Mémoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui-même - Giacomo Casanova - ebook

Mémoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui-même ebook

Giacomo Casanova

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Opis

Casanova lui-même nous fait le récit de sa vie riche et dense, dans laquelle séductions et aventures sont intimement liées...

POUR UN PUBLIC AVERTI. Les Mémoires de Casanova sont écrits entre 1789 et 1798. Publiés à titre posthume en 1825 dans une version censurée, ils sont mis à l'index en 1834, avec les autres œuvres de l’auteur. Cette autobiographie, qui se lit comme un roman, retrace non seulement les amours passagères et libertines du célèbre auteur, mais également sa vie d’aventurier vénitien, parcourant les capitales de l’Europe et embrassant tour à tour les carrières d’abbé, de militaire, de poète, de magicien, d'espion, etc. Casanova a vécu en homme libre de pensée et d’action dans un siècle des Lumières dont il est un des représentants.

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EXTRAIT

Je commence par déclarer à mon lecteur que, dans tout ce que j’ai fait de bon ou de mauvais durant tout le cours de ma vie, je suis sûr d’avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre.
La doctrine des stoïciens et de toute autre secte sur la force du destin est une chimère de l’imagination qui tient à l’athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté.
Je crois à l’existence d’un Dieu immatériel, auteur et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par la prière dans mes détresses, et m’étant toujours trouvé exaucé.
Le désespoir tue ; la prière le fait disparaître, et, quand l’homme a prié, il éprouve de la confiance et il agit. Quant aux moyens dont le souverain des êtres se sert pour détourner les malheurs imminents de ceux qui implorent son secours, cette connaissance est au-dessus du pouvoir de l’entendement de l’homme qui, dans le même instant où il contemple l’incompréhensibilité de la providence divine, se voit réduit à l’adorer. Notre ignorance devient notre seule ressource, et les vrais heureux sont ceux qui la chérissent. Il faut donc prier Dieu et croire avoir obtenu la grâce que nous lui avons demandée, même quand l’apparence nous montre le contraire. Pour ce qui est de la posture du corps dans laquelle il faut être quand on s’adresse au Créateur, un vers de Pétrarque nous l’indique : « Con le ginocchia della mente inchine. » (« De l’âme et de l’esprit fléchissant les genoux. »)

À PROPOS DE L'AUTEUR

Giacomo Girolamo Casanova (1725-1798) est un aventurier et auteur de la République de Venise. Il est connu comme celui dont le nom est entré dans le vocabulaire de la séduction. À la fin de sa vie, il s’établit à Dux en Bohème, pour se consacrer pleinement à l’écriture, et rédige pendant près de dix ans ses mémoires, en français. Son autobiographie est une des sources les plus denses et authentiques des us et coutumes de la société européenne du XVIIIe siècle.

À PROPOS DE LA COLLECTION

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Autrefois poussés à la clandestinité et relégués dans « l'Enfer des bibliothèques », les auteurs de ces œuvres incontournables du genre sont aujourd'hui reconnus mondialement.
Du Marquis de Sade à Alphonse Momas et ses multiples pseudonymes, en passant par le lyrique Alfred de Musset ou la féministe Renée Dunan, les Grands classiques érotiques proposent un catalogue complet et varié qui contentera tant les novices que les connaisseurs.

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Chapitre premierFin de mon aventure avec la religieuse de Chambéry – Ma fuite d’Aix

Ayant déposé mon argent chez moi et prévenu mon fidèle Espagnol que je ne rentrerais pas, je me rendis chez mon idole, où j’arrivai transpercé par une bourrasque qui me surprit en chemin, et qui m’obligea à me déshabiller dès que je fus arrivé. La bonne paysanne eut soin de faire sécher mes vêtements.

Je trouvai ma belle nonne en habit de religieuse, étendue sur le lit à la romaine.

— Pourquoi, mon ange, ne m’as-tu pas attendu dans ton lit ?

— Mon cœur, parce que je ne me suis jamais mieux portée qu’à présent, et que j’ai voulu me procurer le bonheur de souper à table avec toi. Nous irons nous coucher ensuite, si cela te fait plaisir.

— Cela m’en fera beaucoup, si cela t’en fait aussi.

— Hélas ! je suis perdue, et je mourrai sans doute quand il faudra que je te quitte.

— Ne me quitte pas, mon cœur ; suis-moi à Rome, et laisse-moi faire. Tu deviendras ma femme, et nous vivrons heureux sans jamais nous quitter.

— Hélas ! ce sort serait trop heureux, mais je ne saurais jamais m’y déterminer : ne m’en parle plus

Certain de passer une nuit délicieuse dans la possession de tous ses charmes, nous restâmes une heure à table, assaisonnant nos mets de propos agréables. A la fin, la paysanne monta, lui remit un paquet et s’en alla en nous souhaitant une bonne nuit.

— Que contient ce paquet, ma chère amie ?

— C’est le présent que je te destine, mon portrait ; mais tu ne dois le voir que lorsque je serai couchée.

— C’est un caprice que je dois te passer, malgré le désir que j’ai de satisfaire ma curiosité.

— Oui, mais c’est un caprice que tu approuveras.

Je voulus la déshabiller moi-même, et elle me laissa faire avec la douceur d’un agneau. Quand elle fut couchée, elle ouvrit le paquet et me donna un portrait où elle était représentée nue, très ressemblante et dans la posture du portrait de ma première

M. M. J’applaudis à l’habileté du peintre qui l’avait si bien copiée, n’ayant changé que la couleur des yeux et des cheveux.

— Il n’a rien copié, me dit-elle, car il n’en aurait pas eu le temps. Il lui a seulement fait les yeux noirs, les cheveux comme les miens et une toison plus riche. De façon que tu peux dire posséder dans un même portrait l’image de ta première et de ta seconde M. M. , qui, à juste titre, doit te faire oublier la première. Elle a aussi disparu dans le portrait décent, car la voilà en religieuse avec des yeux noirs. Représentée ainsi, je puis montrer mon portrait à tout le monde.

— Tu ne saurais te figurer combien ce présent m’est précieux ! Dis-moi, mon cœur, comment tu as pu si bien faire exécuter ce projet.

— Je le communiquai hier matin à la paysanne, qui me dit qu’elle avait un fils de lait à Annecy qui peint en miniature, mais qu’elle ne se servirait de lui que pour envoyer les deux miniatures à Genève au plus habile peintre de portraits qui, pour quatre ou cinq louis, opérerait la métamorphose sans perte de temps, ce qui pourrait être fait en deux ou trois heures. Je lui ai confié ces deux bijoux, et les voilà parfaitement arrangés. Sans doute qu’elle vient de les recevoir, et demain tu pourras en savoir davantage d’elle-même sur cette jolie histoire.

— Cette bonne paysanne est une femme essentielle. Je l’indemniserai de ses frais. Mais dis-moi maintenant pourquoi tu n’as pas voulu me donner le portrait avant d’être couchée ?

— Devine.

— C’est pour que je puisse te mettre de suite dans la même posture où tu es représentée ?

— Précisément.

— Excellente idée que l’amour seul a pu t’inspirer. Mais, à ton tour, tu dois attendre que je me mette à l’unisson.

Quand nous fûmes l’un et l’autre dans l’état de simple nature, et tels qu’étaient Adam et Ève avant d’avoir mordu la fatale pomme, je la plaçai comme elle était représentée et, à mon aspect, devinant ce que j’allais faire, elle ouvrit ses bras pour me recevoir ; mais je lui dis d’attendre un moment, car j’avais aussi dans un petit paquet quelque chose qui lui ferait plaisir.

Je tire alors de mon portefeuille un petit habit d’une pellicule transparente d’environ huit pouces, sans issue et orné à son entrée d’une faveur rose passée dans une coulisse. Je lui présente cette bourse préventive, elle la contemple, l’admire, rit de tout cœur, et me demande si je m’étais servi de pareils vêtements avec sa sœur de Venise.

— Je veux te costumer moi-même, mon ami, et tu ne saurais croire combien cela me rend heureuse. Dis-moi pourquoi tu ne t’en es pas servi la nuit passée ? Il me parait impossible de n’avoir pas conçu. Eh ! que je serai malheureuse si cela est ! Que ferai-je dans quatre ou cinq mois, quand je ne pourrai plus douter de mon état ?

— Ma chère amie, le seul parti à prendre est de ne pas y penser, car si le mal est fait, il est sans remède ; mais, ce que je puis te dire, c’est que l’expérience et un raisonnement conforme aux lois connues de la nature peuvent nous faire espérer que nos doux ébats d’hier n’auront aucune conséquence fâcheuse. On dit et on a écrit qu’après les couches la femme ne peut pas concevoir avant d’avoir revu certaine apparition que tu n’as pas encore vue, je crois.

— Non, Dieu merci.

— Eh bien ! éloignons toute pensée de trouble et d’avenir funeste qui ne pourrait que nuire à notre félicité actuelle.

— Je me console entièrement : mais je ne comprends pas comment tu crains aujourd’hui ce que tu ne craignais pas hier ; car je ne suis pas différente aujourd’hui.

— L’événement, ma chère, a quelquefois donné un cruel démenti aux plus grands physiciens. La nature, plus savante qu’eux, a ses règles et ses exceptions ; gardons-nous de la défier et pardonnons-nous si nous l’avons défiée hier.

— J’aime à t’entendre parler en sage. Oui, soyons prudents, quoi qu’il m’en coûte. Allons ! te voilà coiffé comme une mère abbesse ; mais, malgré la finesse de l’enveloppe, le petit personnage me plaisait beaucoup plus tout nu. Il me semble que cette métamorphose te dégrade, toi ou moi.

— Tu as raison, mon ange, cela nous dégrade tous deux. Mais dissimulons-nous pour le moment certaines idées spéculatives qui ne peuvent que nous faire perdre du plaisir.

— Nous le rattraperons bientôt ; laisse-moi jouir à présent de ma raison, car je n’ai jamais jusqu’ici osé lui lâcher la bride sur cette matière. C’est l’amour qui a inventé ces petits fourreaux, mais il a dû écouter la voix de la précaution, et il me semble que cette alliance a dû l’ennuyer, car elle n’est fille que de la politique.

— Tu me surprends par la justesse de tes aperçus ; mais, ma chère, nous philosopherons après.

— Attends encore un moment, car je n’ai jamais vu un homme et je ne m’en suis jamais senti autant d’envie qu’à présent. Il y a dix mois que j’aurais appelé cela une invention du diable, mais actuellement je trouve que l’inventeur a dû être un homme bienveillant, car si mon vilain bossu se fût affublé d’une bourse comme celle-ci, il ne m’aurait pas exposée à perdre l’honneur et la vie. Mais dis-moi, je t’en prie, comment laisse-t-on exister en paix les tailleurs qui les font, car enfin ils doivent être connus et cent fois excommuniés ou soumis à de grosses amendes, peut-être même à des peines corporelles, s’ils sont juifs, comme je le crois. Tiens, celui qui t’a fait celui-ci t’a mal pris la mesure. Regarde, ici il est trop large, ici trop étroit ; c’est presqu’un cintre tout arqué. Quel sot ignorant de son métier ! Mais qu’est-ce que je vois !

— Tu me fais rire. C’est ta faute. Tu es là à toucher, à caresser : voilà ce qui devait arriver. Je l’avais bien prévu.

— Et tu n’as pas pu attendre encore un moment ? Mais tu continues. J’en suis fâchée, mon cher ami ; mais tu as raison. Oh mon Dieu ! quel dommage !

— Le dommage n’est pas grand, console-toi.

— Comment me consoler ? Malheureuse ! vois, il est mort. Tu ris ?

— Oui, de ta charmante naïveté. Tu verras dans un moment que tes charmes lui rendront une nouvelle existence qu’il ne perdra plus aussi facilement.

— C’est merveilleux ! c’est incroyable !

J’ôte le fourreau et je lui en présente un autre qui lui plaît davantage, parce qu’elle le trouve plus fait à ma taille, et elle éclate de rire quand elle voit qu’elle peut l’adapter. Elle ne connaissait pas ces miracles de la nature. Son esprit, étroitement serré, était dans l’impossibilité de découvrir la vérité avant de m’avoir connu ; mais, à peine émancipé, il avait étendu ses bornes avec toute la rapidité que donnent la nature et une avide curiosité.

« Mais si le bonnet vient à se déchirer par le frottement, la précaution ne devient-elle pas inutile ? » me dit-elle. Je lui expliquai la difficulté d’un pareil accident, ainsi que la matière dont les Anglais se servent pour les confectionner.

Après tous ces discours dont mon ardeur commençait à se lasser, nous nous livrâmes à l’amour, puis au sommeil, et ainsi successivement jusqu’au point du jour. En sortant, la paysanne me dit que le peintre avait demandé quatre louis et qu’elle en avait donné deux de récompense à son fils de lait. Je lui en remis douze, et je rentrai chez moi, où je dormis jusqu’à midi, sans égard au déjeuner du marquis de Prié ; mais je crus de mon devoir de l’en faire prévenir. Sa maîtresse me bouda pendant tout le dîner, mais elle s’adoucit quand je me laissai persuader d’aller faire une banque. Cependant, voyant qu’elle jouait gros jeu, je la fis corriger deux ou trois fois, ce qui la fit bouder de manière qu’elle alla cacher sa mauvaise humeur dans un coin de la salle. Cependant son ami gagnait, et j’étais en perte lorsque le silencieux duc de Rosburi arriva de Genève, avec Smith, son gouverneur, et deux de ses compatriotes. Il s’approche de moi en me disant : How do you do ? et sans ajouter une syllabe de plus, il se mit à jouer en invitant ses amis à l’imiter.

Après la taille, voyant ma banque à l’agonie, j’envoyai Le Duc dans ma chambre pour m’apporter ma cassette, d’où je tirai cinq rouleaux de cent louis. Le marquis de Prié me dit froidement qu’il était de moitié, et du même temps je le priai de me dispenser d’accepter l’offre. Il continua à ponter sans paraître offensé de mon refus, et, quand je mis bas les cartes pour quitter, il se trouva avoir gagné deux cents louis ; mais tous les autres avaient perdu, et principalement l’un des Anglais, de sorte que je me retirai avec plus de mille louis de bénéfice. Le marquis m’ayant demandé du chocolat dans ma chambre pour le lendemain, je lui répondis que j’aurais l’honneur de l’attendre. Ayant ensuite fait reporter ma cassette chez moi, je me rendis à la chaumière, très content de ma journée et bien disposé à couronner l’œuvre par une nuit d’amour.

Je trouvai que ma belle amie avait une teinte de tristesse répandue sur ses traits. Je lui en demandai la raison ; elle me dit qu’un neveu de l’hôtesse qui était arrivé le matin de Chambéry lui avait dit avoir appris d’une sœur converse qu’il connaissait au même couvent, que deux converses devaient partir le surlendemain à la pointe du jour pour venir la prendre, et que cette triste nouvelle lui avait fait répandre bien des larmes.

— Mais l’abbesse ne devait les envoyer que dans une dizaine de jours.

— Elle s’est ravisée sans doute.

— Nous sommes malheureux même dans le bonheur.Détermine-toi, sois ma femme, suis-moi à Rome, où je te ferai relever de tes vœux, et tu peux compter que j’aurai soin de ton bonheur.

— Non, mon ami, j’ai assez vécu ; laisse-moi retourner dans le tombeau.

Après souper, je dis à la paysanne que, si elle pouvait se fier sur la discrétion de son neveu, elle devait le faire partir de suite pour Chambéry, avec ordre de revenir à l’instant même où il saurait que les converses en seraient parties, et de tâcher d’être de retour deux heures avant leur arrivée. La bonne femme me dit que je pouvais compter sur la discrétion du jeune homme et sur l’exécution de mes ordres. Ayant ainsi tranquillisé ma charmante nonne, je me couchai auprès d’elle, amoureux, mais triste, et, sous prétexte de lui laisser prendre du repos, je la quittai à minuit, ayant besoin de me trouver chez moi le matin, puisque je m’étais engagé à donner à déjeuner au marquis, qui vint avec sa maîtresse, deux autres dames et leurs maris ou amants.

Je ne me bornai pas à leur faire servir du chocolat, car mon déjeuner se composait de tout ce qu’offrait de mieux la contrée. Quand je fus débarrassé de cette importune société, je dis à Le Duc de fermer ma chambre et de dire à tout le monde que j’étais au lit indisposé et que je ne voulais recevoir personne. Je le prévins aussi que je serais deux jours absent et qu’il ne devait pas quitter un moment la chambre jusqu’à mon retour. Tout étant arrangé, je sortis sans être vu et je me rendis chez ma belle amante, décidé à ne la quitter qu’une demi-heure avant l’arrivée des deux converses.

Quand elle me vit et qu’elle sut que je ne la quitterais plus jusqu’à son départ, elle tressaillit de joie, et nous enfantâmes le projet de nous passer de dîner pour ne nous occuper que du plaisir et d’attendre un souper délicat.

« Nous nous coucherons après souper, me dit-elle, et nous ne nous lèverons que quand le jeune messager nous aura apporté la fatale nouvelle du départ des converses. » Je trouvai l’idée sublime, et, ayant appelé la paysanne pour la prévenir de nos arrangements, elle nous loua et nous promit que nous pouvions être heureux en toute assurance, car elle veillerait sur notre repos.

Nous ne trouvâmes pas les heures longues, car la matière ne manque pas à deux amants passionnés, puisqu’ils sont le sujet de leurs discours. D’ailleurs, outre les intermèdes des caresses, il y avait dans notre situation quelque chose de si mystérieux et de si solennel, que nos âmes et nos sens étaient constamment en action.

Après un souper digne de la table d’un Lucullus, nous passâmes douze heures à nous donner des preuves réciproques d’amour et d’abandon, nous endormant après nos luttes amoureuses et ne nous réveillant que pour nous donner de nouveaux assauts d’amour. Le lendemain nous nous levâmes pour nous rafraîchir, et après un bon dîner humecté d’un bourgogne délicieux, nous nous recouchâmes ; mais à quatre heures la paysanne vint nous dire que les converses arriveraient vers les six heures. Nous n’avions plus à nous occuper de l’avenir, le sort était fixé, et nous nous livrâmes d’un commun accord aux caresses d’adieu ; je scellai la dernière de mon sang. Ma première M. M. l’avait vu, ma seconde devait le voir aussi. Elle en fut alarmée, mais je la calmai. Je me levai ensuite, et prenant un rouleau de cinquante louis, je la suppliai de me les garder, lui promettant d’aller les reprendre avant deux ans à la grille de sa fatale prison. Elle me comprit et accepta. Elle employa le dernier quart d’heure à verser des larmes, et je ne retins les miennes que pour ne pas ajouter à ses douleurs. Je coupai une touffe de sa toison et une mèche de ses beaux cheveux, lui promettant de les porter toute ma vie sur mon cœur.

Je sortis après avoir annoncé à la paysanne qu’elle me reverrait le lendemain, et je me couchai dès que je fus rentré chez moi. Le lendemain au point du jour j’étais sur le chemin de Chambéry. A un quart de lieue d’Aix, j’aperçus mon ange qui marchait à pas lents. Dès que les deux béguines furent à ma portée, elles me demandèrent l’aumône au nom de Dieu ; je leur donnai un louis, mais ma sainte ne me regarda pas.

Le cœur navré, je me rendis chez la bonne paysanne, qui me dit que M. M. était partie au point du jour en lui recommandant de me dire qu’elle m’attendrait à la grille. J’embrassai cette bonne femme et je donnai à son neveu tout l’argent blanc que j’avais sur moi ; puis je me retirai, et, ayant fait charger mes effets sur ma voiture, je serais parti à l’instant même si j’avais eu des chevaux. Mais, ne pouvant en avoir qu’à deux heures, j’allai faire une visite au marquis pour prendre congé. Il était sorti, mais sa maîtresse était seule. Lui ayant annoncé l’heure de mon départ :

— Vous ne partirez pas, me dit-elle, car j’espère que vous ne me refuserez pas un couple de jours.

— Je suis sensible à cet honneur, mais une affaire de la plus grande importance me force à partir sans délai.

— C’est impossible, ajouta la belle.

Et en disant cela elle s’approche d’une glace pour mieux se lacer, ce qui lui donnait occasion de me laisser voir une gorge superbe. Je devinai ses projets, mais je pris la résolution de les déjouer. La voilà un pied sur le canapé, rattachant sa jarretière et me montrant une jambe parfaitement bien faite ; puis, sautant sur l’autre pied, elle me laisse entrevoir des beautés plus tentatrices que la pomme d’Ève. J’allais succomber quand le marquis entra. Il me proposa un quinze à petit jeu, madame voulut être de moitié avec moi ; comment l’esquiver ? Elle s’assied près de moi, et je perdais quarante louis quand on vint annoncer que le dîner était servi.

— Je vous en dois vingt me dit madame. Nous descendons. Au dessert, Le Duc étant venu m’annoncer que ma voiture était à la porte, je me lève ; mais madame, sous prétexte de me payer mes vingt louis, m’oblige à l’accompagner dans sa chambre.

Quand nous y fûmes, elle me dit d’un air sérieux et suppliant que si je partais, elle serait déshonorée, car toute la compagnie savait qu’elle s’était engagée à me faire rester. « Suis-je donc faite pour être méprisée, me dit-elle en me faisant asseoir sur le canapé. » Puis, recommençant le manège du matin, elle me met à portée de tout voir. Irrité par l’aspect de ses charmes, je loue, je touche, je baise ; elle se laisse tomber sur moi, colle sa bouche sur la mienne et se montre radieuse quand sa main égarée reconnaît le signe palpable du pouvoir de ses attraits.

« Je te promets d’être à toi demain ; reste. »

Ne sachant plus comment refuser, je la somme de tenir sa parole et que j’allais faire dételer. Dans cet instant le marquis entre en disant qu’il allait me donner ma revanche ; je descends comme si j’allais remonter, sans répondre ; je sors de l’auberge, je monte en voiture et je pars, promettant un bon pourboire au postillon pour mettre ses chevaux au galop.

Chapitre IILes filles du concierge – Les horoscopes – Mlle Roman

L’idée de la triste figure qu’avaient dû faire la maîtresse du marquis de Prié, le marquis lui-même, et peut-être la compagnie tout entière, qui, sans aucun doute, avaient jeté un dévolu sur ma cassette, m’amusa jusqu’à Chambéry où je ne m’arrêtai que pour changer de chevaux. Arrivé à Grenoble, où j’avais l’intention de m’arrêter une huitaine de jours, m’étant trouvé mal logé, je ne fis point décharger ma voiture et je me rendis à la poste, où je trouvai plusieurs lettres, entre autres une de Mme d’Urfé qui en contenait une autre pour un officier nommé Valenglard, qu’elle m’annonçait comme un savant, en me disant qu’il me présenterait à toutes les bonnes maisons de la ville.

J’allai trouver cet officier qui me reçut bien et qui, après avoir lu la lettre, me dit qu’il était à mon service pour tout ce qui pourrait m’être agréable.

C’était un homme aimable, d’un certain âge, qui, quinze ans auparavant, avait été l’ami de Mme d’Urfé, et beaucoup plus encore, de la princesse de Toudeville, sa fille. Je lui dis que j’étais mal à l’auberge et que le premier service que j’osais attendre de lui était un gîte convenable, s’il en connaissait. Il se frotta le front, puis il me dit :

— Je crois que je pourrai vous loger dans une maison magnifique, mais elle est hors de la ville. Le concierge est un excellent cuisinier, et, pour avoir l’avantage de faire votre cuisine, je suis sûr qu’il vous logera par-dessus le marché.

— C’est ce que je ne voudrais pas, lui dis-je.

— Soyez tranquille, me répliqua le baron, il se dédommagera sur ses entrées ; et puis c’est une maison à vendre qui ne lui coûte rien. Allons-y.

Je pris un appartement de trois pièces et je commandai à souper pour deux, en prévenant que j’étais friand et gourmet, et nullement avare. Je priai en même temps M. de Valenglard de vouloir bien souper avec moi. Le concierge me dit que si je n’étais pas content de lui je le lui dirais et qu’alors je n’aurais qu’à ne pas le payer. J’envoyai chercher ma voiture, et me voilà établi. Je trouvai au rez-de-chaussée trois jeunes filles charmantes et la femme du concierge, qui toutes me firent de grandes révérences. M. de Valenglard me mena au concert dans l’intention de me présenter à tout le monde ; mais je le priai de ne me présenter à personne, me réservant de lui dire, quand j’aurais vu les dames, quelles seraient celles qui m’inspireraient le désir de les connaître.

La société était nombreuse, et surtout en femmes ; mais la seule qui fixa mes regards fut une belle brune, à l’air modeste, très bien faite et mise très simplement. Cette charmante tête, après avoir modestement glissé ses yeux sur moi une seule fois, s’obstina à ne plus me regarder. Ma vanité me fit d’abord penser que ce n’était là qu’une ruse de coquetterie pour mieux exciter mon désir de la connaître et me laisser le temps de mieux examiner les belles proportions de son profil et des formes que son modeste vêtement ne dissimulait pas. Les succès donnent toujours de l’assurance, et la présomption est toujours d’accord avec nos désirs. Ce fut sur cette demoiselle que je jetai à l’instant mon dévolu, comme si toutes les femmes de l’Europe n’eussent formé qu’un sérail destiné à mes plaisirs. Je dis au baron que je désirais faire sa connaissance.

« Elle est sage, me dit-il, elle ne reçoit personne et pourtant elle est pauvre. »

— Voilà trois raisons qui augmentent mon envie.

— Pourtant il n’y a positivement rien à faire.

— C’est ce que je désire.

— Voilà sa tante ; en sortant du concert, je vous présenterai.

Après m’avoir fait cet honneur, il vint souper avec moi. Le concierge-cuisinier me parut le pendant de Lebel. Il me fit servir à table par ses deux filles, qui étaient jolies comme des cœurs, et je vis Valenglard enchanté de m’avoir colloqué à ma satisfaction ; mais il gronda quand il vit en cinq fois quinze entrées.

— Cet homme, me dit-il, se moque de vous et de moi.

— Cet homme, au contraire, a deviné mon goût.N’avez-vous pas trouvé tous les mets excellents ?

— Je ne saurais le nier, mais…

— Ne craignez rien, j’aime la dépense.

— Pardon. Je désire que vous soyez content.

Nous eûmes des vins exquis et au dessert du ratafia supérieur au visnat des Turcs que, dix-sept ans auparavant, j’avais bu chez Jusouf-Ali. Quand mon hôte monta à la fin du souper, je lui dis en présence de ses filles qu’il méritait d’être le premier cuisinier de Louis XV.

— Continuez comme vous avez commencé et faites mieux si vous pouvez : mais envoyez-moi chaque matin la carte de la veille.

— C’est juste, car alors chacun sait où en sont ses affaires.

— Je voudrais aussi que vous me donnassiez toujours des glaces, et vous ferez mettre sur ma table deux flambeaux de plus. Mais je vois là des chandelles, si je ne me trompe. Je suis Vénitien, monsieur, et accoutumé à la bougie.

— C’est la faute à votre domestique, monsieur.

— Comment ?

— Après s’être fait servir un bon souper, il est allé se coucher, se disant malade. Je n’ai rien pu savoir de lui sur vos habitudes.

— Bon ! vous le saurez de moi.

— Il a prié ma femme de vous faire pour demain matin du chocolat qu’il lui a donné. Je le ferai moi-même.

Quand il fut sorti, M. de Valenglard me dit d’un air à la fois étonné et content qu’apparemment Mme d’Urfé s’était moqué de lui en lui recommandant mon économie.

— C’est par bonté de cœur ; il faut lui en savoir gré. C’est une excellente femme.

Nous restâmes à table jusqu’à onze heures, causant de mille choses agréables et animant nos discours par la divine liqueur de Grenoble dont nous vidâmes une bouteille. Cette excellente liqueur est composée de jus de cerises, d’eau-de-vie, de sucre et de cannelle, et il est impossible que le nectar des dieux de l’Olympe ait pu la surpasser en délicatesse.

Je fis reconduire M. le baron chez lui dans ma voiture après l’avoir remercié, le priant de vouloir bien être mon commensal soir et matin pendant mon séjour à Grenoble, ce qu’il me promit, excepté les jours où il serait de garde. En soupant, je lui donnai ma lettre de change sur Zappata, que j’endossai du nom de Seingalt sous lequel Mme d’Urfé m’avait annoncé. Il me la fit escompter le lendemain. Un banquier m’apporta quatre cents louis, j’en avais treize cents dans ma cassette. J’avais toujours peur d’épargner, et j’éprouvais le plus grand plaisir en songeant que M. de Valenglard écrirait tout ce qu’il avait vu à Mme d’Urfé, qui avait la rage de toujours me prêcher l’économie.

J’avais été conduire mon convive jusqu’à la voiture, et je fus agréablement surpris, en rentrant dans ma chambre, d’y trouver les deux charmantes filles du concierge.

Le Duc n’avait pas attendu que je lui disse de trouver un prétexte pour se dispenser de me servir. Il connaissait mes goûts ; il savait que, lorsque dans mes logements il y avait de jolies filles, je ne le voyais pas volontiers en ma présence.

L’air de candeur avec lequel ces deux jeunes personnes se montraient empressées à me servir, sans témoigner la moindre méfiance et sans laisser soupçonner la moindre envie de me paraître jolies, m’inspira l’idée de les convaincre que je méritais leur confiance. Elles me déchaussèrent, me coiffèrent et me passèrent ma chemise de nuit en tout honneur. Quand je fus couché, je leur souhaitai la bonne nuit, leur disant de m’enfermer et de m’apporter mon chocolat à huit heures.

Je ne pouvais m’empêcher, en réfléchissant sur mon état actuel, de m’avouer parfaitement heureux. Je jouissais d’une santé parfaite, j’étais à la fleur de l’âge, sans devoirs, sans aucune dépendance, riche d’expérience, muni de beaucoup d’or, heureux au jeu, bien accueilli des femmes qui m’intéressaient ; je n’avais pas tort de me dire : Saute, marquis ! Le souvenir des peines, des embarras que j’avais éprouvés par moments dans ma vie avaient été suivis par tant de jours de jouissances et de bonheur, que tout me portait à me féliciter de ma destinée. Je m’endormis dans ces agréables pensées, et je ne rêvai toute la nuit que de mon bonheur et de la belle brune qui m’avait intrigué au concert.

Je m’éveillai en pensant à elle et, certain de faire sa connaissance, j’étais curieux de voir quels seraient mes succès auprès d’elle. Elle était sage et pauvre, et moi sage à ma manière, elle ne devait donc pas mépriser mon amitié.

A huit heures l’une des filles du concierge vint m’apporter mon chocolat et me dire que Le Duc avait eu la fièvre.

— Il faudra avoir soin de ce pauvre garçon.

— Ma cousine est allée lui porter un bouillon.

— Comment vous appelez-vous, mademoiselle ?

— Je m’appelle Rose, monsieur, et ma sœur, Manon.

Manon entra dans cet instant avec ma chemise dont elle avait repassé les dentelles. Je la remerciai et elle me dit en rougissant qu’elle coiffait très bien son père.

— J’en suis bien aise, mademoiselle, et je serais bien aise que vous voulussiez avoir cette complaisance pour moi, jusqu’au rétablissement de mon domestique.

— Bien volontiers, monsieur.

— Et moi, dit Rose en riant, je vous raserai.

— J’en suis curieux. Allez chercher de l’eau.

Je me lève à la hâte pendant que Manon préparait tout pour me coiffer. Rose revient et me rase à merveille. Dès que je fus lavé :

— Mademoiselle, lui dis-je, il faut que vous ayez l’étrenne de ma barbe, et je lui présente ma joue.

Elle fit semblant de ne pas comprendre.

— Vous me mortifieriez, lui dis-je d’un air doux et sérieux, si vous refusiez de m’embrasser.

Elle s’excuse avec un petit sourire gracieux, en disant que ce n’était pas la mode à Grenoble.

— Eh bien ! si vous ne m’embrassez pas, vous ne me raserez plus.

Le père entra comme j’achevais ces mots ; il m’apportait ma carte.

— Votre fille, lui dis-je, m’a rasé à merveille, et elle ne veut pas prendre l’étrenne de ma barbe parce que ce n’est pas la mode, à Grenoble.

— Eh ! petite sotte, dit-il, c’est la mode à Paris. Tu m’embrasses bien quand tu m’as rasé ; pourquoi serais-tu moins polie avec monsieur ?

Elle m’embrassa avec un petit air de soumission qui fit rire Manon.

— C’est bon, dit le père, ton tour viendra quand monsieur sera coiffé.

C’était un fin matois qui devinait le vrai moyen de m’empêcher de marchander son mémoire, mais il n’en aurait pas eu besoin, car je le trouvai raisonnable, et, comme je ne rabattis rien, il partit tout joyeux.

Manon me coiffa aussi bien que ma chère Dubois, dont je me souviens encore avec plaisir, et m’embrassa quand elle eut fini, sans faire autant de façons que Rose. J’augurai bien de toutes deux. Elles descendirent quand on m’annonça le banquier.

C’était un jeune homme qui, après m’avoir compté quatre cents louis, me dit que je devais me trouver très heureux dans cette maison.

— Certainement, lui dis-je, car les deux sœurs sont charmantes.

— Leur cousine l’est bien davantage. Elles sont sages. Et je les crois à leur aise.

— Le père a deux mille francs de rente. Elles pourront choisir un époux dans le commerce.

Curieux de voir cette cousine qu’on disait plus belle que les deux sœurs, dès que le banquier fut parti je descendis pour chercher à me satisfaire. Ayant rencontré le concierge, je lui demandai où était la chambre de Le Duc, et j’allai voir mon gaillard. Je le trouvai assis dans un beau lit, en robe de chambre, et avec une figure rubiconde qui n’annonçait pas une maladie dangereuse.

— Qu’as-tu donc ?

— Rien, monsieur. Je me donne du bon temps. Hier l’envie me vint tout à coup d’être malade.

— Et qui t’a donné cette envie ?

— La vue de ces trois jolies Grâces qui valent mieux que votre belle gouvernante, qui ne voulut pas que je l’embrassasse. On me fait cependant un peu trop attendre un bouillon ; il faudra que je me fâche.

— Monsieur Le Duc, vous êtes un faquin.

— Monsieur, voulez-vous que je guérisse ?

— Je veux que cette comédie cesse, parce qu’elle m’ennuie.

Dans cet instant la porte s’ouvre et la cousine entre avec le bouillon. Je la trouve ravissante, et je remarquai qu’en servant Le Duc elle avait un petit ton de maîtresse qui lui allait fort bien.

— Je dînerai dans mon lit, dit l’Espagnol.

— Vous serez servi, dit la jolie fille. Et elle s’en alla.

— Cette fille fait la princesse, dit Le Duc, mais elle ne m’impose pas. N’est-ce pas, monsieur, que vous la trouvez jolie ?

— Je te trouve insolent. Tu fais le singe, et cela me déplaît. Lève-toi. Tu me serviras à table ; ensuite tu mangeras seul, et cela te vaudra les égards qu’un honnête homme mérite dans tous les états lorsqu’il ne se méconnaît pas. Tu ne logeras plus dans cette chambre ; le concierge t’en donnera une autre.

En sortant, ayant rencontré la belle cousine, je lui dis que j’étais jaloux de l’honneur qu’elle faisait à mon valet, et qu’ainsi je la priais de ne plus se donner la peine de le servir.

— Oh ! mon Dieu, j’en suis bien aise.

Le concierge étant survenu, je lui donnai mes ordres et je rentrai pour écrire.

Avant dîner, le baron vint et me dit qu’il sortait de chez la dame à laquelle il m’avait présenté. C’était la femme d’un avocat nommé Morin, et tante de la demoiselle qui m’avait intéressé.

— Je lui ai parlé de vous, me dit-il, et de l’impression que vous a faite sa nièce. Elle m’a promis de l’envoyer chercher et de la faire rester avec elle toute la journée.

Après avoir fait un dîner pareil au souper de la veille, mais varié de manière à relever l’appétit d’un mort, nous allâmes chez Mme Morin, qui me reçut avec toute l’aisance d’une Parisienne. Elle me présenta sept enfants dont elle était la mère. Sa fille aînée, ni jolie ni laide, avait douze ans et paraissait en avoir quatorze ; je le lui dis. Pour me convaincre qu’elle ne m’en imposait pas, la mère alla chercher un registre sur lequel elle me fit voir l’année, le mois, le jour et jusqu’à la minute de sa naissance. Émerveillé de cette minutieuse exactitude, il me vint à l’idée de lui demander si on lui avait tiré l’horoscope.

— Non, me dit-elle, car je n’ai encore trouvé personne pour me faire ce plaisir.

— On est toujours à temps, lui répliquai-je, et sans doute Dieu a voulu que ce bonheur me fût réservé.

M. Morin étant entré dans cet instant, sa femme me le présenta, et après les compliments d’usage elle revint à l’horoscope. L’avocat me dit avec beaucoup de sens que l’astrologie judiciaire est une science, sinon entièrement fausse, au moins extrêmement suspecte, qu’il avait eu la faiblesse de s’en occuper pendant quelque temps, mais qu’ayant enfin connu le néant de l’homme pour lire dans l’avenir, il l’avait abandonnée, se contentant des vérités non douteuses que lui enseignait l’astronomie. Je vis que j’avais affaire à un homme raisonnable et instruit, et j’en fus bien aise : mais Valenglard, qui croyait à l’astrologie, l’attaqua. Pendant leur discussion, je copiai sur mes tablettes à la dérobée le moment de la naissance de Mlle Morin. Mais M. Morin, devinant ce que je faisais, sourit en baissant la tête. Je devinai sa pensée ; mais, loin de me déconcerter, je poursuivis, déterminé que j’étais depuis cinq minutes à devenir astrologue.

Enfin la belle nièce arriva. Sa tante me la présenta sous le nom de Mlle Roman-Coupier, fille de sa sœur ; puis, se tournant vers elle, elle l’informa de l’ardent désir que j’avais de la connaître depuis que je l’avais vue au concert.

Cette jeune et belle personne avait alors dix-sept ans. Sa peau de satin était d’une blancheur éblouissante que relevait encore une magnifique chevelure noire. Les traits de son visage étaient d’une régularité parfaite, son teint était légèrement coloré ; ses yeux noirs bien fendus avaient à la fois le plus vif éclat et la plus grande douceur ; elle avait les sourcils bien arqués, la bouche petite, les dents régulières et bien placées, avec un émail de perle, et les lèvres d’un rose tendre sur lesquelles reposait le sourire de la grâce et de la pudeur.

Après un entretien de quelques instants, M. Morin ayant été obligé de sortir pour affaires, on me proposa un quadrille, et on trouva mon malheur extrême, parce que j’avais perdu un louis. Je trouvai dans Mlle Roman un esprit sage, judicieux, sans fard, agréable sans brillant et, ce qui valait mieux encore, sans aucune prétention. Elle avait de la gaieté, beaucoup d’égalité d’humeur et une finesse naturelle à faire semblant de ne pas comprendre un compliment trop flatteur, ou un bon mot qu’elle n’aurait pu relever sans se montrer plus instruite qu’elle ne devait le paraître. Vêtue très proprement, elle n’avait sur elle rien de superflu, rien de ce qui indique l’aisance, ni boucles d’oreilles, ni bagues, ni montre. On peut dire à la rigueur qu’elle n’était parée que de sa seule beauté, n’ayant d’autre ornement qu’un collier de ruban noir auquel pendait une petite croix d’or. Sa gorge était bien formée et n’excédait en rien les belles proportions. La mode et l’éducation l’avaient habituée à la laisser voir à moitié avec la même innocence qu’elle laissait voir à tout le monde sa main blanche et potelée, ou ses joues où l’incarnat de la rose se mariait à la blancheur des lis.

Examinant son maintien pour tâcher de deviner si je pouvais concevoir quelque espérance, j’y perdis mon latin, et ne pus rien conclure. Elle ne fit aucun mouvement, ne me donna aucune réponse qui pussent éveiller en moi le moindre espoir de succès, mais elle ne me donna pas non plus des motifs contraires. Sa conduite était si naturelle et si réservée qu’elle mettait en défaut ma perspicacité. Cependant une liberté que je pris pendant le souper me donna une lueur d’espérance. Sa serviette étant tombée, je me hâtai de la lui ramasser, et en la replaçant sur ses genoux, je lui pressai amoureusement la cuisse, sans apercevoir sur ses traits aucun signe désapprobateur. Content de cet augure, je priai toute la société à dîner et à souper pour le lendemain, avertissant Mme Morin que je ne sortirais pas, et que par conséquent elle me ferait plaisir de se servir de ma voiture qui serait à ses ordres.

Après avoir reconduit Valenglard chez lui, je me retirai, faisant des châteaux en Espagne sur la conquête que je méditais de Mlle Roman.

Je prévins le cuisinier-concierge que nous serions six à dîner et à souper le lendemain ; puis je me couchai. En me déshabillant, Le Duc me dit :

« Monsieur, vous me punissez ; mais ce qui me fâche, c’est que vous vous punissez vous-même, en vous privant du service de ces jolies demoiselles. »

— Tu es un drôle.

— Je le sais, mais je vous sers de cœur et j’aime autant votre plaisir que le mien.

— Tu deviens bon avocat dans ta propre cause ; je t’ai gâté.

— Faudra-t-il que je vous coiffe demain ?

— Non, tu peux tous les jours t’aller promener en ville jusqu’à l’heure des repas.

— J’irai gagner la mignonne.

— Je t’enverrai à l’hôpital.

— Belle perspective, por Dios !

Hardi, insolent, malin, libertin, mauvais sujet, mais obéissant, dévoué, discret et fidèle, ses bonnes qualités me forçaient à passer sur ses défauts.

Le lendemain, Rose, en m’apportant mon chocolat, me dit, en riant, que mon valet avait envoyé chercher une voiture, et qu’après s’être habillé en grand seigneur, l’épée au côté, il était allé, comme il l’avait dit, faire des visites.

— Nous avons bien ri.

— Et vous avez eu raison, aimable Rose.

Comme j’achevais ces mots, Manon entra sous je ne sais quel prétexte. Je vis que ces deux belles s’entendaient pour ne jamais se trouver seules en tête-à-tête avec moi ; cela me déplut, mais je ne fis semblant de rien. Je me levai, et j’avais à peine passé ma robe de chambre que la cousine entra, portant un paquet sous le bras.

— Je suis charmé de vous voir, mademoiselle, et surtout de vous voir cette jolie mine riante, car hier vous étiez trop sérieuse pour moi.

— C’est que M. Le Duc est apparemment plus grand seigneur que vous ; je n’aurais pas osé rire en sa présence, mais je m’en suis dédommagée en le voyant ce matin monter en voiture tout doré.

— Vous a-t-il vue rire ?

— Oui, à moins qu’il ne soit aveugle.

— Il en sera piqué.

— J’en serai bien aise.

— Vous êtes charmante. Qu’avez-vous dans ce paquet ?

— Des plats de notre métier. Voyez. Ce sont des gants brodés.

— Ils sont beaux et parfaitement brodés. Combien coûte donc toute cette pacotille ?

— Marchandez-vous ?

— Toujours et beaucoup.

— C’est bon à savoir.

Après s’être un peu concertées à voix basse, la cousine prit la plume, compta les douzaines, et après avoir additionné :

— Monsieur, me dit-elle, tout cela coûte deux cent dix livres.

— Voilà neuf louis, rendez-moi six francs.

— Mais vous m’aviez dit que vous marchandiez.

— Vous avez eu tort de le croire.

Elle rougit et me rendit les six francs. Rose et Manon m’ayant rasé et coiffé, elles reçurent le baiser d’étrenne de la meilleure grâce, et quand je l’offris à la cousine, elle me le donna sur la bouche avec une pression qui me fit deviner qu’à la première occasion elle serait à moi.

— Monsieur, me dit Rose, aurons-nous le plaisir de vous servir à table ?

— Je vous en prie.

— Mais nous voudrions bien savoir à qui vous donnez à dîner, car si c’est à des officiers de la garnison, ils sont si libertins que nous n’oserions pas venir.

— Mes convives sont Mme Morin, son mari et sa nièce.

— Oh ! tant mieux.

La cousine me dit :

— Mlle Roman est la plus sage et la plus belle personne de Grenoble, mais elle trouvera difficilement à s’établir, parce qu’elle n’a rien.

— Elle pourra trouver un homme riche qui évaluera à un million sa sagesse et sa beauté.

— Ces hommes ne sont pas communs.

— C’est vrai, mais il y en a.

Manon étant sortie avec la cousine, je me trouvai seul avec Rose qui était restée pour m’habiller. Je l’attaquai ; mais, trouvant sa défense trop résolue, je lui demandai pardon, en lui promettant que cela n’arriverait plus. Quand ma toilette fut achevée, je lui fis présent d’un louis, et je la renvoyai en la remerciant.

Me trouvant seul, je m’enfermai et je me mis à composer l’horoscope que j’avais promis à Mme Morin. Je remplis facilement huit pages de la savante charlatanerie, et je m’attachai particulièrement à dire ce qui était arrivé à la jeune fille jusqu’à son âge actuel. J’avais adroitement soutiré quelques notions pendant la conversation de la veille, et ayant arrangé le reste selon la probabilité, en revêtant mes assertions d’un sens pythique, il se trouva que j’avais deviné, et dès lors on ne douta plus de mes prédictions. D’ailleurs, je ne risquais rien, car elles étaient toutes étayées d’un si, et les si firent toujours toute la science des astrologues fous ou fripons.

Je relus avec soin mon horoscope et je le trouvai éblouissant ; j’étais en veine, et l’habitude que j’avais de la cabale me donnait de la facilité.

Un instant après midi, tous mes convives arrivèrent, et à une heure nous nous mîmes à table. Jamais je n’ai vu de dîner plus somptueux, plus délicat. Je compris que le concierge était un homme dont il fallait plutôt retenir l’élan que l’aiguillonner. Mme Morin fut très gracieuse envers les trois filles qu’elle connaissait bien, et Le Duc se tint constamment derrière sa chaise, attentif à la servir, et vêtu aussi richement qu’un chambellan du roi. A la fin du dîner, Mlle Roman m’ayant fait compliment sur les trois beautés que j’avais à mon service dans cette jolie demeure, cela me donna occasion de parler de leur talent, et, comme pour le justifier, je me levai et j’allai chercher les gants que je leur avais achetés. Mlle Roman en loua la qualité et le travail. Habile à saisir l’occasion par les cheveux, je demandai à sa tante la permission de leur en offrir une douzaine à chacune. Après avoir obtenu cette faveur, je présentai mon horoscope à Mme Morin. Son mari le lut, et quoiqu’il n’y crût pas, il fut forcé de l’admirer, car il était tout basé sur l’influence des planètes qui faisaient l’état du ciel à l’instant de la naissance de sa fille. Nous passâmes une couple d’heures à parler astrologie, et puis un autre à jouer un quadrille ; ensuite nous descendîmes pour nous promener dans le jardin, où chacun eut la politesse de me laisser causer en toute liberté avec la belle Roman.

Notre conversation, ou à peu près mon monologue, ne roula que sur l’impression profonde qu’elle m’avait faite, sur la vive passion qu’elle m’avait inspirée, sur sa beauté, sur sa sagesse, sur la pureté de mes intentions, et sur le besoin que j’avais d’être aimé pour ne pas être jusqu’au tombeau le plus malheureux des hommes.

« Monsieur, me dit-elle à la fin, si le ciel a décidé que je me marie, je ne vous cacherai pas que je serais heureuse que mon époux vous ressemblât. »

Enhardi par cette déclaration candide, je saisis sa main que je couvris de baisers de feu, et je lui dis avec l’accent de la passion que j’espérais qu’elle ne me ferait pas languir. Elle se retourna en cherchant des yeux sa tante. Il commençait à faire obscur, et elle paraissait craindre ce qui pouvait fort bien lui arriver. Elle m’attira doucement, et, ayant bientôt rejoint la compagnie, nous remontâmes dans le salon, où, pour les amuser, je leur fis une petite banque de pharaon. Mme Morin donna de l’argent à sa fille et à sa nièce qui n’avaient pas le sou, et Valenglard fit si bien leur jeu, que lorsque nous nous quittâmes pour aller souper, j’eus le plaisir de voir que chacune des trois dames avait gagné deux à trois louis.

Nous tînmes table jusqu’à minuit. Un vent froid des Alpes m’empêcha d’insister sur une promenade nocturne que j’avais projetée dans le jardin. Mme Morin me fit mille remerciements, et j’embrassai mes convives féminines avec une respectueuse décence.

Entendant chanter à la cuisine, la curiosité m’y attira, et j’y trouvai Le Duc en gala et ivre outre mesure. En m’apercevant, il voulut se lever ; mais, perdant le centre de gravité, il alla tomber sous la table de cuisine, où il déposa le trop-plein de son incontinence. On le porta dans son lit.

Je crus cet accident favorable à l’envie que j’avais de rire, et cela aurait pu avoir lieu, si les trois Grâces ne se fussent présentées en groupe. L’amour ne rit bien que tête à tête, et voilà pourquoi l’antiquité n’a prêté aucune intrigue aux trois Grâces, qui étaient inséparables. N’ayant pas encore trouvé l’occasion d’avoir mes trois jeunes assistantes l’une après l’autre, je ne devais pas m’exposer à hasarder une attaque générale qui m’aurait fait perdre l’espoir de les prendre une à une. Je voyais Rose ouvertement jalouse de sa belle cousine, car elle espionnait nos regards. Je n’en étais pas fâché, car la jalousie fait naître le dépit, et le dépit mène loin. Quand je fus couché, je les congédiai, en leur souhaitant modestement la bonne nuit.

Le lendemain Rose vint seule me demander une tablette de chocolat, en me disant que Le Duc était malade tout de bon. Elle m’apporta ma cassette, et, en lui donnant la tablette, je lui pris la main et je lui fis sentir que je l’aimais. Se croyant offensée, elle la retire brusquement et s’en va. Une minute après, Manon vint sous prétexte de me montrer une manchette de dentelle que j’avais déchirée dans mes tentatives du soir, et me demanda si je voulais qu’elle la raccommodât. Je lui prends la main pour la lui baiser, mais elle ne m’en laissa pas le temps, et me présenta ses lèvres brûlantes de désir. Je reprends sa main, et déjà elle était en besogne, quand la cousine entra. Manon, tenant la manchette, eut l’air d’attendre ma réponse. Je lui dis d’un air distrait qu’elle m’obligerait de la raccommoder quand elle en aurait le temps, et elle partit.

Poussé à bout par ce double contre-temps, je pensai que la cousine ne me ferait pas faux bond, car j’en avais revu des arrhes la veille dans son premier baiser. Je la prie de me donner mon mouchoir et je lui prends la main en l’attirant doucement sur moi. Sa bouche tomba sur la mienne, et sa main, qu’elle m’abandonna avec la douceur d’un agneau, était déjà en mouvement lorsque la malencontreuse Rose entra avec mon chocolat. Nous prîmes bonne contenance dans l’instant, mais ce contre-temps me mit en fureur. Je boudai Rose, et j’en avais le droit à cause de la façon dont elle m’avait rebuté un quart d’heure auparavant. Le chocolat me parut mal fait, quoiqu’il fût excellent ; je la trouvai gauche à me servir et je la rebutai sans ménagement. M’étant levé, je ne voulus pas qu’elle me rasât ; je me rasai moi-même, ce qui parut l’humilier ; puis Manon me coiffa. Rose et la cousine s’en allèrent comme pour annoncer qu’elles faisaient cause ensemble ; mais il était facile de deviner que Rose en voulait moins à sa sœur qu’à sa cousine.

M. de Valenglard entra comme Manon achevait de m’habiller. Dès que nous fûmes seuls, cet officier, qui avait beaucoup d’honneur et de bon sens, quoiqu’il crût à l’astrologie et aux sciences abstraites, me dit qu’il me trouvait un peu triste, et que si cela provenait de quelque idée que je pouvais avoir conçu sur la jeune Roman, il me conseillait de ne pas y penser, à moins que je ne me déterminasse à la demander en mariage. Je lui répondis que, pour couper court, j’étais décidé à quitter Grenoble sous peu de jours. Nous dinâmes ensemble, ensuite nous allâmes chez Mme Morin, où nous trouvâmes sa belle nièce.

Mme Morin me reçut avec une amitié qui me flatta, et Mlle Roman me fit l’accueil le plus gracieux, ce qui m’enhardit à l’embrasser en la faisant asseoir sur mon genou.

La tante rit, la nièce rougit, et puis elle me donna un petit papier et se sauva. Je lis l’an, le jour, l’heure et la minute de sa naissance ; je devine. Cela voulait dire, selon moi, que je ne pouvais rien espérer qu’en lui faisant son horoscope. Bien résolu de suite à tirer parti de ce moyen, je lui dis que je verrais si je pouvais ou non lui faire ce plaisir le jour suivant, chez moi et la nuit en dansant. Elle regarda sa tante, et ma proposition fut acceptée.

On annonce le Russe