Le Moine - Matthew Lewis - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1796

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Opis ebooka Le Moine - Matthew Lewis

Le Moine (The Monk) est un roman anglais de l'écrivain Matthew Gregory Lewis, publié en 1796. Cette ouvre de jeunesse, emblématique du roman gothique, aura une influence considérable et inspirera de nombreux imitateurs. Mathew Gregory Lewis a écrit ce roman en 10 mois dans le but de divertir sa mere. Il peut paraitre tres subversif dans les themes abordés (viol, inceste, matricide, magie noire...) ou dans l'attitude de certains personnages (Elvira découpant certains passages de la Bible pour "protéger" sa fille Antonia ou Le Moine vendant son âme au diable). C'est pour cela que le roman fut censuré a son époque.

Opinie o ebooku Le Moine - Matthew Lewis

Fragment ebooka Le Moine - Matthew Lewis

A Propos

Chapitre 1
A Propos Lewis:

Matthew Gregory Lewis (July 9, 1775 – May 14, 1818) was an English novelist and dramatist, often referred to as "Monk" Lewis, because of the success of his Gothic novel, The Monk. Source: Wikipedia

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Somnia terrores magicos, miracula,

sagae nocturnos lémures, portentaque…

Horace[1]

[2]

[3]

[4]

 

 

La premiere idée de ce roman m’a été suggérée par l’histoire de Santon Barsisa, relatée dans le Guardian. – La Nonne sanglante est une tradition a laquelle on continue d’ajouter foi dans plusieurs parties de l’Allemagne ; et j’ai oui dire que les ruines du Château de Lauestein, ou elle est censée revenir, se voient encore sur les confins de la Thuringe. – Le Roi des eaux, de la troisieme a la douzieme stance, est un fragment d’une ballade danoise ; – et celle de Belerma et Durandarte est traduite de quelques strophes qui se trouvent dans un recueil de vieille poésie espagnole, lequel contient aussi la chanson populaire de Gayferos et Melesindra, dont il est parlé dans Don Quichotte. – Voila ma confession pleine et entiere des plagiats dont je me sais coupable ; mais je ne doute pas qu’on n’en puisse découvrir bien d’autres dont, en ce moment, je n’ai pas le moindre soupçon.

 

 

Il me semble, ô livre vain et sans jugement ! que je te vois lancer un regard de désir la ou les réputations s’acquierent et se perdent dans la fameuse rue appelée Pater-Noster. Furieux que ta précieuse olla podrida soit ensevelie dans un portefeuille oublié, tu dédaignes la serrure et la clef prudentes, et tu aspires a te voir, bien relié et doré, figurer aux vitres de Stockdale, de Hookham ou de Debrett. Va donc, et passe cette borne dangereuse d’ou jamais livre ne peut revenir ; et quand tu te trouveras condamné, méprisé, négligé, blâmé et critiqué, injurié de tous les lecteurs de ta chute (si tant est que tu en aies un seul), tu déploreras amerement ta folie, et tu soupireras apres moi, mon logis et le repos.

Maintenant, faisant l’office de magicien, voici la destinée future que je te prophétise : des que ta nouveauté sera passée, et que tu ne seras plus jeune et neuf, jetées dans quelque sombre et sale coin, moisies et toutes couvertes de toiles d’araignée, tes feuilles seront la proie des vers ; ou bien, envoyées chez l’épicier, et condamnées a subir les brocards du public, elles garniront le coffre ou envelopperont la chandelle.

Mais dans le cas ou tu obtiendrais l’approbation et ou quelqu’un, par une transition naturelle, serait tenté de t’interroger sur moi et sur ma condition, apprends au questionneur que je suis un homme ni tres pauvre, ni tres riche ; de passions fortes, d’un caractere pétulant, d’une tournure sans grâce et d’une taille de nain ; peu approuvé, n’approuvant guere ; extreme dans la haine et dans l’amour ; abhorrant tous ceux qui me déplaisent, adorant ceux pour qui je me prends de fantaisie ; jamais long a former un jugement, et la plupart du temps jugeant mal ; solide en amitié, mais croyant toujours les autres traîtres et trompeurs, et pensant que dans l’ere présente l’amitié est une pure chimere ; plus emporté qu’aucune créature vivante ; orgueilleux, enteté et rancuneux ; mais cependant, pour ceux qui me témoignent de l’affection, pret a aller a travers feu et fumée.

Si encore on te demandait : « Je vous prie, quel peut etre l’âge de l’auteur ? » tes fautes, a coup sur, l’indiqueront : j’ai a peine vu ma vingtieme année, qui, cher lecteur, sur ma parole, arriva lorsque George III occupait le trône d’Angleterre.

A présent donc, poursuis ta course aventureuse ; allez, mes délices… cher livre, adieu !

La Haye, 28 octobre 1794.

M.G.L.


Chapitre 1

 

Il y avait a peine cinq minutes que la cloche du couvent sonnait, et déja la foule se pressait dans l’église des Capucins. N’allez pas croire que cette affluence eut la dévotion pour cause, ou la soif de s’instruire. l’auditoire assemblé dans l’église des Capucins y était attiré par des raisons diverses, mais toutes étrangeres au motif ostensible. Les femmes venaient pour se montrer, les hommes pour voir les femmes : ceux-ci par curiosité d’entendre un si fameux prédicateur ; ceux-la faute de meilleure distraction avant l’heure de la comédie ; d’autres encore, parce qu’on leur avait assuré qu’il n’était pas possible de trouver des places dans l’église ; enfin la moitié de Madrid était venue dans l’espoir d’y rencontrer l’autre. Les seules personnes qui eussent réellement envie d’entendre le sermon étaient quelques dévotes surannées, et une demi-douzaine de prédicateurs rivaux, bien déterminés a le critiquer et a le tourner en ridicule.

Quoi qu’il en soit, il est certain du moins que jamais l’église des capucins n’avait reçu une plus nombreuse assemblée. Tous les coins étaient remplis, tous les sieges étaient occupés ; meme les statues qui décoraient les longues galeries avaient été mises a contribution. Aussi, maIgré toute leur diligence, nos deux nouvelles venues, en entrant dans l’église, eurent beau regarder alentour : pas une place.

Néanmoins la vieille continua d’avancer. En vain des exclamations de mécontentement s’élevaient contre elle de tout côté ; en vain on l’apostrophait avec – « Je vous assure, senora, qu’il n’y a plus de place ici » – « Je vous prie, senora, de ne pas me pousser si rudement. »

– « Senora, vous ne pouvez passer par ici. Mon Dieu ! comment peut-on

etre si sans-gene ! » la vieille était obstinée, et elle allait toujours. A force de persévérance, et grâce a deux bras musculeux, elle s’ouvrit un passage au travers de la foule et parvint a se pousser au beau milieu de l’église, a une tres petite distance de la chaire. Sa compagne l’avait suivie timidement et en silence, ne faisant que profiter de ses efforts.

— Sainte Vierge ! s’écria la vieille d’un air désappointé, tout en cherchant de l’oil autour d’elle ; Sainte Vierge ! quelle chaleur ! quelle foule ! qu’est-ce que cela veut dire ? Je crois qu’il faudra nous en retourner : il n’y a pas l’ombre d’un siege vacant, et je ne vois personne d’assez obligeant pour nous offrir le sien.

Cette insinuation peu équivoque éveilla l’attention de deux cavaliers qui occupaient des tabourets a droite, et avaient le dos appuyé contre la septieme colonne a compter de la chaire. Tous deux étaient jeunes et richement vetus. A cet appel fait a leur politesse par une voix de femme, ils suspendirent leur conversation pour regarder qui parlait. La vieille avait relevé son voile pour faciliter ses recherches dans la cathédrale. Ses cheveux étaient roux, et elle louchait. Les cavaliers se retournerent et reprirent leur conversation.

— De grâce, repartit la compagne de la vieille, de grâce, Léonella, retournons tout de suite chez nous ; la chaleur est excessive, et je meurs de peur au milieu de cette foule.

Ces paroles avaient été prononcées avec une douceur sans égale. Les cavaliers interrompirent de nouveau leur entretien ; mais, cette fois, ils ne se contenterent pas de regarder : tous deux se leverent involontairement de leurs sieges, et se tournerent vers celle qui venait de parler.

C’était une personne dont la tournure élégante et délicate inspira aux jeunes gens la plus vive curiosité de voir sa figure. Ils n’eurent pas cette satisfaction. Ses traits étaient cachés par un voile épais ; mais sa lutte avec la foule l’avait suffisamment dérangée pour découvrir un cou qui aurait pu rivaliser de beauté avec celui de la Vénus de Médicis. Il était d’une blancheur éblouissante, et encore embelli par de longs flots de cheveux blonds qui descendaient en boucles jusqu’a sa ceinture. Sa taille était légere et aérienne comme celle d’une hamadryade. Son sein était soigneusement voilé. Sa robe était blanche, nouée d’une ceinture bleue, et laissait tout juste apercevoir un petit pied mignon et des mieux faits. Un chapelet a gros grains pendait a son bras, et son visage était couvert d’un voile d’épaisse gaze noire. Telle était la femme a laquelle le plus jeune des cavaliers offrit son siege, ce qui força l’autre de faire la meme politesse a la vieille dame.

Celle-ci accepta l’offre avec de grandes démonstrations de reconnaissance, mais sans faire beaucoup de façons ; la jeune suivit son exemple, mais ne fit pour tout compliment qu’une révérence simple et gracieuse. Don Lorenzo (tel était le nom du cavalier dont elle avait accepté le siege) se mit pres d’elle ; mais il avait apparemment dit quelques paroles a l’oreille de son ami, qui comprit a demi-mot, et tâcha de faire oublier a la vieille son aimable pupille.

— Vous etes sans doute arrivée depuis peu a Madrid ? dit Lorenzo a sa charmante voisine, tant d’attraits n’auraient pu rester longtemps inaperçus ; et si ce n’était pas aujourd’hui votre premiere apparition, la jalousie des femmes et l’adoration des hommes vous auraient fait remarquer.

Il s’arreta dans l’espoir d’une réponse. Comme sa phrase n’en exigeait pas absolument, la dame n’ouvrit point les levres : apres quelques instants, il reprit :

— Ai-je tort de supposer que vous etes étrangere a Madrid ?

La dame hésita ; et enfin, d’une voix si basse qu’elle était a peine intelligible, elle fit un effort et répondit : « Non, senor. »

— Votre intention est-elle d’y rester quelque temps ?

— Oui, senor.

— Je m’estimerais heureux, s’il était en mon pouvoir de contribuer a vous rendre le séjour agréable. Je suis bien connu a Madrid, et ma famille n’est pas sans crédit a la cour. Si je puis vous etre de quelque utilité, disposez de moi ; ce sera me faire honneur et plaisir. – « Assurément, se dit-il, elle ne peut pas répondre a cela par un monosyllabe : cette fois il faut qu’elle me dise quelque chose. »

Lorenzo se trompait : la dame salua de la tete pour toute réponse.

Pour le coup, il avait reconnu que sa voisine n’aimait guere a causer ; mais ce silence provenait-il d’orgueil, de réserve, de timidité ou de betise, c’est ce qu’il ne pouvait encore décider.

Apres une pause de quelques minutes : « C’est sans doute parce que vous etes étrangere, dit-il, et encore peu au fait de nos usages, que vous continuez a porter votre voile ? Permettez-moi de vous le retirer. »

En meme temps, il avançait sa main vers la gaze ; la dame l’arreta.

— Je n’ôte jamais mon voile en public, senor.

— Et ou est le mal, je vous prie ? interrompit sa compagne, non sans aigreur. Ne voyez-vous pas que toutes les autres dames ont quitté le leur, par respect pour le saint lieu ou nous sommes ? J’ai déja moi-meme ôté le mien ; et certes, si j’expose mes traits a tous les regards, vous n’avez aucune raison de prendre ainsi l’alarme.

— Chere tante, ce n’est pas l’usage en Murcie.

— En Murcie, vraiment ! Sainte Barbara ! Qu’importe ? Vous etes toujours a me rappeler cette infâme province. C’est l’usage a Madrid, c’est la tout ce qui doit nous occuper. Je vous prie donc d’ôter votre voile a l’instant meme.

La niece se tut, mais elle ne mit plus d’obstacle aux tentatives de Lorenzo, qui, fort de l’approbation de la tante, se hâta d’écarter la gaze. Quelle tete de séraphin se présenta a son admiration ! Cependant elle était plus séduisante que belle ; le charme était moins dans la régularité du visage que dans la douceur et la sensibilité de la physionomie. A les détailler, ses traits, pour la plupart, étaient loin d’etre parfaits ; mais l’ensemble était adorable. Sa peau, quoique blanche, n’était pas sans quelques taches ; ses yeux n’étaient pas tres grands, ni ses paupieres remarquablement longues. Mais aussi ses levres avaient toute la fraîcheur de la rose ; son cou, sa main, son bras étaient admirables de proportion ; ses paisibles yeux bleus avaient toute la douceur du ciel, et leur cristal étincelait de tout l’éclat des diamants. Elle paraissait âgée d’a peine quinze ans. Un malin sourire qui se jouait sur ses levres annonçait en elle une vivacité qu’une timidité excessive comprimait encore. Ses regards étaient pleins d’un embarras modeste, et chaque fois qu’ils rencontraient par hasard ceux de Lorenzo, elle les baissait aussitôt ; ses joues se couvraient rougeur, et elle se mettait a dire son chapelet.

Lorenzo la contemplait avec un mélange de surprise et d’admiration. Mais la tante jugea nécessaire de faire l’apologie de la mauvaise honte d’Antonia.

— C’est une enfant, dit-elle, qui n’a rien vu du monde. Elle a été élevée dans[1] un vieux château en Murcie, sans autre société que celle de sa mere, qui, Dieu lui fasse paix, la bonne âme ! n’a pas plus de bon sens qu’il n’en faut pour porter sa soupe a sa bouche ; et pourtant c’est ma propre sour, ma sour de pere et de mere !

— Et elle a si peu de bon sens ! dit don Christoval avec un étonnement simulé. Voila qui est extraordinaire !

— N’est-ce pas, senor, que c’est étrange ? Mais c’est un fait, et malgré cela, voyez le bonheur de certaines gens ! Un jeune gentilhomme, d’une des premieres familles, ne se mit-il pas en tete qu’Elvire avait des prétentions a la beauté ! Quant a des prétentions, le fait est qu’elle n’en manquait pas ; mais, quant a la beauté ! – si j’avais pris pour m’embellir la moitié autant de peine. – Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Comme je vous le disais, senor, un jeune homme tomba amoureux d’elle, et l’épousa a l’insu de son pere. Leur union resta secrete pres de trois ans ; mais enfin la nouvelle en vint aux oreilles du vieux marquis, lequel, comme vous pouvez bien le supposer, n’en fut pas tres charmé. Il prit la poste et se rendit en toute hâte a Cordoue, résolu de s’emparer d’Elvire et de l’envoyer n’importe ou, pourvu qu’il n’en entendît plus parler. Bien-heureux saint Paul ! comme il tempeta quand il vit qu’elle lui avait échappé, qu’elle avait rejoint son mari, et qu’ils s’étaient embarqués pour les Indes ! Il jura contre nous tous, comme s’il eut été possédé du malin esprit ; il fit jeter mon pere en prison, mon pere, le cordonnier le plus honnete et le plus laborieux qui fut a Cordoue ; et a son départ, il eut la cruauté de nous prendre le petit garçon de ma sour, alors a peine âgé de deux ans, et que, dans la précipitation de la fuite, elle avait été obligée de laisser derriere elle. Je présume que le pauvre petit misérable fut cruellement traité par lui, car, peu de mois apres, nous reçumes la nouvelle de sa mort.

— C’était, senora, un terrible homme que ce vieillard.

— Horrible ! et si totalement dénué de gout ! Le croiriez-vous, senor ? quand je m’efforçai de l’apaiser, il me traita de maudite sorciere, et il souhaita que, pour punir le comte, ma sour devînt aussi laide que moi ! Laide ! en vérité ! il est adorable !

— On n’est pas plus ridicule ! s’écria don Christoval. Sans aucun doute le comte eut été trop heureux de pouvoir échanger une sour contre l’autre.

— Oh ! Jésus ! senor, vous etes réellement trop poli ! Néanmoins, je suis enchantée, ma foi, que le comte ait été d’un autre avis. Elvire a fait la une si brillante affaire ! Apres etre restée a bouillir et a rôtir aux Indes pendant treize longues années, son mari meurt, et elle revient en Espagne, sans un toit pour abriter sa tete, sans argent pour s’en procurer. Antonia, que voici, était toute petite alors, et c’était le seul enfant qui lui restât. Elle trouva son beau-pere remarié ; il était toujours furieux contre le comte, et sa seconde femme lui avait donné un fils qui, a ce qu’on dit, est un fort beau jeune homme. Le vieux marquis refusa de voir ma sour et son enfant ; mais il lui fit savoir que, sous condition de ne jamais entendre parler d’elle, il lui assignerait une petite pension, et lui permettrait de vivre dans un vieux château qu’il possédait en Murcie. Ce château avait été l’habitation favorite de son fils aîné ; mais, depuis que ce fils s’était enfui d’Espagne, le vieux marquis ne pouvait plus souffrir cette résidence, et la laissait tomber en ruine. Ma sour accepta la proposition elle se retira en Murcie, et elle y est restée jusqu’au mois dernier.

— Et quel motif l’amene a Madrid ? s’informa don Lorenzo, qui admirait trop la jeune Antonia pour ne pas prendre un vif intéret au récit de la vieille bavarde.

— Hélas ! senor, son beau-pere vient de mourir, et l’intendant du domaine de Murcie a refusé de lui payer plus longtemps sa pension. Elle vient a Madrid dans l’intention de supplier le nouvel héritier de la lui continuer ; mais je crois qu’elle aurait bien pu s’épargner cette peine. Vous autres jeunes seigneurs, vous savez toujours que faire de votre argent, et vous etes rarement disposés a vous en priver pour de vieilles femmes. J’avais conseillé a ma sour d’envoyer Antonia avec sa pétition : mais elle n’a pas voulu m’écouter. Elle est si obstinée ! L’enfant a un joli minois, et peut-etre bien qu’elle aurait obtenu beaucoup.

— Ah ! senora ! interrompit don Christoval prenant un air passionné, s’il faut un joli minois, pourquoi votre sour n’a-t-elle pas recours a vous ?

— Oh ! Jésus ! senor, je vous jure que je suis tout accablée de vos galanteries. Mais je connais trop bien le danger de pareilles commissions, pour me mettre a la merci d’un jeune gentilhomme.

— Oh ! pour cela, senora, je n’en doute nullement. Mais, permettez-moi de vous le demander, vous avez donc de l’aversion pour le mariage ?

— Voila une question un peu personnelle. Je ne puis pourtant m’empecher d’avouer que s’il se présentait un aimable cavalier…

Ici elle voulut lancer a don Christoval un regard tendre et significatif ; mais comme malheureusement elle louchait abominablement, l’oillade tomba sur Lorenzo qui prit le compliment pour lui, et y répondit par un profond salut.

— Puis-je vous demander, dit-il, le nom du marquis ?

— Le marquis de Las Cisternas.

— Je le connais intimement. Il n’est point a Madrid pour le moment, mais on l’attend de jour en jour. C’est le meilleur des hommes, et si l’aimable Antonia veut me permettre d’etre son avocat aupres de lui, je me flatte d’etre en état de lui faire gagner sa cause.

Antonia leva ses yeux bleus, et le remercia silencieusement de cette offre par un sourire d’une douceur inexprimable. La satisfaction de Léonella fut beaucoup plus bruyante.

— Oh ! senor ! s’écria-t-elle, toute notre famille vous en aura les plus grandes obligations ! J’accepte votre offre avec toute la reconnaissance possible, et je vous rends mille grâces de votre générosité. Antonia, pourquoi ne parlez-vous pas, ma chere ? Monsieur vous dit toutes sortes de choses civiles.

— Ma chere tante, je sens que…

— Fi donc ! ma niece, que de fois je vous ai dit qu’il ne fallait jamais interrompre une personne qui parle ! Quand m’avez-vous vue faire une pareille chose ? Sont-ce la vos manieres de Murcie ? Mais je vous prie, senor, continua-t-elle en s’adressant a don Christoval, apprenez-moi pourquoi il y a tant de monde aujourd’hui dans la cathédrale.

— Est-il possible que vous ignoriez qu’Ambrosio, le prieur de ce monastere, prononce ici un sermon tous les jeudis ? Madrid entier retentit de ses louanges. Il n’a encore preché que trois fois ; mais tous ceux qui l’ont entendu sont tellement ravis de son éloquence, qu’il est aussi difficile de se procurer des places a l’église qu’a la premiere représentation d’une nouvelle comédie.

— Hélas ! senor, jusqu’a hier je n’avais pas eu le bonheur de voir Madrid ; et a Cordoue nous sommes si peu informés de ce qui se passe dans le reste du monde, que jamais le nom d’Ambrosio n’a été prononcé dans ses murs.

— Vous le trouverez ici dans toutes les bouches. Ce moine semble avoir fasciné tous les habitants ; et n’ayant point meme assisté a ses sermons, je suis étonné de l’enthousiasme qu’il excite. Jeune et vieux, homme et femme, c’est une adoration générale et sans exemple. Nos grands l’accablent de présents ; leurs femmes refusent tout autre confesseur, et il est connu par toute la ville sous le nom de l’homme de Dieu.

— Je ne vous demande pas, senor, s’il est de noble origine ?

— On l’ignore jusqu’a présent. Le dernier prieur des capucins le trouva, encore enfant, a la porte du monastere ; toutes les recherches que l’on a faites pour découvrir qui l’avait laissé la ont été inutiles, et lui-meme n’a pu donner aucun indice sur ses parents. Il a été élevé dans le couvent, et il y est resté depuis. Il a montré dé bonne heure un gout décidé pour l’étude et pour la retraite, et aussitôt qu’il a été en âge, il a prononcé ses voux. Personne ne s’est jamais présenté pour le réclamer, ou pour éclaircir le mystere qui couvre sa naissance ; et les moines, qui y trouvent leur compte a cause de la vogue qu’il procure a leur maison, n’ont pas hésité a publier que c’est un présent que leur a fait la Vierge. En vérité, la singuliere austérité de sa vie prete quelque appui a cette version. Il est maintenant âgé de trente ans, et chacune de ses heures s’est passée dans l’étude, dans un isolement absolu du monde, et dans la mortification de la chair. Avant d’etre nommé supérieur de sa communauté, il y a de cela trois semaines, il n’était jamais sorti des murs du couvent ; meme a présent il ne les quitte que le jeudi, lorsqu’il vient dans cette cathédrale prononcer un sermon qui attire tout Madrid. Il passe pour observer si strictement son vou de chasteté, qu’il ne sait pas en quoi consiste la différence qu’il y a entre l’homme et la femme. Aussi les gens du peuple le regardent comme un saint.

— Un saint pour cela ? dit Antonia. Alors je suis donc une sainte ?

— Bienheureuse Barbara, s’écria Léonella, quelle question ! fi donc, petite fille, fi donc ! ce ne sont pas la des sujets convenables pour de jeunes personnes. Vous ne devriez pas avoir l’air de vous souvenir qu’il existe sur la terre rien de semblable a un homme.

L’ignorance d’Antonia aurait été bientôt dissipée par la leçon de sa tante ; mais heureusement un murmure général dans l’église annonça l’arrivée du prédicateur.

C’était un homme d’un port noble et d’un aspect imposant. Sa taille était haute, et sa figure remarquablement belle ; il avait un nez aquilin, de grands yeux noirs et étincelants, et d’épais sourcils qui se touchaient presque ; son teint était d’un brun foncé, mais transparent ; l’étude et les veilles avaient entierement décoloré ses joues ; la tranquillité régnait sur son front sans rides ; et le contentement exprimé dans chacun de ses traits annonçait une âme exempte de soucis comme de crimes. Il salua humblement l’assemblée ; pourtant, meme alors, il y avait dans sa physionomie et dans sa contenance une certaine sévérité qui imposait généralement, et peu de regards étaient capables de soutenir le feu des siens. Tel était Ambrosio, prieur des capucins, et surnommé l’Homme de Dieu.

Antonia, qui le considérait avidement, sentit son cour troublé d’un plaisir inconnu, et dont elle chercha vainement a se rendre compte. Elle attendait avec impatience que le sermon commençât ; et lorsque enfin le moine parla, le son de sa voix sembla la pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Quoique aucun des assistants n’éprouvât d’aussi violentes sensations que la jeune Antonia, ils écoutaient tous avec intéret et émotion.

Dans le langage nerveux, clair et simple, le moine développa les beautés de la religion. Il donna de certains passages des saintes écritures une explication qui entraîna la conviction générale. Sa voix, distincte a la fois et grave, sembla chargée de toutes les menaces de la tempete, lorsqu’il déclama contre les vices de l’humanité et décrivit les châtiments qui les attendaient dans la vie future. Chacun des auditeurs fit un retour sur ses offenses passées, et trembla ; mais lorsque Ambrosio, changeant de theme, célébra les mérites d’une conscience sans tache, le glorieux avenir promis aux âmes exemptes de reproches, et la récompense qui lui était réservée dans les régions de la gloire infinie, les assistants sentirent peu a peu se relever leurs esprits abattus.

Le sermon était fort étendu ; cependant, lorsqu’il fut terminé, les auditeurs regretterent qu’il n’eut pas duré plus longtemps. Quoique le moine eut cessé de parler, un silence d’admiration régnait encore dans l’église. A la fin, le charme s’étant dissipé par degrés, l’enthousiasme se manifesta hautement. Ambrosio descendait de la chaire : on l’entoura, on le combla de bénédictions, on tomba a ses pieds, on baisa le bord de sa robe. Il passa lentement, les mains dévotement croisées sur sa poitrine, jusqu’a la porte qui donnait dans la chapelle du couvent, et ou ses moines attendaient son retour. L’humilité était sur tous ses traits : était-elle aussi dans son cour ?

Antonia le suivit des yeux avec anxiété.

Il lui sembla, quand la porte se referma sur lui, qu’elle venait de perdre quelque chose d’essentiel a son bonheur ; une larme roula en silence sur sa joue.

— Il est séparé du monde ! se dit-elle ; peut-etre ne le verrai-je plus !

Comme elle essuyait cette larme, Lorenzo remarqua son mouvement.

— Etes-vous contente de notre prédicateur ? dit-il ; ou pensez-vous que Madrid éleve trop haut son talent ?

Le cour d’Antonia était si plein d’admiration pour le moine, qu’elle saisit avidemment l’occasion de parler de lui : d’ailleurs, ne considérant plus Lorenzo précisément comme un étranger, elle se sentait moins embarrassée par son extreme timidité.

— Oh ! il dépasse de beaucoup mon attente, répondit-elle ; jusqu’ici, je n’avais aucune idée du pouvoir de l’éloquence ; mais tandis qu’il parlait, sa voix m’a inspiré tant d’intéret, tant d’estime, je dirais presque tant d’affection pour lui, que je suis moi-meme étonnée de la vivacité de mes sentiments.

Lorenzo sourit de la force de ces expressions.

— Vous etes jeune, et vous débutez dans la vie, dit-il ; votre cour, neuf au monde, et plein de chaleur et de sensibilité, reçoit avidement ses premieres impressions ; sans artifice vous-meme, vous ne soupçonnez pas les autres d’imposture ; et, voyant le monde a travers le prisme de votre innocence et de votre sincérité, vous vous imaginez que tout ce qui vous entoure mérite votre confiance et votre estime. Quel malheur que de si riantes visions doivent bientôt se dissiper !

— Hélas ! senor, répondit Antonia, les infortunes de mes parents ne m’ont déja fourni que trop d’exemples attristants de la perfidie du monde ! mais assurément cette fois la chaleur de la sympathie ne peut m’avoir trompée.

— Cette fois, je reconnais que non. La réputation d’Ambrosio est tout a fait sans reproche ; et un homme qui a passé toute sa vie entre les murs d’un couvent ne peut avoir trouvé l’occasion de mal faire, quand meme son penchant l’y pousserait. Mais a présent que les devoirs de sa position vont l’obliger d’entrer de temps a autre dans le monde, et le jeter sur la voie de la tentation, c’est a présent qu’il aura a montrer sa vertu dans tout son éclat. L’épreuve est dangereuse ; il est précisément a cette époque de la vie ou les passions sont les plus violentes, les plus indomptées, les plus despotiques. Sa réputation le désignera aux séductions comme une victime illustre ; la nouveauté ajoutera ses charmes aux entraînements du plaisir ; et les talents memes dont la nature l’a doué contribueront a sa ruine, en lui facilitant les moyens de satisfaire ses désirs. Bien peu de gens reviendraient vainqueurs d’une lutte si périlleuse.

— Oh ! si restreint qu’en soit le nombre, Ambrosio en sera certainement.

— Je n’en doute pas non plus : sous tous les rapports, il fait exception parmi les hommes, et l’envie chercherait en vain une tache sur sa réputation.

— Vous me ravissez, senor, en me donnant cette assurance ! elle m’encourage a m’abandonner a la prévention favorable qu’il m’inspire, et vous ne savez pas quelle peine j’aurais eue a réprimer ce sentiment ! Ah ! tres chere tante, engagez ma mere a le choisir pour notre confesseur.

— Moi, l’y engager ! répliqua Léonella ; je vous promets que je n’en ferai rien. Je ne l’aime pas du tout, votre Ambrosio ; il a une mine sévere qui m’a fait trembler de la tete aux pieds.

— Vous avez raison, senora, repartit don Christoval ; trop de sévérité est, dit-on, le seul défaut d’Ambrosio. Exempt lui-meme des humaines faiblesses, il n’est point assez indulgent pour celles des autres. Mais la foule est presque dissipée : voulez-vous nous permettre de vous accompagner jusqu’a votre demeure ?

— Ô Jésus ! senor, s’écria Léonella, feignant de rougir, je ne voudrais pas le souffrir pour tout au monde ! Si je rentrais escortée d’un si galant cavalier, ma sour est si scrupuleuse, qu’elle me ferait de la morale pendant une heure ; ce serait a n’en pas voir la fin. D’ailleurs, je préfere que vous différiez quelque peu vos propositions.

— Mes propositions ? Je vous proteste, senora…

— Oh ! senor, je ne doute pas de votre impatience ni de la sincérité de vos protestations ; mais réellement j’ai besoin d’un peu de répit. Ce ne serait point agir avec toute la délicatesse dont je me pique, que d’accepter votre main a premiere vue.

— Accepter ma main !

— Oh ! cher senor, ne me pressez pas davantage, si vous m’aimez. Je considérerai votre obéissance comme une preuve de votre affection. Vous recevrez demain de mes nouvelles : adieu donc. Mais, cavaliers, ne puis-je vous demander vos noms ?

— Mon ami est le comte d’Ossorio ; moi, je suis Lorenzo de Médina.

— Il suffit. Eh bien ! don Lorenzo, je ferai part a ma sour de votre offre obligeante, et je vous instruirai sans retard de sa réponse. Ou puis-je vous l’adresser ?

— On peut toujours me trouver au palais Médina.

— Vous aurez de mes nouvelles ; vous pouvez y compter. Adieu, cavaliers. Senor comte, modérez, je vous en conjure, l’excessive ardeur de votre passion. Cependant, pour vous prouver que je ne m’en offense point, et pour vous empecher de vous abandonner au désespoir, recevez cette marque de mon affection.

En disant cela, elle lui tendit une main seche et ridée, que son amoureux supposé baisa de si mauvaise grâce et d’un air de contrainte si évident, que Lorenzo eut peine a retenir son envie de rire. Léonella alors se hâta de quitter l’église : l’aimable Antonia la suivit en silence ; mais quand elle atteignit le portail elle se tourna involontairement, et ses yeux se reporterent sur Lorenzo. Il la salua en signe d’adieu : elle rendit la politesse, et se retira précipitamment.

— Eh bien ! Lorenzo, dit don Christoval aussitôt qu’ils furent seuls, vous m’avez procuré une aimable intrigue ! Pour favoriser vos projets sur Antonia, je fais obligeamment quelques honnetetés insignifiantes a sa tante, et en une heure, me voila a la veille d’un mariage ! Comment me récompenserez-vous de tout ce que j’ai souffert pour vous ?

— Je confesse, mon pauvre comte, répliqua Lorenzo, que votre service n’a pas été sans danger. Pourtant, je vous prierai probablement de ne pas renoncer si tôt a vos amours.

— Je conclus de cette demande que la petite Antonia a fait quelque impression sur vous.

— Je ne puis vous exprimer a quel point elle m’a charmé. Depuis la mort de mon pere, mon oncle, le duc de Médina, m’a témoigné son désir de me voir marié ; jusqu’ici j’ai fermé l’oreille a toutes ses suggestions, et j’ai refusé de les comprendre ; mais ce que j’ai vu ce soir…

— Eh bien ! qu’avez-vous vu ce soir ? Sérieusement, don Lorenzo, vous n’etes pas assez fou pour songer a faire votre femme de la petite fille du cordonnier le plus honnete et le plus laborieux de Cordoue ?

— Vous oubliez qu’elle est aussi la petite-fille de feu le marquis de Las Cisternas ; mais, sans discuter la naissance et les titres, je puis vous assurer que je n’ai jamais vu de femme aussi intéressante qu’Antonia.

— C’est fort possible ; mais vous ne pouvez pas avoir l’intention de l’épouser ?

— Pourquoi non, mon cher comte ? J’aurai assez de fortune pour nous deux, et vous savez que mon oncle est sans préjugés sur cet article. D’apres se que je sais de Raymond de Las Cisternas, je suis certain qu’il reconnaîtra sans difficulté Antonia pour sa niece. Je serais un misérable si je songeais a la séduire.

— Je vous rends les armes ! Si nous allions a la Comédie ?

— Cela m’est impossible. Je ne suis arrivé que d’hier soir a Madrid, et je n’ai pas encore vu ma sour. Vous savez que son couvent est dans cette rue, et je m’y rendais lorsque j’ai été détourné par la curiosité de savoir la cause de l’affluence qui se portait vers l’église.

— Votre sour est dans un couvent, dites-vous ? Oh ! c’est vrai, je l’avais oublié. Et comment va dona Agnes ? Je m’étonne, don Lorenzo, que vous ayez pu penser a claquemurer dans un cloître une si charmante fille ?

— Moi, don Christoval ? Pouvez-vous me soupçonner d’une telle barbarie ? Vous savez que c’est de son propre gré qu’elle a pris le voile, et que des circonstances particulieres lui ont fait désirer de se retirer du monde. J’ai usé de tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour la détourner de cette résolution.

— Vous ne vous en etes pas trouvé plus mal : il me semble, Lorenzo, que vous avez du considérablement gagner a cette perte ; si j’ai bonne mémoire, dona Agnes avait pour sa part dix mille piastres, dont la moitié a du revenir a votre seigneurie.

— Comment, comte ? dit Lorenzo irrité. Vous supposez que l’ignoble désir de me rendre maître de sa fortune a pu…

— Admirable ! courage, don Lorenzo ! le voila tout en feu ! Dieu veuille qu’Antonia calme ce bouillant caractere, ou certainement nous nous couperons la gorge avant la fin du mois ! Modérez cette disposition inflammable, et rappelez-vous que toutes les fois qu’il sera nécessaire que je fasse la cour a votre vieille coquine, vous pouvez compter sur moi.

Il dit, et s’élança hors de la cathédrale.

Lorenzo se leva, et se prépara a tourner ses pas vers le couvent de sa sour. Il approchait du portail, lorsque son attention fut attirée par une ombre qu’il vit se mouvoir sur la muraille opposée. Il se hâta de regarder alentour, et bientôt il découvrit un homme enveloppé dans un manteau, et qui semblait examiner soigneusement si ses actions étaient observées. Il est peu de personnes qui sachent résister aux tentations de la curiosité ; l’inconnu semblait fort désireux de cacher ce qu’il venait faire dans la cathédrale, et ce fut précisément ce qui donna a Lorenzo l’envie de savoir ce que ce pouvait etre.

L’ombre projetée par la colonne dérobait sa présence a l’étranger, qui continua de s’avancer avec précaution. A la fin, il tira une lettre de son manteau, et la plaça vite au-dessous d’une statue colossale de saint François ; puis, se retirant précipitamment, il s’enfonça dans une partie de l’église tres éloignée de celle ou était l’image du saint.

— C’est cela ! se dit Lorenzo ; quelque folle affaire d’amour. Je crois que je ferais aussi bien de partir, car je n’y peux rien.

La vérité est que jusqu’alors il ne lui était pas venu en tete qu’il y put rien faire ; mais c’était une petite excuse qu’il croyait devoir se présenter a lui-meme pour se justifier d’avoir cédé a sa curiosité. Comme il descendait les marches qui conduisent a la rue, un cavalier le heurta avec une violence telle, qu’ils faillirent l’un et l’autre etre renversés du coup. Lorenzo mit la main a son épée.

— Ah ça ! dit-il, que signifie cette brutalité ?

— Ah ! est-ce vous, Médina ? reprit le nouveau venu, que Lorenzo a sa voix reconnut pour don Christoval. Vous etes le plus heureux des mortels de n’avoir pas quitté l’église avant mon retour. Dedans, dedans ! mon cher garçon ! elles seront ici dans une minute !

— Qui est-ce qui sera ici ?

— La vieille poule avec tous ses jolis petits poussins ; entrons, vous dis-je.

Lorenzo le suivit dans la cathédrale et ils se cacherent derriere la statue de saint François.

— Eh bien ! dit notre héros, puis-je prendre la liberté de demander ce que veulent dire cet empressement et ces transports ?

— Oh ! Lorenzo, nous allons avoir un si merveilleux coup d’oil ! L’abbesse de Sainte-Claire et toute sa suite de nonnes arrivent ici. Il faut que vous sachiez que le pieux pere Ambrosio (le Seigneur l’en récompense !) ne consent sous aucun prétexte a dépasser l’enceinte de son abbaye. Comme il est absolument nécessaire que tout couvent a la mode l’ait pour confesseur, les nonnes, en conséquence, sont obligées de lui rendre visite a son monastere. Or, l’abbesse de Sainte-Claire, pour échapper a tous les regards impurs, tels que les vôtres et ceux de votre humble serviteur, juge a propos d’attendre la brune pour mener a la confession son troupeau béni : elle va etre introduite dans la chapelle de l’abbaye par cette porte particuliere. La portiere de Sainte-Claire, qui est une digne vieille âme, et une amie intime a moi, vient de m’assurer qu’elles seraient ici dans un instant. Voila des nouvelles pour vous, mauvais sujet !

— La vérité est, Christoval, que nous ne verrons rien ; les nonnes sont toujours voilées.

— Non ! non ! je suis mieux au fait. Quand elles entrent dans un lieu consacré, elles ôtent toujours leur voile, par respect pour le saint auquel il est dédié.

A peine Christoval avait cessé de parler, que l’abbesse de Sainte-Claire parut, suivie d’une longue file de nonnes. Chacune, en entrant dans l’église, retira son voile : la supérieure croisa ses mains sur sa poitrine, et fit une profonde révérence lorsqu’elle passa devant la statue de saint François, patron de cette cathédrale. Les nonnes imiterent son exemple, et se remirent en marche sans avoir satisfait la curiosité de Lorenzo. Il commençait presque a désespérer d’éclaircir ce mystere, lorsque, en saluant saint François, une d’elles laissa tomber son rosaire. Au moment ou elle se baissa pour le ramasser, la lumiere frappait en plein sur son visage ; elle retira adroitement la lettre qui était au-dessous de la statue, eIle la mit dans son sein, et s’empressa de reprendre son rang dans la file.

— Agnes ! par le ciel ! s’écria Lorenzo.

— Quoi ! votre sour ? Diavolo ! je prévois que votre curiosité coutera cher a quelqu’un.

— Oui, il me le paiera cher, sans délai.

La pieuse procession était entrée dans le monastere, et la porte s’était refermée sur elle. L’inconnu quitta aussitôt sa cachette, et se hâta de sortir de l’église ; mais avant d’effectuer son projet, il aperçut Médina qui était placé sur son passage. L’étranger recula promptement, et abaissa son chapeau sur ses yeux.

— N’essayez pas de m’échapper ! s’écria Lorenzo ; je saurai qui vous etes, et ce que contient cette lettre.

— Cette lettre ! répéta l’inconnu. Et quel droit avez-vous de me faire cette question ?

— Un droit dont je rougis maintenant ; mais vous n’en avez aucun de m’interroger. Ou répondez en détail a mes demandes, ou que votre épée réponde pour vous.

— Ce dernier mode sera le plus court ! répliqua l’autre tirant sa rapiere. Allons, seigneur bravo ! je suis pret.

Brulant de rage, Lorenzo fondit sur lui, et déja les antagonistes avaient échangé plusieurs passes avant que Christoval, qui en ce moment avait plus de raison qu’aucun d’eux, eut pu se jeter entre leurs armes.

— Arretez ! arretez ! Médina ! s’écria-t-il ; songez aux conséquences de verser du sang dans un lieu consacré.

L’étranger aussitôt abaissa son épée.

— Médina ! s’écria-t-il. Grand Dieu ! est-il possible ! Lorenzo, avez-vous tout a fait oublié Raymond de Las Cisternas ?

Chaque instant augmentait l’étonnement de Lorenzo. Raymond s’avança vers lui ; mais avec un regard méfiant, Lorenzo retira sa main que l’autre s’appretait a prendre.

— Vous, en ces lieux, marquis ? Que veut dire tout ceci ? Vous engagé dans une correspondance clandestine avec ma sour, dont l’affection…

— M’a toujours été et m’est encore acquise. Mais l’endroit n’est pas convenable pour une explication. Accompagnez-moi a mon hôtel, et vous saurez tout. Qui est avec vous ?

— Quelqu’un que vous avez déja vu, je pense, repartit don Christoval ; mais non a l’église vraisemblablement.

— Le comte d’Ossorio ?

— Précisément, marquis.

— Je n’ai aucune objection a vous confier mon secret, car je suis sur que je puis compter sur votre silence.

— Alors vous avez de moi meilleure opinion que je n’en ai moi-meme, et je vous demande la permission d’éviter cette confidence. Allez de votre côté, et j’irai du mien. Marquis, ou vous trouve-t-on ?

— Comme de coutume, a l’hôtel de Las Cisternas ; mais rappelez-vous que je suis incognito, et que, si vous désirez me voir, vous devez demander Alphonso d’Alvarada.

— Bon ! bon ! Adieu, cavaliers, dit don Christoval ; et il partit a l’instant meme.

— Vous, marquis ! dit Lorenzo avec l’accent de la surprise ; vous, Alphonso d’Alvarada !

— Moi-meme, Lorenzo ; mais a moins que vous n’ayez jamais su mon histoire par votre sour, j’ai a vous raconter bien des choses qui vous étonneront. Suivez-moi donc a mon hôtel sans délai.

En ce moment le portier des Capucins entra dans la cathérale afin d’en fermer les portes pour la nuit. Les deux gentilshommes se retirerent immédiatement, et se rendirent en toute hâte au palais de Las Cisternas.

— Eh bien, Antonia, dit la tante aussitôt qu’elle eut quitté l’église, que pensez-vous de nos galants ? Réellement don Lorenzo paraît etre un bon et obligeant jeune homme : il a fait quelque attention a vous, et personne ne sait ce qui peut en advenir. Mais quant a don Christoval, je vous proteste que c’est un phénix de politesse. Si galant ! Si bien élevé ! Si spirituel et si tendre ! Ah ! si jamais homme peut me décider a rompre le vou que j’ai fait de ne point me marier, ce sera ce don Christoval.

Antonia avait observé de quel air don Christoval avait baisé cette main ; mais comme elle en avait tiré des conclusions quelque peu différentes de celles de sa tante, elle eut la prudence de se taire. Comme c’est le seul exemple connu qu’une femme ait jamais tenu sa langue, on l’a jugé digne d’etre cité ici.

La vieille dame continua de parler a Antonia sur le meme ton, jusqu’a ce qu’elles eussent gagné la rue ou était leur logement. La une foule assemblée devant leur porte ne leur permit pas d’en approcher. Antonia aperçut au milieu une femme d’une taille extraordinaire qui tournait, tournait sur elle-meme, en faisant toutes sortes de gestes extravagants. Son costume se composait de morceaux de soie et de toile de diverses couleurs, arrangés d’une maniere fantastique, mais qui n’était pas entierement dénuée de gout. Sa tete était couverte d’une espece de turban, orné de feuilles de vigne et de fleurs des champs. Elle avait l’air d’etre toute brulée par le soleil, et son teint était olivâtre ; son regard était farouche et étrange ; et dans sa main elle portait une longue baguette noire, avec laquelle, par intervalles, elle traçait sur la terre quantité de figures singulieres, autour desquelles elle dansait dans toutes les attitudes bizarres de la folie et du délire. Tout a coup elle interrompit sa danse, tourna trois fois sur elle-meme avec rapidité, et apres une pause d’un moment, elle chanta une ballade de magie.

— Chere tante, dit Antonia quand l’étrangere eut fini, n’est-ce pas une folle ?

— Une folle ? Non pas ma fille ; c’est seulement une réprouvée. C’est une bohémienne, espece d’aventuriere, dont la seule occupation est de courir le pays, en disant des mensonges, et en escamotant honnetement l’argent de ceux qui l’approchent. Fi d’une telle vermine ! si j’étais roi d’Espagne, toutes celles qui ne seraient pas sorties de mes états dans un délai de trois semaines, je les ferais bruler vives.

Ces paroles furent prononcées si haut, qu’elles parvinrent aux oreilles de la bohémienne. Elle perça immédiatement la foule, et s’avança vers les deux dames. Elle les salua trois fois a la maniere orientale, puis elle s’adressa a Antonia.

— Dame, gentille Dame ! sachez que je puis vous apprendre votre future destinée ; donnez votre main, et ne craignez rien ; dame, gentille dame ! écoutez !

— Tres chere tante ! dit Antonia, accordez-le-moi pour cette fois ! laissez-moi entendre ma bonne aventure !

— Sottise, enfant ! elle ne vous dira que des faussetés.

— C’est égal, laissez-moi du moins entendre ce qu’elle a a dire ; je vous en prie, ma chere tante, faites-moi ce plaisir.

— Bien, bien ! Antonia, puisque vous l’avez si fort a cour. Ici, bonne femme ; voyez nos mains a toutes deux. Voici de l’argent pour vous, et maintenant, tirez-moi mon horoscope.

A ces mots, elle ôta son gant, et lui tendit sa main : la bohémienne y fixa les yeux un moment, puis elle fit cette réponse :

— Votre horoscope ? Vous etes a présent si vieille, ma brave dame, qu’il est déja tout tiré : cependant, pour votre argent, je vais tout de suite vous donner un avis. Surpris de votre vanité puérile, vos amis vous taxent tous de démence, et gémissent de vous voir user d’artifice pour attraper le cour de quelque jeune amant. Croyez-moi, dame, vous avez beau faire, vous n’en avez pas moins cinquante et un ans, et les hommes s’éprennent rarement d’amour pour deux yeux gris qui louchent. Suivez donc mes conseils ; laissez de côté votre rouge et vos mouches, la luxure et l’orgueil, et distribuez aux pauvres l’argent que vous dépensez en toilette inutile. Pensez a votre créateur et non aux amants ; pensez a vos fautes passées et non a l’avenir ; pensez que la faux du temps moissonnera promptement le peu de cheveux roux qui ornent votre front.

L’auditoire éclatait de rire pendant le discours de la bohémienne. Léonella faillit étouffer de colere, et accabla la maligne donneuse d’avis des plus amers reproches. La prophétesse basanée l’écouta quelque temps avec un sourire dédaigneux ; enfin elle fit une courte réponse, et puis elle se tourna vers Antonia.

— Paix, dame ! ce que j’ai dit est vrai ; et maintenant a vous, mon aimable fille : donnez-moi votre main, et laissez-moi voir votre sort futur, et le décret du ciel.

A l’exemple de Léonella, Antonia retira son gant et présenta sa blanche main a la bohémienne, qui, l’ayant contemplée quelque temps avec une expression de pitié et d’étonnement, prononça son oracle en ces termes :

— Jésus ! quelle main vois-je la ! Chaste et douce, jeune et belle, accomplie de corps et d’esprit, vous feriez le bonheur de quelque honnete homme ; mais, hélas ! cette ligne me découvre que la destruction plane sur vous : un homme libertin et un démon rusé travailleront de concert a vous perdre ; et, chassée de la terre par les chagrins, bientôt votre âme prendra son vol vers les cieux. Cependant, pour différer vos souffrances, retenez bien ce que je dis. Quand vous verrez quelqu’un de plus vertueux qu’il n’appartient a l’homme de l’etre, quelqu’un qui, exempt de crimes, n’aura point pitié des faiblesses de son prochain, rappelez-vous les paroles de la bohémienne : quoiqu’il paraisse bon et aimable, de belles apparences cachent souvent des cours gonflés de luxure et d’orgueil.

Charmante fille, je vous quitte les larmes aux yeux ! Que ma prédiction ne vous afflige pas : courbez plutôt une tete soumise ; attendez avec calme le malheur qui vous menace, et espérez le bonheur éternel dans un monde meilleur que celui-ci.

Ayant dit, la bohémienne tourna de nouveau trois fois sur elle-meme, et quitta la rue en courant avec des gestes frénétiques.