Le Juif errant est arrivé - Albert Londres - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1930

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Albert Londres

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Opis ebooka Le Juif errant est arrivé - Albert Londres

Ce livre rassemble vingt-sept articles sur les juifs qu'Albert Londres écrit lors d'un périple qui débute a Londres, se poursuit a Prague, en passant par les ghettos de Varsovie et de Transylvanie, et qui prend fin en Palestine.

Opinie o ebooku Le Juif errant est arrivé - Albert Londres

Fragment ebooka Le Juif errant est arrivé - Albert Londres

A Propos
Chapitre 1 - UN PERSONNAGE EXTRAVAGANT
Chapitre 2 - NOUS RETROUVÂMES CHICKSAND STREET

A Propos Londres:

Journaliste et écrivain français, connu pour ses reportages sur de nombreux pays, ses récits documentaires ou il dénonça le bagne, l'impitoyable et intolérable exigence physique réclamée aux cyclistes pendant le Tour de France, les mauvais traitements et les abus de neuroleptiques dans les asiles psychiatriques, la colonisation, l'antisémitisme, etc

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Chapitre 1 UN PERSONNAGE EXTRAVAGANT

Les bateaux qui vont de Calais a Douvres s’appellent des malles. Au début de cette année, la dix-neuf cent vingt-neuvieme de l’ere chrétienne, j’étais dans l’une de ces malles.

Elle semblait assez bien faite, l’ordre y régnait. Dans le compartiment le plus bas, des voyageurs, passeport au bout des doigts et formant une longue file, attendaient de se présenter devant la police. D’autres, au coup de cinq heures, se rendaient pieusement au rendez-vous rituel de la théiere. L’escalier était bourré de cours inquiets. Qu’allait faire la mer ? Descendrait-on au fond de la malle ? S’installerait-on sur son couvercle ? Le couvercle l’emporta, la foule gagna le pont.

La, c’était la grande parade des valises !

Le bateau, jusqu’ici muet, se mit alors a parler. Par la magie de leurs étiquettes, les valises racontaient leur voyage. Shéhérazade eut été moins éloquente. Une vue du Parthénon disait que celle-ci venait d’Athenes. Elle s’était arretée dans un palace a Rome, puis dans un « albergo » a Florence. Cette autre devait etre une indécise : n’avait-elle pas changé trois fois d’hôtel au Caire ? Une toute petite venait de Brisbane avec escale a Colombo. Plusieurs arrivaient de l’Inde. Les images des hôtels de Bombay étaient plus jolies que les images des hôtels de Calcutta. Dans un coin, une malheureuse regrettait Biskra, un palmier collé a son flanc. Menton, Saint-Raphaël en renvoyaient une vingtaine. La Suisse aussi. Sur du beau cuir de vache, la neige et le soleil des autres pays traversaient mélancoliquement le détroit.

Soudain, tandis que je pensais a tous ces smokings pliés et ambulants qui rentraient en Angleterre, un personnage extravagant surgit parmi ces bagages.

Il n’avait de blanc que ses chaussettes ; le reste de lui-meme était tout noir. Son chapeau, au temps du bel âge de son feutre, avait du etre dur ; maintenant, il était plutôt mou. Ce galurin représentait cependant l’unique objet européen de cette garde-robe. Une longue lévite déboutonnée et remplissant l’office de pardessus laissait entrevoir une seconde lévite un peu verte que serrait a la taille un cordon fatigué. L’individu portait une folle barbe, mais le clou, c’était deux papillotes de cheveux qui, s’échappant de son fameux chapeau, pendaient, soigneusement frisées, a la hauteur de ses oreilles.

Les Anglais, en champions du rasoir, le regardaient avec effarement. Lui, allait, venait, bien au-dessus de la melée.

C’était un Juif.

D’ou venait-il ? D’un ghetto. Il faisait partie de ces millions d’etres humains qui vivent encore sous la Constitution dictée par Moise du haut du Sinai. Pour plus de clarté, il convient d’ajouter qu’a l’heure présente ils vivent aussi en Galicie, en Bukovine, en Bessarabie, en Transylvanie, en Ukraine et dans les montagnes des Marmaroches. Autrement dit, sans cesser d’appartenir uniquement a Dieu, ils sont, par la malice des hommes, sujets polonais, roumains, russes, hongrois et tchécoslovaques.

L’accoutrement de celui-ci aurait pu lui servir de passeport. Il arrivait probablement de Galicie, sans doute était-il rabbi, et quant au but de son voyage, pour peu que l’on connut quelques traits de la vie de ces Juifs, on le pouvait aisément fixer : le rabbi se rendait a Londres recueillir des haloukah (aumônes).

La malle ne tarda pas a déverser son contenu sur le quai de Douvres. Je m’attachai aux pas du saint homme. Une valise de bois ciré a la main, il suivait la foule. Un policeman coiffé a la Minerve sourit a sa vue. Lui, passa. On fut bientôt devant la banquette de la douane. Il y posa sa caisse. A cet instant et pour la premiere fois de ma vie, mon âme éprouva des tressaillements de douanier. Qu’attendait-on pour lui faire déballer sa marchandise ? Enfin, on l’en pria. La caisse livra son secret. Elle contenait un châle blanc rayé noir et frangé, une paire de chaussettes, deux petites boîtes un peu plus longues que nos boîtes d’allumettes, épaisses deux fois comme elles et fixées a une laniere de cuir, deux gros livres qui, de tres loin, sentaient le Talmud, et quelques journaux imprimés en caracteres bizarres.

D’anciennes incursions dans les synagogues d’Europe orientale me permirent de reconnaître que le châle était un châle de priere, un taliss, et que les deux petites boîtes représentaient les téfilin que tout Juif pieux lie a son front et a son poignet gauche les jours de grande conversation avec le Seigneur.

Un douanier protestant était en droit d’ignorer la sainteté de tels objets ; aussi les traita-t-il comme il eut fait de boîtes a poudre ou d’un châle espagnol.

La visite achevée, le rabbi gagna le quai de la gare.

Il laissa partir le pullman et prit, dix minutes apres, le train des gens raisonnables.

Naturellement, je m’installai en face de lui.

Ma conduite ne m’était pas dictée par un caprice. Cet homme tombait a point dans ma vie. Je partais cette fois, non pour le tour du monde, mais pour le tour des Juifs, et j’allais d’abord tirer mon chapeau a Whitechapel.

Je verrais Prague, Mukacevo, Oradea Mare, Kichinev, Cernauti, Lemberg, Cracovie, Varsovie, Vilno, Lodz, l’Égypte et la Palestine, le passé et l’avenir, allant des Carpathes au mont des Oliviers, de la Vistule au lac de Tibériade, des rabbins sorciers au maire de Tel-Aviv, des trente-six degrés sous zéro, que des journaux sans pitié annonçaient déja chez les Tcheques, au soleil qui, chaque année en mai, attend les grimpeurs des Échelles du Levant.

Mais je devais commencer par Londres.

Pourquoi ?

Parce que l’Angleterre, voici onze ans, tint aux Juifs le meme langage que Dieu, quelque temps auparavant, fit entendre a Moise sur la montagne d’Horeb. Dieu avait dit a Moise : « J’ai résolu de vous tirer de l’oppression de l’Égypte et de vous faire passer au pays des Chananéens, des Héthéens, des Amorrhéens, des Phérézéens, des Hévéens et des Jébuséens, en une terre ou coulent des ruisseaux de lait et de miel. »

Lord Balfour s’était exprimé avec moins de poésie. Il avait dit : « Juifs, l’Angleterre, touchée par votre détresse, soucieuse de ne pas laisser une autre grande nation s’établir sur l’un des côtés du canal de Suez, a décidé de vous envoyer en Palestine, en une terre qui, grâce a vous, lui reviendra. »

L’Angleterre défendait ses intérets mieux que Dieu les siens. Dieu avait donné d’un coup la Palestine et la Transjordanie.

Lord Balfour gardait la Transjordanie. Entre les deux époques, il est vrai, Mahomet avait eu un mot a dire.

*

* *

Le train roulait. Mon rabbin sommeillait. Son fameux chapeau, s’étant déplacé légerement, découvrait la calotte qu’il portait en dessous. Tout Juif orthodoxe doit avoir ainsi deux coiffures. Un coup de vent, une distraction pourraient faire que la premiere quittât son chef. Quelle inconvenance si le nom du Seigneur (béni soit son nom !) était alors prononcé devant la tete décalottée d’un Juif !

A Chatam, mon compagnon rouvrit les yeux. Il les avait beaux. Si mon homme arrivait de Galicie, ses yeux venaient de beaucoup plus loin. L’Orient les habitait encore. Ayant extrait son Talmud de sa valise en bois, ce sujet polonais se plongea dans l’hébreu.

Les Anglais en promenade dans le couloir jetaient sur le voyageur un regard scandalisé. On peut appartenir a un peuple touriste et n’avoir pas tout vu. Ce sont les « peycés » (les papillotes) qui leur donnaient surtout un coup dans l’estomac. Le rabbi devint bientôt l’attraction du compartiment. Ceux qui l’avaient découvert le signalaient a leurs voisins. Et les curieux, feignant le bel air de l’indifférence, passaient et passaient encore devant notre box. Un vulgaire contemporain se fut dressé et leur eut demandé : « Que désirez-vous, gentlemen ? » Mais quand on flirte avec Dieu a travers de difficiles caracteres d’imprimerie, a-t-on des pensées pour de sottes créatures ? Et, calme, le rabbin broutait son texte, les levres actives comme un lapin qui déguste.

*

* *

Ce fut Londres. Le voyageur était attendu. Deux hommes, ceux-la habillés a l’européenne, le saluerent sans enlever le chapeau. Ils le saluerent des épaules, du cou, d’un frémissement des narines et d’une gymnastique des sourcils. Le trio entra en conversation et, naturellement, s’agita. Leurs mains d’automate dessinaient la forme de leurs pensées. Le geste, en effet, est l’accent d’Israël. Un Juif s’exprime autant avec les doigts qu’avec la langue. Manchot, il serait certainement demi-muet !

Ils négligerent les taxis. Ils sortirent de la gare. Ils marchaient.

L’un des Européens portait la caisse. Le rabbi avait son Talmud sous une aisselle. Le troisieme traçait, a coups de bras, des arabesques dans la nuit.

Bientôt ils firent halte. Était-il nécessaire d’etre détective pour comprendre qu’ils attendaient l’autobus ? Apres quelques sourires de la foule londonienne, le gracieux véhicule arriva. On le prit. Ou les fils d’Abraham m’emmenaient-ils ? J’aperçus Piccadilly, je devinai l’entrée du Strand, puis il me sembla que l’on traversait la Cité. Les discoureurs parlaient plus vite que n’allait l’autobus, et, quand le monstre s’arretait, eux continuaient. La course prit fin. Ils descendirent devant un grand bâtiment qui, sous toutes réserves, devait etre le London Hospital. Nous étions Whitechapel Road.

Ce n’était pas tres animé. Je les suivis sans difficulté. Il remonterent l’artere centrale et s’engagerent dans Silver street, puis dans Chicksand street. C’était une tres petite rue sombre et poisseuse. Les lumignons des boutiquiers l’éclairaient seuls. Au numéro 17 le trio disparut dans un couloir. La maison était de briques sales et le rez-de-chaussée abritait un marchand de volailles qui vendait des canards et des poulets mal plumés.

– A demain ! fis-je mentalement en notant, l’adresse.

Je revins sur mes pas. Les murs des bâtisses suintaient. Derriere les carreaux, on voyait des familles pauvrement attablées. Je retrouvais Whitechapel Road. Tout en avançant, j’épelais les enseignes des magasins : Goldman, Appelbaum, Lipovitch, Blum, Diamond, Rapoport. Sol Lévy, Mendel, Elster, Goldeberg. Abram, Berliner, Landau, Isaac, Tobie, Rosen, Davidovitch, Smith, Brown, Lewinstein Salomon. Jacob. Israël…

Et je ne marchais que sur un trottoir !

J’étais en plein dans mon sujet.


Chapitre 2 NOUS RETROUVÂMES CHICKSAND STREET

Midi. Deux hommes, dans le centre de Londres, cherchaient un restaurant Kasher.

– Vous y tenez ? demanda l’un.

– Il faut en profiter, puisque ce matin nous n’avons pas faim, répondis-je.

J’étais l’un de ces deux hommes. L’autre représentait mon nouveau compagnon. Je l’avais découvert ce matin, 77, Great Russell Street, au Central Office de la Zionist Organisation. On me l’avait confié plutôt qu’un autre, ayant voulu quelqu’un parlant yiddisch.

– On pourrait peut-etre déjeuner dans un « Lyon », dit-il (entreprise d’alimentation genre Duval), on n’y mange pas Kasher, mais l’affaire est juive tout de meme.

– Aujourd’hui, soyons les dignes enfants du Seigneur votre Dieu, allons manger Kasher.

Nous trouvâmes dans le Strand un restaurant rituel. La foule s’y pressait. Quelques clients étaient coiffés, les autres, comme de simples chrétiens, avaient quitté leur chapeau. On s’assit.

Vous n’ignorez pas ces maisons. Les lettres hébraiques qui leur servent d’enseigne les ont signalées a vos regards. Elles sont la preuve, a travers le monde, de l’attachement du peuple juif a sa loi :

« Ne mangez point de ce qui est impur.

« Mangez le bouf, la brebis, le chevreau, le cerf, la chevre sauvage, le buffle, le chevreuil, l’oryx, la girafe.

« Vous mangerez de tous les animaux qui ont la corne divisée en deux et qui ruminent.

« Mais vous ne devez point manger de tous ceux qui ruminent et dont la corne n’est point fendue, comme du chameau, du lievre, du chorogrylle.

« Le pourceau, aussi, vous sera impur, parce que, encore qu’il ait la corne fendue, il ne rumine point.

« Entre tous les animaux qui vivent dans les eaux, vous mangerez de ceux qui ont des nageoires et des écailles. »

Beaucoup d’autres recommandations encore.

Ainsi parle le Seigneur au cinquieme livre de Moise.

Ainsi mangent toujours des millions et des millions de Juifs.

– Si nous goutions de la girafe, fis-je ?

– Examinez les physionomies de cette clientele et dites-moi s’il existe un type juif ainsi qu’on le prétend. Il est des Juifs répondant a ce que l’on appelle le type juif…

– Croyez-vous ?

– Mais la plupart…

– Heu ! En tout cas c’est a l’honneur de la race, et puis, on rencontre de bien jolies tetes.

La viande que l’on nous servit paraissait avoir été cuite dans du papier buvard. Plus une goutte de sang. Enfin passons !

– Je ne suis pas d’ici, fit le camarade, mais sujet polonais né en Russie. Cependant j’ai un ami au théâtre juif. Il pourra nous etre utile. Attendez, je vais demander l’adresse de ce théâtre.

Il interrogea notre voisin. Celui-ci avait plutôt la mine d’un petit employé anglais que d’un libre enfant d’Abraham. Le voisin répondit :

– Oui, je sais qu’il y a un théâtre juif, mais je n’y vais jamais.

Et cela avec un sourire ou le mépris était dosé.

– Encore un qui renie, fit le Polonais. Évidemment, en France, en Angleterre… On voit bien qu’ils ne savent rien de ce qui se passe chez nous.

Apres avoir bu un dernier verre de ginger beer, boisson que Moise, en homme de gout, n’avait pas recommandée, nous enfonçâmes notre chapeau et prîmes le chemin de Whitechapel.

C’est a l’est de Londres, c’est meme East End, autrement dit la fin de l’Est. Au temps ou les Juifs, fuyant les persécutions d’Europe orientale, s’y établirent, c’était le bout de la capitale. Mais le désert ne leur a jamais fait peur ! Il est inutile qu’une barriere marque l’entrée de Whitechapel et que l’on vous distribue un prospectus pour vous avertir que vous allez pénétrer en pays non anglais, cela se renifle. C’est sensible autant que de passer d’une glaciere dans une serre. Les gens qui vivent la sont sujets anglais, ou le seront, votent comme des Anglais, parlent l’anglais, mais, des les premieres maisons, rien, la-dedans, ne sent l’Angleterre. C’est plus humain, j’allais dire plus latin, en oubliant que le latin n’est pas l’hébreu ! Silhouettes, frappe du visage, mobilité du regard, mouvement général, ascétisme des uns, graisse des autres, curiosité innée, odeur d’oignon, inquiétude et satisfaction, c’est Israël !

Ils ne le cachent pas. Tous leurs noms célebres, dont le moins connu est Isaac, claquent en tete de leurs boutiques. La fidélité a son origine est d’ailleurs l’une des beautés de ce peuple tragique. Anglais ? Oui, ils sont fiers de l’etre. Par le récit des anciens, ils savent ce qu’il en a couté a leurs peres d’etre nés en Russie. Aussitôt apres qu’ils sont Juifs, ils sont certainement Anglais. A qui leur proposerait de quitter l’Angleterre, de retourner dans l’Est, voire de partir pour la Palestine, ils répondraient : Nous sommes Anglais ! Cependant, en imagination, le vieux sol hébraique est toujours doux a leurs pieds. Ils le foulent avec délice. Que voit-on aux vitrines et a l’intérieur des boutiques de Whitechapel Road, de Mile End Road, de Commercial Road et du début de Stepney ? Des images. L’une représente le combat de David et de Goliath. Plus loin, c’est Saül vaincu, faisant hara-kiri sur le mont Gilboé. Puis des vues de Jérusalem, l’entrée du général Allenby a Gaza. Nabuchodonosor emmenant les princes, les vaillants et les juges en captivité, Lord Balfour inaugurant l’Université hébraique du mont Scopus. Est-ce le portrait du roi George V qui préside les calendriers de l’année ? Non ! C’est celui du Messie moderne, de leur grand Juif du vingtieme siecle, du pape du sionisme, Théodore Herzl ! Ce chemisier n’a pas de boutons a bascule, mais en revanche, sur son mur la carte de Palestine ! Et que découvre-t-on sur leur savon, du moins sur celui dont j’ai fait emplette ? L’étoile a deux triangles, sceau du bouclier de David !

– Alors, nous allons chez votre rabbi ?

– Par ici, fis-je.

Nous retrouvâmes Chicksand Street. Si la nuit, les derrieres de Whitechapel ne vous font pas chaud au cour, le jour ils vous font froid dans le dos. Quand il n’est pas dans l’air, le brouillard de Londres doit etre quelque part. Il est la. J’ai trouvé sa remise. Il se repose sur les trottoirs, contre les murs. Il s’est condensé afin d’y tenir tout entier. Des qu’il se sentira de nouveau en forme, il s’élevera non sans laisser de trace, puis il ira faire sa petite tournée au-dessus de la capitale, apres il reviendra se dégonfler sur les toits de Whitechapel…

Le marchand de volatiles du numéro 17 avait aujourd’hui encore tres mal plumé ses poulets.

– Le nom de votre homme ? me demanda le Polonais.

– Il n’est pas deux individus pareils dans toute l’Angleterre. Son signalement est un nom.

Le commerçant qui devrait apprendre a plumer ne l’avait point vu. Les habitants du premier l’ignoraient. Au fond de la cour, en deça d’une fenetre ouverte, j’aperçus le rabbi. Étendu dans un fauteuil de reps rouge, calotte en tete, papillotes agitées, il lisait avec les levres son gros livre noir.

Comme je descendais l’escalier précipitamment, mon compagnon me conseilla de surveiller mon ardeur.

– Il ne faut pas lui sauter a la gorge. C’est un Juif de l’Est, il est loin de vos pensées. Des précautions s’imposent.

Au nom de la Zionist Organisation, l’accueil des hôtes fut amical. L’un de ceux qui, la veille, étaient venus chercher le rabbin a la gare, nous fit asseoir dans une premiere piece. On apprit que l’étonnant voyageur était, en effet, rabbin et que sa communauté se trouvait en Galicie, entre Tarnopol et la frontiere roumaine. Le locataire du 17 Chicksand Street était son arriere-neveu. L’homme de Dieu ne refuserait pas de nous parler.

Et l’on nous introduisit.

Le rabbin ferma son Talmud. Sans savoir qui nous étions, il nous tendit la main et dit :

– Chalom !

– Chalom ! répondit le Polonais.

C’est le salut hébreu, qui remplace notre bonjour et signifie : Paix sur toi !

Je lui fis tout de suite traduire qu’ayant voyagé en sa compagnie, j’avais voulu connaître son adresse et, cela non par curiosité, mais conduit par une pensée sérieuse ; que j’avais formé le projet d’exposer aux Français l’état des Juifs dans le monde ; que j’irais dans son pays, en quelques autres, jusqu’en Palestine, et que j’avais supposé que la Providence, en me mettant, au début de ma route, en contact avec un saint rabbin, avait peut-etre désiré marquer par la qu’elle approuvait mon entreprise.

– Toda Raba ! (Merci bien !)

Je lui fis demander le but de son voyage a Londres.

Il répondit :

– La misere de ma communauté est grande. Le froid qui va durer de longs mois l’aggravera. Mes Juifs n’ont pas de quoi manger, ni de quoi se vetir. Les enfants sont pieds nus sur la glace et le vent pénetre dans les maisons, parce qu’elles sont faites de planches et que toutes les planches ne joignent pas. Je suis venu a Londres recueillir des aumônes. Les Juifs qui ont une position favorable doivent du secours a leurs freres encore opprimés. N’est-ce pas nous qui sommes le plus pres de Lui (de Dieu). Sans nous qui Le prierait encore ?

Il ajouta :

– Si le malheur accable autant d’enfants d’Israël, n’est-ce pas justement la rançon du bonheur égoiste et de l’impiété des autres ?

Son arriere-neveu nous pria de considérer le cas de son grand-oncle. Né dans le ghetto, vivant dans le ghetto, peut-etre n’avait-il pas une idée exacte des obligations modernes. S’il suffisait aux Juifs de Galicie de plaire a Dieu, les Juifs occidentaux devaient, hélas ! plaire aux hommes.

Et l’on me traduisit qu’il disait a son parent :

– Mais, nous aussi, rabbi, tout Anglais que nous sommes, nous observons le samedi. Demain vendredi, a la premiere étoile, alors que tout Londres travaillera encore, vous entendrez les rideaux de fer dégringoler dans Whitechapel.

Le rabbin reprit :

– Que le Saint Nom en soit béni ! Mais la vérité est la vérité. L’envie n’a pas guidé ma langue. S’il y a, chez vous, des Juifs qui, n’ayant su résister a un siecle de bien-etre, ne sont plus que des israélites, ceux-la nous les abandonnons. Ils se croient Anglais, Français. L’esprit les a quittés. Ils ont rompu l’alliance. Ils ont tout perdu. Pour nous ils ne sont plus des Juifs et, pour les occidentaux, ils en sont cependant toujours ! Mais je pense a toi, Samuel Gosschalk, dont le pere est encore des nôtres et que voila déja Anglais. C’est s’éloigner rapidement des siens. Le danger te guette. Tes enfants ne seront peut-etre plus, eux aussi, que des israélites, puisqu’on vous appelle ainsi !

En me traduisant ce cri du cour, mon Polonais tint a marquer, a son tour, que nous étions en face d’un fanatique. Le malheur, ajouta-t-il, c’est qu’ils sont des millions comme cela chez nous. Ce n’est pas ce qui nous aidera a trouver la solution du probleme juif.

– Et le sionisme ?

– Mais ils le rejettent. Les rabbins qui menent tout, la-bas, sont ses pires ennemis.

– Demandez-lui tout de meme ce qu’il pense de la déclaration Balfour.

Le Polonais lui posa la question. Le saint homme répondit :

– M. Balfour est un lord et non un Messie.

Le rabbin regagna son fauteuil. Il reprit son Talmud, et sans plus nous regarder, oubliant que Whitechapel était loin des Carpathes, il se plongea corps et âme, ses papillotes déja secouées par une céleste fievre, dans les commentaires de la parole divine.