Feu Mathias Pascal - Luigi Pirandello - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1904

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Luigi Pirandello

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Opis ebooka Feu Mathias Pascal - Luigi Pirandello

Mathias, garçon timoré, vit en province: il abandonne le foyer conjugal apres une querelle avec sa femme et sa belle-mere et se rend a Montecarlo. La, il gagne au jeu plusieurs dizaines de milliers de lires. En lisant les faits divers, il apprend qu'on le croit mort, suite a la fausse identification du cadavre d'un désespéré, qui s'est jeté dans le puits de Mathias. Cette étrange situation lui suggere de faire croire a sa mort véritable et de tenter de commencer une vie nouvelle. Feu Mathias Pascal prend alors le nom d'Adrien Meis. Il s'installe a Rome dans une pension de famille, tenue par Anselme Paleari et sa fille Adrienne, mais dirigée en fait par un dangereux individu, Terence Papiano, veuf d'une seconde fille de Paleari. Dans la maison vivent deux autres personnages : Scipio, le frere de Terence, a demi épileptique, et voleur, ainsi que Silvia Caporale, professeur de musique, victime de Papiano, mais que le maître de céans, fanatique de spiritisme, estime pour ses éminentes qualités de médium. Tels sont les personnages qui recréent autour de Mathias Pascal la vie de société qu'il avait pensé fuir a jamais. La vie quotidienne recommence, avec ses petits événements, ses aventures agréables ou désagréables, sans oublier l'humble amour dont la pauvre Adrienne entoure le fugitif. Mathias est partagé entre la crainte de voir se découvrir sa situation équivoque et le besoin de se sentir vivre en se liant a ses semblables par un nouveau réseau d'intérets et de sentiments...

Opinie o ebooku Feu Mathias Pascal - Luigi Pirandello

Fragment ebooka Feu Mathias Pascal - Luigi Pirandello

A Propos
Chapitre 1 - AVANT-PROPOS
Chapitre 2 - DEUXIEME AVANT-PROPOS (PHILOSOPHIQUE) EN MANIERE D’EXCUSE
Chapitre 3 - LA MAISON ET LA TAUPE

A Propos Pirandello:

Luigi Pirandello est un écrivain italien, poete, novelliste, romancier et dramaturge, né le 28 juin 1867 a Agrigente en Sicile au lieu dit « Le Chaos », entre Agrigente et Porto Empedocle, durant une épidémie de choléra, et mort a Rome le 10 décembre 1936. Il a été lauréat du Prix Nobel de littérature en 1934.

Disponible sur Feedbooks Pirandello:
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Chapitre 1 AVANT-PROPOS

Une des rares choses, peut-etre meme la seule dont je fusse bien certain, était celle-ci : je m’appelais Mathias Pascal. Et j’en tirais parti. Chaque fois que quelqu’un perdait manifestement le sens commun, au point de venir me trouver pour un conseil, je haussais les épaules, je fermais les yeux a demi et je lui répondais :

– Je m’appelle Mathias Pascal.

– Merci, mon ami. Cela, je le sais.

– Et cela te semble peu de chose ?

Cela n’était pas grand-chose, a vrai dire, meme a mon avis. Mais j’ignorais alors ce que signifiait le fait de ne pas meme savoir cela, c’est-a-dire de ne plus pouvoir répondre, comme auparavant, a l’occasion :

– Je m’appelle Mathias Pascal.

Il se trouvera bien quelqu’un pour me plaindre (cela coute si peu) en imaginant l’atroce détresse d’un malheureux auquel il arrive, a un certain moment, de découvrir qu’il n’a ni pere ni mere. On pourra alors s’indigner (cela coute encore moins) de la corruption des mours, et des vices, et de la tristesse des temps, qui peuvent occasionner tant de maux a un pauvre innocent.

Eh bien ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je pourrais exposer ici, en effet, dans un arbre généalogique, l’origine et la descendance de ma famille et démontrer que j’ai connu non seulement mon pere et ma mere, mais encore mes aieux.

Et alors ?

Voila : mon cas est étrange et différent au plus haut point ; si différent et si étrange que je vais le raconter.

Je fus, pendant environ deux ans, chasseur de rats ou gardien de livres, je ne sais plus au juste, dans la bibliotheque qu’un certain monsignor Boccamazza, en 1803, légua par testament a notre commune. Évidemment ce monsignor devait connaître assez mal l’esprit et les aptitudes de ses concitoyens, ou peut-etre espérait-il que son legs, avec le temps et la commodité, allumerait dans leur âme l’amour de l’étude. Jusqu’a présent, je puis en rendre témoignage, rien ne s’est allumé, et je le dis a la louange de ses concitoyens. Ce don fit meme naître si peu de reconnaissance pour Boccamazza que la commune alla jusqu’a refuser de lui ériger un simple buste, et quant aux livres, elle les laissa des années et des années entassés dans un magasin vaste et humide, d’ou elle les tira ensuite, jugez un peu dans quel état ! pour les loger dans la petite église solitaire de Santa-Maria-Liberale, désaffectée je ne sais pour quelle raison. La, elle les confia sans aucun discernement, a titre de bénéfice et comme sinécure, a quelque fainéant bien protégé, qui, pour deux lires par jour, surmonterait le dégout d’endurer pendant quelques heures leur relent de moisi et de vieillerie.

C’est le sort qui m’échut a mon tour, et, des le premier jour, je conçus une si pietre estime des livres, imprimés ou manuscrits (comme d’aucuns, fort antiques, de notre bibliotheque), que maintenant je ne me serais jamais, au grand jamais, mis a écrire si, comme je l’ai dit, je n’estimais mon cas véritablement étrange et fait pour servir d’enseignement a quelque lecteur curieux, qui par aventure, réalisant enfin l’antique espérance de cette bonne âme de monsignor Boccamazza, mettrait les pieds dans cette bibliotheque, a laquelle je legue le présent manuscrit, a charge pourtant de ne le laisser ouvrir par personne moins de cinquante ans apres mon troisieme, ultime et définitif déces.

Car, pour le moment (et Dieu sait combien il m’en chaut !), je suis mort, oui, déja deux fois, mais la premiere par erreur, et la seconde… vous allez voir.


Chapitre 2 DEUXIEME AVANT-PROPOS (PHILOSOPHIQUE) EN MANIERE D’EXCUSE

L’idée ou plutôt le conseil d’écrire m’est venu de mon révérend ami don Eligio Pellegrinotto, qui a présentement en garde les livres de Boccamazza, et auquel je confierai ce manuscrit a peine terminé, s’il l’est jamais.

Je l’écris ici, dans la petite église désaffectée, sous la lumiere qui me vient de la lanterne, la-haut, de la coupole ; ici, dans l’abside réservée au bibliothécaire et entourée d’une clôture basse en bois, a colonnettes, tandis que don Eligio s’ébroue sous le fardeau, qu’il a héroiquement assumé, de mettre un peu d’ordre dans cette véritable babylone de livres. Je crains fort qu’il n’en vienne jamais a bout.

Maints livres curieux et plaisants ont été ainsi pechés sur les rayons de la bibliotheque par don Eligio Pellegrinotto, grimpé tout le long du jour sur une échelle de lampiste. Chaque fois qu’il en trouve un, il le lance d’en haut, élégamment, sur la grande table qui est au milieu ; la petite église en retentit ; un nuage de poussiere s’éleve, d’ou deux ou trois araignées s’enfuient épouvantées ; j’accours de l’abside, enjambant la balustrade ; je donne d’abord, avec le livre lui-meme, la chasse aux araignées tout par la grande table poudreuse, puis je l’ouvre et je me mets a le parcourir.

Ainsi, peu a peu, j’ai pris gout a semblable lecture. A présent, don Eligio me dit que mon livre devrait etre conduit sur le modele de ceux qu’il va dénichant dans la bibliotheque.

Tout suant et poussiéreux, mon révérend ami descend de l’échelle et vient prendre une gorgée d’air dans le jardinet, qu’il a trouvé moyen d’improviser ici, derriere l’abside, protégé tout a l’entour par des palissades et des grillages.

Eh bien ! en vertu de l’étrangeté de mon cas, je parlerai de moi, mais le plus brievement qu’il me sera possible, c’est-a-dire en me bornant a donner les renseignements que j’estimerai nécessaires.

Quelques-uns d’entre eux, certes, ne me font guere honneur ; mais je me trouve maintenant dans une condition si exceptionnelle que je puis me considérer comme déja hors de la vie, donc sans obligations et sans scrupules d’aucune sorte.

Commençons.


Chapitre 3 LA MAISON ET LA TAUPE

Je me suis trop hâté de dire, au début, que j’avais connu mon pere. Je ne l’ai pas connu. J’avais quatre ans et demi quand il mourut. Étant allé sur une de ses balancelles, en Corse, pour certain négoce qu’il y faisait, il y mourut d’une fievre pernicieuse, a trente-huit ans. Il laissait toutefois dans l’aisance sa femme et ses deux fils : Mathias (ce serait moi, et ce fut moi) et Robert, mon aîné de deux ans.

Jusqu’a ces derniers temps vivait, tout pres d’ici, sur la plage déserte, un tres vieux pecheur, qui fut matelot dans sa jeunesse sur la balancelle de mon pere. Il n’était pas du pays et on ne sut jamais de quel pays il était : il se faisait appeler d’un drôle de surnom dont l’avaient sans doute affublé autrefois les mariniers d’Abruzze et d’Otrante : Giaracanna. Il possédait une petite barque, des nasses et des filets, et, depuis plus de trente ans, pratiquait la peche sur ce coin de plage solitaire ou il s’était construit avec quelques roches une espece de taniere, dans laquelle il dormait la nuit, comme une bete heureuse, sans amours, sans pensées et sans peur. Les jours de vent et de mauvaise mer, il restait assis devant sa taniere, ses pieds déchaussés enfouis dans le sable, les coudes sur les genoux, la tete entre les mains ; il regardait les flots de ses yeux verdâtres et injectés de sang, et fumait une pipe presque sans tuyau, délicieusement culottée.

C’est dans une de ces journées que j’allai le trouver, pour parler de mon pere avec lui. Je dus faire mille efforts pour me faire entendre. Heureux homme, qui, par surcroît, était sourd !

Je le vois encore devant moi, dans sa vieille chemise toute rapiécée, coiffé d’une espece de chapeau qui avait perdu toute forme et toute couleur et avait fini par ne plus faire qu’un avec la tete qui le portait ; une fiere tete, au visage brulé par le soleil et les embruns, encadré par une barbe courte, épaisse et blanche, comme l’écume des vagues.

– Ah ! Fils de Gian Luca, c’est toi ?

Il me toisa de la tete aux pieds, puis souleva d’une main son chapeau et se gratta le chef.

– Tu veux rire ? Car Gian Luca, d’un coup de poing, terrassait un brave taureau.

Et il me raconta, a sa façon, en de rudes phrases incisives et avec des gestes violents, une aventure de mon pere, a Nice, avec quelques marins anglais a moitié ivres.

– Et que penses-tu, lui demandai-je alors, de ce capitaine anglais et de son chien, dont quelques vieux s’obstinent encore a parler, la, au pays ?

Giaracanna hocha le corps tout entier, dédaigneusement, puis se frappa vigoureusement la poitrine, plusieurs fois, de ses paumes énormes :

– Il a tout fait, avec celui-la, Gian Luca !

Quelques vieillards du pays, en effet, se plaisent encore a donner a entendre que la richesse de mon pere (qui pourtant ne devrait plus leur donner ombrage, passée comme elle l’est depuis un bout de temps en d’autres mains) avait des origines… disons mystérieuses.

Certains veulent qu’il se la soit procurée en jouant aux cartes, a Marseille, avec le capitaine d’un vapeur marchand anglais, lequel, apres avoir perdu tout l’argent qu’il avait sur lui, et ce ne devait pas etre peu, avait joué encore une grosse charge de soufre embarquée dans la lointaine Sicile pour le compte d’un négociant de Liverpool (ils savent aussi ce détail ! et le nom !) qui avait affrété le vapeur ; ensuite, de désespoir, levant l’ancre, il s’était noyé au large. Ainsi le vapeur était rentré a Liverpool allégé aussi du poids du capitaine. Une chance qu’il avait pour lest la malignité de mes concitoyens…

D’autres veulent, par contre, que ce capitaine n’ait point du tout joué aux cartes avec mon pere, lequel – bonnes âmes ! – était sans doute enclin aux jeux de main, a la violence, a la débauche et meme… au vol, la ! Mais le vice du jeu, non, non, cent fois non, il ne l’avait pas, il ne l’avait pas, et il ne l’avait pas. Le capitaine anglais, selon ceux-la, avait été assez bonasse pour confier a mon pere, en partant, une certaine cassette que naturellement mon pere s’était hâté de forcer ; il l’avait trouvée pleine de pieces d’or et d’argent et se l’était appropriée, niant ensuite, au retour du capitaine, l’avoir jamais reçue en garde. Et le capitaine ? Pauvre homme ! il n’avait su prendre d’autre parti que de mourir de creve-cour.

D’autres, enfin, soutiennent que ce capitaine anglais n’est pas vrai ; mieux, qu’il est bien vrai, mais qu’il n’a rien a voir dans la richesse de mon pere, sinon par un beau chien de garde qu’il lui voulut laisser en souvenir. Un jour que mon pere se trouvait a la campagne, dans la terre dite des Deux Rivieres, ce chien, qui était rouge de poil et gros comme cela, se mit a gratter, a creuser au pied d’un mur… ou mon pere trouva la précieuse cassette.

Quels chiens, hein ? mon vieux Giaracanna, il y a en ce monde ! Mais je connais encore d’autres chiens qui un jour te découvrirent mort dans ta taniere sur la plage déserte et, chose horrible a dire, t’outragerent aussi, déchirerent ton pauvre corps. Ta petite barque resta quelques jours tirée a sec sur la rive ; puis la mer la reprit et qui sait ou elle est ? Perdue comme la richesse de mon pere. Je te serai toujours reconnaissant de l’affection et du souvenir que tu avais conservés a Gian Luca Pascal.

Nous possédions terres et maisons. Sagace et aventureux, mon pere n’avait pour ses commerces aucun siege stable : toujours en tournée sur quelqu’une de ses balancelles, la ou il se trouvait le mieux et achetait avec le plus d’opportunité, pour les revendre aussitôt, marchandises de toutes sortes, et, pour ne pas se laisser aller a des entreprises trop pleines de grandeur et de risques, il transformait a mesure ses gains en terres et maisons, ici, dans son propre petit pays, ou peut-etre il comptait se reposer bientôt, dans l’aisance péniblement acquise, content et paisible, entre sa femme et ses enfants.

C’est ainsi qu’il acquit d’abord la terre des Deux Rivieres, riche en oliviers et en muriers ; puis le domaine de l’Épinette, richement pourvu, lui aussi, et avec une belle source, qui fut captée dans la suite, pour le moulin ; puis toute la montée de l’Éperon, qui était le meilleur vignoble de notre contrée, et enfin San-Rocchino, ou il bâtit une villa délicieuse. En ville, outre la maison que nous habitions, il en acheta deux autres et tout cet îlot qu’on a aujourd’hui arrangé en arsenal.

Sa mort, qui survint presque a l’improviste, fut notre ruine. Ma mere, inapte a l’administration de l’héritage, dut la confier a un homme qui, pour tous les bienfaits reçus de mon pere, devait, pensait-elle, se sentir tenu au moins a un peu de gratitude, et celle-ci, a part le zele et l’honneteté, ne lui aurait couté de sacrifice d’aucune sorte : il était, en effet, grassement rémunéré.

Une sainte femme, ma mere ! D’une nature réservée et tres paisible, qu’elle avait peu d’expérience de la vie et des hommes ! A l’entendre parler, on eut dit une petite fille. Elle parlait du nez et riait aussi du nez ; car, a chaque fois, comme si elle eut eu honte de rire, elle serrait les levres. Tres délicate de complexion, elle n’eut jamais, apres la mort de mon pere, une santé bien solide ; mais elle ne se plaignit jamais de ses maux, et je ne crois pas qu’elle-meme s’en chagrinât a l’extreme ; elle les acceptait, résignée, comme une conséquence naturelle de son malheur. Peut-etre s’attendait-elle a mourir, elle aussi, de douleur ; elle devait donc remercier Dieu qui la gardait en vie, tout humble et éprouvée qu’elle était, pour le bien de ses enfants.

Elle avait pour nous une tendresse absolument maladive, toute palpitante et épouvantée ; elle nous voulait toujours pres d’elle, comme si elle eut craint de nous perdre, et souvent, a peine l’un de nous s’était-il un peu éloigné, qu’il fallait que les servantes se missent en quete par la vaste maison.

Comme une aveugle, elle s’était abandonnée a la direction de son mari ; restée sans lui, elle se sentit perdue dans le monde. Et elle ne sortit plus de la maison, sauf les dimanches, le matin de bonne heure, pour aller a la messe a l’église voisine, accompagnée de deux vieilles servantes, qu’elle traitait comme des parentes. Dans la maison meme, elle resserra son existence dans trois chambres seulement, abandonnant toutes les autres aux soins avares des servantes et a nos polissonneries.

Il s’exhalait, dans ces pieces, de tous les meubles démodés, des tentures décolorées, cette odeur spéciale des vieilles choses, comme l’haleine d’un autre temps ; et je me rappelle que plus d’une fois je regardai autour de moi avec une étrange consternation qui me venait de l’immobilité silencieuse de ces vieux objets restés la depuis tant d’années sans usage et sans vie.

Parmi les gens qui venaient le plus souvent rendre visite a notre mere, était une sour de mon pere, vieille fille capricieuse, avec une paire d’yeux de furet, brune et intraitable. Elle s’appelait Scholastique. Mais a chaque fois elle s’arretait fort peu, car tout d’un coup, en causant, elle s’emportait et s’en allait, furieuse, sans saluer personne. Pour moi, tout petit, j’en avais grand-peur. Je la regardais avec de grands yeux, surtout quand je la voyais se lever d’un bond en furie et que je l’entendais crier, tournée vers ma mere et frottant rageusement un pied sur le parquet :

– Tu sens le vide ? La taupe ! La taupe !

Elle faisait allusion a Malagna, l’administrateur qui nous creusait dans l’ombre la fosse sous les pieds.

Tante Scholastique (je l’ai su depuis) voulait a tout prix que ma mere se remariât. D’ordinaire les belles-sours n’ont pas de ces idées et ne donnent pas de ces conseils. Mais elle avait un sentiment âpre et farouche de la justice ; et a cause de cela, sans doute, plus que par amour pour nous, elle ne pouvait souffrir que cet homme nous dérobât ainsi, impunément. Or, étant donné l’inaptitude absolue et la cécité de ma mere, elle n’y voyait d’autre remede qu’un second mari. Et elle le désignait meme en la personne d’un pauvre homme, qui s’appelait Jérôme Pomino.

Celui-ci était veuf, avec un fils, qui vit encore et s’appelle Jérôme, comme son pere : mon ami intime, meme plus que mon ami, comme je le dirai par la suite. Tout enfant, il venait avec son pere dans notre maison et était notre désespoir, a moi et a mon frere Berto.

Le pere, dans sa jeunesse, avait aspiré longuement a la main de tante Scholastique, qui n’avait pas voulu en entendre parler, pas plus, du reste, que d’aucun autre ; non pas qu’elle ne se sentît point disposée a aimer, mais parce que le plus lointain soupçon que l’homme aimé d’elle aurait pu, ne fut-ce qu’en pensée, la trahir, lui aurait fait commettre, disait-elle, un crime. Tous faux, pour elle, les hommes, tous coquins et traîtres. Pomino aussi ? Non, pour cela, non, pas Pomino. Mais elle s’en était aperçue trop tard. De tous les hommes qui avaient demandé sa main et qui s’étaient mariés ensuite, elle avait réussi a découvrir quelque trahison et en avait eu une joie féroce. De Pomino seulement, rien : meme, le pauvre homme avait été un martyr de sa femme.

Et pourquoi donc, maintenant, ne l’épousait-elle pas, elle ? Oh ! la belle histoire ! parce qu’il était veuf ! Il avait appartenu a une autre femme, a laquelle peut-etre il aurait pu penser quelquefois. Et puis, parce que… eh ! cela se voyait de cent lieues, malgré sa timidité : il était amoureux, il était amoureux… vous comprenez de qui, le pauvre Pomino.

Figurez-vous si ma mere allait y consentir ! Cela lui aurait paru un véritable sacrilege. Mais elle ne croyait peut-etre meme pas, la pauvrette, que tante Scholastique parlât sérieusement ; et elle riait, de son rire particulier, aux emportements de sa belle-sour, aux exclamations du pauvre M. Pomino, qui se trouvait présent a ces discussions.

C’était un petit homme propret, ajusté, aux yeux bleus pleins de mansuétude ; je crois qu’il se poudrait et qu’il avait meme la faiblesse de se passer un peu de rouge, a peine, a peine, sur les joues ; certes, il était fier d’avoir conservé a son âge tous ses cheveux, qu’il se peignait, avec un soin extreme, en ailes de pigeon, et se rajustait continuellement avec les mains.

Je ne sais comment seraient allées nos affaires, si ma mere, non pas certes pour elle, mais en considération de l’avenir de ses enfants, avait suivi le conseil de tante Scholastique et épousé M. Pomino. Il est pourtant hors de doute qu’elles n’auraient pu aller plus mal qu’elles n’allerent, confiées a Malagna (la Taupe) !

Quand nous fumes devenus grands, Berto et moi, une grande partie de nos biens s’en était allée en fumée ; mais nous aurions pu au moins sauver des griffes de ce voleur le reste qui nous aurait permis de vivre, sinon encore dans l’aisance, du moins a l’abri du besoin. Nous fumes nonchalants ; nous ne voulumes nous inquiéter de rien, continuant, grands, a vivre comme notre mere nous avait habitués, petits.

Elle n’avait meme pas voulu nous envoyer a l’école. Un certain Pinzone fut notre gouverneur et précepteur. Son vrai nom était François ou Jean del Cinque ; mais tous l’appelaient Pinzone, et il s’y était déja si bien habitué qu’il s’appelait Pinzone lui-meme.

De tres haute taille, il était d’une maigreur effrayante ; et, mon Dieu ! il aurait été encore plus grand, si son buste, tout d’un coup, comme fatigué de monter, ne s’était courbé sous la nuque en une gibbosité discrete, d’ou le cou paraissait sortir péniblement, comme celui d’un poulet plumé, avec une grosse pomme protubérante qui montait et descendait. Pinzone s’efforçait souvent de retenir ses levres entre ses dents, comme pour mordre, châtier et cacher un rire tranchant, qui lui était propre ; mais ses efforts restaient en partie vains, parce que ce petit rire, ne pouvant s’échapper par les levres ainsi emprisonnées, le faisait par les yeux, plus aigu et plus impertinent que jamais.

Avec ces petits yeux il devait voir dans la maison bien des choses que ni notre mere ni nous ne voyions. Il n’en disait rien, peut-etre parce qu’il n’estimait pas que ce fut son devoir de parler ou parce que – comme il me semble aujourd’hui plus probable – il se réjouissait en secret, le serpent !

Nous faisions de lui tout ce que nous voulions ; il nous laissait faire ; mais ensuite, comme s’il eut voulu rester en paix avec sa propre conscience, au moment ou nous nous y attendions le moins, il nous trahissait.

Un jour, par exemple, notre mere lui ordonna de nous conduire a l’église ; Pâques était proche et nous devions nous confesser. Apres la confession, une toute petite visite a la femme infirme de Malagna et vite a la maison. Pensez un peu quel divertissement ! Mais a peine dans la rue, nous proposâmes a Pinzone une escapade ; nous lui paierions un bon litre de vin a condition qu’au lieu de l’église et de Malagna il nous laissât aller a l’Épinette chercher des nids. Pinzone accepta, tout heureux, en se frottant les mains. Il but ; nous allâmes a la ferme : il fit le fou avec nous pendant trois bonnes heures, nous aidant a grimper aux arbres, y grimpant lui-meme. Mais, le soir, de retour a la maison, a peine notre mere lui eut-elle demandé si nous avions fait notre confession et la visite a la Malagna :

– Voila, je vais vous dire…, répondit-il le plus effrontément du monde.

Et, de fil en aiguille, il raconta tout ce que nous avions fait.

Et les vengeances que nous prenions de ses trahisons ne servaient a rien. Pourtant je me rappelle, que, quand nous nous y mettions, ce n’était pas pour rire.

Combien avec un tel précepteur nous devions progresser dans nos études, on l’imaginera sans peine. La faute pourtant n’en était pas toute a Pinzone, au contraire ; pourvu qu’il nous fît apprendre quelque chose, il ne regardait pas aux méthodes et aux disciplines et recourait a mille expédients pour arreter notre attention. Il y réussissait souvent avec moi, qui étais de nature tres impressionnable. Mais il avait une érudition a lui, toute particuliere, curieuse et fantasque. Il était par exemple tres versé dans les calembours ; il connaissait la poésie macaronique ; il citait des allitérations, des onomatopées et des corrélatifs de tous les poetes gâte-métier ; il composait lui-meme nombre de rimes extravagantes.

Ma mere était convaincue que ce que nous enseignait Pinzone pouvait suffire a nos besoins. D’un tout autre avis était tante Scholastique, qui – ne réussissant pas a coller a ma mere le Pomino de son cour – s’était mise a nous persécuter, Berto et moi ; mais nous, forts de la protection de notre mere, nous ne l’écoutions pas, et elle s’irritait si terriblement que, si elle l’avait pu sans se faire voir ni entendre, elle nous aurait certainement battus jusqu’a nous enlever la peau. Je me souviens qu’une fois, se sauvant, comme a l’ordinaire, furieuse, elle vint donner sur moi dans une des pieces abandonnées ; elle m’attrapa par le menton, me le serra de toutes ses forces entre ses doigts, en me disant : « Mon chéri ! mon chéri ! mon chéri ! » et en rapprochant de plus en plus, a mesure qu’elle parlait, mon visage du sien, les yeux dans les yeux, pour finir par émettre une sorte de grognement et par me lâcher, en rugissant entre ses dents :

– Museau de chien !

C’est surtout a moi qu’elle en avait, a moi qui pourtant m’appliquais aux étranges enseignements de Pinzone sans comparaison plus que Berto, mais ce devait etre ma face placide et irritante et ces grosses lunettes rondes qu’on m’avait imposées pour me redresser un oil, lequel je ne sais pourquoi, avait tendance a regarder pour son compte, autre part.

C’était pour moi, ces lunettes, un vrai martyre. Au point qu’un jour je les envoyai promener et laissai l’oil libre de regarder ou il lui plairait. D’ailleurs, meme droit, cet oil ne m’aurait pas rendu beau. Il était plein de santé et cela me suffisait.

A dix-huit ans, j’eus la face envahie par une foret de poils roussâtres et crépus, au grand dam de mon nez plutôt petit, qui se trouva comme perdu entre eux et mon front spacieux et grave.

Peut-etre, s’il était au pouvoir de l’homme de se choisir un nez approprié a sa face, ou, si, en voyant un pauvre homme accablé par un nez trop gros pour son mince visage, nous pouvions lui dire : « Ce nez me va, et je le prends pour moi », peut-etre, dis-je, aurais-je changé le mien volontiers, et aussi mes yeux et tant d’autres choses de ma personne. Mais, sachant bien que c’est impossible, je me résignais a mes traits et je ne m’en souciais pas plus que cela.

Berto, au contraire, beau de corps et de visage (au moins comparé a moi), ne pouvait se détacher du miroir et se lissait et se caressait et dépensait sans compter pour les cravates les plus nouvelles, pour les parfums les plus exquis et pour le linge et le vetement. Pour le faire enrager, je pris un jour dans sa garde-robe une jaquette flambant neuve, un tres élégant gilet de velours noir, un chapeau haut de forme, et je m’en allai a la chasse ainsi paré.

Batta Malagna, cependant, s’en venait déplorer pres de ma mere les mauvaises années qui le contraignaient a contracter des dettes fort onéreuses pour pourvoir a nos dépenses excessives et aux nombreux travaux de réparation, dont les fermes avaient continuellement besoin.

– Encore une belle tuile qui nous tombe ! disait-il chaque fois en entrant.

La neige avait détruit les oliviers en fleurs, aux Deux-Rivieres, ou bien le phylloxéra avait ravagé les vignes de l’Éperon. Il fallait recourir aux plants américains, résistant au mal. Donc, autres dettes. Puis le conseil de vendre l’Éperon, pour se délivrer des « vautours » qui l’assiégeaient. Et ainsi furent vendus d’abord : l’Éperon, puis les Deux-Rivieres, puis San-Rocchino. Restaient les maisons et le domaine de l’Épinette, avec le moulin. Ma mere s’attendait a ce qu’il vînt un jour lui dire que la source s’était tarie.

Nous fumes, il est vrai, paresseux, et dépensâmes sans mesure ; mais il n’en est pas moins vrai qu’un voleur plus voleur que Batta Malagna ne naîtra jamais plus sur la face de la terre. C’est le moins que je puisse lui dire, en considération de la parenté que je fus amené a contracter avec lui.

Il eut l’air de ne nous faire manquer jamais de rien, tant que vécut ma mere. Mais cette aisance, cette liberté poussée jusqu’au caprice, dont il nous laissait jouir servait a cacher l’abîme qui, ensuite a la mort de ma mere, m’engloutit tout seul, car mon frere eut la chance de contracter a temps un mariage avantageux.

Mon mariage, au contraire…

– Il faudra pourtant que j’en parle, eh ! don Eligio, de mon mariage ?

Grimpé la-haut, sur son échelle de lampiste, don Eligio Pellegrinotto me répond :

– Et comment donc !

Courage, donc ; en avant !