La Voilette bleue - Fortuné Du Boisgobey - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1885

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Fortuné Du Boisgobey

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Opis ebooka La Voilette bleue - Fortuné Du Boisgobey

Du haut de l'Hôtel-Dieu, l'interne en médecine Daubrac et son ami philantrope Mériadec observent le parvis de Notre-Dame. Ils se décident a suivre par désouvrement un couple d'amants qui effectue l'ascension des tours. Sitôt arrivés sur le parvis, un attroupement attire leur attention : une jeune femme portant une voilette bleue identique a celle de la femme aperçue auparavant au bras de son amant est retrouvée sans vie au bas des tours. Qui est cette femme? S'est-elle suicidée ou bien l'a-t-on précipitée dans le vide? Et qu'est-ce que le capitaine de Saint-Briac, arreté a sa descente des tours, a a voir dans cette affaire? C'est ce que Daubrac et Mériadec, aidés de Rose Verdiere, la charmante fille du gardien des tours, et de Fabreguette, peintre farfelu et témoin oculaire du drame, vont tenter de découvrir en meme temps que M. de Malverne, juge d'instruction et intime de Saint-Briac.

Opinie o ebooku La Voilette bleue - Fortuné Du Boisgobey

Fragment ebooka La Voilette bleue - Fortuné Du Boisgobey

A Propos
I

A Propos Du Boisgobey:

Auteur français de romans policiers et de romans historiques, ses romans ont connu une grande diffusion et bon nombre d’eux ont fait l’objet de traductions.

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I

Le vieux Paris s’en va.

On a démoli l’ancien Hôtel-Dieu, mais il attristait encore, il y a dix ans, le parvis Notre-Dame, et sa façade délabrée barrait la vue de la riviere a ceux qui venaient admirer la cathédrale immortalisée par Victor Hugo ; – des provinciaux ou des étrangers, ceux-la, car les vrais Parisiens visitent peu les monuments et ne s’avisent guere d’aller flâner dans la Cité.

C’est un quartier pauvre, habité par de tout petits rentiers qui sortent rarement, et qui n’apprécient pas les beautés architecturales de l’église bâtie sous Philippe-Auguste.

En ce temps-la, pourtant, la place déserte et silencieuse s’animait le jeudi et le dimanche, les jours ou les parents des malades de l’hôpital étaient admis a les voir ; mais ces réceptions, autorisées par l’Assistance publique, contrastaient avec celles qui attirent de luxueux équipages a la porte des grands hôtels du faubourg Saint-Germain.

C’était un va-et-vient de pauvres diables qui arrivaient a pied et qui s’en allaient de meme ; cependant, ces jours-la l’aspect du parvis devenait presque gai, et le tableau valait qu’on l’observât.

Par un beau jeudi de printemps de l’an de grâce 1874, deux messieurs s’en régalaient, d’une des plus hautes fenetres du long bâtiment de l’Hôtel-Dieu.

Le plus jeune, en bras de chemise, fumait sa pipe, accoudé sur l’appui de la croisée, et il était la chez lui, car il y avait dans l’hôpital des logements réservés aux internes, et il en occupait un depuis six mois qu’il avait été reçu a l’internat, apres un tres-brillant examen.

C’était un garçon de bonne mine, et sa tenue débraillée ne l’empechait pas d’avoir ce que l’on appelle l’air distingué. Il avait de grands yeux noirs et ce teint pâle qui plaît tant aux femmes romanesques.

L’autre, qui se tenait debout pres de lui et qui ne fumait pas, était un homme d’une quarantaine d’années, grand, maigre et sec, porteur d’une figure osseuse et longue, coupée en deux par une formidable paire de moustaches hérissées, des moustaches a la Victor-Emmanuel ; serré avec cela dans une redingote noire, taillée militairement, et coiffé d’un chapeau a larges bords, évasé par le haut.

N’eut été sa physionomie loyale et franche, on aurait pu le prendre pour un de ces agents bonapartistes d’autrefois, un Ratapoil, comme on disait entre la révolution de 1848 et le coup d’État de 1851.

Mais il ressemblait surtout a don Quichotte, et il fallait qu’il eut la bravoure et le caractere aventureux du héros de Cervantes, car ses amis l’appelaient familierement don Mériadec, alors qu’il se nommait, de ses vrais noms, Médéric-Yves-Conan de Mériadec.

Il était Breton bretonnant, et quelque peu baron, mais baron sans terres, et il ne tenait pas du tout a son titre.

L’interne, Albert Daubrac, natif d’Agen, était, comme tous les Gascons, avisé, ambitieux, et médiocrement porté a la reverie.

Mais l’amitié naît des contrastes, et, en dépit de la différence d’âge, ces deux hommes se tutoyaient.

– Tiens, dit tout a coup l’interne, voici l’Ange du bourdon qui traverse la place. D’ou vient-elle avec son petit panier ? Ah ! j’y suis… du marché aux fleurs. Elle rapporte des bottes de giroflées.

– Cette jeune fille qui se dirige vers l’église ? demanda Mériadec.

– Oui, celle qui a un tartan écossais sur les épaules et un fichu sur ses cheveux blond cendré. En as-tu vu d’aussi jolies dans ton pays de Bretagne ? Ça ne pousse pas dans les landes, ces beaux brins de filles-la ; ça pousse a Paris, dans les loges de portier.

Mériadec tira de son étui une grosse lorgnette qu’il portait en bandouliere, a la façon des Anglais en voyage, la braqua sur la personne que lui désignait Daubrac, et dit avec conviction :

– Elle est ravissante. Elle a l’air d’une madone. Pourquoi l’appelles-tu l’Ange du bourdon ?

– Parce que son pere est sonneur de cloches a Notre-Dame et gardien des tours. Dans le quartier on l’appelle aussi la fée du parvis. J’aime mieux le surnom que je lui ai donné. C’est moins poétique, mais c’est plus drôle.

– Est-ce que tu es son préféré ?

– Elle n’a pas de préféré. Elle est sage, mon cher. A dix-neuf ans, avec une tete comme la sienne, c’est méritoire, hein ?

– D’autant plus méritoire que sans doute elle n’est pas riche.

– Elle n’a que ce qu’elle gagne en faisant des fleurs artificielles. Le papa Verdiere est un ancien troupier, qui boit consciencieusement ses appointements et qui ne donne pas a sa fille Rose un sou pour s’habiller. Je crois meme qu’elle subvient un peu aux besoins du ménage.

– Elle demeure donc avec lui ?

– Parfaitement. Dans la tour du nord, a je ne sais combien de marches au-dessus du pavé. Elle habite une boîte en pierres ou je ne passerais pas vingt-quatre heures sans attraper le spleen, et elle chante toute la journée… elle est gaie comme un pinson. En ce moment elle rentre au logis.

En effet, la jeune fille venait de disparaître dans la rue du Cloître-Notre-Dame.

– C’est dommage, murmura don Mériadec. J’étais ravi de la regarder.

– Parions, s’écria Daubrac, que tu reves déja de la protéger contre les gens qui se permettraient de s’attaquer a sa vertu. Mais elle n’a pas besoin de toi. Elle se protege tres-bien toute seule. Comprime donc tes instincts de chevalier errant et conviens que de la fenetre de ma chambre on a parfois des visions agréables.

– On s’amuse assurément mieux qu’a la mienne qui donne sur la rue Cassette, ou il ne passe jamais personne.

– Aussi pourquoi es-tu allé te loger la ? Ici, le spectacle change a chaque instant. Tiens ! vois-tu ce couple qui passe devant le portail de l’église. Deux amoureux, j’en suis sur, et pas des amoureux pour le bon motif. La femme porte une voilette épaisse comme un masque et se serre peureusement contre son cavalier qui baisse le nez pour qu’on ne voie pas son visage. Ces tourtereaux sont en train de chercher une place sure pour tromper un mari. Et tous les deux sont certainement du meilleur monde. L’homme est d’une élégance parfaite, et la toilette de la dame vient de chez la bonne faiseuse.

– C’est possible, mais ils m’intéressent beaucoup moins que cette blonde enfant.

– Moi, ça me divertit toujours d’observer les allures des amants qui se cachent. Ceux-ci, évidemment, en sont réduits a se donner des rendez-vous dans des quartiers perdus.

» Ah ! ils tournent par la rue du Cloître… comme Rose Verdiere. Ils vont peut-etre faire l’ascension des tours.

– Voila, par exemple, une idée ridicule.

– Pas si ridicule. La-haut, on doit etre a merveille pour se dire des douceurs. On a le ciel pour plafond et pas d’autres témoins que les hirondelles. C’est meme une idée a creuser et je compte la mettre en pratique la premiere fois que j’aurai une bonne fortune dans le grand monde.

Mériadec leva vers le faîte de la tour les deux tubes de sa jumelle et dit :

– En ce moment, on ne voit pas de tete dépasser la balustrade qui couronne la tour ou sont les cloches.

– La seule sur laquelle on permet de monter, interrompit l’interne. Je gage que nos amoureux y vont. Ce serait gai de les y suivre.

– Je ne tiens pas a troubler leur tete-a-tete.

– Nous verrions, en passant, la fée du parvis. Le logement qu’elle habite donne sur l’escalier de la tour. Cet escalier est fermé par une grille a laquelle sonnent les visiteurs, et, assez souvent, c’est elle qui vient ouvrir, car le vieux Verdiere n’aime pas a se déranger.

– Je serais charmé de voir de pres l’Ange du bourdon, dit Mériadec ; mais grimper la-haut !…

– Avec tes longues jambes, ce n’est rien… et, d’ailleurs, nous ne serons pas forcés de monter jusqu’a la calotte de plomb qui sert de chapeau a la tour du sud. Nous nous arreterons a la galerie qui traverse la façade, et nous y attendrons la femme voilée. Je tiens a la regarder sous le nez.

– Rien ne prouve que nous la rencontrerons. Elle et son cavalier ont bien pu continuer leur promenade sentimentale a travers les rues de la Cité.

– Eh bien ! nous en serons quittes pour une ascension qui nous donnera de l’appétit. Le ciel est sans nuages, l’air est doux ; nous verrons Paris a vol d’oiseau, et avec ta bonne lorgnette, tu reconnaîtras ta maison de la rue Cassette. Je ne prends qu’a trois heures le service dans ma salle de chirurgie. J’ai donc tout le temps de me dégourdir les jambes.

– Et moi, je n’ai rien a faire.

– Alors viens avec moi. Tu trouveras peut-etre l’occasion de te montrer chevaleresque… une femme persécutée a défendre… un enfant abandonné a recueillir.

– Cet espoir me décide, dit en riant Mériadec.

– Allons donc ! je savais bien que tu y viendrais, murmura Daubrac.

Les deux amis quitterent la fenetre. L’interne endossa une jaquette fort bien coupée, se coiffa d’un chapeau bas qui allait parfaitement a l’air de son visage, et poussa don Mériadec dans l’escalier.

Ils descendirent quatre-vingts marches, et, apres avoir traversé le péristyle de l’hôpital encombré de visiteurs, ils déboucherent sur la place.

– La ! j’en étais sur ! s’écria Daubrac, en levant les yeux vers la façade. Ils sont déja sur la galerie du milieu. La femme a levé sa voilette, qui flotte au vent. Braque ton télescope, cher ami, et dis-moi si elle est jolie.

Don Mériadec tira sa lorgnette de son étui, mais, avant qu’il put s’en servir, la femme qui s’était accoudée un instant sur la balustrade avait déja disparu avec le monsieur qui l’escortait.

– Éclipse totale ! Rengaine ton instrument et tâchons de rattraper le temps perdu. L’escalier des tours est a l’entrée de la rue du Cloître. Allons-y, au pas accéléré.

– Laisse-moi contempler un peu cette merveilleuse façade, dit Mériadec, qui n’était jamais pressé.

– Tu l’as assez contemplée de ma fenetre.

– Je ne me lasse pas de l’admirer. Il y a surtout la rosace du milieu. Le soleil l’éclaire en ce moment, et les vitraux flamboient comme un incendie.

– Que le diable t’emporte avec tes admirations ! J’aime mieux voir une jolie figure qu’une rosace.

– Oh ! toi, tu ne comprends pas la poésie… Mais tu m’accorderas bien cinq minutes pour graver dans ma mémoire ce magnifique tableau. Quel dommage que je ne sois pas peintre !

– Malheureusement, tu n’es que fou. A-t-on jamais vu s’enflammer de la sorte pour un monument ! C’est la manie admirative. Il faut soigner ça, mon garçon, sans quoi tu finiras a l’asile Sainte-Anne… En attendant que je t’y donne des douches, je vais te lâcher, pour peu que tu continues a bayer aux corneilles de la cathédrale. Je ne veux pas manquer mon inconnue au voile bleu.

Tout en parlant, Daubrac avait pris son ami par le bras, et il essayait de l’entraîner. Rien n’y fit. Mériadec était enteté comme une mule, et il fallut attendre qu’il eut fini de s’extasier.

– Tu ne la manqueras pas, dit-il ; je l’aperçois maintenant sur le faîte de la tour.

– C’est, ma foi, vrai ! s’écria Daubrac ; elle n’a pas mis longtemps a y monter, et je commence a soupçonner qu’elle est Anglaise… Il n’y a que les Anglaises pour enjamber les marches quatre a quatre… Ah ! on ne la voit plus… elle est a regarder un autre aspect du panorama, a moins qu’elle et son doux ami ne se soient assis au centre de la plate-forme pour se dire des choses tendres… nous ne les dérangerons pas, mais, lorsqu’ils descendront, ils passeront forcément tout pres de nous, car le chemin n’est pas large… et j’espere pour toi que c’est la petite fée du parvis qui va nous ouvrir la grille de l’escalier tournant.

Cette fois, don Mériadec ne se fit plus prier pour suivre son jeune camarade qui se dirigeait vers la rue du Cloître.

Ils n’avaient pas fait dix pas, qu’ils entendirent des cris et qu’ils virent courir les visiteurs qui sortaient de l’Hôtel-Dieu. Cette foule se précipitait du côté de Notre-Dame, et bientôt un gros rassemblement se forma entre le pied de la tour du sud et la Seine.

Quand le peuple s’assemble ainsi

C’est toujours sur quelque ruine.

murmura Mériadec, qui savait par cour beaucoup de vers de Musset.

– Un accident ! dit l’interne. Ça rentre dans ma spécialité.

– Quelqu’un qui se sera jeté du haut de la tour…

– Ça m’en a tout l’air… Pourvu que ce ne soit pas la femme a la voilette bleue !

– Oh ! quelle idée ! s’écria Mériadec ; une femme qui va se suicider n’emmene pas son amant avec elle.

– Allons toujours voir, dit philosophiquement Daubrac. La personne qui vient d’exécuter ce saut périlleux n’a plus besoin de mes soins ; mais c’est mon métier de constater les déces.

En arrivant pres de l’attroupement, les deux amis surent tout de suite a quoi s’en tenir sur l’événement, car les curieux le commentaient a haute voix.

On entendait des propos comme ceux-ci :

– Elle est encore jeune et elle devait etre jolie avant de s’écraser la figure sur le pavé.

– Ce n’est toujours pas la misere qui l’a poussée a se tuer, car elle est rudement bien mise.

– Et elle a une chaîne de montre, des pendants d’oreilles en diamants, un bracelet en or…

– A moins que tout ça ne soit en toc.

Daubrac cria qu’il était médecin ; on s’écarta pour lui faire place, et Mériadec passa avec lui.

Le cercle s’était formé autour d’un cadavre, et ce cadavre était celui d’une femme.

Elle était tombée sur la tete ; le crâne s’était brisé en éclats comme un simple pot de fleurs, et le visage, broyé par la violence du choc, était absolument méconnaissable.

Personne n’osait toucher a ce corps ensanglanté. L’interne mit un genou en terre pour l’examiner de pres et se releva presque aussitôt en disant aux badauds :

– Vous voyez bien qu’elle est morte sur le coup. Allez donc chercher un brancard a l’Hôtel-Dieu et envoyez ici des gardiens de la paix.

Quelques hommes de bonne volonté se détacherent du groupe, et l’interne dit a l’oreille de son ami :

– Ma parole ! je crois que c’est elle.

– La femme qui a traversé le parvis au bras d’un monsieur et que nous avons cru apercevoir la-haut ? demanda Mériadec.

– Eh ! oui, pardieu ! c’est le meme costume. Le manteau, le chapeau a la mode… tout y est… excepté la voilette bleue, qui s’est sans doute détachée pendant la chute.

– Mais… le monsieur qui l’accompagnait ? objecta Mériadec.

– Ils auront eu une scene violente sur la plate-forme… Il lui aura peut-etre signifié qu’il allait rompre avec elle, et, dans un acces de désespoir, elle aura sauté par-dessus le parapet. C’est vite fait, ces sauts-la, et l’amant n’aura pas eu le temps de la retenir. S’il n’est pas encore ici, c’est que le chemin est long par l’escalier… la malheureuse a pris le plus court… mais, d’ici a quelques minutes, nous allons voir accourir l’homme tout éploré… et nous assisterons a une scene de désespoir.

– Je n’y tiens pas, grommela Mériadec. C’est bien assez du vilain spectacle que nous avons sous les yeux en ce moment.

– Tu vas en etre délivré. J’aperçois les sergents de ville, et le brancard ne tardera guere… nous sommes a deux pas de l’Hôtel-Dieu… j’escorterai le corps, je le ferai déposer a la salle des morts, je reviendrai te rejoindre, et alors, si le cour t’en dit, nous irons annoncer l’événement a Rose Verdiere. Elle n’a pas pu voir la chute, mais elle a peut-etre ouvert la grille au couple que nous avons remarqué au moment ou il passait sur le parvis. Nous avons donc un excellent prétexte pour faire connaissance avec l’Ange du bourdon.

Deux gardiens de la paix et un brigadier qui se trouvaient de service dans ces parages arrivaient sans trop se presser, et deux infirmiers, attelés a un lit portatif, sortaient de l’hôpital.

– Tu avais deviné, dit Mériadec. Voici l’amant qui accourt a toutes jambes.

– Ce garçon qui gesticule la-bas ? Jamais de la vie ! D’abord l’amant ne peut pas venir de ce côté, et puis l’amant a un chapeau haute forme, et l’individu que tu signales est coiffé d’un béret rouge. C’est tout simplement un curieux qui va se meler aux autres badauds.

L’homme qui débouchait du pont jeté sur le petit bras de la Seine avait tout l’air d’apporter une nouvelle, car il agitait ses bras en l’air, et il criait des paroles qui n’arrivaient pas jusqu’aux deux amis.

Il atteignit le rassemblement au meme moment que les sergents de ville et les brancardiers. Il se poussa au premier rang, en bousculant tout le monde, et s’adressant au brigadier :

– Qu’est-ce que vous faites ici ? dit-il d’une voix essoufflée. La femme est morte ; vous ne la ressusciterez pas, et si vous restez a la regarder, l’assassin va se sauver.

– Comment, l’assassin ? s’écrierent en chour Mériadec et Daubrac.

– Eh ! oui, le scélérat qui l’a jetée du haut de la tour.

– Qu’est-ce que vous me chantez la, vous ? dit le brigadier.

– Je vous dis que j’ai vu le coup. Je pechais a la ligne sur la berge, de l’autre côté de la riviere, et, comme ça ne mordait pas, je m’amusais a regarder Notre-Dame… j’avais le nez en l’air et je distinguais tres-bien sur la plate-forme un homme et une femme… tout a coup, l’homme s’est baissé, il a pris la femme par les jambes, il l’a soulevée et lui a fait faire la culbute.

– Mâtin ! vous avez de bons yeux, grommela le brigadier.

– Excellents ; et, si vous ne voulez pas me croire, venez avec moi… il n’a pas eu le temps de descendre… nous le rencontrerons dans l’escalier des tours.

– Monsieur a raison, appuya Daubrac. Quand meme il n’y aurait eu qu’un suicide, il importe d’interroger celui qui y a assisté.

– Si vous refusez de venir, reprit l’homme au béret rouge, j’irai sans vous et je l’empoignerai a moi tout seul.

– Melez-vous de ce qui vous regarde. Je sais ce que j’ai a faire, et je ne sais pas qui vous etes.

– Jean Fabreguette, artiste peintre, domicilié rue de la Huchette, au numéro 19.

– Et moi, ajouta Daubrac, je suis interne a l’Hôtel-Dieu. Mon ami, que voici, est le baron de Mériadec, et nous reconnaîtrons parfaitement l’homme, car nous l’avons vu traverser la place avec cette femme au bras.

Le brigadier hésitait encore, mais il comprit que les gens assemblés autour du cadavre allaient se porter en masse vers l’entrée des tours, et il jugea qu’il valait mieux prendre la direction du mouvement.

– Faites enlever le corps et venez avec moi, dit-il a ses agents.

Les infirmiers placerent la morte sur le brancard et se mirent en devoir de la porter a l’Hôtel-Dieu. Sur quoi, les badauds se disperserent : les uns suivirent le brancard ; les autres firent escorte au brigadier, qui marchait entre Mériadec et Daubrac.

Fabreguette précédait le cortége.

La foule aurait certainement envahi la tour, si le brigadier n’eut mis de planton a l’entrée ses deux subordonnés, apres leur avoir donné la consigne de ne laisser passer que les deux amis et le peintre, qui s’engagerent apres lui dans l’escalier en colimaçon, ou deux personnes n’auraient pas pu passer de front.

Ils arriverent bientôt devant une grille pres de laquelle s’ouvrait dans l’épaisseur du mur un corridor tres-court qui aboutissait au logement du gardien.

Le brigadier sonna, et mademoiselle Rose parut sur le seuil.

– Ces messieurs désirent visiter les tours ? demanda-t-elle d’une voix douce, une voix qui alla droit au cour de Mériadec.

– Il ne s’agit pas de cela, répliqua rudement le brigadier. Il faut que je parle a votre pere.

– Mon pere ? Il est malade.

– Allons donc ! je la connais, celle-la. Il aura bu un coup de trop. Ça n’y fait rien. Je veux le voir. Ouvrez !

La jeune fille obéit, et le brigadier entra chez le pere Verdiere. Les autres se contenterent de franchir la grille, et Daubrac dit en souriant :

– Ça va bien, mademoiselle ?

Rose, qui le rencontrait souvent sur le parvis, le reconnut, et répondit, en rougissant un peu :

– Tres-bien, monsieur, je vous remercie. Expliquez-moi donc…

– Ce que nous venons faire dans votre tour ? C’est bien simple : nous cherchons un monsieur qui est passé par ici avec une dame, il y a vingt minutes.

– Je venais de rentrer quand ils sont arrivés. J’étais allée reporter de l’ouvrage.

– Alors, vous les avez vus ?

– A peine. Mon pere, qui est tres-souffrant, avait laissé la grille ouverte, afin de n’avoir pas a se déranger… et je viens seulement de la refermer. Ça fait que ce monsieur et cette dame ont passé sans s’arreter. Ils payeront en descendant.

– Vous croyez donc qu’ils sont encore la-haut ?

– Certainement.

– Vous vous trompez, mademoiselle. La dame n’y est plus. Elle s’est jetée en bas de la tour des cloches… ou bien on l’a jetée.

– Ah ! mon Dieu !

– Comprenez-vous maintenant pourquoi on cherche le monsieur ?

Avant que Rose, toute pâle d’émotion, eut le temps de répondre, le brigadier reparut sur le seuil du corridor en maugréant contre le gardien.

– J’en étais sur, disait-il entre ses dents ; il est ivre-mort, l’animal ! En voila un qui vole son traitement ! On le paye pour surveiller les tours, et, quand sa fille n’y est pas, on y entre comme dans un moulin et l’on en sort de meme. Tant pis pour lui ! Je mettrai ça sur mon rapport.

– Oh ! monsieur, je vous en prie…

– Silence ! dit a demi-voix Daubrac. On descend.

Tout le monde se tut, et l’on entendit distinctement un bruit de pas dans le haut de l’escalier, le pas d’un homme finement chaussé et tres-pressé de s’en aller.

Le brigadier prit Rose par le bras, la poussa dans le logement du gardien, fit signe a ces messieurs de se serrer pour barrer le passage, et se planta tout seul sur une marche en avant de la grille. Un instant apres, l’individu qui descendait se montra et s’arreta court en l’apercevant.

Daubrac et Mériadec le reconnurent immédiatement.

C’était bien le cavalier de la dame au voile bleu. Il avait une belle tete, une tournure élégante, l’air et la tenue d’un homme du meilleur monde. Il paraissait contrarié de trouver l’escalier obstrué, mais il attendait patiemment que le groupe se rangeât pour le laisser passer.

Il changea d’attitude, lorsque le brigadier lui cria d’avancer.

– Est-ce a moi que vous en avez ? demanda-t-il en se redressant fierement.

– Oui, a vous. J’ai deux mots a vous dire. Entrez avec moi chez le gardien.

– Vous me prenez pour un autre, sans doute. Je consens a vous suivre et a vous entendre, mais finissons-en, je vous prie.

Le brigadier lui montra l’entrée du corridor et le fit passer devant. Le pere Verdiere, étendu sur son lit, dormait du lourd sommeil des ivrognes. Sa fille se tenait debout a son chevet. Mériadec, Daubrac et l’artiste entrerent apres le brigadier, qui commença ainsi :

– C’est bien vous qui etes monté avec une femme ?

L’inconnu pâlit et répliqua sechement :

– Que vous importe ?

– Ces messieurs vous ont vu traverser le parvis, bras dessus bras dessous… Mademoiselle vous a vu passer dans l’escalier ; devant la porte du logement ou nous sommes en ce moment.

– Et quand ce serait vrai ?

– Alors, vous avouez ?

– Quoi ? et de quel droit m’interrogez-vous ?

– Je vous demande ce que cette femme est devenue.

– Elle est partie.

– Seule ?

– Oui ; si vous ne me croyez pas, allez voir la-haut.

– Oh ! ce n’est pas la peine. Je sais ou elle est, et je vais vous y conduire. Nous verrons si vous la reconnaîtrez.

Ces derniers mots troublerent visiblement l’inconnu.

– Il me semble que vous vous moquez de moi, dit-il d’une voix moins assurée. Je vous somme de vous expliquer nettement. Que me voulez-vous ?

– Vous le saurez tout a l’heure. Marchez devant moi, conclut le brigadier, en montrant l’escalier au monsieur, qui répondit :

– Soit ! je cede a la force. Mais je vous déclare que vous payerez cher l’abus que vous faites de votre autorité. Ou prétendez-vous me mener ?

– Tout pres d’ici. A l’Hôtel-Dieu.

– A l’Hôtel-Dieu ! s’écria l’inconnu. Est-ce qu’il est arrivé un accident a…

– A cette dame ? ricana le brigadier. Mais oui. Ça vous étonne ?

– Un accident grave ?

– Farceur ! vous savez bien a quoi vous en tenir.

– Je le sais si peu que je vous prie de me conduire vite aupres d’elle.

– Vous etes si pressé que ça ? Soyez tranquille, ce ne sera pas long. Descendez, vous autres, et dites a mes hommes de faire ranger le monde, ajouta le brigadier en s’adressant aux trois compagnons qui l’avaient amené la.

Et a Rose Verdiere :

– Quant a vous, si votre pere est dégommé de sa place, ça lui apprendra a laisser ouverte la grille de l’escalier.

Il avait eu quelque peine a croire au crime dénoncé par l’homme au béret rouge, cet excellent brigadier, mais il était lancé maintenant, et il ne doutait plus d’avoir mis la main sur un assassin. Il espérait meme que cette capture lui vaudrait de l’avancement.

Mériadec et Daubrac ne savaient trop que penser, mais Fabreguette triomphait.

– Hein ! disait-il, j’ai eu du nez de m’en meler. Sans moi, ce vieux brisquard de brigadier serait encore a verbaliser aupres du cadavre, et l’assassin aurait filé, tandis que, grâce a moi, nous le tenons.

– En etes-vous bien sur ? grommela Daubrac. Ce monsieur n’a pas du tout la mine d’un scélérat.

– Pourquoi ? Parce qu’il est habillé a la derniere mode ? Ça ne prouve rien.

– Et il ne paraît pas tres-effrayé, appuya Mériadec.

– Il paye d’audace ; mais nous verrons la tete qu’il fera tout a l’heure quand on le mettra face a face avec sa victime.

– Vous croyez donc qu’on vous laissera assister a la confrontation ?

– Parbleu ! je suis le seul témoin oculaire. Ma présence est indispensable, dit le peintre en se rengorgeant.

En échangeant a demi-voix ces propos et quelques autres, ils arriverent a la sortie, et Fabreguette se chargea de transmettre aux deux sergents de ville de planton les ordres de leur supérieur.

Il en était venu d’autres, car la nouvelle de ce tragique événement s’était répandue dans la Cité avec la rapidité de l’éclair, et le commissaire de police du quartier venait d’etre averti par des gens zélés, comme il s’en trouve toujours dans ces occasions-la.

Mais l’attroupement avait grossi, et les agents eurent quelque peine a contenir la foule pendant le court trajet de la rue du Cloître a l’hôpital.

Ils entourerent l’homme arreté qui marchait la tete haute a côté du brigadier. Le dénonciateur et les deux amis emboîtaient le pas, et, en dépit des poussées, le cortége atteignit sans etre entamé le perron de l’Hôtel-Dieu.

Le commissaire, ceint de son écharpe, attendait sous le péristyle. Il commanda aux gardiens de la paix de barrer le passage aux curieux, apres avoir laissé monter les quatre intéressés, et il entra en conférence avec le brigadier qui le mit au courant de l’affaire.

Pendant ce colloque, Mériadec et Daubrac eurent le temps d’examiner l’accusé mieux qu’ils n’avaient pu le faire dans un escalier mal éclairé.

Il paraissait avoir trente-cinq ans ; il était tres-brun, tres-vigoureusement taillé ; il portait de longues moustaches et des favoris coupés militairement au niveau de l’oreille.

– Il a l’air d’un officier en bourgeois, dit tout bas Daubrac.

A ce moment, le commissaire, ayant fini d’écouter le rapport de son subordonné, passa dans une salle attenante au péristyle, apres avoir donné l’ordre d’y amener ces messieurs.

Quand ils y pénétrerent, conduits par le brigadier, ils trouverent le magistrat assis devant une table et l’homme arreté prit la parole, sans attendre qu’on l’interrogeât.

– Monsieur, dit-il, avec une violence contenue, je compte que vous allez mettre fin a une odieuse et absurde persécution. Vos agents m’ont traîné ici comme un malfaiteur, et je n’ai pu obtenir de leur chef aucune explication. Veuillez me dire enfin de quoi l’on m’accuse.

– Je vais vous l’apprendre, si tant est que vous l’ignoriez, dit séverement le commissaire, mais je vous invite d’abord a répondre aux questions que je vais vous poser.

– Je les prévois, ces questions. Vous allez me demander, comme l’a déja fait ce brigadier, si je suis entré avec une femme dans l’escalier des tours. Eh bien ! je ne le nie pas.

– Cela vous serait difficile. Plusieurs témoins vous ont vu. Qu’alliez-vous faire la ?

– Ce qu’y vont faire tous les jours beaucoup d’autres visiteurs : admirer le panorama de Paris.

– Alors, vous etes monté jusqu’a la plate-forme qui surmonte la tour du sud ?

– Non, monsieur. L’ascension eut été trop rude pour la personne que j’accompagnais. Nous nous sommes arretés a la galerie qui s’étend sur toute la façade de l’église, a la base des deux tours.

– Vous y avez stationné longtemps ?

– Fort peu de temps, au contraire. Un quart d’heure tout au plus. Il faisait un vent tres-désagréable, et cette dame n’a pas pu y tenir. Elle s’est décidée a descendre.

– Je comprends cela ; mais ce que je ne comprends pas, c’est que vous n’ayez pas fait comme elle. Pourquoi etes-vous resté sur cette galerie ou l’on était si mal ?

L’inconnu fit attendre sa réponse et finit par dire, en hésitant comme un homme qui n’a rien trouvé de mieux :

– Le vent ne me genait pas.

La raison était si mauvaise que les deux amis échangerent un coup d’oil qui signifiait : Il patauge, il va s’enferrer.

– Comment ! s’écria le commissaire, vous promenez une dame, vous montez avec elle sur cette galerie… elle s’y trouve incommodée, elle veut quitter la place, et vous la laissez partir seule !… vous la plantez la, en un mot. Convenez que c’est inadmissible de la part d’un homme qui appartient comme vous aux classes élevées de la société.

– C’est cependant ainsi ; elle avait des raisons pour s’en aller sans moi.

– Quelles raisons ?

– Je ne les connais pas.

– Ainsi, elle vous a quitté comme cela, brusquement et sans vous dire pourquoi ! C’est étonnant !

– Treve de railleries, monsieur ! Je ne suis pas tenu de répondre a des questions dont je n’aperçois pas le but.

– Vous pouvez du moins me dire si cette femme était la vôtre ?

– Je ne suis pas marié.

– Alors, vous étiez avec votre maîtresse ?

– Croyez cela si vous voulez.

– Et cette maîtresse, vous craignez de la compromettre en vous expliquant davantage. Vous refusez, bien entendu, de la nommer ?

– Absolument.

– Elle est sans doute mariée, elle, et, en vous taisant sur son compte, vous agissez en galant homme. C’est tres-bien. Seulement je vous avertis que votre discrétion ne m’empechera pas de savoir qui elle est.

L’inconnu tressaillit. Le commissaire avait touché le point faible, et il reprit d’un ton presque bienveillant :

– Je le saurai avant la fin de la journée. Vous feriez donc mieux de me dire son nom… de me le dire a moi seul… Si vraiment vous n’etes pas coupable, je pourrais vous garder le secret… tandis que, si vous persistez a vous taire…

– Coupable de quoi ? Voila dix fois que je le demande a votre agent et a vous. J’ai bien le droit de le savoir, avant de vous répondre. Encore une fois, de quoi m’accuse-t-on ?

– D’avoir assassiné cette femme.

– En vérité, c’est trop bete. Je ne puis pas admettre que vous plaisantiez dans l’exercice de vos fonctions de magistrat. J’aime mieux croire que je suis victime d’une méprise, et je n’ai pas besoin de me justifier. J’attendrai que l’erreur soit reconnue.

– Alors, décidément, vous refusez de me fournir aucune explication ?

– Plus que jamais.

Le commissaire se leva, et fit signe au brigadier, qui alla, au fond de la salle, ouvrir une petite porte.

– Entrez la, dit-il, en la montrant a l’homme arreté.

Puis, s’adressant aux trois témoins :

– Veuillez me suivre, messieurs.

L’inconnu marcha vers la porte, sans donner la moindre marque d’émotion, passa le premier dans une salle ou il n’y avait que les quatre murs et, au milieu, une grande table sur laquelle gisait un corps recouvert d’une toile cirée.

– Tres-bien, dit-il froidement. Vous allez me mettre en présence d’un cadavre. Vous auriez pu, monsieur, vous dispenser de cette mise en scene, car elle ne m’effraye pas.

Sur un geste du commissaire, le brigadier enleva la toile, et la femme apparut, couchée sur le dos.

L’inconnu pâlit et recula d’horreur, mais il maîtrisa vite ce mouvement instinctif. Il se précipita vers la morte, regarda de pres ses traits défigurés et dit, en se parlant a lui-meme :

– Je ne la connais pas… J’ai cru un instant que c’était elle. Je me trompais, Dieu merci !

Il y eut un silence. Le commissaire, qui avait manqué son effet, se mordait les levres ; les deux amis ne savaient que penser du sang-froid de l’accusé, et Fabreguette lui-meme se prenait a douter d’avoir mis la main sur le meurtrier.

– Je comprends maintenant, reprit l’inconnu. Vous me soupçonnez d’avoir jeté cette malheureuse du haut de la tour. Je ne sais si elle s’est suicidée ou si quelqu’un l’a poussée, mais je suis certain de ne l’avoir jamais vue.

Au lieu de contester cette affirmation, le commissaire se mit a interroger les témoins, apres avoir pris leurs noms et leurs adresses.

Daubrac et Mériadec déclarerent qu’ils reconnaissaient l’accusé pour l’avoir vu passer sur le parvis avec une femme au bras, mais ils n’étaient pas surs que le cadavre fut celui de cette femme.

Fabreguette répéta qu’il avait vu, de la berge ou il pechait a la ligne, la scene de la plate-forme : un homme enlevant par les jambes une femme qui se débattait et la lançant dans le vide. Mais il avait vu de trop loin pour distinguer les figures. Il ne pouvait donc pas jurer que l’auteur du crime fut le monsieur arreté dans l’escalier tournant.

Ces dépositions ne concluaient pas contre l’inconnu, qui les écouta avec une satisfaction tres-visible. Mais le commissaire ne se tint pas pour battu.

– Vous avez entendu, dit-il ; ces messieurs ne veulent pas prendre sur eux d’affirmer que c’est vous, mais j’arriverai sans peine a établir l’identité de cette femme. Alors meme qu’on ne trouverait sur elle ni carte de visite, ni papiers, elle sera certainement reconnue a la Morgue, ou je vais l’envoyer. Je ne vous demande plus son nom, puisque vous prétendez ne pas la connaître, mais rien ne vous empeche, je suppose, de me dire le vôtre.

» Comment vous appelez-vous ? ou demeurez-vous ? quelle est votre profession ?

– Je ne veux répondre ni a ces questions, ni a aucune autre, répliqua résolument l’inconnu.

– Soit ! le juge d’instruction saura bien découvrir qui vous etes.

– Je le lui dirai peut-etre… A vous, je ne dirai rien… surtout ici, devant les gens qui m’ont fait arreter.

– Il ne me reste donc plus qu’a vous envoyer au Dépôt. Je vais vous y conduire moi-meme. Brigadier, faites avancer un fiacre… Vous veillerez ensuite a ce que le corps de cette femme soit porté immédiatement a la Morgue. Vous, messieurs, vous pouvez vous retirer, mais vous voudrez bien vous tenir a la disposition du magistrat qui instruira cette affaire… Vous serez probablement appelés demain au Palais.

Cette invitation que leur adressait le commissaire équivalait a un ordre, et les trois témoins sortirent immédiatement de la salle ou gisait la morte.

Ils n’étaient pas fâchés du reste de s’en aller, quand ce n’eut été que pour échanger leurs impressions sur les scenes auxquelles ils venaient d’assister.

Ils s’arreterent sous le péristyle de l’Hôtel-Dieu pour en conférer, et il se trouva que tous trois différaient d’opinion sur l’étrange affaire ou ils avaient joué un rôle important.

Fabreguette, qui l’avait suscitée, persistait a soutenir que l’homme arreté était l’assassin ; Daubrac ne se prononçait pas, et Mériadec penchait a croire que ce monsieur était victime d’une erreur.

L’interne mit fin au colloque en déclarant que l’heure de la visite du soir avait sonné, et s’en alla prendre son service a la salle de chirurgie.

Mériadec resta seul avec ce singulier artiste qui passait son temps a pecher dans la Seine, au lieu de peindre dans son atelier, et ils descendirent ensemble sur la place encore pleine de curieux.

Fabreguette paraissait tres-disposé a faire plus ample connaissance, mais Mériadec n’y tenait pas beaucoup. Il en voulait un peu a ce garçon de l’avoir embarqué dans une aventure ou il craignait d’avoir fait fausse route des le début, et il se souciait médiocrement de prolonger l’entretien.

Il s’aperçut bientôt qu’on ne se débarrassait pas facilement de l’homme au béret rouge, et il lui fallut écouter une foule de propos saugrenus, sans compter l’histoire du personnage, qui était un vrai boheme, vivant au jour le jour, insouciant et gai comme un moineau franc ; un gamin de vingt-cinq ans, pas méchant et plein de bonnes intentions, mais pas sérieux du tout.

Ce Fabreguette en dit tant qu’il finit par intéresser Mériadec, qui l’invita a le venir voir chez lui, rue Cassette.

Ils étaient destinés a se rencontrer ailleurs, puisqu’ils devaient etre tous les deux cités comme témoins, et l’excellent baron pensait qu’il pourrait aider ce pauvre diable d’artiste incompris a se tirer de la gene ou il végétait. Il n’en fallait pas plus pour qu’il lui ouvrît sa porte.

On se quitta bons amis. Fabreguette, sans se préoccuper autrement des suites de l’arrestation d’un inconnu, s’en alla chercher sa canne a peche qu’il avait oubliée sur la berge, et laissa Mériadec a ses réflexions.

Elles étaient assez sombres, les réflexions de l’ami de Daubrac, car, tout au rebours de l’artiste en rupture d’atelier, il avait pris l’affaire a cour, et il craignait d’avoir contribué a faire incarcérer un innocent.

Ce monsieur, que le commissaire venait d’expédier si lestement au Dépôt, s’était défendu comme doit se défendre un honnete homme.

Mériadec trouvait aussi qu’on s’y était bien mal pris pour connaître la vérité dans cette étrange affaire. D’abord, on avait accepté, sans la contrôler, la déclaration de Fabreguette, qui prétendait avoir vu de tres-loin la scene de la plate-forme et qui pouvait se tromper. Il ne s’agissait peut-etre que d’un suicide, et si vraiment la femme avait été précipitée du haut de la tour par des mains criminelles, on aurait du, avant tout, s’assurer que la dame a la voilette bleue et son cavalier étaient seuls la-haut, a l’instant de la catastrophe.

Or, on venait d’empoigner, sans hésiter, le premier individu rencontré dans l’escalier, au moment ou il descendait. Ce malavisé visiteur avait répondu, il est vrai, de façon a aggraver les soupçons et il en était venu ensuite a refuser toute explication au commissaire qui l’interrogeait. Mais ce n’était pas une raison pour qu’il fut coupable. Mériadec penchait meme a croire qu’il ne tarderait pas a se justifier complétement devant le juge d’instruction.

En attendant que ce magistrat l’appelât lui-meme en témoignage, Mériadec songeait a compléter, pour sa satisfaction personnelle, une enquete qui lui semblait beaucoup trop sommaire, et l’idée lui vint aussitôt d’aller visiter ce qu’on appelle, en style judiciaire, le théâtre du crime.

Peut-etre le désir de revoir l’Ange du bourdon était-il pour quelque chose dans la résolution qu’il prit instantanément de grimper jusqu’a la plate-forme ou l’on ne pouvait arriver qu’en passant devant le logement du gardien. Rose Verdiere l’avait charmé, et il se sentait attiré vers cette blonde jeune fille par un sentiment qu’il ne définissait pas encore tres-bien, mais qui ressemblait fort a un amour naissant.

A trente-huit ans qu’il avait, c’était presque ridicule de s’éprendre a premiere vue d’une mineure dont il aurait pu etre le pere. Mais le dernier des Mériadec était d’une complexion tres-tendre, prompt a s’enflammer pour deux beaux yeux, tout autant qu’a se dévouer pour son prochain.

C’était un trait de ressemblance de plus avec don Quichotte, le redresseur de torts et l’amoureux de Dulcinée.

Sa vie, comme celle de son héros, s’était passée a défendre les opprimés et a adorer des femmes qui se souciaient fort peu de lui.

Il était né, tout au fond de la Bretagne, dans le pays de Concarneau, d’un pere de vieille race qui voulait faire de lui un gentilhomme campagnard, habitant son manoir et améliorant ses terres, et ce pere l’avait empeché de suivre sa vocation. Le jeune Médéric aurait voulu etre marin ou soldat ; il dut se résigner a ne rien faire que chasser, monter a cheval et rever de guerre et d’amour. Quand il se trouva maître de vivre a sa guise, il avait passé l’âge ou l’on peut encore entrer dans l’armée, et il lui fallut se contenter de voyager, a la recherche d’aventures qui ne se présenterent point. En 1870, il se fit volontaire, mais les occasions de se distinguer lui manquerent, et, apres la guerre, il se fixa définitivement a Paris, ou il se fit une existence conforme a ses gouts.

Il avait vendu ses domaines ; il en avait déposé le prix a la Banque de France, et il s’était installé rue Cassette, dans un petit appartement ou il ne recevait personne et ou il se faisait servir par une femme de ménage. Son unique occupation consistait a chercher des infortunes a soulager. Il aspirait a remplacer l’homme au petit manteau bleu, de légendaire mémoire, et c’était en visitant les hôpitaux qu’il s’était lié avec l’interne Daubrac.

Mais il n’avait encore rencontré que des miseres tout unies qui se laissaient assister, sans qu’il lui en coutât d’autre peine que celle d’ouvrir sa bourse. Il trouva bien parfois l’occasion de risquer sa vie en arretant un cheval emporté ou en se jetant a l’eau pour repecher quelque désespéré qui venait de sauter dans la riviere ; mais ces incidents ne suffisaient pas a satisfaire la soif de dévouement qui le dévorait.

Il revait des générosités impossibles, et le travail incessant qui s’opérait dans son cerveau maintenait ce Breton exalté dans un état de surexcitation tres-nuisible a son repos. Il usait son cour, a force de le gonfler pour de nobles causes, et son cerveau, a force de le tendre sur des projets héroiques.

Il revait aussi d’aimer et d’etre aimé ; mais il ne trouvait pas le placement des ardeurs qui le consumaient, car il n’était pas homme a nouer de ces liaisons passageres qui suffisent a presque tous les Parisiens ; et les années passaient sans le calmer.

La rencontre de Rose Verdiere se présentait tout a point, et, en cherchant a la revoir, il pouvait espérer qu’il allait découvrir quelque moyen de venir en aide a un homme injustement accusé.

Apres le départ de Fabreguette, il s’achemina donc vers la rue du Cloître-Notre-Dame.

L’émotion s’était calmée, et le parvis commençait a reprendre son aspect accoutumé, quoiqu’il y eut encore des gens assemblés a l’endroit que la malheureuse femme avait inondé de son sang.

Deux sergents de ville étaient restés de planton pour garder l’entrée de l’escalier des tours, et Mériadec se dit qu’ils avaient du recevoir la consigne de ne laisser personne entrer ni sortir.

Il en conclut que, si le vrai coupable était encore la-haut, il ne pourrait pas s’en aller sans fournir des explications que les agents ne manqueraient pas de lui demander ; mais que, d’autre part, ces memes agents ne le laisseraient pas passer, lui, Mériadec, sans une autorisation qu’il ne voulait pas aller demander au commissaire.

Il allait renoncer a son projet, mais il se souvint tout a coup qu’il y avait dans la nef une autre entrée de l’escalier. Il revint sur ses pas, pénétra dans l’église, aperçut a sa gauche une inscription qui indiquait l’entrée des tours, et monta sans perdre de temps.

Les gardiens de la paix postés dans la rue ne le virent pas, et en quelques enjambées il arriva a la grille, qu’il ne fut pas fâché de trouver fermée.

Si elle eut été ouverte, il n’aurait peut-etre pas osé entrer dans le logement du gardien, tandis qu’en sonnant, il allait certainement faire sortir la jeune fille, et elle ne refuserait pas de causer avec lui.

Elle vint, au bruit de la sonnette, comme il l’avait prévu, et elle s’empressa de lui ouvrir, mais il fut frappé de l’altération de ses traits. Elle était pâle, et l’on voyait qu’elle venait de pleurer.

– Qu’avez-vous, mademoiselle ? lui demanda-t-il affectueusement.

– Ce n’est rien, murmura-t-elle ; cette scene m’a bouleversée. Est-ce donc vrai, monsieur, que cette pauvre femme…

– Trop vrai, vrai, hélas ! je viens de voir son corps brisé par la chute.

– Et c’est cet homme qui l’a précipitée ?

– J’en doute, mais il est arreté, et je ne sais s’il parviendra a se justifier. Je le souhaite pour lui et pour vous mademoiselle, car s’il était coupable, on rendrait peut-etre votre pere responsable du malheur qui est arrivé.

– C’est ce que je crains, et s’il perdait sa place, je ne sais ce que nous deviendrions.

– Vous auriez toujours un ami, dit vivement Mériadec, et je vous supplie de compter sur moi… Tout ce que je possede est a votre disposition, et je suis pret a vous défendre contre tous ceux qui chercheraient a vous nuire.

» Excusez-moi de vous parler ainsi, sans avoir le bonheur d’etre connu de vous… et ne me pretez pas d’autres intentions que celle de vous servir en toute occasion. Daubrac vous dira que je suis un honnete homme, incapable d’abuser de votre confiance.

La jeune fille fronça le sourcil a cette déclaration inattendue. Elle se rassura en regardant la loyale figure de Mériadec, et elle lui dit en souriant :

– Je vous remercie, monsieur, et je ne craindrai pas d’avoir recours a vous. Mais… est-ce pour m’offrir votre appui que vous avez pris la peine de grimper jusqu’ici ?

– Non, je l’avoue, répondit franchement Mériadec. Je voudrais monter sur les tours et m’assurer qu’il n’y a personne. C’est ce qu’aurait du faire ce brigadier, avant d’arreter le premier qui s’est présenté dans l’escalier. Consentez-vous a me laisser passer ?

– Oui ; certes… a condition que vous n’en direz rien. On me reprocherait ce qu’on reproche déja a mon pere.

– Personne ne saura meme que je vous ai parlé. Je suis entré par la porte qui communique avec la nef, et je m’en irai par le meme chemin. En descendant, je vous rendrai compte de mon expédition.

Ayant dit, Mériadec se mit a escalader les degrés de pierre.

Grâce aux longues jambes dont la nature l’avait pourvu, il ne mit pas beaucoup de temps a grimper, et il monta si vite qu’en débouchant sur la galerie, il fut obligé de s’arreter pour reprendre haleine.

Elle était déserte, cette galerie, et, comme l’avait dit le monsieur arreté, le vent y soufflait avec une violence fort incommode.

Mériadec s’y aventura pourtant, apres une courte pause. Arrivé au milieu, il s’adossa a la balustrade, leva les yeux vers le haut des tours, n’y vit personne et se retourna pour regarder la place, ou stationnaient encore des groupes de curieux.

Ce spectacle l’intéressait peu ; mais, en se penchant sur le garde-fou de granit, il fit une découverte singuliere.

Immédiatement au-dessous de lui, accrochée a une gargouille en saillie, flottait une voilette bleue qu’il reconnut parfaitement.

C’était bien celle que portait la femme qu’il avait vue passant sur le parvis au bras de l’homme qu’on accusait de l’avoir tuée, et Mériadec se demanda tout d’abord comment cette voilette avait pu se fixer la. Le crime ayant été commis sur la plate-forme de la tour du sud, elle aurait du tomber du meme côté que la malheureuse victime précipitée par un scélérat, et, en supposant qu’elle se fut détachée pendant la chute, le vent, qui venait du nord, ne l’aurait pas portée sur la façade qui regarde l’ouest.

Quoi qu’il en fut, c’était la une piece a conviction assez importante pour que Mériadec prît la peine de la recueillir. Sa canne avait une poignée en forme de crochet, et la gargouille se trouvait a sa portée. En manouvrant adroitement, il réussit a ramener a lui la voilette, et il put l’examiner de pres. Mais il n’y découvrit aucun signe particulier. Tous ces chiffons de gaze se ressemblent. Celui-la était tout neuf, et il devait avoir été acheté le jour meme, car une étiquette minuscule était encore attachée au cordonnet qui avait servi a la nouer au chapeau, une étiquette portant, écrite a la main, l’indication du prix de l’objet.

Mériadec serra précieusement la voilette dans sa poche, en se promettant bien de la montrer au juge d’instruction et, encouragé par cette trouvaille, il reprit son voyage d’exploration.

L’escalier qu’il avait suivi est dans la tour du nord, mais, pour continuer, il faut traverser la galerie et reprendre l’ascension par la tour du sud, celle ou se trouvent les cloches, y compris le fameux bourdon.

Mériadec allait y entrer, lorsqu’il en vit sortir un enfant dont l’aspect l’étonna.

Cet enfant, qui le regardait fixement, pouvait avoir de huit a neuf ans. Il était coiffé d’une mauvaise casquette et d’une blouse grise, comme un apprenti d’imprimerie, mais son visage n’était pas celui d’un gamin de Paris. Il avait le teint blanc d’un fils de bonne maison, de grands yeux bleus tres-vifs et tres-ouverts, des cheveux blonds tres-fins, coupés carrément sur le front, et un air hautain qui jurait absolument avec son costume.

– Qu’est-ce que tu fais la, toi ? lui demanda Mériadec, assez intrigué de cette rencontre.

L’enfant rougit, cambra sa petite taille et répondit par des mots que le baron ne comprit pas, mais qui, au ton sur lequel ils furent lancés, pouvaient bien etre des injures.

– Quelle langue parles-tu donc, mon petit ami ? reprit, doucement Mériadec, de plus en plus ébahi.

– La mienne, répondit le gamin en français, mais je sais aussi la vôtre, et je vous défends de me tutoyer. Je ne vous connais pas.

Mériadec tombait de son haut, mais il commençait a entrevoir que cet étrange petit bout d’homme pouvait lui fournir d’utiles renseignements, peut-etre meme éclaircir le mystere qu’il voulait pénétrer, et il se décida sans peine a le prendre par la douceur.

– Ne vous fâchez pas, jeune homme, lui dit-il en souriant. Je cherche des personnes qui sont montées jusqu’ici, et je puis bien vous demander si vous les avez vues – un monsieur et une dame.

– Je n’ai vu que papa et maman, répliqua l’enfant. Je suis venu avec eux, mais j’étais trop fatigué pour monter la-haut.

– Alors, ils y sont ?

– Oui, puisque je les attends. Maman m’a dit de m’amuser a regarder la grosse cloche, mais j’en ai assez ; j’en ai vu une plus grosse a Moscou.

– Vous etes Russe ?

– Oui ; cela vous étonne, parce que je suis habillé comme les polissons de Paris. C’est moi qui ai voulu me déguiser pour m’amuser. Je croyais que c’était l’époque de votre carnaval… Papa me l’avait dit. Il s’était trompé, et je ne m’amuse pas du tout. Mais, ce soir, je reprendrai mon beau costume neuf.

Mériadec resta stupéfait. Il devinait que les parents de ce pauvre petit l’avaient amené la dans l’intention de l’y abandonner, et que le pere avait jeté sa femme du haut de la plate-forme.

Ce misérable n’était assurément pas l’homme que le commissaire de police venait d’envoyer au dépôt, puisque le couple que Mériadec et Daubrac avaient vu passer n’était pas accompagné d’un enfant.

Mais que faire ? Impossible d’apprendre au fils que sa mere venait d’etre assassinée… et par qui ! L’excellent baron résolut de n’en venir la qu’a la derniere extrémité, mais il ne renonça point a découvrir le meurtrier, qui n’avait sans doute pas eu le temps de gagner la rue.

– Ils ne peuvent pas tarder a descendre, dit-il de sa voix la plus douce. Voulez-vous que nous allions a leur rencontre ?

L’enfant toisa Mériadec et lui demanda :

– Qui etes-vous ? Je ne vais pas avec le premier venu.

– Je suis le baron de Mériadec.

– Alors, vous etes gentilhomme. Je veux bien monter avec vous.

– Merci d’avoir confiance en moi, répondit le brave Breton, qui n’en revenait pas d’entendre un bambin de neuf ans tenir un pareil langage.

Il le fit passer devant, et il eut quelque peine a le suivre, tant ce jeune Russe était leste.

Ils ne trouverent personne sur la plate-forme. Mériadec s’y attendait, car il ne supposait pas que l’assassin fut resté la ; mais l’enfant pâlit, et ses yeux se remplirent de larmes.

– Maman ! qu’est devenue maman ? murmurait-il.

Mériadec n’avait garde de lui dire la vérité.

– Elle vous cherche sans doute, répondit-il. Je gagerais que vous n’etes pas resté a la place ou elle vous a laissé.

– C’est vrai… j’ai fait tout le tour de la grande chambre ou sont les cloches… Je m’y suis meme perdu, et j’ai eu beaucoup de peine a retrouver la porte par laquelle j’étais entré.

– Eh bien ! votre maman, ne vous voyant pas, aura cru que vous étiez descendu, et elle en aura fait autant. Nous la retrouverons en bas… a la porte de l’église.

– Alors, menez-moi vite la ou vous croyez qu’elle est, dit l’enfant, qui avait déja repris courage.

Mériadec ne demandait pas mieux. Il pensait que l’assassin devait etre caché dans quelque coin des tours, ou des galeries qui en entourent la base et qui communiquent par des escaliers aériens avec d’autres chemins suspendus le long de la toiture de la nef. Et ce n’était pas le moment de lui donner la chasse, au péril de la vie de l’orphelin que le généreux baron venait de prendre sous sa protection. Mieux valait sauver l’enfant d’abord et l’emmener, en recommandant a Rose Verdiere de laisser la grille fermée et de se barricader dans son logement pour se préserver d’une attaque.

Les agents finiraient bien par recevoir l’ordre de visiter les combles de Notre-Dame, et c’était leur affaire d’y découvrir l’assassin que Mériadec comptait bien retrouver par un procédé moins prompt, mais plus sur.

Il descendit précipitamment l’escalier avec l’enfant, qui ne se défiait plus de lui, et il s’aboucha avec Rose pour lui expliquer brievement la situation qu’elle comprit a merveille.

Cinq minutes apres, il arriva dans la nef, et il s’empressa de sortir de l’église. L’enfant vit que sa mere n’était pas la et se reprit a pleurer.

– Ne vous désolez pas, mon jeune ami, lui dit affectueusement Mériadec. Je vais vous reconduire chez votre mere. Ou demeure-t-elle ?

– Dans une auberge. Nous sommes arrivés a Paris cette nuit.

– Comment s’appelle cette auberge ?

– Je n’ai pas remarqué… Je dormais quand nous y sommes descendus, et je ne me suis réveillé qu’a midi… Nous sommes sortis tout de suite.

– Mais vous la reconnaîtriez, si je vous y menais ?

– Je crois que oui.

– Eh bien ! nous la chercherons ensemble. Vous n’avez plus peur de moi, n’est-ce pas ?

– Je n’ai peur de personne.

– Alors vous ne craignez pas de venir vous reposer chez moi, en attendant que je puisse me mettre en campagne pour retrouver cet hôtel ?

– Je veux bien… Seulement, je suis si fatigué que je ne peux plus marcher… et j’ai faim.

– Nous allons prendre une voiture, et j’ai a la maison de quoi satisfaire votre appétit, dit Mériadec. Si nous ne parvenions pas a découvrir l’hôtel, nous emploierions un autre moyen. Comment vous appelez-vous, mon cher enfant ?

– Sacha.

– C’est votre nom de famille ?

– Je n’en ai pas d’autre. Ça veut dire en français : Alexandre.

– Et quel est celui de votre mere ?

– Xénia. Elle est comtesse.

– Xénia, c’est son prénom ; mais votre pere ?

– Mon pere s’appelle Paul Constantinowitch.

– Encore des prénoms, pensa Mériadec. Évidemment ce pauvre petit n’en sait pas plus long, il est inutile que j’insiste.

Il héla un fiacre, il y monta avec Sacha, et il dit au cocher de les mener rue Cassette.

Il avait d’abord songé a conduire l’enfant chez le commissaire de police, mais qu’aurait-on fait de ce malheureux abandonné ? On lui aurait appris brutalement la mort de sa mere, et on l’aurait logé provisoirement au dépôt de la préfecture, avec les jeunes vagabonds et les filous précoces. C’était ce que ne voulait pas Mériadec, et il serait toujours temps de raconter cette étrange histoire au juge d’instruction, qui ne pouvait pas manquer de le faire appeler bientôt.

Et Mériadec n’avait garde de manquer cette occasion de protéger un etre faible. Il avait déja résolu de mener l’enquete a lui tout seul, de découvrir l’assassin, de venger la morte et de rendre a l’orphelin une fortune dont un exécrable pere voulait probablement le dépouiller.

L’enfant dormait sur son épaule. Il dormait si bien qu’en arrivant rue Cassette, Mériadec fut obligé de le porter dans ses bras jusqu’a son appartement, et il l’y porta sans le réveiller.

– Enfin ! murmurait-il en montant l’escalier, je vais donc avoir un intéret dans ma vie. J’ai un enfant a aimer. Il ne me manque plus qu’une femme qui m’aime.