De l'Origine des especes - Charles Darwin - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1896

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Charles Darwin

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Opis ebooka De l'Origine des especes - Charles Darwin

L'Origine des especes par le moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (Titre anglais original : On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life) est un ouvrage de Charles Darwin, publié le 24 novembre 1859 et dans lequel il explique le mécanisme présidant, selon lui, a l'évolution graduelle des especes vivantes dans la nature. En dépit de son titre, cet ouvrage est considéré aujourd'hui comme fondateur de la théorie de l'évolution moderne. Darwin mentionne différents prédécesseurs, a la fois concernant l'idée de "descendance avec modification" et l'idée de sélection naturelle dans une Notice historique ajoutée a partir de la troisieme édition.

Opinie o ebooku De l'Origine des especes - Charles Darwin

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A Propos
 NOTICE HISTORIQUE SUR LES PROGRES DE L’OPINION RELATIVE A L’ORIGINE DES ESPECES AVANT LA PUBLICATION DE LA PREMIERE ÉDITION ANGLAISE DU PRÉSENT OUVRAGE.
INTRODUCTION.
Chapitre 1 - DE LA VARIATION DES ESPECES A L’ÉTAT DOMESTIQUE.
CAUSES DE LA VARIABILITÉ.
EFFETS DES HABITUDES ET DE L’USAGE OU DU NON-USAGE DES PARTIES ; VARIATION PAR CORRELATION ; HÉRÉDITÉ.
CARACTERES DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES ; DIFFICULTÉ DE DISTINGUER ENTRE LES VARIÉTÉS ET LES ESPECES ; ORIGINE DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES ATTRIBUÉE A UNE OU A PLUSIEURS ESPECE.
RACES DU PIGEON DOMESTIQUE, LEURS DIFFERENCES ET LEUR ORIGINE.
PRINCIPES DE SÉLECTION ANCIENNEMENT APPLIQUÉS ET LEURS EFFETS.
SÉLECTION INCONSCIENTE.
CIRCONSTANCES FAVORABLES A LA SÉLECTION OPERÉE PAR L’HOMME.
Chapitre 2 - DE LA VARIATION A L’ÉTAT DE NATURE.
VARIABILITÉ.
DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES.

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 NOTICE HISTORIQUE SUR LES PROGRES DE L’OPINION RELATIVE A L’ORIGINE DES ESPECES AVANT LA PUBLICATION DE LA PREMIERE ÉDITION ANGLAISE DU PRÉSENT OUVRAGE.

 

Je me propose de passer brievement en revue les progres de l’opinion relativement a l’origine des especes. Jusque tout récemment, la plupart des naturalistes croyaient que les especes sont des productions immuables créées séparément. De nombreux savants ont habilement soutenu cette hypothese. Quelques autres, au contraire, ont admis que les especes éprouvent des modifications et que les formes actuelles descendent de formes préexistantes par voie de génération réguliere. Si on laisse de côté les allusions qu’on trouve a cet égard dans les auteurs de l’antiquité[1], Buffon est le premier qui, dans les temps modernes, a traité ce sujet au point de vue essentiellement scientifique. Toutefois, comme ses opinions ont beaucoup varié a diverses époques, et qu’il n’aborde ni les causes ni les moyens de la transformation de l’espece, il est inutile d’entrer ici dans de plus amples détails sur ses travaux.

Lamarck est le premier qui éveilla par ses conclusions une attention sérieuse sur ce sujet. Ce savant, justement célebre, publia pour la premiere fois ses opinions en 1801 ; il les développa considérablement, en 1809, dans sa Philosophie zoologique, et subséquemment, en 1815, dans l’introduction a son Histoire naturelle des animaux sans vertebres. Il soutint dans ces ouvrages la doctrine que toutes les especes, l’homme compris, descendent d’autres especes. Le premier, il rendit a la science l’éminent service de déclarer que tout changement dans le monde organique, aussi bien que dans le monde inorganique, est le résultat d’une loi, et non d’une intervention miraculeuse. L’impossibilité d’établir une distinction entre les especes et les variétés, la gradation si parfaite des formes dans certains groupes, et l’analogie des productions domestiques, paraissent avoir conduit Lamarck a ses conclusions sur les changements graduels des especes. Quant aux causes de la modification, il les chercha en partie dans l’action directe des conditions physiques d’existence, dans le croisement des formes déja existantes, et surtout dans l’usage et le défaut d’usage, c’est-a-dire dans les effets de l’habitude. C’est a cette derniere cause qu’il semble rattacher toutes les admirables adaptations de la nature, telles que le long cou de la girafe, qui lui permet de brouter les feuilles des arbres. Il admet également une loi de développement progressif ; or, comme toutes les formes de la vie tendent ainsi au perfectionnement, il explique l’existence actuelle d’organismes tres simples par la génération spontanée.[2]

Geoffroy Saint-Hilaire, ainsi qu’on peut le voir dans l’histoire de sa vie, écrite par son fils, avait déja, en 1795, soupçonné que ce que nous appelons les especes ne sont que des déviations variées d’un meme type. Ce fut seulement en 1828 qu’il se déclara convaincu que les memes formes ne se sont pas perpétuées depuis l’origine de toutes choses ; il semble avoir regardé les conditions d’existence ou le monde ambiant comme la cause principale de chaque transformation. Un peu timide dans ses conclusions, il ne croyait pas que les especes existantes fussent en voie de modification ; et, comme l’ajoute son fils, « c’est donc un probleme a réserver entierement a l’avenir, a supposer meme que l’avenir doive avoir prise sur lui. »

Le docteur W.-C. Wells, en 1813, adressa a la Société royale un mémoire sur une « femme blanche, dont la peau, dans certaines parties, ressemblait a celle d’un negre », mémoire qui ne fut publié qu’en 1818 avec ses fameux Two Essays upon Dew and Single Vision. Il admet distinctement dans ce mémoire le principe de la sélection naturelle, et c’est la premiere fois qu’il a été publiquement soutenu ; mais il ne l’applique qu’aux races humaines, et a certains caracteres seulement. Apres avoir remarqué que les negres et les mulâtres échappent a certaines maladies tropicales, il constate premierement que tous les animaux tendent a varier dans une certaine mesure, et secondement que les agriculteurs améliorent leurs animaux domestiques par la sélection. Puis il ajoute que ce qui, dans ce dernier cas, est effectué par « l’art paraît l’etre également, mais plus lentement, par la nature, pour la production des variétés humaines adaptées aux régions qu’elles habitent : ainsi, parmi les variétés accidentelles qui ont pu surgir chez les quelques habitants disséminés dans les parties centrales de l’Afrique, quelques-unes étaient sans doute plus aptes que les autres a supporter les maladies du pays. Cette race a du, par conséquent, se multiplier, pendant que les autres dépérissaient, non seulement parce qu’elles ne pouvaient résister aux maladies, mais aussi parce qu’il leur était impossible de lutter contre leurs vigoureux voisins. D’apres mes remarques précédentes, il n’y a pas a douter que cette race énergique ne fut une race brune. Or, la meme tendance a la formation de variétés persistant toujours, il a du surgir, dans le cours des temps, des races de plus en plus noires ; et la race la plus noire étant la plus propre a s’adapter au climat, elle a du devenir la race prépondérante, sinon la seule, dans le pays particulier ou elle a pris naissance. » L’auteur étend ensuite ces memes considérations aux habitants blancs des climats plus froids. Je dois remercier M. Rowley, des États-Unis, d’avoir, par l’entremise de M. Brace, appelé mon attention sur ce passage du mémoire du docteur Wells.

L’honorable et révérend W. Hebert, plus tard doyen de Manchester, écrivait en 1822, dans le quatrieme volume des Horticultural Transactions, et dans son ouvrage sur les Amarylliadacées (1837, p. 19,339), que « les expériences d’horticulture ont établi, sans réfutation possible, que les especes botaniques ne sont qu’une classe supérieure de variétés plus permanentes. » Il étend la meme opinion aux animaux, et croit que des especes uniques de chaque genre ont été créées dans un état primitif tres plastique, et que ces types ont produit ultérieurement, principalement par entre-croisement et aussi par variation, toutes nos especes existantes.

En 1826, le professeur Grant, dans le dernier paragraphe de son mémoire bien connu sur les spongilles (Edinburg Philos. Journal, 1826, t. XIV, p. 283), déclare nettement qu’il croit que les especes descendent d’autres especes, et qu’elles se perfectionnent dans le cours des modifications qu’elles subissent. Il a appuyé sur cette meme opinion dans sa cinquante-cinquieme conférence, publiée en 1834 dans the Lancet.

En 1831, M. Patrick Matthew a publié un traité intitulé Naval Timber and Arboriculture, dans lequel il émet exactement la meme opinion que celle que M. Wallace et moi avons exposée dans le Linnean Journal, et que je développe dans le présent ouvrage. Malheureusement, M. Matthew avait énoncé ses opinions tres brievement et par passages disséminés dans un appendice a un ouvrage traitant un sujet tout différent ; elles passerent donc inaperçues jusqu’a ce que M. Matthew lui-meme ait attiré l’attention sur elles dans le Gardener’s Chronicle (7 avril 1860). Les différences entre nos manieres de voir n’ont pas grande importance.

Il semble croire que le monde a été presque dépeuplé a des périodes successives, puis repeuplé de nouveau ; il admet, a titre d’alternative, que de nouvelles formes peuvent se produire « sans l’aide d’aucun moule ou germe antérieur ». Je crois ne pas bien comprendre quelques passages, mais il me semble qu’il accorde beaucoup d’influence a l’action directe des conditions d’existence. Il a toutefois établi clairement toute la puissance du principe de la sélection naturelle.

Dans sa Description physique des îles Canaries (1836, p. 147), le célebre géologue et naturaliste von Buch exprime nettement l’opinion que les variétés se modifient peu a peu et deviennent des especes permanentes, qui ne sont plus capables de s’entrecroiser.

Dans la Nouvelle Flore de l’Amérique du Nord (1836, p. 6), Rafinesque s’exprimait comme suit : « Toutes les especes ont pu autrefois etre des variétés, et beaucoup de variétés deviennent graduellement des especes en acquérant des caracteres permanents et particuliers ; » et, un peu plus loin, il ajoute (p. 18) : « les types primitifs ou ancetres du genre exceptés. »

En 1843-44, dans le Boston Journal of Nat. Hist. U. S. (t. IV, p. 468), le professeur Haldeman a exposé avec talent les arguments pour et contre l’hypothese du développement et de la modification de l’espece ; il paraît pencher du côté de la variabilité.

Les Vestiges of Creation ont paru en 1844. Dans la dixieme édition, fort améliorée (1853), l’auteur anonyme dit (p. 155) : « La proposition a laquelle on peut s’arreter apres de nombreuses considérations est que les diverses séries d’etres animés, depuis les plus simples et les plus anciens jusqu’aux plus élevés et aux plus récents, sont, sous la providence de Dieu, le résultat de deux causes : premierement, d’une impulsion communiquée aux formes de la vie ; impulsion qui les pousse en un temps donné, par voie de génération réguliere, a travers tous les degrés d’organisation, jusqu’aux Dicotylédonées et aux vertébrés supérieurs ; ces degrés sont, d’ailleurs, peu nombreux et généralement marqués par des intervalles dans leur caractere organique, ce qui nous rend si difficile dans la pratique l’appréciation des affinités ; secondement, d’une autre impulsion en rapport avec les forces vitales, tendant, dans la série des générations, a approprier, en les modifiant, les conformations organiques aux circonstances extérieures, comme la nourriture, la localité et les influences météoriques ; ce sont la les adaptations du théologien naturel. » L’auteur paraît croire que l’organisation progresse par soubresauts, mais que les effets produits par les conditions d’existence sont graduels. Il soutient avec assez de force, en se basant sur des raisons générales, que les especes ne sont pas des productions immuables. Mais je ne vois pas comment les deux « impulsions » supposées peuvent expliquer scientifiquement les nombreuses et admirables coadaptations que l’on remarque dans la nature ; comment, par exemple, nous pouvons ainsi nous rendre compte de la marche qu’a du suivre le pic pour s’adapter a ses habitudes particulieres. Le style brillant et énergique de ce livre, quoique présentant dans les premieres éditions peu de connaissances exactes et une grande absence de prudence scientifique, lui assura aussitôt un grand succes ; et, a mon avis, il a rendu service en appelant l’attention sur le sujet, en combattant les préjugés et en préparant les esprits a l’adoption d’idées analogues.

En 1846, le vétéran de la zoologie, M. J. d’Omalius d’Halloy, a publié (Bull. de l’Acad. roy. de Bruxelles, vol. XIII, p. 581) un mémoire excellent, bien que court, dans lequel il émet l’opinion qu’il est plus probable que les especes nouvelles ont été produites par descendance avec modifications plutôt que créées séparément ; l’auteur avait déja exprimé cette opinion en 1831.

Dans son ouvrage Nature of Limbs, p. 86, le professeur Owen écrivait en 1849 : « L’idée archétype s’est manifestée dans la chair sur notre planete, avec des modifications diverses, longtemps avant l’existence des especes animales qui en sont actuellement l’expression. Mais jusqu’a présent nous ignorons entierement a quelles lois naturelles ou a quelles causes secondaires la succession réguliere et la progression de ces phénomenes organiques ont pu etre soumises. » Dans son discours a l’Association britannique, en 1858, il parle (p. 51) de « l’axiome de la puissance créatrice continue, ou de la destinée préordonnée des choses vivantes. » Plus loin (p. 90), a propos de la distribution géographique, il ajoute : « Ces phénomenes ébranlent la croyance ou nous étions que l’aptéryx de la Nouvelle-Zélande et le coq de bruyere rouge de l’Angleterre aient été des créations distinctes faites dans une île et pour elle. Il est utile, d’ailleurs de se rappeler toujours aussi que le zoologiste attribue le mot de création a un procédé sur lequel il ne connaît rien. » Il développe cette idée en ajoutant que toutes les fois qu’un « zoologiste cite des exemples tels que le précédent, comme preuve d’une création distincte dans une île et pour elle, il veut dire seulement qu’il ne sait pas comment le coq de bruyere rouge se trouve exclusivement dans ce lieu, et que cette maniere d’exprimer son ignorance implique en meme temps la croyance a une grande cause créatrice primitive, a laquelle l’oiseau aussi bien que les îles doivent leur origine. » Si nous rapprochons les unes des autres les phrases prononcées dans ce discours, il semble que, en 1858, le célebre naturaliste n’était pas convaincu que l’aptéryx et le coq de bruyere rouge aient apparu pour la premiere fois dans leurs contrées respectives, sans qu’il puisse expliquer comment, pas plus qu’il ne saurait expliquer pourquoi.

Ce discours a été prononcé apres la lecture du mémoire de M. Wallace et du mien sur l’origine des especes devant la Société Linnéenne. Lors de la publication de la premiere édition du présent ouvrage, je fus, comme beaucoup d’autres avec moi, si completement trompé par des expressions telles que « l’action continue de la puissance créatrice », que je rangeai le professeur Owen, avec d’autres paléontologistes, parmi les partisans convaincus de l’immutabilité de l’espece ; mais il paraît que c’était de ma part une grave erreur (Anatomy of Vertebrates, vol. III, p. 796). Dans les précédentes éditions de mon ouvrage je conclus, et je maintiens encore ma conclusion, d’apres un passage commençant (ibid., vol. I, p. 35) par les mots : « Sans doute la forme type, etc. », que le professeur Owen admettait la sélection naturelle comme pouvant avoir contribué en quelque chose a la formation de nouvelles especes ; mais il paraît, d’apres un autre passage (ibid., vol. III, p. 798), que ceci est inexact et non démontré. Je donnai aussi quelques extraits d’une correspondance entre le professeur Owen et le rédacteur en chef de la London Review, qui paraissaient prouver a ce dernier, comme a moi-meme, que le professeur Owen prétendait avoir émis avant moi la théorie de la sélection naturelle. J’exprimai une grande surprise et une grande satisfaction en apprenant cette nouvelle ; mais, autant qu’il est possible de comprendre certains passages récemment publiés (Anat. of Vertebrates, III, p. 798), je suis encore en tout ou en partie retombé dans l’erreur. Mais je me rassure en voyant d’autres que moi trouver aussi difficiles a comprendre et a concilier entre eux les travaux de controverse du professeur Owen. Quant a la simple énonciation du principe de la sélection naturelle, il est tout a fait indifférent que le professeur Owen m’ait devancé ou non, car tous deux, comme le prouve cette esquisse historique, nous avons depuis longtemps eu le docteur Wells et M. Matthew pour prédécesseurs.

M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dans des conférences faites en 1850 (résumées dans Revue et Mag. de zoologie, janvier 1851), expose brievement les raisons qui lui font croire que « les caracteres spécifiques sont fixés pour chaque espece, tant qu’elle se perpétue au milieu des memes circonstances ; ils se modifient si les conditions ambiantes viennent a changer ». « En résumé, l’observation des animaux sauvages démontre déja la variabilité limitée des especes. Les expériences sur les animaux sauvages devenus domestiques, et sur les animaux domestiques redevenus sauvages, la démontrent plus clairement encore. Ces memes expériences prouvent, de plus, que les différences produites peuvent etre de valeur générique. » Dans son Histoire naturelle générale (vol. II, 1859, p. 430), il développe des conclusions analogues.

Une circulaire récente affirme que, des 1851 (Dublin Médical Press, p. 322), le docteur Freke a émis l’opinion que tous les etres organisés descendent d’une seule forme primitive. Les bases et le traitement du sujet different totalement des miens, et, comme le docteur Freke a publié en 1861 son essai sur l’Origine des especes par voie d’affinité organique, il serait superflu de ma part de donner un aperçu quelconque de son systeme.

M. Herbert Spencer, dans un mémoire (publié d’abord dans le Leader, mars 1852, et reproduit dans ses Essays en 1858), a établi, avec un talent et une habileté remarquables, la comparaison entre la théorie de la création et celle du développement des etres organiques. Il tire ses preuves de l’analogie des productions domestiques, des changements que subissent les embryons de beaucoup d’especes, de la difficulté de distinguer entre les especes et les variétés, et du principe de gradation générale ; il conclut que les especes ont éprouvé des modifications qu’il attribue au changement des conditions. L’auteur (1855) a aussi étudié la psychologie en partant du principe de l’acquisition graduelle de chaque aptitude et de chaque faculté mentale.

En 1852, M. Naudin, botaniste distingué, dans un travail remarquable sur l’origine des especes (Revue horticole, p. 102, republié en partie dans les Nouvelles Archives du Muséum, vol. I, p. 171), déclare que les especes se forment de la meme maniere que les variétés cultivées, ce qu’il attribue a la sélection exercée par l’homme. Mais il n’explique pas comment agit la sélection a l’état de nature. Il admet, comme le doyen Herbert, que les especes, a l’époque de leur apparition, étaient plus plastiques qu’elles ne le sont aujourd’hui. Il appuie sur ce qu’il appelle le principe de finalité, « puissance mystérieuse, indéterminée, fatalité pour les uns, pour les autres volonté providentielle, dont l’action incessante sur les etres vivants détermine, a toutes les époques de l’existence du monde, la forme, le volume et la durée de chacun d’eux, en raison de sa destinée dans l’ordre de choses dont il fait partie. C’est cette puissance qui harmonise chaque membre a l’ensemble en l’appropriant a la fonction qu’il doit remplir dans l’organisme général de la nature, fonction qui est pour lui sa raison d’etre. »[3]

Un géologue célebre, le comte Keyserling, a, en 1853 (Bull. de la Soc. géolog., 2° série, vol. X, p. 357), suggéré que, de meme que de nouvelles maladies causées peut-etre par quelque miasme ont apparu et se sont répandues dans le monde, de meme des germes d’especes existantes ont pu etre, a certaines périodes, chimiquement affectés par des molécules ambiantes de nature particuliere, et ont donné naissance a de nouvelles formes.

Cette meme année 1853, le docteur Schaaffhausen a publié une excellente brochure (Verhandl. des naturhist. Vereins der Preuss. Rheinlands, etc.) dans laquelle il explique le développement progressif des formes organiques sur la terre. Il croit que beaucoup d’especes ont persisté tres longtemps, quelques-unes seulement s’étant modifiées, et il explique les différences actuelles par la destruction des formes intermédiaires. « Ainsi les plantes et les animaux vivants ne sont pas séparés des especes éteintes par de nouvelles créations, mais doivent etre regardés comme leurs descendants par voie de génération réguliere. »

M. Lecoq, botaniste français tres connu, dans ses Études sur la géographie botanique, vol. I, p. 250, écrit en 1854 : « On voit que nos recherches sur la fixité ou la variation de l’espece nous conduisent directement aux idées émises par deux hommes justement célebres, Geoffroy Saint-Hilaire et Gothe. » Quelques autres passages épars dans l’ouvrage de M. Lecoq laissent quelques doutes sur les limites qu’il assigne a ses opinions sur les modifications des especes.

Dans ses Essays on the Unity of Worlds, 1855, le révérend Baden Powell a traité magistralement la philosophie de la création. On ne peut démontrer d’une maniere plus frappante comment l’apparition d’une espece nouvelle « est un phénomene régulier et non casuel », ou, selon l’expression de sir John Herschell, « un procédé naturel par opposition a un procédé miraculeux ».

Le troisieme volume du Journal ot the Linnean Society, publié le 1er juillet 1858, contient quelques mémoires de M. Wallace et de moi, dans lesquels, comme je le constate dans l’introduction du présent volume, M. Wallace énonce avec beaucoup de clarté et de puissance la théorie de la sélection naturelle.

Von Baer, si respecté de tous les zoologistes, exprima, en 1859 (voir prof. Rud. Wagner, Zoologische-anthropologische Untersuchungen, p. 51, 1861), sa conviction, fondée surtout sur les lois de la distribution géographique, que des formes actuellement distinctes au plus haut degré sont les descendants d’un parent-type unique.

En juin 1859, le professeur Huxley, dans une conférence devant l’Institution royale sur « les types persistants de la vie animale », a fait les remarques suivantes : « Il est difficile de comprendre la signification des faits de cette nature, si nous supposons que chaque espece d’animaux, ou de plantes, ou chaque grand type d’organisation, a été formé et placé sur la terre, a de longs intervalles, par un acte distinct de la puissance créatrice ; et il faut bien se rappeler qu’une supposition pareille est aussi peu appuyée sur la tradition ou la révélation, qu’elle est fortement opposée a l’analogie générale de la nature. Si, d’autre part, nous regardons les types persistants au point de vue de l’hypothese que les especes, a chaque époque, sont le résultat de la modification graduelle d’especes préexistantes, hypothese qui, bien que non prouvée, et tristement compromise par quelques-uns de ses adhérents, est encore la seule a laquelle la physiologie prete un appui favorable, l’existence de ces types persistants semblerait démontrer que l’étendue des modifications que les etres vivants ont du subir pendant les temps géologiques n’a été que faible relativement a la série totale des changements par lesquels ils ont passé. »

En décembre 1859, le docteur Hooker a publié son Introduction to the Australian Flora ; dans la premiere partie de ce magnifique ouvrage, il admet la vérité de la descendance et des modifications des especes, et il appuie cette doctrine par un grand nombre d’observations originales.

La premiere édition anglaise du présent ouvrage a été publiée le 24 novembre 1859, et la seconde le 7 janvier 1860.


INTRODUCTION.

 

Les rapports géologiques qui existent entre la faune actuelle et la faune éteinte de l’Amérique méridionale, ainsi que certains faits relatifs a la distribution des etres organisés qui peuplent ce continent, m’ont profondément frappé lors mon voyage a bord du navire le Beagle[4], en qualité de naturaliste. Ces faits, comme on le verra dans les chapitres subséquents de ce volume, semblent jeter quelque lumiere sur l’origine des especes – ce mystere des mysteres – pour employer l’expression de l’un de nos plus grands philosophes. A mon retour en Angleterre, en 1837, je pensai qu’en accumulant patiemment tous les faits relatifs a ce sujet, qu’en les examinant sous toutes les faces, je pourrais peut-etre arriver a élucider cette question. Apres cinq années d’un travail opiniâtre, je rédigeai quelques notes ; puis, en 1844, je résumai ces notes sous forme d’un mémoire, ou j’indiquais les résultats qui me semblaient offrir quelque degré de probabilité ; depuis cette époque, j’ai constamment poursuivi le meme but. On m’excusera, je l’espere, d’entrer dans ces détails personnels ; si je le fais, c’est pour prouver que je n’ai pris aucune décision a la légere.

Mon ouvre est actuellement (1859) presque complete. Il me faudra, cependant, bien des années encore pour l’achever, et, comme ma santé est loin d’etre bonne, mes amis m’ont conseillé de publier le résumé qui fait l’objet de ce volume. Une autre raison m’a completement décidé : M. Wallace, qui étudie actuellement l’histoire naturelle dans l’archipel Malais, en est arrivé a des conclusions presque identiques aux miennes sur l’origine des especes. En 1858, ce savant naturaliste m’envoya un mémoire a ce sujet, avec priere de le communiquer a Sir Charles Lyell, qui le remit a la Société Linnéenne ; le mémoire de M. Wallace a paru dans le troisieme volume du journal de cette société. Sir Charles Lyell et le docteur Hooker, qui tous deux étaient au courant de mes travaux – le docteur Hooker avait lu l’extrait de mon manuscrit écrit en 1844 – me conseillerent de publier, en meme temps que le mémoire de M. Wallace, quelques extraits de mes notes manuscrites.

Le mémoire qui fait l’objet du présent volume est nécessairement imparfait. Il me sera impossible de renvoyer a toutes les autorités auxquelles j’emprunte certains faits, mais j’espere que le lecteur voudra bien se fier a mon exactitude. Quelques erreurs ont pu, sans doute, se glisser dans mon travail, bien que j’aie toujours eu grand soin de m’appuyer seulement sur des travaux de premier ordre. En outre, je devrai me borner a indiquer les conclusions générales auxquelles j’en suis arrivé, tout en citant quelques exemples, qui, je pense, suffiront dans la plupart des cas. Personne, plus que moi, ne comprend la nécessité de publier plus tard, en détail, tous les faits sur lesquels reposent mes conclusions ; ce sera l’objet d’un autre ouvrage. Cela est d’autant plus nécessaire que, sur presque tous les points abordés dans ce volume, on peut invoquer des faits qui, au premier abord, semblent tendre a des conclusions absolument contraires a celles que j’indique. Or, on ne peut arriver a un résultat satisfaisant qu’en examinant les deux côtés de la question et en discutant les faits et les arguments ; c’est la chose impossible dans cet ouvrage.

Je regrette beaucoup que le défaut d’espace m’empeche de reconnaître l’assistance généreuse que m’ont pretée beaucoup de naturalistes, dont quelques-uns me sont personnellement inconnus. Je ne puis, cependant, laisser passer cette occasion sans exprimer ma profonde gratitude a M. le docteur Hooker, qui, pendant ces quinze dernieres années, a mis a mon entiere disposition ses trésors de science et son excellent jugement.

On comprend facilement qu’un naturaliste qui aborde l’étude de l’origine des especes et qui observe les affinités mutuelles des etres organisés, leurs rapports embryologiques, leur distribution géographique, leur succession géologique et d’autres faits analogues, en arrive a la conclusion que les especes n’ont pas été créées indépendamment les unes des autres, mais que, comme les variétés, elles descendent d’autres especes. Toutefois, en admettant meme que cette conclusion soit bien établie, elle serait peu satisfaisante jusqu’a ce qu’on ait pu prouver comment les innombrables especes, habitant la terre, se sont modifiées de façon a acquérir cette perfection de forme et de coadaptation qui excite a si juste titre notre admiration. Les naturalistes assignent, comme seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures, telles que le climat, l’alimentation, etc. Cela peut etre vrai dans un sens tres limité, comme nous le verrons plus tard ; mais il serait absurde d’attribuer aux seules conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés pour aller saisir les insectes sous l’écorce des arbres. Il serait également absurde d’expliquer la conformation du gui et ses rapports avec plusieurs etres organisés distincts, par les seuls effets des conditions extérieures, de l’habitude, ou de la volonté de la plante elle-meme, quand on pense que ce parasite tire sa nourriture de certains arbres, qu’il produit des graines que doivent transporter certains oiseaux, et qu’il porte des fleurs unisexuées, ce qui nécessite l’intervention de certains insectes pour porter le pollen d’une fleur a une autre.

Il est donc de la plus haute importance d’élucider quels sont les moyens de modification et de coadaptation. Tout d’abord, il m’a semblé probable que l’étude attentive des animaux domestiques et des plantes cultivées devait offrir le meilleur champ de recherches pour expliquer cet obscur probleme. Je n’ai pas été désappointé ; j’ai bientôt reconnu, en effet, que nos connaissances, quelque imparfaites qu’elles soient, sur les variations a l’état domestique, nous fournissent toujours l’explication la plus simple et la moins sujette a erreur. Qu’il me soit donc permis d’ajouter que, dans ma conviction, ces études ont la plus grande importance et qu’elles sont ordinairement beaucoup trop négligées par les naturalistes.

Ces considérations m’engagent a consacrer le premier chapitre de cet ouvrage a l’étude des variations a l’état domestique. Nous y verrons que beaucoup de modifications héréditaires sont tout au moins possibles ; et, ce qui est également important, ou meme plus important encore, nous verrons quelle influence exerce l’homme en accumulant, par la sélection, de légeres variations successives. J’étudierai ensuite la variabilité des especes a l’état de nature, mais je me verrai naturellement forcé de traiter ce sujet beaucoup trop brievement ; on ne pourrait, en effet, le traiter completement qu’a condition de citer une longue série de faits. En tout cas, nous serons a meme de discuter quelles sont les circonstances les plus favorables a la variation. Dans le chapitre suivant, nous considérerons la lutte pour l’existence parmi les etres organisés dans le monde entier, lutte qui doit inévitablement découler de la progression géométrique de leur augmentation en nombre. C’est la doctrine de Malthus appliquée a tout le regne animal et a tout le regne végétal. Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espece qu’il n’en peut survivre ; comme, en conséquence, la lutte pour l’existence se renouvelle a chaque instant, il s’ensuit que tout etre qui varie quelque peu que ce soit de façon qui lui est profitable a une plus grande chance de survivre ; cet etre est ainsi l’objet d’une sélection naturelle. En vertu du principe si puissant de l’hérédité, toute variété objet de la sélection tendra a propager sa nouvelle forme modifiée.

Je traiterai assez longuement, dans le quatrieme chapitre, ce point fondamental de la sélection naturelle. Nous verrons alors que la sélection naturelle cause presque inévitablement une extinction considérable des formes moins bien organisées et amene ce que j’ai appelé la divergence des caracteres. Dans le chapitre suivant, j’indiquerai les lois complexes et peu connues de la variation. Dans les cinq chapitres subséquents, je discuterai les difficultés les plus sérieuses qui semblent s’opposer a l’adoption de cette théorie ; c’est-a-dire, premierement, les difficultés de transition, ou, en d’autres termes, comment un etre simple, ou un simple organisme, peut se modifier, se perfectionner, pour devenir un etre hautement développé, ou un organisme admirablement construit ; secondement, l’instinct, ou la puissance intellectuelle des animaux ; troisiemement, l’hybridité, ou la stérilité des especes et la fécondité des variétés quand on les croise ; et, quatriemement, l’imperfection des documents géologiques. Dans le chapitre suivant, j’examinerai la succession géologique des etres a travers le temps ; dans le douzieme et dans le treizieme chapitre, leur distribution géographique a travers l’espace ; dans le quatorzieme, leur classification ou leurs affinités mutuelles, soit a leur état de complet développement, soit a leur état embryonnaire. Je consacrerai le dernier chapitre a une breve récapitulation de l’ouvrage entier et a quelques remarques finales.

On ne peut s’étonner qu’il y ait encore tant de points obscurs relativement a l’origine des especes et des variétés, si l’on tient compte de notre profonde ignorance pour tout ce qui concerne les rapports réciproques des etres innombrables qui vivent autour de nous. Qui peut dire pourquoi telle espece est tres nombreuse et tres répandue, alors que telle autre espece voisine est tres rare et a un habitat fort restreint ? Ces rapports ont, cependant, la plus haute importance, car c’est d’eux que dépendent la prospérité actuelle et, je le crois fermement, les futurs progres et la modification de tous les habitants de ce monde. Nous connaissons encore bien moins les rapports réciproques des innombrables habitants du monde pendant les longues périodes géologiques écoulées. Or, bien que beaucoup de points soient encore tres obscurs, bien qu’ils doivent rester, sans doute, inexpliqués longtemps encore, je me vois cependant, apres les études les plus approfondies, apres une appréciation froide et impartiale, forcé de soutenir que l’opinion défendue jusque tout récemment par la plupart des naturalistes, opinion que je partageais moi-meme autrefois, c’est-a-dire que chaque espece a été l’objet d’une création indépendante, est absolument erronée. Je suis pleinement convaincu que les especes ne sont pas immuables ; je suis convaincu que les especes qui appartiennent a ce que nous appelons le meme genre descendent directement de quelque autre espece ordinairement éteinte, de meme que les variétés reconnues d’une espece quelle qu’elle soit descendent directement de cette espece ; je suis convaincu, enfin, que la sélection naturelle a joué le rôle principal dans la modification des especes, bien que d’autres agents y aient aussi participé.


Chapitre 1 DE LA VARIATION DES ESPECES A L’ÉTAT DOMESTIQUE.

 

Causes de la variabilité. – Effets des habitudes. – Effets de l’usage ou du non-usage des parties. – Variation par corrélation. – Hérédité. – Caracteres des variétés domestiques. – Difficulté de distinguer entre les variétés et les especes. – Nos variétés domestiques descendent d’une ou de plusieurs especes. – Pigeons domestiques. Leurs différences et leur origine. – La sélection appliquée depuis longtemps, ses effets. – Sélection méthodique et inconsciente. – Origine inconnue de nos animaux domestiques. – Circonstances favorables a l’exercice de la sélection par l’homme.


CAUSES DE LA VARIABILITÉ.

 

Quand on compare les individus appartenant a une meme variété ou a une meme sous-variété de nos plantes cultivées depuis le plus longtemps et de nos animaux domestiques les plus anciens, on remarque tout d’abord qu’ils different ordinairement plus les uns des autres que les individus appartenant a une espece ou a une variété quelconque a l’état de nature. Or, si l’on pense a l’immense diversité de nos plantes cultivées et de nos animaux domestiques, qui ont varié a toutes les époques, exposés qu’ils étaient aux climats et aux traitements les plus divers, on est amené a conclure que cette grande variabilité provient de ce que nos productions domestiques ont été élevées dans des conditions de vie moins uniformes, ou meme quelque peu différentes de celles auxquelles l’espece mere a été soumise a l’état de nature. Il y a peut-etre aussi quelque chose de fondé dans l’opinion soutenue par Andrew Knight, c’est-a-dire que la variabilité peut provenir en partie de l’exces de nourriture. Il semble évident que les etres organisés doivent etre exposés, pendant plusieurs générations, a de nouvelles conditions d’existence, pour qu’il se produise chez eux une quantité appréciable de variation ; mais il est tout aussi évident que, des qu’un organisme a commencé a varier, il continue ordinairement a le faire pendant de nombreuses générations. On ne pourrait citer aucun exemple d’un organisme variable qui ait cessé de varier a l’état domestique. Nos plantes les plus anciennement cultivées, telles que le froment, produisent encore de nouvelles variétés ; nos animaux réduits depuis le plus longtemps a l’état domestique sont encore susceptibles de modifications ou d’améliorations tres rapides.

Autant que je puis en juger, apres avoir longuement étudié ce sujet, les conditions de la vie paraissent agir de deux façons distinctes : directement sur l’organisation entiere ou sur certaines parties seulement, et indirectement en affectant le systeme reproducteur. Quant a l’action directe, nous devons nous rappeler que, dans tous les cas, comme l’a fait dernierement remarquer le professeur Weismann, et comme je l’ai incidemment démontré dans mon ouvrage sur la Variation a l’état domestique[5], nous devons nous rappeler, dis-je, que cette action comporte deux facteurs : la nature de l’organisme et la nature des conditions. Le premier de ces facteurs semble etre de beaucoup le plus important ; car, autant toutefois que nous en pouvons juger, des variations presque semblables se produisent quelquefois dans des conditions différentes, et, d’autre part, des variations différentes se produisent dans des conditions qui paraissent presque uniformes. Les effets sur la descendance sont définis ou indéfinis. On peut les considérer comme définis quand tous, ou presque tous les descendants d’individus soumis a certaines conditions d’existence pendant plusieurs générations, se modifient de la meme maniere. Il est extremement difficile de spécifier L’étendue des changements qui ont été définitivement produits de cette façon. Toutefois, on ne peut guere avoir de doute relativement a de nombreuses modifications tres légeres, telles que : modifications de la taille provenant de la quantité de nourriture ; modifications de la couleur provenant de la nature de l’alimentation ; modifications dans l’épaisseur de la peau et de la fourrure provenant de la nature du climat, etc. Chacune des variations infinies que nous remarquons dans le plumage de nos oiseaux de basse-cour doit etre le résultat d’une cause efficace ; or, si la meme cause agissait uniformément, pendant une longue série de générations, sur un grand nombre d’individus, ils se modifieraient probablement tous de la meme maniere. Des faits tels que les excroissances extraordinaires et compliquées, conséquence invariable du dépôt d’une goutte microscopique de poison fournie par un gall-insecte, nous prouvent quelles modifications singulieres peuvent, chez les plantes, résulter d’un changement chimique dans la nature de la seve.

Le changement des conditions produit beaucoup plus souvent une variabilité indéfinie qu’une variabilité définie, et la premiere a probablement joué un rôle beaucoup plus important que la seconde dans la formation de nos races domestiques. Cette variabilité indéfinie se traduit par les innombrables petites particularités qui distinguent les individus d’une meme espece, particularités que l’on ne peut attribuer, en vertu de l’hérédité, ni au pere, ni a la mere, ni a un ancetre plus éloigné. Des différences considérables apparaissent meme parfois chez les jeunes d’une meme portée, ou chez les plantes nées de graines provenant d’une meme capsule. A de longs intervalles, on voit surgir des déviations de conformation assez fortement prononcées pour mériter la qualification de monstruosités ; ces déviations affectent quelques individus, au milieu de millions d’autres élevés dans le meme pays et nourris presque de la meme maniere ; toutefois, on ne peut établir une ligne absolue de démarcation entre les monstruosités et les simples variations. On peut considérer comme les effets indéfinis des conditions d’existence, sur chaque organisme individuel, tous ces changements de conformation, qu’ils soient peu prononcés ou qu’ils le soient beaucoup, qui se manifestent chez un grand nombre d’individus vivant ensemble. On pourrait comparer ces effets indéfinis aux effets d’un refroidissement, lequel affecte différentes personnes de façon indéfinie, selon leur état de santé ou leur constitution, se traduisant chez les unes par un rhume de poitrine, chez les autres par un rhume de cerveau, chez celle-ci par un rhumatisme, chez celle-la par une inflammation de divers organes.

Passons a ce que j’ai appelé l’action indirecte du changement des conditions d’existence, c’est-a-dire les changements provenant de modifications affectant le systeme reproducteur. Deux causes principales nous autorisent a admettre l’existence de ces variations : l’extreme sensibilité du systeme reproducteur pour tout changement dans les conditions extérieures ; la grande analogie, constatée par Kölreuter et par d’autres naturalistes, entre la variabilité résultant du croisement d’especes distinctes et celle que l’on peut observer chez les plantes et chez les animaux élevés dans des conditions nouvelles ou artificielles. Un grand nombre de faits témoignent de l’excessive sensibilité du systeme reproducteur pour tout changement, meme insignifiant, dans les conditions ambiantes. Rien n’est plus facile que d’apprivoiser un animal, mais rien n’est plus difficile que de l’amener a reproduire en captivité, alors meme que l’union des deux sexes s’opere facilement. Combien d’animaux qui ne se reproduisent pas, bien qu’on les laisse presque en liberté dans leur pays natal ! On attribue ordinairement ce fait, mais bien a tort, a une corruption des instincts. Beaucoup de plantes cultivées poussent avec la plus grande vigueur, et cependant elles ne produisent que fort rarement des graines ou n’en produisent meme pas du tout. On a découvert, dans quelques cas, qu’un changement insignifiant, un peu plus ou un peu moins d’eau par exemple, a une époque particuliere de la croissance, amene ou non chez la plante la production des graines. Je ne puis entrer ici dans les détails des faits que j’ai recueillis et publiés ailleurs sur ce curieux sujet ; toutefois, pour démontrer combien sont singulieres les lois qui régissent la reproduction des animaux en captivité, je puis constater que les animaux carnivores, meme ceux provenant des pays tropicaux, reproduisent assez facilement dans nos pays, sauf toutefois les animaux appartenant a la famille des plantigrades, alors que les oiseaux carnivores ne pondent presque jamais d’oufs féconds. Bien des plantes exotiques ne produisent qu’un pollen sans valeur comme celui des hybrides les plus stériles. Nous voyons donc, d’une part, des animaux et des plantes réduits a l’état domestique se reproduire facilement en captivité, bien qu’ils soient souvent faibles et maladifs ; nous voyons, d’autre part, des individus, enlevés tout jeunes a leurs forets, supportant tres bien la captivité, admirablement apprivoisés, dans la force de l’âge, sains (je pourrais citer bien des exemples) dont le systeme reproducteur a été cependant si sérieusement affecté par des causes inconnues, qu’il cesse de fonctionner. En présence de ces deux ordres de faits, faut-il s’étonner que le systeme reproducteur agisse si irrégulierement quand il fonctionne en captivité, et que les descendants soient un peu différents de leurs parents ? Je puis ajouter que, de meme que certains animaux reproduisent facilement dans les conditions les moins naturelles (par exemple, les lapins et les furets enfermés dans des cages), ce qui prouve que le systeme reproducteur de ces animaux n’est pas affecté par la captivité ; de meme aussi, certains animaux et certaines plantes supportent la domesticité ou la culture sans varier beaucoup, a peine plus peut-etre qu’a l’état de nature.

Quelques naturalistes soutiennent que toutes les variations sont liées a l’acte de la reproduction sexuelle ; c’est la certainement une erreur. J’ai cité, en effet, dans un autre ouvrage, une longue liste de plantes que les jardiniers appellent des plantes folles, c’est-a-dire des plantes chez lesquelles on voit surgir tout a coup un bourgeon présentant quelque caractere nouveaux et parfois tout différent des autres bourgeons de la meme plante. Ces variations de bourgeons, si on peut employer cette expression, peuvent se propager a leur tour par greffes ou par marcottes, etc., ou quelquefois meme par semis. Ces variations se produisent rarement a l’état sauvage, mais elles sont assez fréquentes chez les plantes soumises a la culture. Nous pouvons conclure, d’ailleurs, que la nature de l’organisme joue le rôle principal dans la production de la forme particuliere de chaque variation, et que la nature des conditions lui est subordonnée ; en effet, nous voyons souvent sur un meme arbre soumis a des conditions uniformes, un seul bourgeon, au milieu de milliers d’autres produits annuellement, présenter soudain des caracteres nouveaux ; nous voyons, d’autre part, des bourgeons appartenant a des arbres distincts, placés dans des conditions différentes, produire quelquefois a peu pres la meme variété – des bourgeons de pechers, par exemple, produire des brugnons et des bourgeons de rosier commun produire des roses moussues. La nature des conditions n’a donc peut-etre pas plus d’importance dans ce cas que n’en a la nature de l’étincelle, communiquant le feu a une masse de combustible, pour déterminer la nature de la flamme.


EFFETS DES HABITUDES ET DE L’USAGE OU DU NON-USAGE DES PARTIES ; VARIATION PAR CORRELATION ; HÉRÉDITÉ.

 

Le changement des habitudes produit des effets héréditaires ; on pourrait citer, par exemple, l’époque de la floraison des plantes transportées d’un climat dans un autre. Chez les animaux, l’usage ou le non-usage des parties a une influence plus considérable encore. Ainsi, proportionnellement au reste du squelette, les os de l’aile pesent moins et les os de la cuisse pesent plus chez le canard domestique que chez le canard sauvage. Or, on peut incontestablement attribuer ce changement a ce que le canard domestique vole moins et marche plus que le canard sauvage. Nous pouvons encore citer, comme un des effets de l’usage des parties, le développement considérable, transmissible par hérédité, des mamelles chez les vaches et chez les chevres dans les pays ou l’on a l’habitude de traire ces animaux, comparativement a l’état de ces organes dans d’autres pays. Tous les animaux domestiques ont, dans quelques pays, les oreilles pendantes ; on a attribué cette particularité au fait que ces animaux, ayant moins de causes d’alarmes, cessent de se servir des muscles de l’oreille, et cette opinion semble tres fondée.

La variabilité est soumise a bien des lois ; on en connaît imparfaitement quelques-unes, que je discuterai brievement ci-apres. Je désire m’occuper seulement ici de la variation par corrélation. Des changements importants qui se produisent chez l’embryon, ou chez la larve, entraînent presque toujours des changements analogues chez l’animal adulte. Chez les monstruosités, les effets de corrélation entre des parties completement distinctes sont tres curieux ; Isidore Geoffroy Saint-Hilaire cite des exemples nombreux dans son grand ouvrage sur cette question. Les éleveurs admettent que, lorsque les membres sont longs, la tete l’est presque toujours aussi. Quelques cas de corrélation sont extremement singuliers : ainsi, les chats entierement blancs et qui ont les yeux bleus sont ordinairement sourds ; toutefois, M. Tait a constaté récemment que le fait est limité aux mâles. Certaines couleurs et certaines particularités constitutionnelles vont ordinairement ensemble ; je pourrais citer bien des exemples remarquables de ce fait chez les animaux et chez les plantes. D’apres un grand nombre de faits recueillis par Heusinger, il paraît que certaines plantes incommodent les moutons et les cochons blancs, tandis que les individus a robe foncée s’en nourrissent impunément. Le professeur Wyman m’a récemment communiqué ; une excellente preuve de ce fait. Il demandait a quelques fermiers de la Virginie pourquoi ils n’avaient que des cochons noirs ; ils lui répondirent que les cochons mangent la racine du lachnanthes, qui colore leurs os en rose et qui fait tomber leurs sabots ; cet effet se produit sur toutes les variétés, sauf sur la variété noire. L’un d’eux ajouta : « Nous choisissons, pour les élever, tous les individus noirs d’une portée, car ceux-la seuls ont quelque chance de vivre. » Les chiens dépourvus de poils ont la dentition imparfaite ; on dit que les animaux a poil long et rude sont prédisposés a avoir des cornes longues ou nombreuses ; les pigeons a pattes emplumées ont des membranes entre les orteils antérieurs ; les pigeons a bec court ont les pieds petits ; les pigeons a bec long ont les pieds grands. Il en résulte donc que l’homme, en continuant toujours a choisir, et, par conséquent, a développer une particularité quelconque, modifie, sans en avoir l’intention, d’autres parties de l’organisme, en vertu des lois mystérieuses de la corrélation.

Les lois diverses, absolument ignorées ou imparfaitement comprises, qui régissent la variation, ont des effets extremement complexes. Il est intéressant d’étudier les différents traités relatifs a quelques-unes de nos plantes cultivées depuis fort longtemps, telles que la jacinthe, la pomme de terre ou meme le dahlia, etc. ; on est réellement étonné de voir par quels innombrables points de conformation et de constitution les variétés et les sous-variétés different légerement les unes des autres. Leur organisation tout entiere semble etre devenue plastique et s’écarter légerement de celle du type originel.

Toute variation non héréditaire est sans intéret pour nous. Mais le nombre et la diversité des déviations de conformation transmissibles par hérédité, qu’elles soient insignifiantes ou qu’elles aient une importance physiologique considérable, sont presque infinis. L’ouvrage le meilleur et le plus complet que nous ayons a ce sujet est celui du docteur Prosper Lucas. Aucun éleveur ne met en doute la grande énergie des tendances héréditaires ; tous ont pour axiome fondamental que le semblable produit le semblable, et il ne s’est trouvé que quelques théoriciens pour suspecter la valeur absolue de ce principe. Quand une déviation de structure se reproduit souvent, quand nous la remarquons chez le pere et chez l’enfant, il est tres difficile de dire si cette déviation provient ou non de quelque cause qui a agi sur l’un comme sur l’autre. Mais, d’autre part, lorsque parmi des individus, évidemment exposés aux memes conditions, quelque déviation tres rare, due a quelque concours extraordinaire de circonstances, apparaît chez un seul individu, au milieu de millions d’autres qui n’en sont point affectés, et que nous voyons réapparaître cette déviation chez le descendant, la seule théorie des probabilités nous force presque a attribuer cette réapparition a l’hérédité. Qui n’a entendu parler des cas d’albinisme, de peau épineuse, de peau velue, etc., héréditaires chez plusieurs membres d’une meme famille ? Or, si des déviations rares et extraordinaires peuvent réellement se transmettre par hérédité, a plus forte raison on peut soutenir que des déviations moins extraordinaires et plus communes peuvent également se transmettre. La meilleure maniere de résumer la question serait peut-etre de considérer que, en regle générale, tout caractere, quel qu’il soit, se transmet par hérédité et que la non-transmission est l’exception.

Les lois qui régissent l’hérédité sont pour la plupart inconnues. Pourquoi, par exemple, une meme particularité, apparaissant chez divers individus de la meme espece ou d’especes différentes, se transmet-elle quelquefois et quelquefois ne se transmet-elle pas par hérédité ? Pourquoi certains caracteres du grand-pere, ou de la grand’mere, ou d’ancetres plus éloignés, réapparaissent-ils chez l’enfant ? Pourquoi une particularité se transmet-elle souvent d’un sexe, soit aux deux sexes, soit a un sexe seul, mais plus ordinairement a un seul, quoique non pas exclusivement au sexe semblable ? Les particularités qui apparaissent chez les mâles de nos especes domestiques se transmettent souvent, soit exclusivement, soit a un degré beaucoup plus considérable au mâle seul ; or, c’est la un fait qui a une assez grande importance pour nous. Une regle beaucoup plus importante et qui souffre, je crois, peu d’exceptions, c’est que, a quelque période de la vie qu’une particularité fasse d’abord son apparition, elle tend a réapparaître chez les descendants a un âge correspondant, quelquefois meme un peu plus tôt. Dans bien des cas, il ne peut en etre autrement ; en effet, les particularités héréditaires que présentent les cornes du gros bétail ne peuvent se manifester chez leurs descendants qu’a l’âge adulte ou a peu pres ; les particularités que présentent les vers a soie n’apparaissent aussi qu’a l’âge correspondant ou le ver existe sous la forme de chenille ou de cocon. Mais les maladies héréditaires et quelques autres faits me portent a croire que cette regle est susceptible d’une plus grande extension ; en effet, bien qu’il n’y ait pas de raison apparente pour qu’une particularité réapparaisse a un âge déterminé, elle tend cependant a se représenter chez le descendant au meme âge que chez l’ancetre. Cette regle me paraît avoir une haute importance pour expliquer les lois de l’embryologie. Ces remarques ne s’appliquent naturellement qu’a la premiere apparition de la particularité, et non pas a la cause primaire qui peut avoir agi sur des ovules ou sur l’élément mâle ; ainsi, chez le descendant d’une vache désarmée et d’un taureau a longues cornes, le développement des cornes, bien que ne se manifestant que tres tard, est évidemment du a l’influence de l’élément mâle.

Puisque j’ai fait allusion au retour vers les caracteres primitifs, je puis m’occuper ici d’une observation faite souvent par les naturalistes, c’est-a-dire que nos variétés domestiques, en retournant a la vie sauvage, reprennent graduellement, mais invariablement, les caracteres du type originel. On a conclu de ce fait qu’on ne peut tirer de l’étude des races domestiques aucune déduction applicable a la connaissance des especes sauvages. J’ai en vain cherché a découvrir sur quels faits décisifs ou a pu appuyer cette assertion si fréquemment et si hardiment renouvelée ; il serait tres difficile en effet, d’en prouver l’exactitude, car nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que la plupart de nos variétés domestiques les plus fortement prononcées ne pourraient pas vivre a l’état sauvage. Dans bien des cas, nous ne savons meme pas quelle est leur souche primitive ; il nous est donc presque impossible de dire si le retour a cette souche est plus ou moins parfait. En outre, il serait indispensable, pour empecher les effets du croisement, qu’une seule variété fut rendue a la liberté. Cependant, comme il est certain que nos variétés peuvent accidentellement faire retour au type de leurs ancetres par quelques-uns de leurs caracteres, il me semble assez probable que, si nous pouvions parvenir a acclimater, ou meme a cultiver pendant plusieurs générations, les différentes races du chou, par exemple, dans un sol tres-pauvre (dans ce cas toutefois il faudrait attribuer quelque influence a l’action définie de la pauvreté du sol), elles feraient retour, plus ou moins completement, au type sauvage primitif. Que l’expérience réussisse ou non, cela a peu d’importance au point de vue de notre argumentation, car les conditions d’existence auraient été completement modifiées par l’expérience elle-meme. Si on pouvait démontrer que nos variétés domestiques présentent une forte tendance au retour, c’est-a-dire si l’on pouvait établir qu’elles tendent a perdre leurs caracteres acquis, lors meme qu’elles restent soumises aux memes conditions et qu’elles sont maintenues en nombre considérable, de telle sorte que les croisements puissent arreter, en les confondant, les petites déviations de conformation, je reconnais, dans ce cas, que nous ne pourrions pas conclure des variétés domestiques aux especes. Mais cette maniere de voir ne trouve pas une preuve en sa faveur. Affirmer que nous ne pourrions pas perpétuer nos chevaux de trait et nos chevaux de course, notre bétail a longues et a courtes cornes, nos volailles de races diverses, nos légumes, pendant un nombre infini de générations, serait contraire a ce que nous enseigne l’expérience de tous les jours.


CARACTERES DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES ; DIFFICULTÉ DE DISTINGUER ENTRE LES VARIÉTÉS ET LES ESPECES ; ORIGINE DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES ATTRIBUÉE A UNE OU A PLUSIEURS ESPECE.

 

Quand nous examinons les variétés héréditaires ou les races de nos animaux domestiques et de nos plantes cultivées et que nous les comparons a des especes tres voisines, nous remarquons ordinairement, comme nous l’avons déja dit, chez chaque race domestique, des caracteres moins uniformes que chez les especes vraies. Les races domestiques présentent souvent un caractere quelque peu monstrueux ; j’entends par la que, bien que différant les unes des autres et des especes voisines du meme genre par quelques légers caracteres, elles different souvent a un haut degré sur un point spécial, soit qu’on les compare les unes aux autres, soit surtout qu’on les compare a l’espece sauvage dont elles se rapprochent le plus. A cela pres (et sauf la fécondité parfaite des variétés croisées entre elles, sujet que nous discuterons plus tard), les races domestiques de la meme espece different l’une de l’autre de la meme maniere que font les especes voisines du meme genre a l’état sauvage ; mais les différences, dans la plupart des cas, sont moins considérables. Il faut admettre que ce point est prouvé, car des juges compétents estiment que les races domestiques de beaucoup d’animaux et de beaucoup de plantes descendent d’especes originelles distinctes, tandis que d’autres juges, non moins compétents, ne les regardent que comme de simples variétés. Or, si une distinction bien tranchée existait entre les races domestiques et les especes, cette sorte de doute ne se présenterait pas si fréquemment. On a répété souvent que les races domestiques ne different pas les unes des autres par des caracteres ayant une valeur générique. On peut démontrer que cette assertion n’est pas exacte ; toutefois, les naturalistes ont des opinions tres différentes quant a ce qui constitue un caractere générique, et, par conséquent, toutes les appréciations actuelles sur ce point sont purement empiriques. Quand j’aurai expliqué l’origine du genre dans la nature, on verra que nous ne devons nullement nous attendre a trouver chez nos races domestiques des différences d’ordre générique.

Nous en sommes réduits aux hypotheses des que nous essayons d’estimer la valeur des différences de conformation qui séparent nos races domestiques les plus voisines ; nous ne savons pas, en effet, si elles descendent d’une ou de plusieurs especes meres. Ce serait pourtant un point fort intéressant a élucider. Si, par exemple, on pouvait prouver que le Lévrier, le Limier, le Terrier, l’Épagneul et le Bouledogue, animaux dont la race, nous le savons, se propage si purement, descendent tous d’une meme espece, nous serions évidemment autorisés a douter de l’immutabilité d’un grand nombre d’especes sauvages étroitement alliées, celle des renards, par exemple, qui habitent les diverses parties du globe. Je ne crois pas, comme nous le verrons tout a l’heure, que la somme des différences que nous constatons entre nos diverses races de chiens se soit produite entierement a l’état de domesticité ; j’estime, au contraire, qu’une partie de ces différences proviennent de ce qu’elles descendent d’especes distinctes. A l’égard des races fortement accusées de quelques autres especes domestiques, il y a de fortes présomptions, ou meme des preuves absolues, qu’elles descendent toutes d’une souche sauvage unique.

On a souvent prétendu que, pour les réduire en domesticité, l’homme a choisi les animaux et les plantes qui présentaient une tendance inhérente exceptionnelle a la variation, et qui avaient la faculté de supporter les climats les plus différents. Je ne conteste pas que ces aptitudes aient beaucoup ajouté a la valeur de la plupart de nos produits domestiques ; mais comment un sauvage pouvait-il savoir, alors qu’il apprivoisait un animal, si cet animal était susceptible de varier dans les générations futures et de supporter les changements de climat ? Est-ce que la faible variabilité de l’âne et de l’oie, le peu de disposition du renne pour la chaleur ou du chameau pour le froid, ont empeché leur domestication ? Je puis persuadé que, si l’on prenait a l’état sauvage des animaux et des plantes, en nombre égal a celui de nos produits domestiques et appartenant a un aussi grand nombre de classes et de pays, et qu’on les fît se reproduire a l’état domestique, pendant un nombre pareil de générations, ils varieraient autant en moyenne qu’ont varié les especes meres de nos races domestiques actuelles.

Il est impossible de décider, pour la plupart de nos plantes les plus anciennement cultivées et de nos animaux réduits depuis de longs siecles en domesticité, s’ils descendent d’une ou de plusieurs especes sauvages. L’argument principal de ceux qui croient a l’origine multiple de nos animaux domestiques repose sur le fait que nous trouvons, des les temps les plus anciens, sur les monuments de l’Égypte et dans les habitations lacustres de la Suisse, une grande diversité de races. Plusieurs d’entre elles ont une ressemblance frappante, ou sont meme identiques avec celles qui existent aujourd’hui. Mais ceci ne fait que reculer l’origine de la civilisation, et prouve que les animaux ont été réduits en domesticité a une période beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait jusqu’a présent. Les habitants des cités lacustres de la Suisse cultivaient plusieurs especes de froment et d’orge, le pois, le pavot pour en extraire de l’huile, et le chanvre ; ils possédaient plusieurs animaux domestiques et étaient en relations commerciales avec d’autres nations. Tout cela prouve clairement, comme Heer le fait remarquer, qu’ils avaient fait des progres considérables ; mais cela implique aussi une longue période antécédente de civilisation moins avancée, pendant laquelle les animaux domestiques, élevés dans différentes régions, ont pu, en variant, donner naissance a des races distinctes. Depuis la découverte d’instruments en silex dans les couches superficielles de beaucoup de parties du monde, tous les géologues croient que l’homme barbare existait a une période extraordinairement reculées et nous savons aujourd’hui qu’il est a peine une tribu, si barbare qu’elle soit, qui n’ait au moins domestiqué le chien.

L’origine de la plupart de nos animaux domestiques restera probablement a jamais douteuse. Mais je dois ajouter ici que, apres avoir laborieusement recueilli tous les faits connus relatifs aux chiens domestiques du monde entier, j’ai été amené a conclure que plusieurs especes sauvages de canidés ont du etre apprivoisées, et que leur sang plus ou moins mélangé coule dans les veines de nos races domestiques naturelles. Je n’ai pu arriver a aucune conclusion précise relativement aux moutons et aux chevres. D’apres les faits que m’a communiqués M. Blyth sur les habitudes, la voix, la constitution et la formation du bétail a bosse indien, il est presque certain qu’il descend d’une souche primitive différente de celle qui a produit notre bétail européen. Quelques juges compétents croient que ce dernier descend de deux ou trois souches sauvages, sans prétendre affirmer que ces souches doivent etre oui ou non considérées comme especes. Cette conclusion, aussi bien que la distinction spécifique qui existe entre le bétail a bosse et le bétail ordinaire, a été presque définitivement établie par les admirables recherches du professeur Rütimeyer. Quant aux chevaux, j’hésite a croire, pour des raisons que je ne pourrais détailler ici, contrairement d’ailleurs a l’opinion de plusieurs savants, que toutes les races descendent d’une seule espece. J’ai élevé presque toutes les races anglaises de nos oiseaux de basse-cour, je les ai croisées, j’ai étudié leur squelette, et j’en suis arrivé a la conclusion qu’elles descendent toutes de l’espece sauvage indienne, le Gallus bankiva ; c’est aussi l’opinion de M. Blyth et d’autres naturalistes qui ont étudié cet oiseau dans l’Inde. Quant aux canards et aux lapins, dont quelques races different considérablement les unes des autres, il est évident qu’ils descendent tous du Canard commun sauvage et du Lapin sauvage.

Quelques auteurs ont poussé a l’extreme la doctrine que nos races domestiques descendent de plusieurs souches sauvages. Ils croient que toute race qui se reproduit purement, si légers que soient ses caracteres distinctifs, a eu son prototype sauvage. A ce compte, il aurait du exister au moins une vingtaine d’especes de bétail sauvage, autant d’especes de moutons, et plusieurs especes de chevres en Europe, dont plusieurs dans la Grande-Bretagne seule. Un auteur soutient qu’il a du autrefois exister dans la Grande-Bretagne onze especes de moutons sauvages qui lui étaient propres ! Lorsque nous nous rappelons que la Grande-Bretagne ne possede pas aujourd’hui un mammifere qui lui soit particulier, que la France n’en a que fort peu qui soient distincts de ceux de l’Allemagne, et qu’il en est de meme de la Hongrie et de l’Espagne, etc., mais que chacun de ces pays possede plusieurs especes particulieres de bétail, de moutons, etc., il faut bien admettre qu’un grand nombre de races domestiques ont pris naissance en Europe, car d’ou pourraient-elles venir ? Il en est de meme dans l’Inde. Il est certain que les variations héréditaires ont joué un grand rôle dans la formation des races si nombreuses des chiens domestiques, pour lesquelles j’admets cependant plusieurs souches distinctes. Qui pourrait croire, en effet, que des animaux ressemblant au Lévrier italien, au Limier, au Bouledogue, au Bichon ou a l’Épagneul de Blenheim, types si différents de ceux des canidés sauvages, aient jamais existé a l’état de nature ? On a souvent affirmé, sans aucune preuve a l’appui, que toutes nos races de chiens proviennent du croisement d’un petit nombre d’especes primitives. Mais on n’obtient, par le croisement, que des formes intermédiaires entre les parents ; or, si nous voulons expliquer ainsi l’existence de nos différentes races domestiques, il faut admettre l’existence antérieure des formes les plus extremes, telles que le Lévrier italien, le Limier, le Bouledogue, etc., a l’état sauvage. Du reste, on a beaucoup exagéré la possibilité de former des races distinctes par le croisement. Il est prouvé que l’on peut modifier une race par des croisements accidentels, en admettant toutefois qu’on choisisse soigneusement les individus qui présentent le type désiré ; mais il serait tres difficile d’obtenir une race intermédiaire entre deux races completement distinctes. Sir J. Sebright a entrepris de nombreuses expériences dans ce but, mais il n’a pu obtenir aucun résultat. Les produits du premier croisement entre deux races pures sont assez uniformes, quelquefois meme parfaitement identiques, comme je l’ai constaté chez les pigeons. Rien ne semble donc plus simple ; mais, quand on en vient a croiser ces métis les uns avec les autres pendant plusieurs générations, on n’obtient plus deux produits semblables et les difficultés de l’opération deviennent manifestes.


RACES DU PIGEON DOMESTIQUE, LEURS DIFFERENCES ET LEUR ORIGINE.

 

Persuadé qu’il vaut toujours mieux étudier un groupe spécial, je me suis décidé, apres mure réflexion, pour les pigeons domestiques. J’ai élevé toutes les races que j’ai pu me procurer par achat ou autrement ; on a bien voulu, en outre, m’envoyer des peaux provenant de presque toutes les parties du monde ; je suis principalement redevable de ces envois a l’honorable W. Elliot, qui m’a fait parvenir des spécimens de l’Inde, et a l’honorable C. Murray, qui m’a expédié des spécimens de la Perse. On a publié, dans toutes les langues, des traités sur les pigeons ; quelques-uns de ces ouvrages sont fort importants, en ce sens qu’ils remontent a une haute antiquité. Je me suis associé a plusieurs éleveurs importants et je fais partie de deux Pigeons-clubs de Londres. La diversité des races de pigeons est vraiment étonnante. Si l’on compare le Messager anglais avec le Culbutant courte-face, on est frappé de l’énorme différence de leur bec, entraînant des différences correspondantes dans le crâne. Le Messager, et plus particulierement le mâle, présente un remarquable développement de la membrane caronculeuse de la tete, accompagné d’un grand allongement des paupieres, de larges orifices nasaux et d’une grande ouverture du bec. Le bec du Culbutant courte-face ressemble a celui d’un passereau ; le Culbutant ordinaire hérite de la singuliere habitude de s’élever a une grande hauteur en troupe serrée, puis de faire en l’air une culbute complete. Le Runt (pigeon romain) est un gros oiseau, au bec long et massif et aux grand pieds ; quelques sous-races ont le cou tres long, d’autres de tres longues ailes et une longue queue, d’autres enfin ont la queue extremement courte. Le Barbe est allié au Messager ; mais son bec, au lieu d’etre long, est large et tres court. Le Grosse-gorge a le corps, les ailes et les pattes allongés ; son énorme jabot, qu’il enfle avec orgueil, lui donne un aspect bizarre et comique. Le Turbit, ou pigeon a cravate, a le bec court et conique et une rangée de plumes retroussées sur la poitrine ; il a l’habitude de dilater légerement la partie supérieure de son osophage. Le Jacobin a les plumes tellement retroussées sur l’arriere du cou, qu’elles forment une espece de capuchon ; proportionnellement a sa taille, il a les plumes des ailes et du cou fort allongées. Le Trompette, ou pigeon Tambour, et le Rieur, font entendre, ainsi que l’indique leur nom, un roucoulement tres différent de celui des autres races. Le pigeon Paon porte trente ou meme quarante plumes a la queue, au lieu de douze ou de quatorze, nombre normal chez tous les membres de la famille des pigeons ; il porte ces plumes si étalées et si redressées, que, chez les oiseaux de race pure, la tete et la queue se touchent ; mais la glande oléifere est completement atrophiée. Nous pourrions encore indiquer quelques autres races moins distinctes.

Le développement des os de la face differe énormément, tant par la longueur que par la largeur et la courbure, dans le squelette des différentes races. La forme ainsi que les dimensions de la mâchoire inférieure varient d’une maniere tres remarquable. Le nombre des vertebres caudales et des vertebres sacrées varie aussi, de meme que le nombre des côtes et des apophyses, ainsi que leur largeur relative. La forme et la grandeur des ouvertures du sternum, le degré de divergence et les dimensions des branches de la fourchette, sont également tres variables. La largeur proportionnelle de l’ouverture du bec ; la longueur relative des paupieres ; les dimensions de l’orifice des narines et celles de la langue, qui n’est pas toujours en corrélation absolument exacte avec la longueur du bec ; le développement du jabot et de la partie supérieure de l’osophage ; le développement ou l’atrophie de la glande oléifere ; le nombre des plumes primaires de l’aile et de la queue ; la longueur relative des ailes et de la queue, soit entre elles, soit par rapport au corps ; la longueur relative des pattes et des pieds ; le nombre des écailles des doigts ; le développement de la membrane interdigitale, sont autant de parties essentiellement variables. L’époque a laquelle les jeunes acquierent leur plumage parfait, ainsi que la nature du duvet dont les pigeonneaux sont revetus a leur éclosion, varient aussi ; il en est de meme de la forme et de la grosseur des oufs. Le vol et, chez certaines races, la voix et les instincts, présentent des diversités remarquables. Enfin, chez certaines variétés, les mâles et les femelles en sont arrivés a différer quelque peu les uns des autres.

On pourrait aisément rassembler une vingtaine de pigeons tels que, si on les montrait a un ornithologiste, et qu’on les lui donnât pour des oiseaux sauvages, il les classerait certainement comme autant d’especes bien distinctes. Je ne crois meme pas qu’aucun ornithologiste consentît a placer dans un meme genre le Messager anglais, le Culbutant courte-face, le Runt, le Barbe, le Grosse-gorge et le Paon ; il le ferait d’autant moins qu’on pourrait lui montrer, pour chacune de ces races, plusieurs sous-variétés de descendance pure, c’est-a-dire d’especes, comme il les appellerait certainement.

Quelque considérable que soit la différence qu’on observe entre les diverses races de pigeons, je me range pleinement a l’opinion commune des naturalistes qui les font toutes descendre du Biset (Columba livia), en comprenant sous ce terme plusieurs races géographiques, ou sous-especes, qui ne different les unes des autres que par des points insignifiants. J’exposerai succinctement plusieurs des raisons qui m’ont conduit a adopter cette opinion, car elles sont, dans une certaine mesure, applicables a d’autres cas. Si nos diverses races de pigeons ne sont pas des variétés, si, en un mot, elles ne descendent pas du Biset, elles doivent descendre de sept ou huit types originels au moins, car il serait impossible de produire nos races domestiques actuelles par les croisements réciproques d’un nombre moindre. Comment, par exemple, produire un Grosse-gorge en croisant deux races, a moins que l’une des races ascendantes ne possede son énorme jabot caractéristique ? Les types originels supposés doivent tous avoir été habitants des rochers comme le Biset, c’est-a-dire des especes qui ne perchaient ou ne nichaient pas volontiers sur les arbres. Mais, outre le Columba livia et ses sous-especes géographiques, on ne connaît que deux ou trois autres especes de pigeons de roche et elles ne présentent aucun des caracteres propres aux races domestiques. Les especes primitives doivent donc, ou bien exister encore dans les pays ou elles ont été originellement réduites en domesticité, auquel cas elles auraient échappé a l’attention des ornithologistes, ce qui, considérant leur taille, leurs habitudes et leur remarquable caractere, semble tres improbable ; ou bien etre éteintes a l’état sauvage. Mais il est difficile d’exterminer des oiseaux nichant au bord des précipices et doués d’un vol puissant. Le Biset commun, d’ailleurs, qui a les memes habitudes que les races domestiques, n’a été exterminé ni sur les petites îles qui entourent la Grande-Bretagne, ni sur les côtes de la Méditerranée. Ce serait donc faire une supposition bien hardie que d’admettre l’extinction d’un aussi grand nombre d’especes ayant des habitudes semblables a celles du Biset. En outre, les races domestiques dont nous avons parlé plus haut ont été transportées dans toutes les parties du monde ; quelques-unes, par conséquent, ont du etre ramenées dans leur pays d’origine ; aucune d’elles, cependant, n’est retournée a l’état sauvage, bien que le pigeon de colombier, qui n’est autre que le Biset sous une forme tres peu modifiée, soit redevenu sauvage en plusieurs endroits. Enfin, l’expérience nous prouve combien il est difficile d’amener un animal sauvage a se reproduire régulierement en captivité ; cependant, si l’on admet l’hypothese de l’origine multiple de nos pigeons, il faut admettre aussi que sept ou huit especes au moins ont été autrefois assez completement apprivoisées par l’homme a demi sauvage pour devenir parfaitement fécondes en captivité.

Il est un autre argument qui me semble avoir un grand poids et qui peut s’appliquer a plusieurs autres cas : c’est que les races dont nous avons parlé plus haut, bien que ressemblant de maniere générale au Biset sauvage par leur constitution, leurs habitudes, leur voix, leur couleur, et par la plus grande partie de leur conformation, présentent cependant avec lui de grandes anomalies sur d’autres points. On chercherait en vain, dans toute la grande famille des colombides, un bec semblable a celui du Messager anglais, du Culbutant courte-face ou du Barbe ; des plumes retroussées analogues a celles du Jacobin ; un jabot pareil a celui du Grosse-gorge ; des plumes caudales comparables a celles du pigeon Paon. Il faudrait donc admettre, non seulement que des hommes a demi sauvages ont réussi a apprivoiser completement plusieurs especes, mais que, par hasard ou avec intention ; ils ont choisi les especes les plus extraordinaires et les plus anormales ; il faudrait admettre, en outre, que toutes ces especes se sont éteintes depuis ou sont restées inconnues. Un tel concours de circonstances extraordinaires est improbable au plus haut degré.

Quelques faits relatifs a la couleur des pigeons méritent d’etre signalés. Le Biset est bleu-ardoise avec les reins blancs ; chez la sous-espece indienne, le Columba intermedia de Strickland, les reins sont bleuâtres ; la queue porte une barre foncée terminale et les plumes des côtés sont extérieurement bordées de blanc a leur base ; les ailes ont deux barres noires. Chez quelques races a demi domestiques, ainsi que chez quelques autres absolument sauvages, les ailes, outre les deux barres noires, sont tachetées de noir. Ces divers signes ne se trouvent réunis chez aucune autre espece de la famille. Or, tous les signes que nous venons d’indiquer sont parfois réunis et parfaitement développés, jusqu’au bord blanc des plumes extérieures de la queue, chez les oiseaux de race pure appartenant a toutes nos races domestiques. En outre, lorsque l’on croise des pigeons, appartenant a deux ou plusieurs races distinctes, n’offrant ni la coloration bleue, ni aucune des marques dont nous venons de parler, les produits de ces croisements se montrent tres disposés a acquérir soudainement ces caracteres. Je me bornerai a citer un exemple que j’ai moi-meme observé au milieu de tant d’autres. J’ai croisé quelques pigeons Paons blancs de race tres pure avec quelques Barbes noirs – les variétés bleues du Barbe sont si rares, que je n’en connais pas un seul cas en Angleterre – : les oiseaux que j’obtins étaient noirs, bruns et tachetés. Je croisai de meme un Barbe avec un pigeon Spot, qui est un oiseau blanc avec la queue rouge et une tache rouge sur le haut de la tete, et qui se reproduit fidelement ; j’obtins des métis brunâtres et tachetés. Je croisai alors un des métis Barbe-Paon avec un métis Barbe-Spot et j’obtins un oiseau d’un aussi beau bleu qu’aucun pigeon de race sauvage, ayant les reins blancs, portant la double barre noire des ailes et les plumes externes de la queue barrées de noir et bordées de blanc ! Si toutes les races de pigeons domestiques descendent du Biset, ces faits s’expliquent facilement par le principe bien connu du retour au caractere des ancetres ; mais si on conteste cette descendance, il faut forcément faire une des deux suppositions suivantes, suppositions improbables au plus haut degré : ou bien tous les divers types originels étaient colorés et marqués comme le Biset, bien qu’aucune autre espece existante ne présente ces memes caracteres, de telle sorte que, dans chaque race séparée, il existe une tendance au retour vers ces couleurs et vers ces marques ; ou bien chaque race, meme la plus pure, a été croisée avec le Biset dans l’intervalle d’une douzaine ou tout au plus d’une vingtaine de générations – je dis une vingtaine de générations, parce qu’on ne connaît aucun exemple de produits d’un croisement ayant fait retour a un ancetre de sang étranger éloigné d’eux par un nombre de générations plus considérable. – Chez une race qui n’a été croisée qu’une fois, la tendance a faire retour a un des caracteres dus a ce croisement s’amoindrit naturellement, chaque génération successive contenant une quantité toujours moindre de sang étranger. Mais, quand il n’y a pas eu de croisement et qu’il existe chez une race une tendance a faire retour a un caractere perdu pendant plusieurs générations, cette tendance, d’apres tout ce que nous savons, peut se transmettre sans affaiblissement pendant un nombre indéfini de générations. Les auteurs qui ont écrit sur l’hérédité ont souvent confondu ces deux cas tres distincts du retour.

Enfin, ainsi que j’ai pu le constater par les observations que j’ai faites tout expres sur les races les plus distinctes, les hybrides ou métis provenant de toutes les races domestiques du pigeon sont parfaitement féconds. Or, il est difficile, sinon impossible, de citer un cas bien établi tendant a prouver que les descendants hybrides provenant de deux especes d’animaux nettement distinctes sont completement féconds. Quelques auteurs croient qu’une domesticité longtemps prolongée diminue cette forte tendance a la stérilité. L’histoire du chien et celle de quelques autres animaux domestiques rend cette opinion tres probable, si on l’applique a des especes étroitement alliées ; mais il me semblerait téméraire a l’extreme d’étendre cette hypothese jusqu’a supposer que des especes primitivement aussi distinctes que le sont aujourd’hui les Messagers, les Culbutants, les Grosses-gorges et les Paons aient pu produire des descendants parfaitement féconds inter se.

Ces différentes raisons, qu’il est peut-etre bon de récapituler, c’est-a-dire : l’improbabilité que l’homme ait autrefois réduit en domesticité sept ou huit especes de pigeons et surtout qu’il ait pu les faire se reproduire librement en cet état ; le fait que ces especes supposées sont partout inconnues a l’état sauvage et que nulle part les especes domestiques ne sont redevenues sauvages ; le fait que ces especes présentent certains caracteres tres anormaux, si on les compare a toutes les autres especes de colombides, bien qu’elles ressemblent au Biset sous presque tous les rapports ; le fait que la couleur bleue et les différentes marques noires reparaissent chez toutes les races, et quand on les conserve pures, et quand on les croise ; enfin, le fait que les métis sont parfaitement féconds – toutes ces raisons nous portent a conclure que toutes nos races domestiques descendent du Biset ou Columbia livia et de ses sous-especes géographiques.

J’ajouterai a l’appui de cette opinion : premierement, que le Columbia livia ou Biset s’est montré, en Europe et dans l’Inde, susceptible d’une domestication facile, et qu’il y a une grande analogie entre ses habitudes et un grand nombre de points de sa conformation avec les habitudes et la conformation de toutes les races domestiques ; deuxiemement, que, bien qu’un Messager anglais, ou un Culbutant courte-face, differe considérablement du Biset par certains caracteres, on peut cependant, en comparant les diverses sous-variétés de ces deux races, et principalement celles provenant de pays éloignés, établir entre elles et le Biset une série presque complete reliant les deux extremes (on peut établir les memes séries dans quelques autres cas, mais non pas avec toutes les races) ; troisiemement, que les principaux caracteres de chaque race sont, chez chacune d’elles, essentiellement variables, tels que, par exemple, les caroncules et la longueur du bec chez le Messager anglais, le bec si court du Culbutant, et le nombre des plumes caudales chez le pigeon Paon (l’explication évidente de ce fait ressortira quand nous traiterons de la sélection) ; quatriemement, que les pigeons ont été l’objet des soins les plus vigilants de la part d’un grand nombre d’amateurs, et qu’ils sont réduits a l’état domestique depuis des milliers d’années dans les différentes parties du monde. Le document le plus ancien que l’on trouve dans l’histoire relativement aux pigeons remonte a la cinquieme dynastie égyptienne, environ trois mille ans avant notre ere ; ce document m’a été indiqué par le professeur Lepsius ; d’autre part, M. Birch m’apprend que le pigeon est mentionné dans un menu de repas de la dynastie précédente. Pline nous dit que les Romains payaient les pigeons un prix considérable : « On en est venu, dit le naturaliste latin, a tenir compte de leur généalogie et de leur race. » Dans l’Inde, vers l’an 1600, Akber-Khan faisait grand cas des pigeons ; la cour n’en emportait jamais avec elle moins de vingt mille. « Les monarques de l’Iran et du Touran lui envoyaient des oiseaux tres rares ; » puis le chroniqueur royal ajoute : « Sa Majesté, en croisant les races, ce qui n’avait jamais été fait jusque-la, les améliora étonnamment. » Vers cette meme époque, les Hollandais se montrerent aussi amateurs des pigeons qu’avaient pu l’etre les anciens Romains. Quand nous traiterons de la sélection, on comprendra l’immense importance de ces considérations pour expliquer la somme énorme des variations que les pigeons ont subies. Nous verrons alors, aussi, comment il se fait que les différentes races offrent si souvent des caracteres en quelque sorte monstrueux. Il faut enfin signaler une circonstance extremement favorable pour la production de races distinctes, c’est que les pigeons mâles et femelles s’apparient d’ordinaire pour la vie, et qu’on peut ainsi élever plusieurs races différentes dans une meme voliere.

Je viens de discuter assez longuement, mais cependant de façon encore bien insuffisante, l’origine probable de nos pigeons domestiques ; si je l’ai fait, c’est que, quand je commençai a élever des pigeons et a en observer les différentes especes, j’étais tout aussi peu disposé a admettre, sachant avec quelle fidélité les diverses races se reproduisent, qu’elles descendent toutes d’une meme espece mere et qu’elles se sont formées depuis qu’elles sont réduites en domesticité, que le serait tout naturaliste a accepter la meme conclusion a l’égard des nombreuses especes de passereaux ou de tout autre groupe naturel d’oiseaux sauvages. Une circonstance m’a surtout frappé, c’est que la plupart des éleveurs d’animaux domestiques, ou les cultivateurs avec lesquels je me suis entretenu ; ou dont j’ai lu les ouvrages, sont tous fermement convaincus que les différentes races, dont chacun d’eux s’est spécialement occupé, descendent d’autant d’especes primitivement distinctes. Demandez, ainsi que je l’ai fait, a un célebre éleveur de boufs de Hereford, s’il ne pourrait pas se faire que son bétail descendît d’une race a longues cornes, ou que les deux races descendissent d’une souche parente commune, et il se moquera de vous. Je n’ai jamais rencontré un éleveur de pigeons, de volailles, de canards ou de lapins qui ne fut intimement convaincu que chaque race principale descend d’une espece distincte. Van Mons, dans son traité sur les poires et sur les pommes, se refuse catégoriquement a croire que différentes sortes, un pippin Ribston et une pomme Codlin, par exemple, puissent descendre des graines d’un meme arbre. On pourrait citer une infinité d’autres exemples. L’explication de ce fait me paraît simple : fortement impressionnés, en raison de leurs longues études, par les différences qui existent entre les diverses races, et quoique sachant bien que chacune d’elles varie légerement, puisqu’ils ne gagnent des prix dans les concours qu’en choisissant avec soin ces légeres différences, les éleveurs ignorent cependant les principes généraux, et se refusent a évaluer les légeres différences qui se sont accumulées pendant un grand nombre de générations successives. Les naturalistes, qui en savent bien moins que les éleveurs sur les lois de l’hérédité, qui n’en savent pas plus sur les chaînons intermédiaires qui relient les unes aux autres de longues lignées généalogiques, et qui, cependant, admettent que la plupart de nos races domestiques descendent d’un meme type, ne pourraient-ils pas devenir un peu plus prudents et cesser de tourner en dérision l’opinion qu’une espece, a l’état de nature, puisse etre la postérité directe d’autres especes ?


PRINCIPES DE SÉLECTION ANCIENNEMENT APPLIQUÉS ET LEURS EFFETS.

 

Considérons maintenant ; en quelques lignes, la formation graduelle de nos races domestiques, soit qu’elles dérivent d’une seule espece, soit qu’elles procedent de plusieurs especes voisines. On peut attribuer quelques effets a l’action directe et définie des conditions extérieures d’existence, quelques autres aux habitudes, mais il faudrait etre bien hardi pour expliquer, par de telles causes, les différences qui existent entre le cheval de trait et le cheval de course, entre le Limier et le Lévrier, entre le pigeon Messager et le pigeon Culbutant. Un des caracteres les plus remarquables de nos races domestiques, c’est que nous voyons chez elles des adaptations qui ne contribuent en rien au bien-etre de l’animal ou de la plante, mais simplement a l’avantage ou au caprice de l’homme. Certaines variations utiles a l’homme se sont probablement produites soudainement, d’autres par degrés ; quelques naturalistes, par exemple, croient que le Chardon a foulon armé de crochets, que ne peut remplacer aucune machine, est tout simplement une variété du Dipsacus sauvage ; or, cette transformation peut s’etre manifestée dans un seul semis. Il en a été probablement ainsi pour le chien Tournebroche ; on sait, tout au moins, que le mouton Ancon a surgi d’une maniere subite. Mais il faut, si l’on compare le cheval de trait et le cheval de course, le dromadaire et le chameau, les diverses races de moutons adaptées soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages des montagnes, et dont la laine, suivant la race, est appropriée tantôt a un usage, tantôt a un autre ; si l’on compare les différentes races de chiens, dont chacune est utile a l’homme a des points de vue divers ; si l’on compare le coq de combat, si enclin a la bataille, avec d’autres races si pacifiques, avec les pondeuses perpétuelles qui ne demandent jamais a couver, et avec le coq Bantam, si petit et si élégant ; si l’on considere, enfin, cette légion de plantes agricoles et culinaires, les arbres qui encombrent nos vergers, les fleurs qui ornent nos jardins, les unes si utiles a l’homme en différentes saisons et pour tant d’usages divers, ou seulement si agréables a ses yeux, il faut chercher, je crois, quelque chose de plus qu’un simple effet de variabilité. Nous ne pouvons supposer, en effet, que toutes ces races ont été soudainement produites avec toute la perfection et toute l’utilité qu’elles ont aujourd’hui ; nous savons meme, dans bien des cas, qu’il n’en a pas été ainsi. Le pouvoir de sélection, d’accumulation, que possede l’homme, est la clef de ce probleme ; la nature fournit les variations successives, l’homme les accumule dans certaines directions qui lui sont utiles. Dans ce sens, on peut dire que l’homme crée a son profit des races utiles.

La grande valeur de ce principe de sélection n’est pas hypothétique. Il est certain que plusieurs de nos éleveurs les plus éminents ont, pendant le cours d’une seule vie d’homme, considérablement modifié leurs bestiaux et leurs moutons. Pour bien comprendre les résultats qu’ils ont obtenus, il est indispensable de lire quelques-uns des nombreux ouvrages qu’ils ont consacrés a ce sujet et de voir les animaux eux-memes. Les éleveurs considerent ordinairement l’organisme d’un animal comme un élément plastique, qu’ils peuvent modifier presque a leur gré. Si je n’étais borné par l’espace, je pourrais citer, a ce sujet, de nombreux exemples empruntés a des autorités hautement compétentes. Youatt, qui, plus que tout autre peut-etre, connaissait les travaux des agriculteurs et qui était lui-meme un excellent juge en fait d’animaux, admet que le principe de la sélection « permet a l’agriculteur, non seulement de modifier le caractere de son troupeau, mais de le transformer entierement. C’est la baguette magique au moyen de laquelle il peut appeler a la vie les formes et les modeles qui lui plaisent. » Lord Somerville dit, a propos de ce que les éleveurs ont fait pour le mouton : « Il semblerait qu’ils aient tracé l’esquisse d’une forme parfaite en soi, puis qu’ils lui ont donné l’existence. » En Saxe, on comprend si bien l’importance du principe de la sélection, relativement au mouton mérinos, qu’on en a fait une profession ; on place le mouton sur une table et un connaisseur l’étudie comme il ferait d’un tableau ; on répete cet examen trois fois par an, et chaque fois on marque et l’on classe les moutons de façon a choisir les plus parfaits pour la reproduction.

Le prix énorme attribué aux animaux dont la généalogie est irréprochable prouve les résultats que les éleveurs anglais ont déja atteints ; leurs produits sont expédiés dans presque toutes les parties du monde. Il ne faudrait pas croire que ces améliorations fussent ordinairement dues au croisement de différentes races ; les meilleurs éleveurs condamnent absolument cette pratique, qu’ils n’emploient quelquefois que pour des sous-races étroitement alliées. Quand un croisement de ce genre a été fait, une sélection rigoureuse devient encore beaucoup plus indispensable que dans les cas ordinaires. Si la sélection consistait simplement a isoler quelques variétés distinctes et a les faire se reproduire, ce principe serait si évident, qu’a peine aurait-on a s’en occuper ; mais la grande importance de la sélection consiste dans les effets considérables produits par l’accumulation dans une meme direction, pendant des générations successives, de différences absolument inappréciables pour des yeux inexpérimentés, différences que, quant a moi, j’ai vainement essayé d’apprécier.

Pas un homme sur mille n’a la justesse de coup d’oil et la sureté de jugement nécessaires pour faire un habile éleveur. Un homme doué de ces qualités, qui consacre de longues années a l’étude de ce sujet, puis qui y voue son existence entiere, en y apportant toute son énergie et une persévérance indomptable, réussira sans doute et pourra réaliser d’immenses progres ; mais le défaut d’une seule de ces qualités déterminera forcément l’insucces. Peu de personnes s’imaginent combien il faut de capacités naturelles, combien il faut d’années de pratique pour faire un bon éleveur de pigeons.

Les horticulteurs suivent les memes principes ; mais ici les variations sont souvent plus soudaines. Personne ne suppose que nos plus belles plantes sont le résultat d’une seule variation de la souche originelle. Nous savons qu’il en a été tout autrement dans bien des cas sur lesquels nous possédons des renseignements exacts. Ainsi, on peut citer comme exemple l’augmentation toujours croissante de la grosseur de la groseille a maquereau commune. Si l’on compare les fleurs actuelles avec des dessins faits il y a seulement vingt ou trente ans, on est frappé des améliorations de la plupart des produits du fleuriste. Quand une race de plantes est suffisamment fixée, les horticulteurs ne se donnent plus la peine de choisir les meilleurs plants, ils se contentent de visiter les plates-bandes pour arracher les plants qui dévient du type ordinaire. On pratique aussi cette sorte de sélection avec les animaux, car personne n’est assez négligent pour permettre aux sujets défectueux d’un troupeau de se reproduire.

Il est encore un autre moyen d’observer les effets accumulés de la sélection chez les plantes ; on n’a, en effet, qu’a comparer, dans un parterre, la diversité des fleurs chez les différentes variétés d’une meme espece ; dans un potager, la diversité des feuilles, des gousses, des tubercules, ou en général de la partie recherchée des plantes potageres, relativement aux fleurs des memes variétés ; et, enfin, dans un verger, la diversité des fruits d’une meme espece, comparativement aux feuilles et aux fleurs de ces memes arbres. Remarquez combien different les feuilles du Chou et que de ressemblance dans la fleur ; combien, au contraire, sont différentes les fleurs de la Pensée et combien les feuilles sont uniformes ; combien les fruits des différentes especes de Groseilliers different par la grosseur, la couleur, la forme et le degré de villosité, et combien les fleurs présentent peu de différence. Ce n’est pas que les variétés qui different beaucoup sur un point ne different pas du tout sur tous les autres, car je puis affirmer, apres de longues et soigneuses observations, que cela n’arrive jamais ou presque jamais. La loi de la corrélation de croissance, dont il ne faut jamais oublier l’importance, entraîne presque toujours quelques différences ; mais, en regle générale, on ne peut douter que la sélection continue de légeres variations portant soit sur les feuilles, soit sur les fleurs, soit sur le fruits, ne produise des races différentes les unes des autres, plus particulierement en l’un de ces organes.

On pourrait objecter que le principe de la sélection n’a été réduit en pratique que depuis trois quarts de siecle. Sans doute, on s’en est récemment beaucoup plus occupé, et on a publié de nombreux ouvrages a ce sujet ; aussi les résultats ont-ils été, comme on devait s’y attendre, rapides et importants ; mais il n’est pas vrai de dire que ce principe soit une découverte moderne. Je pourrais citer plusieurs ouvrages d’une haute antiquité prouvant qu’on reconnaissait, des alors, l’importance de ce principe. Nous avons la preuve que, meme pendant les périodes barbares qu’a traversées l’Angleterre, on importait souvent des animaux de choix, et des lois en défendaient l’exportation ; on ordonnait la destruction des chevaux qui n’atteignaient pas une certaine taille ; ce que l’on peut comparer au travail que font les horticulteurs lorsqu’ils éliminent, parmi les produits de leurs semis, toutes les plantes qui tendent a dévier du type régulier. Une ancienne encyclopédie chinoise formule nettement les principes de la sélection ; certains auteurs classiques romains indiquent quelques regles précises ; il résulte de certains passages de la Genese que, des cette antique période, on pretait déja quelque attention a la couleur des animaux domestiques. Encore aujourd’hui, les sauvages croisent quelquefois leurs chiens avec des especes canines sauvages pour en améliorer la race ; Pline atteste qu’on faisait de meme autrefois. Les sauvages de l’Afrique méridionale appareillent leurs attelages de bétail d’apres la couleur ; les Esquimaux en agissent de meme pour leurs attelages de chiens. Livingstone constate que les negres de l’intérieur de l’Afrique, qui n’ont eu aucun rapport avec les Européens, évaluent a un haut prix les bonnes races domestiques. Sans doute, quelques-uns de ces faits ne témoignent pas d’une sélection directe ; mais ils prouvent que, des l’antiquité, l’élevage des animaux domestiques était l’objet de soins tout particuliers, et que les sauvages en font autant aujourd’hui. Il serait étrange, d’ailleurs, que, l’hérédité des bonnes qualités et des défauts étant si évidente, l’élevage n’eut pas de bonne heure attiré l’attention de l’homme.


SÉLECTION INCONSCIENTE.

 

Les bons éleveurs modernes, qui poursuivent un but déterminé, cherchent, par une sélection méthodique, a créer de nouvelles lignées ou des sous-races supérieures a toutes celles qui existent dans le pays. Mais il est une autre sorte de sélection beaucoup plus importante au point de vue qui nous occupe, sélection qu’on pourrait appeler inconsciente ; elle a pour mobile le désir que chacun éprouve de posséder et de faire reproduire les meilleurs individus de chaque espece. Ainsi, quiconque veut avoir des chiens d’arret essaye naturellement de se procurer les meilleurs chiens qu’il peut ; puis, il fait reproduire les meilleurs seulement, sans avoir le désir de modifier la race d’une maniere permanente et sans meme y songer. Toutefois, cette habitude, continuée pendant des siecles, finit par modifier et par améliorer une race quelle qu’elle soit ; c’est d’ailleurs en suivant ce procédé, mais d’une façon plus méthodique, que Bakewell, Collins, etc., sont parvenus a modifier considérablement, pendant le cours de leur vie, les formes et les qualités de leur bétail. Des changements de cette nature, c’est-a-dire lents et insensibles, ne peuvent etre appréciés qu’autant que d’anciennes mesures exactes ou des dessins faits avec soin peuvent servir de point de comparaison. Dans quelques cas, cependant, on retrouve dans des régions moins civilisées, ou la race s’est moins améliorée, des individus de la meme race peu modifiés, d’autres meme qui n’ont subi aucune modification. Il y a lieu de croire que l’épagneul King-Charles a été assez fortement modifié de façon inconsciente, depuis l’époque ou régnait le roi dont il porte le nom. Quelques autorités tres compétentes sont convaincues que le chien couchant descend directement de l’épagneul, et que les modifications se sont produites tres lentement. On sait que le chien d’arret anglais s’est considérablement modifié pendant le dernier siecle ; on attribue, comme cause principale a ces changements, des croisements avec le chien courant. Mais ce qui importe ici, c’est que le changement s’est effectué inconsciemment, graduellement, et cependant avec tant d’efficacité que, bien que notre vieux chien d’arret espagnol vienne certainement d’Espagne, M. Borrow m’a dit n’avoir pas vu dans ce dernier pays un seul chien indigene semblable a notre chien d’arret actuel.

Le meme procédé de sélection, joint a des soins particuliers, a transformé le cheval de course anglais et l’a amené a dépasser en vitesse et en taille les chevaux arabes dont il descend, si bien que ces derniers, d’apres les reglements des courses de Goodwood, portent un poids moindre. Lord Spencer et d’autres ont démontré que le bétail anglais a augmenté en poids et en précocité, comparativement a l’ancien bétail. Si, a l’aide des données que nous fournissent les vieux traités, on compare l’état ancien et l’état actuel des pigeons Messagers et des pigeons Culbutants dans la Grande-Bretagne, dans l’Inde et en Perse, on peut encore retracer les phases par lesquelles les différentes races de pigeons ont successivement passé, et comment elles en sont venues a différer si prodigieusement du Biset.

Youatt cite un excellent exemple des effets obtenus au moyen de la sélection continue que l’on peut considérer comme inconsciente, par cette raison que les éleveurs ne pouvaient ni prévoir ni meme désirer le résultat qui en a été la conséquence, c’est-a-dire la création de deux branches distinctes d’une meme race. M. Buckley et M. Burgess possedent deux troupeaux de moutons de Leicester, qui « descendent en droite ligne, depuis plus de cinquante ans, dit M. Youatt, d’une meme souche que possédait M. Bakewell. Quiconque s’entend un peu a l’élevage ne peut supposer que le propriétaire de l’un ou l’autre troupeau ait jamais mélangé le pur sang de la race Bakewell, et, cependant, la différence qui existe actuellement entre ces deux troupeaux est si grande, qu’ils semblent composés de deux variétés tout a fait distinctes. »

S’il existe des peuples assez sauvages pour ne jamais songer a s’occuper de l’hérédité des caracteres chez les descendants de leurs animaux domestiques, il se peut toutefois qu’un animal qui leur est particulierement utile soit plus précieusement conservé pendant une famine, ou pendant les autres accidents auxquels les sauvages sont exposés, et que, par conséquent, cet animal de choix laisse plus de descendants que ses congéneres inférieurs. Dans ce cas, il en résulte une sorte de sélection inconsciente. Les sauvages de la Terre de Feu eux-memes attachent une si grande valeur a leurs animaux domestiques, qu’ils préferent, en temps de disette, tuer et dévorer les vieilles femmes de la tribu, parce qu’ils les considerent comme beaucoup moins utiles que leurs chiens.

Les memes procédés d’amélioration amenent des résultats analogues chez les plantes, en vertu de la conservation accidentelle des plus beaux individus, qu’ils soient ou non assez distincts pour que l’on puisse les classer, lorsqu’ils apparaissent, comme des variétés distinctes, et qu’ils soient ou non le résultat d’un croisement entre deux ou plusieurs especes ou races. L’augmentation de la taille et de la beauté des variétés actuelles de la Pensée, de la Rose, du Délargonium, du Dahlia et d’autres plantes, comparées avec leur souche primitive ou meme avec les anciennes variétés, indique clairement ces améliorations. Nul ne pourrait s’attendre a obtenir une Pensée ou un Dahlia de premier choix en semant la graine d’une plante sauvage. Nul ne pourrait espérer produire une poire fondante de premier ordre en semant le pépin d’une poire sauvage ; peut-etre pourrait-on obtenir ce résultat si l’on employait une pauvre semence croissant a l’état sauvage, mais provenant d’un arbre autrefois cultivé. Bien que la poire ait été cultivée pendant les temps classiques, elle n’était, s’il faut en croire Pline, qu’un fruit de qualité tres inférieure. On peut voir, dans bien des ouvrages relatifs a l’horticulture, la surprise que ressentent les auteurs des résultats étonnants obtenus par les jardiniers, qui n’avaient a leur disposition que de bien pauvres matériaux ; toutefois, le procédé est bien simple, et il a presque été appliqué de façon inconsciente pour en arriver au résultat final. Ce procédé consiste a cultiver toujours les meilleures variétés connues, a en semer les graines et, quand une variété un peu meilleure vient a se produire, a la cultiver préférablement a toute autre. Les jardiniers de l’époque gréco-latine, qui cultivaient les meilleures poires qu’ils pouvaient alors se procurer, s’imaginaient bien peu quels fruits délicieux nous mangerions un jour ; quoi qu’il en soit, nous devons, sans aucun doute, ces excellents fruits a ce qu’ils ont naturellement choisi et conservé les meilleures variétés connues.

Ces modifications considérables effectuées lentement et accumulées de façon inconsciente expliquent, je le crois, ce fait bien connu que, dans un grand nombre de cas, il nous est impossible de distinguer et, par conséquent, de reconnaître les souches sauvages des plantes et des fleurs qui, depuis une époque reculée, ont été cultivées dans nos jardins. S’il a fallu des centaines, ou meme des milliers d’années pour modifier la plupart de nos plantes et pour les améliorer de façon a ce qu’elles devinssent aussi utiles qu’elles le sont aujourd’hui pour l’homme, il est facile de comprendre comment il se fait que ni l’Australie, ni le cap de Bonne-Espérance, ni aucun autre pays habité par l’homme sauvage, ne nous ait fourni aucune plante digne d’etre cultivée. Ces pays si riches en especes doivent posséder, sans aucun doute, les types de plusieurs plantes utiles ; mais ces plantes indigenes n’ont pas été améliorées par une sélection continue, et elles n’ont pas été amenées, par conséquent, a un état de perfection comparable a celui qu’ont atteint les plantes cultivées dans les pays les plus anciennement civilisés.

Quant aux animaux domestiques des peuples, sauvages, il ne faut pas oublier qu’ils ont presque toujours, au moins pendant quelques saisons, a chercher eux-memes leur nourriture. Or, dans deux pays tres différents sous le rapport des conditions de la vie, des individus appartenant a une meme espece, mais ayant une constitution ou une conformation légerement différentes, peuvent souvent beaucoup mieux réussir dans l’un que dans l’autre ; il en résulte que, par un procédé de sélection naturelle que nous exposerons bientôt plus en détail, il peut se former deux sous-races. C’est peut-etre la, ainsi que l’ont fait remarquer plusieurs auteurs, qu’il faut chercher l’explication du fait que, chez les sauvages, les animaux domestiques ont beaucoup plus le caractere d’especes que les animaux domestiques des pays civilisés.

Si l’on tient suffisamment compte du rôle important qu’a joué le pouvoir sélectif de l’homme, on s’explique aisément que nos races domestiques, et par leur conformation, et par leurs habitudes, se soient si completement adaptées a nos besoins et a nos caprices. Nous y trouvons, en outre, l’explication du caractere si fréquemment anormal de nos races domestiques et du fait que leurs différences extérieures sont si grandes, alors que les différences portant sur l’organisme sont relativement si légeres. L’homme ne peut guere choisir que des déviations de conformation qui affectent l’extérieur ; quant aux déviations internes, il ne pourrait les choisir qu’avec la plus grande difficulté, on peut meme ajouter qu’il s’en inquiete fort peu. En outre, il ne peut exercer son pouvoir sélectif que sur des variations que la nature lui a tout d’abord fournies. Personne, par exemple, n’aurait jamais essayé de produire un pigeon Paon, avant d’avoir vu un pigeon dont la queue offrait un développement quelque peu inusité ; personne n’aurait cherché a produire un pigeon Grosse-gorge, avant d’avoir remarqué une dilatation exceptionnelle du jabot chez un de ces oiseaux ; or, plus une déviation accidentelle présente un caractere anormal ou bizarre, plus elle a de chances d’attirer l’attention de l’homme. Mais nous venons d’employer l’expression : essayer de produire un pigeon Paon ; c’est la, je n’en doute pas, dans la plupart des cas, une expression absolument inexacte. L’homme qui, le premier, a choisi, pour le faire reproduire, un pigeon dont la queue était un peu plus développée que celle de ses congéneres, ne s’est jamais imaginé ce que deviendraient les descendants de ce pigeon par suite d’une sélection longuement continuée, soit inconsciente, soit méthodique. Peut-etre le pigeon, souche de tous les pigeons Paons, n’avait-il que quatorze plumes caudales un peu étalées, comme le pigeon Paon actuel de Java, ou comme quelques individus d’autres races distinctes, chez lesquels on a compté jusqu’a dix-sept plumes caudales. Peut-etre le premier pigeon Grosse-gorge ne gonflait-il pas plus son jabot que ne le fait actuellement le Turbit quand il dilate la partie supérieure de son osophage, habitude a laquelle les éleveurs ne pretent aucune espece d’attention, parce qu’elle n’est pas un des caracteres de cette race.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que, pour attirer l’attention de l’éleveur, la déviation de structure doive etre tres prononcée. L’éleveur, au contraire, remarque les différences les plus minimes, car il est dans la nature de chaque homme de priser toute nouveauté en sa possession, si insignifiante qu’elle soit. On ne saurait non plus juger de l’importance qu’on attribuait autrefois a quelques légeres différences chez les individus de la meme espece, par l’importance qu’on leur attribue, aujourd’hui que les diverses races sont bien établies. On sait que de légeres variations se présentent encore accidentellement chez les pigeons, mais on les rejette comme autant de défauts ou de déviations du type de perfection admis pour chaque race. L’oie commune n’a pas fourni de variétés bien accusées ; aussi a-t-on dernierement exposé comme des especes distinctes, dans nos expositions de volailles, la race de Toulouse et la race commune, qui ne different que par la couleur, c’est-a-dire le plus fugace de tous les caracteres.

Ces différentes raisons expliquent pourquoi nous ne savons rien ou presque rien sur l’origine ou sur l’histoire de nos races domestiques. Mais, en fait, peut-on soutenir qu’une race, ou un dialecte, ait une origine distincte ? Un homme conserve et fait reproduire un individu qui présente quelque légere déviation de conformation ; ou bien il apporte plus de soins qu’on ne le fait d’ordinaire pour apparier ensemble ses plus beaux sujets ; ce faisant, il les améliore, et ces animaux perfectionnés se répandent lentement dans le voisinage. Ils n’ont pas encore un nom particulier ; peu appréciés, leur histoire est négligée. Mais, si l’on continue a suivre ce procédé lent et graduel, et que, par conséquent, ces animaux s’améliorent de plus en plus, ils se répandent davantage, et on finit par les reconnaître pour une race distincte ayant quelque valeur ; ils reçoivent alors un nom, probablement un nom de province. Dans les pays a demi civilisés, ou les communications sont difficiles, une nouvelle race ne se répand que bien lentement. Les principaux caracteres de la nouvelle race étant reconnus et appréciés a leur juste valeur, le principe de la sélection inconsciente, comme je l’ai appelée, aura toujours pour effet d’augmenter les traits caractéristiques de la race, quels qu’ils puissent etre d’ailleurs, – sans doute a une époque plus particulierement qu’a une autre, selon que la race nouvelle est ou non a la mode, – plus particulierement aussi dans un pays que dans un autre, selon que les habitants sont plus ou moins civilisés. Mais, en tout cas, il est tres peu probable que l’on conserve l’historique de changements si lents et si insensibles.


CIRCONSTANCES FAVORABLES A LA SÉLECTION OPERÉE PAR L’HOMME.

 

Il convient maintenant d’indiquer en quelques mots les circonstances qui facilitent ou qui contrarient l’exercice de la sélection par l’homme. Une grande faculté de variabilité est évidemment favorable, car elle fournit tous les matériaux sur lesquels repose la sélection ; toutefois, de simples différences individuelles sont plus que suffisantes pour permettre, a condition que l’on y apporte beaucoup de soins, l’accumulation d’une grande somme de modifications dans presque toutes les directions. Toutefois, comme des variations manifestement utiles ou agréables a l’homme ne se produisent qu’accidentellement, on a d’autant plus de chance qu’elles se produisent, qu’on éleve un plus grand nombre d’individus. Le nombre est, par conséquent, un des grands éléments de succes. C’est en partant de ce principe que Marshall a fait remarquer autrefois, en parlant des moutons de certaines parties du Yorkshire : « Ces animaux appartenant a des gens pauvres et étant, par conséquent, divisés en petit troupeaux, il y a peu de chance qu’ils s’améliorent jamais. » D’autre part, les horticulteurs, qui élevent des quantités considérables de la meme plante, réussissent ordinairement mieux que les amateurs a produire de nouvelles variétés. Pour qu’un grand nombre d’individus d’une espece quelconque existe dans un meme pays, il faut que l’espece y trouve des conditions d’existence favorables a sa reproduction. Quand les individus sont en petit nombre, on permet a tous de se reproduire, quelles que soient d’ailleurs leurs qualités, ce qui empeche l’action sélective de se manifester. Mais le point le plus important de tous est, sans contredit, que l’animal ou la plante soit assez utile a l’homme, ou ait assez de valeur a ses yeux, pour qu’il apporte l’attention la plus scrupuleuse aux moindres déviations qui peuvent se produire dans les qualités ou dans la conformation de cet animal ou de cette plante. Rien n’est possible sans ces précautions. J’ai entendu faire sérieusement la remarque qu’il est tres heureux que le fraisier ait commencé précisément a varier au moment ou les jardiniers ont porté leur attention sur cette plante. Or, il n’est pas douteux que le fraisier a du varier depuis qu’on le cultive, seulement on a négligé ces légeres variations. Mais, des que les jardiniers se mirent a choisir les plantes portant un fruit un peu plus gros, un peu plus parfumé, un peu plus précoce, a en semer les graines, a trier ensuite les plants pour faire reproduire les meilleurs, et ainsi de suite, ils sont arrivés a produire, en s’aidant ensuite de quelques croisements avec d’autres especes, ces nombreuses et admirables variétés de fraises qui ont paru pendant ces trente ou quarante dernieres années.

Il importe, pour la formation de nouvelles races d’animaux, d’empecher autant que possible les croisements, tout au moins dans un pays qui renferme déja d’autres races. Sous ce rapport, les clôtures jouent un grand rôle. Les sauvages nomades, ou les habitants de plaines ouvertes, possedent rarement plus d’une race de la meme espece. Le pigeon s’apparie pour la vie ; c’est la une grande commodité pour l’éleveur, qui peut ainsi améliorer et faire reproduire fidelement plusieurs races, quoiqu’elles habitent une meme voliere ; cette circonstance doit, d’ailleurs, avoir singulierement favorisé la formation de nouvelles races. Il est un point qu’il est bon d’ajouter : les pigeons se multiplient beaucoup et vite, et on peut sacrifier tous les sujets défectueux, car ils servent a l’alimentation. Les chats, au contraire, en raison de leurs habitudes nocturnes et vagabondes, ne peuvent pas etre aisément appariés, et, bien qu’ils aient une si grande valeur aux yeux des femmes et des enfants, nous voyons rarement une race distincte se perpétuer parmi eux ; celles que l’on rencontre, en effet, sont presque toujours importées de quelque autre pays. Certains animaux domestiques varient moins que d’autres, cela ne fait pas de doute ; on peut cependant, je crois, attribuer a ce que la sélection ne leur a pas été appliquée la rareté ou l’absence de races distinctes chez le chat, chez l’âne, chez le paon, chez l’oie, etc. : chez les chats, parce qu’il est fort difficile de les apparier ; chez les ânes, parce que ces animaux ne se trouvent ordinairement que chez les pauvres gens, qui s’occupent peu de surveiller leur reproduction, et la preuve, c’est que, tout récemment, on est parvenu a modifier et a améliorer singulierement cet animal par une sélection attentive dans certaines parties de l’Espagne et des États-Unis ; chez le paon, parce que cet animal est difficile a élever et qu’on ne le conserve pas en grande quantité ; chez l’oie, parce que ce volatile n’a de valeur que pour sa chair et pour ses plumes, et surtout, peut-etre, parce que personne n’a jamais désiré en multiplier les races. Il est juste d’ajouter que l’Oie domestique semble avoir un organisme singulierement inflexible, bien qu’elle ait quelque peu varié, comme je l’ai démontré ailleurs.

Quelques auteurs ont affirmé que la limite de la variation chez nos animaux domestiques est bientôt atteinte et qu’elle ne saurait etre dépassée. Il serait quelque peu téméraire d’affirmer que la limite a été atteinte dans un cas quel qu’il soit, car presque tous nos animaux et presque toutes nos plantes se sont beaucoup améliorés de bien des façons, dans une période récente ; or, ces améliorations impliquent des variations. Il serait également téméraire d’affirmer que les caracteres, poussés aujourd’hui jusqu’a leur extreme limite, ne pourront pas, apres etre restés fixes pendant des siecles, varier de nouveau dans de nouvelles conditions d’existence. Sans doute, comme l’a fait remarquer M. Wallace avec beaucoup de raison, on finira par atteindre une limite. Il y a, par exemple, une limite a la vitesse d’un animal terrestre, car cette limite est déterminée par la résistance a vaincre, par le poids du corps et par la puissance de contraction des fibres musculaires. Mais ce qui nous importe, c’est que les variétés domestiques des memes especes different les unes des autres, dans presque tous les caracteres dont l’homme s’est occupé et dont il a fait l’objet d’une sélection, beaucoup plus que ne le font les especes distinctes des memes genres. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire l’a démontré relativement a la taille ; il en est de meme pour la couleur, et probablement pour la longueur du poil. Quant a la vitesse, qui dépend de tant de caracteres physiques, Éclipse était beaucoup plus rapide, et un cheval de camion est incomparablement plus fort qu’aucun individu naturel appartenant au meme genre. De meme pour les plantes, les graines des différentes qualités de feves ou de mais different probablement plus, sous le rapport de la grosseur, que ne le font les graines des especes distinctes dans un genre quelconque appartenant aux deux memes familles. Cette remarque s’applique aux fruits des différentes variétés de pruniers, plus encore aux melons et a un grand nombre d’autres cas analogues.

Résumons en quelques mots ce qui est relatif a l’origine de nos races d’animaux domestiques et de nos plantes cultivées. Les changements dans les conditions d’existence ont la plus haute importance comme cause de variabilité, et parce que ces conditions agissent directement sur l’organisme, et parce qu’elles agissent indirectement en affectant le systeme reproducteur. Il n’est pas probable que la variabilité soit, en toutes circonstances, une résultante inhérente et nécessaire de ces changements. La force plus ou moins grande de l’hérédité et celle de la tendance au retour déterminent ou non la persistance des variations. Beaucoup de lois inconnues, dont la corrélation de croissance est probablement la plus importante, régissent la variabilité. On peut attribuer une certaine influence a l’action définie des conditions d’existence, mais nous ne savons pas dans quelles proportions cette influence s’exerce. On peut attribuer quelque influence, peut-etre meme une influence considérable, a l’augmentation d’usage ou du non-usage des parties. Le résultat final, si l’on considere toutes ces influences ; devient infiniment complexe. Dans quelques cas le croisement d’especes primitives distinctes semble avoir joué un rôle fort important au point de vue de l’origine de nos races. Des que plusieurs races ont été formées dans une région, quelle qu’elle soit, leur croisement accidentel, avec l’aide de la sélection, a sans doute puissamment contribué a la formation de nouvelles variétés. On a, toutefois, considérablement exagéré l’importance des croisements, et relativement aux animaux, et relativement aux plantes qui se multiplient par graines. L’importance du croisement est immense, au contraire, pour les plantes qui se multiplient temporairement par boutures, par greffes etc., parce que le cultivateur peut, dans ce cas, négliger l’extreme variabilité des hybrides et des métis et la stérilité des hybrides ; mais les plantes qui ne se multiplient pas par graines ont pour nous peu d’importance, leur durée n’étant que temporaire. L’action accumulatrice de la sélection, qu’elle soit appliquée méthodiquement et vite, ou qu’elle soit appliquée inconsciemment, lentement, mais de façon plus efficace, semble avoir été la grande puissance qui a présidé a toutes ces causes de changement.


Chapitre 2 DE LA VARIATION A L’ÉTAT DE NATURE.

 

Variabilité. – Différences individuelles. – Especes douteuses. – Les especes ayant un habitat fort étendu, les especes tres répandues et les especes communes sont celles qui varient le plus. – Dans chaque pays, les especes appartenant aux genres qui contiennent beaucoup d’especes varient plus fréquemment que celles appartenant aux genres qui contiennent peu d’especes. – Beaucoup d’especes appartenant aux genres qui contiennent un grand nombre d’especes ressemblent a des variétés, en ce sens qu’elles sont alliées de tres pres, mais inégalement, les unes aux autres, et en ce qu’elles ont un habitat restreint.


VARIABILITÉ.

 

Avant d’appliquer aux etres organisés vivant a l’état de nature les principes que nous avons posés dans le chapitre précédent, il importe d’examiner brievement si ces derniers sont sujets a des variations. Pour traiter ce sujet avec l’attention qu’il mérite, il faudrait dresser un long et aride catalogue de faits ; je réserve ces faits pour un prochain ouvrage. Je ne discuterai pas non plus ici les différentes définitions que l’on a données du terme espece. Aucune de ces définitions n’a completement satisfait tous les naturalistes, et cependant chacun d’eux sait vaguement ce qu’il veut dire quand il parle d’une espece. Ordinairement le terme espece implique l’élément inconnu d’un acte créateur distinct. Il est presque aussi difficile de définir le terme variété ; toutefois, ce terme implique presque toujours une communauté de descendance, bien qu’on puisse rarement en fournir les preuves. Nous avons aussi ce que l’on désigne sous le nom de monstruosités ; mais elles se confondent avec les variétés. En se servant du terme monstruosité, on veut dire, je pense, une déviation considérable de conformation, ordinairement nuisible ou tout au moins peu utile a l’espece. Quelques auteurs emploient le terme variation dans le sens technique, c’est-a-dire comme impliquant une modification qui découle directement des conditions physiques de la vie ; or, dans ce sens, les variations ne sont pas susceptibles d’etre transmises par hérédité. Qui pourrait soutenir, cependant, que la diminution de taille des coquillages dans les eaux saumâtres de la Baltique, ou celle des plantes sur le sommet des Alpes, ou que l’épaississement de la fourrure d’un animal arctique ne sont pas héréditaires pendant quelques générations tout au moins ? Dans ce cas, je le suppose, on appellerait ces formes des variétés.

On peut douter que des déviations de structure aussi soudaines et aussi considérables que celles que nous observons quelquefois chez nos productions domestiques, principalement chez les plantes, se propagent de façon permanente a l’état de nature. Presque toutes les parties de chaque etre organisé sont si admirablement disposées, relativement aux conditions complexes de l’existence de cet etre, qu’il semble aussi improbable qu’aucune de ces parties ait atteint du premier coup la perfection, qu’il semblerait improbable qu’une machine fort compliquée ait été inventée d’emblée a l’état parfait par l’homme. Chez les animaux réduits en domesticité, il se produit quelquefois des monstruosités qui ressemblent a des conformations normales chez des animaux tout différents. Ainsi, les porcs naissent quelquefois avec une sorte de trompe ; or, si une espece sauvage du meme genre possédait naturellement une trompe, on pourrait soutenir que cet appendice a paru sous forme de monstruosité. Mais, jusqu’a présent, malgré les recherches les plus scrupuleuses, je n’ai pu trouver aucun cas de monstruosité ressemblant a des structures normales chez des formes presque voisines, et ce sont celles-la seulement qui auraient de l’importance dans le cas qui nous occupe. En admettant que des monstruosités semblables apparaissent parfois chez l’animal a l’état de nature, et qu’elles soient susceptibles de transmission par hérédité – ce qui n’est pas toujours le cas – leur conservation dépendrait de circonstances extraordinairement favorables, car elles se produisent rarement et isolément. En outre, pendant la premiere génération et les générations suivantes, les individus affectés de ces monstruosités devraient se croiser avec les individus ordinaires, et, en conséquence, leur caractere anormal disparaîtrait presque inévitablement. Mais j’aurai a revenir, dans un chapitre subséquent, sur la conservation et sur la perpétuation des variations isolées ou accidentelles.


DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES.

 

On peut donner le nom de différences individuelles aux différences nombreuses et légeres qui se présentent chez les descendants des memes parents, ou auxquelles on peut assigner cette cause, parce qu’on les observe chez des individus de la meme espece, habitant une meme localité restreinte. Nul ne peut supposer que tous les individus de la meme espece soient coulés dans un meme moule. Ces différences individuelles ont pour nous la plus haute importance, car, comme chacun a pu le remarquer, elles se transmettent souvent par hérédité ; en outre, elles fournissent aussi des matériaux sur lesquels peut agir la sélection naturelle et qu’elle peut accumuler de la meme façon que l’homme accumule, dans une direction donnée, les différences individuelles de ses produits domestiques. Ces différences individuelles affectent ordinairement des parties que les naturalistes considerent comme peu importantes ; je pourrais toutefois prouver, par de nombreux exemples, que des parties tres importantes, soit au point de vue physiologique, soit au point de vue de la classification, varient quelquefois chez des individus appartenant a une meme espece. Je suis convaincu que le naturaliste le plus expérimenté serait surpris du nombre des cas de variabilité qui portent sur des organes importants ; on peut facilement se rendre compte de ce fait en recueillant, comme je l’ai fait pendant de nombreuses années, tous les cas constatés par des autorités compétentes. Il est bon de se rappeler que les naturalistes a systeme répugnent a admettre que les caracteres importants puissent varier ; il y a d’ailleurs, peu de naturalistes qui veuillent se donner la peine d’examiner attentivement les organes internes importants, et de les comparer avec de nombreux spécimens appartenant a la meme espece. Personne n’aurait pu supposer que le branchement des principaux nerfs, aupres du grand ganglion central d’un insecte, soit variable chez une meme espece ; on aurait tout au plus pu penser que des changements de cette nature ne peuvent s’effectuer que tres lentement ; cependant sir John Lubbock a démontré que dans les nerfs du Coccus il existe un degré de variabilité qui peut presque se comparer au branchement irrégulier d’un tronc d’arbre. Je puis ajouter que ce meme naturaliste a démontré que les muscles des larves de certains insectes sont loin d’etre uniformes. Les auteurs tournent souvent dans un cercle vicieux quand ils soutiennent que les organes importants ne varient jamais ; ces memes auteurs, en effet, et il faut dire que quelques-uns l’ont franchement avoué, ne considerent comme importants que les organes qui ne varient pas. Il va sans dire que, si l’on raisonne ainsi, on ne pourra jamais citer d’exemple de la variation d’un organe important ; mais, si l’on se place a tout autre point de vue, on pourra certainement citer de nombreux exemples de ces variations.

Il est un point extremement embarrassant, relativement aux différences individuelles. Je fais allusion aux genres que l’on a appelés « protéens » ou « polymorphes », genres chez lesquels les especes varient de façon déréglée. A peine y a-t-il deux naturalistes qui soient d’accord pour classer ces formes comme especes ou comme variétés. On peut citer comme exemples les genres Rubus, Rosa et Hieracium chez les plantes ; plusieurs genres d’insectes et de coquillages brachiopodes. Dans la plupart des genres polymorphes, quelques especes ont des caracteres fixes et définis. Les genres polymorphes dans un pays semblent, a peu d’exceptions pres, l’etre aussi dans un autre, et, s’il faut en juger par les Brachiopodes, ils l’ont été a d’autres époques. Ces faits sont tres embarrassants, car ils semblent prouver que cette espece de variabilité est indépendante des conditions d’existence. Je suis disposé a croire que, chez quelques-uns de ces genres polymorphes tout au moins, ce sont la des variations qui ne sont ni utiles ni nuisibles a l’espece ; et qu’en conséquence la sélection naturelle ne s’en est pas emparée pour les rendre définitives, comme nous l’expliquerons plus tard.

On sait que, indépendamment des variations, certains individus appartenant a une meme espece présentent souvent de grandes différences de conformation ; ainsi, par exemple, les deux sexes de différents animaux ; les deux ou trois castes de femelles stériles et de travailleurs chez les insectes, beaucoup d’animaux inférieurs a l’état de larve ou non encore parvenus a l’âge adulte. On a aussi constaté des cas de dimorphisme et de trimorphisme chez les animaux et chez les plantes. Ainsi, M. Wallace, qui dernierement a appelé l’attention sur ce sujet, a démontré que, dans l’archipel Malais, les femelles de certaines especes de papillons revetent régulierement deux ou meme trois formes absolument distinctes, qui ne sont reliées les unes aux autres par aucune variété intermédiaire. Fritz Müller a décrit des cas analogues, mais plus extraordinaires encore, chez les mâles de certains crustacés du Brésil. Ainsi, un Tanais mâle se trouve régulierement sous deux formes distinctes ; l’une de ces formes possede des pinces fortes et ayant un aspect différent, l’autre a des antennes plus abondamment garnies de cils odorants. Bien que, dans la plupart de ces cas, les deux ou trois formes observées chez les animaux et chez les plantes ne soient pas reliées actuellement par des chaînons intermédiaires, il est probable qu’a une certaine époque ces intermédiaires ont existé. M. Wallace, par exemple, a décrit un certain papillon qui présente, dans une meme île, un grand nombre de variétés reliées par des chaînons intermédiaires, et dont les formes extremes ressemblent étroitement aux deux formes d’une espece dimorphe voisine, habitant une autre partie de l’archipel Malais. Il en est de meme chez les fourmis ; les différentes castes de travailleurs sont ordinairement tout a fait distinctes ; mais, dans quelques cas, comme nous le verrons plus tard, ces castes sont reliées les unes aux autres par des variétés imperceptiblement graduées. J’ai observé les memes phénomenes chez certaines plantes dimorphes. Sans doute, il paraît tout d’abord extremement remarquable qu’un meme papillon femelle puisse produire en meme temps trois formes femelles distinctes et une seule forme mâle ; ou bien qu’une plante hermaphrodite puisse produire, dans une meme capsule, trois formes hermaphrodites distinctes, portant trois sortes différentes de femelles et trois ou meme six sortes différentes de mâles. Toutefois, ces cas ne sont que des exagération du fait ordinaire, a savoir : que la femelle produit des descendants des deux sexes, qui, parfois, different les uns des autres d’une façon extraordinaire.