Micmac à Ploumanac'h - Bernard Enjolras - ebook

Micmac à Ploumanac'h ebook

Bernard Enjolras

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Opis

Une nouvelle enquête pour Bernie Andrew.

Jean-Jacques Bordier n’a jamais compris comment Max Corbel, le neveu du vieux Sezni Kerlouan, enfermé dans une tour aux fenêtres protégées par de lourds barreaux de fer, a pu disparaître. Et pour quelles raisons obscures s’est-il alors lancé à la recherche de cette mystérieuse jeune femme brune qui semblait semer des cadavres sur son passage ? Si seulement son vieux copain, Bernie Andrew, auteur de romans policiers à succès et détective amateur à ses heures, était là pour l’aider… Jean-Jacques, livré à lui-même, parviendra-t-il jamais à démêler le vrai du faux et à voir clair dans cet étrange micmac qui le dépasse complètement ?

Parcourez le 4e tome des enquêtes de Bernie Andrew, parsemé de nombreux mystères à élucider dans une petite ville bretonne !

EXTRAIT

Ploumanac’h était l’une de ses destinations de promenade favorite. Il avait maintes fois arpenté le chemin des douaniers et en connaissait par coeur tous les sites remarquables, depuis le port, en passant par la Bastille, la plage de Saint-Guirec, le Ranolien…
Les petits chemins traversant la lande, que les touristes ignoraient, n’avaient plus aucun secret pour lui et l’impasse des Genêts dans laquelle il se trouvait aujourd’hui, lui était familière, mais, jamais auparavant, il n’avait éprouvé cette sensation indéfinissable de malaise diffus qui lui serrait les tripes.
Ce sentiment désagréable était-il lié au temps humide qui étreignait sa poitrine ?
Le climat des Côtes-d’Armor ne l’avait jamais affecté, au contraire. Il en aimait son caractère changeant, son crachin pernicieux, ses brusques ondées, mais aussi ses rayons de soleil improbables et inattendus qui, en quelques minutes seulement, métamorphosaient un temps de Toussaint, plombé de gris, en un bel après-midi de printemps.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bernard Enjolras est né en 1952 à Lyon. Après une carrière professionnelle effectuée à France Télécom, il vit aujourd'hui à Trégastel au cœur même de la côte de Granit Rose. C'est ce cadre magique qui sert de décor aux premières enquêtes de son personnage fétiche : Bernie Andrew. Bernard Enjolras a reçu le prix du Goéland masqué en 2011 avec Îlot mortel à Trégastel.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

À Pierre Boileau

et à

John Dickson Carr.

REMERCIEMENTS

- À Jean-Yves Le Fichous, Marc Reveillère et Yvon Bossis, pour leurs relectures attentives,

- À toute l’équipe des Éditions Alain Bargain.

I

Quand Jean-Jacques Bordier aperçut la maison au fond de l’impasse, un sentiment de malaise s’empara soudainement de lui, comme une sourde anxiété, comparable à celle qu’un gamin peut ressentir quand le maître d’école l’appelle de sa grosse voix pour venir au tableau.

Se pouvait-il que ce soit l’allure austère de la construction qui lui procurât cette impression désagréable, qui fît naître au creux de son ventre cette douleur diffuse ?

Pourtant, le bâtiment ne présentait rien qui puisse impressionner ou inquiéter.

Il s’agissait d’une demeure en L, tout à fait classique dans cette partie de la Bretagne, au toit d’ardoises et aux murs en pierres du pays.

Sa seule particularité résidait dans la tour carrée, plantée entre les deux branches du L, qui lui donnait un aspect inachevé, un air incongru, négligé même, car son revêtement extérieur n’était pas en pierre comme le reste de l’édifice, mais tout simplement constitué d’un crépi de ciment, gris, triste, sali par les années.

Jean-Jacques qui avait stoppé sa marche, reprit très vite ses esprits.

Le ciel gris ne laissait percer aucun rayon de soleil. La pluie fine qui tombait sans discontinuer depuis plusieurs jours, avait, dans une même action, abaissé fortement la température et marqué sans conteste le retour de l’automne.

L’impasse, déserte et silencieuse, desservait quelques rares habitations, désolées sous la grisaille. Des ruisselets d’eau sinuaient sur la chaussée défoncée, maculée de boue, traversant le chemin dans tous les sens et rendant la marche périlleuse.

Ploumanac’h était l’une de ses destinations de promenade favorite. Il avait maintes fois arpenté le chemin des douaniers et en connaissait par cœur tous les sites remarquables, depuis le port, en passant par la Bastille, la plage de Saint-Guirec, le Ranolien…

Les petits chemins traversant la lande, que les touristes ignoraient, n’avaient plus aucun secret pour lui et l’impasse des Genêts dans laquelle il se trouvait aujourd’hui, lui était familière, mais, jamais auparavant, il n’avait éprouvé cette sensation indéfinissable de malaise diffus qui lui serrait les tripes.

Ce sentiment désagréable était-il lié au temps humide qui étreignait sa poitrine ?

Le climat des Côtes-d’Armor ne l’avait jamais affecté, au contraire. Il en aimait son caractère changeant, son crachin pernicieux, ses brusques ondées, mais aussi ses rayons de soleil improbables et inattendus qui, en quelques minutes seulement, métamorphosaient un temps de Toussaint, plombé de gris, en un bel après-midi de printemps.

Alors, fallait-il envisager que ce soit la perspective de rendre visite au vieux Kerlouan qui l’impressionnait autant ?

Sezni Kerlouan qu’il avait rencontré quelques mois plus tôt à un salon du livre policier, avec qui il avait commencé, peut-être pas encore à sympathiser, mais au moins à discuter et essayer d’échanger quelques idées.

Cela n’allait pas de soi, car le personnage, haut en couleurs, s’avérait très particulier.

Son aspect physique peu soigné et sa tignasse blanche, hirsute, d’une propreté laissant manifestement à désirer, constituaient un véritable affront au bon goût.

Par ailleurs, son air malgracieux, son visage revêche et son verbe haut incitaient davantage à l’éviter qu’à faire sa connaissance et chercher à mieux le connaître.

Pourtant, derrière ce faciès renfrogné, au-delà de cette silhouette mal fagotée, se cachait une personnalité certainement riche et complexe, que Jean-Jacques avait pressentie avant même de commencer à la découvrir vraiment.

L’ex-professeur possédait ce don, inné, de savoir, en toute circonstance, mettre les gens en confiance, converser avec eux, les faire parler d’eux-mêmes.

Avec le vieux Kerlouan, cela avait été certainement plus difficile qu’avec la plupart des autres personnes, mais la nature profonde de Jean-Jacques était ainsi faite qu’il n’avait pu s’empêcher de traquer le défaut dans la cuirasse du vieux bonhomme et de rechercher, dans ses défenses, la faille qui lui permettrait d’accéder jusqu’à lui.

Par le plus grand des hasards, il s’était retrouvé assis à ses côtés lors de la conférence sur “Le roman policier et les trains”, donnée par certains des auteurs invités au salon.

Le vieil excentrique soufflait et râlait : — Pfff, quelle bande de cabotins ! Et ils se prennent pour des écrivains ! Ma parole, ils n’ont jamais lu un vrai roman policier !

Les membres du public, mi-amusés, mi-gênés par cet énergumène qui tentait de les prendre à témoins et de les entraîner dans sa volonté d’esclandre, se comportaient comme si de rien n’était. Chacun se gardait soigneusement d’entrer dans son jeu, de peur qu’il ne se déchaîne davantage. Au bout d’un moment, lassé de ne susciter aucune réaction, il se leva et quitta bruyamment l’assistance.

C’est à la buvette que le chemin de Jean-Jacques croisa à nouveau celui du septuagénaire cacochyme. Sa mine courroucée n’incitait guère à l’aborder. Il ronchonnait, tout seul dans son coin, isolé des autres consommateurs qui se tenaient à bonne distance, et absorbait un demi de bière dont la mousse avait maculé sa barbe. L’ex-professeur, amusé et intrigué par le personnage, s’accouda au bar, près de lui. Il commanda une consommation et, constatant que son voisin venait de terminer sa boisson, le sollicita :

— Je vous offre un verre, Monsieur ?

Le vieux darda sur lui un regard perçant et soupçonneux, recherchant dans ses yeux une quelconque trace d’ironie ou de moquerie. L’air franc et honnête de Jean-Jacques calma ses ardeurs belliqueuses.

— Mettez-moi un demi, maugréa-t-il à l’attention du barman.

Une fois servi, il leva son verre en direction de son interlocuteur, dans un geste qui signifiait tout à la fois « Merci » et « À votre santé ». La mousse dégoulina à nouveau sur son menton, laissant au passage, des traînées baveuses dans sa barbe mal taillée.

— J’étais assis près de vous, tout à l’heure à la conférence, dit Jean-Jacques. On dirait que vous êtes remonté contre les auteurs de romans policiers…

L’interpellé se redressa, comme s’il voulait se grandir, écarta le gobelet de ses lèvres et, d’une manière ridiculement solennelle, déclara :

— Cher Monsieur, laissez-moi tout d’abord vous remercier pour la consommation que vous venez de m’octroyer généreusement. Je ne pense pas avoir l’honneur de vous connaître, mais j’apprécie l’attention. Par ailleurs, contrairement à ce que vous imaginez, je n’ai rien contre les auteurs de romans policiers, Dieu m’en garde, mais, selon moi, aucun des jean-foutre que nous avons écoutés tout à l’heure, ne mérite ce qualificatif.

Jean-Jacques fut surpris par le ton, légèrement désuet, de cette déclaration proférée doctement, qui fleurait bon la vieille bourgeoisie de province. Ce n’était pas la première fois qu’il constatait que le physique d’une personne pouvait être en complet décalage avec son expression. Cela l’amusa et le laissa perplexe tout à la fois.

— Ce que vous dites est très surprenant, rétorqua-t-il, car plusieurs des personnes qui sont intervenues cet après-midi sont des auteurs confirmés qui jouissent d’une excellente réputation.

— Excellente réputation ! Foutaises ! Êtes-vous amateur de romans policiers, Monsieur ?

Jean-Jacques était un ancien professeur, agrégé de lettres modernes. Féru de littérature contemporaine, le genre policier n’était pas son préféré, mais bien évidemment, il avait, au cours de sa carrière, lu un nombre conséquent de ce type d’ouvrage.

— Je ne suis pas un spécialiste, répondit-il prudemment, mais il m’est arrivé d’en lire, bien entendu…

— Alors, permettez-moi de vous dire, Monsieur, que la littérature policière actuelle, c’est du pipi de chat, de la roupie de sansonnet, en comparaison de celle du début du XXe siècle…

— Je vous crois sur parole, sourit Jean-Jacques.

— Vous pouvez rire, mais avez-vous entendu parler des maîtres du roman policier au moins ? Non, bien sûr ! Que savez-vous des mystères de ces chambres closes, fermées de l’intérieur, des belles énigmes bien ficelées à l’ancienne ? Voilà ce que j’appelle du roman policier ! Aujourd’hui, c’est du sexe, de la drogue, de la violence, des torrents d’hémoglobine… Croyez-moi, Monsieur, vous avez devant vous un véritable connaisseur et je vous le dis haut et fort : le vrai roman policier, c’est fini, c’est bien fini !

La conversation s’était prolongée. Les demis de bière aidant, un début de complicité avait commencé à s’instaurer entre les deux hommes. Ils s’étaient trouvé plusieurs centres d’intérêt communs, dont la littérature et la peinture, mais aussi l’architecture, la musique et bien d’autres choses encore. Ils s’étaient promis, en se quittant, de se revoir très vite, ce qui leur avait semblé une évidence, considérant qu’ils étaient quasiment voisins : l’un vivant dans le quartier de Golgon à Trégastel, l’autre résidant à Ploumanac’h.

Dès le lundi suivant, Jean-Jacques n’avait pas manqué d’interroger sa source d’information préférée, livre vivant des histoires du Trégor, véritable corne d’abondance pour tout ce qui concernait les potins du pays, qu’ils soient actuels ou anciens.

Il s’agissait de Léontine Le Dréan qui, depuis le décès de son époux, exerçait la profession d’aide-ménagère et qui comptait le professeur retraité au nombre de ses protégés pour ne pas dire ses clients.

Deux fois par semaine, elle investissait sa maison et prenait tout en charge. Comme elle le déclarait elle-même, elle savait ce qu’elle avait à faire, ne laissant à celui qui imaginait être son employeur, que le choix de se taire et de battre en retraite, les jours où elle venait s’attaquer à la poussière et aux autres parasites du logis.

Elle aimait parler et, ce jour-là, il ne fallut pas insister beaucoup pour qu’elle se lance dans l’une de ses occupations favorites :

— Le vieux Kerlouan, vous pensez si je le connais ! D’ailleurs, qui ne le connaît pas dans la région ? C’est un drôle d’excentrique ! Vous l’avez rencontré ?

— J’ai fait sa connaissance tout récemment. Il m’a l’air d’être un sacré bonhomme !

— Ah ça ! Vous pouvez le dire, un sacré bonhomme ! Et encore, vous n’imaginez pas à quel point !

Jean-Jacques qui s’était bâti un roman sur la personnalité du septuagénaire, se dit qu’il tenait là un bon moyen de vérifier s’il possédait quelques talents de Sherlock Holmes amateur.

— Ah bon… glissa-t-il, j’ai eu l’impression d’un homme cultivé, issu d’un bon milieu social, qui connaît aujourd’hui quelques difficultés financières.

Léontine se mit à glousser.

— Issu d’un bon milieu, ça, c’est vrai, éructa-t-elle, mais qui connaît des difficultés financières, là vous n’y êtes pas du tout, monsieur Bordier. Le vieux Kerlouan est riche à millions, croyez-moi ! Tout le monde est bien au courant. Vous voulez que je vous raconte ?

Elle n’attendit pas la réponse de son interlocuteur, car, fine mouche, elle avait bien compris qu’il était intéressé par ce qu’elle avait à dire.

L’histoire promettait d’être longue car elle prit la peine de s’asseoir avant de commencer son récit. Jean-Jacques songea qu’il allait s’offrir les services d’une chroniqueuse de la vie locale pour le prix d’une femme de ménage, mais que cela en valait peut-être la peine. Le récit à venir devait être complexe car la commère prit le temps de mettre de l’ordre dans ses pensées avant de commencer son discours. Au bout d’un assez long moment, elle se décida enfin :

— Eh bien, figurez-vous que les Kerlouan sont une vieille famille de Lannion. Attention, des gens bien, très aisés et tout… notaires de père en fils et tout le tralala… Ils possédaient de très beaux terrains un peu partout dans la région et une fortune personnelle confortable, en actions, en bons du trésor et je ne sais quoi d’autre. Le vieux Sezni que vous avez rencontré, a hérité de tout ça. Pas en totalité, bien sûr, car il avait deux sœurs. Deux sœurs qu’il ne connaissait pour ainsi dire pas parce qu’elles avaient presque vingt ans de moins que lui. Il faut dire que, quand il a eu une vingtaine d’années, il s’était brouillé avec son père et il avait quitté la maison familiale avec perte et fracas. Il a disparu pendant plus de trente ans. Personne ne sait vraiment ce qu’il a bien pu faire durant toutes ces années, mais ça n’a pas empêché que l’on raconte des tas d’histoires à son sujet…

Elle s’interrompit et lança à son employeur un regard éloquent qui signifiait sans équivoque : si cela vous intéresse, je peux vous en dire beaucoup plus.

Jean-Jacques décoda aisément sa mine gourmande de personne bien intentionnée, désireuse de satisfaire la curiosité de son prochain, prête à tout déballer.

— C’est vraiment passionnant ! s’exclama-t-il. Je vais sûrement retomber par hasard sur le bonhomme un de ces jours et j’aimerais bien savoir où je risque de mettre les pieds…

Léontine ne se fit pas prier. Elle enchaîna :

— Au début des années soixante, il serait parti en Afrique du Sud. Il parlait couramment anglais et se serait fait embaucher dans les mines de diamant. Ce serait à cette époque qu’il aurait commencé à amasser pas mal d’argent… à la limite de la légalité, à ce qu’on dit. Puis, avec son capital de pierres précieuses, il aurait fait du trafic d’armes dans les anciennes colonies françaises d’Afrique…

— Eh bien, dites-moi, qui aurait pu imaginer ça de ce vieux râleur !

— Attendez, c’est pas tout. Il serait ensuite parti en Asie faire du trafic de drogue. Vous avez entendu parler du Triangle d’or… C’est pas la peine que je vous en dise plus, hein ? Les armes, la drogue, peut-être la traite des blanches… qui sait ?

L’ex-enseignant fut abasourdi. Ce vieil homme, rencontré par le plus grand des hasards, aurait été trafiquant d’armes, de drogue, peut-être proxénète. Non, ce n’était pas possible. Cette histoire était non seulement incroyable, mais inimaginable.

Léontine Le Dréan, sûre de l’effet produit par ses propos, attendait, arborant l’air satisfait et radieux de la personne qui vient d’accomplir un devoir sacré.

— Ce que vous venez de me raconter est inouï, s’étonna Jean-Jacques. J’ai du mal à me représenter ce septuagénaire dans la peau d’un truand de haut vol. Non mais vraiment, vous le voyez dans le rôle d’un bandit de grand chemin ?

— Je ne sais pas. Je vous répète simplement ce qu’on dit de lui dans le pays. La seule chose dont je sois certaine, c’est qu’il est immensément riche. Je ne vous dirai pas de qui je le tiens, mais faites-moi confiance ! Sur ce point-là, ce ne sont pas des on-dit. Je dispose de sources d’information tout ce qu’il y a de plus sûres.

Connaissant sa femme de ménage, Jean-Jacques n’en douta pas un seul instant.

Il s’étonna cependant :

— Cela me surprend quand même, quand on voit sa tenue. Est-il marié ?

— Il est veuf depuis quelques années. Il avait épousé la veuve de Jean Legall quand il était revenu dans la région. C’est en fait depuis que sa femme est partie, qu’il se laisse un peu aller. Mais, pour le reste, de toute façon, il a toujours été provocateur… Bon, c’est pas le tout, il faut quand même que je me mette au travail. Si vous n’avez pas d’autres questions…

Jean-Jacques en aurait certainement eu des tonnes car ce qu’il venait d’entendre le laissait pantois. Il décida toutefois de ne pas chercher à en savoir davantage, en tout cas, de ne pas se limiter à ce genre de potins colportés par des personnes plus ou moins bien intentionnées.

De tels ragots circulent dans les petites communautés comme Ploumanac’h ou Trégastel, qu’il est presque impossible de démêler le vrai du faux. Il n’y a certes pas de fumée sans feu, mais il est aussi vrai que l’on ne prête qu’aux riches. Le fait qu’un fils de famille ait quitté le domicile familial en claquant la porte et que cela ait donné naissance à toutes sortes de rumeurs ne le surprenait pas outre mesure.

Il se promit de se faire seul sa propre religion et cela fut pour lui une motivation nouvelle. Il se fixa comme objectif de mieux connaître le sieur Kerlouan et de s’intéresser à l’histoire de sa vie.

Les occasions de le rencontrer ne tardèrent pas à se présenter, que ce soit au supermarché du coin ou sur les chemins du bord de mer, et Jean-Jacques s’étonna de n’avoir pas croisé cet excentrique personnage plus tôt.

Au début, ils n’échangèrent que des banalités, des formules de politesse, des commentaires sur la météo… Puis, peu à peu, ils abordèrent des sujets plus profonds, qui les intéressaient l’un et l’autre.

Jean-Jacques n’avait pas oublié les critiques acerbes du vieil homme à l’endroit des auteurs de romans policiers.

Un jour qu’ils s’étaient retrouvés pour prendre un café dans un bistrot, il sortit un paquet de la poche de son imperméable.

— J’ai un petit cadeau pour vous, déclara-t-il soudain.

Le sexagénaire ne répondit pas et se contenta d’afficher un air étonné.

— Vous souvenez-vous de notre première discussion à propos des auteurs de romans policiers ?

— Hmmm…

— Un de mes bons amis est écrivain. Il écrit des polars, à l’ancienne, selon ses lecteurs. J’ai pensé qu’il vous intéresserait peut-être de feuilleter un de ses ouvrages…

En parlant, il tendait le paquet à son interlocuteur. Ce dernier s’en saisit et extirpa le livre du sac en plastique dans lequel Jean-Jacques l’avait rangé.

— Merci, dit-il enfin. Je le lirai avec attention, même si je ne me fais pas beaucoup d’illusions.

Au moment de prendre congé, d’une façon tout à fait inattendue, le vieux Kerlouan invita Jean-Jacques à lui rendre visite à son domicile.

— Je vous montrerai ma collection de romans policiers, vous verrez que je vous ai pas raconté d’histoire.

Et c’est pourquoi il se trouvait aujourd’hui en vue de la maison du vieil homme, presque intimidé, emprunté comme un collégien, sans qu’il puisse trouver la moindre justification ni la moindre raison à son état.

Il était proche de l’entrée de la propriété, quand, surgissant de l’allée du jardin, un coupé rouge déboucha rapidement, faisant ronfler son moteur, dans une excitation extrême. Sans se soucier du piéton positionné sur le bord de la route, le chauffeur accéléra, projetant autour de son véhicule de longues traînées de boue. Le pantalon de Jean-Jacques constituait une cible idéale et il ne la manqua pas.

— Me voilà propre pour rendre visite à quelqu’un ! s’écria Jean-Jacques. Espèce d’abruti, va ! s’exclama-t-il en lançant un regard mauvais à la voiture qui avait déjà pris le large.

II

Le bolide poursuivit sa route jusqu’à Lannion. Après s’être garé dans une ruelle étroite du centre, son chauffeur se dirigea vers un bar dans lequel il entra.

— Mais qu’est-ce que tu fous, bordel ? fulmina le barman à son attention. Ça fait une bonne demi-heure que je t’attends ! Allez, magne-toi, il faut que je me tire. Je suis déjà en retard.

En maugréant, il enleva son tablier et contourna le bar.

Avant de partir, il lança :

— Ah oui, j’oubliais, Florence est passée, mais comme tu n’étais pas là, elle est repartie, bien sûr.

— Elle a dit quelque chose ?

— Non, rien, si ce n’est qu’elle repasserait. Fais gaffe avec cette nana, mon pote, tu vas te foutre dans les ennuis. Bon, j’y vais. Je me dépêche. J’en aurai pas pour très longtemps.

Resté seul, le jeune homme, essaya de se concentrer sur son travail et, machinalement, passa un chiffon humide sur le comptoir en simili marbre.

Deux consommateurs vinrent s’installer au fond de la salle. Deux habitués.

— Max, tu nous mets deux demis…

— C’est comme si c’était fait.

Il les servit et regagna sa place. La mine sombre et l’air soucieux, il n’arrêtait pas de regarder à travers la vitre comme s’il redoutait une visite inopportune.

Ce fut une jeune femme qui entra.

Grande, mince, élancée, ses cuissardes en cuir remontaient sur un jean délavé. Ses longs cheveux noirs, aux reflets bleutés, venaient lécher, en volutes légères, son blouson en toile grise.

— Alors, Max ? interrogea-t-elle en s’approchant vivement du bar.

— Rien ! Le vieux salaud n’a rien voulu savoir.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Je lui ai simplement raconté que j’avais un petit problème de liquidités et je lui ai demandé s’il ne pourrait pas me dépanner… Penses-tu, il a rigolé en me disant que j’avais qu’à attendre qu’il soit clamsé.

— Merde, qu’est-ce que tu vas faire ?

— J’en sais rien. Je me suis foutu dans un beau merdier !

— Quand est-ce qu’ils doivent repasser ?

— Ils m’ont donné jusqu’à la fin du mois.

— Tu n’as vraiment aucune possibilité de récupérer la came ?

— Mais puisque je te dis que non. Je me suis fait avoir comme un bleu. J’ai plus qu’à me tirer et à plus remettre les pieds ici jusqu’à nouvel ordre.

— Max, non ! Je t’en prie…

Elle s’approcha de lui, suppliante, et, comme une chatte, lova son corps contre le sien. Sa main caressa doucement son ventre et commença à descendre en direction de son entrejambe.

— Arrête tes conneries, s’irrita-t-il. C’est vraiment pas le moment !

Il se dégagea, l’air courroucé.

— Tu disais pas ça, l’autre soir.

— Peut-être, mais c’était l’autre soir.

— C’est peut-être ta petite copine Charlène qui te donne du remords. C’est ça, hein ? Tu peux bien l’avouer, je ne suis pas dupe.

Le jeune homme se détourna. Fort à propos, de nouveaux consommateurs pénétrèrent dans l’établissement. Il se hâta vers eux pour prendre les commandes.

Quand il revint vers le bar pour préparer les boissons, la jeune femme se tenait toujours là, souriante, carnassière.

— Bon, j’y vais, dit-elle simplement.

Elle l’embrassa rapidement du bout des lèvres et quitta rapidement l’établissement. Deux jeunes gens la suivirent des yeux quand elle sortit. Max entendit leurs sifflements d’admiration. Agacé, il haussa les épaules et, rageur, se mit à laver les verres qui encombraient l’évier en inox.

*

— Entrez, monsieur Bordier, je vous en prie. Le visiteur hésitait.

— Je suis tout crotté, je vais me déchausser.

— Mais vous rigolez. Attendez voir.

Le vieil homme se retourna et, d’un ton rogue, aboya :

— Anna, envoie une serpillière par ici, dépêche-toi !

Une espèce de maritorne, au regard noir, apparut bientôt, tenant un morceau de tissu gris à la main. Elle le jeta, plus qu’elle ne le posa sur le sol, dans l’entrée, et Jean-Jacques s’essuya consciencieusement les pieds.

— Pourrais-je vous demander un peu de Sopalin ? quémanda l’invité. Mon pantalon est maculé de boue et je risquerais de laisser des traces involontaires de mon passage dans la maison.

— Que vous est-il arrivé ? s’enquit le maître des lieux.

Jean-Jacques, ne sachant pas quelles étaient les relations entre le chauffard qu’il venait de rencontrer et son hôte, resta circonspect :

— Ce n’est rien. J’ai croisé dans le chemin, un véhicule un peu pressé, qui n’a pas fait très attention à ce qui se passait autour de lui.

— Un coupé rouge ?

— Oui, il m’a semblé reconnaître une Mercedes, de couleur rouge, en effet.

Le septuagénaire afficha un air mécontent.

— C’était mon neveu, j’en suis certain. Il sort d’ici. Il est venu me taper de l’argent. mais je ne me suis pas laissé faire. Je ne suis pas surpris qu’il ait été furibard, mais de là à se comporter comme un fou du volant et à ne pas respecter les piétons… il ne perd rien pour attendre… mais entrez donc, monsieur Bordier !

— Appelez-moi Jean-Jacques, je vous en prie. Monsieur me paraît un peu trop formel.

— Comme vous voudrez, lui répondit le vieil homme qui ne lui proposa pas la réciproque. Suivez-moi…

L’ex-enseignant profita du fait que son hôte lui tournait le dos pour jeter un rapide regard panoramique autour de lui.

L’intérieur était propre, manifestement bien entretenu. De lourds rideaux occultaient partiellement la lumière du jour. Une oppressante odeur d’encaustique étouffait l’atmosphère et un feu rachitique brûlait dans la cheminée. Le hall d’entrée ainsi que la pièce dans laquelle ils pénétrèrent, étaient encombrés de meubles anciens, de style breton, peut-être de famille. La décoration, constituée de masques africains, de lances, de sagaies, d’éclatantes tentures de soie aux motifs asiatiques, de statuettes en ivoire, de représentations de Bouddha en métal doré et de figurines laquées, révélait, sans le moindre doute, que le propriétaire des lieux avait passé une partie de sa vie à bourlinguer.

Jean-Jacques repensa aux déclarations de Léontine : l’Afrique, l’Asie, la vie aventureuse, en marge de la légalité… Il y avait peut-être un fond de réalité dans tout cela. Son désir de connaître la vérité monta d’un cran.

— Je vois que vous avez beaucoup voyagé, se risqua-t-il. En tout cas, en Afrique et en Asie. Plusieurs de mes amis possèdent des masques africains, mais très peu, peuvent exhiber des lances et des sagaies, comme vous le faites. Cela trahit, à mon sens, une vraie vie de baroudeur…

Il se tourna vers son hôte en quête de ses réactions.

— Baroudeur, je ne sais pas, mais il est vrai que j’ai passé pas mal de temps à l’étranger. J’ai accumulé une assez belle collection de colons1 et de passeports2. Si vous connaissez un peu l’Ouest africain, vous retrouverez différents pays. Il désigna du doigt quelques-uns des masques accrochés aux murs : ici la Côte-d’Ivoire, puis le Sénégal, là le Togo, le Bénin, la République Centrafricaine. Vous voyez, juste devant vous, c’est une porte de grenier dogon. À l’étage, j’ai des pièces venant d’Afrique du Sud et même du Botswana. Je vous montrerai tout ça, si vous êtes intéressé…

— Les témoignages de destins hors du commun m’ont toujours passionné. Je regrette de ne pas avoir, moi-même, été expatrié. J’imagine des existences aventureuses comme celles d’Henry de Monfreid, de Rimbaud…

— Vous êtes un littéraire, Jean-Jacques… mais… vous savez, par bien des aspects, la vie dans ces pays n’était pas aussi exaltante qu’on veut bien le dire. Le climat y est souvent pénible, le risque de maladies important… Bien sûr, par rapport à ce que l’on connaissait en France, à l’époque où je suis parti, on trouvait là-bas une forme de liberté, une espèce d’insouciance, une légèreté de mœurs… mais la contrepartie, c’était les moments difficiles, très souvent la solitude, les affaires tordues, le coup de poing quand il le fallait… Tenez, regardez la petite tache brune sur la sagaie. Ce n’est pas une attaque de rouille comme on pourrait le penser. C’est du sang… humain, naturellement.

Jean-Jacques frissonna. La sensation de malaise qu’il avait ressentie en se rapprochant de la maison ne s’était pas atténuée, bien au contraire. Une douleur lancinante déchirait son estomac. Il contempla l’homme qui lui faisait face. Les lueurs orangées provenant de l’âtre créaient, derrière son dos, une espèce de halo démoniaque. Un étrange sourire illuminait sa face hirsute, lui conférant un air inquiétant et méphistophélique. Jean-Jacques sursauta au moment où son hôte reprit soudain la parole :

— Mais oublions tout ça… c’est le passé… murmura-t-il. Tenez, asseyez-vous.

Jean-Jacques comprit que le vieil homme ne souhaitait pas s’appesantir davantage sur sa vie passée à l’étranger. Il n’insista pas, bien résolu cependant à reprendre l’offensive dès qu’il jugerait le moment opportun.

Le maître de céans lui proposa une boisson qu’il accepta.

— Anna ! appela le vieil homme d’un ton rogue.

Un bruit de pas précipités se fit entendre.

— Oui ?

— Anna, prépare-nous du café et tu nous apporteras aussi des biscuits. Allez, dépêche-toi ! On ne va pas y passer la nuit !

L’ex-enseignant surprit le regard que la bonne jeta sur son employeur quand elle quitta la pièce : un regard noir, hostile, farouche, assassin… Cela le perturba, de la même façon que le traitement que le maître des lieux infligeait à cette femme, le mettait mal à l’aise. Légèrement gêné, il demanda :

— Cette personne est à votre service depuis longtemps ?

— Anna ?

— La dame qui est partie préparer du café.

— Oui, c’est Anna Hugon. Il y a des années qu’elle est là. J’aurais dû m’en débarrasser depuis des lustres. Elle est mon ennemie depuis longtemps, elle m’espionne…

Il se tut et un silence pesant plomba la pièce pendant de longues minutes.

La domestique revint avec un plateau chargé et se retira sans bruit.

Quand ils eurent pris leur café, Sezni Kerlouan s’adossa lourdement contre son dossier, en faisant grincer dangereusement la structure de son siège.

— J’ai lu, avec attention, le livre que vous m’avez offert, affirma-t-il. C’est un de vos amis qui l’a écrit ?

— Oui, Bernie Andrew est effectivement un ami de longue date. Qu’avez-vous pensé de son ouvrage ?

Son interlocuteur éluda la question. Il recula bruyamment sa chaise et intima :

— Suivez-moi ! Je vais vous montrer quelque chose…

Il se dirigea vers le fond de la salle et ouvrit une porte que Jean-Jacques n’avait pas remarquée en raison du faible éclairage. Il fit jouer un interrupteur sur la droite du chambranle et tous deux pénétrèrent dans une pièce assez vaste, très allongée, qui fit grande impression sur l’enseignant retraité. Du sol au plafond, sur trois côtés, elle était couverte de livres, de toutes sortes et de toutes dimensions. Certains paraissaient très anciens alors que d’autres semblaient manifestement très récents.

Jean-Jacques ne put refréner un sifflement traduisant à la fois son étonnement et son admiration.

— Eh bien, dites-moi ! Quelle bibliothèque ! Je possède chez moi de nombreux ouvrages, mais, à côté de vous, je suis un enfant de chœur.

— Regardez, tout ce pan de mur est consacré aux romans policiers. Vous voyez que je ne vous avais pas menti.

— Mais il y en a plusieurs centaines, c’est incroyable ! C’est vous qui avez acheté tout ça ?

— J’en ai acquis un bon nombre personnellement, mais beaucoup viennent de ma famille. Mon père était également amateur de ce type de littérature et j’en ai trouvé une bonne partie dans la succession de mes parents.

Jean-Jacques prit tout son temps pour contempler cette quantité imposante de bouquins. Il reconnut aisément, à leur couleur jaune, tous les volumes de la collection du “Masque” ainsi que, très caractéristiques également par leur couverture, tous les “Série noire”.

— Sur cette étagère, j’ai tout Conan Doyle, poursuivit le maître de maison. J’ai toujours été un inconditionnel de Sherlock Holmes. Juste au dessous, la collection complète des œuvres d’Agatha Christie. Je ne me lasse pas des enquêtes d’Hercule Poirot et de Miss Marple.

Il passa en revue tous ses auteurs favoris et effectivement – l’enseignant retraité se souvint de leur conversation au salon du livre où ils s’étaient rencontrés – la plupart d’entre eux avaient écrit dans la première moitié du XXe siècle.

— Je suis vraiment impressionné par votre collection ! confessa-t-il. En même temps, je ne peux m’empêcher de me demander d’où vous vient cette fascination pour ces auteurs, quasiment tous de la même époque, d’ailleurs. Peut-être que vous-même ne savez pas l’expliquer ?

Le vieil homme hésita.

— C’est difficile à dire. Sans doute parce que cela a été la littérature de ma jeunesse. Je ne sais pas. Je n’ai pas l’impression d’être un vieux nostalgique qui se morfond sur ses années d’adolescence à jamais enfuies… quoique… En tout cas, je sais ce qui me plaît dans ces ouvrages. C’est la qualité des intrigues, la subtilité des énigmes… Je peux même être encore plus précis en vous disant que je porte un intérêt particulier aux mystères de pièces fermées de l’intérieur…

— Vous pensez par exemple au Mystère de la chambre jaune et aux romans de ce genre ? C’est-à-dire aux affaires criminelles qui se produisent dans une pièce d’où, en théorie, l’assassin ne peut s’échapper, car les fenêtres sont protégées par de solides barreaux et la seule porte d’accès est fermée à double tour de l’intérieur ?

— Exactement, je suis fanatique de ce genre d’histoire et des auteurs qui les imaginent.

Un léger sourire naquit sur le visage de l’ex-enseignant.

— Vous pouvez rire, s’emporta le vieux Kerlouan, mais vous seriez certainement bien embêté si vous vous trouviez un beau jour face à une telle situation !

— Ne le prenez pas mal. Je n’ai nullement l’intention de me moquer de vous. Je suis simplement émerveillé de voir une personne comme vous se passionner autant pour de simples fictions. Quant à me trouver moi-même face à une telle situation, eh bien, figurez-vous que cela m’est presque déjà arrivé et, croyez-moi, je n’invente rien. Je dis « presque », car, je n’ai pas été impliqué directement dans l’enquête, mais j’en ai été très proche et je l’ai suivie de très près.

Pour le coup, ce fut son interlocuteur qui manifesta son étonnement :

— Vraiment ? s’écria-t-il. Mais racontez-moi ça immédiatement !

— Très volontiers. Il s’agit d’une affaire qui s’est produite à Trégastel en 20093. Vous n’en avez pas entendu parler dans la presse car elle n’a pas été ébruitée. Si vraiment cela vous intéresse, je vous ferai passer le livre qu’en a tiré mon ami.

— Ça alors ! C’est extraordinaire ! Vous avez vécu ce genre d’expérience. Je vous envie, vous savez. Mais s’agissait-il vraiment d’un crime commis dans une chambre fermée de l’intérieur ?

— Tout à fait.

— Et qui a résolu l’affaire ?

— Mon ami Bernie. Il a compris comment tout s’était déroulé. Il a tout démontré et levé toutes les zones d’ombre de ce crime mystérieux.

— Magnifique ! Il faudra que vous me le présentiez. Je serais ravi de faire sa connaissance. Il habite dans la région ?

— Non, il est parisien. C’est un vieil ami que je ne vois malheureusement pas très souvent. Il vient parfois me rendre visite, mais assez rarement. En fait, je ne réussis à l’attirer chez moi que si j’ai une belle énigme policière à lui proposer…

Le septuagénaire ne prononça pas une parole pendant un bon moment.

Il resta plongé dans ses pensées, de longues minutes, tout en marchant fébrilement le long des rayonnages de sa bibliothèque.

Soudain, une amorce de sourire éclaira son visage.

— La manière qui vous permet d’attirer votre ami chez vous vient de me donner une idée. Retournons dans la salle, voulez-vous… Je vais vous exposer tout ça.

Quand ils eurent regagné leurs sièges, Sezni Kerlouan resservit du café. Il paraissait tout émoustillé.

— C’est la première fois que vous venez chez moi, n’est-ce pas ?

— Absolument. Il m’était arrivé d’emprunter votre rue dans le passé, mais c’est bien la première fois que je vous rends visite.

— Il n’y a rien qui vous a étonné dans l’aspect extérieur de ma maison ?

Jean-Jacques hésita.

— Allons ! Un peu de courage. N’ayez pas peur de dire le fond de votre pensée. Il y a forcément quelque chose qui vous a surpris en arrivant ici !

— Eh bien, pour être honnête, je n’ai pas été tout à fait conquis par l’esthétique de la tour carrée qui se trouve en plein centre du bâtiment.

Le vieil homme se mit à rire.

— Je vais vous décerner le titre de champion du monde de l’euphémisme, ricana-t-il. Pourquoi ne pas reconnaître que cette tour est absolument hideuse…

— L’adjectif est peut-être un peu fort…

— Mais pas du tout, elle est d’une laideur inouïe. Et je vais vous surprendre, c’est pourtant à cause d’elle que j’ai acheté cette maison quand je suis rentré en France.

L’ex-enseignant resta coi.

— Ça vous coupe le sifflet, hein ? Pourtant, c’est très simple à comprendre. Comme vous avez pu le voir, je suis un inconditionnel des crimes impossibles, commis dans une pièce fermée de l’intérieur. Eh bien, cette tour est idéale pour cela. Ses fenêtres sont munies de barreaux, il n’y a qu’une porte au sommet d’un escalier étroit… et, aujourd’hui, cerise sur le gâteau, cela va me permettre de vous lancer un défi qui, croyez-moi, fera venir votre ami, le romancier, jusque chez nous.

— Je vous écoute…

Une curieuse lueur brillait dans les yeux du vieil homme. Les flammes de la cheminée projetaient dans la pièce obscure des reflets étranges, inquiétants ; les masques africains fixés aux murs grimaçaient de manière sinistre.

— Je vous propose d’enfermer un volontaire dans cette tour et de le faire disparaître sous vos yeux. Qu’en dites-vous, mon cher ami ?

— Eh bien…

— Vous serez témoin de cette disparition, sans comprendre ce qui s’est passé, ça, je vous le garantis ! Vous n’aurez plus qu’à solliciter l’aide de votre ami en lui expliquant que je vous ai bluffé, en mettant en scène un scénario imaginé par l’un de mes auteurs préférés. Si je me réfère au roman que vous m’avez fait lire, il ne saura pas résister à la tentation d’assister, lui aussi, à cette représentation et il accourra dare-dare jusqu’ici. Alors ? Qu’en pensez-vous ?

Jean-Jacques eut soudainement peur. Une angoisse l’avait étreint, comme un pressentiment néfaste. Acculé, il ne sut pas trop quoi répondre et n’osa pas refuser.

— Ma foi, pourquoi pas ?

— Dans ce cas, je m’occupe de tout et je vous rappelle dès que possible.

1 Statuettes africaines représentant les colonisateurs à travers des fonctions institutionnelles comme médecin, gendarme, policier ou juge.

2 Petits masques africains.

3 Voir Mauvais sorts dans Le Trégor, même auteur, même collection.

III

Jean-Jacques choisit de rentrer par le chemin des écoliers. Plusieurs sentiers prolongeaient l’impasse des Genêts dans laquelle habitait Sezni Kerlouan. Il les connaissait bien pour les avoir empruntés à de nombreuses reprises.

Il traversa la lande déserte et, après avoir longé le camping du Ranolien, se retrouva très vite au bord de la mer. De rares promeneurs avaient osé affronter ce temps d’automne et il put à loisir, sans être dérangé, méditer sur la curieuse visite qu’il venait d’effectuer.

Il laissa, sur sa droite, la pointe du Skewell. La forte houle agitait violemment les flots et des vagues furieuses déferlaient sans relâche sur les éperons de granite rose, imperturbables et majestueux.

Tout en continuant à réfléchir aux heures récentes qui venaient de s’écouler, il s’engagea d’un bon pas sur le sentier des douaniers.

Bientôt, il enjambait les rails de la cale, devant le bâtiment fermé, abritant le bateau de sauvetage de la SNSM1. Personne en vue. L’anse de Pors Kamor, sinistre sous le crachin qui tombait sans discontinuer depuis des heures, semblait livrée à une solitude désolée.

Après avoir doublé le phare de Mean Ruz, il fut heureux d’atteindre enfin la plage de Saint-Guirec. La mer était haute et l’oratoire, entouré d’eau, avait des airs d’îlot abandonné par l’espèce humaine. Il se hâta sur le chemin et déboucha sur la petite place. Son véhicule se trouvait sur le parking et il marchait dans cette direction quand, soudain, il s’immobilisa. À quelques dizaines de mètres de lui, une voiture de sport rouge stationnait, au beau milieu du passage. Une femme était penchée sur la fenêtre ouverte du conducteur. Elle semblait engagée dans une conversation des plus secrète, car, à intervalles réguliers, elle relevait la tête et jetait des regards inquiets autour d’elle, comme si elle craignait d’être découverte.

Jean-Jacques, sans raison consciente, s’était précipité dans une encoignure de porte. Il s’efforça de ne faire aucun bruit ni aucun mouvement pour ne pas se faire remarquer.

La conversation dura plusieurs minutes. Puis, le coupé rouge démarra en trombe. La femme s’éloigna à pied, en direction de la rue du Bélier, à l’autre extrémité du parking.