Le Désespéré - Léon Bloy - ebook
Kategoria: Religia i duchowość Język: francuski Rok wydania: 1887

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Léon Bloy

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Opinie o ebooku Le Désespéré - Léon Bloy

Fragment ebooka Le Désespéré - Léon Bloy

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11

A Propos Bloy:

Léon Bloy (Périgueux, 11 juillet 1846 - Bourg-la-Reine, 3 novembre 1917) est un romancier et essayiste français. Il est le deuxieme des sept garçons de Jean-Baptiste Bloy, fonctionnaire franc-maçon des Ponts et Chaussées, et d’Anne-Marie Carreau, une ardente catholique. Ses études au lycée de Périgueux sont médiocres : retiré de l’établissement en classe de 4eme, il continue sa formation sous la direction de son pere, qui l’oriente vers l’architecture. Bloy commence a rédiger un journal intime, s’essaie a la littérature en composant une tragédie, Lucrece, et s’éloigne de la religion. En 1864, son pere lui trouve un emploi a Paris. Il entre comme commis au bureau de l’architecte principal de la Compagnie ferroviaire d’Orléans. Médiocre employé, Bloy reve de devenir peintre et s’inscrit a l’École des Beaux-Arts. Il écrit ses premiers articles, sans toutefois parvenir a les faire publier, et fréquente les milieux du socialisme révolutionnaire et de l’anticléricalisme. En décembre 1868, il fait la rencontre de Jules Barbey d’Aurevilly, qui habite en face de chez lui, rue Rousselet. C’est l’occasion pour lui d’une profonde conversion intellectuelle, qui le ramene a la religion catholique et le rapproche des courants traditionalistes. En 1870, il est incorporé dans le régiment des « Mobiles de la Dordogne », prend part aux opérations de l’armée de la Loire et se fait remarquer par sa bravoure. Démobilisé, il rentre a Périgueux en avril 1871. Il retourne a Paris en 1873, ou, sur la recommandation de Barbey d’Aurevilly, il entre a « L’Univers », le grand quotidien catholique dirigé par Louis Veuillot. Tres vite, en raison de son intransigeance religieuse et de sa violence, il se brouille avec Veuillot et quitte le journal des juin 1874. Il est alors engagé comme copiste a la Direction de l’Enregistrement, tout en étant le secrétaire bénévole de Barbey d’Aurevilly. En 1875, il tente sans succes de faire publier son premier texte, La Méduse Astruc, en hommage a son protecteur, puis, sans plus de réussite, La Chevaliere de la mort, étude poético-mystique sur Marie-Antoinette. Il se lie avec Paul Bourget et Jean Richepin, qu’il tente en vain de convertir, et obtient un emploi stable a la Compagnie des Chemins de Fer du Nord. Sa vie bascule a nouveau en 1877. Il perd ses parents, effectue une retraite a la Grande Trappe de Soligny (premiere d’une série de vaines tentatives de vie monastique), et rencontre Anne-Marie Roulé, prostituée occasionnelle qu’il recueille et convertit en 1878. Rapidement, la passion que vivent Bloy et la jeune femme se meut en une aventure mystique, accompagnée de visions, de pressentiments apocalyptiques - et d’une misere absolue puisque Bloy a démissionné de son poste a la Compagnie des Chemins de Fer du Nord. C’est dans ce contexte passablement exalté que Bloy rencontre l’abbé Tardif de Moidrey, qui l’initie a l’exégese symbolique durant un séjour a la Salette, avant de mourir brusquement. L’écrivain dira plus tard de ce pretre qu’il tenait de lui « le meilleur » de ce qu’il possédait intellectuellement, c’est-a-dire l’idée d’un « symbolisme universel » que Bloy allait appliquer a l’histoire, aux événements contemporains et a sa propre vie. Des cette époque, il écrit Le Symbolisme de l’Apparition (posthume, 1925). Début 1882, Anne-Marie commence a donner des signes de folie ; elle est finalement internée en juin a l’hôpital de Sainte-Anne. Bloy est atteint au plus profond de lui-meme : « Je suis entré dans la vie littéraire (…) a la suite d’une catastrophe indicible qui m’avait précipité d’une existence purement contemplative », écrira-t-il plus tard. De fait, c’est en février 1884 qu'il publie son premier ouvrage, Le Révélateur du Globe. L'ouvrage est consacré a Christophe Colomb, et Barbey d’Aurevilly signe sa préface. Suit en mai un recueil d’articles : Propos d’un entrepreneur de démolitions. Aucun des deux livres n’a le moindre succes. Parallelement, Bloy se lie avec Huysmans puis avec Villiers de l’Isle-Adam, se brouille avec l’équipe de la revue « Le Chat noir », a laquelle il collaborait depuis 1882, et entreprend la publication d’un pamphlet hebdomadaire, « Le Pal », qui aura cinq numéros. C’est a cette époque également qu’il entame la rédaction d’un premier roman largement autobiographique, Le Désespéré. Le drame vécu par les deux principaux protagonistes, Cain Marchenoir et Véronique Cheminot, est en fait la transposition de celui de Bloy avec Anne-Marie, une relation ou la sensualité est peu a peu effacée par le mysticisme. L’ouvre est achevée en 1886, mais l’éditeur craignant d’éventuels proces, sa publication n’a lieu qu’en janvier 1887, et sans grand écho. Bloy commence néanmoins un nouveau roman, La Désespérée, premiere ébauche de La Femme Pauvre. Mais il doit s’interrompre et se consacrer, pour vivre, a une série d’articles pour la revue « Gil Blas » (décembre 1888-février 1889). La mort de Barbey d'Aurevilly en avril 1889 puis celle de Villiers de l’Isle-Adam en aout l'affectent profondément, tandis que son amitié avec Huysmans se fissure. Elle ne survivra pas a la publication de La-Bas (1891) ou Bloy se retrouve caricaturé. Fin 1889, il rencontre Jeanne Molbech, fille d’un poete danois. La jeune femme se convertit au catholicisme en mars de l’année suivante, et Bloy l’épouse en mai. Le couple part pour le Danemark au début de 1891. Bloy se fait alors conférencier. Sa fille, Véronique naît en avril a Copenhague (suivront André en 1894, Pierre en 1895 et Madeleine en 1897). En septembre, la famille Bloy est de retour a Paris. Bloy s’y fâche alors avec la plupart de ses anciens amis, et commence a tenir son journal intime. En 1892, il publie Le Salut par les Juifs, écrit en riposte a La France Juive de l’antisémite Edouard Drumont ; mais sa situation matérielle demeure précaire, et il doit déménager en banlieue, a Antony. Il reprend alors sa collaboration avec « Gil Blas », d’abord pour une série de tableaux, anecdotes et récits militaires inspirés par son expérience de la guerre de 1870, puis pour une série de contes cruels. Les premiers formeront Sueur de Sang (1893) ; les seconds deviendront les Histoires désobligeantes (1894). L’année 1895 est particulierement douloureuse pour Bloy. Chassé de la rédaction du « Gil Blas » suite a une énieme polémique et ainsi réduit a la misere, il perd ses deux fils André et Pierre tandis que sa femme tombe malade. Il reprend alors la rédaction de La Femme Pauvre. Le roman est finalement publié en 1897 : comme Le Désespéré, c'est une transposition autobiographique, et un échec commercial. En 1898, il édite une la premiere partie de son Journal, sous le titre du Mendiant Ingrat, mais c’est encore un échec. Bloy quitte a nouveau la France pour le Danemark, ou il réside de 1899 a 1900. A son retour, il s’installe dans l’est parisien, a Lagny-sur-Marne, qu’il rebaptise « Cochons-sur-Marne ». Des lors, sa vie se confond avec son ouvre, ponctuée par de nouveaux déménagements : a Montmartre en 1904, ou il fait la connaissance du peintre Georges Rouault, se lie avec le couple Maritain et le compositeur Georges Auric, puis a Bourg-la-Reine en 1911. Bloy continue la publication de son Journal : Mon Journal (1904) ; Quatre ans de captivité a Cochons-sur-Marne (1905) ; L’Invendable (1909) ; Le Vieux de la Montagne (1911) ; Le Pelerin de l’Absolu (1914). Il édite en recueil les articles qu’il a écrit depuis 1888, sous le titre Belluaires et Porchers (1905). Il compose des essais qui sont a mi-chemin entre la méditation et le pamphlet, tels que Le Fils de Louis XVI (1900), Je m’accuse (1900) ou la critique de Zola se mele a des réflexions sur l’Affaire Dreyfus et la politique française, la premiere série de L’Exégese des Lieux Communs (1902), inventaire ou sont analysées une a une les expressions toutes faites par lesquelles s'exprime la betise bourgeoise, ou Les Dernieres Colonnes de l’Eglise (1903), étude consacrée aux écrivains catholiques « installés » comme Coppée, Bourget ou Huysmans. Il poursuit dans cette veine avec L’épopée byzantine (1906), Celle qui pleure (1908), sur l'apparition de la Vierge aux deux bergers de La Salette, Le Sang du Pauvre (1909), L'Âme de Napoléon (1912), et la deuxieme série de L’Exégese des Lieux Communs (1912). Profondément marqué par l’éclatement de la Premiere Guerre mondiale, il écrit encore Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915), Au seuil de l’Apocalypse (1916), Les méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les Ténebres (posthume, 1918). Il s’éteint a Bourg-la-Reine entouré des siens. De son ouvre, on retient surtout la violence polémique, qui explique en grande partie son insucces, mais qui donne a son style un éclat, une force et une drôlerie uniques. Pour autant, l’inspiration de Bloy est avant tout religieuse, marquée par la recherche d’un absolu caché au-dela des apparences historiques. Tout, selon Bloy, est symbole : reprenant le mot de Saint Paul, il ne cesse d’affirmer que « nous voyons toutes choses dans un miroir », et que c’est précisément la mission de l’écrivain que d’interroger ce « grand miroir aux énigmes ». Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, j'aurai achevé de tuer mon pere. Le pauvre homme agonise, et mourra, dit-on, avant le jour.

Il est deux heures du matin. Je suis seul dans une chambre voisine, la vieille femme qui le garde m'ayant fait entendre qu'il valait mieux que les yeux du moribond ne me rencontrassent pas et qu'on m'avertirait_ quand il en serait temps.

Je ne sens actuellement aucune douleur ni aucune impression morale nettement distincte d'une confuse mélancolie, d'une indécise peur de ce qui va venir. J'ai déja vu mourir et je sais que, demain, ce sera terrible. Mais, en ce moment, rien ; les vagues de mon coeur sont immobiles. J'ai l'anesthésie d'un assommé. Impossible de prier, impossible de pleurer, impossible de lire. Je vous écris donc, puisqu'une âme livrée a son propre néant n'a d'autre ressource que l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.

Je suis parricide, pourtant, telle est l'unique vision de mon esprit ! J'entends d'ici l'intolérable hoquet de cette agonie qui est véritablement mon oeuvre, — oeuvre de damné qui s'est imposée a moi avec le despotisme du destin !

Ah ! le couteau eut mieux valu, sans doute, le rudimentaire couteau du chourineur filial ! La mort, du moins, eut été, pour mon pere, sans préalables années de tortures, sans le renaissant espoir toujours déçu de mon retour a l'auge a cochons d'une sagesse bourgeoise ; je serais fixé sur la nature légalement ignominieuse d'une probable expiation ; enfin, je ne resterais pas avec cette hideuse incertitude d'avoir eu raison de passer sur le coeur du malheureux homme pour me jeter aux réprobations et aux avanies démoniaques de la vie d'artiste.

Vous m'avez vu, mon cher Alexis, coiffé d'une ordure cylindrique, dénué de vetements, de souliers, de tout enfin, excepté de l'apéritive espérance. Cependant, vous me supposiez un domicile conjecturable, un semblant de subsides intermittents, une mamelle quelconque aux flancs d'airain de ma chienne de destinée et vous ne connutes pas l'irréprochable perfection de ma misere.

En réalité, je fus un des Dix-Mille retraitants sempiternels de la famine parisienne, - a qui manquera toujours un Xénophon, - qui prélevent l'impôt de leur fringale sur les déjections de la richesse et qui assaisonnent a la fumée de marmites inaccessibles et pénombrales la croute symbolique récoltée dans les ordures.

Tel a été le vestibule de mon existence d'écrivain, - existence a peine changée, d'ailleurs, meme aujourd'hui que je suis devenu quasi célebre. Mon pere le savait et en mourait de honte.

Excellent théologien maçonnique, adorateur de Rousseau et de Benjamin Franklin, toute sa jurisprudence critique était d'arpenter le mérite a la toise du succes. De ce point de vue, Dumas pere et Béranger lui paraissaient des abreuvoirs suffisants pour toutes les soifs esthétiques.

Il me chérissait, cependant, a sa maniere. Avant que j'eusse fini de baver dans mes langes, avant meme que je vinsse au monde, il avait soigneusement marqué toutes les étapes de ma vie, avec la plus géométrique des sollicitudes. Rien n'avait été oublié, excepté l'éventualité d'une pente littéraire. Quand il devint impossible de nier l'existence du chancroide, sa confusion fut immense et son désespoir sans bornes. Ne discernant qu'une révolte impie dans le simple effet d'une intransgressable loi de nature, mais absolument pénétré de son impuissance, il me donna, néanmoins, une derniere preuve de la plus inéclairable tendresse en ne me maudissant jamais tout a fait.

Mon Dieu ! que la vie est une horrible dégoutation ! Et combien il serait facile aux sages de ne jamais faire d'enfants ! Quelle idiote rage de se propager ! Une continence éternelle serait-elle donc plus atroce que cette invasion de supplices qui s'appelle la naissance d'un enfant de pauvre ?

Déja, dans toutes les conditions imaginables, un pere et un fils sont comme deux âmes muettes qui se regardent de l'un a l'autre bord de l'abîme du flanc maternel, sans pouvoir presque jamais ni se parler ni s'étreindre, a cause, sans doute, de la pénitentielle immondicité de toute procréation humaine ! Mais si la misere vient a rouler son torrent d'angoisses dans ce lit profané et que l'anatheme effroyable d'une vocation supérieure soit prononcé, comment exprimer l'opaque immensité qui les sépare ?

Nous avions depuis longtemps cessé de nous écrire, mon pere et moi. Hélas ! nous n'avions rien a nous dire. Il ne croyait pas a mon avenir d'écrivain et je croyais moins encore, s'il eut été possible, a la compétence de son diagnostic. Mépris pour mépris. Enfer et silence des deux côtés.

Seulement, il se mourait de désespoir et voila mon parricide ! Dans quelques heures, je me tordrai peut-etre les mains en poussant des cris, quand viendra l'énorme peine. Je serai ruisselant de larmes, dévasté par toutes les tempetes de la pitié, de l'épouvante et du remords. Et cependant, s'il fallait revivre ces dix dernieres années, je ne vois pas de quelle autre façon je pourrais m'y prendre. Si ma plume de pamphlétaire catholique avait pu conquérir de grandes sommes, mon pere, — le plus désintéressé des peres ! — aurait fait cent lieues pour venir s'asseoir devant moi et me contempler a l'aise dans l'auréole de mon génie. Mais il était de ma destinée d'accomplir moi-meme ce voyage et de l'accomplir sans un sou pour l'abominable contemplation que voici !

Vous ignorez, ô romancier plein de gloire, cette parfaite malice du sort. La vie a été pour vous plus clémente. Vous reçutes le don de plaire et la nature meme de votre talent, si heureusement pondéré, éloigne jusqu'au soupçon du plus vague reve de dictature littéraire.

Vous etes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais jamais etre, un écrivain aimable et fin, et vous ne révolterez jamais personne, — ce que, pour mon malheur, j'ai passé ma vie a faire. Vos livres portés sur le flot des éditions innombrables vont d'eux-memes dans une multitude d'élégantes mains qui les propagent avec amour. Heureux homme qui m'avez autrefois nommé votre frere, je crie donc vers vous dans ma détresse et je vous appelle a mon aide.

Je suis sans argent pour les funérailles de mon pere et vous etes le seul ami riche que je me connaisse. Genez-vous un peu, s'il le faut, mais envoyez moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze louis strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je suis isolé dans cette ville ou je suis né, pourtant, et ou mon pere a passé sa vie en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans ressources et je ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans une poche de compatriote.

Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrere, que je ne vous ai jamais demandé un service d'argent, que le cas est grave, et que je ne compte absolument que sur vous.

Votre anxieux ami.

CAIN MARCHENOIR


Chapitre 2

 

Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions juvéniles, était adressée, rue de Babylone, a M. Alexis Dulaurier, l'auteur célebre de Douloureux Mystere.

Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de plusieurs années. Relations troublées, il est vrai, par l'effet de prodigieuses différences d'idées et de gouts, mais restées a peu pres cordiales.

A l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré dans l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin, sur le tamis de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume de vers byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie pour donner a certaines âmes liquides le miracle du Saule de Musset sur le tombeau d'Anacréon.

Aimable et de verve abondante — tel qu'il est encore aujourd'hui — sans l'érésipele de vanité qui le défigure depuis ses triomphes, son petit appartement du Jardin des Plantes était alors le lieu d'un groupe fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés maintenant dans les entrecolonnements bréneux de la presse a quinze centimes. Le plus remarquable de tous était cet encombrant tzigane Hamilcar Lécuyer, que ses goujates vaticinations antireligieuses ont rendu si fameux.

Alexis Dulaurier, ami, par choix, de tout le monde et, par conséquent, sans principes comme sans passions, comblé des dons de la médiocrité, - cette force a déraciner des Himalayas ! - pouvait raisonnablement prétendre a tous les succes.

Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'a toucher du doigt les murailles de betise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent aussitôt devant lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans cette forteresse imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles chargés de son bagage littéraire.

Sa prépondérante situation d'écrivain est désormais incontestable. Il ne représente rien moins que la Littérature française !

Bardé de trois volumes d'une poésie bleuâtre et frigide, en excellent acier des plus recommandables usines anglaises, - au travers de laquelle il peut défier qu'on atteigne jamais son coeur ; inventeur d'une psychologie polaire, par l'heureuse addition de quelques procédés de Stendhal au dilettantisme critique de M. Renan ; sublime déja pour les haisseurs de toute virilité intellectuelle, il escalada enfin les plus hautes frises en publiant les deux premiers romans d'une série dont nul prophete ne saurait prévoir la fin, car il est persuadé d'avoir trouvé sa vraie voie.

Il faut penser a l'incroyable anémie des âmes modernes dans les classes dites élevées, - les seules âmes qui intéressent Dulaurier et dont il ambitionne le suffrage, - pour bien comprendre l'eucharistique succes de cet évangéliste du Rien.

Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance généreuse, toute indécente vigueur d'affirmation ; fendre en quatre l'ombre de poil d'un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en trois cents pages, d'impondérables délicatesses amoureuses dans l'huile de myrrhe d'une chaste hypothese ou dans les aromates d'un élégant scrupule ; surtout ne jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne jamais s'interrompre de gémir avec lord Byron sur l'aridité des joies humaines ; en un mot, ne jamais ÉCRIRE ; — telles furent les victuailles psychologiques offertes par Dulaurier a cette élite dirigeante engraissée dans tous les dépotoirs révolutionnaires, mais qui, précisément, expirait d'une inanition d'aristocratie.

Apres cela, que pouvait-on refuser a ce nourrisseur ? Tout, a l'instant, lui fut prodigué : l'autorité d'un augure, les éditions sans cesse renouvelées, la survente des vieux brouillons, les prix académiques, l'argent infini, et jusqu'a cette croix d'honneur si polluée, mais toujours désirable, qu'un artiste fier, a supposer qu'il l'obtînt, n'aurait meme plus le droit d'accepter !

Le fauteuil d'immortalité lui manque encore. Mais il l'aura prochainement, dut-on faire crever une trentaine d'académiciens pour lui assurer des chances !

On ne voit guere qu'un seul homme de lettres qui se puisse flatter d'avoir joui, en ces derniers temps, d'une aussi insolente fortune. C'est Georges Ohnet, l'ineffable bossu millionnaire et avare, l'imbécile auteur du Maître de Forges, qu'une stricte justice devrait contraindre a pensionner les gens de talent dont il vole le salaire et idiotifie le public.

Mais, quelque vomitif que puisse etre le succes universel de ce drôle, qui n'est, en fin de compte, qu'un sordide spéculateur et qui, peut-etre, se croit du génie, celui de Dulaurier, qui doit sentir la misere de son esprit, est bien plus révoltant encore.

Le premier, en effet, n'a vu dans la littérature qu'une appétissante glandée dont son âme de porc s'est réjouie et c'est bien ainsi qu'on a généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le second a vu la meme chose, sans doute, mais, sagement, il s'est cantonné dans la clientele influente et s'est ainsi ménagé une situation littéraire que n'eut jamais l'immense poete des Fleurs du Mal et qui déshonore simplement les lettres françaises.

Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est a peu pres la meme des deux côtés, l'un et l'autre ayant admirablement compris la nécessité d'écrire comme des cochers pour etre crus les automédons de la pensée.

L'auteur de L'Irrévocable et de Douloureux Mystere est, par surcroît, travaillé de manies anglaises. Par exemple, on ne passe pas dix minutes aupres de lui sans etre investi de cette confidence, que la vie l'a traité avec la derniere rigueur et qu'il est, a peu de chose pres, le plus a plaindre des mortels.

Un brave homme qui venait de voir mourir dans la misere et l'obscurité un etre supérieur dont quelques journaux avaient a peine mentionné la disparition, s'indignait, un jour, de ce boniment d'un médiocre a qui tout a réussi. - Apres tout, dit-il en se calmant, il y a peut-etre quelque sincérité dans cette vile blague. Ce garçon a l'âme petite, mais il n'est ni un sot, ni un hypocrite, et, par moments, il doit lui peser quelque chose de la monstrueuse iniquité de son bonheur !


Chapitre 3

 

L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange était donc doublement inhabile. Elle étalait une complete misere, la chose du monde la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume, et laissait percer, dans les dernieres lignes un vague, mais irrémissible mépris, dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au maniement des vanités, et, d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu. Il avait meme cru, dans son extreme fatigue, pousser assez loin la flatterie et il s'était dit, avec le geste de lancer un trésor a la mer, que son effrayante détresse exigeait un tel sacrifice.

Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des années. Une sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguere l'un vers l'autre. Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble, — la misanthropie enflammée du boheme qui passait pour avoir du génie, faisant repoussoir a la sceptique indulgence de l'arbitre futur des hautes finesses littéraires.

Des la premiere minute de succes, Dulaurier sentit merveilleusement le danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux entrailles rugissantes, qui allait devenir son juge et, suavement, il le lâcha.

Marchenoir trouva la chose tres simple, ayant déja pénétré cette âme. Ce ne fut ni une rupture déclarée, ni meme une brouille. Ce fut, de part et d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre les intentions inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait eu peu d'illusions et on ne s'arrachait aucun reve.

De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles distraites quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs le rayonnant Alexis montait de plus en plus dans la gloire, il devenait empyréen. Qu'avait-il a faire de ce guenilleux brutal qui refusait de l'admirer ?

Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi a placer quelques articles éclatants au Pilate, - journal pituiteux a immense portée, dont le directeur avait eu passagerement la fantaisie de condimenter la mangeoire, - Dulaurier se découvrit tout a coup un regain de tendresse pour cet ancien compagnon des mauvais jours, qui se présentait en polémiste et qui pouvait devenir un ennemi des plus redoutables.

Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense, bientôt épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son scandaleux catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté Marchenoir vit se fermer aussitôt devant lui toutes les portes des journaux sympathiquement agités du meme effroi et, plein de famine, évincé du festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revetir la robe nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il replongea dans les extérieures ténebres d'ou ne purent le tirer deux livres supérieurs, étouffés sans examen sous le silence concerté de la presse entiere.

Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de secourir ce réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste influent, n'était, certes, pas homme a se compromettre en jouant pour lui les Bons Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur voisinage rendait difficilement évitables, il sut se borner a quelques protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond pleine d'injustice, qui lui avait attiré cette disgrâce.

- Pourquoi se faire des ennemis ? Pourquoi ne pas aimer tout le monde qui est si bon ? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous croyez, mon cher Cain, n'est-il pas la pour vous l'apprendre ?

Il osait parler de l'Évangile !… et c'était pourtant vers cet homme que le naufragé Marchenoir se voyait réduit a tendre les bras !


Chapitre 4

 

Le jeune maître reçut la lettre dans son lit. Il avait passé la soirée chez la baronne de Poissy, la célebre amphitryonne de tous les sexes, en compagnie d'un groupe élu de chenapans du Premier-Paris et de cabotins lanceurs de rayons. Il avait été étincelant, comme toujours, et meme un peu plus.

Des cinq heures du matin, Le Gil Blas en avait répandu la nouvelle chez quelques marchands de vin du faubourg Montmartre ; a huit heures, aucun employé de commerce ne l'ignorait plus. Le squameux chroniqueur nocturne laissait entendre, avec la pudique diaphanéité congruente a ce genre d'information, que la présence d'une jeune Norvégienne des fiords lointains, a la gorge liliale et a la virginité ductile, avait été pour quelque chose dans l'éréthisme d'improvisation de l'irrésistible ténor léger de "nos derniers salons littéraires".

En conséquence, il se réconfortait d'un peu de sommeil, apres cette lyrique dilapidation de son fluide.

- Est-ce vous, François ? dit-il d'une voix languissante, en s'éveillant au faible bruit de la porte de sa chambre a coucher que le domestique entrouvrait avec précaution.

- Oui, Monsieur, c'est une lettre tres pressée pour Monsieur.

- C'est bien, posez-la ici. Ouvrez les rideaux et apportez du feu. Je vais me lever dans un instant… Il me semble que j'ai beaucoup dormi, quelle heure est-il donc ?

- Monsieur, la demie de huit heures venait de sonner, quand le facteur est arrivé.

Dulaurier referma les yeux et, dans la tiédeur du lit, au grondement d'un excellent feu, s'immergea dans l'exquise ignavie matutinale de ces colons de l'heureuse rive du monde, pour qui la journée qui monte est toujours sans menaces, sans abjection de comptoir ni servitude de bureau, sans le dissolvant effroi du créancier et la diaphragmatique trépidation des coliques de l'échéance, sans tout le cauchemar des plafonnantes terreurs de l'expédient éternel !

Ah ! que le Pauvre est absent de ces réveils d'affranchis, de ces voluptueux entre-bâillements d'âmes entretenues, a la chantante arrivée du jour ! Comme il est, - alors, - Cimmérien, télescopique, aboli dans l'ultérieure ténébrosité des espaces, le dolent Famélique, le sale et grand Pauvre, ami du Seigneur !

La flute pensante qu'était Dulaurier vibrait encore des bucoliques mondaines de la veille. L'édredon de Norvege ondulait mollement, a l'entour de son esprit, dans la grisaille lumineuse d'un demi-sommeil. Une jeune oie, venue du Cap Nord, épandait sur lui de chastes songes, neige psychologique sur cette flottante imagination glacée…

- Quelle pureté ! quelle âme fine ! murmurait-il en étendant la main vers la lettre. Tres pressée, en cas d'absence, faire suivre. C'est l'écriture de Marchenoir. Je le reconnais bien la. Comme s'il y a jamais eu rien de pressé dans la vie !

Il lut, sans aucune émotion visible, les quatre pages de cette écriture, droite et robuste, a la façon des dolmens, dont l'étonnante lisibilité a fait la joie de tant d'imprimeurs. Vers la fin, cependant, une alarme soudaine apparut en lui, accompagnée de gestes de détresse, aussitôt suivis de l'interprétative explosion d'une petite fureur nerveuse.

- Il m'embete, ce misanthrope, s'écria-t-il, en rejetant la prose cruciale de son onéreux ami. Me prend-il pour un millionnaire ? Je gagne ma vie, moi, il peut bien en faire autant ! Eh ! que diable, son pere ne sera pas jeté a la voirie, peut-etre ! Pourquoi pas les funérailles d'Héphestion a ce vieil imbécile ?

Il s'habilla, mais sans enthousiasme. Sa journée allait etre gâtée.

- J'avais bien besoin de ça ! Décidément, il n'y a de belles âmes que les mélancoliques et les tendres et ce Marchenoir est dur comme le diable… Cain ! c'est la seule idée spirituelle que son pere ait jamais eue, de le nommer ainsi. Mais, que faire ? Si je ne lui réponds pas, je m'en fais un ennemi, ce qui serait absurde et intolérable. J'ai pu le blâmer pour son fanatisme et ses violences dont j'ai vainement essayé de lui démontrer l'injustice, surtout lorsqu'il s'est attaqué d'une façon si sauvage a ce pauvre Lécuyer, qu'il devrait pourtant épargner, ne fut-ce que par amitié pour moi ; je me suis vu forcé, a mon grand regret, de m'écarter de lui, a cause de son insupportable caractere ; mais enfin je ne l'ai jamais attaqué, moi, j'ai meme dit du bien de lui, au risque de me compromettre, et je lui ai laissé voir assez clairement la pitié que m'inspirait sa situation. Il abuse aujourd'hui de ce sentiment… Dix ou quinze louis, il va bien ! C'est a peine si je gagne deux mille francs par mois, je ne peux pourtant pas aller tout nu. D'un autre côté, si je lui réponds que je prends part a son chagrin, mais que je ne puis faire ce qu'il me demande, il ne manquera pas de m'accuser d'avarice. Tout est dangereux avec cet enragé. On est toujours trop bon, je l'ai dit bien souvent. Il faudrait pouvoir vivre dans la solitude, en compagnie d'âmes charmantes et incorporelles !… Quelle lassitude est la mienne !… Déja dix heures et cinq cents lignes d'épreuves a corriger avant d'aller chez Des Bois, qui m'attend a déjeuner !… Cette lettre m'exaspere !

Il s'assit devant le feu, ses épreuves a la main, et se mit a considérer le volubile effort d'une flamme bleuâtre autour d'une buche humide.

- Mais, au fait, c'est bien simple, dit-il tout a coup a voix basse, répondant a d'interrogantes pensées intérieures plus basses encore, Marchenoir est en fort bons termes avec Des Bois, qui est riche, lui. Je déciderai sans doute le docteur a faire quelque chose.

Sa figure s'éclaira, le cordial de cette résolution ayant réconforté sa belle âme, et il put relire, avec la clairvoyance rapide d'un contempteur de la petite bete littéraire, les phrases collantes et albumineuses espérées par deux mille salons.


Chapitre 5

 

Le docteur Chérubin Des Bois habite un appartement somptueux dans le milliardaire quartier de l'Europe, au plus bel endroit de la rue de Madrid. C'est le médecin du monde exquis, le thérapeute des salons, l'exorciste délicat des petites névroses distinguées.

A peine au début de sa brillante carriere, il a déja conquis des avenues et des boulevards. Ses grâces personnelles faites de rien du tout, comme sa science meme, passent généralement pour irrésistibles. Sa petite tete ascendante et mobile de casoar consultant est habituellement scrutatrice a la maniere d'un speculum qui aurait d'aimables sourires. Casuiste médical plein de mysteres et conjecturant brochurier plein d'intentions, mais thaumaturge hypothétique, il serait peut-etre le premier docteur du monde pour guérir les gens de mettre le pied chez lui, s'il n'avait reçu l'admirable don de tranquilliser Cypris ulcérée et d'attraire ainsi une vaste clientele de muqueuses aristocratiques dont il est devenu le tentaculaire confident.

Curieux d'alchimie et de traditions occultes, mais sans archaique manipulation de substances, jobardement épris de toute absconse doctrine capable de travestir son néant, fanatique de littérature décente et d'art correct, ami respectueux de cabots puissants, tels que Coquelin cadet, ou d'avares scribes, tels que Georges Ohnet, — prototypes accomplis des relations de son choix, — il gratifie d'excellents dîners tous les estomacs influents qu'il suppose coutumiers de reconnaissantes digestions.

On l'a dit un peu plus haut, le lamentable Marchenoir avait eu sa minute de célébrité. On avait pu penser un moment qu'il allait s'asseoir dans une situation formidable. Le docteur, aussitôt, reva de l'annexer.

Marchenoir était, alors, comme il fut tant de fois, dans une de ces agonies ou le lycanthrope le plus imprenable s'abandonne a la moite main qui veut le saisir, au lieu de la trancher férocement d'un coup de mâchoire.

Puis, le misérable était ainsi fait, pour sa confusion et son indicible rage, que la grimace de l'amour l'avait toujours vaincu et qu'il se trouvait toujours désarmé devant l'expression postiche de la plus manifestement droguée des bienveillances.

Des Bois, s'étant arrangé pour le rencontrer comme par hasard, sut entrer, avec une souplesse fondante, dans les sentiments du pamphlétaire et emporta, presque sans effort, les sauvages répugnances du révolté. Il obtint que Marchenoir déjeunât chez lui, sans témoins.

- Mon cher monsieur Marchenoir, lui dit-il sur-le-champ, je gagne cent mille francs par an et je les dépense. Par conséquent, je suis pauvre, plus pauvre que vous, peut-etre, a cause des charges écrasantes qui résultent de ma situation meme. Je suis donc en état de tres bien comprendre certaines choses. Permettez-moi de vous parler avec une entiere franchise. Vous etes évidemment appelé au plus brillant avenir littéraire, mais je sais que vous etes momentanément embarrassé. Droit au but. Je mets vingt-cinq louis a votre disposition. Acceptez-les sans façon comme d'un ami qui croit en vous et qui serait heureux de pouvoir vous offrir bien davantage.

Cela fut si parfaitement dit, et d'une cordialité si surement décochée, que le pauvre Marchenoir, ravagé d'angoisses provenant du manque d'argent, menacé d'imminentes catastrophes et croyant voir le ciel s'entrouvrir, accepta sans délibérer, avec un enthousiasme imbécile.

Quant a Des Bois, il était bien trop habile et complexe pour comprendre quoi que ce fut a la simplicité incroyablement rudimentaire d'un tel homme et il se tint pour assuré d'avoir conclu un heureux marché.

Cette amitié, si étrangement assortie, fut quelque temps sans nuages. Mais, un jour, Marchenoir ayant commencé de broncher dans la vivifiante estime des journaux, le Chérubin docteur commença d'etre oraculaire.

Avec d'infinies mesures, en de circonspectes exhortations, ce dernier fit comprendre a son hôte que le bon sens était tenu de réprouver l'absurde inflexibilité de ses principes, que le bon gout endurait, par ses insolences écrites, un intolérable gril, qu'il fallait soigneusement se garder de croire qu'une si farouche indépendance d'esprit fut un rail rigide pour arriver a l'indépendance par l'argent, enfin qu'on avait espéré beaucoup mieux de lui et qu'on était navré de tout ça jusqu'a l'effusion des larmes.

En meme temps, des paroles moins humides et beaucoup plus nettes étaient dites a un tiers commensal qui s'empressa de les répéter a Marchenoir. On se plaignait de ses visites abusivement fréquentes et la vie privée de ce vaincu ne fut pas exemptée de blâme. On le savait vivant avec une jeune femme et le mot infamant de collage fut prononcé.

C'était la fin. Marchenoir ramassa tous ces propos au ras de l'ordure et les flanqua, pele-mele, avec l'argent, comme un tas de trésors, dans une incorruptible caisse de cedre, bardée d'un airain vibrant, au plus profond de son coeur !


Chapitre 6

 

La loi des "attractions proportionnelles" devait, au contraire, infailliblement précipiter l'un vers l'autre et souder ensemble Alexis Dulaurier et le docteur Chérubin Des Bois. Évidemment, de telles âmes avaient été créées pour fonctionner a l'unisson.

Ils n'avaient a déplorer que de s'etre rencontrés si tard. Ils se connaissaient, par malheur, depuis peu de temps. Quoiqu'ils fréquentassent a peu pres les memes salons — l'un raffermissant et cicatrisant ce que l'autre se contentait de lubrifier, — un inconcevable guignon avait longtemps écarté les occasions, qui eussent du etre sans nombre, d'une si désirable conjonction.

Cette circonstance, regrettable au point de vue de l'entrelacs de leurs esprits, avait été providentielle pour Marchenoir, que le consciencieux Dulaurier n'aurait jamais permis de secourir avec un tel faste, s'il avait pu etre consulté.

Si maintenant celui-ci venait, de lui-meme, inciter Des Bois a de nouvelles largesses, c'était uniquement, comme on vient de le voir, pour ménager une amitié dangereuse encore, bien que jugée inutile, en préservant au meilleur marché, du maculant soupçon de ladrerie, sa pure hermine d'excellent enfant.

C'est toujours une allégresse chez le docteur quand Dulaurier s'y présente. De part et d'autre, on se placarde de sourires, on se plastronne de simagrées affectueuses, on se badigeonne au lait de chaux d'une sépulcrale sensibilité

C'est un négoce infini de filasse sentimentale, d'attendrissements hyperboréens, de congratulatoires frictions, de susurrements apologétiques, de petites confidences pointues ou fendillées, d'anecdotes et de verdicts, une orgie de médiocrité a cinquante services dans le dé a coudre de l'insoupçonnable femelle de César !

Car ces fantoches sont, a leur insu, des majestés fort jalouses et c'est une question de savoir si Dieu meme, avec toute sa puissance, arriverait a leur inspirer quelque incertitude sur l'irréprochable beauté de leur vie morale.

C'est peut-etre l'effet le moins aperçu d'une dégringolade française de quinze années, d'avoir produit ces dominateurs, inconnus des antérieures décadences, qui regnent sur nous sans y prétendre et sans meme s'en apercevoir. C'est la surhumaine oligarchie des Inconscients et le Droit Divin de la Médiocrité absolue.

Ils ne sont, nécessairement, ni des eunuques, ni des méchants, ni des fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles affolés. Ils ne sont ni des égoistes avec assurance, ni des lâches avec précision. Ils n'ont pas meme l'énergie du scepticisme. Ils ne sont absolument rien. Mais la terre est a leurs pieds et cela leur paraît tres simple.

En vertu de ce principe qu'on ne détruit bien que ce qu'on remplace, il fallait boucher l'énorme trou par lequel les anciennes aristocraties s'étaient évadées comme des ordures, en attendant qu'elles refluassent comme une pestilence. Il fallait condamner a tout prix cette dangereuse porte et les Acéphales furent élus pour chevaucher un peuple de décapités !

Aussi, la Fille aînée de l'Église, devenue la Salope du monde, les a triés avec une sollicitude infinie, ces lys d'impuissance, ces nénuphars bleus dont l'innocence ravigote sa perverse décrépitude ! Si l'Exterminateur arrivait enfin, il ne trouverait plus une âme vivante dans les quartiers opulents de Paris, rien aux Champs-Élysées, rien au Trocadéro, rien au Parc Monceau, trois fois rien au Faubourg Saint-Germain et, sans doute, il dédaignerait angéliquement de frapper du glaive les simulacres humains pavés de richesses qu'il y découvrirait !


Chapitre 7

 

Dulaurier ne parla pas immédiatement de Marchenoir. Par principe, il ne parlait jamais immédiatement de rien et rarement ensuite, se décidait-il a parler avec netteté de quoi que ce fut. Il gazouillait des conjectures et s'en tenait la, abandonnant les grossieretés de l'affirmation aux esprits sans délicatesse.

Cette fois, pourtant, il fallut bien en venir la.

- J'ai reçu une lettre de Marchenoir, commença-t-il. Le pauvre diable m'écrit de Périgueux que son pere est a l'agonie. La mort était attendue hier matin. Il me demande d'une maniere presque impérieuse de lui envoyer quinze louis, aujourd'hui meme, pour les funérailles. Il a l'air de croire que j'ai des paquets de billets de banque a jeter a la poste, mais il paraît affligé et je suis fort embarrassé pour lui répondre.

- Je ne vois pas d'autre réponse que le silence, prononça Des Bois. Marchenoir est un orgueilleux et un ingrat qu'il faut renoncer a secourir utilement. Il méprise et offense tout le monde, a commencer par ses meilleurs amis. J'ai voulu le tirer d'affaire et il s'en est fallu de peu qu'il ne me mît dans l'embarras. C'est assez comme cela. Je n'ai pas le droit de sacrifier mes intérets et mes devoirs d'homme du monde a un personnage de mauvaise compagnie qui finirait par me compromettre.

- Il a du talent, c'est bien dommage !

- Oui, mais quelle odieuse brutalité ! Si vous saviez le ton qu'il apportait ici ! Il paraissait ne faire aucune différence entre ma maison et une écurie qui eut été l'annexe d'un restaurant. Heureusement, je ne l'ai jamais reçu quand j'avais du monde. Il prenait a tache de dire du mal de tous mes amis. Un jour, malgré mes précautions, il rencontra mon vieux camarade Ohnet, a qui il ne peut pardonner son succes. Eh bien ! il affecta de le considérer comme une épluchure. Vous conviendrez que ce n'est pas fort agréable pour moi. Croiriez-vous qu'il avait pris l'habitude de manger constamment de l'ail et qu'il empestait de cette infâme odeur mon appartement et jusqu'a mon cabinet de consultation ? Je me suis vu forcé de le consigner et je crois qu'il a fini par comprendre, car il a cessé de venir depuis deux ou trois mois.

- Il est malheureux. Il faut avoir pitié de lui. Tout mon spiritualisme est la, mon bon Des Bois. Il n'y a de divin que la pitié. Je vois Marchenoir tel que vous le voyez vous-meme et je pourrais faire les memes plaintes. Je lui ai bien souvent, et combien vainement ! reproché son intolérance et son injustice ! Lui-meme, il s'accuse d'avoir fait mourir son pere de chagrin. Il ne m'a jamais répondu que par le mépris et l'injure. Une fois, ne s'est-il pas emporté jusqu'a me dire qu'il ne m'estimait pas assez pour me hair ? Il est vrai que je lui avais rendu, moi aussi, quelques services, mais il m'a laissé entrevoir que je devais me sentir fier d'avoir été sollicité par un homme de son mérite. Il faut en prendre son parti, voyez-vous ! Cet énergumene catholique est ingrat mais pas vulgaire, et c'est assez pour qu'on en puisse jouir. Vous rappelez-vous ce fameux esclave des solennités triomphales de l'ancienne Rome, chargé de tempérer l'apothéose en insultant le triomphateur ? Tel est Marchenoir. Seulement, sa journée finie et sa hotte d'injures vidés, il s'en va tendre humblement la main pour l'amour de Dieu, a ceux-la memes qu'il vient d'inonder de ses outrages. Ne pensez-vous pas qu'il serait criminel de décourager cette industrie ?

Dulaurier ayant expulsé ces choses, une brise de contentement passa sur son coeur. Il se replanta sous l'arcade un instable monocle que l'émotion du discours en avait fait tomber et, levant son verre, il regarda le docteur en homme qui va porter un toast a la Justice éternelle.

- Mais que voulez-vous donc que je fasse ? repartit Des Bois. Je ne peux pourtant pas le prendre chez moi avec son ail et ses perpétuelles fureurs !

- Assurément, mais ne pourriez-vous, une derniere fois, le secourir de quelque argent ? Il s'agit d'enterrer son pere et le cas est grave, ainsi qu'il me l'écrit-lui-meme, avec une légere nuance de menace, le pauvre garçon ! La pitié doit intervenir ici. Par malheur, je ne peux rien ou presque rien en ce moment, ma récente promotion m'ayant forcé a des dépenses infinies. Je ne veux pas vous le dissimuler, Des Bois, j'ai espéré vous attendrir sur ce malheureux. En toute autre circonstance, je ne vous eusse pas importuné de cette mince affaire. Vous me connaissez. J'aurais fait ce qu'il désire sans hésitations et sans phrases, mais je suis étranglé et, précisément, parce qu'il me suppose comblé des dons de la fortune, je craindrais qu'il ne se crut en droit de m'accuser d'une dureté sordide si je n'accomplissais ostensiblement aucun effort…

La voix chantante de Dulaurier était descendue du soprano des vengeresses subsannations jusqu'aux notes gravement onctueuses d'un baryton persuasif

Il avait su ce qu'il faisait, ce légionnaire, en rappelant, d'un seul mot explicativement détaché, sa décoration toute fraîche éclose. Cette boutonniere était extremement agissante sur le docteur, pour qui elle représentait une irréfragable sanction des préférences esthétiques de son milieu ; l'auteur de Douloureux Mystere ayant surtout attrapé ce signe de grandeur a force de rapetisser la littérature.

Le juteux succes de son dernier livre, - irréprochablement glabre, - avait été l'occasion, longtemps espérée, de cette récompense nationale dont le titulaire, un beau matin, reçut la nouvelle, - a l'heure précise ou l'un des plus rares écrivains de la France contemporaine accueillait, en pleine figure, le quarante-cinquieme coup de poing hebdomadaire de ses fonctions de moniteur dans une salle de boxe anglaise, aux appointements de soixante francs par mois, - pour nourrir son fils !


Chapitre 8

 

- Soit ! conclut Des Bois, apres un assez long combat. Par considération pour vous, Dulaurier, je consens a faire encore un sacrifice. Mais, songez-y, ce sera le dernier. Je me croirais coupable si j'encourageais l'orgueil et la paresse de ce garçon, qui n'est malheureux que par sa faute, vous en convenez vous-meme.

Voici trois louis. Je ne puis ni ne veux donner davantage. Envoyez-lui cet argent comme vous le jugerez convenable. Vous m'obligerez en lui faisant comprendre qu'il ne doit plus rien espérer de moi.

En conséquence, le poete sigisbéen des flueurs psychologiques du grand monde jetait a la poste, le soir meme, un message ainsi libellé :

Mon cher Marchenoir,

Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Vous savez combien est vraie mon amitié pour vous, en dépit des superficielles différences d'opinion qui ont paru l'altérer, et vous ne pouvez pas douter de la part sincere que je prends a votre chagrin. Je sais trop ce que c'est que de souffrir, quoi que vous en pensiez, et personne, peut-etre, n'a senti aussi douloureusement que moi, depuis lord Byron, le mal d'exister. Je me suis appelé moi-meme, dans un poeme du plus désolant scepticisme, une âme "a la fois exaspérée et lasse". Rien de plus vrai, rien de plus triste.

Vous m'avez quelquefois reproché, bien a tort, ce que vous appeliez mon indifférence et ma légereté, sans tenir compte des déchirements affreux d'une vie écartelée a vingt miseres. Votre demande d'argent m'a plongé dans le plus cruel embarras. Vous me croyez riche sur la foi de succes fort exagérés qui compensent bien faiblement des années d'obscur labeur et de continuel effort pour imprégner d'idéalisme les plus répugnantes vulgarités.

Apprenez que je suis tres pauvre et, par conséquent, tres éloigné de pouvoir, meme en me genant, vous envoyer ce que vous me demandez. Cependant, je n'ai pas voulu vous faire une réponse aussi affligeante avant d'avoir essayé une démarche. J'ai donc été chez Des Bois, a qui j'ai fait connaître votre situation.

Il vous aime beaucoup, lui aussi, mais vous l'avez froissé comme tant d'autres, souffrez que je vous le dise amicalement, mon cher Marchenoir. Votre inflexible caractere a toujours rebuté les gens les mieux disposés. Je vous ai défendu avec toute la chaleur de mon amitié pour vous, sans pouvoir surmonter ses préventions. J'espérais obtenir la somme entiere et ce n'est qu'a force d'instances et de guerre lasse qu'il a consenti a me remettre pour vous soixante francs, en me chargeant de vous avertir que toute tentative du meme genre serait désormais inutile.

Je joins de bon coeur a cet argent les deux louis nécessaires pour vous compléter une centaine de francs et je vous jure, qu'il a fallu l'horrible urgence du cas pour que je me décidasse, en ce moment, a un pareil sacrifice.

Cependant, je le prévois bien, vous allez dire qu'on marchande un misérable service et vous ferez d'ameres plaintes sur ce que vous ne pouvez réaliser pour votre pere les funérailles excessives que vous aviez revées. Mais, mon pauvre ami, nul n'est tenu a l'impossible et il n'y a aucun déshonneur a s'en tenir a la fosse commune quand on ne peut faire les frais d'une sépulture moins modeste.

Je sais que je vous afflige en parlant ainsi, mais ma conscience aussi bien que ma raison me dicte ce langage et, comme catholique, vous n'avez pas le droit de repousser une exhortation a l'humilité chrétienne.

- Pourquoi, me disait le docteur, Marchenoir ne resterait-il pas a Périgueux ? Il y serait assurément beaucoup mieux qu'a Paris, ou il est aussi mal que possible. Il y trouverait infailliblement des amis de sa famille, d'anciens condisciples qui seront heureux de lui procurer des moyens d'existence…

Je trouve qu'il a raison et je ne puis m'empecher de vous donner le meme avis. Prenez-le en bonne part, comme venant d'une âme unie de tristesse a la vôtre et qui a renoncé, depuis longtemps, a toute illusion.

La littérature vous est interdite. Vous avez du talent sans doute, un incontestable talent, mais c'est pour vous une non-valeur, un champ stérile. Vous ne pouvez vous plier a aucune consigne de journal, et vous etes sans ressources pour subsister en faisant des livres. Pour vivre de sa plume, il faut une certaine largeur d'humanité, une acceptation des formes a la mode et des préjugés reçus, dont vous etes malheureusement incapable. La vie est plate, mon cher Marchenoir, il faut s'y résigner. Vous vous etes cru appelé a faire la justice et tout le monde vous a abandonné, parce qu'au fond vous étiez injuste et sans charité.

Croyez-moi, renoncez a la littérature et faites courageusement le premier métier venu. Vous etes intelligent, vous avez une belle écriture, je vous crois appelé a un infaillible succes dans n'importe quelle autre carriere. Tel est le conseil désintéressé d'un homme qui vous aime sincerement et qui serait heureux d'apprendre que vous avez enfin trouvé votre véritable voie.

Votre dévoué,

ALEXIS DULAURIER


Chapitre 9

 

Un éternel mouvement dans le meme cercle, une éternelle répétition, un éternel passage du jour a la nuit et de la nuit au jour ; une goutte de larmes douces et une mer de larmes ameres ! Ami, a quoi bon moi, toi, nous tous, vivons-nous ? A quoi bon vécurent nos aieux ? A quoi bon vivront nos descendants ? Mon âme est épuisée, faible et triste.

Ces lignes furent écrites, dans les dernieres années du siecle passé, par l'historien Karamsine.

On le voit, l'étrange Russie était déja travaillée de ce célebre désespoir qui descend aujourd'hui, comme un dragon d'apocalypse des plateaux slaves sur le vieil Occident accablé de lassitude.

Ce Dévorateur des âmes est si formidable, dans sa lente, mais invincible progression, que toutes les autres menaces de la météorologie politique ou sociale commencent d'apparaître comme rien devant cette Menace théophanique, dont voici l'épouvante et trilogique formule inscrite en bâtardes de feu sur le pennon noir du Nihilisme triomphant :

Vivent le chaos et la destruction ! Vive la mort ! Place a l'avenir !

De quel avenir parlent-ils donc, ces espérants a rebours, ces excavateurs du néant humain ? Ils ne s'arrangent pas des fins dernieres notifiées par le catholicisme et protestent avec rage contre l'intolérable déni de justice d'une imbécile évasion de l'âme pensante dans la matiere.

Quoi donc, alors ? Nul ne peut le dire, et jamais la pauvre mécanique raisonnable n'avait enduré les affres d'une telle agonie. On s'est raccroché autant qu'on l'a pu, on a essayé de toutes les amarres et de tous les crampons du rationalisme ou du mysticisme humanitaire, pour ne pas tomber jusque-la. Tout vésicatoire philosophique, supposé capable de ressusciter un instant le souffle de l'Espérance, a été appliqué a cette phtisique, depuis l'hiérophante Saint-Simon qui parlait de rédemption jusqu'au patriarche des nihilistes, Alexandre Herzen, qui en parlait aussi.

Prechez la bonne nouvelle de la mort, dit ce dernier, montrez aux hommes chaque nouvelle plaie sur la poitrine du vieux monde, chaque progres de la destruction ; indiquez la décrépitude de ses principes, la superficialité de ses efforts ; montrez qu'il ne peut guérir, qu'il n'a ni soutien, ni foi en lui-meme, que personne ne l'aime réellement, qu'il se maintient par des mésentendus ; montrez que chacune de ses victoires est un coup qu'il se porte ; prechez la Mort comme bonne nouvelle, comme annonce de la prochaine RÉDEMPTION.

Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne déplacera jamais plus !

Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue de récupérer l'Eden apres l'universelle destruction. Enthymeme délateur du néant de la vie par le néant de la mort, dernier acculement de l'orgueil, sommant une supreme fois l'X de la Justice, au nom de toute la douleur terrestre, d'accorder enfin autre chose que le simulacre d'une rédemption ou de raturer, — comme un solécisme, — en meme temps que la malheureuse race humaine, l'inexpiable Infini de notre nature !

Cette pensée terrible, cette convoitise de derriere le coeur, s'est jetée sur la société moderne et l'a enveloppée comme un poulpe. Les plus myopes esprits commencent a comprendre qu'elle est en train de confectionner un fameux cadavre, — le cadavre meme de la Civilisation ! — aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans Dieu se préparent a ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds putréfiés répandront la peste au fond de l'Orient !

Expectans, expectavi, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen Age ont chanté cela. L'Église a continué de le chanter depuis l'égorgement du Moyen Age par les savantasses bourgeois de la Renaissance, comme si rien n'avait changé de ce qui pouvait donner un peu de patience et, maintenant, on en a tout a fait assez.

Attendre cinquante siecles a la marge enluminée d'un livre d'heures saturé de poésie, comme un de ces expectants patriarches, au sourire fidele, qui regardent sempiternellement pousser des cedres sortis de leur ventre, passe encore.

Mais attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la retape électorale, dans le voisinage immédiat de l'Américain ou de Tortoni, avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d'un premier ministre ou d'un chroniqueur, c'est décidément au-dessus des forces d'un homme !

C'est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis une trentaine d'années, se précipite éperdument au désespoir. Cela fait toute une littérature qui est véritablement une littérature de désespérés. C'est comme une loi toute despotique a laquelle il ne semble pas qu'aucun plausible poete puisse désormais échapper.

Il ne faut pas chercher cette situation inouie des âmes supérieures en un autre point de l'histoire que cette fin de siecle, ou le mépris de toute transcendance intellectuelle ou morale est précisément arrivé a une sorte de contrefaçon du miracle.

Antérieurement a Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu lord Byron, Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs qui tremperent la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes d'une mélancolie bonne fille qui leur partageait ses faveurs.

Or, qu'est-ce que le vague passionnel de l'incestueux René, bâtard de Rousseau, ou la frénésie décorative de Manfred, aupres de la tétanique bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire ?…

Ceux-la ne se souviennent plus des cieux, blague lamartinienne tant admirée ! Ils ne s'en souviennent plus du tout. Mais ils se souviennent de la tangible terre ou ils sont forcés de vivre, au sein de l'ordure humaine, dans une irrémédiable privation de la vue de Dieu, — quel que soit leur concept de cette Entité substantielle, — avec un désir enragé de s'en repaître et de s'en souler a toute heure !…

A cette profondeur de spirituelle infortune il n'y a plus qu'une seule torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour lui donner une épouvantable énergie, je veux dire : le besoin de la JUSTICE, nourriture infiniment absente !

Parbleu ! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent meme supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n'est pas la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait ! Alors, ils produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles peuvent croire une chose tres simple, mais qui est en réalité, une sorte de mystere… annonciateur d'on ne sait quoi.

Ce qui est certain, c'est que toute pensée vigoureuse est maintenant poussée, emportée, balayée dans cette direction, aspirée et avalée par ce Maëlstrom !

Serait-ce que nous touchons enfin a quelque Solution divine dont le voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine ?…

L'un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes a l'extrémité de tout, c'est la récente intrusion en France d'un monstre de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix ans : Les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont ( ?), oeuvre tout a fait sans analogue et probablement appelée a retentir. L'auteur est mort dans un cabanon et c'est tout ce qu'on sait de lui.

Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble a quelque effroyable polymorphe sous-marin qu'une tempete surprenante aurait lancé sur le rivage, apres avoir saboulé le fond de l'Océan.

La gueule meme de l'Imprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine bondieuserie.

Ce n'est plus la Bonne Nouvelle de la Mort du bonhomme Herzen, c'est quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la Damnation. Quant a la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant.

Mais ne semble-t-il pas a ceux qui l'ont lue que cette diffamation inouie de la Providence exhale, par anticipation, - avec l'inégalable autorité d'une Prophétie, - l'ultime clameur imminente de la conscience humaine devant son Juge ?…


Chapitre 10

 

Marchenoir était né désespéré. Son pere, petit bourgeois crispé, employé aux bureaux de la Recette générale de Périgueux, l'avait affublé, sur le conseil du Vénérable de sa Loge et par maniere de défi, du nom de Cain, a l'inexprimable effroi de sa mere qui s'était empressée de le faire baptiser sous le vocable chrétien de Marie-Joseph. La volonté maternelle ayant été, par extraordinaire, la plus forte, on l'appela donc Joseph dans son enfance et le nom maléfique, inscrit au registre de l'état civil, ne fut exhumé que plus tard, en des heures de mécontentement solennel.

D'autres ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur propre vie pour en sentir la nausée. Marchenoir, mieux doué, n'avait eu que la peine de venir au monde.

Il était de ces etres miraculeusement formés pour le malheur, qui ont l'air d'avoir passé neuf cents ans dans le ventre de leur mere, avant de venir lamentablement traîner une enfance chenue dans la caduque société des hommes.

Il fut orné, des son premier jour, de la déplorable faculté, trop rare pour qu'on ait pu l'observer, de porter, autour de son intelligence, comme une brume de choses anciennes et indiscernables, comme un halo de reveries antérieures qui ne lui permirent longtemps qu'une vision réfractée du monde ambiant. Il eut le maillot réminiscent, si l'on veut concéder cette façon d'exprimer une chose naturellement indicible.

- Cette anormale disposition extatique, racontait-il, a trente ans, ce prenant despotisme du Reve qui me faisait incapable de toute application en me livrant a une perpétuelle stupeur, attira sur moi des tribulations et des épouvantes a défrayer un martyrologe d'enfants. Mon pere, endurci par d'imbéciles préjugés sur l'éducation et résolument enfermé dans la forteresse inexpugnable d'un tout petit nombre d'idées absolues, ne voulut jamais voir en moi qu'un paresseux et m'assommait avec une fermeté lacédémonienne.

Peut-etre avait-il raison. Je suis meme arrivé a me persuader que la culture intensive du roseau pensant est, en général, la résultante spirituelle d'un ascendant épidermique. Malheureusement, le pauvre homme stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre d'aucun retour de tendresse qui en eut intellectualisé la cuisson. Naturellement incliné a chérir, cet éducateur infortuné nourri au râtelier de Plutarque avait cru faire des miracles en prenant conseil de cette rosse antique, et, refoulant son coeur, a lui, son moderne coeur scarifié par d'anachroniques immolations, il s'était infligé de n'avoir jamais une caresse de son enfant, dans le civique espoir de sauvegarder la majesté paternelle.

Quand il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déja par la crainte, méprisé des autres enfants dont la turbulence me faisait horreur, bafoué par d'ignobles cuistres qui m'offraient en risée a mes camarades, puni sans relâche et battu de toutes mains, je finis par tomber dans un taciturne dégout de vivre qui me fit ressembler a un jeune idiot.

Cette parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du coeur, ordinairement dévolue aux enfants mélancoliques dans les pénitentiaires de l'Université, s'aggravait pour moi de l'impossibilité de concevoir une condition terrestre qui fut moins atroce. Il me semblait etre tombé, j'ignorais de quel empyrée, dans un amas infini d'ordures ou les etres humains m'apparaissaient comme de la vermine. Telle était, a quatorze ans, et telle est encore, aujourd'hui, ma conception de la société humaine !

Un jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes condisciples ayant dépassé je ne sais plus quelles bornes. Je dérobai un couteau de réfectoire heureusement inoffensif et m'élançai, apres une bravade emphatique, sur un groupe de quarante jeunes drôles dont je blessai deux ou trois. On me releva écumant, broyé de coups, superbe ! Mon couteau avait fait peu de mal, a peine quelques écorchures, mais mon pere dut me retirer de l'abrutissant séjour et me garder a la maison.


Chapitre 11

 

Marchenoir pere, instruit par sa propre expérience du néant des espérances administratives, avait décidé de pousser son fils dans l'industrie. Les chemins de fer se construisaient alors partout avec fureur. Périgueux était précisément le foyer d'irradiation de ce réseau de lignes que la spéculation jeta comme un filet sur le centre de la France et qui s'appela, pour cette raison, le Grand Central d'Orléans.

L'araignée industrielle, aujourd'hui repue et meme crevée, avait fixé la son laboratoire et pompait les sucs financiers de beaucoup de provinces, naguere tranquilles, qu'elle avait promis d'enrichir. La frénésie californienne, la prostitution et le jobardisme civilisateur battaient leur plein. La vieille petite cité romaine, envahie par plusieurs armées d'ingénieurs poussiéreux et de limousins prolifiques, s'était accrue du double en quelques années et menaçait tout a l'heure, de son inondante obésité, les montagnes a hauteur d'appui qui l'avaient contenue pendant vingt siecles…

En conséquence, le besogneux employé de l'État avait formé le bouddhique voeu d'immerger le fils de ses secretes ambitions déçues dans ce Brahmapoutre d'or.

A ce point de vue, c'était sans doute un bien qu'il n'eut pas mordu aux humanités. Apparemment, l'estomac de son esprit n'avait été calculé que pour la digestion des mathématiques. Il s'agissait de le gaver sans retard de cet aliment nouveau.

Le pauvre garçon n'y mordit pas davantage. L'hypothese préliminaire, l'acte de foi primordial, planté comme un basilic sur le seuil de toute science naturelle, suffit pour éteindre, du premier coup, la timide flamme de curiosité que les pollicitantes exhortations de son pere avaient paru allumer en lui. L'insuffisance de l'outillage cérébral chez le jeune Périgourdin éclata manifestement, des qu'il fallut excogiter l'impossible roman d'une ligne conjecturale, problématiquement engendrée par copulation dubitable d'une multitude de points inexistants !…

Il fallut se résigner a de médiocres destins et devenir expéditionnaire. Cain-Joseph, désormais abandonné comme une lande inculte, livré a une tâche presque manuelle qui ne comprimait plus ses facultés, retourna de lui-meme, par une pente insoupçonnée, aux premieres études dont il avait paru si prodigieusement incapable. Seul, presque sans effort, il apprit en deux ans ce que le despotisme abetissant de tous les pions de la terre n'aurait pu lui enseigner en un demi-siecle. Il se trouva soudainement rempli des lettres anciennes et commença de rever un avenir littéraire.

Au fait, que diable voulez-vous que puisse rever, aujourd'hui, un adolescent que les disciplines modernes exasperent et que l'abjection commerciale fait vomir ? Les croisades ne sont plus, ni les nobles aventures lointaines d'aucune sorte. Le globe entier est devenu raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais a toutes les intersections de l'infini. Il ne reste plus que l'Art. Un art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif, guenilleux et catacombal. Mais, quand meme, c'est l'unique refuge pour quelques âmes altissimes condamnées a traîner leur souffrante carcasse dans les charogneux carrefours du monde.

Le malheureux ne savait pas de quelles tortures il faut payer l'indépendance de l'esprit. Personne, dans sa sotte province, n'eut été capable de l'en instruire et l'ironique mépris de son pere, résolument hostile a tout ambitieux dessein qu'il n'eut pas couvé lui-meme, ne pouvait etre qu'un stimulant de plus. D'ailleurs, il se croyait un coeur de martyr, capable de tout endurer.

Un jour donc, ayant, a force de démarches, obtenu a Paris le plus misérable des emplois, il s'en vint docilement agoniser, apres cent mille autres, dans cet Ergastule de promission ou l'on met a tremper la fleur humaine dans le pot de chambre de Circé.

La hideuse Goule des âmes qui n'a qu'a les siffler pour qu'elles accourent a ses sales pieds des extrémités de la terre, une fois de plus, avait été obéie !