De la Terre a la Lune - Jules Verne - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1865

De la Terre a la Lune darmowy ebook

Jules Verne

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Opis ebooka De la Terre a la Lune - Jules Verne

De la Terre a la Lune, Trajet direct en 97 heures 20 minutes est un roman d'anticipation de Jules Verne paru en 1865. Il forme la premiere partie d'un diptyque, qui se clôt avec Autour de la Lune.

Opinie o ebooku De la Terre a la Lune - Jules Verne

Fragment ebooka De la Terre a la Lune - Jules Verne

A Propos
Chapitre 1 - Le Gun-Club
Chapitre 2 - Communication du Président Barbicane
A Propos Verne:

Jules Gabriel Verne (February 8, 1828–March 24, 1905) was a French author who pioneered the science-fiction genre. He is best known for novels such as Journey To The Center Of The Earth (1864), Twenty Thousand Leagues Under The Sea (1870), and Around the World in Eighty Days (1873). Verne wrote about space, air, and underwater travel before air travel and practical submarines were invented, and before practical means of space travel had been devised. He is the third most translated author in the world, according to Index Translationum. Some of his books have been made into films. Verne, along with Hugo Gernsback and H. G. Wells, is often popularly referred to as the "Father of Science Fiction". Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Le Gun-Club

Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club tres influent s’établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait avec quelle énergie l’instinct militaire se développa chez ce peuple d’armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples négociants enjamberent leur comptoir pour s’improviser capitaines, colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d’application de West-Point[1] ; ils égalerent bientôt dans « L’art de la guerre » leurs collegues du vieux continent, et comme eux ils remporterent des victoires a force de prodiguer les boulets, les millions et les hommes.

Mais en quoi les Américains surpasserent singulierement les Européens, ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées inconnues jusqu’alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de feux d’écharpe, d’enfilade ou de revers, les Anglais, les Français, les Prussiens, n’ont plus rien a apprendre ; mais leurs canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de poche aupres des formidables engins de l’artillerie américaine.

Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les Allemands métaphysiciens,— de naissance. Rien de plus naturel, des lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur audacieuse ingéniosité. De la ces canons gigantesques, beaucoup moins utiles que les machines a coudre, mais aussi étonnants et encore plus admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de Beaulieu n’eurent plus qu’a s’incliner devant leurs rivaux d’outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les artilleurs tinrent le haut du pavé ; les journaux de l’Union célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n’était si mince marchand, si naif « booby »[2] , qui ne se cassât jour et nuit la tete a calculer des trajectoires insensées.

Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club est constitué. Ainsi arriva-t-il a Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon s’associa avec le premier qui le fondit et le premier qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club[3] . Un mois apres sa formation, il comptait dix-huit cent trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent soixante-quinze membres correspondants.

Une condition—sine qua non—était imposée a toute personne qui voulait entrer dans l’association, la condition d’avoir imaginé ou, tout au moins, perfectionné un canon ; a défaut de canon, une arme feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient pas d’une grande considération. Les artilleurs les primaient en toute circonstance.

« L’estime qu’ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs du Gun-Club, est proportionnelle « aux masses » de leur canon, et « en raison directe du carré des distances » atteintes par leurs projectiles !

Un peu plus, c’était la loi de Newton sur la gravitation universelle transportée dans l’ordre moral.

Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des proportions colossales, et les projectiles allerent, au-dela des limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes ces inventions laisserent loin derriere elles les timides instruments de l’artillerie européenne. Qu’on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, « au bon temps », un boulet de trente-six, a une distance de trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et soixante-huit hommes. C’était l’enfance de l’art. Depuis lors, les projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait a sept milles[4] un boulet pesant une demi-tonne[5] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et trois cents hommes. Il fut meme question au Gun-Club d’en faire une épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent a tenter l’expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

Quoi qu’il en soit, l’effet de ces canons était tres meurtrier, et chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux. Que signifiaient, aupres de tels projectiles, ce fameux boulet qui, Coutras, en 1587 mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre qui, a Zorndoff, en 1758 tua quarante fantassins, et, en 1742 ce canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix ennemis par terre ? Qu’étaient ces feux surprenants d’Iéna ou d’Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille ? On en avait vu bien d’autres pendant la guerre fédérale ! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent soixante-treize confédérés ; et, au passage du Potomac, un boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, son coup d’essai, il tua trois cent trente-sept personnes,—en éclatant, il est vrai !

Qu’ajouter a ces nombres si éloquents par eux-memes ? Rien. Aussi admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le statisticien Pitcairn : en divisant le nombre des victimes tombées sous les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de ceux-ci avait tué pour son compte une « moyenne » de deux mille trois cent soixante-quinze hommes et une fraction.

A considérer un pareil chiffre, il est évident que l’unique préoccupation de cette société savante fut la destruction de l’humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

C’était une réunion d’Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs fils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves a toute épreuve, ne s’en tinrent pas seulement aux formules et qu’ils payerent de leur personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade, lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui débutaient dans la carriere des armes et ceux qui vieillissaient sur leur affut. Beaucoup resterent sur le champ de bataille dont les noms figuraient au livre d’honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité. Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains a crochets, mâchoires en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait a la collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le Gun-Club, il n’y avait pas tout a fait un bras pour quatre personnes, et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n’y regardaient pas de si pres, et ils se sentaient fiers a bon droit, quand le bulletin d’une bataille relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles dépensés.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par les survivants de la guerre, les détonations cesserent peu a peu, les mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons, la tete basse, rentrerent aux arsenaux, les boulets s’empilerent dans les parcs, les souvenirs sanglants s’effacerent, les cotonniers pousserent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les vetements de deuil acheverent de s’user avec les douleurs, et le Gun-Club demeura plongé dans un désouvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien encore a des calculs de balistique ; ils revaient toujours de bombes gigantesques et d’obus incomparables. Mais, sans la pratique, pourquoi ces vaines théories ? Aussi les salles devenaient désertes, les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants, maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s’endormaient dans les reveries de l’artillerie platonique !

« C’est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien faire ! rien a espérer ! Quelle existence fastidieuse ! Ou est le temps ou le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses détonations ?

– Ce temps-la n’est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant se détirer les bras qui lui manquaient. C’était un plaisir alors ! On inventait son obusier, et, a peine fondu, on courait l’essayer devant l’ennemi ; puis on rentrait au camp avec un encouragement de Sherman ou une poignée de main de MacClellan ! Mais, aujourd’hui, les généraux sont retournés a leur comptoir, et, au lieu de projectiles, ils expédient d’inoffensives balles de coton ! Ah ! par sainte Barbe ! l’avenir de l’artillerie est perdu en Amérique !

– Oui, Bilsby, s’écria le colonel Blomsberry, voila de cruelles déceptions ! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s’exerce au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard, il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s’endormir dans une déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

Quoi qu’il put dire, le vaillant colonel eut été fort empeché de donner une pareille marque de son désouvrement, et cependant, ce n’étaient pas les poches qui lui manquaient.

« Et nulle guerre en perspective ! dit alors le fameux J.-T. Maston, en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un nuage a l’horizon, et cela quand il y a tant a faire dans la science de l’artillerie ! Moi qui vous parle, j’ai terminé ce matin une épure, avec plan, coupe et élévation, d’un mortier destiné a changer les lois de la guerre !

– Vraiment ? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au dernier essai de l’honorable J.-T. Maston.

– Vraiment, répondit celui-ci. Mais a quoi serviront tant d’études menées a bonne fin, tant de difficultés vaincues ? N’est-ce pas travailler en pure perte ? Les peuples du Nouveau Monde semblent s’etre donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux —Tribune[6] — en arrive pronostiquer de prochaines catastrophes dues a l’accroissement scandaleux des populations !

– Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours en Europe pour soutenir le principe des nationalités !

– Eh bien ?

– Eh bien ! il y aurait peut-etre quelque chose a tenter la-bas, et si l’on acceptait nos services…

– Y pensez-vous ? s’écria Bilsby. Faire de la balistique au profit des étrangers !

– Cela vaudrait mieux que de n’en pas faire du tout, riposta le colonel.

– Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut meme pas songer a cet expédient.

– Et pourquoi cela ? demanda le colonel.

– Parce qu’ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l’avancement qui contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-la ne s’imaginent pas qu’on puisse devenir général en chef avant d’avoir servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait a dire qu’on ne saurait etre bon pointeur a moins d’avoir fondu le canon soi-meme ! Or, c’est tout simplement…

– Absurde ! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son fauteuil a coups de « bowie-knife »[7] , et puisque les choses en sont la, il ne nous reste plus qu’a planter du tabac ou a distiller de l’huile de baleine !

– Comment ! s’écria J.-T. Maston d’une voix retentissante, ces dernieres années de notre existence, nous ne les emploierons pas au perfectionnement des armes a feu ! Une nouvelle occasion ne se rencontrera pas d’essayer la portée de nos projectiles ! L’atmosphere ne s’illuminera plus sous l’éclair de nos canons ! Il ne surgira pas une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre a quelque puissance transatlantique ! Les Français ne couleront pas un seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux !

– Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n’aurons pas ce bonheur ! Non ! pas un de ces incidents ne se produira, et, se produisît-il, nous n’en profiterions meme pas ! La susceptibilité américaine s’en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille !

– Oui, nous nous humilions ! répliqua Bilsby.

– Et on nous humilie ! riposta Tom Hunter.

– Tout cela n’est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une nouvelle véhémence. Il y a dans l’air mille raisons de se battre et l’on ne se bat pas ! On économise des bras et des jambes, et cela au profit de gens qui n’en savent que faire ! Et tenez, sans chercher si loin un motif de guerre, l’Amérique du Nord n’a-t-elle pas appartenu autrefois aux Anglais ?

– Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa béquille.

– Eh bien ! reprit J.-T. Maston, pourquoi l’Angleterre a son tour n’appartiendrait-elle pas aux Américains ?

– Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

– Allez proposer cela au président des États-Unis, s’écria J.-T. Maston, et vous verrez comme il vous recevra !

– Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu’il avait sauvées de la bataille.

– Par ma foi, s’écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n’a que faire de compter sur ma voix !

– Ni sur les nôtres, répondirent d’un commun accord ces belliqueux invalides.

– En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l’on ne me fournit pas l’occasion d’essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours m’enterrer dans les savanes de l’Arkansas !

– Nous vous y suivrons », répondirent les interlocuteurs de l’audacieux J.-T. Maston.

Or, les choses en étaient la, les esprits se montaient de plus en plus, et le club était menacé d’une dissolution prochaine, quand un événement inattendu vint empecher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain meme de cette conversation, chaque membre du cercle recevait une circulaire libellée en ces termes :

—Baltimore, 3 octobre.—

—Le président du Gun-Club a l’honneur de prévenir ses collegues qu’a la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature a les intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire cessante, de se rendre a l’invitation qui leur est faite par la présente.—

—Tres cordialement leur—IMPEY BARBICANE, P. G. -C.


Chapitre 2 Communication du Président Barbicane

Le 5 octobre, a huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans les salons du Gun-Club, 21 Union-Square. Tous les membres du cercle résidant a Baltimore s’étaient rendus a l’invitation de leur président. Quant aux membres correspondants, les express les débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que fut le « hall » des séances, ce monde de savants n’avait pu y trouver place ; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des couloirs et jusqu’au milieu des cours extérieures ; la, il rencontrait le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l’importante communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant, s’écrasant avec cette liberté d’action particuliere aux masses élevées dans les idées du « self government »[8] .

Ce soir-la, un étranger qui se fut trouvé a Baltimore n’eut pas obtenu, meme a prix d’or, de pénétrer dans la grande salle ; celle-ci était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants ; nul autre n’y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les magistrats du conseil des « selectmen »[9] avaient du se meler a la foule de leurs administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l’intérieur.

Cependant l’immense « hall » offrait aux regards un curieux spectacle. Ce vaste local était merveilleusement approprié a sa destination. De hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d’épais mortiers servaient de base soutenaient les fines armatures de la voute, véritables dentelles de fonte frappées a l’emporte-piece. Des panoplies d’espingoles, de tromblons, d’arquebuses, de carabines, de toutes les armes a feu anciennes ou modernes s’écartelaient sur les murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme d’un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modeles de canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de refouloirs et d’écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de projectiles, les guirlandes d’obus, en un mot, tous les outils de l’artilleur surprenaient l’oil par leur étonnante disposition et laissaient a penser que leur véritable destination était plus décorative que meurtriere.

A la place d’honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un morceau de culasse, brisé et tordu sous l’effort de la poudre, précieux débris du canon de J.-T. Maston.

A l’extrémité de la salle, le président, assisté de quatre secrétaires, occupait une large esplanade. Son siege, élevé sur un affut sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d’un mortier de trente-deux pouces ; il était braque sous un angle de quatre-vingt-dix degrés et suspendu a des tourillons, de telle sorte que le président pouvait lui imprimer, comme aux « rocking-chairs »[10] , un balancement fort agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d’un gout exquis, fait d’un biscaien délicieusement ciselé, et un timbre détonation qui éclatait, a l’occasion, comme un revolver. Pendant les discussions véhémentes, cette sonnette d’un nouveau genre suffisait peine a couvrir la voix de cette légion d’artilleurs surexcités.

Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les circonvallations d’un retranchement, formaient une succession de bastions et de courtines ou prenaient place tous les membres du Gun-Club, et ce soir-la, on peut le dire, « il y avait du monde sur les remparts ». On connaissait assez le président pour savoir qu’il n’eut pas dérangé ses collegues sans un motif de la plus haute gravité.

Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austere, d’un esprit éminemment sérieux et concentré ; exact comme un chronometre, d’un tempérament a toute épreuve, d’un caractere inébranlable ; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires ; l’homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste colonisateur, le descendant de ces Tetes-Rondes si funestes aux Stuarts, et l’implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens Cavaliers de la mere patrie. En un mot, un Yankee coulé d’un seul bloc.

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois ; nommé directeur de l’artillerie pendant la guerre, il se montra fertile en inventions ; audacieux dans ses idées, il contribua puissamment aux progres de cette arme, et donna aux choses expérimentales un incomparable élan.

C’était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués semblaient tracés a l’équerre et au tire-ligne, et s’il est vrai que, pour deviner les instincts d’un homme, on doive le regarder de profil, Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de l’énergie, de l’audace et du sang-froid.

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet, absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau a haute forme, cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

Ses collegues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire ; ils s’interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions, ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, a dégager l’X de son imperturbable physionomie.

Lorsque huit heures sonnerent a l’horloge fulminante de la grande salle, Barbicane, comme s’il eut été mu par un ressort, se redressa subitement ; il se fit un silence général, et l’orateur, d’un ton un peu emphatique, prit la parole en ces termes :

« Braves collegues, depuis trop longtemps déja une paix inféconde est venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable désouvrement. Apres une période de quelques années, si pleine d’incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arreter net sur la route du progres. Je ne crains pas de le proclamer a haute voix, toute guerre qui nous remettrait les armes a la main serait bien venue…

– Oui, la guerre ! s’écria l’impétueux J.-T. Maston.

– Écoutez ! écoutez ! répliqua-t-on de toutes parts.

– Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable interrupteur, de longues années s’écouleront encore avant que nos canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son parti et chercher dans un autre ordre d’idées un aliment a l’activité qui nous dévore !

L’assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat. Elle redoubla d’attention.

« Depuis quelques mois, mes braves collegues, reprit Barbicane, je me suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe siecle, et si les progres de la balistique ne nous permettraient pas de la mener a bonne fin. J’ai donc cherché, travaillé, calculé, et de mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans une entreprise qui paraîtrait impraticable a tout autre pays. Ce projet, longuement élaboré, va faire l’objet de ma communication ; il est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde !

– Beaucoup de bruit ? s’écria un artilleur passionné.

– Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

– N’interrompez pas ! répéterent plusieurs voix.

– Je vous prie donc, braves collegues, reprit le président, de m’accorder toute votre attention.

Un frémissement courut dans l’assemblée. Barbicane, ayant d’un geste rapide assuré son chapeau sur sa tete, continua son discours d’une voix calme :

« Il n’est aucun de vous, braves collegues, qui n’ait vu la Lune, ou tout au moins, qui n’en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je viens vous entretenir ici de l’astre des nuits. Il nous est peut-etre réservé d’etre les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous menerai a sa conquete, et son nom se joindra a ceux des trente-six États qui forment ce grand pays de l’Union !

– Hurrah pour la Lune ! s’écria le Gun-Club d’une seule voix.

– On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane ; sa masse, sa densité, son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés ; on a dressé des cartes sélénographiques avec une perfection qui égale, si meme elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres ; la photographie a donné de notre satellite des épreuves d’une incomparable beauté[11] . En un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques, l’astronomie, la géologie, l’optique peuvent en apprendre ; mais jusqu’ici il n’a jamais été établi de communication directe avec elle.

Un violent mouvement d’intéret et de surprise accueillit ces paroles.

Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires, prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe siecle, un certain David Fabricius se vanta d’avoir vu de ses yeux des habitants de la Lune. En 1649 un Français, Jean Baudoin, publia le—Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzales—, aventurier espagnol. A la meme époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette expédition célebre qui eut tant de succes en France. Plus tard, un autre Français—ces gens-la s’occupent beaucoup de la Lune—, le nommé Fontenelle, écrivit la—Pluralité des Mondes—, un chef-d’ouvre en son temps ; mais la science, en marchant, écrase meme les chefs-d’ouvre ! Vers 1835 un opuscule traduit du—New York American—raconta que Sir John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des études astronomiques, avait, au moyen d’un télescope perfectionné par un éclairage intérieur, ramené la Lune a une distance de quatre-vingts yards[12] . Alors il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d’or, des moutons aux cornes d’ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette brochure, ouvre d’un Américain nommé Locke[13] , eut un tres grand succes. Mais bientôt on reconnut que c’était une mystification scientifique, et les Français furent les premiers a en rire.

– Rire d’un Américain ! s’écria J.-T. Maston, mais voila un—casus belli—! …

– Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d’en rire, avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce rapide historique, j’ajouterai qu’un certain Hans Pfaal de Rotterdam, s’élançant dans un ballon rempli d’un gaz tiré de l’azote, et trente-sept fois plus léger que l’hydrogene, atteignit la Lune apres dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l’ouvre d’un écrivain populaire en Amérique, d’un génie étrange et contemplatif. J’ai nommé Poe !

– Hurrah pour Edgar Poe ! s’écria l’assemblée, électrisée par les paroles de son président.

– J’en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j’appellerai purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des relations sérieuses avec l’astre des nuits. Cependant, je dois ajouter que quelques esprits pratiques essayerent de se mettre en communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un géometre allemand proposa d’envoyer une commission de savants dans les steppes de la Sibérie. La, sur de vastes plaines, on devait établir d’immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs lumineux, entre autres le carré de l’hypoténuse, vulgairement appel le « Pont aux ânes » par les Français. « Tout etre intelligent, disait le géometre, doit comprendre la destination scientifique de cette figure. Les Sélénites[14] , s’ils existent, répondront par une figure semblable, et la communication une fois établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de s’entretenir avec les habitants de la Lune. » Ainsi parlait le géometre allemand, mais son projet ne fut pas mis a exécution, et jusqu’ici aucun lien direct n’a existé entre la Terre et son satellite. Mais il est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport avec le monde sidéral. Le moyen d’y parvenir est simple, facile, certain, immanquable, et il va faire l’objet de ma proposition.

Un brouhaha, une tempete d’exclamations accueillit ces paroles. Il n’était pas un seul des assistants qui ne fut dominé, entraîné, enlevé par les paroles de l’orateur.

« Écoutez ! écoutez ! Silence donc ! » s’écria-t-on de toutes parts.

Lorsque l’agitation fut calmée, Barbicane reprit d’une voix plus grave son discours interrompu :

« Vous savez, dit-il, quels progres la balistique a faits depuis quelques années et a quel degré de perfection les armes a feu seraient parvenues, si la guerre eut continué. Vous n’ignorez pas non plus que, d’une façon générale, la force de résistance des canons et la puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien ! partant de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d’un appareil suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne serait pas possible d’envoyer un boulet dans la Lune.

A ces paroles, un « oh ! » de stupéfaction s’échappa de mille poitrines haletantes ; puis il se fit un moment de silence, semblable a ce calme profond qui précede les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre éclata, mais un tonnerre d’applaudissements, de cris, de clameurs, qui fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler ; il ne le pouvait pas. Ce ne fut qu’au bout de dix minutes qu’il parvint se faire entendre.

« Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J’ai pris la question sous toutes ses faces, je l’ai abordée résolument, et de mes calculs indiscutables il résulte que tout projectile doué d’une vitesse initiale de douze mille yards[15] par seconde, et dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu’a elle. J’ai donc l’honneur de vous proposer, mes braves collegues, de tenter cette petite expérience !