La fin du monde - Camille Flammarion - ebook
Kategoria: Fantastyka i sci-fi Język: francuski Rok wydania: 1894

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Camille Flammarion

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Opis ebooka La fin du monde - Camille Flammarion

Autour d'une histoire de probable fin du monde (cette comete-ci sera t'elle enfin la bonne?) l'auteur dresse la liste des fins possibles de notre planete et du systeme qui l'abrite. Il en profite aussi pour nous rappeler comment l'humanité a pu craindre depuis toujours ce que serait sa propre fin...

Opinie o ebooku La fin du monde - Camille Flammarion

Fragment ebooka La fin du monde - Camille Flammarion

A Propos

Partie 1 - AU VINGT-CINQUIEME SIECLE. – LES THÉORIES
Chapitre 1 - LA MENACE CÉLESTE

A Propos Flammarion:

Sa famille le destinant a l'état ecclésiastique, il commence ses études au séminaire de Langres. Il les termine a Paris en 1858, date a laquelle il est reçu éleve astronome a l'Observatoire impérial de Paris, ou il est attaché au bureau des longitudes. Il y demeure quatre ans avant d'etre renvoyé par son directeur Urbain Le Verrier a la suite de la publication de son ouvrage La Pluralité des mondes habités. Succédant ensuite a l’abbé Moigno, il entre a la rédaction de la revue Le Cosmos, ou il mene une campagne contre l’administration de Le Verrier. En 1865, il devient rédacteur scientifique du journal Le Siecle et donne de nombreuses conférences publiques sur l’astronomie populaire. En 1868, il entreprend plusieurs ascensions en ballon afin d'étudier l'état hygrométrique et la direction des courants aériens de l’atmosphere. Le 2 avril 1869, il prononce l'éloge funebre d'Allan Kardec et affirme : « le spiritisme est une science, pas une religion ». En 1874, il épouse Sylvie Petiaux, plus âgée que lui, avec laquelle il entretenait une liaison depuis plusieurs années. Ils partagent le meme intéret pour l'astronomie. En 1876, Flammarion observe le changement des saisons sur les régions sombres de Mars. De 1876 a 1880, il effectue plusieurs vols en aérostat pour étudier les phénomenes atmosphériques et en particulier l’électricité atmosphérique. Il fonde en 1883 l’Observatoire de Juvisy-sur-Orge et en 1887, la Société astronomique de France, dont il est le premier président et dont il dirige le bulletin mensuel. En 1892, il publie La Planete Mars et ses conditions d’habitabilité ou il montre, par des analyses et des observations détaillées, que la planete Mars possede des canaux et des mers. Il émet meme l’hypothese que la planete rouge est peut-etre habitée par « une race supérieure a la nôtre ». Il y inclut également toutes les observations connues de la planete effectuées depuis 1636. En janvier 1881, il reçoit la Légion d'honneur pour ces travaux de vulgarisation de l’astronomie. En 1919, il épouse Gabrielle Renaudot, son assistante, apres la mort de sa premiere femme. Son nom a été donné a un cratere sur la Lune. Il fut le premier a proposer les noms de Triton, lune de Neptune, et d'Amalthée, lune de Jupiter, noms qui ne furent officiellement adoptés que des décennies plus tard. Camille Flammarion était le frere d'Ernest Flammarion (1846-1936), fondateur de la Librairie Flammarion et des Éditions Flammarion. [Wikipedia]

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Je vis ensuite un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car le premier ciel et la premiere terre étaient passés.

APOCALYPSE, XXI, 1

LA FIN DU MONDE


Partie 1
AU VINGT-CINQUIEME SIECLE. – LES THÉORIES


Chapitre 1 LA MENACE CÉLESTE

 

Impiaque aeternam timuerunt saecula noctem.

Virgile, Géorgiques, I, 468.

 

Le magnifique pont de marbre qui relie la rue de Rennes a la rue du Louvre et qui, bordé par les statues des savants et des philosophes célebres, dessine une avenue monumentale conduisant au nouveau portique de l'Institut, était absolument noir de monde. Une foule houleuse roulait, plutôt qu'elle ne marchait, le long des quais, débordant de toutes les rues et se pressant vers le portique envahi depuis longtemps par un flot tumultueux. Jamais, autrefois, avant la constitution des États-Unis d'Europe, a l'époque barbare ou la force primait le droit, ou le militarisme gouvernait l'humanité et ou l'infamie de la guerre broyait sans arret l'immense betise humaine, jamais, dans les grandes émeutes révolutionnaires ou dans les jours de fievre qui marquaient les déclarations de guerre, jamais les abords de la Chambre des représentants du peuple ni la place de la Concorde n'avaient présenté pareil spectacle. Ce n'étaient plus des groupes de fanatiques réunis autour d'un drapeau, marchant a quelque conquete du glaive, suivis de bandes de curieux et de désouvrés « allant voir ce qui se passerait » ; c'était la population tout entiere, inquiete, agitée, terrifiée, indistinctement composée de toutes les classes de la société, suspendue a la décision d'un oracle, attendant fiévreusement le résultat du calcul qu'un astronome célebre devait faire connaître ce lundi la, a trois heures, a la séance de l'Académie des sciences. A travers la transformation politique et sociale des hommes et des choses, l'Institut de France durait toujours, tenant encore en Europe la palme des sciences, des lettres et des arts. Le centre de la civilisation s'était toutefois déplacé, et le foyer du progres brillait alors dans l'Amérique du Nord, sur les bords du lac Michigan.

Nous sommes au vingt-cinquieme siecle.

Ce nouveau palais de l'Institut, qui élevait dans les airs ses terrasses et ses dômes, avait été édifié a la fin du vingtieme siecle sur les ruines laissées par la grande révolution sociale des anarchistes internationaux qui, en 1950, avaient fait sauter une partie de la grande métropole française, comme une soupape sur un cratere.

La veille, le dimanche, tout Paris, répandu par les boulevards et les places publiques, aurait pu etre vu de la nacelle d'un ballon, marchant lentement et comme désespéré, ne s'intéressant plus a rien au monde. Les joyeux aéronefs ne sillonnaient plus l'espace avec leur vivacité habituelle. Les aéroplanes, les aviateurs, les poissons aériens, les oiseaux mécaniques, les hélicopteres électriques, les machines volantes, tout s'était ralenti, presque arreté. Les gares aéronautiques élevées au sommet des tours et des édifices étaient vides et solitaires. La vie humaine semblait suspendue dans son cours. L'inquiétude était peinte sur tous les visages. On s'abordait sans se connaître. Et toujours la meme question sortait des levres pâlies et tremblantes : « C'est donc vrai !… » La plus effroyable épidémie aurait moins terrifié les cours que la prédiction astronomique si universellement commentée ; elle aurait fait moins de victimes, car déja la mortalité commençait a croître par une cause inconnue. A tout moment, chacun se sentait traversé d'un électrique frisson de terreur. Quelques-uns, voulant paraître plus énergiques, moins alarmés, jetaient parfois une note de doute ou meme d'espérance : « On peut se tromper », ou bien : « Elle passera a côté », ou encore « Ça ne sera rien, on en sera quitte pour la peur », ou quelques autres palliatifs du meme ordre.

Mais l'attente, l'incertitude est souvent plus terrible que la catastrophe meme. Un coup brutal nous frappe une bonne fois et nous assomme plus ou moins. On se réveille, on en prend son parti, on se remet et l'on continue de vivre. Ici, c'était l'inconnu, l'approche d'un événement inévitable, mystérieux, extra-terrestre et formidable. On devait mourir, surement ; mais comment ? Choc, écrasement, chaleur incendiaire, flamboiement du globe, empoisonnement de l'atmosphere, étouffement des poumons…, quel supplice attendait les hommes ? Menace plus horripilante que la mort elle-meme ! Notre âme ne peut, souffrir que jusqu'a une certaine limite. Craindre sans cesse, se demander chaque soir ce qui nous attend pour le lendemain, c'est subir mille morts. Et la Peur ! la Peur qui fige le sang dans les arteres et qui anéantit les âmes, la Peur, spectre invisible, hantait toutes les pensées, frissonnantes et chancelantes.

Depuis pres d'un mois, toutes les transactions commerciales étaient arretées ; depuis quinze jours le Comité des Administrateurs (qui remplaçait la Chambre et le Sénat d'autrefois) avait suspendu ses séances, la divagation y ayant atteint son comble. Depuis huit jours, la Bourse était fermée a Paris, a Londres, a New-York, a Chicago, a Melbourne, a Liberty, a Pékin. A quoi bon s'occuper d'affaires, de politique intérieure ou extérieure, de questions de budget ou de réformes, si le monde va finir ? Ah ! la politique ! Se souvenait-on meme d'en avoir jamais fait ? Les outres étaient dégonflées. Les tribunaux eux-memes n'avaient plus aucune cause en vue : on n'assassine pas lorsqu'on attend la fin du monde. L'humanité ne tenait plus a rien ; son cour précipitait ses battements, comme pret a s'arreter. On ne voyait partout que des visages défaits, des figures hâves, abîmées par l'insomnie. Seule, la coquetterie féminine résistait encore, mais a peine, d'une façon superficielle, hâtive, éphémere, sans souci du lendemain.

C'est que, du reste, la situation était grave, a peu pres désespérée, meme aux yeux des plus stoiques. Jamais, dans l'histoire entiere de l'humanité, jamais la race d'Adam ne s'était trouvée en présence d'un tel péril. Les menaces du ciel posaient devant elle, sans rémission, une question de vie ou de mort.

Mais remontons au début.

Trois mois environ avant le jour ou nous sommes, le Directeur de l'Observatoire du mont Gaorisankar avait téléphoné aux principaux Observatoires du globe, et notamment a celui de Paris[1], une dépeche ainsi conçue :

« Une comete télescopique a été découverte cette nuit par 21h16m42s d'ascension droite et 49°53'45" de déclinaison boréale. Mouvement diurne tres faible. La comete est verdâtre. »

Il ne se passait pas de mois sans que des cometes télescopiques fussent découvertes et annoncées aux divers Observatoires, surtout depuis, que des astronomes intrépides étaient installés : en Asie, sur les hauts sommets du Gaorisankar, du Dapsang et du Kintchindjinga ; dans l'Amérique du Sud, sur l'Aconcagua, l'Illampon et le Chimborazo, ainsi qu'en Afrique sur le Kilima-N'djaro et en Europe sur l'Elbrouz et le Mont-Blanc. Aussi cette annonce n'avait-elle pas plus frappé les astronomes que toutes celles du meme genre que l'on avait l'habitude de recevoir. Un grand nombre d'observateurs avaient cherché la comete a la position indiquée et l'avaient suivie avec soin. Les Neuastronomischenachrichten en avaient publié les observations, et un mathématicien allemand avait calculé une premiere orbite provisoire, avec les éphémérides du mouvement.

A peine cette orbite et ces éphémérides avaient-elles été publiées, qu'un savant japonais avait fait une remarque fort curieuse. D'apres le calcul, la comete devait descendre des hauteurs de l'infini vers le Soleil, et venir traverser le plan de : l'écliptique vers le 20 juillet, en un point peu éloigné de celui ou devait se trouver la Terre a cette époque. « Il serait, disait-il, du plus haut intéret, de multiplier les observations et de reprendre le calcul pour décider a quelle distance la comete passera de notre planete et si elle ne viendra pas heurter meme la Terre ou la Lune… »

Une jeune lauréate de l'Institut, candidate a la direction de l'Observatoire, avait saisi l'insinuation au bond et s'était postée au bureau téléphonique de l'établissement central pour capter immédiatement au passage toutes les observations communiquées. En moins de dix jours, elle en avait recueilli plus d'une centaine et, sans perdre un instant, avait passé trois jours et trois longues nuits a recommencer le calcul sur toute la série des observations. Le résultat avait été que le calculateur allemand avait commis une erreur dans la distance du périhélie et que la conclusion tirée par l'astronome japonais était inexacte quant a la date du passage a travers le plan de l'écliptique, lequel passage était avancé de cinq ou six jours ; mais l'intéret du probleme devenait encore plus grand, car la distance minimum de la comete a la Terre paraissait encore plus faible que ne l'avait cru le savant japonais. Sans parler pour le moment de la possibilité d'une rencontre, on avait l'espoir de trouver dans l'énorme perturbation que l'astre errant allait subir de la part de la Terre et de la Lune un moyen nouveau de déterminer avec une précision extraordinaire la masse de la Lune et celle de la Terre, et peut-etre meme des indications précieuses sur la répartition des densités a l'intérieur de notre globe. Aussi la jeune calculatrice renchérissait encore sur les invitations précédentes en montrant combien il était important d'avoir des observations nombreuses et précises. La veille de la séance, elle avait completement expliqué l'orbite en comité académique.

C'est a l'Observatoire du Gaorisankar, toutefois, que toutes les observations de la comete étaient centralisées. Établi sur le sommet le plus élevé du monde, a 8000 metres d'altitude, au milieu des neiges éternelles que les nouveaux procédés de la chimie électrique avaient chassées a plusieurs kilometres tout autour du sanctuaire, dominant presque toujours de plusieurs centaines de metres les nuages les plus élevés, planant dans une atmosphere pure et raréfiée, la vision naturelle et télescopique y était vraiment centuplée. On y distinguait a l'oil nu les cirques de la Lune, les satellites de Jupiter et les phases de Vénus. Depuis neuf ou dix générations déja, plusieurs familles d'astronomes séjournaient sur le mont asiatique, lentement et graduellement acclimatées a la raréfaction de l'atmosphere. Les premieres avaient rapidement succombé. Mais la science et l'industrie étaient parvenues a tempérer les rigueurs du froid en emmagasinant les rayons du Soleil, et l'acclimatement s'était fait graduellement, aussi bien que dans les temps anciens a Quito et a Bogota, ou l'on voyait, des le dix-huitieme ou le dix-neuvieme siecle, des populations heureuses vivre dans l'abondance, de jeunes femmes danser sans fatigue des nuits entieres, a une altitude ou les ascensionnistes du Mont-Blanc, en Europe, pouvaient a peine faire quelques pas sans manquer de respiration. Une petite colonie astronomique s'était progressivement installée sur les flancs de l'Himalaya, et l'Observatoire avait acquis par ses travaux et par ses découvertes l'honneur d'etre considéré comme le premier du monde. Son principal instrument était le fameux équatorial de cent metres de foyer a l'aide duquel on était parvenu enfin a déchiffrer les signaux hiéroglyphiques adressés inutilement a la Terre depuis plusieurs milliers d'années par les habitants de la planete Mars.

Tandis que les astronomes européens discutaient sur l'orbite de la nouvelle comete et constataient que vraiment cette orbite devait passer par notre planete et que les deux corps se rencontreraient dans l'espace, l'Observatoire himalayen avait envoyé un nouveau phonogramme :

« La comete va devenir visible a l'oil nu. Toujours verdâtre. ELLE SE DIRIGE VERS LA TERRE. »

L'accord absolu des calculs astronomiques, qu'ils vinssent d'Europe, d'Amérique ou d'Asie, ne pouvait plus offrir le moindre doute sur leur précision.

Les journaux quotidiens lancerent dans le public la nouvelle alarmante, en l'accompagnant de commentaires tragiques et d'interviews multipliés dans lesquels ils faisaient tenir aux savants les discours les plus étranges.

C'était a qui renchérirait sur les données exactes du calcul, en les aggravant de dissertations plus ou moins fantaisistes. Mais, depuis longtemps, tous les journaux du monde, sans exception, étaient devenus de simples opérations mercantiles. La presse, qui avait rendu autrefois tant de services a l'affranchissement de la pensée humaine, a la liberté et au progres, était a la solde des gouvernants et des gros capitalistes, avilie par des compromissions financieres de tout genre. Tout journal était un mode de commerce. La seule question pour chacun d'eux se résumait a vendre chaque jour le plus grand nombre de feuilles possible et a faire payer leurs lignes par des annonces plus ou moins déguisées : « Faire des affaires», tout était la. Ils inventaient de fausses nouvelles qu'ils démentaient tranquillement le lendemain, minaient a chaque alerte la stabilité de l'État ; travestissaient la vérité, mettaient dans la bouche des savants des propos qu'ils n'avaient jamais tenus, calomniaient effrontément, déshonoraient les hommes et les femmes, semaient des scandales, mentaient avec impudeur, expliquaient les trucs des voleurs et des assassins et multipliaient les crimes sans paraître s'en douter, donnaient la formule des agents explosifs récemment imaginés, mettaient en péril leurs propres lecteurs et trahissaient a la fois toutes les classes sociales, dans le seul but de surexciter jusqu'au paroxysme la curiosité générale et de «vendre des numéros».

Tout n'était plus qu'affaires et réclames. Sciences, arts, littérature, philosophie, études et recherches, les journaux ne s'en préoccupaient plus. Un acteur de second ordre, une actrice légere, un ténor, une chanteuse de café-concert, un gymnasiarque, un coureur a pied ou a cheval, un échassier, un cyclomane ou un vélocipédiste aquatique devenait en un jour plus célebre que le plus éminent des savants ou le plus habile des inventeurs. Le tout était habilement masqué sous des fleurs patriotiques, qui en imposaient encore un peu. En un mot, l'intéret personnel du journal dominait toujours, dans toutes les appréciations, l'intéret général et le souci du progres réel des citoyens. Longtemps le public en était resté dupe… Mais, a l'époque ou nous sommes, il avait fini par se rendre a l'évidence et n'ajoutait plus aucune foi a aucun article de gazette, de telle sorte qu'il n'y avait plus de journaux proprement dits, mais seulement des feuilles d'annonces et de réclames a l'usage du commerce. La premiere nouvelle lancée par toutes les publications quotidiennes, qu'une comete arrivait a grande vitesse et allait rencontrer la Terre a telle date fixée d'avance, – la seconde nouvelle, que l'astre vagabond pourrait amener une catastrophe universelle en empoisonnant l'atmosphere respirable, – cette double prédiction n'avait été lue par personne, sinon d'un oil distrait et avec l'incrédulité la plus complete. Elle n'avait pas produit plus d'effet que l'annonce de la découverte de la Fontaine de Jouvence faite dans les caves du palais des Fées de Montmartre (élevé sur les ruines du Sacré-Cour) qui avait été lancée en meme temps.

Les littérateurs, les poetes, les artistes en avaient meme pris prétexte pour célébrer, en prose, en vers, en dessins, en tableaux de tous genres, les voyages cométaires a travers les régions célestes. On y voyait la comete passant devant l'essaim des étoiles effrayées, ou bien descendant du haut des cieux, se précipitant et menaçant la Terre endormie. Ces personnifications symboliques entretenaient la curiosité publique sans accroître les premieres terreurs. On commençait presque a s'habituer a l'idée d'une rencontre sans trop la redouter. La marée des impressions populaires fluctue comme le barometre.

Du reste, les astronomes eux-memes ne s'étaient pas d'abord inquiétés de la rencontre au point de vue de ses conséquences sur le sort de l'humanité, et les revues astronomiques spéciales (les seules qui eussent conservé quelque autorité) n'en avaient encore parlé que sous forme de calculs a vérifier. Les savants avaient traité le probleme par les mathématiques pures et le considéraient simplement comme un cas intéressant de la mécanique céleste. Aux interviews qu'ils avaient subis, ils s'étaient contentés de répondre que la rencontre était possible, probable meme, mais sans intéret pour le public.

Tout a coup, un nouveau phonogramme, lancé cette fois du Mont-Hamilton, en Californie, vint frapper les chimistes et les physiologistes :

« Les observations spectroscopiques établissent que la comete est une masse assez dense, composée de plusieurs gaz, dans lesquels domine l'OXYDE DE CARBONE. »

L'affaire se corsait. La rencontre avec la Terre était devenue certaine. Si les astronomes ne s'en préoccupaient pas outre mesure, étant accoutumés depuis des siecles a considérer ces conjonctions célestes comme inoffensives ; si meme les principaux d'entre eux avaient fini par mettre dédaigneusement a la porte les innombrables intervieweurs qui venaient incessamment les importuner, en leur déclarant que cette prédiction n'intéressait pas le vulgaire et que c'était la un pur sujet astronomique qui ne les regardait pas, les médecins avaient commencé a s'émouvoir et discutaient avec vivacité sur les possibilités d'asphyxie ou d'empoisonnement. Moins indifférents pour l'opinion publique, ils n'avaient point éconduit les journalistes, au contraire, et en quelques jours la question avait subitement changé de face. D'astronomique, elle était devenue physiologique, et les noms de tous les médecins célebres ou fameux brillaient en vedette a la premiere page des journaux quotidiens ; leurs portraits occupaient les revues illustrées, et une rubrique spéciale annonçait un peu partout : « Consultations sur la comete. » Déja meme la variété, la diversité, l'antagonisme des appréciations avait créé plusieurs camps hostiles se jetant mutuellement a la tete des injures bizarres et traitant tous les médecins de « charlatans avides de réclame ».

Cependant le Directeur de l'Observatoire de Paris, soucieux des intérets de la science, s'était ému d'un pareil tapage, dans lequel la vérité astronomique avait été plus d'une fois étrangement travestie. C'était un vieillard vénérable, qui avait blanchi dans l'étude des grands problemes de la constitution de l'univers. Sa voix était écoutée de tous, et il s'était décidé a transmettre aux journaux un avis déclarant que toutes les conjectures étaient prématurées jusqu'a ce qu'on eut entendu les discussions techniques autorisées qui devaient avoir lieu a l'Institut.

Nous avons dit, je crois, que l'Observatoire de Paris, toujours a la tete du mouvement scientifique par les travaux de ses membres, était devenu surtout, par la transformation des méthodes d'observation, un sanctuaire d'études théoriques, d'une part, et, d'autre part, un bureau central téléphonique des observatoires établis loin des grandes villes, sur les hauteurs favorisées d'une parfaite transparence atmosphérique. C'était un asile de paix ou régnait la concorde la plus pure. Les astronomes consacraient avec désintéressement leur vie entiere aux seuls progres de la science, s'aimaient les uns les autres sans jamais éprouver les aiguillons de l'envie, et chacun oubliait ses propres mérites pour ne songer qu'a mettre en évidence ceux de ses collegues. Le Directeur donnait l'exemple, et, lorsqu'il parlait, c'était au nom de tous.

Il publia une dissertation technique et sa voix fut écoutée… un instant. Mais il semblait que la question astronomique fut déja hors de cause. Personne ne contestait et ne discutait la rencontre de la comete avec la Terre. C'était un fait acquis par la certitude mathématique du calcul. Ce qui préoccupait, c'était maintenant la constitution chimique de la comete. Si son passage par la Terre devait absorber l'oxygene atmosphérique, c'était la mort immédiate par asphyxie ; si c'était l'azote qui devait se combiner avec les gaz cométaires, c'était encore la mort, mais précédée d'un délire immense et d'une sorte de joie universelle, une surexcitation folle de tous les sens devant etre la conséquence de l'extraction de l'azote et de l'accroissement proportionnel de l'oxygene dans la respiration pulmonaire. L'analyse spectrale signalait surtout l'oxyde de carbone [2] dans la constitution chimique de la comete. Ce que les revues scientifiques discutaient surtout, c'était de savoir si le mélange de ce gaz délétere avec l'atmosphere respirable empoisonnerait la population entiere du globe, humanité et animaux, comme l'affirmait le président de l'Académie de médecine.

L'oxyde de carbone ! On ne parlait plus que de lui. L'analyse spectrale ne pouvait pas s'etre trompée. Ses méthodes étaient trop sures, ses procédés trop précis. Tout le monde savait que le moindre mélange de ce gaz dans l'air respiré amene rapidement la mort. Or un nouveau message téléphonique de l'Observatoire du Gaorisankar avait confirmé celui du Mont-Hamilton, en l'aggravant. Ce message disait :

« La Terre sera entierement plongée dans la tete de la comete, qui est déja trente fois plus large que le diametre entier du globe, et qui va en s'agrandissant de jour en jour. »

Trente fois le diametre du globe terrestre ! Lors meme que la comete passerait entre la Terre et la Lune, elle les toucherait donc toutes les deux, puisqu'un pont de trente terres suffirait pour réunir notre monde a la Lune.

Et puis, pendant les trois mois dont nous venons de résumer l'histoire, la comete était descendue des profondeurs télescopiques et devenue visible a l'oil nu : elle était arrivée en vue de la Terre, et, comme une menace céleste, elle planait maintenant, gigantesque, toutes les nuits devant l'armée des étoiles. De nuit en nuit, elle allait en s'agrandissant. C'était la Terreur meme suspendue au-dessus de toutes les tetes et s'avançant lentement, graduellement, épée formidable, inexorablement. Un dernier essai était tenté, non pour la détourner de sa route, – idée émise par la classe des utopistes qui ne doutent jamais de rien, et qui avaient osé imaginer qu'un formidable vent électrique pourrait etre produit par des batteries disposées sur la face du globe qu'elle devait frapper – mais pour examiner de nouveau le grand probleme sous tous ses aspects, et peut-etre rassurer les esprits, ramener l'espérance en découvrant quelque vice de forme dans les sentences prononcées, quelque cause oubliée dans les calculs ou les observations : la rencontre ne serait peut-etre pas aussi funeste que les pessimistes l'avaient annoncé. Une discussion générale contradictoire devait avoir lieu ce lundi-la a l'Institut, quatre jours avant le moment prévu pour la rencontre, fixée au vendredi 13 juillet. L'astronome le plus célebre de France, alors Directeur de l'Observatoire de Paris ; le Président de l'Académie de médecine, physiologiste et chimiste éminent ; le Président de la Société astronomique de France, habile mathématicien ; d'autres orateurs encore, parmi lesquels une femme illustre, par ses découvertes dans les sciences physiques, devaient tour a tour prendre la parole. Le dernier mot n'était pas dit. Pénétrons sous la vieille coupole du vingtieme siecle pour assister a la discussion.

Mais, avant d'entrer, examinons nous-memes cette fameuse Comete, qui écrase en ce moment toutes les pensées.