi que s’appelait le monsieur…

Le lieutenant Lukach jeta un sombre regard sur Chvéik, haussa les épaules, et quitta le compartiment sans dire un mot. Peu apres, alors qu’il était de nouveau installé a son ancienne place, le candide visage de Chvéik apparut a la portiere :

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que nous serons dans cinq minutes a Tabor. Il y a cinq minutes d’arret. Si vous désirez quelque chose a manger. Il y a quelques années, ils avaient ici…

Le lieutenant bondit dans le couloir, et dit a Chvéik :

– Sachez que si vous voulez m’etre agréable, vous ne vous montrerez jamais plus devant moi. Je vous ai assez vu. Disparaissez, espece de sombre idiot !

– Bien. A vos ordres, mon lieutenant.

Chvéik fit le salut militaire, tourna réglementairement les talons, alla a l’extrémité du couloir ou il s’assit dans un coin, a la place réservée au contrôleur. La, il entra immédiatement en conversation avec un cheminot :

– Avec votre permission, puis-je vous demander quelque chose ?

Le cheminot, qui n’avait visiblement pas envie de parler, remua faiblement la tete.

– Un brave homme, poursuivit Chvéik, un certain Hoffman avait l’habitude de venir chez moi. Il affirmait que les sonnettes d’alarme ne servent a rien et que quand bien meme on tirerait sur la poignée, il ne se passerait rien du tout. Pour vous dire la vérité, la chose ne m’a jamais beaucoup intéressée, mais puisque j’ai ici sous les yeux une pareille sonnette d’alarme, je voudrais bien savoir a quoi m’en tenir, au cas ou j’aurais un jour a m’en servir.

Chvéik se leva et, en compagnie du cheminot, se dirigea vers la sonnette d’alarme. « En cas de danger… »

Le cheminot estima qu’il était de son devoir d’expliquer a Chvéik le mécanisme de l’appareil.

– Votre homme avait raison de vous dire qu’il fallait tirer sur cette poignée, mais il vous a menti en disant que ça ne fonctionnait pas. Le train s’arrete toujours a ce commandement, car le signal est relié a la locomotive.

Tous deux avaient la main sur la poignée de la sonnette et on ne sut jamais par quel mystere le signal retentit. Toujours est-il que le train stoppa.

Chvéik et le cheminot ne purent se mettre d’accord pour savoir qui avait tiré la sonnette.

Chvéik affirma que ce ne pouvait etre lui, que jamais il n’aurait fait une chose pareille, qu’il n’était plus un gamin, etc.

– Je suis moi-meme tout étonné de voir que le train s’est arreté brusquement – dit-il avec bonhomie. Le train roulait puis, tout d’un coup, il s’arrete. Croyez-moi, je suis aussi ennuyé que vous.

Un monsieur d’aspect fort respectable prit le parti du cheminot. Il déclara avoir entendu les termes dans lesquels le soldat avait engagé, le premier, la discussion sur les signaux d’alarme.

Chvéik, par contre, ne cessait de se frapper la poitrine, d’affirmer sa bonne foi, d’expliquer qu’il n’avait aucun intéret a provoquer un retard puisqu’il partait pour la guerre.

– Monsieur le chef de gare éclaircira ça, – dit le contrôleur. Le plus clair de cette histoire, c’est qu’elle vous coutera vingt couronnes.

Cependant on voyait les voyageurs affolés sortir des wagons. Une femme effrayée, dégringola le remblai et se précipita avec sa valise dans le champ voisin.

– Cela vaut les vingt couronnes, – dit Chvéik, qui avait gardé un calme absolu. – C’est vraiment pas cher. Une fois, quand sa majesté l’empereur est venue a Jikov, un certain Franta Schnor s’est jeté a genoux devant sa voiture. Alors, le commissaire de police du quartier a dit en pleurant a M. Schnor qu’il aurait du choisir une autre rue, qu’il aurait pu choisir le quartier du commissaire Krais par exemple. Et pour finir on mit ce M. Schnor sous les verrous.

Chvéik jeta un regard circulaire sur ses auditeurs, puis il ajouta avec satisfaction :

– Bon, maintenant, on peut repartir. C’est tres ennuyeux quand les trains ont du retard. Lorsque ça arrive en temps de paix, ça peut encore aller ; mais, lorsqu’on est en guerre, chacun devrait savoir que, dans chaque train, il y a des personnalités militaires ; des généraux de brigade, des lieutenants, des ordonnances. A ce moment-la, le plus petit retard peut etre fort grave. Napoléon, pour cinq minutes perdues a Waterloo, a vu toute sa gloire foutue.

Au meme instant, le lieutenant Lukach se frayait un chemin a travers le groupe qui entourait Chvéik. Il était d’une pâleur mortelle. Et sa fureur était telle qu’il ne put émettre qu’un seul mot :

– Chvéik !

Chvéik fit le salut militaire et dit :

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, qu’on me rend responsable de l’arret du train. Les plombs que l’administration des chemins de fer fait mettre sur les signaux d’alarme sont vraiment de drôles de plombs. Il vaut bien mieux ne pas s’en approcher du tout. Sans ça, il vous arrive un malheur et on vous demande vingt couronnes.

A ce moment le chef de train donna le signal du départ. Les auditeurs de Chvéik, l’un apres l’autre, rentrerent dans leur compartiment. Le lieutenant Lukach haussa les épaules et retourna a sa place.

Seuls resterent dans le couloir, le contrôleur, le cheminot et le brave soldat Chvéik, naturellement. Le contrôleur tira de sa poche son carnet et se mit a rédiger le compte rendu de l’incident. Chvéik, sans accorder la moindre attention au regard haineux que lui lançait le cheminot, lui demanda :

– Y a-t-il longtemps que vous etes au chemin de fer ?

Et comme le cheminot ne répondait rien, Chvéik expliqua qu’il avait connu dans le temps un certain Mlitchko Frantisko qui habitait a Oujinevch, pres de Prague, et qui ayant tiré, lui aussi, le signal d’alarme, en eut une telle frayeur qu’il perdit pendant quinze jours l’usage de la parole. Il ne put se remettre a parler que deux semaines apres, un apres-midi ou il était allé rendre visite a un certain Vanek, jardinier a Hostivaje.

– Ça s’est passé, ajouta Chvéik, en mai 1912.

Le cheminot, sans daigner répondre, ouvrit la porte des cabinets et s’y enferma.

Le contrôleur et Chvéik demeurerent seuls dans le couloir. Le contrôleur demanda au soldat vingt couronnes, en expliquant que si Chvéik ne pouvait pas payer l’amende il serait dans l’obligation de le faire descendre a Tabor pour l’amener devant le chef de gare.

– Bien, dit Chvéik, qu’a cela ne tienne, j’aime beaucoup causer avec des gens instruits. Ça me fera grand plaisir de faire la connaissance de ce monsieur.

Il tira sa pipe de sa vareuse, l’alluma et, tout en rejetant un lourd nuage de fumée, il ajouta :

– Il y a quelques années, il y avait, a Svitave, comme chef de gare, M. Wagner. Il n’était pas commode. Il passait son temps a brimer ses subordonnés. Mais il en avait surtout apres un nommé Yugwirth, qui était aiguilleur ; il l’a tellement persécuté qu’a la fin le pauvre homme s’est jeté a l’eau de désespoir. Mais, avant de se suicider, il avait écrit une lettre au chef de gare pour lui dire qu’apres sa mort il se rappellerait a lui. Et il a tenu parole. C’est la pure vérité. Ce bonhomme de chef était donc assis, une nuit, devant le télégraphe lorsque, brusquement, l’appareil se met a sonner. Et le chef prend le message suivant : « Comment vas-tu, salaud ? Signé Yugwirth. » Ça a duré toute la semaine. A la fin, le chef en question se mit a expédier partout des télégrammes ainsi conçus : « Pardonne-moi, Yugwirth. » La nuit suivante, l’appareil lui transmit cette réponse : « Pends-toi au sémaphore devant le pont. Yugwirth. » Et monsieur le chef de gare obéit. Pour se venger l’administration a arreté, le lendemain, le télégraphiste de la station. Vous voyez bien qu’il existe entre le ciel et la terre des choses dont nous n’avons meme pas idée.

Comme il achevait son récit, le train entra en gare de Tabor. Avant de quitter son compartiment, Chvéik, accompagné du contrôleur, alla se présenter, ainsi qu’il était de son devoir de le faire, au lieutenant Lukach.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que l’on m’emmene devant le chef de gare.

Le lieutenant Lukach ne répondit pas ; il était plongé dans une indifférence complete. Il avait brusquement compris, qu’au point ou en étaient les choses, le mieux était de se désintéresser de Chvéik aussi bien que du général chauve, de demeurer assis tranquillement, puisqu’en arrivant a Budeiovitz, il devait se présenter a la caserne et partir pour le front. Que lui importait désormais ce misérable monde et les histoires d’un Chvéik !

Comme le train s’ébranlait, le lieutenant Lukach regarda par la portiere. Il aperçut son ordonnance sur le quai, discutant avec animation devant le chef de gare. Il était entouré d’un groupe de personnes parmi lesquelles se trouvaient quelques employés en uniforme.

Le lieutenant Lukach respira. Il éprouva un grand soulagement en s’apercevant que son ordonnance était resté sur le quai.

Le train s’était éloigné depuis longtemps déja, et la foule autour de Chvéik demeurait aussi dense. Chvéik jurait qu’il était innocent et il parvint a convaincre ses auditeurs. Une femme déclara :

– Voila comment ils embetent les soldats !

La foule l’approuva bruyamment. Un monsieur s’adressa au chef de gare pour lui déclarer qu’il était pret a payer les 20 couronnes d’amende pour Chvéik. Il était convaincu, disait-il, que ce soldat n’était pas coupable.

– Il n’y a qu’a le regarder, dit-il en guise de conclusion, en montrant le visage candide de Chvéik.

L’ordonnance s’adressa a la foule en déclarant : « Je suis innocent, braves gens ! »

Un maréchal des logis de la gendarmerie arreta un citoyen dans la foule : « Vous répondrez de ces paroles, criait-il. Je vous apprendrai, moi, a exciter les gens en disant : « S’ils traitent les hommes comme ça, personne ne peut leur demander de gagner la guerre. »

Le malheureux citoyen ne put que balbutier qu’il n’avait rien voulu dire de séditieux, qu’il était au contraire un bouclier de la vieille garde.

Le brave homme qui était convaincu de l’innocence de Chvéik, paya l’amende et l’emmena au buffet des troisiemes classes, ou il lui offrit un bock. Ayant appris que tous les papiers de Chvéik, ainsi que son billet, étaient restés entre les mains du lieutenant Lukach, il lui donna généreusement cinq couronnes pour continuer sa route et lui confia avant de s’en aller :

– Allons, mon cher ami, comme je vous l’ai dit, quand vous serez prisonnier en Russie, donnez le bonjour de ma part au brasseur Zéman de Zdolbounov. Vous avez noté le nom ? Soyez malin et restez le moins possible au front.

– Pour ça, n’ayez pas peur, dit Chvéik, c’est toujours intéressant de voir du pays sans payer.

Chvéik resta seul a sa table. Pendant qu’il commençait a liquider les cinq couronnes de son bienfaiteur, les gens qui étaient sur le quai et qui n’avaient vu la scene que de loin, sans avoir entendu les explications de Chvéik, racontaient qu’on avait arreté un espion, surpris au moment ou il photographiait la gare.

Mais une brave femme contredisait cette version ; elle avait entendu dire, racontait-elle, qu’il s’agissait d’un dragon qui avait frappé un officier pres des w. c. pour femmes parce que cet officier s’était avisé de suivre son amie.

Les gendarmes mirent fin a cette interminable discussion en chassant la foule du quai. Cependant que Chvéik continuait tranquillement a boire en songeant avec tendresse a son lieutenant.

– Qu’est-ce qu’il pourra bien faire jusqu’a son arrivée a Budeiovitz sans son ordonnance ? se demandait-il avec inquiétude.

Avant l’arrivée du train omnibus, le buffet des troisiemes classes fut envahi par une foule de voyageurs.

La plupart d’entre eux étaient des soldats, appartenant a différents régiments, a diverses nations. La rafale de la guerre les avait arrachés de chez eux, pour les disperser dans les hôpitaux de l’empire qu’ils ne quittaient que pour repartir sur le front.

Combien parmi eux n’allaient pas tarder a connaître le supreme honneur militaire ! Au-dessus de leurs cadavres, allongés sous six pieds de terre, l’on pourrait voir, dans les tristes paysages de la Galicie Orientale, surmontant la croix de bois généreusement offerte par leur patrie reconnaissante, le calot autrichien, portant l’anagramme de l’empereur F. J. I. balancé par le vent, trempé par la pluie, unique et dernier témoignage du passage de ces hommes sur la terre.

Un vieux corbeau, reconnaissant, continuerait a se poser de temps a autre sur leurs tombes, en songeant avec nostalgie a cette époque bienheureuse ou la terre entiere n’était plus qu’une table abondamment garnie de délicieux cadavres d’hommes et de chevaux, ou il lui était possible de se nourrir uniquement de ce mets succulent qu’est l’oil de l’homme, pareil a ceux qui brillaient jadis sous ce calot.

Un camarade de misere, renvoyé apres une opération qu’il avait subie a l’hôpital militaire, s’assit pres de Chvéik ; son uniforme gardait encore la trace de la boue et du sang. Cet homme était comme rapetissé. Il déposa un petit paquet sur la table, tira de sa poche un porte-monnaie déchiré, compta et recompta son argent, puis il regarda Chvéik et lui demanda :

– Beszélsz magyarul[1] ?

– Je suis Tcheque, camarade, répondit Chveik. Veux-tu boire ?

– Nem ertem, baratom[2].

– Ça ne fait rien, insista Chvéik en poussant son verre plein devant le soldat. Tu n’as qu’a boire.

Celui-ci but et remercia : « Köszönöm. » Et il continua a examiner le contenu de son porte-monnaie. Puis il se leva en poussant un soupir. Chvéik comprit que le Magyar aurait bien aimé se faire servir un demi, mais qu’il n’avait plus assez d’argent. C’est pourquoi Chvéik lui en commanda un. Le Magyar remercia a nouveau et commença, a l’aide de gestes et de grimaces, a expliquer quelque chose a Chvéik, en lui montrant sa main blessée, tout en lui disant dans une sorte de langage international : « Pif, paf, pouf ! »

Chvéik secoua la tete et lui sourit avec sympathie. Le convalescent lui fit savoir encore, en élevant sa main gauche a 50 centimetres au-dessus du sol, puis en montrant trois doigts, qu’il avait trois petits enfants.

– Nitch han, nitch han, continua-t-il, voulant dire par la qu’il n’y avait rien a manger a la maison et avec sa manche, il essuya ses yeux mouillés de larmes. Dans sa capote en lambeaux on pouvait voir la déchirure faite par la balle qu’il avait reçue pour le bon plaisir de Sa Majesté le Roi de Hongrie.

Apres un pareil entretien, il ne restait a Chvéik plus rien des cinq couronnes qu’on lui avait données. Chaque consommation éloignait de lui toujours davantage, la possibilité d’atteindre le but de son voyage.

Et, de nouveau, passa un train a destination de Budeiovitz. Cependant, Chvéik demeurait assis et il écoutait le Hongrois répéter : « Pif, paf, pouf ! Harom gyermek ! (Trois enfants !) Nintch ham Eljen ! »

– Bois, mon gars, bois…, lui dit Chvéik…

A la table voisine, un soldat racontait que les Magyars, lorsque les Tcheques vinrent a Szeged avec le 29e régiment d’infanterie, les accueillirent avec les mains en l’air pour les taquiner.

Cette allusion au passage en masse des Tcheques dans les rangs ennemis, bien qu’elle correspondît a la réalité, blessa l’amour-propre du soldat. Les Hongrois, par la suite, n’hésiterent pas a suivre l’exemple des Tcheques.

Ce soldat s’assit également a côté de Chvéik et lui raconta comment ils avaient, a Szeged, chargé les Magyars et comment ils les avaient flanqués hors des bistrots. Il reconnaissait, toutefois, que les Magyars avaient opposé une vive résistance ; une blessure qu’il avait reçue dans le dos, et pour laquelle on l’avait envoyé a l’hôpital, en témoignait. Maintenant, disait-il, il craignait que, apres son retour, le commandant de son bataillon ne le fît mettre en prison parce qu’il n’avait pas rendu a son adversaire le coup qu’il avait reçu ainsi que l’honneur du régiment l’aurait exigé.

– Vos papiers ?

C’est avec ces paroles aimables que le commandant de la patrouille militaire qui faisait une ronde, aborda Chvéik.

C’était un sergent suivi de quatre soldats, baionnette au canon, il ajouta, en mauvais tcheque :

– Je vois que vous assis, vous pas voyager, vous boire, toujours boire.

– Je n’ai pas le moindre papier, milatchkou[3], répondit Chvéik. M. lieutenant Lukach, du 91e régiment les a tous sur lui. Moi je suis resté a la gare.

– Qu’est-ce que cela signifie, milatchkou ? demanda le sergent en s’adressant a l’un de ses soldats, un vieux de la territoriale.

– Milatchkou, en tcheque, ça veut dire sergent, répondit celui-ci en souriant.

Le sergent déclara a Chvéik :

– Tout soldat doit avoir des papiers. Sans papiers, un pouilleux comme toi doit etre enfermé au poste de la gare comme un chien enragé.

On amena Chvéik au poste ; les soldats étaient assis sur les bancs et ils ressemblaient comme des freres au vieux territorial qui avait traduit au sergent le mot milatchkou (chéri) avec tant d’a-propos.

Le poste était orné de lithographies que le ministere de la guerre avait envoyées dans tous les bureaux militaires.

L’une d’elles représentait le brigadier Franz Hammel et les sergents Panchard et Buchmayer du 21e régiment impérial et royal, en train d’encourager leurs hommes a tenir. De l’autre côté était suspendu un tableau avec la légende suivante : « Le brigadier Jan Danko, du 5e régiment de Honved-hussard, examine la position d’une batterie ennemie » ; a droite, un peu plus bas, pendait une affiche qui avait pour titre : Exemple rare d’héroisme.

C’est avec des affiches de ce genre, qui illustraient des exemples d’héroisme magnifiques, inventés de toutes pieces dans les chancelleries du ministere de la Guerre, et par la presse allemande, que la stupide et vieille Autriche voulait galvaniser le courage de ses soldats qui ne les lisaient jamais. Lorsqu’on donnait a ces derniers des exemples de ce genre sous forme de livres, au front, ils s’en servaient pour rouler des cigarettes ou ils l’utilisaient d’une façon encore plus rationnelle, donnant ainsi aux récits de ces magnifiques exemples officiels une destination qui convint a leur valeur et a leur esprit.

Cependant que le sergent allait quérir un officier, Chvéik lut sur une affiche :

« La bravoure du soldat Joseph Bong, du train des équipages. »

« Les infirmiers étaient en train de transporter des grands blessés dans les fourgons qui stationnaient dans un chemin creux, on les expédia ensuite au poste de secours. Les Russes qui avaient remarqué ces fourgons commencerent a les arroser de grenades. Le cheval du soldat Joseph Bong, du 3e escadron du train, fut tué par un éclat. Bong se lamentait : « Mon pauvre coco, c’en est fait de toi ! » A ce moment précis, il fut lui-meme blessé. Il détela son cheval et tira lui-meme le fourgon vers une cachette sure. Apres quoi il s’en retourna pour aller chercher le harnachement. Les Russes continuerent le feu. « Tirez toujours, mauvais brigands, je n’abandonnerai pas mes harnais ! » s’écria Bong et il continua a déboucler les courroies. Sa besogne achevée, il traîna le harnachement pres du fourgon ; la, il dut subir, a cause de son absence prolongée, une observation de la part de l’infirmier, mais il répondit : « Je n’ai pas voulu laisser le harnachement, il est presque neuf. J’ai pensé que ce serait dommage. Nous n’en avons pas trop de ces choses-la. » Ainsi s’excusait le vaillant guerrier, puis, il partit au poste de secours, et c’est alors seulement qu’il demanda a etre hospitalisé.

« Huit jours plus tard, son commandant épingla sur sa poitrine la médaille du courage en argent ».

Lorsque Chvéik eut fini de lire, le sergent n’étant toujours pas revenu, il dit aux soldats du quart : – Ça, c’est un bien bel exemple de courage. De cette façon, il n’y aura chez nous, dans l’armée, que des harnachements neufs. Mais lorsque j’étais a Prague, j’ai lu dans le Journal officiel un exemple d’héroisme encore plus beau. Il s’agissait de l’aspirant docteur Joseph Bojnov. Il était en Galicie, au 7e bataillon de chasseurs, et comme il partait a l’assaut a la baionnette, il reçut une balle. Pendant qu’on le transportait au poste de secours, il ne cessait de crier qu’on n’allait tout de meme pas lui faire un pansement pour ce bobo, et il voulait avancer de nouveau avec son escadron. A ce moment-la une grenade lui brisa la patte. Et, de nouveau, les infirmiers voulurent l’emporter, mais il commença a ramper vers la tranchée, et c’est avec un bâton qu’il se défendit contre l’ennemi. Vint une nouvelle grenade qui lui emporta la main qui tenait le bâton. Il saisit le bâton de l’autre en hurlant qu’il ne leur pardonnerait pas ça, et Dieu sait comment ça aurait fini si un shrapnell ne l’avait définitivement occis. Sans doute qu’on lui aurait donné la médaille d’argent du courage. Lorsque la grenade lui arracha la tete, il cria encore en mourant : « Mourir pour la patrie, c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie. »

– Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillere, dans les journaux, dit un homme ; un rédacteur comme ça doit devenir completement abruti au bout d’une heure.

Le sergent apparut dans l’embrasure de la porte ou il se trémoussa de fureur :

– Des qu’on quitte cette salle pour trois minutes, hurla-t-il, on n’entend plus que : « Tcheski, Tcheski. »

Avant de se rendre a la brasserie le sergent dit au caporal, en lui montrant Chvéik : « Emmenez ce cochon au lieutenant des que celui-ci sera de retour. »

– M. le lieutenant est avec la télégraphiste – dit le caporal, quand le maréchal des logis eut quitté la salle – il court apres elle depuis quinze jours ; quand il revient du télégraphe, il est toujours furieux et il dit : « C’est une garce ! Elle ne veut pas coucher avec moi ! »

Et, cette fois encore, le lieutenant revint en proie a une sombre fureur. Lorsqu’il entra, on l’entendit jeter des vivres sur la table.

– Rien a faire, mon vieux, tu dois y aller ! dit a Chvéik le caporal, avec pitié. Beaucoup de soldats sont passés par ses mains, des jeunes et des vieux !

Et il emmena Chvéik dans le bureau ou était assis, derriere une table recouverte de papiers déchirés, un jeune lieutenant furieux.

Lorsqu’il aperçut les deux hommes, il s’écria, avec une violence qui en promettait long sur ce qui allait suivre : « Ah ! nom de Dieu ! »

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que cet homme a été trouvé a la gare sans papiers, dit le caporal.

Le lieutenant inclina la tete comme s’il avait voulu affirmer ainsi qu’il avait, depuis des années, la certitude que l’on trouverait ce jour-la Chvéik a la gare, démuni de ses papiers.

Quant a Chvéik, si quelqu’un l’avait regardé a cette minute, il aurait eu l’impression qu’il était absolument impossible qu’un homme ayant une tete pareille et une telle tenue put avoir des papiers sur lui. Chvéik donnait l’impression d’arriver d’une autre planete ; il regardait naivement, avec une grande surprise, le nouveau monde ou il se trouvait et ou on lui posait les questions les plus extravagantes comme, par exemple, de lui demander ou étaient ses papiers.

Le lieutenant inclina encore la tete comme s’il avait voulu inviter Chvéik a prendre l’initiative de parler le premier, afin de lui permettre d’engager l’interrogatoire.

Mais, voyant que Chvéik gardait un silence obstiné, il se décida a parler :

– Que faisiez-vous dans la gare ?

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que j’attendais le train de Budeiovitz, afin de me rendre a mon régiment, au 91e de ligne. Je suis l’ordonnance de Monsieur le lieutenant Lukach, que j’ai été forcé de quitter parce qu’on m’a amené devant le chef de gare, a cause d’une amende. J’ai été soupçonné, bien a tort d’ailleurs, d’avoir fait arreter le rapide dans lequel nous nous trouvions en tirant le signal d’alarme.

– Racontez-moi cela d’une façon cohérente, s’écria le lieutenant, et ne dégoisez pas tant de betises.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que la chance m’a quitté depuis le moment ou nous étions assis dans le rapide, Monsieur le lieutenant Lukach et moi, pour aller aussi vite que possible rejoindre notre régiment a Budeiovitz. Tout d’abord, nous avons perdu une malle, puis un général a la tete chauve…

– Mon Dieu ! soupira le lieutenant.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je dois vous raconter la chose en détail, pour vous donner un aperçu des événements, comme disait le cordonnier Petulik, quand il demandait a son fils de retirer sa culotte avant de le fouetter avec une corde.

Et, pendant que le lieutenant commençait a se congestionner, Chvéik ajouta :

– Non, je ne plaisais pas a Monsieur le général Chauve, et Monsieur le lieutenant Lukach, dont j’étais l’ordonnance, m’a envoyé dans le couloir. Et, dans le couloir, j’ai été accusé d’avoir fait ce que je vous ai déja dit. Avant que cet incident ait pu etre réglé, je restai tout seul sur le quai. Le train partit. Monsieur le lieutenant avec ses malles et tous les papiers, les siens et les miens, s’éloignerent a la meme vitesse, tandis que moi, je suis resté ici comme un pauvre abandonné.

Chvéik regarda le lieutenant d’une façon tendre et émouvante.

– Il est clair que ce gaillard, qui donne l’impression d’etre un idiot, dit la pure vérité, songea le lieutenant.

Puis, nommant tous les trains qui partirent dans la direction de Budeiovitz apres le rapide, il demanda a Chvéik comment il s’était arrangé pour n’en prendre aucun.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, répondit Chvéik en souriant avec bonhomie, qu’en attendant le prochain train, j’ai eu la malchance de me trouver a la buvette ou je me suis mis a boire doucement un bock apres l’autre.

– Je n’ai jamais connu un tel idiot, pensa le lieutenant. Il avoue tout. J’en ai déja vu beaucoup dans son cas, mais ils ont tous nié ce qu’on leur reprochait, tandis que cet imbécile me dit tranquillement : « J’ai manqué tous les trains, parce que je me suis mis a boire un bock apres l’autre. »

Résumant toutes ses pensées en une seule phrase il se dressa et déclara a Chvéik :

– Vous etes un dégénéré. Savez-vous ce que cela signifie de traiter quelqu’un de dégénéré ?

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que chez nous, au coin du Boitche et de la rue Katerinsky, il y avait un homme qui, précisément, était un dégénéré. Son pere était un comte polonais et sa mere une sage-femme. Il balayait les rues et, dans les brasseries, il se faisait appeler tout simplement : Monsieur le comte…

Le lieutenant estima qu’il était temps d’en finir avec Chvéik d’une façon ou d’une autre. C’est pourquoi il se leva et affirma avec énergie :

– Eh bien ! je vous dis, moi, que vous etes un idiot et que vous allez vous rendre au guichet de la gare, que vous prendrez un ticket et que vous vous rendrez immédiatement a Budeiovitz. Et, si je vous vois encore une fois… Rompez !

Et comme Chvéik ne bougeait pas d’une semelle, se tenant respectueusement la main pres de son calot, le lieutenant s’écria :

– Allez-vous-en ! N’avez-vous pas entendu ? J’ai dit : « Rompez ! » Caporal Balelek, prenez cet imbécile, amenez-le au guichet de la gare et prenez pour lui un ticket pour Budeiovitz.

Quelques minutes apres le caporal Balelek apparaissait de nouveau dans l’entrebâillement de la porte du bureau. Derriere lui, le lieutenant aperçut le candide visage de Chvéik.

– Qu’y a-t-il encore ? demanda-t-il avec impatience.

– Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, chuchota le caporal discretement, que cet homme n’a pas d’argent et moi non plus. Or, on ne veut pas le laisser partir gratuitement parce qu’il n’a pas, sur lui, ses papiers militaires prouvant qu’il va rejoindre son régiment.

Le lieutenant ne fit pas attendre longtemps sa sentence, digne de Salomon :

– Il peut aller la-bas a pied, dit-il. Il en sera quitte pour quelques jours de prison s’il arrive trop tard a son régiment. Qui peut s’occuper de lui, ici ? Personne ! Qu’il parte !

– Rien a faire, camarade, dit le caporal Balelek a Chvéik quand il revint du bureau : il faut que tu ailles a pied a Budeiovitz, mon vieux ! Dans la salle de garde il y a encore un pain. Nous te le donnerons pour ta route.

Une demi-heure apres, muni de ce viatique et d’un paquet de tabac, Chvéik quitta Tabor dans la nuit. Des qu’il fut sur la route il se mit a chanter :

Quand nous sommes partis de Yromerch

Mais vous direz que c’est une blague…

Et le diable seulement pourrait expliquer comment il se fit que le brave soldat Chvéik, au lieu d’avancer vers le sud, dans la direction de Budeiovitz, se mit a se diriger vers l’ouest.

Il marchait sur la grand’route, transi de froid, dans la neige, enveloppé dans sa capote militaire, semblable au dernier grognard de la garde de Napoléon, apres la retraite de Russie, Avec cette différence cependant que Chvéik, loin de courber la tete, chantait avec allégresse :

J’allais gaiement au devant de la ville

En passant par des forets vertes…

Et dans les forets, dans le silence de la nuit, l’écho reprenait ce chant, tandis que les chiens commençaient a aboyer.

Quand il eut assez chanté, le brave soldat Chvéik s’assit sur un tas de fumier, alluma sa pipe, se reposa un instant et repartit a nouveau vers de nouvelles aventures, vers l’anabase de Budeiovitz.