Le Crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1881

Le Crime de l'omnibus darmowy ebook

Fortuné du Boisgobey

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Le Crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey

Une femme décede mystérieusement dans un omnibus, sans qu'aucun passager ne le remarque. Paul Freneuse, artiste-peintre en vogue et témoin de la scene, entame une enquete informelle, avec un de ses amis... Fortuné du Boisgobey, contemporain d'Émile Gaboriau, est un des précurseurs du roman policier. Au dela d'une intrigue assez classique, bien que novatrice pour l'époque, Du Boisgobey nous emmene, a travers les pérégrinations de nos 2 héros, dans un Paris délicieusement vieillot, ou les omnibus étaient encore tractés par des chevaux et ou naissait déja la nostalgie des vieux quartiers... Ce voyage dans le temps est un agrément de ce livre, en sus de l'intrigue policiere.

Opinie o ebooku Le Crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey

Fragment ebooka Le Crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey

A Propos
Chapitre 1

A Propos Boisgobey:

Fortuné Hippolyte Auguste Castille, dit Fortuné du Boisgobey, né a Granville le 11 septembre 1821 et mort le 26 février 1891, est un auteur français de romans policiers et de romans historiques Fortuné du Boisgobey a servi dans la section des soldes de l’armée d’Algérie de 1844 a 1848 et a poursuivi ses voyages en Orient. Il a fait son entrée en littérature en 1868, en publiant une histoire intitulée Deux comédiens (édité en livre en 1880 sous le titre "L'Auberge de la Noble Rose" ), dans Le Petit Journal. Il est devenu, avec le Forçat colonel (1872), un des feuilletonistes les plus populaires. Bien que moins convaincants que ceux d’Émile Gaboriau, avec lequel son nom est généralement associé, ses romans policiers ont néanmoins connu une grande diffusion et bon nombre d’eux ont fait l’objet de traductions.

Disponible sur Feedbooks Boisgobey:
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1

 

 

Vous est-il arrivé, le soir, vers minuit, de manquer le dernier omnibus de la ligne qui conduit a votre domicile ? Si vous n’etes pas obligé de régler strictement vos dépenses sur votre budget de recettes, vous en avez été quitte pour prendre un fiacre. Mais si, au contraire, votre modeste fortune vous interdit ce léger extra, il vous a fallu revenir a pied, traverser Paris en pataugeant dans la boue, quelquefois sous une pluie battante, et vous avez cent fois en route maugréé contre la Compagnie qui n’en peut mais, car il faut bien qu’apres seize heures de travail, elle accorde un peu de repos a ses chevaux et a ses employés.

Il y a plusieurs façons de la manquer, cette bienheureuse voiture, la supreme espérance des attardés.

Quand on l’attend au passage, et qu’apres avoir adressé au cocher des signes inutiles, on voit apparaître en lettres blanches se détachant sur un fond bleu le mot redouté, le désolant : Complet, on enrage ; mais, apres tout, on s’y attendait un peu ; on fait contre fortune bon cour, et l’on continue a cheminer. On se flatte vaguement qu’il en passera encore une, et, soutenu par cette illusion, on finit par arriver pédestrement au logis sans trop s’apercevoir de la fatigue.

Le pis, c’est de se présenter a la station, tete de ligne, juste au moment ou vient de se remplir l’unique omnibus en partance. Pas moyen de s’y tromper ; c’est bien le dernier. Le préposé qui tourne la manivelle pour fermer la devanture du bureau vous a répondu qu’il n’y en a plus d’autre, et les voyageurs qui vous ont devancé vous rient au nez quand vous leur demandez poliment s’il ne reste plus une seule petite place.

L’arret est sans appel. Vous n’avez plus d’autre moyen de transport que vos jambes, et il faudra qu’elles vous portent jusqu’a destination, car vous ne le rattraperez pas en route, ce maudit véhicule sur lequel vous comptiez pour éviter une longue étape.

C’est ainsi qu’un soir de cet hiver, a minuit moins un quart, au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue du Cardinal-Lemoine, a l’instant précis ou le cocher de l’omnibus vert qui va de la Halle aux vins a la place Pigalle grimpait sur son siege, une femme arriva tout essoufflée, une femme convenablement vetue, et encore jeune, autant qu’on en pouvait juger a sa tournure, car une épaisse voilette lui cachait le visage. Elle venait du côté du Jardin des Plantes, par le quai Saint-Bernard, et elle avait du courir assez longtemps, car elle était hors d’haleine et elle eut quelque peine a articuler la question que les retardataires adressent avec anxiété a l’employé chargé de donner le signal du départ.

– Tout est plein, Madame, et il n’y a plus rien apres, lui répondit le conducteur qui était occupé a faire viser sa feuille.

– Ah ! mon Dieu, murmura-t-elle, et moi qui vais a Montmartre ! Je n’y arriverai jamais.

Et en vérité, a cette heure et en cette saison, un voyage a pied de quatre a cinq kilometres pouvait bien effrayer une personne appartenant au sexe faible.

Il faisait un froid sec et un vent du nord qui rendait ce froid encore plus piquant. Il y avait de la neige dans l’air. Les rues de ce quartier étaient désertes. Pas un passant sur les larges trottoirs, pas un fiacre a l’horizon.

L’intérieur de l’omnibus était complet, mais personne n’avait osé braver la température en montant sur l’impériale, ou pour trois sous on était a peu pres sur d’attraper un gros rhume.

La dame leva les yeux vers ces places en l’air, comme disent les conducteurs, et il fallait qu’elle eut un bien vif désir de profiter du dernier départ, car un geste qui lui échappa indiquait clairement qu’elle regrettait de ne pouvoir se hisser sur le toit en dépit de la bise et de la gelée.

Puis, sachant bien que cette ascension n’est pas permise aux dames et que les employés ne transigent pas avec la consigne, elle avança la tete dans la longue voiture ou il n’y avait plus de place pour elle. Sans doute, elle ne désespérait pas d’apitoyer sur sa situation quelque galant voyageur qui lui céderait son droit de premier occupant.

C’était une chance bien faible, car il n’y avait guere la que des voyageuses, et les femmes n’abandonnent pas volontiers un privilege.

Elle eut pourtant le bonheur tres inattendu d’intéresser quelqu’un a son sort.

Un monsieur assis tout au fond se leva et se coula jusqu’a la sortie.

– Montez, Madame, dit-il en sautant lestement sur le macadam.

– Oh ! Monsieur, vous etes trop bon, et je ne veux pas abuser de votre complaisance, s’écria la dame.

– Pas du tout ! pas du tout ! ne craignez rien. Je vais me caser la-haut. Il ne fait pas chaud, mais j’ai la peau dure.

– Vraiment, Monsieur, je ne sais comment vous remercier.

– Il n’y a pas de quoi. Ça n’en vaut pas la peine.

– Allons, Madame, allons, s’il vous plaît, dit l’employé ; nous partons.

La dame avait déja un pied sur la marche de l’escalier, et elle ne se fit pas prier davantage ; mais, au lieu de s’appuyer sur le conducteur pour monter, elle accepta l’aide que lui offrit gracieusement l’homme qui venait de lui rendre service.

Elle mit sa main dans la sienne, et elle l’y laissa peut-etre quelques secondes de plus qu’il n’était nécessaire.

C’était bien le moins qu’elle put faire pour un monsieur si poli, et ce contact n’avait rien de compromettant, car ils étaient gantés tous les deux ; ils portaient de gros gants fourrés dont la peau avait l’épaisseur d’une cuirasse.

Le monsieur qui venait de céder sa place n’était pourtant ni tres joli, ni tres jeune.

Il pouvait avoir quarante ans et meme davantage. Sa moustache et ses favoris coupés militairement grisonnaient tres fort. Il portait un paletot qui avait du etre acheté chez un confectionneur a bon marché, et un chapeau bas de forme, en feutre dur, le chapeau d’un indépendant qui ne se pique pas de suivre les modes.

Il avait d’ailleurs des traits assez réguliers, mais durs, des traits taillés a coups de hache.

Il grimpa sur l’impériale avec une agilité remarquable, et il prit position a l’entrée de la premiere banquette, tout pres du marchepied qui sert a descendre.

Pendant qu’il s’établissait la en relevant le collet de son paletot, la dame qu’il venait d’obliger se glissait a la place restée libre, au fond de l’omnibus, a droite, entre une vieille tout encapuchonnée de laine, et une jeune tres simplement habillée.

Plus loin, contre la glace du fond, il y avait une grosse commere en bonnet qui aurait du payer pour deux, car elle débordait littéralement sur sa voisine de gauche.

En face siégeait un homme, le seul qui fut dans la voiture : un grand garçon mince et brun, l’oil vif et la bouche souriante, une vraie tete d’artiste, mais d’artiste arrivé, car il n’avait ni la tenue débraillée, ni les façons turbulentes des rapins qui hantent les brasseries du boulevard extérieur.

Les autres voyageurs appartenaient aux diverses catégories d’habituées des omnibus : bourgeoises rentrant au logis apres une soirée passée chez des parents domiciliés a l’autre bout de Paris, meres chargées d’un enfant au maillot, ouvrieres revenant d’une veillée d’atelier et tombant de sommeil.

La lourde voiture s’ébranla, le timbre argentin sonna seize fois pour l’intérieur et une fois pour l’impériale, le conducteur demanda la monnaie, et les sous passerent de main en main.

Le grand brun se mit a examiner les compagnes de route que le hasard lui avait données.

Il ne s’en trouvait la que deux qui valussent la peine qu’il étudiât leur mine et leurs allures, et ces deux-la lui faisaient justement vis-a-vis.

Il n’avait rien perdu de la petite scene qui avait précédé le départ, et il faut lui rendre cette justice qu’il se préparait a offrir sa place lorsque l’homme au chapeau rond s’était levé pour céder la sienne. Il avait fort bien remarqué le serrement de main échangé entre la dame et le monsieur complaisant. Il se disait que c’était peut-etre le début d’une aventure, et s’il n’espérait pas en voir le dénouement, il se promettait du moins d’observer les incidents qui pourraient se produire pendant le trajet.

Il lui semblait déja que les deux personnes de cette comédie ambulante formaient un couple assez mal assorti. La femme qui avait consenti un peu trop vite a devenir l’obligée d’un inconnu n’était évidemment pas du meme monde que son chevalier d’occasion, car sa toilette était presque élégante.

Elle paraissait avoir une jolie taille, et ses yeux brillaient a travers la voilette de blonde noire qu’elle s’obstinait a ne pas relever.

Il n’en fallait pas davantage pour qu’un chercheur s’occupât d’elle, et l’artiste assis en face de cette mystérieuse personne était un chercheur.

Il partagea son attention entre la dame voilée et la jeune femme assise a côté d’elle.

Celle-la aussi avait rabattu le voile attaché autour de sa toque de velours marron, et l’on ne voyait guere que le bas de sa figure, un menton a fossettes, une bouche un peu grande, mais d’un dessin tres pur, et des joues pâles, d’une pâleur mate.

« Un teint d’Espagnole, se disait le grand brun. Je suis sur qu’elle est charmante. Quel dommage que le froid l’empeche de montrer le bout de son nez ! Maintenant, elles ont toutes la manie, pour peu que le thermometre baisse, de se masquer pour sortir, et quand on tient a rencontrer de jolis minois, il faut attendre l’été.

» Encore, s’il faisait clair dans ce diable d’omnibus ; mais une des lanternes est éteinte, et l’autre charbonne comme un lampion qui n’a plus d’huile. On n’y voit goutte. Nous sommes dans une caverne roulante. On y commettrait des crimes que personne ne s’en apercevrait… »

En continuant a observer, le grand brun reconnut que la jeune fille ne devait pas etre riche.

Elle portait, en plein mois de janvier, un petit manteau court, sans manches, ce qu’on appelle une visite, en étoffe noire si mince et si usée qu’on gelait rien qu’en la regardant, une robe d’alpaga, couleur raisin de Corinthe, qu’un long usage avait rendu luisante, et elle cachait ses mains dans un manchon étriqué et déplumé, un manchon qui avait du etre acheté jadis pour une fillette de douze ans.

« Qui est-elle ? d’ou vient-elle ? ou va-t-elle ? se demandait le jeune homme. Et pourquoi sa voisine la regarde-t-elle du coin de l’oil ? Est-ce qu’elle la connaît ? Non, puisqu’elle ne lui parle pas. »

Cependant, l’omnibus avait fait du chemin. Il roulait maintenant sur le pont Neuf, et le cocher, qui avait hâte de finir sa journée, lança ses chevaux au grand trot sur la pente qui descend vers le quai du Louvre.

Les voitures de transport en commun ne sont pas tout a fait aussi bien suspendues que les caleches a huit ressorts, et ce mouvement précipité eut pour effet de cahoter fortement les voyageurs.

La jeune femme fut jetée sur sa voisine, la derniere arrivée, et se cramponna a son bras, en jetant un faible cri, qui fut suivi d’un profond soupir.

– Appuyez-vous sur moi, si vous etes souffrante, Mademoiselle, dit la dame voilée.

L’autre ne répondit pas, mais elle se laissa aller sur l’épaule de la compatissante personne qui lui proposait de la soutenir.

– Cette jeune dame se trouve mal, s’écria le grand brun. Il faudrait faire arreter la voiture, et je vais…

– Mais non, Monsieur ; elle dort, dit tranquillement la dame voilée.

– Pardon ! j’avais cru…

– Elle dormait déja lorsque les cahots l’ont réveillée en sursaut. Mais la voila repartie. Laissons-la se reposer.

– Sur vous, Madame ! Ne craignez-vous pas…

– Qu’elle ne me fatigue ? oh ! pas du tout. Et elle ne tombera pas, j’en réponds, car je vais la soutenir, reprit la dame en passant son bras droit autour de la dormeuse.

Le grand brun s’inclina, sans insister. Il était bien élevé, et il trouvait qu’il en avait déja trop fait en se melant de ce qui ne le regardait pas.

– Ces jeunesses d’a présent, ça fait pitié, dit entre ses dents la grosse femme au bonnet. Moi, j’ai poussé la charrette toute la soirée pour vendre des oranges, et, s’il fallait, j’aurais encore des jambes pour monter a pied jusqu’en haut de Montmartre. Ah ! si celle-la s’en allait danser a la Boule-Noire ou a l’Élysée, c’est ça qui la réveillerait. Mais pour rentrer chez maman, bernique ! il n’y a plus personne.

Elle en fut pour ses réflexions. La jeune fille qu’elles visaient ne bougea point. La voisine dont l’épaule servait d’oreiller fit semblant de ne pas avoir entendu, et l’artiste assis en face d’elles ne dit mot, quoiqu’il eut bien envie de rabrouer un peu cette commere mal apprise.

Il se remit a observer, et il s’attendrit presque en voyant que la dame voilée s’emparait doucement des mains nues de l’endormie et les replaçait dans le maigre manchon que la pauvre fille portait suspendu a son cou par une cordeliere éraillée.

« Une mere ne soignerait pas mieux son enfant, pensait-il. Et moi qui prenais cette excellente femme pour une chercheuse d’aventures ! Pourquoi ? je me le demande. Parce qu’elle a accepté la place d’un monsieur, et parce qu’elle l’a remercié en se laissant serrer le bout des doigts. Eh bien, ce galant personnage en sera pour sa politesse… et peut-etre pour une fluxion de poitrine, car on doit geler la-haut.

» C’est égal, je voudrais bien voir toute la figure de la fillette qui dort d’un si profond sommeil. Les lignes du bas sont parfaites. Elle ne doit pas rouler sur l’or, cette petite, a en juger par sa toilette, et je parierais volontiers qu’elle consentirait a poser pour la tete.

» Si elle s’arrete en chemin, je ne m’amuserai pas a la suivre ; mais si elle va jusqu’a la place Pigalle, je lui proposerai en descendant de me donner quelques séances.

» Espérons qu’elle ouvrira les yeux avant la fin du voyage. »

L’omnibus roulait toujours d’un train a faire honte aux fiacres. Les deux vigoureux percherons qui le traînaient distançaient toutes les rosses que les loueurs de voitures de place attellent, des que le soleil est couché. Ils allaient d’autant plus vite qu’aucun voyageur ne demandant le cordon, le cocher, qui n’était pas obligé de les retenir souvent pour laisser descendre quelqu’un, les poussait tant qu’il pouvait. C’était a peine s’il s’arretait aux stations réglementaires.

Personne a prendre au bureau de la rue du Louvre ; personne non plus au bureau de la rue Croix-des-Petits-Champs.

Place de la Bourse, il y eut du changement. Trois femmes assises a l’entrée de la voiture furent remplacées par une famille bourgeoise, le pere, la mere et un petit garçon. Mais les voyageuses du fond ne bougerent pas.

La jeune fille dormait toujours, appuyée sur sa charitable voisine ; la marchande d’oranges avait fini par s’assoupir ; d’autres femmes somnolaient aussi ; de sorte qu’apres la station de la rue de Châteaudun, qui est la derniere, quand l’attelage, renforcé d’un troisieme cheval, se mit a gravir la rude côte de la rue des Martyrs, l’intérieur de l’omnibus ressemblait a un dortoir.

La massive machine roulait comme un navire balancé par la houle et berçait si doucement les passagers, qu’ils se laissaient presque tous aller peu a peu a dodeliner de la tete et a fermer les yeux.

Il n’y avait plus guere que le grand brun qui se tînt droit.

Le conducteur suivait a pied pour se dégourdir les jambes, et le cocher faisait claquer son fouet pour se réchauffer.

Au dernier tiers de la montée, la grosse commere se réveilla en sursaut et se mit aussitôt a crier qu’elle voulait descendre.

L’endroit n’est pas commode pour arreter, car la pente est si raide que les chevaux glissent et reculent aussitôt qu’ils cessent d’avancer. Les dames qui tiennent a mettre pied a terre avant d’arriver au haut de l’escarpement doivent requérir l’aide du conducteur.

Ainsi fit la femme obese, non sans grommeler des mots peu gracieux a l’adresse de ce brave employé qui n’arrivait pas assez vite pour la recevoir dans ses bras. Elle se précipita vers la sortie en écrasant les orteils de ses voisines, et des qu’elle eut touché le pavé, elle se mit a crier qu’elle était descendue trop tôt, qu’elle aurait du attendre jusqu’a l’avenue Trudaine, puisqu’elle demeurait chaussée Clignancourt, et cent autres récriminations qui n’émurent personne.

Elle se décida pourtant a marcher, et l’omnibus continua son ascension qui touchait a son terme.

A ce moment, l’artiste, qui songeait toujours aux deux femmes assises en face de lui, fut brusquement distrait de sa reverie par un bruit qui partait de l’impériale, le bruit de trois coups de talon de botte, trois coups successifs, séparés par un léger intervalle et vigoureusement frappés.

« Tiens ! se dit-il, le voyageur de l’impériale qui fait des appels du pied comme un maître d’armes. Il paraît qu’il est encore la. En voila un que dix degrés au-dessous de zéro ne genent pas.

» Ah ! cependant, il en a assez, car il se décide a descendre. »

En effet, les bottes qui venaient d’exécuter ce roulement apparurent sur le marchepied aérien, les jambes suivirent, puis le torse, et enfin l’homme, apres avoir jeté un rapide coup d’oil dans l’intérieur de l’omnibus, sauta sur le pavé. Le peintre, qui observait ses mouvements, le vit s’éloigner a grands pas par la rue de la Tour-d’Auvergne.

« Allons ! pensa-t-il, ce bonhomme si lourdement botté n’a pas les intentions que je lui supposais. Je me figurais qu’il attendrait a la sortie la dame qui a accepté sa place, et qu’il tâcherait de lui faire aussi accepter son bras.

» Pas du tout. Il s’en va tranquillement tout seul. Il a raison, car cette personne ne me semble pas d’humeur a se familiariser avec des messieurs de son espece. »

Pendant qu’il se tenait a lui-meme ce judicieux discours, l’omnibus atteignait le point ou la rue des Martyrs croise deux autres rues, fort habitées : la rue de Laval, a gauche, et la rue Condorcet, a droite.

On s’arrete toujours la pour dételer le cheval de renfort, et aussi parce qu’a cet endroit du parcours, il arrive souvent que la voiture se vide. Les voyageurs, et surtout les voyageuses, descendent en masse.

Et ce soir-la, elles n’y manquerent pas. Presque toutes se leverent a la fois, et ce fut a qui sortirait la premiere.

Tant et si bien qu’apres cette dégringolade générale, il ne resta plus dans l’intérieur que le grand brun et les deux femmes assises en face de lui.

Encore, celle qui soutenait la dormeuse faisait-elle mine de partir aussi.

– Monsieur, dit-elle vivement, cette pauvre enfant qui s’appuie sur moi dort d’un si bon sommeil que je me reprocherais de la réveiller… et cependant, il faut que je descende… je demeure tout pres d’ici, et il est tard… Oserai-je vous demander de me remplacer dans mes fonctions de reposoir ?

– Avec le plus grand plaisir, répondit le jeune homme en s’asseyant a la place que la grosse marchande d’oranges venait d’abandonner.

– Attendez encore un peu, je vous prie, cria la charitable dame au conducteur qui allait donner le signal du départ.

En meme temps elle soulevait, avec des précautions infinies, la tete de la jeune fille qui reposait sur son épaule, et elle la plaçait délicatement sur l’épaule du grand brun, tout pret a la recevoir.

La dormeuse se laissa faire sans donner signe d’existence, et s’abandonna si completement que le voisin auquel on la confiait crut devoir la soutenir par la taille.

– Je vous remercie, Monsieur, dit la dame voilée. Il m’en coutait de la laisser seule ; mais puisque vous allez jusqu’au bout de la ligne, je puis la quitter. Si vous pouviez la reconduire jusqu’a la porte de la maison ou elle va, vous feriez assurément une bonne action, car, a l’heure qu’il est, ce quartier est dangereux pour une jeune fille.

Et, sans attendre la réponse de son suppléant, elle se coula rapidement hors de l’omnibus qui venait d’enfiler la rue de Laval. Le conducteur s’était accoté dans le coin, a l’entrée de la voiture, au-dessous du compteur, et il s’occupait a vérifier, a la clarté fugitive des becs de gaz, les derniers pointages de sa feuille.

Le peintre restait donc tout a fait en tete-a-tete avec la belle dormeuse, et personne ne l’empechait de lui dire des douceurs ou de lui demander une séance de portrait ; mais, pour en venir la, il fallait d’abord la réveiller, et il voulait y mettre des formes.

Il la serrait discretement contre sa poitrine, et il espérait qu’en accentuant un peu cette pression décente, il réussirait a la tirer de sa torpeur.

Il se trompait. Il eut beau appuyer un peu plus, sa main ne sentit pas battre le cour de cette enfant, qui ne devait cependant pas etre accoutumée a se laisser étreindre ainsi. L’idée vint alors a ce malin garçon qu’elle n’était pas si endormie qu’elle en voulait avoir l’air, et qu’elle ne demandait pas mieux que de devenir son obligée.

Il était Parisien ; il avait de l’expérience et du flair. Aussi ne croyait-il guere a la vertu des demoiselles qui montent en omnibus toutes seules, a minuit moins un quart, et qui se dirigent, a cette heure indue, vers les boulevards extérieurs.

Il voulut savoir a quoi s’en tenir, et il se pencha un peu, afin de voir de pres le visage de cette dormeuse obstinée ; mais la derniere lanterne, celle qui agonisait des le départ, avait fini par s’éteindre, et l’intérieur de la voiture était plongé dans une obscurité complete.

Il se pencha jusqu’a toucher presque la figure de la jeune fille, et il s’aperçut qu’elle était pâle comme de l’albâtre, et qu’aucun souffle ne sortait de sa bouche entrouverte.

Il prit une de ses mains qui étaient restées dans le manchon, et il trouva que cette main était glacée.

– Elle est évanouie, murmura-t-il. Elle a besoin de secours.

Et il appela le conducteur, qui lui répondit, sans s’émouvoir :

– Nous voila a la station. Ce n’est pas la peine d’arreter pour si peu.

En effet, vivement mené par un cocher pressé d’aller se coucher et par des chevaux qui sentaient l’écurie, l’omnibus avait parcouru la rue Frochot en un clin d’oil et débouchait sur la place Pigalle.

Le jeune homme, effrayé, essaya de relever la malheureuse enfant qui s’était affaissée dans ses bras ; mais elle retomba, inerte, et alors seulement il comprit que la vie s’était envolée de ce pauvre corps.

– Nous y sommes, Monsieur, dit le conducteur, qui les prenait pour deux amoureux. Bien fâché de réveiller votre dame. Mais nous n’allons pas plus loin. Il faut descendre… a moins qu’elle n’ait envie de coucher dans la voiture.

– C’est dans la fosse qu’elle couchera, lui cria le grand brun. Vous ne voyez donc pas qu’elle est morte ?

– Bon ! vous blaguez, pour vous amuser. Eh bien, la, vrai, vous savez, ça ne porte pas bonheur, ces plaisanteries-la. Faut jamais rire avec la mort !

– Je n’ai pas envie de rire. Je vous dis que cette femme-la a la peau froide comme du marbre, et qu’elle ne respire plus. Venez m’aider a la tirer de l’omnibus. Je ne peux pas la porter tout seul.

– Elle ne doit pourtant pas etre lourde… enfin, si elle est malade pour tout de bon, je vas vous donner un coup de main ; on ne peut pas la laisser la, c’est sur.

Sur cette conclusion, le conducteur se décida, en rechignant, a monter dans la voiture, ou le grand brun faisait de son mieux pour soutenir la malheureuse enfant. L’employé monta aussi, et, a eux trois, ils n’eurent pas de peine a enlever ce corps frele. La salle d’attente de la station n’était pas encore fermée. Ils l’y porterent, ils l’y étendirent sur une banquette, et le jeune homme releva d’une main tremblante le voile qui cachait la moitié du visage de la morte.

Elle était merveilleusement belle : une vraie figure de vierge de Raphaël. Ses grands yeux noirs n’avaient plus de flamme, mais ils étaient restés ouverts, et ses traits contractés exprimaient une douleur indicible. Elle avait du horriblement souffrir.

– C’est pourtant vrai qu’elle a passé, murmura le conducteur.

– Pendant le voyage ! Et vous ne vous en etes pas aperçu ? s’écria l’employé.

– Non, et Monsieur qui était assis a côté d’elle n’y a rien vu non plus. Elle n’est pas tombée… on la tenait… et elle n’a pas seulement soufflé. C’est drôle, mais c’est comme ça.

– Un coup de sang, alors… ou bien quelque chose qui s’est cassé dans sa poitrine.

– Moi, je crois qu’on l’a tuée, dit le grand brun.

– Tuée ! répéta le conducteur, allons donc ! il n’y a pas une goutte de sang sur elle.

– Et puis, ajouta l’employé, si on lui avait donné un mauvais coup dans la voiture, les autres voyageurs l’auraient bien vu.

– Elle a dix-huit ans tout au plus. A cet âge-la, on ne meurt pas subitement, dit le jeune homme.

– Est-ce que vous etes médecin ?

– Non, mais…

– Eh bien, alors, vous n’en savez pas plus long que nous. Et au lieu de faire des phrases, vous devriez aller chercher les sergents de ville.

» Nous ne pouvons pas garder une morte dans le bureau.

– En voila deux qui arrivent.

En effet, deux gardiens de la paix en tournée sur le boulevard s’avançaient a pas comptés. L’employé les appela, et ils avancerent sans trop se presser, car ils ne se doutaient guere que le cas valait bien la peine qu’ils se hâtassent. Et quand ils virent de quoi il s’agissait, ils ne s’émurent pas outre mesure. Ils se firent conter l’affaire par le conducteur, et le plus ancien des deux prononça gravement que ces accidents-la n’étaient pas rares.

– Voila pourtant Monsieur qui prétend qu’on l’a assassinée dans l’omnibus, dit l’homme a la casquette timbrée d’un O majuscule.

– Je ne prétends rien du tout, répondit le grand brun. J’affirme seulement que cette mort est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire. J’étais assis d’abord en face de cette pauvre fille, et je…

– Alors, vous serez appelé demain au commissariat, et vous direz ce que vous savez. Donnez-moi votre nom.

– Paul Freneuse. Je suis peintre, et je demeure dans cette grande maison que vous voyez d’ici.

– Celle ou il n’y a que des artistes. Bon ! je la connais.

– Du reste, voici ma carte.

– Ça suffit, Monsieur. Le commissaire vous entendra demain matin, mais vous ne pouvez pas rester la. On va fermer le bureau, pendant que mon camarade ira prévenir le poste pour qu’on envoie un brancard. Heureusement qu’il ne fait pas un temps a s’asseoir devant les cafés de la place Pigalle. Si nous étions en été, nous aurions déja un attroupement a la porte.

Ce vieux soldat parlait avec tant d’assurance, et il devait avoir une telle expérience des événements tragiques, que Paul Freneuse se prit a douter de la justesse de ses propres appréciations.

L’idée d’un crime lui était venue a l’esprit sans qu’il sut trop pourquoi et il fallait bien reconnaître que les faits la contredisaient absolument.

Le cadavre ne portait aucune blessure apparente, et, pendant le voyage, il ne s’était rien passé qui permît de supposer que la malheureuse enfant eut été frappée.

« Décidément, j’ai trop d’imagination, se dit-il en sortant pour obéir a la sage injonction du gardien de la paix. Je vois du mystere dans une histoire comme il en arrive tous les jours. Cette petite avait une maladie de cour…, un anévrisme qui s’est rompu, et elle a été foudroyée. C’est dommage, car elle était admirablement belle ; mais je n’y puis rien, et je serais bien bon de perdre mon temps a ouvrir une enquete sur un simple fait divers. J’ai mon tableau a finir pour le Salon. C’est déja beaucoup trop que je me sois mis dans le cas d’etre interrogé par un commissaire de police auquel je n’aurai rien de sérieux a dire, et qui tres probablement se moquera de mes idées baroques, si je m’avise de lui parler de la possibilité d’un assassinat… commis par qui, bon Dieu ?… par cette charitable dame que j’ai remplacée au coin de la rue de Laval… et comment ?… sans doute en soufflant sur sa jeune voisine… c’est absurde… la vie ne s’éteint pas comme une bougie. »

L’employé mettait déja les volets, et le plus jeune des sergents de ville courait chercher des hommes pour enlever le corps. L’autre s’était placé devant la porte du bureau pour éloigner les curieux, s’il s’en présentait. Le conducteur, qui était bavard, lui expliquait comme quoi il avait remarqué qu’au départ la jeune fille avait déja l’air malade. Le cocher était resté sur son siege, et il avait bien de la peine a retenir ses chevaux, impatients de rentrer au dépôt de la compagnie.

– Vous n’avez plus besoin de moi ? demanda Freneuse.

Et comme le gardien de la paix lui fit signe que non, il s’achemina vers son domicile, qui n’était pas loin. Mais il n’avait pas fait trois pas qu’il se souvint d’avoir laissé tomber sa canne dans la voiture. Cette canne était un joli rotin qu’un sien ami, officier de marine, lui avait rapporté de Chine, et il y tenait. L’omnibus était encore la. Il y monta, et, comme on n’y voyait goutte, il frotta une allumette pour ne pas etre obligé de tâtonner avec ses mains.

La canne avait roulé sous la banquette, et en se baissant pour la ramasser, il aperçut un papier qui était tombé aussi, et une épingle dorée, de celle qui servent aux femmes pour fixer leur chapeau.

– Tiens ! murmura-t-il, la pauvre morte a perdu cela. Il me restera quelque chose d’elle.

Paul Freneuse ramassa la canne, le papier et l’épingle, mit la canne sous son bras, le papier et l’épingle dans la poche de son pardessus, descendit lestement de l’omnibus et s’éloigna sans tourner la tete, de peur que le sergent de ville n’eut l’idée de le rappeler.

Maintenant, il ne tenait plus du tout a s’occuper des suites de cette triste aventure, et il se promettait bien de rester tranquille, si le commissaire ne requérait pas son témoignage.

Paul Freneuse avait du talent et une foule de qualités aimables, mais il manquait un peu de fixité dans les idées. Sa tete se montait trop facilement et se refroidissait encore plus vite. Il se lançait a tout propos dans les conjectures les plus hasardées, a peu pres comme les enfants courent apres tous les papillons qui volent devant eux ; mais il se lassait bientôt de poursuivre des chimeres, et alors il redevenait lui-meme, ne songeant plus qu’a son art, a ses travaux et aussi un peu a ses plaisirs, quoiqu’il menât une vie assez réguliere.

Ainsi, ce soir-la, il venait de passer par des émotions tres vives, et il était déja beaucoup plus calme. Il avait échafaudé tout un roman sur la mort d’une jeune fille, et ce roman s’effaçait peu a peu de son esprit.

Il lui tardait de rentrer, de revoir son atelier, et il y allait tout droit, lorsque, dans un café qui s’avance comme un cap entre la rue Pigalle et la rue Frochot, il aperçut un de ses amis, un artiste comme lui, attablé devant un verre vide et une pile de soucoupes qui marquaient le nombre des chopes absorbées par ce peintre altéré.

Cet ami était seul dans le premier compartiment du café, une sorte de cage vitrée ou l’on est aussi en vue que si l’on buvait dehors, et d’ou l’on voit parfaitement les gens qui passent. Il reconnut Freneuse, il se mit a lui faire des signes télégraphiques pour l’appeler, et Freneuse se décida a entrer, sachant bien que s’il s’avisait de passer son chemin, le camarade Binos allait courir apres lui.

Il s’appelait Binos, cet amateur de biere, artiste médiocre, mais discoureur incomparable, philosophe pratique et paresseux comme un loir, s’occupant de tout, excepté de peindre, quoiqu’il eut toujours trois ou quatre tableaux en train, au demeurant le meilleur garçon du monde, le plus serviable, le plus désintéressé et par-dessus le marché le plus amusant.

Freneuse, qui n’était jamais de son avis sur aucun point, ne pouvait se passer de lui, et le consultait volontiers pour le plaisir de l’entendre contredire a tout et s’embarquer dans des paradoxes bizarres.

– Te voila ! lui cria Binos. J’ai couru apres toi toute la soirée : d’ou viens-tu ?

– D’un quartier extravagant. J’ai dîné chez un de mes cousins qui est interne a la Pitié et qui demeure rue Lacépede, répondit Freneuse.

– Et tu descends de l’omnibus de la Halle aux vins, quand tu aurais du revenir a pied par une gelée magnifique. Tu ne seras jamais qu’un bourgeois.

– Bourgeois tant que tu voudras, mais il vient de m’arriver une histoire étrange.

– En omnibus ? Je vois ce que c’est. Tu auras perdu ta correspondance.

– Ne blague pas. C’est tres sérieux. Regarde ce qui se passe la-bas.

– Eh bien, quoi ? Le conducteur qui pérore au milieu de cinq ou six badauds assemblés devant la porte du bureau.

– Il y a une morte dans ce bureau… une jeune fille ravissante qui a voyagé avec moi… en face de moi d’abord et a côté de moi ensuite…

– Aurait-elle rendu l’âme dans tes bras ? demanda Binos, toujours gouailleur.

– A peu pres. Et personne ne s’est aperçu qu’elle expirait.

– Qu’est-ce que tu me racontes la ?

– Je te dis la vérité. C’est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire… tellement extraordinaire que tout a l’heure j’en étais presque venu a croire que cette mort n’était pas naturelle.

– Un mystere a débrouiller. C’est mon affaire. J’étais né pour etre policier, et j’en remontrerais aux plus malins agents de la Sureté. Narre-moi l’histoire, et je te donnerai mes conclusions, des que je connaîtrai les faits.

– Les faits ! mais il n’y en a pas. Tout s’est passé le plus simplement du monde. Quand je suis arrivé a la station du boulevard Saint-Germain, la jeune fille était déja dans la voiture. J’entrevoyais qu’elle était jolie, et je me suis placé en face d’elle. Une grosse femme était assise a sa droite, un monsieur a sa gauche… un monsieur, si l’on veut… il avait l’air d’un ancien tambour de la garde nationale.

– Bon ! voila déja un homme suspect.

» Suspect ou non, avant le départ de l’omnibus, il a cédé sa place a une dame qui était arrivée en retard… une vraie dame, celle-la… élégamment habillée et pas laide du tout, autant que j’ai pu en juger a travers sa voilette.

– Si elle ne l’a pas relevée, c’est qu’elle avait un motif pour se cacher. Et elle a accepté, sans hésiter, la politesse de l’individu que tu viens de me décrire ? Sais-tu ce que ça prouve ? Qu’ils se connaissaient, et que la chose était convenue d’avance entre eux. L’homme gardait la place. La femme l’a prise, et c’est elle qui a fait le coup.

– Mais il n’y a pas eu de coup, s’écria Freneuse.

– Tu crois ça, parce que tu n’as rien vu, dit Binos qui suivait son idée avec une persistance imperturbable. Je le déclare encore une fois que cet échange de place n’est pas naturel. Maintenant, j’ai une base, ça me suffit. Continue. C’était la derniere voiture, n’est-ce pas ?

– Oui. J’ai couru depuis la rue Lacépede pour ne pas la manquer.

– Raison de plus pour que l’homme ne descendît pas. S’il est resté, c’est qu’il n’avait pas envie de partir.

– Il n’est pas resté. Il est monté sur l’impériale.

– Plusieurs degrés au-dessous de zéro et une bise qui vous coupe la figure… Je suis fixé ; il s’est perché la-haut parce qu’il voulait s’assurer que sa complice exécuterait l’opération.

– Pas du tout. L’homme a mis pied a terre a l’entrée de la rue de la Tour-d’Auvergne, et la femme un peu plus loin… au coin de la rue de Laval.

– C’est-a-dire trois minutes apres. Ils n’auront pas eu de peine a se rejoindre. Je suis sur qu’en descendant l’homme s’est arreté un instant sur le marchepied pour que la femme vît qu’il partait.

– Non, mais j’ai remarqué…

– Quoi ?

– Qu’avant de quitter l’impériale, l’homme a frappé trois ou quatre coups de talon si vigoureux que, dans l’intérieur, tout le monde les a entendus.

– Parbleu ! C’était le signal.

– J’avoue que cette pensée-la m’était venue.

– Ah ! tu vois bien que tu les soupçonnais ! Seulement tu n’as pas le courage de tes opinions.

– Et toi, quand tu enfourches une idée, tu vas beaucoup trop loin. J’admets, si tu veux, que ces gens-la étaient d’accord, mais pas pour tuer une malheureuse qu’ils ne connaissaient pas.

– Qu’en sais-tu ?

– Je suis certain du moins qu’elle ne les connaissait pas, car elle ne leur a pas fait l’honneur de les regarder. Et je serais assez disposé a croire que l’homme espérait qu’a l’arrivée la dame la récompenserait de son obligeance en lui permettant de l’accompagner. En montant, elle s’était laissé serrer la main.

– De mieux en mieux. Je n’ai plus l’ombre d’un doute. Cette poignée de main signifiait : « Tue-la ».

– Mais tu es fou ! Puisque je te dis qu’il n’y a pas eu le moindre incident pendant le trajet.

– Enfin la fille qui est morte était vivante quand elle est entrée dans la voiture, n’est-ce pas ?

– Oh ! tres vivante. Elle aussi avait un voile, mais ses yeux brillaient a travers ce voile comme deux diamants noirs.

– Bon ! et en arrivant, ils étaient éteints. Quand s’est-on aperçu qu’elle avait passé de vie a trépas ?

– C’est moi qui m’en suis aperçu, au moment ou nous arrivions a la station de la place Pigalle. Elle appuyait depuis un instant sa tete sur mon épaule, et je me figurais qu’elle dormait. J’ai voulu la réveiller, et…

– Comment, sur ton épaule ! Tu étais donc assis a côté d’elle ? Je croyais que tu lui faisais vis-a-vis.

– La dame voilée qui était sa voisine de gauche la soutenait depuis le Pont Neuf, s’imaginant comme moi qu’elle dormait. Quand cette dame est descendue rue de Laval, elle m’a prié de la remplacer. Je n’étais pas fâché du tout de servir d’oreiller a une jeune et jolie personne. A sa droite, la stalle était libre. Je l’ai prise, et la dame m’a repassé un fardeau qui me semblait doux.

– Et tu n’as pas trouvé prodigieux ce sommeil que rien n’interrompait ? Paul, mon garçon, tu torches proprement un tableau de genre, mais ta naiveté passe les bornes.

– J’en conviens ; et pourtant…

– La dame savait fort bien qu’elle te confiait un cadavre, et elle ne la soutenait que pour l’empecher de tomber. Elle avait jugé a ta figure que tu ne t’apercevrais de rien, et, des qu’elle l’a pu, elle t’a laissé te débrouiller tout seul. C’est tres fort, ce qu’elle a fait la, et elle pouvait te jouer un tres mauvais tour. Comment t’en es-tu tiré a l’arrivée ?

– Ah ça, est-ce que tu prétends qu’on aurait pu m’accuser d’avoir assassiné ma voisine ?

– Hé ! hé ! on a vu des choses plus extraordinaires.

– Allons donc ! je viens de causer avec les gardiens de la paix qui ont constaté le déces. Le corps n’a pas seulement une piqure.

» Tiens ! voila les hommes du poste qui arrivent avec un brancard pour l’emporter.

» On m’a demandé mon nom, voila tout.

– On t’a demandé ton nom, et tu l’as donné !

– Sans doute. Pourquoi l’aurais-je caché ? D’ailleurs, je ne pouvais pas faire autrement.

– Ça, c’est une raison. Il est certain que, si tu avais refusé de dire qui tu étais, ce refus aurait paru louche. On t’aurait soupçonné.

– Soupçonné de quoi ? Puisque je te dis que cette jeune fille a succombé a la rupture d’un anévrisme. Tous ceux qui l’ont vue n’ont aucun doute a cet égard. Les sergents de ville, l’employé de la station, le conducteur…

– Tous gens aussi compétents les uns que les autres en matiere de déces ! Ne dis donc pas de betises. Tu sais aussi bien que moi qu’un médecin examinera le corps, et que lui seul pourra trancher la question.

» Et, quoi qu’il décide, tu peux t’attendre a etre appelé chez le commissaire.

– Eh bien, j’irai… et j’aurai soin de ne pas t’y emmener avec moi, car avec tes imaginations et tes raisonnements, tu troublerais la cervelle de l’homme le plus sensé. Ah ! tu ferais un terrible juge d’instruction ! Tu vois des crimes partout.

– J’en vois ou il y en a, mon cher. Tu viens d’assister a un bel et bon assassinat, savamment combiné et magistralement exécuté. Il y aurait de quoi défrayer de copie pendant trois mois tous les journaux de Paris.

– Tu es fou. Les journaux raconteront demain qu’une jeune fille est morte subitement dans un omnibus, et apres-demain il n’en sera plus question.

– Si le public ne s’en occupe plus, moi, je m’en occuperai.

– Tu veux faire de la police pour ton agrément ! Il ne te manquait plus que cela. C’est complet.

– Il faut bien employer ses loisirs a quelque chose, et j’ai du temps de reste.

– Et ton tableau, malheureux, ton tableau, qui devait etre pret pour l’exposition et qui est a peine commencé !

– Je m’y mettrai au printemps. L’hiver, je ne suis jamais en train. J’ai donc deux mois devant moi, et avant deux mois, j’aurai retrouvé la femme qui a fait ce mauvais coup.

– C’est-a-dire celle qui était assise a côté de cette pauvre enfant ?

– Naturellement.

– Pardon ! il y en avait deux, l’une a la droite, l’autre a la gauche de la petite.

– Celle qui est restée jusqu’a la rue de Laval, et qui t’a si adroitement repassé le cadavre.

– Fais-moi donc le plaisir de m’expliquer comment elle a pu s’y prendre pour tuer sa voisine sans que personne s’en aperçut.

– Tres volontiers… des que tu auras répondu aux questions que je vais te poser. Tu m’as dit que la jeune fille s’appuyait sur la dame voilée…

– Oui… je crois meme que la dame la tenait par la taille.

– A quel moment a-t-elle commencé a l’entourer charitablement de son bras ?

– Mais il me semble que c’est apres la descente du Pont Neuf. L’omnibus allait tres vite, et une roue a du passer sur une grosse pierre, car il y a eu un cahot tres violent. La petite a jeté un cri… oh ! un cri bien faible… Elle a porté la main a son cour, elle s’est renversée en arriere… probablement la secousse lui avait brisé un vaisseau dans la poitrine… Elle est morte sans souffrir… et presque sans faire un mouvement.

– C’est, en effet, on ne peut plus vraisemblable, dit ironiquement Binos. Et alors, apres ce léger spasme, elle a penché la tete… la bonne voisine a présenté son épaule… elle a fait de son bras une ceinture a l’enfant qui n’a plus bougé.

– Tu racontes la scene exactement comme si tu l’avais vue.

– Et toi qui l’as vue, tu as trouvé tout simple que cette jeune personne s’endormît tout a coup et ne se réveillât plus.

– Je n’y ai pas fait d’abord grande attention… on n’y voyait pas tres clair dans le fond de la voiture. Les lanternes étaient presque éteintes.

– Parbleu ! j’en étais sur. La scélérate comptait sur l’obscurité.

– Mais, encore une fois, de quel procédé a-t-elle usé pour expédier dans l’autre monde, en moins de dix secondes, une fille qui n’avait pas vingt ans et qui ne demandait qu’a vivre ? Tu ne me soutiendras pas, je suppose, qu’elle l’a poignardée ?

– Poignardée, oh ! non. Il y a des moyens plus surs et moins bruyants.

– Lesquels ?

– Mais… le poison, par exemple… avec une goutte d’acide prussique, on foudroie l’homme le plus robuste.

– Quand on la lui verse dans l’oil ou sur la langue, oui…

– Ou sur une simple écorchure de la peau… Tu hausses les épaules… tres bien ! Je n’ai pas la prétention de te convaincre ce soir. Demain, tu reconnaîtras peut-etre que j’avais raison. Je monterai a ton atelier dans l’apres-midi.

» En attendant, je te quitte. Voila les brancardiers qui emportent le corps. Je m’en vais flâner du côté du poste pour savoir un peu ce que l’on dit de cette histoire-la. Je connais le brigadier. Il me donnera des renseignements.

Et le policier par vocation se précipita hors du café en criant a son ami :

– Tu régleras mes consommations. Je n’ai que quatorze bocks.