La Femme pauvre - Léon Bloy - ebook
Kategoria: Religia i duchowość Język: francuski Rok wydania: 1897

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Léon Bloy

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Opis ebooka La Femme pauvre - Léon Bloy

Ce roman décrit la vie d'une jeune femme pauvre, illuminée inspirée par sa foi chrétienne. Sa mere, une mégere sordide, et son compagnon, un ivrogne, l'obligent a se prostituer pour subvenir a leurs besoins. Elle se retrouve sous la protection d'un peintre, dans le milieu duquel elle approchera d'autres artistes, écrivains, enlumineur, etc. Apres la mort de son bienfaiteur, elle épousera l'enlumineur... Ce texte est un hymne chrétien au bonheur d'etre malheureux.

Opinie o ebooku La Femme pauvre - Léon Bloy

Fragment ebooka La Femme pauvre - Léon Bloy

A Propos

A PIERRE ANTIDE EDMOND – BIGAND-KAIRE – capitaine au long cours
Partie 1 - L’ÉPAVE DES TÉNEBRES
I
II
III
IV

A Propos Bloy:

Léon Bloy (Périgueux, 11 juillet 1846 - Bourg-la-Reine, 3 novembre 1917) est un romancier et essayiste français. Il est le deuxieme des sept garçons de Jean-Baptiste Bloy, fonctionnaire franc-maçon des Ponts et Chaussées, et d’Anne-Marie Carreau, une ardente catholique. Ses études au lycée de Périgueux sont médiocres : retiré de l’établissement en classe de 4eme, il continue sa formation sous la direction de son pere, qui l’oriente vers l’architecture. Bloy commence a rédiger un journal intime, s’essaie a la littérature en composant une tragédie, Lucrece, et s’éloigne de la religion. En 1864, son pere lui trouve un emploi a Paris. Il entre comme commis au bureau de l’architecte principal de la Compagnie ferroviaire d’Orléans. Médiocre employé, Bloy reve de devenir peintre et s’inscrit a l’École des Beaux-Arts. Il écrit ses premiers articles, sans toutefois parvenir a les faire publier, et fréquente les milieux du socialisme révolutionnaire et de l’anticléricalisme. En décembre 1868, il fait la rencontre de Jules Barbey d’Aurevilly, qui habite en face de chez lui, rue Rousselet. C’est l’occasion pour lui d’une profonde conversion intellectuelle, qui le ramene a la religion catholique et le rapproche des courants traditionalistes. En 1870, il est incorporé dans le régiment des « Mobiles de la Dordogne », prend part aux opérations de l’armée de la Loire et se fait remarquer par sa bravoure. Démobilisé, il rentre a Périgueux en avril 1871. Il retourne a Paris en 1873, ou, sur la recommandation de Barbey d’Aurevilly, il entre a « L’Univers », le grand quotidien catholique dirigé par Louis Veuillot. Tres vite, en raison de son intransigeance religieuse et de sa violence, il se brouille avec Veuillot et quitte le journal des juin 1874. Il est alors engagé comme copiste a la Direction de l’Enregistrement, tout en étant le secrétaire bénévole de Barbey d’Aurevilly. En 1875, il tente sans succes de faire publier son premier texte, La Méduse Astruc, en hommage a son protecteur, puis, sans plus de réussite, La Chevaliere de la mort, étude poético-mystique sur Marie-Antoinette. Il se lie avec Paul Bourget et Jean Richepin, qu’il tente en vain de convertir, et obtient un emploi stable a la Compagnie des Chemins de Fer du Nord. Sa vie bascule a nouveau en 1877. Il perd ses parents, effectue une retraite a la Grande Trappe de Soligny (premiere d’une série de vaines tentatives de vie monastique), et rencontre Anne-Marie Roulé, prostituée occasionnelle qu’il recueille et convertit en 1878. Rapidement, la passion que vivent Bloy et la jeune femme se meut en une aventure mystique, accompagnée de visions, de pressentiments apocalyptiques - et d’une misere absolue puisque Bloy a démissionné de son poste a la Compagnie des Chemins de Fer du Nord. C’est dans ce contexte passablement exalté que Bloy rencontre l’abbé Tardif de Moidrey, qui l’initie a l’exégese symbolique durant un séjour a la Salette, avant de mourir brusquement. L’écrivain dira plus tard de ce pretre qu’il tenait de lui « le meilleur » de ce qu’il possédait intellectuellement, c’est-a-dire l’idée d’un « symbolisme universel » que Bloy allait appliquer a l’histoire, aux événements contemporains et a sa propre vie. Des cette époque, il écrit Le Symbolisme de l’Apparition (posthume, 1925). Début 1882, Anne-Marie commence a donner des signes de folie ; elle est finalement internée en juin a l’hôpital de Sainte-Anne. Bloy est atteint au plus profond de lui-meme : « Je suis entré dans la vie littéraire (…) a la suite d’une catastrophe indicible qui m’avait précipité d’une existence purement contemplative », écrira-t-il plus tard. De fait, c’est en février 1884 qu'il publie son premier ouvrage, Le Révélateur du Globe. L'ouvrage est consacré a Christophe Colomb, et Barbey d’Aurevilly signe sa préface. Suit en mai un recueil d’articles : Propos d’un entrepreneur de démolitions. Aucun des deux livres n’a le moindre succes. Parallelement, Bloy se lie avec Huysmans puis avec Villiers de l’Isle-Adam, se brouille avec l’équipe de la revue « Le Chat noir », a laquelle il collaborait depuis 1882, et entreprend la publication d’un pamphlet hebdomadaire, « Le Pal », qui aura cinq numéros. C’est a cette époque également qu’il entame la rédaction d’un premier roman largement autobiographique, Le Désespéré. Le drame vécu par les deux principaux protagonistes, Cain Marchenoir et Véronique Cheminot, est en fait la transposition de celui de Bloy avec Anne-Marie, une relation ou la sensualité est peu a peu effacée par le mysticisme. L’ouvre est achevée en 1886, mais l’éditeur craignant d’éventuels proces, sa publication n’a lieu qu’en janvier 1887, et sans grand écho. Bloy commence néanmoins un nouveau roman, La Désespérée, premiere ébauche de La Femme Pauvre. Mais il doit s’interrompre et se consacrer, pour vivre, a une série d’articles pour la revue « Gil Blas » (décembre 1888-février 1889). La mort de Barbey d'Aurevilly en avril 1889 puis celle de Villiers de l’Isle-Adam en aout l'affectent profondément, tandis que son amitié avec Huysmans se fissure. Elle ne survivra pas a la publication de La-Bas (1891) ou Bloy se retrouve caricaturé. Fin 1889, il rencontre Jeanne Molbech, fille d’un poete danois. La jeune femme se convertit au catholicisme en mars de l’année suivante, et Bloy l’épouse en mai. Le couple part pour le Danemark au début de 1891. Bloy se fait alors conférencier. Sa fille, Véronique naît en avril a Copenhague (suivront André en 1894, Pierre en 1895 et Madeleine en 1897). En septembre, la famille Bloy est de retour a Paris. Bloy s’y fâche alors avec la plupart de ses anciens amis, et commence a tenir son journal intime. En 1892, il publie Le Salut par les Juifs, écrit en riposte a La France Juive de l’antisémite Edouard Drumont ; mais sa situation matérielle demeure précaire, et il doit déménager en banlieue, a Antony. Il reprend alors sa collaboration avec « Gil Blas », d’abord pour une série de tableaux, anecdotes et récits militaires inspirés par son expérience de la guerre de 1870, puis pour une série de contes cruels. Les premiers formeront Sueur de Sang (1893) ; les seconds deviendront les Histoires désobligeantes (1894). L’année 1895 est particulierement douloureuse pour Bloy. Chassé de la rédaction du « Gil Blas » suite a une énieme polémique et ainsi réduit a la misere, il perd ses deux fils André et Pierre tandis que sa femme tombe malade. Il reprend alors la rédaction de La Femme Pauvre. Le roman est finalement publié en 1897 : comme Le Désespéré, c'est une transposition autobiographique, et un échec commercial. En 1898, il édite une la premiere partie de son Journal, sous le titre du Mendiant Ingrat, mais c’est encore un échec. Bloy quitte a nouveau la France pour le Danemark, ou il réside de 1899 a 1900. A son retour, il s’installe dans l’est parisien, a Lagny-sur-Marne, qu’il rebaptise « Cochons-sur-Marne ». Des lors, sa vie se confond avec son ouvre, ponctuée par de nouveaux déménagements : a Montmartre en 1904, ou il fait la connaissance du peintre Georges Rouault, se lie avec le couple Maritain et le compositeur Georges Auric, puis a Bourg-la-Reine en 1911. Bloy continue la publication de son Journal : Mon Journal (1904) ; Quatre ans de captivité a Cochons-sur-Marne (1905) ; L’Invendable (1909) ; Le Vieux de la Montagne (1911) ; Le Pelerin de l’Absolu (1914). Il édite en recueil les articles qu’il a écrit depuis 1888, sous le titre Belluaires et Porchers (1905). Il compose des essais qui sont a mi-chemin entre la méditation et le pamphlet, tels que Le Fils de Louis XVI (1900), Je m’accuse (1900) ou la critique de Zola se mele a des réflexions sur l’Affaire Dreyfus et la politique française, la premiere série de L’Exégese des Lieux Communs (1902), inventaire ou sont analysées une a une les expressions toutes faites par lesquelles s'exprime la betise bourgeoise, ou Les Dernieres Colonnes de l’Eglise (1903), étude consacrée aux écrivains catholiques « installés » comme Coppée, Bourget ou Huysmans. Il poursuit dans cette veine avec L’épopée byzantine (1906), Celle qui pleure (1908), sur l'apparition de la Vierge aux deux bergers de La Salette, Le Sang du Pauvre (1909), L'Âme de Napoléon (1912), et la deuxieme série de L’Exégese des Lieux Communs (1912). Profondément marqué par l’éclatement de la Premiere Guerre mondiale, il écrit encore Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915), Au seuil de l’Apocalypse (1916), Les méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les Ténebres (posthume, 1918). Il s’éteint a Bourg-la-Reine entouré des siens. De son ouvre, on retient surtout la violence polémique, qui explique en grande partie son insucces, mais qui donne a son style un éclat, une force et une drôlerie uniques. Pour autant, l’inspiration de Bloy est avant tout religieuse, marquée par la recherche d’un absolu caché au-dela des apparences historiques. Tout, selon Bloy, est symbole : reprenant le mot de Saint Paul, il ne cesse d’affirmer que « nous voyons toutes choses dans un miroir », et que c’est précisément la mission de l’écrivain que d’interroger ce « grand miroir aux énigmes ». Source: Wikipedia

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propinquis, et benefactoribus.


A PIERRE ANTIDE EDMOND – BIGAND-KAIRE – capitaine au long cours

La voici, enfin ! cette Femme pauvre que vous avez tant désirée sans la connaître, et que j’ai placée comme il convenait – sous l’invocation des Défunts.

Je ne sais pas d’homme plus étonnant que vous, mon cher Bigand, et cela, je l’écrirai, quelque jour, le plus somptueusement que je pourrai.

Votre amitié, que je n’avais pas prévue et que j’ai du croire envoyée du ciel, est certainement une des rares merveilles qu’il m’aura été donné de voir sur terre.

A l’exception de notre grand peintre Henry de Groux, qui donc est descendu aussi profondément que vous et d’aussi bon cour dans ma fosse noire ? Souvenez-vous que vous futes mon hôte, quand j’habitais la maison sans nom, la maison de putréfaction et de désespoir que j’ai essayé de peindre et dont vous avez, j’imagine, emporté l’horreur dans la splendide et sanglante Asie.

A vous donc, cher ami, ce douloureux livre qui me fut dicté par l’énergie de votre âme et qui serait, sans doute, un chef-d’ouvre, si je n’en étais pas l’auteur.

Que Dieu vous garde du feu, du couteau, de la littérature contemporaine et de la rancune des mauvais morts !

Grand-Montrouge, mercredi des Cendres, 1897.

LÉON BLOY.


Partie 1
L’ÉPAVE DES TÉNEBRES


I

Ça pue le bon Dieu, ici !

Cette insolence de voyou fut dégorgée, comme un vomissement, sur le seuil tres humble de la chapelle des Missionnaires Lazaristes de la rue de Sevres, en 1879.

On était au premier dimanche de l’Avent, et l’humanité parisienne s’acheminait besogneusement au Grand Hiver.

Cette année, pareille a tant d’autres, n’avait pas été l’année de la Fin du monde et nul ne songeait a s’en étonner.

Le pere Isidore Chapuis, balancier-ajusteur de son état et l’un des soulographes les plus estimés du Gros-Caillou, s’en étonnait moins que personne.

Par tempérament et par culture, il appartenait a l’élite de cette superfine crapule qui n’est observable qu’a Paris et que ne peut égaler la fripouillerie d’aucun autre peuple sublunaire.

Crapule végétale des moins fécondes, il est vrai, malgré le labour politique le plus assidu et l’irrigationlittéraire la plus attentive. Alors meme qu’il pleut du sang, on y voit éclore peu d’individus extraordinaires.

Le vieux balancier, qui venait d’entr’ouvrir la crapaudiere de son âme en passant devant un lieu saint, représentait, non sans orgueil, tous les virtuoses braillards et vilipendeurs du groupe social ou se déversent perpétuellement, comme dans un puisard mitoyen, les relavures intellectuelles du bourgeois et les suffocantes immondices de l’ouvrier.

Tres satisfait de son mot, dont quelques dévotes, qui l’examinerent avec horreur, s’étaient effarées, il allait, d’un pas circonflexe, vers une destination peu certaine, a la façon d’un somnambule que menacerait le mal de mer.

Il y avait comme un pressentiment de vertige sur ce mufle de basse canaille couperosé par l’alcool et tordu au cabestan des concupiscences les plus ordurieres.

Une gouaillerie morose et superbe s’étalait sur ce mascaron de gémonies, crispant la levre inférieure sous les créneaux empoisonnés d’une abominable gueule, abaissant, les deux commissures jusqu’au plus profond des ornieres argileuses ou crétacées dont la litharge et le rogomme avaient raviné la face.

Au centre s’acclimatait, depuis soixante ans, un nez judaique d’usurier ponctuel ou se fourvoyait le chiendent d’une séditieuse moustache qu’il eut été profitable d’utiliser pour l’étrillage des roussins galeux.

Les yeux au poinçon, d’une petitesse invraisemblable et d’une vivacité de gerboise ou de surmulot, suggéraient, par leur froide scintillation sans lumiere, l’idée d’un nocturne spoliateur du tronc des pauvres, accoutumé a dévaliser les églises.

Enfin l’aspect de ce ruffian démantibulé donnait l’ensemble d’un avorton implacable, méticuleux et présent jusque dans l’ivresse, que d’anciennes aventures auraient échaudé et qui, des longtemps, n’avivait plus son cour de goujat qu’a l’assaut des faibles et des désarmés.

Il n’était pas absolument sans lettres, cet excellent pere Chapuis. Il lisait couramment des feuilles arbitrales et décisives, telles que La Lanterne ou Le Cri du peuple, croyant fort a l’avenement infaillible de la Sociale et bafouillant volontiers, dans les caboulots, de pâteux oracles sur la Politique et la Religion, ces deux sciences débonnaires et si prodigieusement faciles, – comme chacun sait, – que le premier galfâtre venu peut y exceller.

Quant a l’amour, il le dédaignait, sans phrases, le considérant négligeable, et si, d’aventure, quelque autre docteur y faisait la moindre allusion sérieuse, aussitôt il bouffonnait et pandiculait en s’esclaffant.

C’est pourquoi l’aimable Isidore assumait la considération d’un nombre incroyable de mastroquets.

On ne savait pas exactement ses origines, quoiqu’il s’affirmât d’extraction bourgeoise et périgourdine. Extraction lointaine, sans doute, puisque le drôle était né, disait-il lui-meme, au faubourg du Temple, ou ses parents avaient du pratiquer de vagues négoces tres parisiens sur lesquels il n’insistait pas.

Il se réclamait donc volontiers d’une ascendance provinciale digne de tous les respects et de collatéraux innombrables répartis au loin, dont il vantait les richesses, non sans flétrir avec énergie l’orgueil de propriétaires qui leur faisait méconnaître sa blouse glorieuse de citoyen travailleur. Effectivement, on n’en avait jamais vu un seul. Cette parenté problématique était ainsi, a la fois, une ressource de gloire et une occasion de déchaînements généreux.

Mais il se déchaînait encore plus contre l’injustice de sa propre destinée, racontant, avec l’emphase des aborigenes méridionaux, la malechance damnée qui avait paralysé toutes ses entreprises et l’improbité fangeuse des concurrents qui l’avait réduit a quitter la redingote du patron pour la vareuse du prolétaire.

Car il avait été réellement capitaliste et chef d’atelier travaillant a son compte, ou plutôt faisant travailler parfois une demi-douzaine d’ouvriers pour lesquels il parut etre le commandeur des croyants de la ribote et de la vadrouille éternelle.

Le quartier de la Glaciere se souvient encore de ces ajusteurs de rigolade, a l’équilibre litigieux, qu’on rencontrait chez tous les marchands de vins, ou le singe, toujours ivre-mort, leur promulguait habituellement sa loi.

La déconfiture assez rapide, et suffisamment annoncée par de tels prodromes, n’étonna que Chapuis qui, d’abord, se répandit en imprécations contre la terre et les cieux et reconnut ensuite, avec une bonne foi de pochard, qu’il avait eu la betise d’etre « trop honnete dans les affaires ».

Quant a la source désormais tarie de cette prospérité si éphémere, nul n’en savait rien. – Un petit héritage de province, avait dit vaguement le balancier. Certains bruits étranges, cependant, avaient autrefois couru qui rendaient assez douteuse l’explication.

On se souvenait tres bien d’avoir connu cette arsouille avant les deux Sieges, entierement dénuée de faste et trimballant d’atelier en atelier sa carcasse rebutée de mauvais compagnon.

Subitement, apres la Commune, on l’avait vu riche de quelques dizaines de mille francs, dont il avait acheté son fonds.

Si la sourde rumeur du quartier ne mentait pas, cet argent, ramassé dans quelque horrible cloaque sanglant, eut été la rançon d’un prince du Négoce parisien inexplicablement préservé de la fusillade et de l’incendie, l’héroique Chapuis ayant été commandant ou meme lieutenant-colonel de fédérés.

La tres mystérieuse et tres arbitraire clémence, qui épargna certains factieux a l’issue de l’insurrection, s’était étendue sur lui comme sur bien d’autres plus fameux qu’on savait ou supposait détenteurs de secrets ignobles et dont on pouvait craindre les révélations.

On le laissa donc tranquillement cuver son ivresse de naufrageur et il ne fut pas meme inquiété, ayant eu l’art, d’ailleurs, de se rendre parfaitement invisible pendant la période des exécutions sommaires.

Un peu plus tard, deux ou trois tentatives d’interview, pratiquées par des reporters de l’Ordre moral, ayant échoué d’une maniere absolue devant l’abrutissement réel ou simulé de ce perpétuel ivrogne, on y renonça et le pere Chapuis, un instant presque célebre, réintégra pour jamais l’obscurité la plus profonde.

Il y avait ainsi sur cet homme tout un nuage de choses troubles qui lui donnait une importance d’oracle aux yeux des pauvres diables qu’il avait la condescendance de fréquenter et dont les âmes enfantines sont si aisément jugulées par tout aboyeur supposé malin. Le peuple souverain n’est-il pas devenu lui-meme la Volaille sacrée des superstitions antiques pour les aruspices de cabaret dont la police, quelquefois, utilise volontiers la pénétration ?

Au résumé, le vieil Isidore avait la renommée d’un « sale bougre », expression générique dont la force ne sera pas contestée.

Il appartenait, sans aucun doute, a cette lignée idéale de chenapans que la Providence institua, des l’origine, pour l’équilibre des Séraphins.

Ne fallait-il pas cette vase au fleuve de l’Humanité pour que le trouble et la puanteur de ses ondes put l’avertir, lorsque quelque chose tomberait du ciel ? Et comment se pourrait-il qu’un cour fut grand sans l’éducation merveilleuse de cet inévitable dégout ?

Sans Barabbas, point de Rédemption. Dieu n’aurait pas été digne de créer le monde, s’il avait oublié dans le néant l’immense Racaille qui devait un jour le crucifier.


II

Malgré l’irrégularité de sa démarche, il paraît que le ci-devant patron balancier avait une affaire qui ne souffrait point de retard, car il ne s’arreta pas au Rendez-vous des ennemis du phylloxéra et dédaigna de répondre aux avances d’un ébéniste gueulard qui le hélait du seuil du Cocher fidele.

Peut-etre aussi avait-il déja son compte, quoiqu’il fut a peine midi, car il ne se laissa tenter par aucun de ces comptoirs de délices ou, d’ordinaire, il multipliait les escales. D’ailleurs, il grommelait en crachotant sur ses bottes, symptôme connu de hargneuse préoccupation que les camarades respectaient.

Ayant ainsi repoussé toute consolation, il finit par arriver a sa porte, au milieu d’une triste rue de Grenelle qu’il habitait depuis sa faillite.

Parvenu assez péniblement au cinquieme étage d’un escalier suffocant ou plombs et latrines répandaient leurs épouvantables exhalaisons, il heurta du coude, a la façon des ataxiques, une porte squameuse qui paraissait etre la plus fâcheuse entrée de l’enfer.

Cette porte s’ouvrit aussitôt et une vieille femme apparut, le regardant avec des yeux interrogateurs.

– Eh bien ? répondit-il, c’est une affaire arrangée, ça ne dépend plus que de la princesse.

Il entra et se laissa tomber sur une chaise quelconque, non sans avoir projeté dans la direction du foyer un jet de salive épaisse dont la courbe inexactement calculée s’acheva dans la ficelle d’une carpette vermiculeuse qui garnissait le devant de la cheminée.

Pendant que la vieille se hâtait d’essuyer du pied cette ordure, il graillonna surérogatoirement quelques doléances préalables.

– Ah ! nom de Dieu, c’est rien loin, ce cochon de faubourg Honoré, et pas le rond pour prendre l’omnibus, sans compter qu’il a fallu poser pour l’attendre, ce peintre de mes pieds qui travaille pour les aristos. Il n’était pas encore levé a dix heures. Et pas trop poli avec ça. J’avais bonne envie de l’engueuler. Mais je me suis dit que c’était pour ta fille et que c’est pas trop tôt tout de meme qu’elle nous foute un peu de galette depuis six mois qu’elle est a rien faire… Dis donc, vieille poison, y a rien a boire ici ?

L’interpellée lança vers le ciel deux grands bras arides, en accompagnant ce geste d’un tres long soupir.

– Hélas ! mon doux Jésus, que répondrai-je a ce pauvre chéri qui se donne tant de mal pour sa malheureuse famille ? Vous etes témoin, bonne Sainte Vierge, qu’il n’y a plus rien dans la maison, que tout ce qui valait deux sous a été porté au Mont-de-piété et que toutes les reconnaissances ont été engagées pour avoir du pain. Ah ! mon aimable Sauveur, quand me retirerez-vous de ce monde ou j’ai déja tant souffert ?

Le mot « souffert », visiblement travaillé depuis des années, expirait dans un sanglot.

Isidore, étendant la main, saisit a plein poing le jupon de la cafarde, et la secouant avec énergie :

– En voila assez, hein ? Tu sais que je n’aime pas que tu me fasses ta sale gueule de jésuite. Si c’est une danse qu’y te faut, tu n’as qu’a le dire, tu seras servie illico, et a l’oil. Et puis, c’est pas tout ça, ou est-elle, ta bougresse de fille ?

– Mais Zizi, tu sais bien qu’elle devait aller chez la cousine Amédée, au boulevard de Vaugirard, pour tâcher moyen de lui emprunter une piece de cent sous. Elle m’a dit qu’elle ne serait pas plus d’une heure. Quand tu as frappé, je croyais que c’était elle qui rentrait.

– Tu ne m’avais pas dit ça, vieux corbillard. Sa cousine est une salope qui ne lui foutra pas un radis, puisqu’elle m’a refusé a moi, l’autre jour, en me disant qu’elle n’avait pas d’argent pour les pochardises. Je la retiens, celle-la. Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! malheur de malheur ! ajouta-t-il presque a voix basse, c’est bibi qui se charge de lui chambarder sa boîte a punaises, quand viendra la prochaine. Enfin, suffit ! Nous l’attendrons en suçant nos pouces et nous verrons si Mademoiselle des Égards veut bien faire a ses vieux parents l’honneur de les écouter.

– Raconte-moi donc plutôt ta course de ce matin, dit, en s’asseyant, la doucereuse mégere. Tu dis que ça s’est arrangé avec ce M. Gacougnol ?

– Mais oui, deux francs de l’heure et trois ou quatre heures tous les jours, si la personne le botte, bien entendu. C’est un bon turbin, pas fatigant, qui ne l’éreintera pas, pour sur. Il faut que ta mauviette soit chez lui demain a onze heures, ça se décidera tout de suite… Le chameau n’a pas l’air commode. Il m’a fait un tas de questions. Il voulait savoir si elle avait des amoureux, si on pouvait compter sur elle, si elle ne se soulait pas de temps en temps. Est-ce que je sais, moi ? j’avais envie de lui dire m. – Il paraît qu’on ne m’aurait pas reçu sans la lettre du proprio. C’est un peu vexant tout de meme d’avoir besoin de la protection de ces jean-foutres qui se défient de l’ouvrier comme si c’était du caca… En revenant, j’ai patiné jusqu’a la Croix-rouge pour taper un copain qui fait des journées de quinze francs dans la piété. Encore un qui n’est pas large des épaules, celui-la ! Il m’a allongé trois francs et encore j’ai payé la seconde tournée. Il est temps que Clotilde nous vienne en aide. J’ai fait assez de sacrifices. Et puis, moi d’abord, je suis pour la politique et la rigolade et l’atelier commence a me faire de l’effet par en bas, zut !

Ici, la vieille fit entendre un nouveau soupir de colombe sépulcrale et dit :

– Quatre heures a deux francs, huit francs. Ça nous soutiendrait. Mais tu n’as pas peur que ce monsieur lui demande des choses trop difficiles ? Je te dis ça, mon Zidore, parce que je suis sa mere, a cet’ enfant. Il faudrait lui faire comprendre que c’est pour son bien. J’y en ai parlé ce matin. J’y ai dit que c’était pour se faire tirer en portrait par un grand artisse et ça lui a fichu le trac.

– Ah ! la sacrée garce ! Est-ce qu’elle va encore nous la faire a l’impératrice ? Attends un peu, je vas t’en fourrer de la dignité. Quand on n’a pas d’argent, on travaille pour en gagner et pour nourrir sa famille ; je ne connais que ça, moi !

Une rafale de silence vint couper le dialogue. Il semblait que ces deux etres eussent peur de se refléter l’un dans l’autre, en trahissant les sales miroirs de leurs cours.

Chapuis se mit a bourrer sa pipe avec des gestes oratoires pendant que sa tres digne femelle, toujours assise, les bras croisés et la tete légerement inclinée sur l’épaule gauche, dans une attitude piaculaire d’hostie résignée, se tapotait du bout des doigts les os des coudes, en laissant flotter son regard dans la direction des cieux.


III

Le tabernacle était sinistre, éclairé par le livide plafond de ce ciel glacé de fin d’automne. Mais on peut supposer que le soleil rutilant des Indes l’aurait fait paraître encore plus horrible.

C’était la noire misere parisienne attifée de son mensonge, l’odieux bric-a-brac d’une ancienne aisance d’ouvriers bourgeois lentement démeublés par la noce et les fringales.

D’abord, un grand lit napoléonien qui avait pu etre beau en 1810, mais dont les cuivres dédorés depuis les Cent Jours, le vernis absent, les roulettes percluses, les pieds eux-memes lamentablement rapiécés et les éraflures sans nombre attestaient la décrépitude. Cette couche sans délices, a peine garnie d’un matelas équivoque et d’une paire de draps sales insuffisamment dissimulés par une courte-pointe gélatineuse, avait du crever sous elle trois générations de déménageurs.

Dans l’ombre de ce monument, qui remplissait le tiers de la mansarde, s’apercevait un autre matelas, moucheté par les punaises et noir de crasse, étalé simplement sur le carreau. De l’autre côté, un vieux voltaire, qu’on pouvait croire échappé au sac d’une ville, laissait émigrer ses entrailles de varech et de fil de fer, malgré l’hypocrisie presque touchante d’une loque de tapisserie d’enfant. Aupres de ce meuble que tous les fripiers avaient refusé d’acquérir, apparaissait, surmontée de son pot a eau et de sa cuvette, une de ces tables minuscules de crapuleux garnos qui font penser au Jugement dernier.

Enfin, au devant de l’unique fenetre, une autre table ronde en noyer, sans luxe ni équilibre, que le frottement le plus assidu n’aurait pas fait resplendir, et trois chaises de paille dont deux presque entierement défoncées. Le linge, s’il en restait, devait se fourrer dans une vieille malle poilue et cadenassée sur laquelle s’asseyaient parfois les visiteurs.

Tel était le mobilier, assez semblable a beaucoup d’autres dans cette joyeuse capitale de la bamboche et du désarroi.

Mais ce qu’il y avait de particulier et d’atroce, c’était la prétention de dignité fiere et de distinctionbourgeoise que la compagne sentimentale de Chapuis avait répandue, comme une pommade, sur la moisissure de cet effroyable taudis.

La cheminée, sans feu ni cendres, eut pu etre mélancolique, malgré sa laideur, sans le grotesque encombrement de souvenirs et de bibelots infâmes qui la surchargeaient.

On y remarquait de petits globes cylindriques protégeant de petits bouquets de fleurs desséchées ; un autre petit globe sphérique monté sur une rocaille en béton conchylifere, ou le spectateur voyait flotter un paysage de la Suisse allemande ; un assortiment de ces coquillages univalves dans lesquels une oreille poétique peut aisément percevoir le murmure lointain des flots ; et deux de ces tendres bergers de Florian, mâle et femelle, en porcelaine coloriée, cuits pour la multitude, on ne sait dans quelles manufactures d’ignominie.

A côté de ces ouvres d’art, se découvraient des images de dévotion, des colombes qui buvaient dans un calice d’or, des anges portant a brassées le « froment des élus », des premiers communiants tres frisés, tenant des cierges dans du papier a dentelles, puis deux ou trois questions du jour : « Ou est le chat ? Ou est le garde champetre ? » etc., inexplicablement encadrées dans des passe-partout.

Enfin des photographies d’ouvriers, de militaires ou de négociants respectables des deux sexes. Le nombre était incroyable de ces effigies qui montaient en pyramide jusqu’au plafond.

Ça et la, le long des murs, dans les intervalles des guenilles, quelques cadres étaient appendus. Évidemment, on se serait indigné de n’y pas trouver la fameuse gravure, si chere aux cours féminins, Enfin, seuls ! dans laquelle on ne s’arrete pas d’admirer un monsieur riche qui serre, décidément, dans ses bras, sous l’oil de Dieu, sa frémissante épousée.

Cette gravure de notaire ou de fille en carte était la gloire des Chapuis. Ils avaient amené un jour un cordonnier de Charenton pour la contempler.

Le reste, – d’effrayantes chromolithographies achetées aux foires ou délivrées dans les bazars populaires, – sans s’élever jusqu’a ce pinacle esthétique, ne manquait pas non plus d’un certain ragout, et, surtout, de cette distinction plus certaine encore dont la mere Chapuis raffolait.

Cette gueuse minaudiere était une des plus décourageantes incarnations de l’orgueil imbécile des femmes, et la carie contagieuse de cet « os surnuméraire », suivant l’expression de Bossuet, aurait fait reculer la Peste.

Elle était enfant naturelle d’un prince, disait-elle mystérieusement, d’un tres noble prince, mort avant d’avoir pu la reconnaître. Elle n’avait jamais voulu dire le nom du personnage, ayant déclaré sa résolution d’ensevelir ce secret glorieux dans le plus intime de son cour. Mais toutes ses hauteurs de chipie venaient de la.

Personne, bien entendu, n’avait entrepris la vérification de cette origine. Il fallait pourtant qu’il y eut quelque chose de vrai, car la quinquagénaire faisandée qui concubinait avec l’immonde Chapuis avait été une femme assez aristocratiquement belle, supérieure par comparaison aux milieux ouvriers dans lesquels elle avait toujours vécu.

Fille d’une ravaudeuse quelconque et d’un pere inconnu, elle s’était trouvée, a dix-huit ans, soudainement accommodée d’une petite fortune et mariée presque aussitôt a un respectable industriel de la rue Saint-Antoine.

Il est vrai que l’éducation premiere avait manqué d’une façon indicible. Ayant a peine connu sa mere prématurément ravie a la prostitution clandestine, elle avait été recueillie et adoptée par une matelassiere de Montrouge.

Cette marâtre, suscitée par l’influence probable du fameux « prince » l’éleva soigneusement, dans la rue. Elle n’aurait pu, d’ailleurs, lui conférer, avec des gifles quotidiennes, que sa personnelle expérience du crin végétal et de la filasse, initiation que ne mentionnait pas, sans doute, le programme d’études.

Elle envoya donc l’enfant a l’école ou les acquisitions de ce jeune esprit ne dépasserent pas, en plusieurs années, l’art d’écrire sans orthographe et de calculer sans exactitude. Mais la vase de divers égouts n’eut pas de secrets pour elle. Le biceps arithmétique ne devait se développer que plus tard, c’est-a-dire a l’arrivée de l’argent.

Lorsque ce visiteur fut annoncé, sous la réserve conditionnelle de l’acceptation d’un certain mari, la touchante vierge lacédémonienne, oublieuse des renards qui avaient pu ravager son flanc, découvrit en elle, tout a coup, les germes auparavant ignorés de la plus âpre vertu, et le négociant qui l’épousait, heureux d’une caissiere légitime qui ferait prospérer son comptoir, n’en demanda pas davantage.

Elle devint, alors, la Bourgeoise, pour le temps et l’éternité.

Son langage, par bonheur, conserva la succulence faubourienne. Elle disait fort bien donnez-moi-z-en etallez-leur-z-y-dire. Mais, en meme temps que changeait son destin, son âme se trouva miraculeusement purifiée de l’escafignon des rues de Paris et de la gravéolence des banlieues infâmes ou s’étaient pourries les tristes fleurs de sa misérable enfance. Assainissement et oubli complets.

En un mot, elle fut une épouse irréprochable, ah ! juste ciel ! et qui devait attirer, pour sur, les bénédictions les plus rares sur la boutique de l’heureux époux qui ne comprenait pas son bonheur.

Naturellement, elle avait de la religion, parce qu’il est indispensable d’en avoir, quand on est « du monde bien », une religion raisonnable, cela va de soi, sans exagération ni fanatisme.

On était en plein regne de Louis-Philippe, roi citoyen, et c’était a peine si toutes les vaches universitaires ou philosophiques de cette époque lumineuse pouvaient suffire au vaccin qu’on inoculait a l’esprit français pour le préserver des superstitions de l’ancien régime.

Toutefois, la jeune madame Maréchal, – tel était le nom de cette chrétienne, – n’endurait pas les plaisanteries sur la piété, et son mari, qui adorait la gaudriole de Béranger, dut etre souvent ramené, de façon sévere, au sentiment des convenances de sa position.

Car, il est temps de le déclarer, cette personne vraiment ineffable était, avant tout, une âme poétique. Le trésor de poésie qui gisait en elle lui avait été révélé par quelques Méditations de Lamartine, qu’elle appelait « son divin Alphonse », et par deux ou trois élégies farinieres de Jean Reboul, telles que L’Ange et l’Enfant« Charmant enfant qui me ressemble… la terre est indigne de toi. » Quand elle eut une fille, apres deux ans de mariage, ce bégueulisme s’exaspéra jusqu’a produire la plus haissable et la plus rechignée de toutes les pécores. En conséquence, le quartier était unanime et n’avait qu’un cri pour célébrer l’impeccable rigidité de ses mours.

Une fois, pourtant, l’envié Maréchal surprit sa femme en compagnie d’un gentilhomme peu vetu. Les circonstances étaient telles qu’il aurait fallu, non seulement etre aveugle, mais sourd autant que la mort, pour conserver le plus léger doute.

L’austere matrone, qui le cocufiait avec un enthousiasme évidemment partagé, n’était pas assez littéraire pour lui servir le mot sublime de Ninon : « Ah ! vous ne m’aimez plus ! vous croyez ce que vous voyez et vous ne croyez pas ce que je vous dis ! » Mais ce fut presque aussi beau.

Elle marcha sur lui, gorge au vent, et d’une voix tres douce, d’une voix profondément grave et douce, elle dit a cet homme stupéfait :

– Mon ami, je suis-t-en affaires avec Monsieur le Comte, allez donc servir vos pratiques, n’est-ce pas ? Apres quoi elle ferma sa porte.

Et ce fut fini. Deux heures plus tard, elle signifiait a son mari de n’avoir plus a lui adresser la parole, sinon dans les cas d’urgence absolue, se déclarant lasse de condescendre jusqu’a son âme de boutiquier et bien a plaindre, en vérité, d’avoir sacrifié ses espérances de jeune fille a un malotru sans idéal qui avait l’indélicatesse de l’espionner. Elle n’oublia pas, en cette occasion, de rappeler sa naissance illustre.

A dater de ce jour, l’épouse exemplaire ne marcha plus qu’avec une palme de martyre et l’existence devint un enfer, un lac de tres profonde amertume pour le pauvre cocu dompté qui se mit a boire et négligea ses affaires.

La vie est trop courte et le roman trop précaire pour que le poeme de cette décadence commerciale puisse etre ici raconté. Voici l’épilogue.

Au bout de quatre ans, la faillite était consommée, le mari enfermé dans un asile de gâteux, et, ruinée du meme coup, la femme avec l’enfant logée d’une maniere quelconque au fond du faubourg Saint-Jacques, ou la clémence d’un créancier lui avait permis d’apporter quelques-uns de ses anciens meubles.

La martyre vécut la jusqu’en 1872, époque mémorable ou elle fit la connaissance de Chapuis. Ses ressources étant nulles, elle subsista, néanmoins, assez confortablement, de ses travaux prétendus d’aiguille, qu’elle exécutait, il faut croire, a la satisfaction des personnes, puisqu’elle se disait accablée de commandes, quoique on ne la vit coudre que tres rarement dans sa chambre. Mais il faut supposer aussi qu’elle s’exténuait en ville, car elle rentrait ordinairement fort tard et souvent meme ne rentrait pas du tout.

La pauvre enfant grandissait comme elle pouvait dans une crainte horrible de sa mere, qui la contraignait quelquefois a passer la nuit pour l’attendre, ayant besoin, disait-elle, de trouver au logis des preuves d’affection et de dévouement, apres une journée saintement accomplie dans le travail.

Cette petite fille, qui devint ainsi, peu a peu, une jeune fille et meme une femme, bien que mal nourrie et plus mal vetue, conserva longtemps une tremblante admiration pour sa mere, qui ne la battait pas trop, qui l’embrassait meme, de loin en loin, dans des jours de crise maternelle et dont la mise, inquiétante pour une ouvriere, l’étonnait.

Elle croyait naivement a la réalité des insondables souffrances de cette sacrilege farceuse qui la conduisait une fois par an sur la tombe de son pere mort « sans repentir » et lui racontait, avec la voix des saintes veuves agonisantes, le châtiment rigoureux de cet impie qui avait méconnu et brisé son cour.

La lumiere vint plus tard, extremement tard, lorsque, travaillant elle-meme d’une façon tres réelle et tres dure, et nourrissant a peu pres sa mere qui commençait probablement a dégouter le trottoir, elle la vit, lâchant tout a coup ses airs augustes, devenir la femelle et la concubine attitrée du sinistre voyou dont le seul aspect l’emplissait d’horreur.

La veuve Maréchal ainsi transformée en femme Chapuis, désignée meme quelquefois sous le nom plus euphonique de mere Isidore, avait, des lors, vieilli salement sous la botte active du chenapan qui l’assommait volontiers.

L’odieuse créature qui n’avait jamais aimé personne l’adorait inexplicablement, lui appartenait corps et âme, jouissait d’etre rossée par lui et aurait fait calciner sa fille pour lui plaire. Elle n’était humble que devant lui, ayant gardé avec tous les autres ses anciennes manieres d’autruche qui la faisaient exécrer.

Physiquement, elle était devenue hideuse, au désespoir du ruiné Chapuis, qui n’aurait pas abhorré de liciter sa tendre compagne, mais qui ne pouvait plus l’offrir désormais qu’en qualité de guenille bonne a laver les dalles des morts dans un hôpital de lépreux.


IV

La porte s’ouvrit enfin et Clotilde parut. Ce fut comme l’entrée d’avril dans la cale d’un ponton.

Clotilde Maréchal, « la fille a Isidore », comme on disait dans Grenelle, appartenait a la catégorie de ces etres touchants et tristes dont la vue ranime la constance des suppliciés.

Elle était plutôt jolie que belle, mais sa haute taille, légerement voutée aux épaules par le poids des mauvais jours, lui donnait un assez grand air. C’était la seule chose qu’elle tînt de sa mere, dont elle était le repoussoir angélique, et qui contrastait avec elle en disparates infinies.

Ses magnifiques cheveux du noir le plus éclatant, ses vastes yeux de gitane captive, « d’ou semblaient couler des ténebres », mais ou flottait l’escadre vaincue des Résignations, la pâleur douloureuse de son visage enfantin dont les lignes, modifiées par de tres savantes angoisses ; étaient devenues presque séveres, enfin la souplesse voluptueuse de ses attitudes et de sa démarche lui avaient valu la réputation de posséder ce que les bourgeois de Paris appellent entre eux une tournure espagnole.

Pauvre Espagnole, singulierement timide ! A cause de son sourire, on ne pouvait la regarder sans avoir envie de pleurer. Toutes les nostalgies de la tendresse – comme des oiselles désolées que le bucheron décourage, – voltigeaient autour de ses levres sans malice qu’on aurait pu croire vermillonnées au pinceau, tellement le sang de son cour s’y précipitait pour le baiser.

Ce navrant et divin sourire, qui demandait grâce et qui bonnement voulait plaire, ne pouvait etre oublié, quand on l’avait obtenu par la plus banale prévenance.

En 1879, elle avait environ trente ans, déja trente ans de miseres, de piétinement, de désespoir ! Les roses meurtries de son adolescence de galere avaient été cruellement effeuillées par les ouragans, dans la vasque noire du mélancolique jardin de ses reves, mais, quand meme, tout un orient de jeunesse était encore déployé sur elle, comme l’irradiation lumineuse de son âme que rien n’avait pu vieillir.

On sentait si bien qu’un peu de bonheur l’aurait rendue ravissante et qu’a défaut de joie terrestre, l’humble créature aurait pu s’embraser peut-etre, ainsi que la torche amoureuse de l’Évangile, en voyant passer le Christ aux pieds nus !

Mais le Sauveur, cloué depuis dix-neuf siecles, ne descend guere de sa Croix, tout expres pour les pauvres filles, et l’expérience personnelle de l’infortunée Clotilde était peu capable de la fortifier dans l’espoir des consolations humaines.

Quand elle entra, la vue de Chapuis la fit reculer instinctivement. Ses jolies levres frémirent et elle parut sur le point de prendre la fuite. Cet homme était, en effet, le seul etre qu’elle crut avoir le droit de hair, ayant souffert par lui d’une épouvantable façon.

Elle referma la porte, cependant, et dit a sa mere, en jetant sur la table une piece de cinquante centimes :

– Voila tout ce que marraine a pu faire pour nous. Elle allait se mettre a table et son déjeuner sentait bien bon. Mais je savais que tu m’attendais, petite mere, et je n’aurais pas osé lui dire que j’avais tres faim.

Isidore se mit a beugler.

– Ô la vache ! Et tu ne lui as pas foutu ça par la figure, a cet’ Héloise du champ de navets, qui a gagné plus de cent mille francs a se mettre sur le dos avec sa sale carne a cochons ? Vrai ! t’es pas dégourdie, ma fille.

Il s’était levé de sa chaise pour dilater son gueuloir et la doléance apitoyée de la fin fut accompagnée d’une gesticulation de vieux paillasse, a décourager la muse de l’ignominie.

Les joues pâles de Clotilde étaient déja pourpres et les sombres lacs de ses yeux si doux flamboyerent.

– D’abord, cria-t-elle, je ne suis pas votre fille, Dieu merci et je vous défends de me parler comme si vous étiez mon pere. Et puis, ma marraine est une honnete femme que vous n’avez pas le droit d’insulter. Elle nous a rendu assez de services, depuis longtemps. Si elle n’est pas plus généreuse aujourd’hui, c’est que vous l’avez dégoutée par votre hypocrisie et votre fainéantise de pochard, entendez-vous ? J’en ai assez, moi aussi, de votre insolence et de vos méchancetés et si vous n’etes pas content de ce que je vous dis, j’aurai bientôt fait de partir et de quitter cette baraque de malheur, quand je devrais mourir dans la rue !

La vieille, a son tour, s’élança entre les deux adversaires et profita de l’occasion pour dégainer le grand jeu pathétique inventé par elle, qui consistait a roucouler sur divers tons, en ramant de ses deux mains jointes, du haut en bas et d’Orient en Occident.

– Ô mon enfant ! est-ce ainsi que tu oses parler a celui que le ciel nous a envoyé pour adoucir les derniers jours de ta pauvre mere qui s’est sacrifiée pour toi ? Moi aussi, j’ai été belle dans ma jeunesse et j’aurais pu m’amuser comme tant d’autres, et courir le monde comme une fille de rien, si j’avais écouté le Tentateur. Mais j’ai su me ranger a mon devoir et je me suis immolée a ton pere. Que le bon Dieu et tous ses saints me préservent d’accuser le malheureux devant sa fille ! Mais je prends le ciel a témoin des douleurs que m’a fait endurer cet homme sanguinaire qui se baignait dans mes larmes et se repaissait de mes tourments. Ce que mon cour a souffert, c’est un secret que j’emporterai avec moi dans la tombe. Ô Clotilde ! épargne le cour brisé de ta sainte mere. N’augmente pas son martyre. Respecte aussi les cheveux blancs de ce noble ami qui doit me fermer les yeux. Et toi, mon consolateur, mon dernier amour, pardonne a cette enfant qui ne te connaît pas. Montre-toi généreux pour qu’elle apprenne a te chérir et a t’adorer. Ô mon Zizi, ô ma Cloclo bien-aimée, vous m’abreuvez de fiel et d’absinthe, vous rouvrez toutes mes blessures, vos querelles redoublent en moi le désir de mon éternelle patrie, ou les anges tressent ma couronne. Tuez-moi plutôt. Tenez ! je m’offre en holocauste. Me voici entre vous deux !

Et la papelarde sinistre abaissant son chef déplumé dans la direction présumée de son fameux cour, se tenant debout, au pied d’une croix invisible, lança ses immenses bras vers l’un et l’autre horizon, geste supreme et définitif qui la fit ressembler a quelque potence géminée d’une ancienne fourche patibulaire.

Chapuis, manifestement embeté, n’avait aucun désir bien actuel de tuer qui ce fut. En l’absence de Clotilde et surtout, en d’autres circonstances, une claque certaine aurait arreté, des le début, le tragique monologue. Mais il comptait agir sur la volonté de la jeune femme qu’une brutalité nouvelle pouvait rendre indomptable et qui aurait assurément défendu sa mere contre lui, malgré sa honte infinie de la trouver si menteuse et si ridicule. Il prit, en conséquence, le parti d’adopter une conciliante et persuasive bonhomie.

– Allons ! c’est bien, la vieille, tu peux aller t’asseoir. Personne n’a envie de te démolir. On a le temps d’y penser jusqu’a Noël, si tu peux mettre, d’ici la, un peu de margarine sur tes abatis. Mademoiselle Clotilde, ajouta-t-il avec une pointe de blague aussitôt réprimée, donnez-vous donc la peine de prendre une chaise, vous savez qu’on ne les paie pas. Vous m’avez mécanisé tout a l’heure, mais je ne vous en veux pas. On a besoin de s’engueuler de temps en temps, n’est-ce pas, la mere ? Ça entretient l’amitié. Vous m’avez traité de pochard. Mon Dieu ! Je ne dis pas, je ne me fais pas meilleur qu’un autre. Mais on se doit des honnetetés entre camarades, quand on n’est pas des sauvages, et un petit verre par-ci, par-la, ça ne fait de tort a personne. Ta mere non plus ne crache pas dessus, quand ça se rencontre. Mais c’est pas ça que j’avais a te dire. Il y a que je t’ai trouvé une position, du bon travail bien payé. Ça ne te crevera pas de faire voir ta peau a un peintre et de poser en petite bonne vierge pour ses tableaux. Deux francs de l’heure, c’est a regarder quand on est dans la mélasse. Et puis, faut pas croire a des betises. D’abord, la vieille n’aurait pas voulu et je ne suis pas un marlou, peut-etre. On aime a lever le coude, c’est possible, mais on a sa dignité. Si ce particulier te manquait de respect, il aurait a faire a moi, Isidore Chapuis ! Tu pourras lui dire ça de ma part.

Sur ce dernier mot, ayant redressé crânement son torse d’insecte et frappé de la main ses côtes sonores, il s’arreta un instant pour cracher de nouveau dans la cheminée et reprit en montrant l’odieux galetas :

– Reluque-moi le belvédere ! C’est coquet pour des marquises ! Est-ce qu’on peut recevoir quelqu’un ici ? On ne demande pas la chambre des pairs, mais, tout de meme, on se plairait ailleurs que dans un pareil goguenot. Seulement, il ne faudrait pas faire ta tete de Mademoiselle Tout-en-noir. On ne veut pas te manger. On ne te demande que d’etre une bonne fille bien raisonnable, et de nous aider a ton tour. C’est juste, pas vrai ? On t’a pas laissé manquer du nécessaire, depuis que t’es sortie de l’hôpital et que tu te croises les bras toute la sainte journée…

La tremblante Clotilde était comme une hirondelle dans la main d’un vagabond. La scene grotesque de sa mere avait éteint sa faible colere et glacé son âme. Un dégout immense et une humiliation infinie la tenaient immobile sous le regard désormais triomphant du misérable dont le langage l’épouvantait en la profanant.

Il y avait en elle une trop ancienne acceptation des amertumes pour que ses révoltes fussent désormais autre chose que de tres pâles et de tres rapides éclairs.

Puis, les derniers mots l’accablaient. Elle s’accusait d’avoir été inutile pendant plusieurs mois, d’etre restée étendue et sans force des journées entieres, et d’avoir mangé le pain de cet homme abominable.

Il fallait donc, – ô Dieu de miséricorde ! – avaler encore cette ignominie, devenir un modele d’atelier, de la chair a palette, faire toiser son corps du matin au soir, par des peintres ou des sculpteurs !

Ce n’était peut-etre pas aussi déshonorant que la prostitution, mais elle se demandait si ce n’était pas encore plus bas. Elle se souvenait tres bien d’en avoir vu, de ces femmes, en passant, le matin, devant l’École des Beaux-Arts, avant l’ouverture des ateliers. Elles lui avaient paru horribles de canaillerie, d’impudeur professionnelle, de lâche torpeur accroupie, et il lui avait semblé que le dernier échelon de la misere eut été de ressembler a ce bétail de l’académie et du chevalet que le vieux Dante eut pensivement examiné en revenant de son enfer.

Il le fallait bien, sans doute, puisqu’elle avait du renoncer a son métier de doreuse, qui avait failli lui couter la vie, et qu’ayant perdu force et courage elle n’était plus bonne a rien qu’a souffrir et a etre traînée par les pieds ou par les cheveux dans les immondices.

Elle ne répondit pas, s’étonnant elle-meme d’etre sans un mot de protestation. Accablée de lassitude, elle parut s’incliner.

La mere, alors, estimant la bataille gagnée, vint lui prendre la tete entre ses bras, de maniere a pouvoir joindre ses mains sur le chignon et, dans cette posture, exhala vers le ciel d’actives actions de grâces pour le remercier, comme il convenait, d’avoir attendri le cour de sa fille.

A ce spectacle, Chapuis se souvint aussitôt d’un rendez-vous important dont l’urgence était extreme et disparut, laissant quelques centimes, pour ne rentrer qu’a trois heures du matin, completement soul.