Deux et deux font cinq - Alphonse Allais - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1895

Deux et deux font cinq darmowy ebook

Alphonse Allais

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Deux et deux font cinq - Alphonse Allais

Recueil de contes humoristiques.

Opinie o ebooku Deux et deux font cinq - Alphonse Allais

Fragment ebooka Deux et deux font cinq - Alphonse Allais

A Propos

Chapitre 1 - Polytypie
Chapitre 2 - Et Daudet ?
Chapitre 3 - Antibureaucratie
Chapitre 4 - Correspondance et correspondances
Chapitre 5 - Le mystere de la Sainte-Trinité devant la jeunesse contemporaine
Chapitre 6 - La vapeur

A Propos Allais:

Alphonse Allais est un journaliste, écrivain et humoriste français célebre a la Belle Époque. Surtout connu pour sa plume acerbe et son humour absurde, il est l'auteur méconnu des premieres peintures abstraites : ses monochromes Combat de negres dans une cave, pendant la nuit, Récolte de la tomate sur le bord de la mer rouge par des cardinaux apoplectiques, etc., présentés au Salon des Arts Incohérents, précédent d'une génération le Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch, généralement considéré comme le premier exemple en la matiere. Il est aussi, bien avant John Cage ou Erwin Schulhoff, l'auteur de la premiere composition musicale minimaliste : sa Marche Funebre composée pour les Funérailles d'un grand homme sourd, est une page de composition vierge, parce que « les grandes douleurs sont muettes ».

Disponible sur Feedbooks Allais:
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.


Chapitre 1 Polytypie

Je le connus dans une vague brasserie du quartier Latin.

Il s'installa pres de la table ou je me trouvais, et commanda six tasses de café.

-Tiens, pensai-je, voila un monsieur qui attend cinq personnes.

Erronée déduction, car ce fut lui seul qui dégusta les six moka, l'un apres l'autre, bien entendu, car aurait-il pu les boire tous ensemble, ou meme simultanément?

S'apercevant de ma légere stupeur, il se tourna vers moi, et d'une voix nonchalante, qui laissait traîner les mots comme des savates, il me dit:

-Moi… je suis un type dans le genre de Balzac… je bois énormément de café.

Un tel début n'était point fait pour me déplaire. Je me rapprochai.

Il demanda de quoi écrire.

Les premieres phrases qu'il écrivit, il en froissa le papier et le déjeta sous la table.

Ainsi fut de pas mal de suivantes. Les brouillons de lettres jonchaient le sol.

De la meme voix nonchalante, il me dit:

-Moi… je suis un type dans le genre de Flaubert… je suis excessivement difficile pour mon style.

Et nous nous connumes davantage.

Comme une confidence en vaut une autre, je lui avouai que j'étais né a Honfleur. Une moue lui vint:

-Moi… je suis un type dans le genre de Charlemagne… je n'aime pas beaucoup les Normands.

Le malentendu s'éclaircit, et je sus d'ou il était:

-Moi… je suis un type dans le genre de Puvis de Chavannes… je suis né a Lyon.

Son pere, un boucher des Brotteaux, avait tenu a ce qu'il débutât dans la partie:

-Moi… je suis un type dans le genre de Shakespeare… j'ai été garçon boucher.

De la bonne amie qu'il détenait, voici comment j'appris le nom:

-Moi… je suis un type dans le genre de Napoléon Ier… ma femme s'appelle Joséphine.

La susdite le trompa avec un Anglais. Il n'en ressentit qu'une dérisoire angoisse.

-Moi… je suis un type dans le genre de Moliere… je suis cocu.

Joséphine et lui, d'ailleurs, n'étaient point faits pour s'entendre. Joséphine avait la folie des jeunes hommes a peau tres blanche. Et il ajoutait:

-Moi… je suis un type dans le genre de Taupin…

(Le reste de la phrase se perdit dans la rafale.)

Nous résolumes, un jour, de déjeuner ensemble… Rendez-vous a midi précis, j'arrivai a midi et une minute.

Il tira froidement sa montre:

-Moi… je suis un type dans le genre de Louis XIV… j'ai failli attendre.

De la sérieuse ophthalmie qu'il avait eue, il se voyait presque guéri, et s'en félicitait de la sorte, variant sa formule, un peu:

-Moi… je ne voudrais pas etre un type dans le genre d'Homere ou de Milton.

Et puis, tout a fait éteint en son coeur le souvenir de Joséphine, il en aima une autre.

Laquelle ne voulut rien savoir.

Alors, il la tua.

Et ce fut l'arrestation.

Pressé de questions par le juge d'instruction, il se contenta de répondre:

-Moi… je suis un type dans le genre d'Avinain… je n'avoue jamais.

Et ce fut la cour d'assises.

La, il voulut bien parler.

-Moi… je suis un type dans le genre d'Antony… Elle me résistait, je l'ai assassinée!…

Le jury n'admit aucune circonstance atténuante. La mort!

Mal conseillé, Félix Faure ne sut point le gracier.

Pauvre gars! Je le vois encore, Pierrot bleme, les mains liées sur le dos, les pattes entravées, sa malheureuse chemise a grands coups de ciseaux échancrée.

Au tout petit jour, les portes de la Roquette s'ouvrirent.

Il m'aperçut dans l'assistance, se tourna vers moi, et d'une voix nonchalante qui laissait traîner les mots comme des savates, il me dit:

-Moi… je suis un type dans le genre de Jésus-Christ… je meurs a trente-trois ans.


Chapitre 2 Et Daudet ?

-Et Daudet? me demanda le capitaine Flambeur.

-Daudet? m'interloquai-je. Quel Daudet?

-Eh bien! Daudet, parbleu, l'auteur, Alphonse Daudet!

-A propos de quoi me parlez-vous de Daudet?

-Pour savoir s'il est un peu recalé.

-Recalé?… Daudet?…

Alors, subitement, une flambée de ressouvenance m'éclaira.

-Ah! oui, Daudet!… Eh bien! oui, il est, tout a fait recalé maintenant!

-Tant mieux! Tant mieux! Pauvre gars!

Pour la clarté de ce récit, comme dit Georges Ohnet, il nous faut revenir de quelques années en arriere.

Le pere Flambeur, un vieux capitaine au long cours de mon pays, le meilleur homme de la terre, extremement rigolo (ce qui ne gâte rien), débarqua un jour a Paris, pour voir l'Exposition de 1889.

(Le but de ce voyage m'évite la peine de vous indiquer la date.)

Tout de suite, il arriva au Chat Noir ou je tenais mes grandes et petites assises et me promut son cicerone.

J'acceptai avec joie, le pere Flambeur étant un joyeux et dépensier drille, moi pas tres riche, a l'époque (et pas davantage, d'ailleurs, maintenant)[1].

Ce vieux loup de mer avait une manie étrange: connaître des grands hommes.

Je lui en servis autant qu'il voulut.

A vrai dire, ce n'étaient point des grands hommes absolument authentiques, mais les camarades se pretaient de bonne grâce a cette innocente supercherie, qui n'était point sans leur rapporter des choucroutes garnies et des bocks bien tirés.

-Mon cher Zola, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis, le capitaine Flambeur.

-Enchanté, monsieur.

Ou bien:

-Tiens, Bourget! Comment ça va?… M. Paul Bourget… Le capitaine Flambeur.

-Tres honoré, monsieur.

Émile Zola, autant que je puis me le rappeler, était représenté par mon ami Georges Moynet, avec lequel il a une vague analogie.

Quant a Bourget, son pâle sosie se trouvait etre une maniere de peintre hollandais dont j'ai oublié le nom et qui n'a pas dégrisé pendant les deux ou trois ans qu'il passa a Paris.

Et le reste a l'avenant.

Le malheur, c'est que le capitaine Flambeur avait meilleure mémoire que moi et me mettait parfois dans un cruel embarras.

-Tiens, s'écriait-il tout haut, voila Pasteur qui entre!… Hé! Pasteur, un vermout avec nous, hein!

Régulierement, Pasteur acceptait le vermout, a condition que ce fut une absinthe.

Pardon, Zola! Pardon, Bourget! Pardon, Pasteur! Et pardon tous les autres, littérateurs, poetes, peintres, savants, membres de l'Institut ou pas!

Un jour, au tout petit matin…

(Étions-nous déja levés, ou si nous n'étions pas encore couchés? Cruelle énigme!)

Un jour, au tout petit matin, nous passions place Clichy, sur laquelle se dresse la statue du général Moncey (et non pas Monselet, comme prononce a tort ma femme de ménage).

Le piédestal de cette statue est garni d'un banc circulaire en granit, sur lequel des vagabonds s'étalent volontiers pour reposer leurs pauvres membres las.

Un nécessiteux dormait la, accablé de fatigue.

Son chapeau avait roulé a terre, un ancien chapeau chic, de chez Barjeau, mais devenu tout un poeme de poussiere de crasse.

Et, au fond du chapeau, luisaient encore, un peu éteintes, deux initiales: A. D.

-Tenez, capitaine Flambeur, regardez bien ce bonhomme-la. Je vous dirai tout a l'heure qui c'est.

-Qui est-ce?

-Alphonse Daudet.

-Alphonse Daudet!… Celui qui a fait Tartarin de Tarascon?

-Lui-meme!

-C'est vrai, pourtant. Voila son chapeau avec ses initiales… Ah! le pauvre bougre!… Mais il ne gagne donc pas d'argent?

-Si, il gagne beaucoup d'argent, mais, malheureusement, c'est un homme qui boit!

-C'est égal, c'est bien triste de voir un homme de cette valeur-la dans cette purée!

-Ah! oui, bien triste! Mais, pour moi, un homme qui boit n'est pas un homme intéressant.

-Je ne vous dis pas, mais… si on le réveillait pour lui payer a déjeuner?

-Gardez-vous-en bien! Daudet est malheureux, mais tres fier.

Alors, tres discretement, le bon papa Flambeur tira une piece de cent sous de son porte-monnaie et l'inséra dans la poche de l'auteur des Kamtchatka.

J'avais oublié cette histoire: il a fallu, pour me la rappeler, que le capitaine Flambeur me demandât, l'autre jour:

-Et Daudet?


Chapitre 3 Antibureaucratie

Ma jument baie cerise était atteinte de coqueluche, et mon alezan hors de service a la suite de chagrins d'amour. Quant a mes robustes percherons, impossible de compter sur eux, totalement abrutis qu'ils sont par la lecture a haute voix, devant eux, de la chronique d'un penseur bien personnel et profond.

D'autre part, je me trouvais dénué des deux francs nécessaires a la mobilisation d'un fiacre!

Alors, quoi?

Aller a pied, dites-vous?

J'aurais bien voulu vous y voir.

C'était loin, ou j'allais, tres loin, dans un endroit situé a une portée de fusil environ et deux encâblures du tonnerre de Dieu! je résolus donc de prendre l'omnibus.

Je grimpai sur l'impériale et versai quinze centimes es-mains du conducteur.

Voila donc une situation claire et nettement établie:

Je suis sur l'impériale, j'ai versé les quinze centimes de ma place. Je puis donc passer, la tete haute, devant l'Administration de la Compagnie des Omnibus. Bon.

Tout a coup, le temps changea et des gouttes d'eau se mirent a choir.

Or, j'avais mis, la veill', mon parapluie en gage.

(J'ai élidé l'e de veille pour que la phrase constituât un alexandrin joli et coquet.)

Je descendis dans l'intérieur du véhicule et remis es-mains du conducteur un supplément, ou plutôt, pour employer le mot propre, un complément de quinze centimes.

Voici donc une nouvelle situation claire et nettement établie:

Je suis dans l'intérieur d'un omnibus, j'ai versé les trente centimes de ma place, je puis donc… (Voir la suite plus haut.)

L'omnibus s'arreta: on était devant un bureau.

Une tete de brute avinée apparut, et cette tete clama sans urbanité:

-Voyageur descendu de l'impériale?

C'est a moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adressait.

Devant cette tete de brute, cette voix éraillée et ce ton goujateux, je résolus soudain de garder un silence de sépulcre.

-Voyageur descendu de l'impériale? rogomma de nouveau le bas fonctionnaire.

Meme mutisme.

Alors la discourtoisie du contrôleur s'exhala en propos blasphématoires, ou le saint nom de Notre-Seigneur se trouvait fâcheusement melé.

Ce sacrilege n'eut point le don de m'émouvoir.

-Mais, sacré mille tonnerres de bon D… de nom de D… ! Il y a ici un voyageur descendu de l'impériale! Ous qu'il est?

-C'est monsieur, intervint le conducteur en me désignant.

-C'est vous qui etes descendu de l'impériale?

-Hein? me décidai-je a faire.

-C'est vous qui etes descendu de l'impériale?

-Qu'est-ce que ça peut bien vous f… a vous?

-Comment, qu'est-ce que ça peut bien me f… ?

-Oui, que je sois descendu de l'impériale ou de la lune.

-C'est pour le contrôle.

-Le contrôle? Quel contrôle? Est-ce que je suis chargé de faire le contrôle de votre sale guimbarde?

Nouveaux blasphemes véhéments du contrôleur.

-Pardon! m'écriai-je, de combien est la place que j'occupe en ce moment?

-De trente centimes.

-Conducteur, combien vous ai-je versé?

-Trente centimes.

-Eh bien! alors, je ne vous dois rien, ni un sou, ni une explication. Si votre Compagnie tient tant que ça au contrôle, elle n'a qu'a mettre un contrôleur a l'impériale, un contrôleur a l'intérieur et un contrôleur sur les marches. Mais, sous aucun prétexte, je n'entends etre melé a cette ridicule et odieuse bureaucratie.

-Enfin, voulez-vous, oui ou non, dire si c'est vous qui etes descendu de l'impériale?

-M… !

Je dois déclarer que tout le monde dans l'omnibus me donnait tort, cohue lâche et servile d'Européens, indignes de la liberté.

Seule, une petite jeune fille, qui tenait le Journal a la main, semblait plongée dans une joie profonde par toute cette scene. (Si ces lignes viennent a lui tomber sous les yeux, un petit mot d'elle me fera plaisir.)

-Et puis, repris-je d'un air furibard, voila cinq minutes que vous me faites perdre; je me plaindrai au Conseil municipal. Je suis l'ami intime de M. Pierre Baudin.

Est-ce cette menace? Est-ce le désir légitime de mettre fin a cette pénible histoire? Ne sais, mais l'omnibus se décida a partir.

Mes covoyageurs me contemplaient avec des regards de basse-cour en courroux.

Ce fut surtout le lendemain que je m'amusai beaucoup. Passant devant le bureau d'omnibus ou s'était perpétré ce conflit, j'interpellai la brute avinée:

-J'ai beaucoup réfléchi depuis hier. J'aime mieux tout avouer.

-Hein?

-Le voyageur descendu de l'impériale, eh bien! c'était moi!


Chapitre 4 Correspondance et correspondances

Ma foi, tant pis ! On dira ce qu'on voudra, je l'imprime toute vive cette petite lettre, surement pas écrite par M.Jose-Maria deHeredia, mais si rigolo !

Et puis c'est toujours ça de moins a faire, n'est-ce pas ?

«Cher monsieur Alphonse Allais,

»Vous permettez, dites, que nous vous appelions cher monsieur Alphonse Allais, bien que nous n'ayons pas l'avantage de vous connaître ; mais nous vous gobons toutes a l'atelier et ça excuse notre familiarité.

»Chaque matin, quand on ouvre le Journal, tout de suite on regarde s'il y a une Vie drôle, et quand il y en a une, ce n'est qu'un cri :

»-Quelle histoire a dormir debout va-t-il encore nous raconter aujourd'hui, cet imbécile-la ?

»Rassurez-vous, le mot imbécile est pris ici en bonne part, un peu comme les petites mamans qui appellent leur bébé horreur.

»Votre histoire d'omnibus, surtout, nous a beaucoup gondolées (sic), car nous les connaissons, les omnibus, et surtout le personnel des omnibus, qui se venge betement sur les voyageurs et les pauvres petites voyageuses des tracasseries et de l'exploitation des grosses légumes capitalistes[2].

»Depuis le jour ou votre article sur les omnibus a paru, nous n'avons plus qu'une idée : c'est d'affoler les contrôleurs, et nous y arrivons souvent.

»Témoin, hier :

»Nous avions passé la soirée a la fete de Montmartre. Des jeunes gens tres gentils, mais que nous avons tout de meme plaqués brusquement, nous avaient offert un saladier chez un troquet du boulevard Rochechouart.

»(Peut-etre ne savez-vous pas ce que c'est qu'un saladier[3]. On vous expliquera ça une autre fois.) Et ça nous avait mises en gaieté.

»Mais l'heure est l'heure, n'est-ce pas ? et comme on n'a pas de landaus bouton d'or, nous grimpâmes sur le tramway Place de l'Étoile-La Villette, en demandant une correspondance.

»(En attendant qu'un riche Bolivien nous offre un petit hôtel rue Fortuny, nous demeurons chez nos parents, boulevard de Charonne.)

»Sur le trajet, mon amie Lucienne ne disait rien. Évidemment, elle ruminait quelque chose, mais je me demandais quoi.

»Je fus bientôt fixée.

»Nous descendîmes a La Villette, et je me disposais a me diriger vers le bureau de La Villette-Place du Trône, quand Lucienne m'arreta.

»Avec un culot d'enfer, elle s'avança vers le contrôleur et lui demanda, en montrant nos deux correspondances :

»-Qu'est-ce que c'est que ces petits cartons-la ?

»-Mais, mademoiselle, ce sont des correspondances.

»-Tres bien !… Et ces correspondances nous donnent le droit de monter, sans rien payer, sur un omnibus qui correspond avec celui que nous quittons ?

»-Parfaitement !

»-Mais, dites-moi ! Ma correspondance n'est valable qu'a la condition qu'on ne quitte pas le bureau auquel on est descendu ?

»-Parfaitement !

»-Parfaitement, vous-meme ! Nous n'allons pas quitter le bureau pour ne pas perdre notre correspondance. Nous allons attendre ici le tramway de la Place du Trône.

»-Mais il ne passe pas ici, mademoiselle. Il faut que vous alliez le prendre au bureau la-bas.

»-Non, non, nous ne voulons pas quitter le bureau ou nous sommes descendues. Notre correspondance ne vaudrait plus rien. Et puis, nous n'avons pas pris le tramway pour faire le trajet a pied.

»(Il faut vous dire, au cas ou vous l'ignoreriez que le bureau de La Villette-Place du Trône est situé a plus de 100metres de celui de l'Étoile-La Villette auquel il correspond soi-disant.)

»Je vous fais grâce du reste du dialogue. Le malheureux contrôleur devenait fou furieux devant l'aplomb et la logique de Lucienne. Moi, j'étais malade de rire.

»A la fin, comme il fallait bien rentrer, nous prîmes notre tramway, apres cette terrible menace :

»-Nous reviendrons demain avec un huissier et si la voiture ne vient pas nous prendre ici meme, nous la ferons marcher, votre sale Compagnie.

»Je ne sais pas si notre petite histoire va vous intéresser, mais, dans tous les cas, nous avons joliment rigolé, nous.

»Tâchez d'arranger ça, vous ferez plaisir a des petites jeunes filles de la rue de la Paix, qui font des chapeaux pour les belles dames et qui vous aiment bien sans vous connaître.

»Et puis, si vous étiez chic et qu'il n'y ait pas derriere vous une terrible madame Alphonse Allais, vous nous feriez signe et vous viendriez un de ces jours nous chercher pour déjeuner, en bons camarades, dans un petit endroit de la rue Saint-Honoré que nous connaissons et ou on n'est pas trop mal.

»N'ayez crainte, on ne vous cramponnera pas, car il faut que nous soyons rentrées a une heure.

»N. B.-On n'est pas laides.

»A bientôt ?

»Lucienne et Moi.»

Eh bien ! c'est entendu, Lucienne et vous ! Dites-moi le jour et l'endroit. On déjeunera dans le fameux petit endroit, en bons camarades, comme vous dites, car mon cour, mon pauvre cour, est devenu la propriété exclusive et définitive d'une jeune princesse toute d'ambre clair, laquelle n'aimerait pas beaucoup, je crois, que je la trompasse déja.


Chapitre 5 Le mystere de la Sainte-Trinité devant la jeunesse contemporaine

Il y a deux ou trois jours, pas plus, j'ai rencontré mon jeune ami Pierre, dont j'eus l'heur de faire la connaissance a Nice, cet hiver.

Aux Champs-Elysées, mon jeune ami Pierre accompagnait, sans enthousiasme, le baby, sa soeur, qui jonchait, inerte, la copieuse poitrine de sa percheronne nounou.

Étendu sur deux chaises tangentes, Pierre affectait des attitudes plutôt asiatiques et ne semblait point s'amuser autrement.

Il m'aperçut, se décliqua, tel le ressort A. Boudin (voyez ce ressort) et vint vers moi, l'oeil plein d'une rare désinvolture et, toute large ouverte, sa main loyale:

-Tiens, te v'la, toi!… j'suis pas fâché de te voir. Faudra venir nous dire bonjour… Tu sais que nous sommes revenus de Nice?

-Je m'en doute un peu, a ta seule rencontre.

-C'est vrai!… je suis bete… Viens nous dire bonjour… Maman te gobe beaucoup… Elle dit que rien que de voir ta bobine, ça la fait rigoler.

-Je remercierai Madame ta mere de la bonne opinion…

-Fais pas ça!… Tu seras bien avancé quand tu m'auras fait engueuler comme un pied!

-Et puis, je lui dirai aussi que tu te sers de la détestable expression engueuler, laquelle est l'apanage exclusif de gens de basse culture mondaine.

-Oh! la la! ousqu'est mon monok!… Et puis, tu sais, j' m'en fiche, tu peux lui dire tout ce que tu voudras, a maman. Quand elle est un peu fâchée, je n'ai qu'a lui passer mes bras autour du cou, je l'appelle p'tite mere chérie… je l'embrasse sur les yeux… Et elle ne me dit plus rien.

-Tu as de la chance d'avoir une mere comme ça.

-Eh ben! il ne manquerait plus que ça… C'est vrai, tout de meme, j'ai pas trop a me plaindre… Elle est tres chouette, maman!

-Dis donc, mon vieux Pierre!…

-Mon vieux Alphonse!…

-Surtout, ne va pas t'offusquer de ce que je te dirai.

-Marche toujours!

-Il me semble que tu ne me tutoyais pas a Nice?

-Ah! oui… tu ne sais pas?

-Non, je ne sais pas.

-Eh ben! mon vieux, maintenant je tutoie tout le monde!

-Tout le monde?

-Tout le monde!… Tiens, le pape arriverait, la, tout de suite, le pape lui-meme, en bicyclette, et me demanderait de lui indiquer le boulevard Malesherbes, je lui dirais: «Prends la rue Royale, monte tout droit, et puis, au bout, a gauche, tu trouveras le boulevard Malesherbes.» Et, s'il n'était pas content, le Saint-Pere, ça serait le meme prix!

-A la suite de quelle évolution ce parti pris t'est-il venu?

-Une nuit que je ne pouvais pas dormir… J'avais pris du café chez des gens qu'on avait dîné… Maman s'était pas aperçu… Et moi, avec tout ça, j'pouvais pas m'endormir… Alors, je pensais a des tas de trucs… Tout d'un coup, je me suis dit que c'était idiot d'employer le pluriel quand on n'avait affaire qu'a un seul type… Tu comprends?

-A merveille.

-Vois-tu, comme c'est bete, quand on n'a qu'un bonhomme ou qu'une bonne femme devant soi, de lui dire: Comment allez-vous? Comme s'ils étaient trente-quatre mille. Alors, je me suis juré, dans ce cas-la, de lui dire, au bonhomme, ou a la bonne femme: Comment vas-tu? Ceux que ça épate, je leur dis: Vous vous croyez donc des tas?

-Bravo, mon vieux Pierre, tu te rapproches de la nature, et de la raison.

-Et puis, tu sais, on m'en fait pas démordre!… Ainsi, l'autre jour, en plein catéchisme, j'ai tutoyé le ratichon.

-Le… ?

-Le ratichon… le curé, quoi! Si t'avais vu sa bobine!…

-Tu vas donc au catéchisme?

-Oh! m'en parler pas! C'est assez rasoir!… Je comprends pas que des parents, qui se vantent d'etre des gens sérieux, peuvent abrutir des pauv'gosses comme nous a toutes ces… Tiens, j'allais encore employer un mot de basse culture mondaine, comme tu dis.

-Ne te gene pas avec moi.

-Ce matin, c'était le mystere de la Sainte-Trinité. Te souviens-tu du mystere de la Sainte-Trinité?

-Brumeusement.

-C'est crevant!… Le Pere, le Saint-Esprit, le Fils!… Le Pere a engendré le Saint-Esprit en se contemplant lui-meme… Toi, qui commences a etre un vieux type, tu comprends pas grand'chose a ça, déja? Alors, quoi, nous, les mômes!… Et apres, le Pere a contemplé le Saint-Esprit, et ils ont engendré le Fils!… C'est dommage, dis donc, qu'on n'ait pas organisé des trains de plaisir pour assister a ça, hein?… Ils sont trois et ils ne sont qu'un… Ils ne sont qu'un et ils sont trois!… Arrange ça… Moi, encore, je ne suis pas trop bete, j'en prends et j'en laisse; mais, autour de moi, au catéchisme, il y a un tas de petites gourdes qui en deviennent gaga. Tiens, veux-tu que je te dise?… Seulement, tu le répéteras pas a p'tite mere, qui coupe un peu dans ces godants-la?

-Tu parles dans l'oreille d'un sépulcre.

-Eh ben! le mystere de la Sainte-Trinité…

-Dis.

-Ça manque de femmes!


Chapitre 6 La vapeur

Il n'y a qu'a moi que ces veines arrivent.

J'ai rencontré, hier, Valentine, dans des conditions exceptionnellement avantageuses qu'on va pouvoir apprécier plus bas.

Valentine est une jeune personne de Montmartre qui se destine au théâtre.

Son physique est attrayant, ses manieres sont accortes, son intelligence pétille, mais son impudicité est notoire dans tout le neuvieme arrondissement et une partie du dix-huitieme (sans préjudice, d'ailleurs, pour quelques autres quartiers de Paris).

-Que fais-tu par la ? m'informai-je apres l'avoir baisée sur le front.

-Devine ?

-Je ne suis pas somnambule.

-Je sors de chez l'oncle.

(C'est ainsi que la jeune Valentine désigne familierement le vigoureux cénobite de la rue de Douai.)

-Tu es restée longtemps chez cet esthete ?

-Dans les une heure, une heure et demie.

-Mâtin !

-Ah ! dame ! il n'a plus vingt ans, le pauvr' bonhomme !

-Et il t'a fait répéter le Songe d'Athalie ?

-Non, ça n'est plus le Songe qui marche maintenant, c'est les Imprécations de Camille… Une idée a lui.

Et Valentine prit, en disant ces paroles, un air extraordinairement malin, dont je ne sus point percer le sens. Je feignis de comprendre.

Et elle ajouta :

-Ce qui m'embete le plus, c'est que je lui ai dit que je rentrais chez moi, rue Rochechouart. Alors, il m'a priée de remettre au Petit Journal sa chronique de demain.

-Montre.

-Ah ! non, par exemple ! Tu lui ferais encore des blagues, et il m'attraperait, lors de mes débuts, a la Comédie-Française.

-Poseuse, va !

Toutefois, a la suite d'habiles manouvres, cinq minutes apres ce dialogue, je détenais le manuscrit de M.Francisque Sarcey et j'en copiais le passage suivant, qu'on a pu lire, le meme jour, et dans mon journal, et dans le Petit Journal.

M.Marinoni manifesta un vif mécontentement, mais j'ai autre chose a faire dans la vie que de me préoccuper des allégresses ou des déboires de M.Marinoni.

Et puis si M.Marinoni n'est pas content, il sait ou me trouver.

 

LA VAPEUR

… … … … … … … …

«Ah ! c'est bien vrai, mes amis, il n'y a encore que les voyages pour apprendre quelque chose ! Si on restait chez soi, tous les jours, du matin au soir, je vous demande un petit peu ce qu'on saurait de la vie.

»On n'en saurait rien du tout. Voila ce qu'on en saurait.

»Ainsi, voila la vapeur. Tout le monde parle de la vapeur : la vapeur par-ci, la vapeur par-la.

»Mais qui de nous sait exactement ce que c'est que la vapeur ?

»J'en excepte, bien entendu, les personnes qui s'occupent spécialement de cette question, ingénieurs, mécaniciens, etc.

»Moi, il y huit jours, j'étais comme tout le monde : je parlais de la vapeur, mais j'aurais été pendu s'il m'avait fallu dire en quoi consistait ce phénomene.

»La semaine derniere, je suis allé, au Havre, assister a la réouverture du Grand-Théâtre.

»Ah ! mes amis, vous n'avez pas idée de ce que je suis populaire au Havre.

»C'est que le Havre est une ville de bon sens qui ne se laisse pas emballer par les idées nouvelles, ou soi-disant nouvelles.

»Au Havre, c'est moi qui vous le dis, le symbole ne ferait pas un sou.

»Ibsen et Wagner sont appréciés a leur juste place, et on leur préfere une bonne représentation du Verre d'eau ou de la Favorite.

»Mais, me voila parti sur le théâtre, alors que je m'étais proposé d'aborder dans cette causerie la question de la vapeur.

»Quelques Havrais, dont un fort aimable, ma foi, M.Jules Heuzey, m'ont mené voir un transatlantique.

»Les transatlantiques sont ces énormes bâtiments qui font le trajet, chaque semaine, entre le Havre et New-York. C'est meme de la que leur vient leur nom de transatlantiques (des mots latins : trans, au dela, et atlanticum, atlantique).

»J'ai pris un vif plaisir a visiter la Touraine, le plus bel échantillon de la Compagnie.

»A Paris, on ne saurait s'imaginer tout le confortable et tout le luxe que l'on peut entasser dans ces maisons flottantes. (Le mot est de M.Jules Heuzey et il est fort juste.)

… … … … … … … …

»Mais c'est surtout la machine, ou plutôt les machines, dont je fus émerveillé.

»Quelle puissance, mes chers amis, et quelle régularité !

»Comment ne point admirer ces monstres de force qui se laissent mener avec la docilité du mouton et l'exactitude du chronometre ?

»Nous étions guidé dans ces merveilleux labyrinthes par le chef-mécanicien lui-meme, M.François (François est seulement son prénom, mais son nom est un nom alsacien extremement difficile a retenir). M.François nous expliqua avec une bonne grâce, une lucidité d'esprit et un rare bonheur d'expressions, ce que c'est que la vapeur.

»Avez-vous vu bouillir de l'eau ?

»Il s'en échappe une sorte de buée qui se dissipe dans l'air. Eh bien ! cette buée-la, c'est la vapeur.

»Répandue dans l'air libre, elle n'a aucune force.

»Mais si vous la contraignez a passer dans un espace restreint, oh ! alors, elle acquiert une excessive puissance d'extension, et elle met tout en ouvre pour s'échapper de ce milieu confiné.

»C'est cette propriété que les ingénieurs utilisent pour faire marcher leurs machines.

»Et, a ce propos, une remarque assez intéressante.

»Les Anglais dénomment leurs mécaniciens engineers, mot qui, a la prononciation, ressemble a notre mot ingénieur.

»Ingénieur dérive évidemment du mot latin ingenium, qui signifie génie. C'est d'autant plus vrai que le génie est le mot qui sert a désigner la profession des ingénieurs.

»Engineer vient de engine, machine, la traduction de notre mot engin.

»Il serait assez piquant de déterminer le degré de cousinage linguistique entre ingénieur et engineer.

»Jules Lemaître a peut-etre son idée la-dessus.

»Mais me voila loin de la vapeur.

»J'y reviens.

»Les machines a vapeur consistent en de l'eau qu'on fait chauffer dans de gros tubes sur un bon feu de charbon de terre.

»La buée de cette eau est amenée dans une sorte de cylindre ou se meut un piston.

»Elle pousse ce piston jusqu'au bout du cylindre.

»Alors, a ce moment, grâce a un mécanisme extremement ingénieux, la vapeur passe de l'autre côté du piston qu'elle repousse a l'autre bout du cylindre.

»Et ainsi de suite.

»Il résulte de ce va-et-vient du piston un mouvement alternatif qu'on transforme, par d'habiles stratagemes, en mouvements rotatoires de roues ou d'hélices.

»Tout cela est tres simple, comme vous voyez, mais il fallait le trouver.

»L'éternelle histoire de la brouette qui fut inventée par Descartes (sic).

… … … … … … … …

»Francisque Sarcey.»

L'espace restreint, comme dit notre oncle, dont je dispose, me force a n'insérer point l'éloquente a la fois et bonhomme péroraison de cette chronique.

Je le regrette surtout pour vous, pauvres lecteurs !