Moulins d'autrefois - François Fabié - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1914

Moulins d'autrefois darmowy ebook

François Fabié

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Opis ebooka Moulins d'autrefois - François Fabié

Jean Garric et Aline Terral s'aiment depuis l'enfance. Mais Jean est pauvre, et Terral, meunier cossu, a d'autres aspirations pour sa fille. Bien décidé a vaincre les réticences du meunier, Jean ne ménage pas ses efforts pour gravir l'échelle sociale. Il réussit a entrer en apprentissage au moulin voisin. Mais les événements s'acharnent a éloigner les jeunes gens l'un de l'autre. Leur amour y résistera-t-il ? Un roman puissant qui est aussi un superbe hymne a la nature. Chantre de son pays occitan dans sa poésie, François Fabié, fils de meunier lui-meme, est un de ces conteurs dans la pure tradition des veillées du coin du feu d'autrefois.

Opinie o ebooku Moulins d'autrefois - François Fabié

Fragment ebooka Moulins d'autrefois - François Fabié

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Fabié:

François Fabié, né au Moulin de Roupeyrac a Durenque (Aveyron) le 3 novembre 1846 et mort le 18 juillet 1928 a La Valette-du-Var (Var), est un poete régionaliste français.

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Chapitre 1

 

Jean Garric, dit « Jeantou », et Aline Terral, appelée familierement « Line, Linette », ou « Linou du Moulin », naquirent le meme jour, le jour de la Saint-Jean, mais a deux années de distance, sur la paroisse de La Capelle-des-Bois, une grande mais pauvre paroisse du haut Ségala, de cette agreste et fraîche partie du Rouergue qui s’étend a l’est et au sud-est de Rodez, et, par plateaux successifs ou alternent landes, bois, prairies et cultures, court, entre deux sommets culminants, le Lévezou et le Lagast, puis descend en terrasses plus étroites et profondément sillonnées par le Rance, le Giffou, la Durenque, le Céor et une foule d’autres ruisseaux, vers les gorges encaissées du Tarn et la plaine fertile de l’Albigeois.

Les parents de Jeantou étaient de tres chétifs terriens, cultivant un maigre champ, élevant quelques brebis sur un petit pré et une pauvre pâture plantée de cinq ou six gros châtaigniers, mangeant du pain de seigle dans les bonnes années, du pain d’avoine, des pommes de terre et des châtaignes, dans les mauvaises.

Le pere Garric, vaguement menuisier, fabriquait quelques meubles pour les maisons les plus pauvres de La Capelle, et plus souvent des clôtures pour les champs et les prés des paysans aisés de la région. Il élaguait aussi les arbres et tressait des corbeilles et des paniers.

Aline était la plus jeune fille du meunier de La Capelle, un meunier relativement cossu, ayant toujours en activité deux couples de meules, une scierie renommée dans tout le pays, plus un bon bout de bien bordant le ruisseau et encadrant l’étang dont l’eau faisait gaiement tourner ses roues.

Le pré de Garric et sa pâture dévalaient en pente rapide au-dessous de sa maisonnette du Vignal jusqu’aux prés et a la châtaigneraie du meunier. Et c’est pourquoi quand Jeantou, sur ses sept ans, ayant troqué ses jupes contre un pantalon de serge et une veste taillée dans une vieille cotte de sa mere, commença a garder les ouailles du pere Garric, il aperçut souvent Linon Terral qui, toute frele et toute mignonne, vive comme une abeille, douce a voir avec ses yeux noisette sous ses fins cheveux blonds, accompagnait souvent sa sour aînée ou ses deux freres a la garde des boufs et des vaches du meunier.

Une forte haie de noisetiers, d’églantiers et d’aubépines, jalonnée de chenes, séparait la pâture de Garric des prés de Terral ; et longtemps le petit pâtre se contenta d’épier a travers les branches les jeux, les luttes ou les dînettes des enfants du voisin. Il n’osait ni pénétrer chez eux, ni leur parler, ni meme répondre a leurs chants par d’autres chants, comme font souvent chez nous les bergers, d’une colline a l’autre. Jeantou était né timide et doux, un peu pataud ; et a sa timidité naturelle s’ajoutait le sentiment de la pauvreté des siens, comparée a l’aisance et au train de la famille Terral.

Mais les jours coulerent avec le ruisseau qui faisait grincer la scie et jacasser les trémies du meunier. Jean et Aline atteignirent, lui, treize ans, elle, onze. La sour aînée de Linou cessa de mener paître les boufs, et resta a la maison pour aider sa mere, la meuniere Rose, de santé délicate, souvent souffrante. Des deux garçons, l’un partit pour le chef-lieu ou le pere Terral, vaniteux de nature et conseillé par l’instituteur de La Capelle, le fit entrer au college ; l’autre, Frédéric, Fric, ou plus communément « Cadet », commença son apprentissage du métier paternel, surveillant la scierie ou le moulin, limant les lames dentelées, « piquant » les meules, levant meme déja la hache sur les troncs a équarrir.

Et Aline alla seule au pré de l’étang, et Jeantou sentit grandir son admiration pour l’avenante voisine, sans parvenir, cependant, a vaincre la sotte timidité qui le tenait a l’écart.

La fillette, elle non plus, ne détestait pas ce bon gros garçon aux joues rouges comme les pommes qu’elle gaulait et croquait dans son pré, aux yeux noirs comme les prunelles de la haie qui les séparait. Elle l’eut bien appelé a elle, mais dame ! elle sentait vaguement que ce n’est pas aux filles a faire le premier pas ; et la futée se contentait d’observer son voisin du coin de l’oil – non sans un sourire malicieux parfois, non sans un couplet de chanson ou de cantique, qui pouvait passer pour une invite, mais auquel le petit pâtre ne répondait jamais.

Puis, Linette fut malade des jours, des semaines, plus d’un mois. Et Jeantou, fut triste, triste ; il pleura, le visage dans la glebe du pré, ou derriere les noisetiers, Linou malade, la-bas, dans cette maison dont il apercevait seulement la toiture par-dessus la chaussée de l’étang !… Si elle n’allait plus venir jamais ! Si elle allait mourir, ainsi, tout a coup ! S’il allait entendre les cloches de La Capelle-des-Bois sonner soudain pour sa « finie » et sa mort !… A cette idée, le cour du pauvre petit se gonflait a éclater ; une désolation sans bornes le promenait, errant et désemparé ; il contait sa peine aux vieux châtaigniers, au ruisseau qui semblait sangloter comme lui, aux nuages qu’avril chassait sous son souffle de renouveau.

Ah ! s’il avait osé demander a sa mere d’aller prendre des nouvelles ; s’il avait osé, quand son pere revenait du moulin portant sur l’épaule leur petite provision de farine, – de quoi pétrir trois ou quatre grosses miches, noires et rugueuses comme l’écorce des chenes, – lui dire :

– Papa, avez-vous vu Linou ? Linou n’est pas morte, au moins ?

Mais le pauvre Jean n’osait pas ; et il continuait a pleurer en cachette et a ajouter a sa priere un Pater pour hâter la guérison de son amie.

Or, les Pater de Jean Garric, et aussi, sans doute, les onze ans de la fillette et la remontée de la seve au printemps, guérirent enfin Linou… Et elle revint au pré, un peu plus pâle d’abord, un peu moins vive, mais encore plus jolie. Quel jour de fete pour le petit berger ! Comme il eut voulu crier son bonheur, ainsi qu’il avait gémi sa peine ! Mais non, car Linette l’eut entendu, et il serait mort de honte.

Cependant, vers les premiers jours de mai, il prit une grande détermination.

Le printemps avait tout refleuri et reverdi : les saules, les peupliers qui bordaient l’étang, la-bas, les poiriers et les pommiers épars sur les coteaux, les aulnes luisants dont la ligne sinueuse dessinait la fuite du ruisseau. Les chenes et les châtaigniers eux-memes, quoique plus paresseux, se décidaient, ceux-ci a laisser éclater leurs gros bourgeons vernissés, ceux-la a revetir leur parure de feuilles menues encore, transparentes, d’un vert tendre et doré. Et que de chants d’oiseaux : appels lointains et moelleux du coucou dans le bois de Roupeyrac qui barrait l’horizon, – délicieuses cacophonies montant des jardins en fleurs chéris des chardonnerets et des pinsons, des haies, ou rossignols et fauvettes s’égosillaient, des gros arbres moussus ou sacraient et miaulaient les geais, ou riait le pivert, ou la mésange serrurier limait sans relâche, – tandis que, par-dessus tout cela, la-haut, dans un azur doux et fraîchement lavé, l’alouette s’élevait, tirelirant, répétant mille fois au laboureur, au printemps, a la vie :

– Arrive ! Arrive ! Arrive !

Jeantou était un grand dénicheur. Son humeur paisible et un peu taciturne avait fait de lui un observateur, et son observation s’était exercée sur les mours des oiseaux. Nul ne savait comme lui, a La Capelle, l’époque précise et le lieu ou chaque espece fait son nid ; – depuis le troglodyte, qui dissimule le sien sous les racines pendantes des talus plantés de houx, jusqu’au grimpereau, qui s’empare des trous abandonnés du pivert, et, par une maçonnerie adroite, en rétrécit l’ouverture a sa taille. Il avait la patience de guetter pendant des heures les manouvres savantes auxquelles se livrent certains couples pour aller inaperçus jusqu’a leurs nids. Il interprétait les cris de certains autres, de façon a mesurer, sur leur accent et leur intensité, la distance qui le séparait de leur couvée, et a s’y acheminer avec une précision merveilleuse. Ajoutez qu’il grimpait aux arbres comme un chat, et qu’en le voyant rôder au pied des hauts châtaigniers ou elle bâtit son château fort bastionné de ronces, la pie elle-meme poussait des jacassements désespérés.

Or, notre dénicheur – dont la réputation était si bien établie que les polissons du village, parlant de nids, disaient couramment : « Jeantou de la Garrigate les sait tous » – avait découvert un superbe nid de pinson, sur un des vieux chenes jalonnant la haie qui le séparait de Linou ; et il se promettait, des que les petits seraient drus, de les cueillir et de les lancer dans le tablier de sa voisine, quand elle viendrait tricoter sous le chene ou feuilleter le livre d’images qu’elle tenait des religieuses de La Capelle, ses institutrices. Quel admirable moyen, n’est-ce pas, de faire connaissance avec la fille du meunier, et de lui dire :

– Tu vois, Linette, on n’est pas courageux ni bavard, non ; mais on pense a toi, et on voudrait bien sauter la haie et devenir ton ami…

Qu’est-ce qu’elle répondrait a cela ?

Le jour arriva, marqué par l’ingénu machiavélisme de Jean Garric. Il attend que la petite gardeuse se soit assise sur une pierre plate, au-dessous du vieux tronc moussu qui l’abrite, et qu’elle soit bien occupée a la contemplation de ses images. Il grimpe a l’arbre, le cour battant, retenant son souffle, s’appliquant a ne pas faire craquer la moindre brindille seche. Le nid est loin du tronc, dans l’enfourchure d’une branche horizontale ou il est dangereux de se risquer. Notre dénicheur s’y avance avec précaution ; il touche presque au but… Mais le pinson et la pinsonne l’ont aperçu ; ils sonnent l’alarme, ils accourent poussant des cris éperdus, tournent de pres autour du ravisseur… Linou leve la tete, voit Jean, penché sur le nid.

– Veux-tu laisser ces oiseaux, scélérat ? crie-t-elle avec indignation…

La branche cassant sous son poids n’eut pas produit un tel effet sur Jeantou… Il s’arrete, interloqué, confus, vacille, perd l’aplomb, tombe et s’étale sur le pré aux pieds de Linou, épouvantée. Heureusement, la terre est molle, l’herbe déja haute a cet endroit ; le dénicheur n’a pas de mal. Seule, sa culotte a rencontré une branche basse noueuse, et, de cette rencontre, est résultée une breche par ou le genou brun du gaillard fait risette effrontément. Penaud, il se leve, s’aperçoit du désastre, et de grosses larmes roulent dans ses yeux.

– Te voila puni, méchant, fait Linou, un sourire narquois au coin des levres… Pourquoi fais-tu de la peine aux oiseaux de Notre Seigneur ?

Il voudrait répondre :

– C’est pour toi, Linou, que je cueillais ce nid, pour t’en faire présent…

Mais les mots s’arretent dans son gosier, et, pour toute défense, il sanglote éperdument.

– Allons, ne pleure pas, gros maladroit. Entends… Les pinsons se calment… Ils te pardonnent sans doute… Approche…, assieds-toi la… J’ai une aiguille et du fil…

Et, retroussant le pantalon du coupable jusqu’au-dessus de la déchirure, la petite fée, toujours souriante, un regard furtif et malicieux de temps en temps coulé vers le patient, dont quelques sanglots attardés gonflent encore la poitrine, pratique une reprise savante qui, une fois la culotte rabattue, pourra défier l’oil peu exercé de la mere Garric.

Jean, calmé enfin, et rassuré sur les conséquences de sa mésaventure, un peu honteux encore et la main sur les yeux, mais, au fond, infiniment heureux d’etre si pres de cette Linou qu’il avait un si grand désir de connaître, – et qu’il sentait, maintenant, si supérieure a lui, – fut resté la éternellement, sans bouger, sans parler, engourdi dans la béatitude ; mais tout a coup une voix aiguë de femme le héla du haut de la pâture :

– Hé ! Jeantou, ou es-tu, polisson ? Veux-tu venir ?… Jeantou !…

Et, vite, le gars bondit, voulut traverser la haie…

– Pas par la, dit Linou, tu te déchirerais encore… Par le ruisseau…, en te retroussant et te retenant aux branches… Adieu…, et ne fais plus de mal aux oiseaux, surtout !…

Sans trouver meme un mot de remerciement, Jean courut, sauta dans l’eau, barbota un peu, mais reparut, gravissant la colline en poussant devant lui sa douzaine de brebis, et se décidant enfin a répondre a la voix de plus en plus colere qui l’appelait : « Plaît-il ?… Je suis ici, je viens clore[1], maman… », tout en jetant un long regard de tendresse a Linette qui, de son côté, ramenait ses vaches vers la chaussée du moulin.


Chapitre 2

 

A partir de ce jour, Jean Garric aima encore davantage sa petite voisine ; et Aline Terral ne parut pas se déplaire en la compagnie du petit pâtre. Elle l’appelait meme quelquefois, tantôt pour lui montrer les images de son livre ou elle lisait couramment, tantôt pour lui raconter de belles histoires, apprises de son frere ou de son parrain, l’oncle Joseph, un conteur merveilleux ; tantôt pour lui demander de lui cueillir les noisettes des plus hautes branches, ou des pommes au sommet des pommiers. Comme il accourait alors, rouge, empressé, heureux ! Mais sa timidité ne diminuait point ; et rarement il se risquait a répondre autrement que par monosyllabes aux demandes de sa petite amie…

Les jours coulerent encore : l’automne vint. Jean apporta a Aline de beaux cepes, ramassés dans les regains ou dans la mousse, au pied des chenes. Ils allumerent ensemble des feux de fougeres seches ou ils firent griller des châtaignes, tout en chauffant leurs doigts rougis par les premiers froids et leurs pieds mouillés par les averses d’octobre.

Puis, une apres-midi de novembre, le ciel devint d’un gris laiteux ; des troupeaux de corneilles piaillantes tournoyerent dans l’air ; deux canards sauvages s’abattirent sur l’étang et s’enfoncerent en hâte sous la retombée des saules. Et la neige commença a tomber, endormeuse et nostalgique : c’était l’hiver… Les brebis de Jean et les vaches de Linou quitterent le pré, se tournerent le dos, les unes faisant tinter leurs clochettes claires, les autres agitant leur sonnaille enrouée, et regagnerent les étables qui allaient les emprisonner durant de longs mois. Et du seuil de sa maisonnette perchée sur le coteau du Vignal, Jeantou, captif, et qui n’osait meme plus aller tendre des lacets aux merles, ni des « tuiles » aux grives, parce qu’il craignait les reproches de son amie, passait de longues heures a regarder la campagne engourdie sous la neige et le givre, le ciel gris ou volaient quelques corbeaux, et, la-bas, adossé a l’étang qui faisait une large tache noire sur tout le blanc des alentours, le moulin ou Linou, sans doute, jouait avec sa sour et son frere, lisait des livres, se faisait conter de belles histoires a la veillée, et ne pensait meme plus au petit pâtre si timide et si maladroit, qui n’avait jamais su trouver pour elle quelques mots d’amitié.

Le dimanche, au porche, certains jours de la semaine au catéchisme, ou meme a la sortie des écoles de La Capelle, ou tous les deux fréquentaient pendant six mois d’hiver, on s’apercevait un instant, on échangeait un regard ; mais jamais Jeantou n’eut osé aborder Linou, presque toujours, d’ailleurs, accompagnée de sa sour aînée ou de son frere cadet.

Un jour, pourtant, il s’enhardit jusqu’a descendre vers le pâtis communal du moulin ou une bande de galopins de La Capelle allaient jouer aux quilles, aux barres, a la truie, pendant la belle saison, et, en hiver, se livrer de furieuses batailles a coups de boules de neige. Le cadet des garçons de Terral, Fric, était le boute-en-train, l’organisateur, l’âme de ces équipées. Hardi et turbulent, rieur et batailleur, il était adoré de tous les garçons de son âge.

Jeantou, un dimanche, apres vepres, suivit donc une troupe de ces derniers ; il dévala la côte dite de « la Griffoule » a cause des houx géants qui la bordent d’un côté ; ses compagnons, quelques-uns, d’ailleurs, un peu plus âgés que lui, souriaient sournoisement en le regardant par-dessus l’épaule, un peu dédaigneux pour ce serre-file timide et taciturne.

Lui, il nourrissait l’espérance vague d’apercevoir Aline sur le seuil, et – qui sait ? – peut-etre d’etre aperçu d’elle et invité a venir se chauffer sous cette cheminée ou elle lui avait dit qu’on brulait un chene tout entier.

Il en fut, hélas ! de ce reve comme de la plupart des reves : Linou ne parut pas ; et les garçons se préparerent au combat. Cadet commandait une des deux armées.

Il railla d’abord le nouveau venu, et ses railleries eurent de l’écho. Le pauvre Jean, dans ses lourds sabots de hetre fourrés de paille, couvert d’un misérable sarrau gris et coiffé d’un capelet démodé, n’avait pas l’allure dégourdie de ses compagnons, presque tous fils de paysans plus aisés, ou recrutés parmi les plus francs polissons de La Capelle.

– Quel conscrit amenez-vous la, seigneur ? ricanait Cadet ; ou l’avez-vous donc déniché ?

– Nous l’amenons parce qu’a la guerre il faut quelqu’un pour faire la soupe, répondait l’un.

– Et aussi pour soigner les malades et manouvrer la « piece humide », fit un autre.

Et tous de rire sans fin. Et Jeantou de rougir et de sentir des pleurs monter a ses beaux yeux noirs.

– Allons, il n’a pas l’air méchant, reprit le jeune Terral. On dirait plutôt qu’il a froid… Va te chauffer au moulin, « fantoche » ; mes sours te feront une tartine de miel et t’apprendront a réciter le rosaire… Va vite…

On s’esclaffa de nouveau a cette invite facétieuse. Et, dame ! quoique Garric fut timide, il n’était nullement poltron. Ses yeux étincelerent, il serra ses poings, déja solides, et prit une attitude résolue. Quelques-uns des railleurs s’écarterent un peu, mais Cadet poursuivit :

– Oh ! oh ! l’animal est rétif plus que nous ne pensions… Le mouton paraît enragé ; méfiez-vous.

Et, simulant l’effroi, avec un grand geste et une grimace comique, tous s’éloignerent de Jeantou. Puis, l’un deux lui lança une pelote de neige, qu’il évita. Une autre suivit, puis une autre. Jean les esquivait, baissant la tete, sans riposter, sans dire un mot. Mais enfin, un projectile, lancé par le fils du meunier, vint le frapper en pleine poitrine. Alors, a la guerre comme a la guerre ! Il se décida a combattre ; il ramassa de la neige grasse a pleines mains, prit son temps, se laissant cribler de boulets hâtivement pétris et mal dirigés, arrondit et durcit le sien a loisir, visa le jeune Terral, qui se montrait le plus acharné de ses agresseurs, et l’atteignit rudement au visage. Un oil fut poché ; le sang gicla du nez et moucheta la neige… Stupéfaction de la bande ; puis, colere et menaces… Jeantou remonta vivement la côte de La Capelle, poursuivi par les boulets et les huées.

Il rentra chez lui, le cour gros, se disant que cette maudite aventure allait le brouiller a jamais avec Linou dont il avait blessé le frere. Qui sait, d’ailleurs, si celui-ci n’était pas gravement atteint ?… Il saignait… S’il allait perdre les yeux ?… Si le pere Terral venait se plaindre au pere Garric ?… Quelle affaire !… Jeantou n’en dormit pas de plusieurs nuits, et ne retourna qu’en tremblant a l’école, – ou, heureusement, Cadet reparut, un oil a peine un peu cerné, et affecta de ne pas meme apercevoir son adversaire. Au catéchisme, Linou avait sa mine ordinaire : le pauvre garçon respira.

Une inquiétude lui restait, pourtant. Certain dimanche d’avril, le curé de La Capelle, l’abbé Reynes, annonça en chaire que l’époque de la premiere communion approchait, et qu’il allait incessamment choisir les garçons et les filles dignes d’etre, cette année, admis au sacrement, le jour de la Pentecôte. Jeantou fut parmi les élus, car il était sérieux, posé, et savait par cour son catéchisme comme pas un. Pour Aline, la question ne se posait meme pas : c’était une savante et, a la fois, une petite sainte, au dire du bon pasteur.

Or, il est d’usage, dans nos campagnes du Ségala, que, pendant les jours de retraite qui précedent la solennité de la premiere communion, les futurs communiants qui ont causé quelque préjudice aux gens du lieu, commis quelque vol de fruits, par exemple, ou laissé paître leurs betes sur les terres du voisin, aillent, en signe de réparation, demander amnistie a ceux qu’ils ont lésés. Jeantou crut de son devoir d’aller solliciter le pardon du cadet de Terral pour la malencontreuse boule de neige dont il lui avait meurtri le visage, l’hiver précédent. Et il reprit le chemin du moulin, tres embarrassé de la façon dont il s’y présenterait, et plus encore de celle dont il parlerait ; car le pauvre garçon, nous l’avons dit, manquait d’aplomb et de facilité. Linou l’avait assez taquiné sur ce point :

– Celle qui t’a coupé le fil de la langue, Jeantou, a joliment volé a ta mere son argent.

Tout se passa mieux qu’il ne l’espérait. Le pere Terral était occupé a la scierie ; et le suppliant put entrer sans etre aperçu de ce petit homme, pas méchant au fond, mais dont tout le monde redoutait la pétulance, le verbe haut, les jurons et les railleries impitoyables.

Par contre, la meuniere, Rose, la mere d’Aline, était la meilleure personne du pays, la plus douce, la plus aimante, la plus simple. Fille d’un propriétaire aisé du mas de Ginestous, elle aurait pu épouser un paysan cossu ; elle avait préféré Terral, petit meunier actif et vaillant, en qui elle avait deviné des trésors d’énergie. Elle eut a souffrir, certes, de l’humeur inégale, du caractere emporté de son mari, et aussi, étant elle-meme tres pieuse, de l’esprit gouailleur, gaulois, meme légerement impie, qui était celui de tous les Terral. Mais elle s’était renfermée dans la direction de la basse-cour, du jardin, et surtout dans l’éducation de ses enfants ; Aline sa préférée, lui ressemblait en bonté, en piété avec, pourtant, quelque chose de plus décidé, une voix plus forte et une plus forte volonté : la marque des Terral.

La bonne meuniere embrassa Jean sur les deux joues, des qu’il eut commencé sa phrase d’excuses, et envoya Linette au Moulin-Bas – dépendance du moulin de la chaussée – quérir son fils cadet qui, d’ailleurs, s’empressa d’accoler aussi tres magnanimement le coupable contrit. Puis, la chere femme leur servit du miel de ses ruches et du pain de mais sortant du four, – ce qui parut a Jean un régal délicieux.

– A partir de ce jour, dit Rose, je veux que vous soyez amis, tous les trois, vous entendez ?

– Mais nous le sommes déja, fit gaiement Linou.

Cadet ajouta qu’il n’y voyait aucun empechement ; et Jeantou, pour toute réponse, rougit jusqu’aux oreilles. Ah ! le bon souvenir qu’il emporta, ce jour-la, des meuniers et du moulin.

Enfin, voici la Pentecôte, et, des l’aube les joyeux « trignons » des cloches de La Capelle. Le ciel est bleu, l’air est tiede. Les oiseaux se répondent, les seigles déja hauts ondulent sur les collines, et les genets en fleurs dorent et parfument les sommets. Quel beau jour de premiere communion ! Et le cadre est merveilleusement assorti a la solennité. Nous sommes loin de la ville, surtout de la grande ville, ou communiants et communiantes promenent leurs blancheurs sur un pavé sali a travers une foule indifférente, affairée, souvent narquoise et corrompue : tels des pétales blancs de narcisses sur un bourbier… Ici, tout est pur dans l’air et sur la terre comme dans les âmes ; tout communie, aux bois, sur les sillons, dans l’herbe et dans les haies. Ici, Jésus peut réellement descendre : tout est préparé pour le recevoir. Et je comprends que le souvenir de cette journée suffise a embaumer une vie tout entiere.

Et quel recueillement dans l’église de La Capelle ! Le son des cloches, la voix des chantres, l’odeur de l’encens, l’allocution vraiment évangélique du curé Reynes ; les cantiques naifs dont les filles chantent les couplets et dont les garçons reprennent a pleine gorge le refrain ; ces figures rudes et recueillies de laboureurs, de bucherons et de pâtres, de paysannes jeunes ou vieilles, tous dans leurs habits de fete, emplissant le fond de l’église, la tribune, les côtés, et couvant avec amour les jeunes convives du banquet céleste, – quel poete en a jamais su rendre la fraîcheur et le charme divins !

Le cour de Jeantou fondait, et de douces larmes emplissaient ses yeux ; et Linette avait l’air d’une sainte de vitrail perdue en quelque extase, ravie en quelque vision anticipée du paradis.