Les Enfants du capitaine Grant - Jules Verne - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1868

Les Enfants du capitaine Grant darmowy ebook

Jules Verne

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Opis ebooka Les Enfants du capitaine Grant - Jules Verne

L'action commence en 1864. Alors que Lord et Lady Glenarvan font une excursion au large de Glasgow a bord de leur yacht, le Duncan, l'équipage peche un requin dans le ventre duquel on découvre une bouteille de Veuve Clicquot qui contient un message de détresse en mauvais état; ce dernier indique bien le degré de latitude (37° 11') du naufrage du Britannia, mais toute indication de longitude est devenue illisible. Le jeune couple (Lord Glenarvan a 34 ans) monte une expédition pour tenter de retrouver les survivants avec l'aide du commandant John Mangles et de son second Tom Austin, un vieux loup de mer. Ils sont accompagnés par Les Enfants du capitaine Grant disparu avec le Britannia, le major Mac Nabbs ainsi qu'un savant dans la lune, Jacques-Eliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New York, membre honoraire de l’institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales, qui s'est trompé de navire au moment d'embarquer.

Opinie o ebooku Les Enfants du capitaine Grant - Jules Verne

Fragment ebooka Les Enfants du capitaine Grant - Jules Verne

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Balance-fish
Chapitre 2 - Les trois documents
Chapitre 3 - Malcolm-Castle
Chapitre 4 - Une proposition de lady Glenarvan
Chapitre 5 - Le départ du « Duncan »
Chapitre 6 - Le passager de la cabine numéro six
Chapitre 7 - D’ou vient et ou va Jacques Paganel
Chapitre 8 - Un brave homme de plus a bord du « Duncan »
A Propos Verne:

Jules Gabriel Verne (February 8, 1828–March 24, 1905) was a French author who pioneered the science-fiction genre. He is best known for novels such as Journey To The Center Of The Earth (1864), Twenty Thousand Leagues Under The Sea (1870), and Around the World in Eighty Days (1873). Verne wrote about space, air, and underwater travel before air travel and practical submarines were invented, and before practical means of space travel had been devised. He is the third most translated author in the world, according to Index Translationum. Some of his books have been made into films. Verne, along with Hugo Gernsback and H. G. Wells, is often popularly referred to as the "Father of Science Fiction". Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Balance-fish

Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique yacht évoluait a toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le pavillon d’Angleterre battait a sa corne d’artimon ; a l’extrémité du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en or et surmontées d’une couronne ducale. Ce yacht se nommait le Duncan ; il appartenait a lord Glenarvan, l’un des seize pairs écossais qui siegent a la chambre haute, et le membre le plus distingué du « royal-thames-yacht-club », si célebre dans tout le royaume-uni.

Lord Edward Glenarvan se trouvait a bord avec sa jeune femme, lady Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs.

Le Duncan, nouvellement construit, était venu faire ses essais a quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait a rentrer a Glasgow ; déja l’île d’Arran se relevait a l’horizon, quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait dans le sillage du yacht.

Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal.

« Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que c’est un requin d’une belle taille.

– Un requin dans ces parages ! s’écria Glenarvan.

– Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine ; ce poisson appartient a une espece de requins qui se rencontre dans toutes les mers et sous toutes les latitudes. C’est le « balance-fish », et je me trompe fort, ou nous avons affaire a l’un de ces coquins-la ! Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise a lady Glenarvan d’assister a une peche curieuse, nous saurons bientôt a quoi nous en tenir.

– Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs ? dit lord Glenarvan au major ; etes-vous d’avis de tenter l’aventure ?

– Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le major.

– D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer ces terribles betes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît a votre honneur, ce sera a la fois un émouvant spectacle et une bonne action.

– Faites, John, » dit lord Glenarvan.

Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la dunette, fort tentée vraiment par cette peche émouvante.

La mer était magnifique ; on pouvait facilement suivre a sa surface les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec une surprenante vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les matelots jeterent par-dessus les bastingages de tribord une forte corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard. Le requin, bien qu’il fut encore a une distance de cinquante yards, sentit l’appât offert a sa voracité. Il se rapprocha rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises a leur extrémité, noires a leur base, battre les flots avec violence, tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne rigoureusement droite. A mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une quadruple rangée de dents. Sa tete était large et disposée comme un double marteau au bout d’un manche. John Mangles n’avait pu s’y tromper ; c’était la le plus vorace échantillon de la famille des squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des provençaux.

Les passagers et les marins du Duncan suivaient avec une vive attention les mouvements du requin. Bientôt l’animal fut a portée de l’émerillon ; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier.

Aussitôt il « se ferra » lui-meme en donnant une violente secousse au câble, et les matelots halerent le monstrueux squale au moyen d’un palan frappé a l’extrémité de la grande vergue. Le requin se débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel. Mais on eut raison de sa violence.

Une corde munie d’un noud coulant le saisit par la queue et paralysa ses mouvements. Quelques instants apres, il était enlevé au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht. Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution, et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la formidable queue de l’animal.

La peche était terminée ; il n’y avait plus rien a craindre de la part du monstre ; la vengeance des marins se trouvait satisfaite, mais non leur curiosité. En effet, il est d’usage a bord de tout navire de visiter soigneusement l’estomac du requin.

Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent a quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée.

Lady Glenarvan ne voulut pas assister a cette répugnante « exploration », et elle rentra dans la dunette. Le requin haletait encore ; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents livres.

Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire ; mais si le balance-fish n’est pas classé parmi les géants de l’espece, du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables.

Bientôt l’énorme poisson fut éventré a coups de hache, et sans plus de cérémonies. L’émerillon avait pénétré jusque dans l’estomac, qui se trouva absolument vide ; évidemment l’animal jeunait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en jeter les débris a la mer, quand l’attention du maître d’équipage fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des visceres.

« Eh ! Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il.

– Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la bete aura avalé pour se lester.

– Bon ! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce coquin-la a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu digérer.

– Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin, mais encore la bouteille ?

– Quoi ! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin a dans l’estomac !

– Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on voit bien qu’elle ne sort pas de la cave.

– Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution ; les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents précieux.

– Vous croyez ? dit le major Mac Nabbs.

– Je crois, du moins, que cela peut arriver.

– Oh ! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a peut-etre la un secret.

– C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.

– Eh bien, Tom ?

– Voila, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin.

– Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on la porte dans la dunette. »

Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si singulieres, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours un peu curieuse.

Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de silence. Chacun interrogeait du regard cette épave fragile. Y avait-il la le secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant confié au gré des flots par quelque navigateur désouvré ?

Cependant, il fallait savoir a quoi s’en tenir, et Glenarvan procéda sans plus attendre a l’examen de la bouteille ; il prit, d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles circonstances ; on eut dit un coroner relevant les particularités d’une affaire grave ; et Glenarvan avait raison, car l’indice le plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie d’une importante découverte.

Avant d’etre visitée intérieurement, la bouteille fut examinée a l’extérieur. Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille ; ses parois, tres épaisses et capables de supporter une pression de plusieurs atmospheres, trahissaient une origine évidemment champenoise. Avec ces bouteilles-la, les vignerons d’Ai ou d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace de felure. Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards d’une longue pérégrination.

« Une bouteille de la maison Cliquot », dit simplement le major.

Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée sans conteste.

« Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette bouteille, si nous ne savons pas d’ou elle vient.

– Nous le saurons, ma chere Helena, dit lord Edward, et déja l’on peut affirmer qu’elle vient de loin. Voyez les matieres pétrifiées qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire, sous l’action des eaux de la mer ! Cette épave avait déja fait un long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre d’un requin.

– Il m’est impossible de ne pas etre de votre avis, répondit le major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a pu faire un long voyage.

– Mais d’ou vient-il ? demanda lady Glenarvan.

– Attendez, ma chere Helena, attendez ; il faut etre patient avec les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre elle-meme a toutes nos questions. »

Et, ce disant, Glenarvan commença a gratter les dures matieres qui protégeaient le goulot ; bientôt le bouchon apparut, mais fort endommagé par l’eau de mer.

« Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve la quelque papier, il sera en fort mauvais état.

– C’est a craindre, répliqua le major.

– J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée ne pouvait tarder a couler bas, et il est heureux que ce requin l’ait avalée pour nous l’apporter a bord du Duncan.

– Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eut valu la pecher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien déterminées. On peut alors, en étudiant les courants atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru ; mais avec un facteur comme celui-la, avec ces requins qui marchent contre vent et marée, on ne sait plus a quoi s’en tenir.

– Nous verrons bien, » répondit Glenarvan.

En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et une forte odeur saline se répandit dans la dunette.

« Eh bien ? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine.

– Oui ! dit Glenarvan, je ne me trompais pas ! Il y a la des papiers !

– Des documents ! des documents ! s’écria lady Helena.

– Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent etre rongés par l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adherent aux parois de la bouteille.

– Cassons-la, dit Mac Nabbs.

– J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan.

– Moi aussi, répondit le major.

– Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci a celui-la.

– Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John Mangles, et cela permettra de retirer le document sans l’endommager.

– Voyons ! Voyons ! Mon cher Edward », s’écria lady Glenarvan.

Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en eut, lord Glenarvan se décida a briser le goulot de la précieuse bouteille. Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe pierreuse avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris tomberent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de papier adhérents les uns aux autres.

Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine se pressaient autour de lui.


Chapitre 2 Les trois documents

Ces morceaux de papier, a demi détruits par l’eau de mer, laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes indéchiffrables de lignes presque entierement effacées. Pendant quelques minutes, lord Glenarvan les examina avec attention ; il les retourna dans tous les sens ; il les exposa a la lumiere du jour ; il observa les moindres traces d’écriture respectées par la mer ; puis il regarda ses amis, qui le considéraient d’un oil anxieux.

« Il y a la, dit-il, trois documents distincts, et vraisemblablement trois copies du meme document traduit en trois langues, l’un anglais, l’autre français, le troisieme allemand. Les quelques mots qui ont résisté ne me laissent aucun doute a cet égard.

– Mais au moins, ces mots présentent-ils un sens ? demanda lady Glenarvan.

– Il est difficile de se prononcer, ma chere Helena ; les mots tracés sur ces documents sont fort incomplets.

– Peut-etre se completent-ils l’un par l’autre ? dit le major.

– Cela doit etre, répondit John Mangles ; il est impossible que l’eau de mer ait rongé ces lignes précisément aux memes endroits, et en rapprochant ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur trouver un sens intelligible.

– C’est ce que nous allons faire, dit lord Glenarvan, mais procédons avec méthode. Voici d’abord le document anglais. »

Ce document présentait la disposition suivante de lignes et de mots :

62 bri gow sink… Etc.

« Voila qui ne signifie pas grand’chose, dit le major d’un air désappointé.

– Quoi qu’il en soit, répondit le capitaine, c’est la du bon anglais.

– Il n’y a pas de doute a cet égard, dit lord Glenarvan ; les mots sink, aland, that, and, lost, sont intacts ; skipp forme évidemment le mot skipper, et il est question d’un sieur Gr, probablement le capitaine d’un bâtiment naufragé.

– Ajoutons, dit John Mangles, les mots monit et ssistance dont l’interprétation est évidente.

– Eh mais ! C’est déja quelque chose, cela, répondit lady Helena.

– Malheureusement, répondit le major, il nous manque des lignes entieres. Comment retrouver le nom du navire perdu, le lieu du naufrage ?

– Nous les retrouverons, dit lord Edward.

– Cela n’est pas douteux, répliqua le major, qui était invariablement de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon ?

– En complétant un document par l’autre.

– Cherchons donc ! » s’écria lady Helena.

Le second morceau de papier, plus endommagé que le précédent, n’offrait que des mots isolés et disposés de cette maniere : 7 juni glas… Etc.

« Ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, des qu’il eut jeté les yeux sur ce papier.

– Et vous connaissez cette langue, John ? demanda Glenarvan.

– Parfaitement, votre honneur.

– Eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques mots. »

Le capitaine examina le document avec attention, et s’exprima en ces termes :

« D’abord, nous voila fixés sur la date de l’événement ; 7 juni veut dire 7 juin, et en rapprochant ce chiffre des chiffres 62 fournis par le document anglais, nous avons cette date complete : 7 juin 1862.

– Tres bien ! s’écria lady Helena ; continuez, John.

– Sur la meme ligne, reprit le jeune capitaine, je trouve le mot glas, qui, rapproché du mot gow fourni par le premier document, donne Glasgow. Il s’agit évidemment d’un navire du port de Glasgow.

– C’est mon opinion, répondit le major.

– La seconde ligne du document manque tout entiere, reprit John Mangles. Mais, sur la troisieme, je rencontre deux mots importants : zwei qui veut dire deux, et atrosen, ou mieux matrosen, qui signifie matelots en langue allemande.

– Ainsi donc, dit lady Helena, il s’agirait d’un capitaine et de deux matelots ?

– C’est probable, répondit lord Glenarvan.

– J’avouerai a votre honneur, reprit le capitaine, que le mot suivant, graus, m’embarrasse. Je ne sais comment le traduire. Peut-etre le troisieme document nous le fera-t-il comprendre. Quant aux deux derniers mots, ils s’expliquent sans difficultés. Bringt ihnen signifie portez-leur, et si on les rapproche du mot anglais situé comme eux sur la septieme ligne du premier document, je veux dire du mot assistance, la phrase portez-leur secours se dégage toute seule.

– Oui ! Portez-leur secours ! dit Glenarvan, mais ou se trouvent ces malheureux ? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule indication du lieu, et le théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.

– Espérons que le document français sera plus explicite, dit lady Helena.

– Voyons le document français, répondit Glenarvan, et comme nous connaissons tous cette langue, nos recherches seront plus faciles. »

Voici le fac-simile exact du troisieme document :

Troi ats tannia gonie… Etc.

« Il y a des chiffres, s’écria lady Helena. Voyez, messieurs, voyez !…

– Procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et commençons par le commencement. Permettez-moi de relever un a un ces mots épars et incomplets. Je vois d’abord, des les premieres lettres, qu’il s’agit d’un trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais et français, nous est entierement conservé : le Britannia. Des deux mots suivants gonie et austral, le dernier seul a une signification que vous comprenez tous.

– Voila déja un détail précieux, répondit John Mangles ; le naufrage a eu lieu dans l’hémisphere austral.

– C’est vague, dit le major.

– Je continue, reprit Glenarvan. Ah ! Le mot abor, le radical du verbe aborder. Ces malheureux ont abordé quelque part. Mais ou ? contin ! est-ce donc sur un continent ? cruel !….

Cruel ! s’écria John Mangles, mais voila l’explication du mot allemand graus… Grausam… Cruel !

– Continuons ! Continuons ! dit Glenarvan, dont l’intéret était violemment surexcité a mesure que le sens de ces mots incomplets se dégageait a ses yeux. Indi… S’agit-il donc de l’Inde ou ces matelots auraient été jetés ? Que signifie ce mot ongit ? Ah ! longitude ! et voici la latitude : trente-sept degrés onze minutes.

– Enfin ! Nous avons donc une indication précise.

– Mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.

– On ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit Glenarvan, et c’est quelque chose qu’un degré exact de latitude. Décidément, ce document français est le plus complet des trois. Il est évident que chacun d’eux était la traduction littérale des autres, car ils contiennent tous le meme nombre de lignes. Il faut donc maintenant les réunir, les traduire en une seule langue, et chercher leur sens le plus probable, le plus logique et le plus explicite.

– Est-ce en français, demanda le major, en anglais ou en allemand que vous allez faire cette traduction ?

– En français, répondit Glenarvan, puisque la plupart des mots intéressants nous ont été conservés dans cette langue.

– Votre honneur a raison, dit John Mangles, et d’ailleurs ce langage nous est familier.

– C’est entendu. Je vais écrire ce document en réunissant ces restes de mots et ces lambeaux de phrase, en respectant les intervalles qui les séparent, en complétant ceux dont le sens ne peut etre douteux ; puis, nous comparerons et nous jugerons. »

Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques instants apres, il présentait a ses amis un papier sur lequel étaient tracées les lignes suivantes : 7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow sombré… Etc.

En ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine que le Duncan embouquait le golfe de la Clyde, et il demanda ses ordres.

« Quelles sont les intentions de votre honneur ? dit John Mangles en s’adressant a lord Glenarvan.

– Gagner Dumbarton au plus vite, John ; puis, tandis que lady Helena retournera a Malcolm-Castle, j’irai jusqu’a Londres soumettre ce document a l’amirauté. »

John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le matelot alla les transmettre au second.

« Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons nos recherches. Nous sommes sur les traces d’une grande catastrophe. La vie de quelques hommes dépend de notre sagacité. Employons donc toute notre intelligence a deviner le mot de cette énigme.

– Nous sommes prets, mon cher Edward, répondit lady Helena.

– Tout d’abord, reprit Glenarvan, il faut considérer trois choses bien distinctes dans ce document : 1) les choses que l’on sait ; 2) celles que l’on peut conjecturer ; 3) celles qu’on ne sait pas. Que savons-nous ? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-mâts, le Britannia, de Glasgow, a sombré ; que deux matelots et le capitaine ont jeté ce document a la mer par 37°11’ de latitude, et qu’ils demandent du secours.

– Parfaitement, répliqua le major.

– Que pouvons-nous conjecturer ? reprit Glenarvan. D’abord, que le naufrage a eu lieu dans les mers australes, et tout de suite j’appellerai votre attention sur le mot gonie. Ne vient-il pas de lui-meme indiquer le nom du pays auquel il appartient ?

– La Patagonie ! s’écria lady Helena.

– Sans doute.

– Mais la Patagonie est-elle traversée par le trente-septieme parallele ? demanda le major.

– Cela est facile a vérifier, répondit John Mangles en déployant une carte de l’Amérique méridionale. C’est bien cela. La Patagonie est effleurée par ce trente-septieme parallele. Il coupe l’Araucanie, longe a travers les pampas le nord des terres patagones, et va se perdre dans l’Atlantique.

– Bien. Continuons nos conjectures. Les deux matelots et le capitaine abor… abordent quoi ? contin… Le continent ; vous entendez, un continent et non pas une île. Que deviennent-ils ? Vous avez la deux lettres providentielles Pr… Qui vous apprennent leur sort. Ces malheureux, en effet, sont pris ou prisonniers de qui ? De cruels indiens. Etes-vous convaincus ? Est-ce que les mots ne sautent pas d’eux-memes dans les places vides ? Est-ce que ce document ne s’éclaircit pas a vos yeux ? Est-ce que la lumiere ne se fait pas dans votre esprit ? »

Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une confiance absolue. Tout son feu se communiquait a ses auditeurs. Comme lui, ils s’écrierent : « C’est évident ! C’est évident ! »

Lord Edward, apres un instant, reprit en ces termes :

« Toutes ces hypotheses, mes amis, me semblent extremement plausibles ; pour moi, la catastrophe a eu lieu sur les côtes de la Patagonie. D’ailleurs, je ferai demander a Glasgow quelle était la destination du Britannia, et nous saurons s’il a pu etre entraîné dans ces parages.

– Oh ! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin, répondit John Mangles. J’ai ici la collection de la mercantile and shipping gazette, qui nous fournira des indications précises.

– Voyons, voyons ! » dit lady Glenarvan.

John Mangles prit une liasse de journaux de l’année 1862 et se mit a la feuilleter rapidement. Ses recherches ne furent pas longues, et bientôt il dit avec un accent de satisfaction :

« 30 mai 1862. Pérou ! Le Callao ! En charge pour Glasgow. Britannia, capitaine Grant.

– Grant ! s’écria lord Glenarvan, ce hardi écossais qui a voulu fonder une Nouvelle-Écosse dans les mers du Pacifique !

– Oui, répondit John Mangles, celui-la meme qui, en 1861, s’est embarqué a Glasgow sur le Britannia, et dont on n’a jamais eu de nouvelles.

– Plus de doute ! Plus de doute ! dit Glenarvan. C’est bien lui. Le Britannia a quitté le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours apres son départ, il s’est perdu sur les côtes de la Patagonie. Voila son histoire tout entiere dans ces restes de mots qui semblaient indéchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est belle des choses que nous pouvions conjecturer. Quant a celles que nous ne savons pas, elles se réduisent a une seule, au degré de longitude qui nous manque.

– Il nous est inutile, répondit John Mangles, puisque le pays est connu, et avec la latitude seule, je me chargerais d’aller droit au théâtre du naufrage.

– Nous savons tout, alors ? dit lady Glenarvan.

– Tout, ma chere Helena, et ces blancs que la mer a laissés entre les mots du document, je vais les remplir sans peine, comme si j’écrivais sous la dictée du capitaine Grant. »

Aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il rédigea sans hésiter la note suivante :

« Le » 7 juin 1862, » le » trois-mâts Britannia, » de » Glasgow », a » sombré » sur les côtes de la Patagonie dans l’hémisphere » austral. » se dirigeant » a terre, deux matelots » et « le capitaine » Grant vont tenter d’aborder le « continent » ou ils seront prisonniers de « cruels indiens. » Ils ont « jeté ce document » par degrés de « longitude et 37°11’ de » latitude. « Portez-leur secours » ou ils sont « perdus ».

« Bien ! Bien ! Mon cher Edward, dit lady Helena, et si ces malheureux revoient leur patrie, c’est a vous qu’ils devront ce bonheur.

– Et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce document est trop explicite, trop clair, trop certain, pour que l’Angleterre hésite a venir au secours de trois de ses enfants abandonnés sur une côte déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le fera aujourd’hui pour les naufragés du Britannia !

– Mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans doute une famille qui pleure leur perte. Peut-etre ce pauvre capitaine Grant a-t-il une femme, des enfants…

– Vous avez raison, ma chere lady, et je me charge de leur apprendre que tout espoir n’est pas encore perdu. Maintenant, mes amis, remontons sur la dunette, car nous devons approcher du port. »

En effet, le Duncan avait forcé de vapeur ; il longeait en ce moment les rivages de l’île de Bute, et laissait Rothesay sur tribord, avec sa charmante petite ville, couchée dans sa fertile vallée ; puis il s’élança dans les passes rétrécies du golfe, évolua devant Greenok, et, a six heures du soir, il mouillait au pied du rocher basaltique de Dumbarton, couronné par le célebre château de Wallace, le héros écossais.

La, une voiture attelée en poste attendait lady Helena pour la reconduire a Malcolm-Castle avec le major Mac Nabbs. Puis lord Glenarvan, apres avoir embrassé sa jeune femme, s’élança dans l’express du railway de Glasgow.

Mais, avant de partir, il avait confié a un agent plus rapide une note importance, et le télégraphe électrique, quelques minutes apres, apportait au Times et au Morning-Chronicle un avis rédigé en ces termes :

« Pour renseignements sur le sort du trois-mâts « Britannia, de Glasgow, capitaine Grant », s’adresser a lord Glenarvan, Malcolm-Castle, « Luss, comté de Dumbarton, écosse. »


Chapitre 3 Malcolm-Castle

Le château de Malcolm, l’un des plus poétiques des Highlands, est situé aupres du village de Luss, dont il domine le joli vallon. Les eaux limpides du lac Lomond baignent le granit de ses murailles.

Depuis un temps immémorial il appartenait a la famille Glenarvan, qui conserva dans le pays de Rob-Roy et de Fergus Mac Gregor les usages hospitaliers des vieux héros de Walter Scott. A l’époque ou s’accomplit la révolution sociale en écosse, grand nombre de vassaux furent chassés, qui ne pouvaient payer de gros fermages aux anciens chefs de clans.

Les uns moururent de faim ; ceux-ci se firent pecheurs ; d’autres émigrerent. C’était un désespoir général. Seuls entre tous, les Glenarvan crurent que la fidélité liait les grands comme les petits, et ils demeurerent fideles a leurs tenanciers. Pas un ne quitta le toit qui l’avait vu naître ; nul n’abandonna la terre ou reposaient ses ancetres ; tous resterent au clan de leurs anciens seigneurs. Aussi, a cette époque meme, dans ce siecle de désaffection et de désunion, la famille Glenarvan ne comptait que des écossais au château de Malcolm comme a bord du Duncan ; tous descendaient des vassaux de Mac Gregor, de Mac Farlane, de Mac Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-a-dire qu’ils étaient enfants des comtés de Stirling et de Dumbarton : braves gens, dévoués corps et âme a leur maître, et dont quelques-uns parlaient encore le gaélique de la vieille Calédonie.

Lord Glenarvan possédait une fortune immense ; il l’employait a faire beaucoup de bien ; sa bonté l’emportait encore sur sa générosité, car l’une était infinie, si l’autre avait forcément des bornes. Le seigneur de Luss, « le laird » de Malcolm, représentait son comté a la chambre des lords. Mais, avec ses idées jacobites, peu soucieux de plaire a la maison de Hanovre, il était assez mal vu des hommes d’état d’Angleterre, et surtout par ce motif qu’il s’en tenait aux traditions de ses aieux et résistait énergiquement aux empiétements politiques de « ceux du sud. »

Ce n’était pourtant pas un homme arriéré que lord Edward Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince intelligence ; mais, tout en tenant les portes de son comté largement ouvertes au progres, il restait écossais dans l’âme, et c’était pour la gloire de l’écosse qu’il allait lutter avec ses yachts de course dans les « matches » du royal-thames-yacht-club.

Edward Glenarvan avait trente-deux ans ; sa taille était grande, ses traits un peu séveres, son regard d’une douceur infinie, sa personne toute empreinte de la poésie highlandaise. On le savait brave a l’exces, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du XIXe siecle, mais bon par-dessus toute chose, meilleur que saint Martin lui-meme, car il eut donné son manteau tout entier aux pauvres gens des hautes terres.

Lord Glenarvan était marié depuis trois mois a peine ; il avait épousé miss Helena Tuffnel, la fille du grand voyageur William Tuffnel, l’une des nombreuses victimes de la science géographique et de la passion des découvertes.

Miss Helena n’appartenait pas a une famille noble, mais elle était écossaise, ce qui valait toutes les noblesses aux yeux de lord Glenarvan ; de cette jeune personne charmante, courageuse, dévouée, le seigneur de Luss avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il la rencontra vivant seule, orpheline, a peu pres sans fortune, dans la maison de son pere, a Kilpatrick.

Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante femme ; il l’épousa. Miss Helena avait vingt-deux ans ; c’était une jeune personne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écossais par un beau matin du printemps. Son amour pour son mari l’emportait encore sur sa reconnaissance. Elle l’aimait comme si elle eut été la riche héritiere, et lui l’orphelin abandonné. Quant a ses fermiers et a ses serviteurs, ils étaient prets a donner leur vie pour celle qu’ils nommaient : notre bonne dame de Luss.

Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux a Malcolm-Castle, au milieu de cette nature superbe et sauvage des Highlands, se promenant sous les sombres allées de marronniers et de sycomores, aux bords du lac ou retentissaient encore les pibrochs du vieux temps, au fond de ces gorges incultes dans lesquelles l’histoire de l’écosse est écrite en ruines séculaires. Un jour ils s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélezes, au milieu des vastes champs de bruyeres jaunies ; un autre jour, ils gravissaient les sommets abrupts du Ben Lomond, ou couraient a cheval a travers les glens abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette poétique contrée encore nommée « le pays de Rob-Roy », et tous ces sites célebres, si vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir, a la nuit tombante, quand « la lanterne de Mac Farlane » s’allumait a l’horizon, ils allaient errer le long des bartazennes, vieille galerie circulaire qui faisait un collier de créneaux au château de Malcolm, et la, pensifs, oubliés et comme seuls au monde, assis sur quelque pierre détachée, au milieu du silence de la nature, sous les pâles rayons de la lune, tandis que la nuit se faisait peu a peu au sommet des montagnes assombries, ils demeuraient ensevelis dans cette limpide extase et ce ravissement intime dont les cours aimants ont seuls le secret sur la terre.

Ainsi se passerent les premiers mois de leur mariage. Mais lord Glenarvan n’oubliait pas que sa femme était fille d’un grand voyageur ! Il se dit que lady Helena devait avoir dans le cour toutes les aspirations de son pere, et il ne se trompait pas. Le Duncan fut construit ; il était destiné a transporter lord et lady Glenarvan vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de la Méditerranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de la joie de lady Helena quand son mari mit le Duncan a ses ordres ! En effet, est-il un plus grand bonheur que de promener son amour vers ces contrées charmantes de la Grece, et de voir se lever la lune de miel sur les rivages enchantés de l’orient ?

Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.

Il s’agissait du salut de malheureux naufragés ; aussi, de cette absence momentanée, lady Helena se montra-t-elle plus impatiente que triste ; le lendemain, une dépeche de son mari lui fit espérer un prompt retour ; le soir, une lettre demanda une prolongation ; les propositions de lord Glenarvan éprouvaient quelques difficultés ; le surlendemain, nouvelle lettre, dans laquelle lord Glenarvan ne cachait pas son mécontentement a l’égard de l’amirauté.

Ce jour-la, lady Helena commença a etre inquiete.

Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre, quand l’intendant du château, Mr Halbert, vint lui demander si elle voulait recevoir une jeune fille et un jeune garçon qui désiraient parler a lord Glenarvan.

« Des gens du pays ? dit lady Helena.

– Non, madame, répondit l’intendant, car je ne les connais pas. Ils viennent d’arriver par le chemin de fer de Balloch, et de Balloch a Luss, ils ont fait la route a pied.

– Priez-les de monter, Halbert, » dit lady Glenarvan.

L’intendant sortit. Quelques instants apres, la jeune fille et le jeune garçon furent introduits dans la chambre de lady Helena. C’étaient une sour et un frere. A leur ressemblance on ne pouvait en douter.

La sour avait seize ans. Sa jolie figure un peu fatiguée, ses yeux qui avaient du pleurer souvent, sa physionomie résignée, mais courageuse, sa mise pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur. Elle tenait par la main un garçon de douze ans a l’air décidé, et qui semblait prendre sa sour sous sa protection. Vraiment ! Quiconque eut manqué a la jeune fille aurait eu affaire a ce petit bonhomme ! La sour demeura un peu interdite en se trouvant devant lady Helena. Celle-ci se hâta de prendre la parole.

« Vous désirez me parler ? dit-elle en encourageant la jeune fille du regard.

– Non, répondit le jeune garçon d’un ton déterminé, pas a vous, mais a lord Glenarvan lui-meme.

– Excusez-le, madame, dit alors la sour en regardant son frere.

– Lord Glenarvan n’est pas au château, reprit lady Helena ; mais je suis sa femme, et si je puis le remplacer aupres de vous…

– Vous etes lady Glenarvan ? dit la jeune fille.

– Oui, miss.

– La femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle, qui a publié dans le Times une note relative au naufrage du Britannia ?

– Oui ! oui ! répondit lady Helena avec empressement, et vous ?…

– Je suis miss Grant, madame, et voici mon frere.

– Miss Grant ! Miss Grant ! s’écria lady Helena en attirant la jeune fille pres d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les bonnes joues du petit bonhomme.

– Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de mon pere ? Est-il vivant ? Le reverrons-nous jamais ? Parlez, je vous en supplie !

– Ma chere enfant, dit lady Helena, Dieu me garde de vous répondre légerement dans une semblable circonstance ; je ne voudrais pas vous donner une espérance illusoire…

– Parlez, madame, parlez ! Je suis forte contre la douleur, et je puis tout entendre.

– Ma chere enfant, répondit lady Helena, l’espoir est bien faible ; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est possible que vous revoyiez un jour votre pere.

– Mon Dieu ! Mon Dieu ! » s’écria miss Grant, qui ne put contenir ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de lady Glenarvan.

Lorsque le premier acces de cette joie douloureuse fut passé, la jeune fille se laissa aller a faire des questions sans nombre ; lady Helena lui raconta l’histoire du document, comment le Britannia s’était perdu sur les côtes de la Patagonie ; de quelle maniere, apres le naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls survivants, devaient avoir gagné le continent ; enfin, comment ils imploraient le secours du monde entier dans ce document écrit en trois langues et abandonné aux caprices de l’océan.

Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux lady Helena ; sa vie était suspendue a ses levres ; son imagination d’enfant lui retraçait les scenes terribles dont son pere avait du etre la victime ; il le voyait sur le pont du Britannia ; il le suivait au sein des flots ; il s’accrochait avec lui aux rochers de la côte ; il se traînait haletant sur le sable et hors de la portée des vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des paroles s’échapperent de sa bouche.

« Oh ! papa ! Mon pauvre papa ! » s’écria-t-il en se pressant contre sa sour.

Quant a miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne prononça pas une seule parole, jusqu’au moment ou, le récit terminé, elle dit :

« Oh ! madame ! Le document ! Le document !

– Je ne l’ai plus, ma chere enfant, répondit lady Helena.

– Vous ne l’avez plus ?

– Non ; dans l’intéret meme de votre pere, il a du etre porté a Londres par lord Glenarvan ; mais je vous ai dit tout ce qu’il contenait mot pour mot, et comment nous sommes parvenus a en retrouver le sens exact ; parmi ces lambeaux de phrases presque effacés, les flots ont respecté quelques chiffres ; malheureusement, la longitude…

– On s’en passera ! s’écria le jeune garçon.

– Oui, Monsieur Robert, répondit Helena en souriant a le voir si déterminé. Ainsi, vous le voyez, miss Grant, les moindres détails de ce document vous sont connus comme a moi.

– Oui, madame, répondit la jeune fille, mais j’aurais voulu voir l’écriture de mon pere.

– Eh bien, demain, demain peut-etre, lord Glenarvan sera de retour. Mon mari, muni de ce document incontestable, a voulu le soumettre aux commissaires de l’amirauté, afin de provoquer l’envoi immédiat d’un navire a la recherche du capitaine Grant.

– Est-il possible, madame ! s’écria la jeune fille ; vous avez fait cela pour nous ?

– Oui, ma chere miss, et j’attends lord Glenarvan d’un instant a l’autre.

– Madame, dit la jeune fille avec un profond accent de reconnaissance et une religieuse ardeur, lord Glenarvan et vous, soyez bénis du ciel !

– Chere enfant, répondit lady Helena, nous ne méritons aucun remercîment ; toute autre personne a notre place eut fait ce que nous avons fait. Puissent se réaliser les espérances que je vous ai laissé concevoir ! Jusqu’au retour de lord Glenarvan, vous demeurez au château…

– Madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas abuser de la sympathie que vous témoignez a des étrangers.

– Étrangers ! Chere enfant ; ni votre frere ni vous, vous n’etes des étrangers dans cette maison, et je veux qu’a son arrivée lord Glenarvan apprenne aux enfants du capitaine Grant ce que l’on va tenter pour sauver leur pere. »

Il n’y avait pas a refuser une offre faite avec tant de cour. Il fut donc convenu que miss Grant et son frere attendraient a Malcolm-Castle le retour de lord Glenarvan.


Chapitre 4 Une proposition de lady Glenarvan

Pendant cette conversation, lady Helena n’avait point parlé des craintes exprimées dans les lettres de lord Glenarvan sur l’accueil fait a sa demande par les commissaires de l’amirauté. Pas un mot non plus ne fut dit touchant la captivité probable du capitaine Grant chez les indiens de l’Amérique méridionale. A quoi bon attrister ces pauvres enfants sur la situation de leur pere et diminuer l’espérance qu’ils venaient de concevoir ? Cela ne changeait rien aux choses. Lady Helena s’était donc tue a cet égard, et, apres avoir satisfait a toutes les questions de miss Grant, elle l’interrogea a son tour sur sa vie, sur sa situation dans ce monde ou elle semblait etre la seule protectrice de son frere.

Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut encore la sympathie de lady Glenarvan pour la jeune fille.

Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls enfants du capitaine. Harry Grant avait perdu sa femme a la naissance de Robert, et pendant ses voyages au long cours, il laissait ses enfants aux soins d’une bonne et vieille cousine. C’était un hardi marin que le capitaine Grant, un homme sachant bien son métier, bon navigateur et bon négociant tout a la fois, réunissant ainsi une double aptitude précieuse aux skippers de la marine marchande. Il habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en écosse. Le capitaine Grant était donc un enfant du pays.

Son pere, un ministre de Sainte-Katrine Church, lui avait donné une éducation complete, pensant que cela ne peut jamais nuire a personne, pas meme a un capitaine au long cours.

Pendant ses premiers voyages d’outre-mer, comme second d’abord, et enfin en qualité de skipper, ses affaires réussirent, et quelques années apres la naissance de Robert Harry, il se trouvait possesseur d’une certaine fortune.

C’est alors qu’une grande idée lui vint a l’esprit, qui rendit son nom populaire en écosse. Comme les Glenarvan, et quelques grandes familles des Lowlands, il était séparé de cour, sinon de fait, de l’envahissante Angleterre. Les intérets de son pays ne pouvaient etre a ses yeux ceux des anglo-saxons, et pour leur donner un développement personnel il résolut de fonder une vaste colonie écossaise dans un des continents de l’Océanie.

Revait-il pour l’avenir cette indépendance dont les États-Unis avaient donné l’exemple, cette indépendance que les Indes et l’Australie ne peuvent manquer de conquérir un jour ? Peut-etre.

Peut-etre aussi laissa-t-il percer ses secretes espérances. On comprend donc que le gouvernement refusât de preter la main a son projet de colonisation ; il créa meme au capitaine Grant des difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué leur homme. Mais Harry ne se laissa pas abattre ; il fit appel au patriotisme de ses compatriotes, mit sa fortune au service de sa cause, construisit un navire, et, secondé par un équipage d’élite, apres avoir confié ses enfants aux soins de sa vieille cousine, il partit pour explorer les grandes îles du Pacifique. C’était en l’année 1861.

Pendant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nouvelles ; mais, depuis son départ du Callao, au mois de juin, personne n’entendit plus parler du Britannia, et la gazette maritime devint muette sur le sort du capitaine.

Ce fut dans ces circonstances-la que mourut la vieille cousine d’Harry Grant, et les deux enfants resterent seuls au monde.

Mary Grant avait alors quatorze ans ; son âme vaillante ne recula pas devant la situation qui lui était faite, et elle se dévoua tout entiere a son frere encore enfant. Il fallait l’élever, l’instruire.

A force d’économies, de prudence et de sagacité, travaillant nuit et jour, se donnant toute a lui, se refusant tout a elle, la sour suffit a l’éducation du frere, et remplit courageusement ses devoirs maternels. Les deux enfants vivaient donc a Dundee dans cette situation touchante d’une misere noblement acceptée, mais vaillamment combattue.

Mary ne songeait qu’a son frere, et revait pour lui quelque heureux avenir. Pour elle, hélas ! Le Britannia était a jamais perdu, et son pere mort, bien mort. Il faut donc renoncer a peindre son émotion, quand la note du Times, que le hasard jeta sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir.

Il n’y avait pas a hésiter ; son parti fut pris immédiatement. Dut-elle apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de l’inconnu.

Elle dit tout a son frere ; le jour meme, ces deux enfants prirent le chemin de fer de Perth, et le soir ils arriverent a Malcolm-Castle, ou Mary, apres tant d’angoisses, se reprit a espérer.

Voila cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta a lady Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci, pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en fille héroique ; mais lady Helena y songea pour elle, et a plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses bras les deux enfants du capitaine Grant.

Quant a Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la premiere fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa sour ; il comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait souffert, et enfin, l’entourant de ses bras :

« Ah ! Maman ! Ma chere maman ! » s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce cri parti du plus profond de son cour.

Pendant cette conversation, la nuit était tout a fait venue. Lady Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en revant a un meilleur avenir. Apres leur départ, lady Helena fit demander le major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée.

« Une brave jeune fille que cette Mary Grant ! dit Mac Nabbs, lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine.

– Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise ! répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants deviendrait affreuse.

– Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté auraient un cour plus dur que la pierre de Portland. »

Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos.

Le lendemain, Mary Grant et son frere, levés des l’aube, se promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de voiture se fit entendre.

Lord Glenarvan rentrait a Malcolm-Castle de toute la vitesse de ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major, parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci semblait triste, désappointé, furieux.

Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.

« Eh bien, Edward, Edward ? s’écria lady Helena.

– Eh bien, ma chere Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-la n’ont pas de cour !

– Ils ont refusé ?…

– Oui ! Ils m’ont refusé un navire ! Ils ont parlé des millions vainement dépensés a la recherche de Franklin ! Ils ont déclaré le document obscur, inintelligible ! Ils ont dit que l’abandon de ces malheureux remontait a deux ans déja, et qu’il y avait peu de chance de les retrouver ! Ils ont soutenu que, prisonniers des indiens, ils avaient du etre entraînés dans l’intérieur des terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour retrouver trois hommes, – trois écossais ! – que cette recherche serait vaine et périlleuse, qu’elle couterait plus de victimes qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des projets du capitaine, et le malheureux Grant est a jamais perdu !

– Mon pere ! mon pauvre pere ! s’écria Mary Grant en se précipitant aux genoux de lord Glenarvan.

– Votre pere ! quoi, miss… dit celui-ci, surpris de voir cette jeune fille a ses pieds.

– Oui, Edward, miss Mary et son frere, répondit lady Helena, les deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner a rester orphelins !

– Ah ! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si j’avais su votre présence… »

Il n’en dit pas davantage ! Un silence pénible, entrecoupé de sanglots, régnait dans la cour.

Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais protestaient contre la conduite du gouvernement anglais.

Apres quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant a lord Glenarvan, il lui dit :

« Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir ?

– Aucun.

– Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-la, et nous verrons… »

Robert n’acheva pas sa menace, car sa sour l’arreta ; mais son poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques.

« Non, Robert, dit Mary Grant, non ! Remercions ces braves seigneurs de ce qu’ils ont fait pour nous ; gardons-leur une reconnaissance éternelle, et partons tous les deux.

– Mary ! s’écria lady Helena.

– Miss, ou voulez-vous aller ? dit lord Glenarvan.

– Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prieres de deux enfants qui demandent la vie de leur pere. »

Lord Glenarvan secoua la tete, non qu’il doutât du cour de sa gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait parvenir jusqu’a elle.

Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires : Passengers are requested not to speak to the man at the wheel.

Lady Helena avait compris la pensée de son mari ; elle savait que la jeune fille allait tenter une inutile démarche ; elle voyait ces deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.

« Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce que je vais dire. »

La jeune fille tenait son frere par la main et se disposait a partir. Elle s’arreta.

Alors lady Helena, l’oil humide, mais la voix ferme et les traits animés, s’avança vers son mari.

« Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant a la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-meme. Dieu nous l’a remise, a nous ! Sans doute, Dieu a voulu nous charger du salut de ces malheureux.

– Que voulez-vous dire, Helena ? » demanda lord Glenarvan.

Un silence profond régnait dans toute l’assemblée.

« Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous, mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de plaisir ! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de sauver des infortunés que leur pays abandonne ?

– Helena ! s’écria lord Glenarvan.

– Oui, vous me comprenez, Edward ! Le Duncan est un brave et bon navire ! Il peut affronter les mers du sud ! Il peut faire le tour du monde, et il le fera, s’il le faut ! Partons, Edward ! Allons a la recherche du capitaine Grant ! »

A ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras a sa jeune femme ; il souriait, il la pressait sur son cour, tandis que Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scene touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés, laissaient échapper de leur cour ce cri de reconnaissance :

« Hurrah pour la dame de Luss ! Hurrah ! Trois fois hurrah pour lord et lady Glenarvan ! »


Chapitre 5 Le départ du « Duncan »

Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord Glenarvan fut a bon droit fier de cette noble femme, capable de le comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du capitaine Grant s’était déja emparée de lui, quand, a Londres, il vit sa demande repoussée ; s’il n’avait pas devancé lady Helena, c’est qu’il ne pouvait se faire a la pensée de se séparer d’elle.

Mais puisque lady Helena demandait a partir elle-meme, toute hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de leurs cris cette proposition ; il s’agissait de sauver des freres, des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux hurrahs qui acclamaient la dame de Luss.

Le départ résolu, il n’y avait pas une heure a perdre. Le jour meme, lord Glenarvan expédia a John Mangles l’ordre d’amener le Duncan a Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation. D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas trop préjugé des qualités du Duncan ; construit dans des conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait impunément tenter un voyage au long cours.

C’était un yacht a vapeur du plus bel échantillon ; il jaugeait deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui aborderent au nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan, étaient de dimensions bien inférieures.

Le Duncan avait deux mâts : un mât de misaine avec misaine, goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât portant brigantine et fleche ; de plus, une trinquette, un grand foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple clipper ; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique renfermée dans ses flancs.

Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et construite d’apres un nouveau systeme, possédait des appareils de surchauffe qui donnaient une tension plus grande a sa vapeur ; elle était a haute pression et mettait en mouvement une hélice double. Le Duncan a toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure a toutes les vitesses obtenues jusqu’a ce jour. En effet, pendant ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’apres le patent-log, jusqu’a dix-sept milles a l’heure. Donc, tel il était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John Mangles n’eut a se préoccuper que des aménagements intérieurs.

Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est difficile de renouveler en route les approvisionnements de combustible. Meme précaution fut prise pour les cambuses, et John Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres ; l’argent ne lui manquait pas, et il en eut meme assez pour acheter un canon a pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht ; on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de pouvoir lancer un boulet de huit a une distance de quatre milles.

John Mangles, il faut le dire, s’y entendait ; bien qu’il ne commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les meilleurs skippers de Glasgow ; il avait trente ans, les traits un peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté.

C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le commandement du Duncan, il l’accepta de grand cour, car il aimait comme un frere le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait, sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour lui.

Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute confiance ; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le second composaient l’équipage du Duncan ; tous appartenaient au comté de Dumbarton ; tous, matelots éprouvés, étaient fils des tenanciers de la famille et formaient a bord un clan véritable de braves gens auxquels ne manquait meme pas le piper-bag traditionnel. Lord Glenarvan avait la une troupe de bons sujets, heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le maniement des armes comme a la manouvre d’un navire, et capables de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand l’équipage du Duncan apprit ou on le conduisait, il ne put contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton se réveillerent a ses enthousiastes hurrahs.

John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady Helena n’avait pu refuser a Mary la permission de la suivre a bord du Duncan.

Quant au jeune Robert, il se fut caché dans la cale du yacht plutôt que de ne pas partir. Eut-il du faire le métier de mousse, comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le Duncan. Le moyen de résister a un pareil petit bonhomme !

On n’essaya pas. Il fallut meme consentir « a lui refuser » la qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de marin.

« Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet, si je ne marche pas droit !

– Sois tranquille, mon garçon », répondit Glenarvan d’un air sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat a neuf queues était défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile a bord du Duncan.

Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans, d’une figure calme et réguliere, qui allait ou on lui disait d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux, paisible et doux ; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne s’emportait point ; il montait du meme pas l’escalier de sa chambre a coucher ou le talus d’une courtine battue en breche, ne s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas meme pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé l’occasion de se mettre en colere. Cet homme possédait au supreme degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille, cette bravoure physique uniquement due a l’énergie musculaire, mais mieux encore, le courage moral, c’est-a-dire la fermeté de l’âme.

S’il avait un défaut, c’était d’etre absolument écossais de la tete aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur enteté des vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42e régiment des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm, et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre passage sur le Duncan.

Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des circonstances imprévues a accomplir un des plus surprenants voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au steamboat-quay de Glasgow, il avait monopolisé a son profit la curiosité publique ; une foule considérable venait chaque jour le visiter ; on ne s’intéressait qu’a lui, on ne parlait que de lui, au grand déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine Burton, commandant le Scotia, un magnifique steamer amarré aupres du Duncan, et en partance pour Calcutta.

Le Scotia, vu sa taille, avait le droit de considérer le Duncan comme un simple fly-boat.

Cependant tout l’intéret se concentrait sur le yacht de lord Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour.

En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était montré habile et expéditif. Un mois apres ses essais dans le golfe de la Clyde, le Duncan, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 aout, ce qui permettait au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes australes.

Lord Glenarvan, des que son projet fut connu, n’avait pas été sans recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du voyage ; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa a quitter Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient sincerement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour le lord écossais, et tous les journaux, a l’exception des « organes du gouvernement », blâmerent unanimement la conduite des commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord Glenarvan fut insensible au blâme comme a l’éloge : il faisait son devoir, et se souciait peu du reste.

Le 24 aout, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quitterent Malcolm-Castle, apres avoir reçu les touchants adieux des serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient installés a bord. La population de Glasgow accueillit avec une sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et volait au secours des naufragés.

Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans la dunette tout l’arriere du Duncan ; ils se composaient de deux chambres a coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette ; puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur le tillac.

L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort a son aise, car le yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et des armes. La place n’avait donc pas manqué a John Mangles pour les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité.

Le Duncan devait partir dans la nuit du 24 au 25 aout, a la marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. A huit heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier, depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient prendre part a ce voyage de dévouement, abandonnerent le yacht et se rendirent a Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.

Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott, reçut sous ses voutes massives les passagers et les marins du Duncan.

Une foule immense les accompagnait. La, dans la grande nef, pleine de tombes comme un cimetiere, le révérend Morton implora les bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la providence. Il y eut un moment ou la voix de Mary Grant s’éleva dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une émotion profonde. A onze heures, chacun était rentré a bord. John Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs.

A minuit, les feux furent allumés ; le capitaine donna l’ordre de les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se melerent aux brumes de la nuit. Les voiles du Duncan avaient été soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait a les garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-ouest et ne pouvait favoriser la marche du navire.

A deux heures, le Duncan commença a frémir sous la trépidation de ses chaudieres ; le manometre marqua une pression de quatre atmospheres ; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes ; la marée était étale ; le jour permettait déja de reconnaître les passes de la Clyde entre les balises et les biggings dont les fanaux s’effaçaient peu a peu devant l’aube naissante. Il n’y avait plus qu’a partir.

John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur le pont.

Bientôt le jusant se fit sentir ; le Duncan lança dans les airs de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea des navires environnants ; l’hélice fut mise en mouvement et poussa le yacht dans le chenal de la riviere.

John n’avait pas pris de pilote ; il connaissait admirablement les passes de la Clyde, et nul pratique n’eut mieux manouvré a son bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui : de la main droite il commandait a la machine ; de la main gauche, au gouvernail, silencieusement et surement. Bientôt les dernieres usines firent place aux villas élevées ça et la sur les collines riveraines, et les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement.

Une heure apres le Duncan rasa les rochers de Dumbarton ; deux heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde ; a six heures du matin, il doublait le mull de Cantyre, sortait du canal du nord, et voguait en plein océan.


Chapitre 6 Le passager de la cabine numéro six

Pendant cette premiere journée de navigation, la mer fut assez houleuse, et le vent fraîchit vers le soir ; le Duncan était fort secoué ; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette ; elles resterent couchées dans leurs cabines, et firent bien.

Mais le lendemain le vent tourna d’un point ; le capitaine John établit la misaine, la brigantine et le petit hunier ; le Duncan, mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent des l’aube rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable a un disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan comme d’un immense bain voltaique.

Le Duncan glissait au milieu d’une irradiation splendide, et l’on eut vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort des rayons du soleil.

Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation a cette apparition de l’astre radieux.

« Quel admirable spectacle ! dit enfin lady Helena. Voila le début d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire et favoriser la marche du Duncan.

– Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chere Helena, répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas a nous plaindre de ce commencement de voyage.

– La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward ?

– C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan. Marchons-nous bien ? Etes-vous satisfait de votre navire, John ?

– Tres satisfait, votre honneur, répliqua John ; c’est un merveilleux bâtiment, et un marin aime a le sentir sous ses pieds. Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport ; aussi, vous voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe aisément a la vague. Nous marchons a raison de dix-sept milles a l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap Horn.

– Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines !

– Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon cour a battu bien fort aux paroles du capitaine.

– Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment la supportez-vous ?

– Assez bien, mylord, et sans éprouver trop de désagréments. D’ailleurs, je m’y ferai vite.

– Et notre jeune Robert ?

– Oh ! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré dans la machine, il est juché a la pomme des mâts. Je vous le donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez ! Le voyez-vous ? »

Sur un geste du capitaine, tous les regards se porterent vers le mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux balancines du petit perroquet a cent pieds en l’air. Mary ne put retenir un mouvement.

« Oh ! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine !

– Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille.

– Ma chere enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir. Nous n’allons pas, on nous mene. Nous ne cherchons pas, on nous conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis a lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je tiendrai ma parole.

– Edward, dit lady Glenarvan, vous etes le meilleur des hommes.

– Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre Duncan, miss Mary ?

– Au contraire, mylord, répondit la jeune fille, je l’admire et en véritable connaisseuse.

– Ah ! vraiment !

– J’ai joué tout enfant sur les navires de mon pere ; il aurait du faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-etre pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette.

– Eh ! Miss, que dites-vous la ? s’écria John Mangles.

– Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au monde qui vaille l’état de marin ! Il n’en voit pas d’autre, meme pour une femme ! N’est-il pas vrai, John ?

– Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et j’avoue cependant que miss Grant est mieux a sa place sur la dunette qu’a serrer une voile de perroquet ; mais je n’en suis pas moins flatté de l’entendre parler ainsi.

– Et surtout quand elle admire le Duncan, répliqua Glenarvan.

– Qui le mérite bien, répondit John.

– Ma foi, dit lady Helena, puisque vous etes si fier de votre yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’a fond de cale, et de voir comment nos braves matelots sont installés dans l’entrepont.

– Admirablement, répondit John ; ils sont la comme chez eux.

– Et ils sont véritablement chez eux, ma chere Helena, répondit lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille Calédonie ! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas quitté notre pays ! Le Duncan, c’est le château de Malcolm, et l’océan, c’est le lac Lomond.

– Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château, répondit lady Helena.

– A vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-moi prévenir Olbinett. »

Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais qui aurait mérité d’etre français pour son importance ; d’ailleurs, remplissant ses fonctions avec zele et intelligence.

Il se rendit aux ordres de son maître.

« Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit Glenarvan, comme s’il se fut agi d’une promenade a Tarbet ou au lac Katrine ; j’espere que nous trouverons la table servie a notre retour. »

Olbinett s’inclina gravement.

« Nous accompagnez-vous, major ? dit lady Helena.

– Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs.

– Oh ! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de son cigare ; il ne faut pas l’en arracher ; car je vous le donne pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, meme en dormant. »

Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord Glenarvan descendirent dans l’entrepont.

Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-meme, selon son habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages plus épais ; il restait immobile, et regardait a l’arriere le sillage du yacht. Apres quelques minutes, d’une muette contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eut été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était absolument inconnu.

Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir quarante ans ; il ressemblait a un long clou a grosse tete ; sa tete, en effet, était large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande, son menton fortement busqué. Quant a ses yeux, ils se dissimulaient derriere d’énormes lunettes rondes et son regard semblait avoir cette indécision particuliere aux nyctalopes. Sa physionomie annonçait un homme intelligent et gai ; il n’avait pas l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais, par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux. Loin de la. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eut encore parlé, on le sentait parleur, et distrait surtout, a la façon des gens qui ne voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de fortes bottines jaunes et de guetres de cuir, vetu d’un pantalon de velours marron et d’une jaquette de meme étoffe, dont les poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en bandouliere.

L’agitation de cet inconnu contrastait singulierement avec la placidité du major ; il tournait autour de mac Nabbs, il le regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci s’inquiétât de savoir d’ou il venait, ou il allait, pourquoi il se trouvait a bord du Duncan.

Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et, immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande route, il braqua son instrument sur cette ligne ou le ciel et l’eau se confondaient dans un meme horizon ; apres cinq minutes d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il s’appuya dessus comme il eut fait d’une canne ; mais aussitôt les compartiments de la lunette glisserent l’un sur l’autre, elle rentra en elle-meme, et le nouveau passager, auquel le point d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât.

Tout autre eut au moins souri a la place du major.

Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti.

« Steward ! » cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger.

Et il attendit. Personne ne parut.

« Steward ! » répéta-t-il d’une voix plus forte.

Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant a la cuisine située sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas ?

« D’ou vient ce personnage ? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan ? C’est impossible. »

Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger.

« Vous etes le steward du bâtiment ? lui demanda celui-ci.

– Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur…

– Je suis le passager de la cabine numéro six.

– Numéro six ? répéta le steward.

– Sans doute. Et vous vous nommez ?…

– Olbinett.

– Eh bien ! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voila trente-six heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je n’ai que dormi, ce qui est pardonnable a un homme venu tout d’une traite de Paris a Glasgow. A quelle heure déjeune-t-on, s’il vous plaît ?

– A neuf heures », répondit machinalement Olbinett.

L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de prendre un temps long, car il ne la trouva qu’a sa neuvieme poche.

« Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors, Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je tombe d’inanition. »

Olbinett écoutait sans comprendre ; d’ailleurs l’inconnu parlait toujours et passait d’un sujet a un autre avec une extreme volubilité.

« Eh bien, dit-il, et le capitaine ? Le capitaine n’est pas encore levé ! Et le second ? Que fait-il le second ? Est-ce qu’il dort aussi ? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le navire marche tout seul. »

Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut a l’escalier de la dunette.

« Voici le capitaine, dit Olbinett.

– Ah ! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de faire votre connaissance ! »

Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut a coup sur John Mangles, non moins de s’entendre appeler « capitaine Burton » que de voir cet étranger a son bord.

L’autre continuait de plus belle :

« Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne faut gener personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis véritablement heureux d’entrer en relation avec vous. »

John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.

« Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher capitaine, et nous voila de vieux amis. Causons donc, et dites-moi si vous etes content du Scotia ?

– Qu’entendez-vous par le Scotia ? dit enfin John Mangles.

– Mais le Scotia qui nous porte, un bon navire dont on m’a vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du grand voyageur africain de ce nom ? Un homme audacieux. Mes compliments, alors !

– Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas parent du voyageur Burton, mais je ne suis meme pas le capitaine Burton.

– Ah ! fit l’inconnu, c’est donc au second du Scotia, Mr Burdness, que je m’adresse en ce moment ?

– Mr Burdness ? » répondit John Mangles qui commençait a soupçonner la vérité.

Seulement, avait-il affaire a un fou ou a un étourdi ? Cela faisait question dans son esprit, et il allait s’expliquer catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant remonterent sur le pont.

L’étranger les aperçut, et s’écria :

« Ah ! Des passagers ! Des passageres ! Parfait. J’espere, Monsieur Burdness, que vous allez me présenter… »

Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre l’intervention de John Mangles :

« Madame, dit-il a miss Grant, miss, dit-il a lady Helena, monsieur… Ajouta-t-il en s’adressant a lord Glenarvan.

– Lord Glenarvan, dit John Mangles.

Mylord, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me présenter moi-meme ; mais, a la mer, il faut bien se relâcher un peu de l’étiquette ; j’espere que nous ferons rapidement connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée du Scotia nous paraîtra aussi courte qu’agréable. »

Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot a répondre. Elles ne comprenaient rien a la présence de cet intrus sur la dunette du Duncan.

« Monsieur, dit alors Glenarvan, a qui ai-je l’honneur de parler ?

– A Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de l’institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales, qui, apres avoir passé vingt ans de sa vie a faire de la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les travaux des grands voyageurs. »


Chapitre 7 D’ou vient et ou va Jacques Paganel

Le secrétaire de la société de géographie devait etre un aimable personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement a qui il avait affaire ; le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement connus ; ses travaux géographiques, ses rapports sur les découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit cordialement la main a son hôte inattendu.

« Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il, voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une question ?

– Vingt questions, mylord, répondit Jacques Paganel ; ce sera toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous.

– C’est avant-hier soir que vous etes arrivé a bord de ce navire ?

– Oui, mylord, avant-hier soir, a huit heures. J’ai sauté du caledonian-railway dans un cab, et du cab dans le Scotia, ou j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était sombre. Je ne vis personne a bord. Or, me sentant fatigué par trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer c’est une précaution bonne a prendre de se coucher en arrivant et de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie de le croire. »

Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais a quoi s’en tenir sur sa présence a bord.

Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué pendant que l’équipage du Duncan assistait a la cérémonie de Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du navire sur lequel il avait pris passage ?

« Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous avez choisi pour point de départ de vos voyages ?

– Oui, mylord. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée pendant toute ma vie. C’est mon plus beau reve qui va se réaliser enfin dans la patrie des éléphants et des taugs.

– Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de visiter un autre pays ?

– Non, mylord, cela me serait désagréable, car j’ai des recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des indes, et une mission de la société de géographie que je tiens a remplir.

– Ah ! vous avez une mission ?

– Oui, un utile et curieux voyage a tenter, et dont le programme a été rédigé par mon savant ami et collegue M Vivien De Saint-Martin. Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des freres Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de tant d’autres voyageurs célebres. Je veux réussir la ou le missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846 ; en un mot, reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet pendant un espace de quinze cents kilometres, en longeant la base septentrionale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette riviere ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La médaille d’or, mylord, est assurée au voyageur qui parviendra a réaliser ainsi l’un des plus vifs desiderata de la géographie des Indes. »

Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe. Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il eut été aussi impossible de l’arreter que le Rhin aux chutes de Schaffouse.

« Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, apres un instant de silence, c’est la certainement un beau voyage et dont la science vous sera fort reconnaissante ; mais je ne veux pas prolonger plus longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez renoncer au plaisir de visiter les Indes.

– Y renoncer ! Et pourquoi ?

– Parce que vous tournez le dos a la péninsule indienne.

– Comment ! Le capitaine Burton…

– Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles.

– Mais ce navire n’est pas le Scotia ! »

L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.

Il regarda tour a tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait pas ; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son front a ses yeux :

« Quelle plaisanterie ! » s’écria-t-il.

Mais en ce moment ses yeux rencontrerent la roue du gouvernail qui portait ces deux mots en exergue :

« Le Duncan ! le Duncan ! » fit-il en poussant un véritable cri de désespoir !

Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers sa cabine.

Des que l’infortuné savant eut disparu, personne a bord, sauf le major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux matelots. Se tromper de railway ! Bon ! Prendre le train d’Édimbourg pour celui de Dumbarton. Passe encore ! Mais se tromper de navire, et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est la le fait d’une haute distraction.

« Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel, dit Glenarvan ; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un jour, il a publié une célebre carte d’Amérique, dans laquelle il avait mis le Japon. Cela ne l’empeche pas d’etre un savant distingué, et l’un des meilleurs géographes de France.

– Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur ? dit lady Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie.

– Pourquoi non ? répondit gravement Mac Nabbs ; nous ne sommes pas responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un train de chemin de fer, le ferait-il arreter ?

– Non, mais il descendrait a la station prochaine, reprit lady Helena.

– Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela lui plaît, a notre prochaine relâche. »

En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la dunette, apres s’etre assuré de la présence de ses bagages a bord. Il répétait incessamment ces mots malencontreux ; le Duncan ! le Duncan !

Il n’en eut pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan :

« Et ce Duncan va ?… Dit-il.

– En Amérique, Monsieur Paganel.

– Et plus spécialement ?…

– A Concepcion.

– Au Chili ! Au Chili ! s’écria l’infortuné géographe. Et ma mission des Indes ! Mais que vont dire M De Quatrefages, le président de la commission centrale ! Et M D’Avezac ! Et M Cortambert ! Et M Vivien De Saint-Martin ! Comment me représenter aux séances de la société !

– Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous relâcherons bientôt a Madere, et la vous trouverez un navire qui vous ramenera en Europe.

– Je vous remercie, mylord, il faudra bien se résigner. Mais, on peut le dire, voila une aventure extraordinaire, et il n’y a qu’a moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue a bord du Scotia !

– Ah ! Quant au Scotia, je vous engage a y renoncer provisoirement.

– Mais, dit Paganel, apres avoir examiné de nouveau le navire, le Duncan est un yacht de plaisance ?

– Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient a son honneur lord Glenarvan.

– Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit Glenarvan.

– Mille grâces, mylord, répondit Paganel ; je suis vraiment sensible a votre courtoisie ; mais permettez-moi une simple observation : c’est un beau pays que l’Inde ; il offre aux voyageurs des surprises merveilleuses ; les dames ne le connaissent pas sans doute… Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’a donner un tour de roue, et le yacht le Duncan voguerait aussi facilement vers Calcutta que vers Concepcion ; or, puisqu’il fait un voyage d’agrément… »

Les hochements de tete qui accueillirent la proposition de Paganel ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arreta court.

« Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que d’un voyage d’agrément, je vous répondrais : Allons tous ensemble aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas. Mais le Duncan va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine destination… »

En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la situation ; il apprit, non sans émotion, la providentielle rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la généreuse proposition de lady Helena.

« Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour.

– Voulez-vous donc vous associer a nos recherches ? demanda lady Helena.

– C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission. Je débarquerai a votre prochaine relâche…

– A Madere alors, dit John Mangles.

– A Madere, soit. Je ne serai qu’a cent quatre-vingts lieues de Lisbonne, et j’attendrai la des moyens de transport.

– Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous offrir pendant quelques jours l’hospitalité a mon bord. Puissiez-vous ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie !

– Oh ! Mylord, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de m’etre trompé d’une si agréable façon ! Néanmoins, c’est une situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour les Indes et fait voile pour l’Amérique ! »

Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un retard qu’il ne pouvait empecher.

Il se montra aimable, gai et meme distrait ; il enchanta les dames par sa bonne humeur ; avant la fin de la journée, il était l’ami de tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement. Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et son frere lui inspirerent le plus vif intéret.

Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et le succes indiscutable qu’il prédit au Duncan arracherent un sourire a la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait lancé a la recherche du capitaine Grant !

En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections admiratives. Il avait connu son pere. Quel savant audacieux ! Que de lettres ils échangerent, quand William Tuffnel fut membre correspondant de la société ! C’était lui, lui-meme, qui l’avait présenté avec M Malte-Brun ! Quelle rencontre, et quel plaisir de voyager avec la fille de William Tuffnel !

Finalement, il demanda a lady Helena la permission de l’embrasser. A quoi consentit lady Glenarvan quoique de fut peut-etre un peu « improper. »


Chapitre 8 Un brave homme de plus a bord du « Duncan »

Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 aout, on eut connaissance du groupe de Madere. Glenarvan, fidele a sa promesse, offrit a son nouvel hôte de relâcher pour le mettre a terre.

« Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies avec vous. Avant mon arrivée a bord, aviez-vous l’intention de vous arreter a Madere ?

– Non, dit Glenarvan.

– Eh bien, permettez-moi de mettre a profit les conséquences de ma malencontreuse distraction. Madere est une île trop connue. Elle n’offre plus rien d’intéressant a un géographe. On a tout dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il n’y a plus de vignes a Madere ! La récolte de vin qui, en 1813, s’élevait a vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, a deux mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas a cinq cents ! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est indifférent de relâcher aux Canaries ?…

– Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte pas de notre route.

– Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a trois groupes a étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en attendant le passage d’un navire qui me ramene en Europe, je ferai l’ascension de cette montagne célebre.

– Comme il vous plaira, mon cher Paganel », répondit lord Glenarvan, qui ne put s’empecher de sourire.

Et il avait raison de sourire.

Les Canaries sont peu éloignées de Madere. Deux cent cinquante milles a peine séparent les deux groupes, distance insignifiante pour un aussi bon marcheur que le Duncan.

Le 31 aout, a deux heures du soir, John Mangles et Paganel se promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de vives questions sur le Chili ; tout a coup le capitaine l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon :

« Monsieur Paganel ? dit-il.

– Mon cher capitaine, répondit le savant.

– Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien ?

– Rien.

– Vous ne regardez pas ou il faut. Ce n’est pas a l’horizon, mais au-dessus, dans les nuages.

– Dans les nuages ? J’ai beau chercher…

– Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.

– Je ne vois rien.

– C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien que nous en soyons a quarante milles, vous m’entendez, le pic de Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon. »

Que Paganel voulut voir ou non, il dut se rendre a l’évidence quelques heures plus tard, a moins de s’avouer aveugle.

« Vous l’apercevez enfin ? lui dit John Mangles.

– Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel ; et c’est la, ajouta-t-il d’un ton dédaigneux, c’est la ce qu’on appelle le pic de Ténériffe ?

– Lui-meme.

– Il paraît avoir une hauteur assez médiocre.

– Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

– Cela ne vaut pas le Mont Blanc.

– C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le trouverez peut-etre suffisamment élevé.

– Oh ! le gravir ! Le gravir, mon cher capitaine, a quoi bon, je vous prie, apres MM De Humboldt et Bonplan ? Un grand génie, ce Humboldt ! Il a fait l’ascension de cette montagne ; il en a donné une description qui ne laisse rien a désirer ; il en a reconnu les cinq zones : la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des pins, la zone des bruyeres alpines, et enfin la zone de la stérilité. C’est au sommet du piton meme qu’il a posé le pied, et la, il n’avait meme pas la place de s’asseoir. Du haut de la montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne. Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a atteint le fond de son cratere éteint. Que voulez-vous que je fasse apres ce grand homme, je vous le demande ?

– En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien a glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort a attendre un navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas la beaucoup de distractions a espérer.

– Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points de relâche importants ?

– Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer a Villa-Praia.

– Sans parler d’un avantage qui n’est point a dédaigner, répliqua Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du Sénégal, ou je trouverai des compatriotes. Je sais bien que l’on dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain ; mais tout est curieux a l’oil du géographe. Voir est une science. Il y a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de leur école.

– A votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles ; je suis certain que la science géographique gagnera a votre séjour dans les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun retard. »

Cela dit, le capitaine donna la route de maniere a passer dans l’ouest des Canaries ; le célebre pic fut laissé sur bâbord, et le Duncan, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer le 2 septembre, a cinq heures du matin.

Le temps vint alors a changer. C’était l’atmosphere humide et pesante de la saison des pluies, « le tempo das aguas », suivant l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et conséquemment qui manquent d’eau. La mer, tres houleuse, empecha les passagers de se tenir sur le pont ; mais les conversations du carré n’en furent pas moins fort animées.

Le 3 septembre, Paganel se mit a rassembler ses bagages pour son prochain débarquement. Le Duncan évoluait entre les îles du Cap-Vert ; il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable, infertile et désolée ; apres avoir longé de vastes bancs de corail, il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praia, et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que la baie fut abritée contre les vents du large. La pluie tombait a torrents et permettait a peine de voir la ville, élevée sur une plaine en forme de terrasse qui s’appuyait a des contreforts de roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île a travers cet épais rideau de pluie était navrant.

Lady Helena ne put donner suite a son projet de visiter la ville ; l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes difficultés. Les passagers du Duncan se virent donc consignés sous la dunette, pendant que la mer et le ciel melaient leurs eaux dans une inexprimable confusion. La question du temps fut naturellement a l’ordre du jour dans les conversations du bord. Chacun dit son mot, sauf le major, qui eut assisté au déluge universel avec une indifférence complete. Paganel allait et venait en hochant la tete.

« C’est un fait expres, disait-il.

– Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se déclarent contre vous.

– J’en aurai pourtant raison.

– Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.

– Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages et mes instruments. Tout sera perdu.

– Il n’y a que le débarquement a redouter, reprit Glenarvan. Une fois a Villa-Praia, vous ne serez pas trop mal logé ; peu proprement, par exemple : En compagnie de singes et de porcs dont les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y regarde pas de si pres. D’abord il faut espérer que dans sept ou huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.

– Sept ou huit mois ! s’écria Paganel.

– Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas tres fréquentées des navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu ; en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie, il y a beaucoup a faire.

– Vous aurez des fleuves a reconnaître, dit lady Helena.

– Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.

– Eh bien, des rivieres ?

– Il n’y en a pas non plus.

– Des cours d’eau alors ?

– Pas davantage.

– Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forets.

– Pour faire des forets, il faut des arbres ; or, il n’y a pas d’arbres.

– Un joli pays ! répliqua le major.

– Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous aurez du moins des montagnes.

– Oh ! peu élevées et peu intéressantes, mylord. D’ailleurs, ce travail a été fait.

– Fait ! dit Glenarvan.

– Oui, voila bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville !

– Pas possible ?

– Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se trouvait a bord de la corvette de l’état la décidée, pendant sa relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous que je fasse apres lui ?

– Voila qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena. Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel ? »

Paganel garda le silence pendant quelques instants.

« Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer a Madere, quoiqu’il n’y ait plus de vin ! »

Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.

« Moi, j’attendrais », dit le major, exactement comme s’il avait dit : je n’attendrais pas.

« Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, ou comptez-vous relâcher désormais ?

– Oh ! Pas avant Concepcion.

– Diable ! Cela m’écarte singulierement des Indes.

– Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous en rapprochez.

– Je m’en doute bien.

– D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu importe.

– Comment, peu importe !

– Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont aussi bien des indiens que les indigenes du Pendjaub.

– Ah ! parbleu, mylord, s’écria Paganel, voila une raison que je n’aurais jamais imaginée !

– Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en quelque lieu que ce soit ; il y a partout a faire, a chercher, a découvrir, dans les chaînes des Cordilleres comme dans les montagnes du Tibet.

– Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou ?

– Bon ! vous le remplacerez par le Rio-Colorado ! Voila un fleuve peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop a la fantaisie des géographes.

– Je le sais, mon cher lord, il y a la des erreurs de plusieurs degrés. Oh ! je ne doute pas que sur ma demande la société de Géographie ne m’eut envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux Indes. Mais je n’y ai pas songé.

– Effet de vos distractions habituelles.

– Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous ? dit lady Helena de sa voix la plus engageante.

– Madame, et ma mission ?

– Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan, reprit Glenarvan.

Mylord, vous etes un tentateur.

– J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine !

– Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts, ce port célebre dans les fastes géographiques !

– Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que, dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la France a celui de l’écosse.

– Oui, sans doute !

– Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de plus beau que de mettre la science au service de l’humanité ?

– Voila qui est bien dit, madame !

– Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence. Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis. Elle vous jette a bord du Duncan, ne le quittez plus.

– Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis ? reprit alors Paganel ; eh bien, vous avez grande envie que je reste !

– Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit Glenarvan.

– Parbleu ! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’etre indiscret ! »