Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1913

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Alain-Fournier

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Opis ebooka Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier

A la fin du XIXe siecle, par un froid dimanche de novembre, un garçon de quinze ans, François Seurel, qui habite aupres de ses parents instituteurs une longue maison rouge - l'école du village -, attend la venue d'Augustin que sa mere a décidé de mettre ici en pension pour qu'il suive le cours supérieur : l'arrivée du grand Meaulnes a Sainte-Agathe va bouleverser l'enfance finissante de François...

Opinie o ebooku Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier

Fragment ebooka Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier

A Propos
Préface
Partie 1
Chapitre 1 - Le Pensionnaire
Chapitre 2 - Apres quatre heures
Chapitre 3 - "Je fréquentais la boutique d'un Vannier"
Chapitre 4 - L'évasion

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Préface

Henri-Alban Fournier (Alain-Fournier est un demi-pseudonyme) est né le 3 octobre 1886, a La Chapelle-d’Angillon (Cher). Apres une enfance passée en Sologne et dans le Bas-Berry, ou ses parents sont instituteurs, il commence ses études secondaires a Paris, puis va préparer a Brest le concours d’entrée a l’École Navale, a quoi il renonce bientôt, ayant compris qu’il ne pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son enfance qu’il a passionnément aimées. Il revient faire sa philosophie a Bourges. Puis, ayant choisi la carriere de l’enseignement des Lettres, il poursuit ses études au Lycée Lakanal, a Sceaux, ou il se lie de profonde amitié avec Jacques Riviere (qui épousera en 1909 sa jeune sour Isabelle). Tous deux se lancent a la recherche de la vérité et de la beauté dans tous les arts : peinture, musique et surtout littérature, ou ils seront les premiers a découvrir, parmi les jeunes écrivains – alors incompris et moqués – ceux qui deviendront les grands noms de notre époque : Claudel, Péguy, Valéry, etc. En juin 1905, Henri avait rencontré celle qui, sous le nom d’Yvonne de Galais sera l’héroine du Grand Meaulnes. Breve rencontre, unique conversation le long des quais de la Seine, d’ou est né en lui, cependant, ce qui sera le grand amour de sa vie. Il ne retrouvera qu’en 1913, apres huit ans de recherches et de souffrances, pour une deuxieme courte rencontre, « La Belle Jeune Fille », alors mariée et mere de deux enfants.

Ses études ayant été interrompues en 1907 par les deux ans de son service militaire, il ne les avait pas reprises. Il avait tenu alors quelque temps un Courrier littéraire, publié divers poemes, essais, contes (réunis plus tard sous le titre Miracles), cependant que s’élaborait lentement l’ouvre qui l’a rendu célebre.

Et c’est quelques mois apres la deuxieme rencontre – la derniere – que parut Le Grand Meaulnes commencé presque au lendemain de la premiere, patiemment bâti, remanié, transformé au long de ces huit années, et qui est l’histoire, a peine transposée, de tout ce qu’il avait vécu jusqu’alors, et du grand douloureux amour qui a dominé sa vie.

Un an plus tard, il était tué aux Éparges, le 22 septembre 1914.

Sa sour Isabelle, a qui est dédié le roman, apres la mort de son mari, Jacques Riviere, en 1925, publia l’abondante Correspondance des deux amis ; ensuite les Lettres au Petit B. (René Bichet, un gentil camarade de Lakanal) et les Lettres d’Alain-Fournier a sa Famille, puis des souvenirs sur son frere : Images d’Alain-Fournier, etc.

(Préface proposée par w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer)

A ma sour Isabelle.



Chapitre 1 Le Pensionnaire

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189…

Je continue a dire « chez nous », bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cours Supérieur de Sainte-Agathe. Mon pere, que j’appelais M. Seurel, comme les autres éleves, y dirigeait a la fois le Cours Supérieur, ou l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours Moyen. Ma mere faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, a l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route ou donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, a trois kilometres ; au sud et par derriere, des champs, des jardins et des pres qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure ou s’écoulerent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie – demeure d’ou partirent et ou revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits la.

Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mere et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des peches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie… Ma mere, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagere la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pieces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme a chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant a moi, coiffé d’un grand chapeau de paille a rubans, j’étais resté la, sur le gravier de cette cour étrangere, a attendre, a fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette premiere soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déja ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déja, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la premiere nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déja ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiete et amie passe le long des murs et se promene. Tout ce paysage paisible – l’école, le champ du pere Martin, avec ses trois noyers, le jardin des quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite – est a jamais, dans ma mémoire, agité transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite meme ne nous a pas laissé de repos.

Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

J’avais quinze ans. C’était un froid dimanche de novembre, le premier jour d’automne qui fit songer a l’hiver. Toute la journée, Millie avait attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe ; et jusqu’au sermon, assis dans le chour avec les autres enfants, j’avais regardé anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf. Apres midi, je dus partir seul a vepres.

« D’ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon costume d’enfant, meme s’il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu, sans doute, que je passe mon dimanche a le refaire. »

Souvent nos dimanches d’hiver se passaient ainsi.

Des le matin, mon pere s’en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume, pecher le brochet dans une barque ; et ma mere, retirée jusqu’a la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d’humbles toilettes. Elle s’enfermait ainsi de crainte qu’une dame de ses amies, aussi pauvre qu’elle mais aussi fiere, vînt la surprendre. Et moi, les vepres finies, j’attendais, en lisant dans la froide salle a manger, qu’elle ouvrit la porte pour me montrer comment ça lui allait.

Ce dimanche-la, quelque animation devant l’église me retint dehors apres vepres. Un bapteme, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revetu leurs vareuses de pompiers ; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils écoutaient Boujardon, le brigadier, s’embrouiller dans la théorie…

Le carillon du bapteme s’arreta soudain comme une sonnerie de fete, qui se serait trompée de jour et d’endroit ; Boujardon et ses hommes, l’arme en bandouliere, emmenerent la pompe au petit trot ; et je les vis disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée ou je n’osais pas les suivre.

Dans le bourg, il n’y eut plus alors de vivant que le café Daniel, ou j’entendais sourdement monter puis s’apaiser les discussions des buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre maison du visage, j’arrivai, un peu anxieux de mon retard, a la petite grille.

Elle était entre ouverte et je vis aussitôt qu’il se passait quelque chose d’insolite.

En effet, a la porte de la salle a manger – la plus rapprochée des cinq portes vitrées qui donnaient sur la cour – une femme aux cheveux gris, penchée, cherchait a voir au travers des rideaux. Elle était petite, coiffée d’une capote de velours noir a l’ancienne mode. Elle avait un visage maigre et fin, mais ravagé par l’inquiétude ; et je ne sais quelle appréhension, a sa vue, m’arreta sur la premiere marche, devant la grille.

« Ou est-tu passé ? mon Dieu ! disait-elle a mi-voix. Il était avec moi tout a l’heure. Il a déja fait le tour de la maison. Il s’est peut-etre sauvé… »

Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups a peine perceptibles.

Personne ne venait ouvrir a la visiteuse inconnue.

Millie, sans doute, avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure… En effet, lorsque j’eus pénétré dans la salle a manger, immédiatement suivi de la visiteuse, ma mere apparut tenant a deux mains sur sa tete des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n’étaient pas encore parfaitement équilibrés…

Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués d’avoir travaillé a la chute du jour, et s’écria :

« Regarde ! Je t’attendais pour te montrer… »

Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de la salle, elle s’arreta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la scene qui suivit, elle la tint contre sa poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié.

La femme a la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un sac de cuir, avait commencé de s’expliquer, en balançant légerement la tete et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle avait repris tout son aplomb.

Elle eut meme, des qu’elle parla de son fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua.

Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d’Angillon, a quatorze kilometres de Sainte-Agathe. Veuve – et fort riche, a ce qu’elle nous fit comprendre –, elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, Antoine, qui était mort un soir au retour de l’école, pour s’etre baigné avec son frere dans un étang malsain. Elle avait décidé de mettre l’aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu’il put suivre le Cours Supérieur.

Et aussitôt elle fit l’éloge de ce pensionnaire qu’elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j’avais vue courbée devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui aurait perdu l’oiseau sauvage de sa couvée.

Ce qu’elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant : il aimait a lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la riviere, jambes filles, pendant des kilometres, pour lui rapporter des oufs de poules d’eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs…

Il tendait aussi des nasses… L’autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise au collet…

Moi qui n’osais plus rentrer a la maison quand j’avais un accroc a ma blouse, je regardais Millie avec étonnement.

Mais ma mere n’écoutait plus. Elle fit meme signe a la dame de se taire, et déposant avec précaution son « nid » sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu’un…

Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit ou s’entassaient les pieces d’artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres d’adjoints abandonnées ou l’on mettait sécher le tilleul et murir les pommes.

« Déja, tout a l’heure, j’avais entendu ce bruit dans les chambres du bas, dit Millie a mi-voix, et je croyais que c’était toi, François, qui étais rentré… »

Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le cour battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l’escalier de la cuisine s’ouvrit ; quelqu’un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l’entrée obscure de la salle a manger.

« C’est toi, Augustin ? » dit la dame.

C’était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d’abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arriere et sa blouse noire sanglée d’une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu’il souriait…

Il m’aperçut, et, avant que personne eut pu lui demander aucune explication :

« Viens-tu dans la cour ? » dit-il.

J’hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma casquette et j’allai vers lui.

Nous sortîmes par la porte de la cuisine et nous allâmes au préau, que l’obscurité envahissait déja. A la lueur de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez droit, a la levre duvetée.

« Tiens, dit-il, j’ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n’y avais donc jamais regardé. »

Il tenait a la main une petite roue en bois noirci ; un cordon de fusées déchiquetées courait tout autour ; ç’avait du etre le soleil ou la lune au feu d’artifice du Quatorze Juillet.

« Il y en a deux qui ne sont pas parties : nous allons toujours les allumer », dit-il d’un ton tranquille et de l’air de quelqu’un qui espere bien trouver mieux par la suite.

Il jeta son chapeau par terre et je vis qu’il avait les cheveux completement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusées avec leurs bouts de meche en papier que la flamme avait coupés, noircis, puis abandonnés. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa poche – a mon grand étonnement, car cela nous était formellement interdit – une boîte d’allumettes. Se baissant avec précaution, il mit le feu a la meche. Puis, me prenant par la main, il m’entraîna vivement en arriere.

Un instant apres, ma mere qui sortait sur le pas de la porte, avec la mere de Meaulnes, apres avoir débattu et fixé le prix de pension, vit jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d’étoffes rouges et blanches ; et elle put m’apercevoir, l’espace d’une seconde, dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant pas…

Cette fois encore elle n’osa rien dire.

Et le soir, au dîner, il y eut, a la table de famille, un compagnon silencieux, qui mangeait, la tete basse, sans se soucier de nos trois regards fixés sur lui.


Chapitre 2 Apres quatre heures

Je n’avais guere été, jusqu’alors, courir dans les rues avec les gamins du bourg. Une coxalgie, dont j’ai souffert jusque vers cette année 189…, m’avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore poursuivant les écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la maison, en sautillant misérablement sur une jambe…

Aussi ne me laissait-on guere sortir. Et je me rappelle que Millie, qui était tres fiere de moi, me ramena plus d’une fois a la maison, avec force taloches, pour m’avoir ainsi rencontré, sautant a cloche-pied, avec les garnements du village.

L’arrivée d’Augustin Meaulnes, qui coincida avec ma guérison, fut le commencement d’une vie nouvelle.

Avant sa venue, lorsque le cours était fini, a quatre heures, une longue soirée de solitude commençait pour moi. Mon pere transportait le feu du poele de la classe dans la cheminée de notre salle a manger ; et peu a peu les derniers gamins attardés abandonnaient l’école refroidie ou roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des galopades dans la cour ; puis la nuit venait ; les deux éleves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pelerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant le grand portail ouvert…

Alors, tant qu’il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la Mairie, enfermé dans le Cabinet des Archives plein de mouches mortes, d’affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, aupres d’une fenetre qui donnait sur le jardin.

Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient a hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mere avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tete appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine ou vacillait la flamme d’une bougie.

Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé a tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, a la nuit, lorsque mon pere avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-la, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres éleves appelerent bientôt le grand Meaulnes. Des qu’il fut pensionnaire chez nous, c’est-a-dire des les premiers jours de décembre, l’école cessa d’etre désertée le soir, apres quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours, apres le cours, dans la classe, une vingtaine de grands éleves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes. Et c’étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir.

Meaulnes ne disait rien, mais c’était pour lui qu’a chaque instant l’un des plus bavards s’avançait au milieu du groupe, et, prenant a témoin tour a tour chacun de ses compagnons, qui l’approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.

Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait. Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s’il eut réservé ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. Puis, a la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe n’éclairait plus le groupe confus des jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle pressé :

« Allons, en route ! » criait-il.

Alors tous le suivaient et l’on entendait leurs cris jusqu’a la nuit noire, dans le haut du bourg…

Il m’arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j’allais a la porte des écuries des faubourgs, a l’heure ou l’on trait les vaches… Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l’obscurité, entre deux craquements de son métier, le tisserand disait :

« Voila les étudiants ! »

Généralement, a l’heure du dîner, nous nous trouvions tout pres du Cours, chez Desnoues, le charron, qui était aussi maréchal. Sa boutique était une ancienne auberge, avec de grandes portes a deux battants qu’on laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la forge et l’on apercevait a la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arreté leur voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme nous, adossé a une porte, qui regardait sans rien dire.

Et c’est la que tout commença, environ huit jours avant Noël.


Chapitre 3 "Je fréquentais la boutique d'un Vannier"

La pluie était tombée tout le jour, pour ne cesser qu’au soir. La journée avait été mortellement ennuyeuse. Aux récréations, personne ne sortait. Et l’on entendait mon pere, M. Seurel, crier a chaque minute, dans la classe :

« Ne sabotez donc pas comme ça les gamins ! »

Apres la derniere récréation de la journée, ou comme nous disions, apres le dernier « quart d’heure », M. Seurel, qui depuis un instant marchait de long en large pensivement, s’arreta, frappa un grand coup de regle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins de classe ou l’on s’ennuie, et, dans le silence attentif, demanda : « Qui est-ce qui ira demain en voiture a La Gare avec François, pour chercher M. et Mme Charpentier ? »

C’étaient mes grands-parents : grand-pere Charpentier, l’homme au grand burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son bonnet de poli de lapin qu’il appelait son képi… Les petits gamins le connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il tirait un seau d’eau, dans lequel il barbotait, a la façon des vieux soldats, en se frottant vaguement la barbiche. Un cercle d’enfants, les mains derriere le dos, l’observaient avec une curiosité respectueuse… Et ils connaissaient aussi grand-mere Charpentier, la petite paysanne, avec sa capote tricotée, parce que Millie l’amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.

Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noël, a La Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient pour nous voir, traversé tout le département, chargés de ballots de châtaignes et de victuailles pour Noël enveloppées dans des serviettes. Des qu’ils avaient passé, tous les deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous fermions sur eux toutes les portes, et c’était une grande semaine de plaisir qui commençait…

Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il fallait quelqu’un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé, et d’assez débonnaire aussi, car le grand-pere Charpentier jurait facilement et la grand-mere était un peu bavarde.

A la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant ensemble : « Le grand Meaulnes ! le grand Meaulnes ! »

Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.

Alors ils crierent : « Fromentin ! »

D’autres : « Jasmin Delouche ! »

Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs, monté sur sa truie lancée au triple galop, criait : « Moi ! Moi ! », d’une voix perçante.

Dutremblay et Mouchebouf se contentaient de lever timidement la main.

J’aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture a âne serait devenu un événement plus important. Il le désirait aussi, mais il affectait de se taire dédaigneusement. Tous les grands éleves s’étaient assis comme lui sur la table, a revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance. Coffin, sa blouse relevée et roulée autour de la ceinture, embrassait la colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commençait de grimper en signe d’allégresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en disant : « Allons ! Ce sera Mouchebouf. »

Et chacun regagna sa place en silence.

A quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes.

Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain a la main, sortit de chez lui et, rasant les murs, se présenta en sifflant a la porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, tous les trois, un instant apres, nous étions installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis aupres de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adossé au battant de la porte d’entrée. De temps a autre, dans la rue, passait une dame du village, la tete baissée a cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c’était.

Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier, l’un soufflant la forge, l’autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres brusques… Je me rappelle ce soir-la comme un des grands soirs de mon adolescence. C’était en moi un mélange de plaisir et d’anxiété : je craignais que mon compagnon ne m’enlevât cette pauvre joie d’aller a La Gare en voiture ; et pourtant j’attendais de lui, sans oser me l’avouer, quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser.

De temps a autre, le travail paisible et régulier de la boutique s’interrompait pour un instant. Le maréchal laissait a petits coups pesants et clairs retomber son marteau sur l’enclume. Il regardait, en l’approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu’il avait travaillé. Et, redressant la tete, il nous disait, histoire de souffler un peu : « Eh bien, ça va, la jeunesse ? »

L’ouvrier restait la main en l’air a la chaîne du soufflet, mettait son poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.

Puis le travail sourd et bruyant reprenait.

Durant une de ces pauses, on aperçut, par la porte battante, Millie dans le grand vent, serrée dans un fichu, qui passait chargée de petits paquets.

Le maréchal demanda :

« C’est-il que M. Charpentier va bientôt venir ?

– Demain, répondis-je, avec ma grand-mere, j’irai les chercher en voiture au train de 4 h 2.

– Dans la voiture a Fromentin, peut-etre ?

Je répondis bien vite : – Non, dans celle du pere Martin.

– Oh ! alors, vous n’etes pas revenus. »

Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent a rire.

L’ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose :

« Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher a Vierzon. Il y a une heure d’arret. C’est a quinze kilometres. On aurait été de retour avant meme que l’âne a Martin fut attelé.

– Ça, dit l’autre, c’est une jument qui marche !…

– Et je crois bien que Fromentin la preterait facilement. »

La conversation finit la. De nouveau la boutique fut un endroit plein d’étincelles et de bruit, ou chacun ne pensa que pour soi.

Mais lorsque l’heure fut venue de partir et que je me levai pour faire signe au grand Meaulnes, il ne m’aperçut pas d’abord. Adossé a la porte et la tete penchée, il semblait profondément absorbé par ce qui venait d’etre dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses réflexions, regardant, comme a travers des lieues de brouillard, ces gens paisibles qui travaillaient, je pensai soudain a cette image de Robinson Crusoé, ou l’on voit l’adolescent anglais, avant son grand départ, « fréquentant la boutique d’un vannier »…

Et j’y ai souvent repensé depuis.


Chapitre 4 L'évasion

A une heure de l’apres-midi, le lendemain, la classe du Cours supérieur est claire, au milieu du paysage gelé, comme une barque sur l’océan. On n’y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de peche, mais les harengs grillés sur le poele et la laine roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauffés de trop pres.

On a distribué, car la fin de l’année approche, les cahiers de compositions. Et pendant que M. Seurel écrit au tableau l’énoncé des problemes, un silence imparfait s’établit, melé de conversations a voix basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son voisin :

« Monsieur ! Un tel me… »

M. Seurel, en copiant ses problemes, pense a autre chose. Il se retourne de temps a autre, en regardant tout le monde d’un air a la fois sévere et absent. Et ce remue-ménage sournois cesse completement, une seconde, pour reprendre ensuite, tout doucement d’abord, comme un ronronnement.

Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d’une des tables de la division des plus jeunes, pres des grandes vitres, je n’ai qu’a me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le bas, puis les champs.

De temps a autre, je me souleve sur la pointe des pieds et je regarde anxieusement du côté de la ferme de la Belle-Étoile. Des le début de la classe, je me suis aperçu que Meaulnes n’était pas rentré apres la récréation de midi. Son voisin de table a bien du s’en apercevoir aussi. Il n’a rien dit encore, préoccupé par sa composition. Mais, des qu’il aura levé la tete, la nouvelle courra par toute la classe et quelqu’un, comme c’est l’usage, ne manquera pas de crier a haute voix les premiers mots de la phrase :

« Monsieur ! Meaulnes… »

Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupçonne de s’etre échappé. Sitôt le déjeuner terminé, il a du sauter le petit mur et fuir a travers champs, en passant le ruisseau a la Vieille-Planche jusqu’a la Belle-Étoile. Il aura demandé la jument pour aller chercher M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.

La Belle-Étoile est, la-bas, de l’autre côté du ruisseau, sur le versant de la côte, une grande ferme, que les ormes, les chenes de la cour et les haies vives cachent en été. Elle est placée sur un petit chemin qui rejoint d’un côté la route de La Gare, de l’autre un faubourg du pays. Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie sous les feuilles, et de l’école, on entend seulement, a la tombée de la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais aujourd’hui, j’aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le haut mur grisâtre de la cour, la porte d’entrée, puis, entre des tronçons de haie, une bande du chemin blanchi de givre, parallele au ruisseau, qui mene a la route de La Gare.

Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d’hiver. Rien n’est changé encore.

Ici, M. Seurel acheve de copier le deuxieme probleme. Il en donne trois d’habitude. Si aujourd’hui, par hasard, il n’en donnait que deux… Il remonterait aussitôt dans sa chaire et s’apercevrait de l’absence de Meaulnes. Il enverrait pour le chercher a travers le bourg deux gamins qui parviendraient certainement a le découvrir avant que la jument ne soit attelée…

M. Seurel, le deuxieme probleme copié, laisse un instant retomber son bras fatigué… Puis, a mon grand soulagement, il va a la ligne et recommence a écrire en disant :

« Ceci, maintenant, n’est plus qu’un jeu d’enfant ! »

Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de la Belle-Étoile et qui devaient etre les deux brancards dressés d’une voiture ont disparu. Je suis sur maintenant qu’on fait la-bas les préparatifs du départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tete et le poitrail entre les deux pilastres de l’entrée, puis s’arrete, tandis qu’on fixe sans doute a l’arriere de la voiture un second siege pour les voyageurs que Meaulnes prétend ramener. Enfin tout l’équipage sort lentement de la cour, disparaît un instant derriere la haie, et repasse avec la meme lenteur sur le bout de chemin blanc qu’on aperçoit entre deux tronçons de la clôture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les guides, un coude nonchalamment appuyé sur le côté de la voiture, a la façon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.

Un instant encore tout disparaît derriere la haie.

Deux hommes qui sont restés au portail de la Belle-Étoile, a regarder partir la voiture, se concertent maintenant avec une animation croissante. L’un d’eux se décide enfin a mettre sa main en porte-voix pres de sa bouche et a appeler Meaulnes, puis a courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin…

Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, Meaulnes change soudain d’attitude. Un pied sur le devant, dressé comme un conducteur de char romain, secouant a deux mains les guides, il lance sa bete a fond de train et disparaît en un instant de l’autre côté de la montée. Sur le chemin, l’homme qui appelait s’est repris a courir ; l’autre s’est lancé au galop a travers champs et semble venir vers nous.

En quelques minutes, et au moment meme ou M. Seurel, quittant le tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment ou trois voix a la fois crient du fond de la classe :

« Monsieur ! Le grand Meaulnes est parti ! »

L’homme en blouse bleue est a la porte, qu’il ouvre soudain toute grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil :

« Excusez-moi, monsieur, c’est-il vous qui avez autorisé cet éleve a demander la voiture pour aller a Vierzon chercher vos parents ? il nous est venu des soupçons…

– Mais pas du tout ! » répond M. Seurel.

Et aussitôt c’est dans la classe un désarroi effroyable. Les trois premiers, pres de la sortie, ordinairement chargés de pourchasser a coups de pierres les chevres ou les porcs qui viennent brouter dans la cour les corbeilles d’argent, se sont précipités a la porte. Au violent piétinement de leurs sabots ferrés sur les dalles de l’école a succédé, dehors, le bruit étouffé de leurs pas précipités qui mâchent le sable de la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte sur la route. Tout le reste de la classe s’entasse aux fenetres du jardin. Certains ont grimpé sur les tables pour mieux voir…

Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s’est évadé.

« Tu iras tout de meme a La Gare avec Mouchebouf, me dit M. Seurel. Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures. »

Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander :

« Mais qu’y a-t-il donc ? »

Dans la rue du bourg, les gens commencent a s’attrouper. Le paysan est toujours la, immobile, enteté, son chapeau a la main, comme quelqu’un qui demande justice.