L’éleve Gilles - André Lafon - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1912

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André Lafon

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Opis ebooka L’éleve Gilles - André Lafon

Récit de l'enfance d'un jeune garçon sensible et craintif, délaissé par ses parents, envoyé chez sa tante, propriétaire viticole, puis en internat, ce texte est écrit avec une grande délicatesse d'émotion et dans un style tres pur. Ce livre a reçu pour la premiere fois le grand de prix littérature de l'Académie Française en 1912.

Opinie o ebooku L’éleve Gilles - André Lafon

Fragment ebooka L’éleve Gilles - André Lafon

A Propos

I.



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Vous qui vous pencherez sur ces pages avec l’émoi d’y revoir, parmi tant de choses mortes, des figures jadis connues, ne soyez point étonnée de trouver l’enfant qui se raconte si peu semblable a votre souvenir… Mais rappelez-vous ses silences, et sachez ce que vous déroberent un masque pâlot et des regards qui fuyaient l’interrogation du vôtre.


I.

Je m’appelle Jean Gilles. J’entrais dans ma onzieme année, lorsqu’un matin d’hiver, ma mere décida de me conduire chez la grand’tante aux soins de qui l’on me confiait habituellement pour les vacances. J’y devais demeurer quelque temps ; une coqueluche qui s’achevait était le prétexte de ce séjour, a l’idée duquel j’aurais éprouvé bien de la joie, si je ne sais quoi dans sa brusque nouvelle, ne m’eut empeché de m’abandonner a ce sentiment.

Mon pere ne parut pas au déjeuner ; j’appris qu’il se trouvait las et prenait du repos. J’osai m’en féliciter, car sa présence m’était une contrainte. Il demeurait, a l’ordinaire, absorbé dans ses pensées, et je respectais le plus possible son recueillement, mais le mot, le geste dont il m’arrivait de troubler le silence, provoquaient sa colere ; j’en venais a jouer sans bruit, et a redouter comme la foudre le heurt de quoi que ce fut. Cette perpétuelle surveillance ou j’étais de moi-meme me genait, a table surtout. Il suffisait de l’attention que j’apportais a me bien tenir, pour m’amener aux pires maladresses ; la veille meme, a dîner, mon verre renversé s’était brisé en tachant largement la nappe. Le sursaut de mon pere m’avait fait pâlir, et mon trouble fut plus grand encore a le voir nous laisser et reprendre, au salon, la sonate qu’il étudiait depuis le matin. Ma mere, qui savait sa tendresse nécessaire a mon apaisement, avait différé de le rejoindre pour s’attarder quelques instants pres de moi, puis s’était a son tour éloignée. Demeuré seul avec mes leçons que je n’apprenais pas, j’avais bientôt entendu s’élever sa voix aimable, que mon pere voulait chaque soir accompagner au piano ; le chant terminé, il la retenait encore par une série d’improvisations que j’eusse reconnues entre toutes, et ne la laissait revenir que pour me dire de gagner ma chambre, et me souhaiter le bonsoir. Il en avait été ce soir-la comme de coutume, et le concert s’était prolongé fort avant dans la nuit.

L’heure du départ approchant, notre déjeuner fut rapide, et silencieux comme si nous n’avions pas été seuls. Quelques derniers soins firent aller et venir ma mere a travers l’appartement, et jusque dans la chambre ou je n’osai la suivre ; je laissai mon pere sans l’avoir revu.

Pour nous rendre a V…, la petite ville pres de laquelle demeurait ma tante, nous prenions le bateau qui, du chef-lieu ou nous habitions, y conduit en deux heures. Ce court voyage sur le fleuve était un délice en juillet, et déja d’un grand attrait au moment de Pâques, mais décembre commençait ; le froid nous força de descendre au salon des passagers et, durant la traversée, je demeurai a demi somnolent, appuyé a ma mere qui ne cessa pas d’etre pensive.

Autour de ce petit salon d’arriere ou nous nous étions réfugiés, régnaient une banquette et un dossier de velours rouge, au-dessus desquels se trouvaient de profondes fenetres carrées qui allaient se rétrécissant jusqu’aux hublots, que l’eau parfois venait battre. Entre ces fenetres, étaient fixés d’étroits miroirs dans l’un desquels je regardais se réfléchir notre groupe, avec l’étonnement de nous voir tenir tous deux dans une surface aussi resserrée. Ma mere était coiffée d’une capote de jais dont les brides de velours suivaient l’ovale de son visage, ses yeux fixes restaient sans regard, ses levres jointes se creusaient, a gauche, d’une profonde fossette. Elle portait un « boa » de martre, et ses mains se cachaient dans un manchon de meme fourrure, posé sur ses genoux, entre les plis du manteau dont elle était enveloppée. Il n’y avait avec nous que deux dames qui causaient bas, et dont l’une tendait au poele de fines bottes mordorées. Le jour baissant, nous descendîmes a V…

Lors de notre arrivée, aux vacances, ma tante envoyait au débarcadere une voiture fermée tenant de l’omnibus, dont elle n’usait que pour se rendre a l’église, et que Justin, le fils du premier métayer, conduisait. J’avais dit, un jour, le Wagon, en parlant du lourd véhicule ; le nom qui fit rire lui resta. Le Wagon, ce soir-la, ne nous attendait pas ; nous partîmes a pied. Des les premieres maisons, ma mere me fit prendre une rue oblique, par laquelle nous eumes vite gagné la campagne. Nous nous engageâmes sur une route que je ne connaissais point. Le froid était vif et ma mere marchait vite ; il me fallait hâter le pas pour la suivre et ne pas lâcher son bras, que je tenais sous le manteau. Je regardais vainement autour de moi ; l’ombre croissait, et je cherchais encore a me reconnaître lorsque je m’aperçus que nous allions etre arrivés.

Ma tante habitait seule, avec une servante, sur son domaine de La Grangere, une ancienne maison a deux étages, que des ailes plus basses prolongeaient. Perpendiculairement a celles-ci, s’élevaient les logis des métayers, les étables, les hangars et les cuviers que nécessite une exploitation viticole. Une vaste cour s’étendait entre ces bâtiments abrités de quelques arbres ; une allée la reliait a la route entre les champs de vigne qui l’en séparaient. C’est par cette allée que nous arrivions, habituellement, dans la douceur du crépuscule de Mars, ou le calme des fins de jour en juillet. La voiture, saluée par les gens qui rentraient, tournait lentement devant le perron ou ma tante apparaissait soudain, toute riante et nous tendant les bras. Mais le chemin plus court choisi cette fois par ma mere, nous amena derriere la maison, jusqu’au portail du jardin. La grille gémit pour nous livrer passage ; au bout de l’allée, la demeure semblait dormir, avec une seule lueur aux vitres de la cuisine. Segonde, la servante, y rentrait comme nous en touchions le seuil ; elle se récria de surprise heureuse, et laissa choir les menues branches qu’elle portait dans son tablier relevé. L’étonnement de sa maîtresse ne fut pas moins profond ; mais la joie de nous revoir prenait vite chez ma tante la place de tout autre sentiment, et je la trouvai si vive a commander le repas, tisonner la braise, et nous serrer de nouveau dans ses bras, que j’en oubliai la tristesse du voyage, le froid de la route, et me sentis pleinement heureux, des que je vis s’égayer a demi le visage trop longtemps muet de ma mere.

Nous avions trouvé ma tante dans la petite piece qu’elle affectionnait, et qui séparait, dans la moitié de leur longueur, la salle a manger et la cuisine. Nous nous rangeâmes autour de la cheminée haute. Aux questions affectueuses de ma tante sur nous-memes et sur mon pere, ma mere répondant de façon évasive, et plutôt avec les yeux, ma tante cessa bientôt d’interroger.

Je regardais, autour de moi, le nouveau visage des choses ; l’intimité de l’hiver changeait l’aspect de la piece ou nous vivions, les soirs d’été, l’âtre éteint, les fenetres ouvertes a la brise. L’abat-jour ne projetait qu’un cercle de clarté, au dela duquel les meubles s’enveloppaient d’ombre, et semblaient s’écarter de notre vie. Segonde allait et venait, portant du bois au feu, dressant la table. Elle reprochait bien fort a ma mere d’etre venue sans prévenir, et s’excusait de ne servir qu’un repas modeste.

Le couvert fut vite pret ; je reconnus la nappe rude, les serviettes et leur senteur de lessive, le dessin des assiettes a dessert ; mais le sommeil de l’enfance pesait déja sur mes paupieres, et je ne sus bientôt plus démeler de mon reve les voix que j’entendais se répondre a mes côtés. Quand je m’éveillai, apres un temps incertain, il me sembla que ma mere essuyait des larmes, mais ce fut elle qui me conduisit au lit ce soir-la, et je m’endormis heureux de ce qu’elle eut bordé ma couche.


Je m’éveillai le lendemain fort avant dans la matinée, et seulement lorsqu’un tardif soleil toucha ma fenetre. J’appelai en vain ma mere ; sa chambre, contiguë a la mienne, était vide, le feu s’y éteignait ; je la traversai et descendis.

Je trouvai ma tante seule dans la petite salle ou elle cousait. A la question que je lui posai en l’embrassant, elle prit le ton des confidences pour répondre que ma mere, pressée de rentrer, était partie sans vouloir troubler mon sommeil. Je ressentis autant de dépit que de tristesse ; il me semblait qu’on se fut joué de moi. Les larmes me vinrent aux yeux, mais Segonde me poussa vers la table ou je m’assis, devant la tasse de lait fumant et les tartines grillées qu’elle beurra en affectant de m’envier. Notre arrivée, la veille, l’avait détournée de ramasser les oufs ; elle m’attendit pour aller les prendre, et je la suivis dans le poulailler ou nous entrâmes courbés. Il y avait sur le nid une grosse poule noire qui se mit a glousser, le bec dans la plume. Segonde l’enleva adroitement, par les ailes, sans égard aux piaillements de la pondeuse, a qui les coqs répondaient au dehors, et prit, deux par deux, les oufs qu’elle déposa dans son tablier. Je m’étais accroupi pres d’elle, les paupieres encore humides et gonflées ; elle me tendit l’ouf le plus gros en me disant de le passer sur mes yeux, afin, ajouta-t-elle, que mon regard fut plus clair. La tiédeur de coque polie était douce, en effet, a ma chair gercée du sel des larmes. Segonde me regardait en souriant ; par le petit arceau ouvert sur leur cour, les poules montraient leur tete inquiete, qu’elles tournaient de profil pour mieux voir.

Nous rentrâmes ; ma tante avait préparé sur la table un beau livre ou étaient peints les Rois de France avec, en regard, les Reines, leurs épouses, ce qui faisait, le livre fermé, s’embrasser chaque couple. Louis XI restait sournois sous la bure et les médailles ; saint Louis, angélique, avait de longs cheveux peignés que je touchai ; mais les Valois, coiffés de perles et de velours, ressemblaient trop a leurs femmes. Il y avait aussi Bayard mourant a Romagnano, devant la croix de son épée, le dos a un arbre, sous les yeux du Connétable de Bourbon ; on y voyait encore Jeanne Laîné, dite Hachette. De l’embrasure ou elle se tenait, ma tante découvrait toute la cour, au dela du jardin en terrasse ; sa corbeille d’ouvrage chargeait un guéridon placé pres d’elle, et, derriere son fauteuil, la haute horloge semblait veiller. Il n’y avait de meubles que les chaises anciennes et un bahut, la table épaisse, sous son tapis de laine. Des vases dorés ornaient la cheminée haute, avec deux chandeliers et une Vierge de bois dont la hanche saillait pour soutenir Jésus ; au mur, était le tableau de premiere communion de ma mere.

Le jour passa ; ma tristesse revint au crépuscule, mais la lampe en eut raison, et le feu réveillé dansa sur les sarments. Ma tante, le soir, me demanda si je faisais ma priere ; je dis oui, et je mentis. Ma mere, autrefois, en me couchant, me joignait les mains, et je répétais apres elle : Notre pere… Je vous salue… Souvenez-vous… Depuis que j’allais seul a ma chambre, je me couchais vite et m’endormais en écoutant le piano. Ma tante se pencha sur moi, et me recommanda de dire : Mon Dieu, conservez, s’il vous plaît, la santé a mon pere, a ma mere…, et de ne pas oublier de la nommer aussi ; puis, m’ayant embrassé, elle me remit aux mains de Segonde, sur les pas de qui je montais. La chambre de ma mere devint la mienne, mais, la bougie éteinte, j’eus peur, et je pleurai d’etre seul.


Un doux matin se leva chaque jour sur ma vie qu’il baignait de clarté bleue, et de saine fraîcheur.

Je ne savais de la saison triste que le visage ennuyé qu’elle montre a la ville, ses ciels lourds sur les toits, et la boue des rues obscures. Je découvris la splendeur de l’Hiver. Ma chambre, située a l’extrémité de l’aile gauche, ouvrait sur les champs que les vignes dépouillées peuplaient de serpents noirs et de piquets, mais la pureté du ciel pâle s’étendait sur elles, jusqu’aux lointains a peine brumeux ; un coteau se haussait portant un village ou le clocher pointait ; des pas claquaient sur la route aperçue, et des voix, parfois, en venaient.

Le jardin nu m’étonna : le paulownia y révélait une ossature tourmentée, les marronniers levaient des bras transis, les arbustes semblaient des balais de brande, la haie, un treillis épineux. Les groseillers se mouraient, pres de la fontaine qui dégelait, goutte a goutte, au soleil rose. La charmille n’était plus un abri, et laissait voir, bouchons de paille mouillée, les nids insoupçonnés aux dernieres vacances. Seules, les bordures de buis restaient vertes, et, sur le mur bas, la toison de lierre se chargeait d’étranges raisins. Je pensais que notre venue avait surpris les choses : la maison dans le sommeil, le jardin sans parure… Les soirs, surtout, étaient beaux ! Des quatre heures, le soleil atteignait un petit bois de chenes chargés de gui, derriere lequel il descendait en l’incendiant. L’horizon opposé se teignait de rose, et le ciel pâlissait jusqu’au vert. Segonde ouvrait sa porte, et jetait mon nom dans le jardin ; je rentrais, et c’était le livre repris, le conte a voix basse, ou l’attente silencieuse sous la lampe, le repas, le coucher prompt… un modeste et sage bonheur.

J’écrivais de mon mieux a ma mere qui, en retour, m’embrassait bien fort, dans ses lettres a ma tante. Elle pensait venir me chercher a Noël, et, malgré l’ennui ou j’étais de ne plus la voir, il ne me tardait guere de rentrer a la ville que j’imaginais si triste sous le brouillard d’hiver. Je pensais plus vivement a elle chaque soir en me couchant, et, a mes prieres retrouvées, j’ajoutais la phrase enseignée par ma tante : Mon Dieu, conservez la santé… Ma tante se défiait-elle de mon bon vouloir, avait-elle quelque grâce pressante a solliciter du ciel ?… Elle décida que nous ferions la priere en commun. Le jour meme, quand les cruches d’eau chaude montées et le feu allumé chez sa maîtresse, Segonde vint me chercher, ma tante se mit debout devant la Vierge de la cheminée, attira une chaise que ses mains jointes tinrent inclinée, elle m’indiqua un tabouret a son côté, et Segonde s’agenouilla sur la plaque du foyer. Ma tante commença alors une longue priere, et récita le Pater, l’Ave Maria, le Credo, le Confiteor, d’une voix fervente a laquelle Segonde répondait ; puis elle annonça qu’elle allait prier Marie pour le rétablissement d’une personne a qui, sans la nommer, elle nous invita de penser. J’entendis alors les Litanies de la Sainte-Vierge, et la statue de bois que fixait la récitante m’en parut auréolée : Cause de notre joie, Rose mystique, Tour de David… A chaque invocation, Segonde jetait un rapide Priez-pour-nous, par lequel je craignais voir se clore la priere. Mais les louanges succédaient aux louanges : Maison d’or, Arche d’alliance, Porte du Ciel, Étoile du matin… Il me semblait que ma tante les créât a mesure… Santé des malades, Refuge des pécheurs, Consolatrice des affligés, Reine des Martyrs !… Les deux femmes se turent, comme une cloche qui a battu tous ses coups, et ce fut une formule plus grave dite pour recommander a Dieu l’âme des morts.

Nous vous recommandons, ô mon Dieu, les âmes des fideles défunts et, en particulier, celles des membres de notre famille qui nous ont devancés aupres de vous. Daignez abréger leurs épreuves, si elles ne jouissent pas encore de votre lumiere ; n’ayez point mémoire des fautes ou elles ont pu choir ; mais considérez la bonne volonté qu’elles eurent de vous suivre, et montrez-nous la meme indulgence, a nous, vos serviteurs et vos servantes, qui vous prions dans le péché et l’attente quotidienne de la mort.

Ma tante se signa lentement et son baiser sur mon front fut plus grave. Segonde releva dans les angles de la cheminée les deux tronçons de la buche brasillante, couvrit de cendre les tisons du foyer et, prenant la bougie qu’elle venait d’allumer, elle éclaira notre montée silencieuse vers les chambres.