Les yeux - Maurice Leblanc - ebook

Les yeux ebook

Leblanc Maurice

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Opis

Depuis une semaine, nous ne l’avions pas vu. En proie à cette exaspération nerveuse que provoquait chez lui l’épreuve finale de chacune de ses inventions, il vivait parmi ses fourneaux et ses cornues, toutes portes closes, dormant sur un canapé, se nourrissant de fruits et de pain. Et voilà qu’il m’apparaissait tout à coup, livide, hagard, balbutiant, amaigri comme s’il fût sorti d’une longue et dangereuse maladie. En vérité, il était méconnaissable ! Pour la première fois, je vis, déboutonnée, l’ample redingote noire usée, et couverte de tant de taches, qui lui serrait la taille comme une cuirasse, et dont il ne se séparait même point pour faire ses expériences ou pour ranger, sur les rayons de ses laboratoires, les innombrables drogues dont il faisait usage. Sa cravate blanche, toujours propre, elle, par contraste, était dénouée, et le plastron de sa chemise débordait par-dessus son gilet. Quant à son bon visage, paisible et grave d’ordinaire, si jeune encore entre les boucles de cheveux blancs qui formaient couronne autour de la tête, il semblait composé de traits nouveaux et ravagé d’expressions contraires et violentes qui se heurtaient sans que l’une d’elles parvint à s’imposer – expressions de terreur et d’angoisse où je m’étonnais, à certains moments, de noter les éclairs de la joie la plus folle et la plus extravagante. Je n’en revenais pas. Que s’était-il passé durant ces quelques jours ?

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Les yeux

Pages de titreAvant-proposPremière partieIIIIIIIVVVIVIIVIIIIXDeuxième partieI - 1II - 1III - 1IV - 1V - 1VI - 1VII - 1VIII - 1IX - 1X

Maurice Leblanc

Les yeux

idb

ISBN 9783964843951

Avant-propos

Nous publions ici, sur l’extraordinaire énigme des Trois Yeux, le récit même de Victorien Beaugrand, tel qu’il l’écrivit d’après ses notes et ses souvenirs vers le milieu du vingtième siècle, et tel que nous l’avons trouvé dans la liasse volumineuse des manuscrits laissés par le savant orientaliste.

Si le caractère de ses études ne semble pas lui donner qualité pour résoudre le problème purement scientifique qui passionna toute une époque, n’oublions pas que Victorien Beaugrand, esprit subtil, assoupli par de bonnes méthodes de travail, fut, en outre – et c’est là le point essentiel – mêlé de la façon la plus intime aux événements dont il entreprit la relation véridique.

Acteur dans le drame, il en vécut au jour le jour toutes les péripéties, en connut les moindres détails, en supporta les contrecoups, une à une entendit sonner les heures les plus solennelles de l’histoire du monde, et, chaque fois que s’ouvrit le gouffre béant du formidable mystère, communia de toute son âme éperdue avec les foules hurlantes d’enthousiasme et d’effroi.

Son témoignage a donc un poids considérable. C’est celui d’un homme qui a vu, et nous devons l’accueillir avec d’autant plus de faveur que, s’il apporte de nouvelles clartés et rectifie certaines erreurs, il confère, en définitive, par ses conclusions, un surcroît d’autorité à la magnifique hypothèse sur laquelle s’est mise d’accord la presque unanimité des savants modernes.

Et ainsi, malgré les doutes qui demeurent, malgré les incertitudes et les contradictions, et, disons le mot, malgré les impossibilités qui paraissent encore, dans l’état actuel de la science, s’opposer à l’adoption de cette hypothèse, on peut croire, en toute sincérité, que la lumière est faite sur ce qu’on a justement appelé la plus incompréhensible énigme qu’ait soumise aux hommes l’incompréhensible nature.

Première partie

Les trois yeux

I

Bergeronnette

En ce qui me concerne, l’étrange histoire remonte à ce jour d’automne où mon oncle Dorgeroux surgit, titubant et bouleversé, au seuil de la chambre que j’occupais dans son logis du haut Meudon.

Depuis une semaine, nous ne l’avions pas vu. En proie à cette exaspération nerveuse que provoquait chez lui l’épreuve finale de chacune de ses inventions, il vivait parmi ses fourneaux et ses cornues, toutes portes closes, dormant sur un canapé, se nourrissant de fruits et de pain. Et voilà qu’il m’apparaissait tout à coup, livide, hagard, balbutiant, amaigri comme s’il fût sorti d’une longue et dangereuse maladie.

En vérité, il était méconnaissable ! Pour la première fois, je vis, déboutonnée, l’ample redingote noire usée, et couverte de tant de taches, qui lui serrait la taille comme une cuirasse, et dont il ne se séparait même point pour faire ses expériences ou pour ranger, sur les rayons de ses laboratoires, les innombrables drogues dont il faisait usage. Sa cravate blanche, toujours propre, elle, par contraste, était dénouée, et le plastron de sa chemise débordait par-dessus son gilet. Quant à son bon visage, paisible et grave d’ordinaire, si jeune encore entre les boucles de cheveux blancs qui formaient couronne autour de la tête, il semblait composé de traits nouveaux et ravagé d’expressions contraires et violentes qui se heurtaient sans que l’une d’elles parvint à s’imposer – expressions de terreur et d’angoisse où je m’étonnais, à certains moments, de noter les éclairs de la joie la plus folle et la plus extravagante.

Je n’en revenais pas. Que s’était-il passé durant ces quelques jours ? Quel drame avait pu jeter ainsi hors de lui le doux et tranquille Noël Dorgeroux ?

– Vous êtes souffrant, mon oncle ? demandai-je avec inquiétude, car j’avais pour lui la plus vive affection.

Il murmura :

– Non... non... je ne suis pas souffrant...

– Alors, qu’y a-t-il ? Je vous en prie...

– Il n’y a rien... je te répète qu’il n’y a rien.

J’avançai un fauteuil. Il s’y laissa tomber. Puis, sur mes instances, il accepta un verre d’eau, mais sa main tremblait tellement qu’il ne put le porter à ses lèvres.

– Parlez, mon oncle, m’écriai-je. Jamais je ne vous ai vu ainsi. Il faut que vous ayez éprouvé de grandes émotions...

Il dit, très bas, d’une voix sans accent :

– Les plus grandes émotions de ma vie... des émotions comme jamais personne n’a dû en éprouver... personne... personne...

– Alors, expliquez-vous, je vous en supplie...

– Non... tu ne comprendrais pas... Moi non plus je ne comprends pas... C’est tellement invraisemblable ! Ça se passe dans les ténèbres, dans un monde de ténèbres...

Il y avait sur la table un crayon et du papier. Sa main avait saisi ce crayon et, machinalement, il traçait un de ces dessins à contours vagues, auxquels peu à peu l’action d’une pensée obsédante impose des formes plus nettes. Et le sien, que je voyais se préciser sur la feuille blanche, finissait par représenter trois figures d’apparence géométrique, qui avaient l’air aussi bien de ronds mal faits que de triangles composés de lignes courbes. Au centre de ces figures, cependant, il inscrivit un cercle régulier qu’il noircit entièrement, et qu’il marqua, dans le milieu, d’un point plus noir encore, ainsi que la prunelle est marquée d’une pupille.

– Voilà ! voilà ! s’écria-t-il tout à coup en un sursaut d’agitation.

– Tiens, regarde ce qui palpite dans les ténèbres. N’est-ce pas à devenir fou ? Regarde...

Il avait empoigné un autre crayon, rouge celui-là, et se précipitant vers le mur, il balafrait le plâtre blanc des trois mêmes figures inexplicables, des « trois cercles triangulaires », au centre desquels il s’appliquait à mettre des prunelles ornées de pupilles.

– Regarde ! ils vivent, n’est-ce pas ? Tu les vois remuer et s’effarer ?... Tu les vois, n’est-ce pas ? Ils vivent ! Ils vivent !

Je crus qu’il allait parler. Mais il n’acheva pas. Ses yeux, d’ordinaire pleins de vie, et candides ainsi que des yeux d’enfant, avaient une expression de méfiance. Il se mit à marcher pendant quelques minutes, puis, à la fin, ouvrant la porte et se retournant vers moi, il me dit avec la même intonation haletante :

– Tu les verras, Victorien, il faut que tu les voies, toi aussi, et que tu m’affirmes qu’ils vivent, comme je les ai vus vivre. Viens dans l’Enclos d’ici une heure, ou plutôt dès que tu entendras un coup de sifflet, et tu les verras, les trois yeux... et beaucoup d’autres choses... Tu verras...

Il sortit.

La maison que nous habitions, le Logis, comme on l’appelait, tournait le dos à la rue et bordait un vieux jardin abrupt et mal entretenu, au sommet duquel commençait le vaste Enclos où mon oncle, depuis tant d’années, usait les débris de sa fortune en vaines inventions.

Aussi loin que mes souvenirs pouvaient remonter, j’avais toujours vu ce vieux jardin mal entretenu, et toujours vu, dans un même état de délabrement, cette longue et basse maison avec sa façade de plâtre jaune hérissée de bosses et trouée de lézardes. Jadis j’y habitais, ainsi que ma mère, qui était la sœur de ma tante Dorgeroux. Plus tard, les deux sœurs étant mortes, je venais de Paris, où je faisais mes études, passer mes congés auprès de mon oncle. Il pleurait alors l’assassinat de son pauvre fils Dominique, blessé traîtreusement par un aviateur allemand qu’il avait forcé d’atterrir après un effroyable combat aérien. Mes visites causaient quelque distraction à mon oncle. Mais j’avais dû partir en voyage, et ce n’est qu’à la suite d’une très longue absence que j’étais revenu au Logis de Meudon, où je demeurais depuis plusieurs semaines, attendant la fin des vacances et ma nomination de professeur à Grenoble.

Et, à chacun de mes séjours, j’avais retrouvé les mêmes habitudes, la même soumission aux heures de repas et de promenade, la même vie monotone, coupée, lors de grandes expériences, par les mêmes espoirs et par les mêmes déceptions. Vie forte, robuste, conforme aux goûts et aux rêves démesurés de Noël Dorgeroux, dont aucune épreuve n’abattait le courage et n’altérait la confiance ingénue.

J’ouvris ma fenêtre. Le soleil dominait les murs et les constructions de l’Enclos. Aucun nuage n’atténuait le bleu du ciel. Un parfum de roses tardives frissonnait dans l’air calme.

– Victorien ! chuchota au-dessous de moi une voix qui montait d’une charmille tout engoncée de vigne rouge.

Je devinai la présence de Bérangère, la filleule de mon oncle. Elle devait lire comme de coutume sur un banc de pierre, où elle aimait s’asseoir.

– Tu as vu ton parrain ? lui dis-je.

– Oui, répondit-elle. Il traversait le jardin et il est rentré dans son Enclos. Il avait l’air tout drôle.

Bérangère écarta le rideau des feuilles, à un endroit où le treillis qui formait la tonnelle était cassé, et sa jolie tête blonde, hérissée de boucles folles, émergea.

– Allons bon, fit-elle en riant, mes cheveux sont accrochés. Et puis, il y a des toiles d’araignée. Ah ! l’horreur... Au secours !

Souvenirs enfantins, détails insignifiants... Pourquoi cependant sont-ils restés gravés au fond de ma mémoire avec tant de précision ?

On croirait que tout notre être s’imprègne d’émotion à l’approche des grands événements qui doivent nous atteindre, et que notre sensibilité tressaille d’avance comme au souffle impalpable d’une tempête lointaine.

Je descendis vivement au jardin et courus vers la charmille. Bérangère n’y était plus. Je l’appelai. Un éclat de rire me répondit, et je l’aperçus plus loin qui se balançait sur une corde qu’elle avait tendue entre deux arbres, sous une voûte de feuillage.

Elle était délicieuse ainsi, pleine de grâce et légère comme un oiseau qui s’abandonne à quelque branche flexible. À chaque élan, toutes les boucles s’envolaient, dans un sens, puis dans l’autre, et lui faisaient une auréole mouvante, où venaient se mêler, tombant de tous les arbres secoués, des feuilles rousses, des feuilles jaunes, des feuilles de tous les ors de l’automne.

Malgré l’inquiétude qu’avait laissée en moi l’extrême agitation de mon oncle, je m’attardai devant cette vision d’allégresse incomparable, et, donnant à la jeune fille un surnom que l’on avait tiré jadis, par assonance, de son nom de Bérangère, je prononçai tout bas, presque à son insu :

– Bergeronnette...

Elle sauta de sa balançoire, et se plantant devant moi :

– Plus permis de m’appeler ainsi, monsieur le professeur.

– Et pourquoi donc ?

– C’était bon autrefois, quand j’étais un mauvais garnement de petite fille qui faisait des pirouettes et des cabrioles. Mais maintenant...

– Pourtant ton parrain continue à t’appeler ainsi.

– Mon parrain a tous les droits.

– Et moi ?

– Aucun.

Ce n’est pas une aventure sentimentale que je raconte ici, et je ne pensais point parler de Bérangère avant d’en arriver au rôle considérable qu’elle joua, comme chacun sait, dans l’histoire des Trois Yeux. Mais ce rôle s’entrelace tellement, dès le début, et durant la période initiale de cette histoire, avec certains épisodes de notre vie intime, que ce serait nuire à la clarté de ce récit que de n’en point faire mention, si brièvement que ce soit.

Donc, douze ans auparavant, avait débarqué au Logis une fillette dont mon oncle était parrain, et de qui, régulièrement, il recevait, par lettre, des compliments et des vœux de nouvelle année. Elle habitait Toulouse avec son père et sa mère, jadis commerçants à Meudon et voisins de mon oncle. Or, la mère venait de mourir, et le père, sans plus de cérémonie, avait envoyé la fille à Noël Dorgeroux, avec une courte missive dont quelques phrases me sont restées en mémoire : « La petite s’ennuie à la ville... Mon métier (le sieur Massignac était commissionnaire en vins) m’oblige à courir la province... et Bérangère demeure seule... J’ai pensé qu’en souvenir de nos bonnes relations, vous voudriez bien la garder quelques semaines... L’air de la campagne lui rendra ses belles couleurs... »

Mon oncle était très bon. Les quelques semaines furent suivies de plusieurs mois, puis de plusieurs années, durant lesquelles le sieur Massignac annonçait de temps à autre son intention de passer par Meudon et d’y reprendre l’enfant. Et il arriva que Bérangère ne quitta plus le Logis et qu’elle entoura mon oncle de tant d’affection joyeuse et tumultueuse, que, malgré son indifférence apparente, Noël Dorgeroux n’avait pu se séparer de sa filleule. Elle animait de son rire et de son charme la vieille maison silencieuse. Elle était l’élément de désordre et d’imprévu qui donne du prix à l’ordre, à la discipline et à l’austérité.

Pour moi, qui rentrais cette année d’une longue absence, j’avais retrouvé, au lieu de la fillette, une jeune fille de vingt ans, aussi enfant et aussi bruyante que jadis, mais belle, harmonieuse de formes et de gestes, mystérieuse comme le paraissent celles qui ont vécu seules, dans l’ombre d’un vieillard taciturne. Dès les premiers jours, j’avais senti que ma présence contrariait ses habitudes de liberté et d’isolement. À la fois hardie et sauvage, timide et provocante, effrontée et rougissante, elle semblait me fuir en particulier et, en deux mois d’existence commune, où je la voyais à chaque repas et la rencontrais au détour de chaque allée, je n’avais pas réussi à l’apprivoiser. Elle demeurait distante et farouche, rompant brusquement nos entretiens et montrant à mon égard l’humeur la plus capricieuse et la plus inexplicable.

Peut-être avait-elle l’intuition du trouble profond qui s’éveillait en moi, et peut-être son embarras venait-il de ma propre gêne. Souvent, elle avait surpris mon regard attaché à ses lèvres rouges, ou remarqué, à certaines minutes, l’altération de ma voix. Et elle n’aimait pas cela. L’hommage de l’homme la déconcertait.

– Écoute, lui dis-je, en prenant un détour pour ne pas l’effaroucher, ton parrain prétend qu’il se dégage des êtres, et de certains êtres plus que d’autres, une sorte d’émanation... N’oublie pas que Noël Dorgeroux est d’abord chimiste et qu’il voit et sent les choses en chimiste. Alors, pour lui, cette émanation se manifeste par un dégagement de corpuscules, d’étincelles invisibles qui forment comme une espèce de nuage. C’est ce qui se produit, par exemple, chez la femme. Sa séduction vous enveloppe...

Mon cœur battait si fort en prononçant ces paroles que je dus m’interrompre. Pourtant, elle n’eut pas l’air d’en saisir le sens, et elle me dit, d’un petit ton fier :

– Mon parrain me tient au courant de ses théories. Je n’y comprends rien d’ailleurs. Cependant, à propos de celle-ci, il m’a parlé d’un rayon spécial, imaginé par lui pour expliquer cette explosion d’étincelles invisibles. Et ce rayon, il le désigne par la première lettre de mon nom, le rayon B.

– Bravo, Bérangère, te voici marraine d’un rayon, celui de la séduction et du charme.

– Pas du tout, s’écria-t-elle avec impatience. Il ne s’agit pas de séduction, mais d’une incarnation matérielle, d’un fluide qui, même, peut devenir visible et prendre une forme, comme les apparitions provoquées par les médiums. Ainsi, l’autre jour...

Elle s’arrêta indécise, le visage anxieux, et je dus la presser pour qu’elle continuât :

– Non... non, dit-elle, je ne devrais pas parler de cela... Ce n’est pas que votre oncle m’ait défendu... Mais j’en ai conservé une impression si pénible...

– Explique-toi, Bérangère...

– Une impression de peur et d’angoisse. Sur un mur de l’Enclos, j’ai vu, avec votre oncle, des choses effrayantes, des dessins qui représentaient trois sortes d’yeux... Étaient-ce des yeux ? Je ne sais pas... Cela remuait et nous regardait... Ah ! je n’oublierai jamais...

– Mais mon oncle ?...

– Votre oncle était décomposé. Je dus le soutenir et le soigner, car il perdit connaissance. À son réveil, les dessins s’étaient effacés.

– Et il n’a rien dit ?

– Il restait silencieux, les yeux au mur. Alors, je l’ai interrogé : « Qu’est-ce que c’est, parrain ? » Au bout d’un instant, il m’a répondu : « Je ne sais pas... je ne sais pas... le rayonnement peut-être dont je t’ai parlé... le rayon B. Ce serait un phénomène de matérialisation... » Il n’en dit pas davantage. Un peu après, il me reconduisait à la porte du jardin. Depuis, il s’est enfermé dans l’Enclos. Je ne l’ai revu que tout à l’heure...

Elle se tut. Je demeurai soucieux et fort intrigué par cette révélation.

– Ainsi, murmurai-je, selon toi, Bérangère, la découverte de mon oncle aurait un rapport avec ces trois figures ? Des figures géométriques, n’est-ce pas ? des triangles ?

Avec ses deux pouces et ses deux index, elle formait un triangle.

– Tenez... voici la forme... Quant à leur disposition...

Elle ramassa une branche, et elle se mettait à tracer des lignes dans l’allée quand un coup de sifflet retentit. Elle s’écria :

– C’est le signal de parrain quand il a besoin de moi dans l’Enclos.

– Non, lui dis-je. Aujourd’hui, ce signal me concerne. C’est convenu.

– Il a donc besoin de vous ?

– Il veut me parler de sa découverte.

– Alors, j’y vais également.

– Il ne t’attend pas, Bérangère.

– Mais si, mais si...

Je la saisis par le bras. Elle m’échappa et courut jusqu’en haut du jardin, où je la retrouvai devant une petite porte massive pratiquée dans une palissade de madriers qui reliait un hangar et un mur fort élevé.

Elle entrouvrit cette porte... J’insistai :

– Tu as tort, Bérangère. Cela va le contrarier.

– Vous croyez, vraiment ? dit-elle, un peu indécise.

– Sans aucun doute, puisque c’est moi seul qu’il a convié. Allons, Bérangère, sois raisonnable.

Elle hésitait. Je passai et refermai la porte sur elle.

II

Les « cercles triangulaires »

Ce qu’on appelait à Meudon l’Enclos de Noël Dorgeroux, était une sorte de terrain vague où des chemins se perdaient parmi l’herbe jaune, les orties et les pierres, les tonneaux accumulés, la ferraille, les cages à lapins, tous les débris de ce qui ne sert plus, et qui pourrit, se rouille et tombe en poussière.

Aux murs et aux palissades extérieures s’appuyaient les ateliers, reliés entre eux par des courroies et des arbres de transmission, les laboratoires remplis de fourneaux, d’appareils à gaz, d’innombrables cornues, de flacons et de vases où se trouvaient les produits les plus délicats de la chimie organique.

La vue s’ouvrait librement sur la boucle de la Seine que l’on dominait de près de cent mètres et sur les collines de Versailles et de Sèvres qui faisaient à l’horizon un grand cercle, vers lequel s’inclinait, dans le bleu pâle du ciel, un clair soleil d’automne.

– Victorien !

Au seuil de l’atelier où il se tenait le plus souvent, mon oncle me faisait signe. Je traversai l’Enclos.

– Entre, me dit-il, nous avons à causer d’abord. Oh ! pas longtemps... Quelques mots...

Dans la pièce haute et spacieuse, un coin de travail et de repos était réservé, avec un bureau encombré de papiers et de plans, un divan, et de vieux fauteuils en tapisserie. Mon oncle m’avança un de ces fauteuils. Il paraissait plus calme, mais son regard conservait un éclat inaccoutumé.

– Oui, reprit-il, quelques mots d’explication préalable, à propos du passé... de ce triste passé qui est celui de tous les inventeurs devant lesquels la chance se dérobe... Il y a si longtemps que je cherche !... J’ai toujours cherché. Mon cerveau m’a toujours semblé une cuve où bouillonnaient mille idées incohérentes... Elles se contrariaient et se détruisaient entre elles... Et puis, il y en avait une qui prenait de la force... Et alors, je ne vivais plus que pour celle-là... Et à celle-là, je sacrifiais tout... C’était comme un incendie où j’aurais jeté ma fortune et celle des autres... et leur bonheur aussi, leur tranquillité... Rappelle-toi ma pauvre femme, Victorien. Tu te rappelles comme elle a été malheureuse, et combien elle craignait pour l’avenir de son fils, de mon pauvre Dominique ! Je les aimais bien, cependant...

Il s’arrêta sur ce souvenir. Et moi, je revoyais le pauvre visage de ma tante, et je l’entendais encore raconter à ma mère ses inquiétudes et ses pressentiments « Il nous mettra sur la paille, disait-elle. Il me demande signatures sur signatures. Rien ne compte pour lui. »

– Elle n’avait pas confiance en moi, reprit Noël Dorgeroux. Ah ! j’ai eu tant de déceptions ! tant d’échecs lamentables !... Tu te rappelles, Victorien ? Tu te rappelles mon expérience sur la germination intensive par courant électrique... mes expériences sur l’oxygène... et toutes les autres... toutes les autres dont aucune n’a réussi... Quel courage il m’a fallu !... Pas une minute, moi, je n’ai perdu la foi !... Une idée surtout me soutenait, et j’y revenais sans cesse comme si j’avais vu clair dans l’avenir... Tu la connais, Victorien ?... Vingt fois, elle a reparu sous des formes différentes... mais le principe restait le même... C’était l’utilisation de la chaleur solaire... Tout est là, vois-tu... dans le soleil... dans son action sur nous, sur les cellules, sur les organismes, sur les atomes, sur toutes les substances, plus ou moins mystérieuses, que la nature a mises à notre disposition... Et, par tous les côtés, j’attaquais le problème... Plantes, engrais, maladies de l’homme et de l’animal, photographies... pour tout cela j’ai demandé la collaboration des rayons solaires, employés à l’aide de procédés spéciaux qui étaient les miens, et dont personne ne possédait le secret... Et c’est ainsi... c’est ainsi qu’il y a quelques jours...

Mon oncle Dorgeroux s’était animé de nouveau et ses yeux brillaient de fièvre. Il déclamait, sans interruption maintenant :

– Je ne nie pas qu’il n’y ait une part de hasard dans ma découverte. Le hasard est partout. Il n’y a pas de découverte qui ne dépasse notre effort d’invention, et même, je puis te l’avouer, Victorien, je ne m’explique pas ce qui se produit... Non, à beaucoup près, je ne me l’explique pas, et c’est à peine si j’y crois. Mais, tout de même, si je n’avais pas cherché dans cette voie, la chose ne se serait pas présentée. Le miracle incompréhensible a lieu grâce à moi. Le tableau se dessine dans le cadre même que j’ai tracé, sur la toile même que j’ai préparée, et, tu t’en rendras compte, Victorien, c’est ma volonté qui fait surgir des ténèbres le fantôme que tu vas voir.

Il s’exprimait d’un ton de fierté où il y avait un certain malaise, comme s’il eût douté de lui-même et que ses paroles eussent dépassé l’exacte limite de la vérité.

– Il s’agit de ces trois espèces d’yeux, n’est-ce pas ? lui demandai-je.

– Hein ! fit-il, avec un sursaut... Qui est-ce qui t’a mis au courant ? Bérangère, n’est-ce pas ? Elle a eu tort... Voilà ce qu’il faut éviter à tout prix... les indiscrétions ! Un mot de trop et je suis perdu... ma découverte est volée... Pense donc, le premier venu...

Comme je m’étais levé, il me poussa vers son bureau.

– Assieds-toi là, Victorien... Tu vas écrire... Ne m’en veux pas si je prends cette précaution... Elle est indispensable... Tu dois savoir à quoi tu t’engages en participant à mon œuvre. Écris, Victorien.

– Quoi, mon oncle ?

– Une déclaration par laquelle tu reconnais que... Mais je vais te dicter... C’est préférable...

Je l’interrompis :

– Mon oncle, vous vous défiez de moi...

– Je ne me défie pas de toi, mon petit. Je me défie d’une imprudence, d’une indiscrétion... Et, d’une façon générale, je ne manque pas de raisons pour me défier.

– Lesquelles, mon oncle ?

Il me dit d’une voix plus grave :

– Des raisons qui me font croire que je suis épié, et que quelqu’un cherche à surprendre ma découverte... Oui, quelqu’un est entré ici, l’autre nuit, pendant que je dormais... On a fouillé dans mes papiers...

– On a trouvé ?...

– Rien. Je porte toujours sur moi les notes et les formules essentielles. Mais, tout de même, qu’arriverait-il si l’on réussissait ?... Alors, n’est-ce pas, tu admettras que je suis obligé à la prudence. Écris que je t’ai mis au courant de mes recherches, et que tu as vu ce que je fais surgir du mur de l’Enclos, à l’endroit que recouvre un rideau de serge noire.

Je pris une feuille de papier et une plume. Il m’arrêta vivement :

– Non, non, c’est absurde. Cela n’empêcherait pas... Et puis tu ne parleras pas, j’en suis sûr. Excuse-moi, Victorien. Je suis si troublé !

– Vous n’avez pas à redouter une indiscrétion de ma part, affirmai-je. Mais je vous rappellerai, mon oncle, que Bérangère a vu, elle aussi.

– Oh ! dit-il, elle n’a pas pu se rendre compte...

– Elle voulait m’accompagner tout à l’heure.

– À aucun prix ! C’est encore une enfant, à qui l’on ne doit pas confier des secrets de cette importance. Allons, viens.

Mais, comme nous sortions de l’atelier, il arriva précisément que, tous deux en même temps, nous aperçûmes Bérangère qui se glissait le long d’un mur de l’Enclos, et qui s’arrêta devant un rideau noir qu’elle écarta d’un coup.

– Bérangère ! s’exclama mon oncle, la voix furieuse.

La jeune fille se retourna en riant.

– Je te défends ! je te défends ! cria Noël Dorgeroux, qui s’élança vers elle. Je te défends ! Sacré gamine, va !

Bérangère s’enfuit, sans manifester d’ailleurs une très grande émotion. Elle sauta sur un tas de briques, grimpa sur une longue planche qui formait le pont, entre deux tonneaux, et se mit à danser comme elle avait l’habitude de le faire, les bras étendus ainsi qu’un balancier, et le buste un peu renversé.

– Tu vas perdre l’équilibre, m’écriai-je, tandis que mon oncle rabattait le rideau.

– Jamais de la vie, fit-elle, en rebondissant sur son tremplin.

Elle ne perdit pas l’équilibre. Mais une des extrémités de la planche se déplaça, et la jolie danseuse s’en fut rouler au travers d’un monceau de vieilles caisses.

Je courus aussitôt et la trouvai étendue et toute pâle.

– Tu t’es fait mal, Bérangère ?

– Non... presque rien..., à la cheville seulement... peut-être une foulure.

Je la soulevai dans mes bras, presque évanouie, et la portai plus loin vers un banc de bois.

Elle s’abandonnait à mon effort, et même l’un de ses bras m’entourait le cou. Les yeux étaient clos. Les lèvres rouges s’entrouvraient, et je sentais le parfum frais de son haleine.

– Bérangère, murmurai-je, tout en tremblant d’émotion.

Quand je la déposai sur le banc, son bras me serra davantage, de sorte que je dus pencher la tête et que mon visage toucha presque le sien. Je voulus reculer. Mais la tentation était trop forte, et je lui baisai la bouche, doucement d’abord, puis avec une violence brutale qui la réveilla.

Elle me repoussa d’un geste indigné, et balbutia, d’un ton de désespoir et de révolte :

– Oh ! c’est abominable !... oh ! quelle infamie !

Malgré la douleur que lui causait sa foulure, elle s’était dressée, tandis que moi, stupéfait de ma conduite irréfléchie, je me tenais courbé devant elle, sans oser lever la tête.

Un long moment se passa ainsi, dans un silence embarrassé où je percevais le rythme précipité de sa respiration. Doucement, j’essayai de lui prendre les mains. Mais elle se dégagea et me dit :

– Laissez-moi... Jamais je ne vous pardonnerai... jamais...

– Voyons, Bérangère, il faut oublier cela...

– Laissez-moi... je veux rentrer...

– Tu ne pourras pas, Bérangère...

– Voilà parrain. Il me reconduira.

Si j’ai relaté cet incident, c’est pour des motifs dont la valeur apparaîtra par la suite. Sur le moment, et malgré le trouble profond que me causa la caresse volée à Bérangère, je ne fus pour ainsi dire point détourné du drame mystérieux où j’allais jouer un rôle auprès de mon oncle Dorgeroux. J’entendis mon oncle qui demandait à Bérangère si elle ne s’était pas blessée. Je la vis qui s’appuyait au bras de son parrain et qui se dirigeait avec lui vers la porte du jardin. Mais, tout en demeurant étourdi, chancelant, ébloui par la silhouette adorable de celle que j’aimais, c’était mon oncle que j’attendais et que j’étais impatient de revoir. La grande énigme m’asservissait déjà.

– Hâtons-nous, s’écria Noël Dorgeroux en revenant. Après, il serait trop tard, et nous devrions attendre à demain.

Il me précéda jusqu’au grand mur où nous avions aperçu Bérangère en flagrant délit de curiosité. Ce mur, qui séparait l’Enclos du jardin, et que je n’avais pas remarqué spécialement lors de mes rares visites à l’Enclos, était maintenant bariolé d’un tas de couleurs, comme une palette de peintre. L’ocre, l’indigo, le pourpre, le safran s’y étalaient sur le plâtre en couches épaisses et inégales qui tourbillonnaient autour d’un centre plus épais. Mais, à l’extrémité, un grand rideau de serge noire, pareil aux voiles de photographe et coulissé sur une tringle de fer tenue par des consoles, cachait un espace rectangulaire qui s’allongeait sur trois ou quatre mètres.

– Qu’est-ce que cela ? demandai-je à mon oncle. C’est ici ?

– C’est ici, fit-il d’une voix étranglée. C’est là derrière.

J’insinuai :

– Il est encore temps de vous raviser, mon oncle.

– Pourquoi me dis-tu cela ?

– Je sens que vous redoutez tellement de me mettre au courant ! Votre émotion est si grande !

– Mon émotion est grande pour d’autres raisons.

– Lesquelles ?

– Parce que je vais voir, moi aussi.

– Mais vous avez déjà vu...

– On voit toujours des choses nouvelles, Victorien, et c’est cela qui est effrayant.

Je saisis le rideau.

– N’y touche pas ! n’y touche pas ! s’écria-t-il. Moi seul ai le droit... Sait-on ce qui se produirait si un autre que moi ouvrait la porte close ! Recule, Victorien. Place-toi à deux pas du mur, et un peu sur le côté... Maintenant, regarde !

Sa voix vibrait de force et de volonté implacable. Il avait cet air que l’on prend quand on affronte la mort, et, brusquement, d’un geste unique, il tira le rideau de serge noire.

Mon émoi, j’en suis sûr, n’était pas moins grand que celui de Noël Dorgeroux, et mon cœur ne battait pas avec moins de violence. Curiosité poussée jusqu’aux dernières limites, et, plus encore, intuition redoutable que j’allais pénétrer dans une région de mystère dont rien, pas même les paroles déconcertantes de mon oncle, ne pouvait me donner la plus lointaine idée. Je subissais la contagion de ce qui me semblait chez lui un état de maladie, et que j’essayais vainement chez moi de soumettre au contrôle de ma raison. J’acceptais d’avance l’impossible et l’incroyable.

Pourtant, je ne vis rien d’abord, et, de fait, il n’y avait rien. Cette partie du mur était nue. Le seul détail remarquable, c’est qu’elle n’était point verticale, et que toute la base avait été renforcée de façon à former un plan légèrement incliné qui allait en montant jusqu’à une hauteur de trois mètres. Pourquoi ce travail, alors que le mur n’avait point besoin de consolidation ?

Un badigeon de couleur gris foncé, épais d’un ou deux centimètres, recouvrait tout le panneau. À bien y regarder, c’était, plutôt que de la peinture, une couche de substance répandue uniformément et où il n’apparaissait aucune trace de pinceau. Certains reflets montraient que cette couche était récente comme un vernis qu’on vient d’étaler. Je n’observai rien d’autre, et Dieu sait si je m’évertuais à chercher quelque anomalie !

– Eh bien ! mon oncle ? murmurai-je.

– Attends, fit-il, d’un ton d’angoisse... attends... Le premier symptôme commence...

– Quel symptôme ?

– Au milieu... comme une vague lumière... Tu vois ?

– Oui... oui... répondis-je. Il me semble...

C’était comme lorsqu’un peu de jour essaie de se mêler à la nuit qui décline. Au milieu du panneau se dessinait un disque plus clair, et cette clarté gagnait vers les bords, tout en demeurant plus vive à son centre. Jusque-là, aucune manifestation bien déterminée de quoi que ce fût de particulier, les réactions chimiques d’une substance, tout à l’heure cachée par le rideau et maintenant exposée au jour et au soleil, expliquant parfaitement cette sorte d’illumination intérieure. Mais pourquoi avait-on l’impression troublante et irraisonnée d’un phénomène extraordinaire en préparation ? Car voilà bien ce que j’attendais, moi, et ce qu’attendait mon oncle Dorgeroux.

Et soudain, il eut, lui qui connaissait les prodromes et la marche du phénomène, un haut-le-corps, comme s’il eût reçu un choc.

Au même moment, la chose se produisit.

Ce fut brusque, immédiat. Cela jaillit d’un coup des profondeurs de la muraille. Oui, je sais, aucun spectacle ne jaillit d’une muraille, pas plus que d’une couche de substance gris foncé qui n’a pas plus d’un ou deux centimètres. Mais je donne ici la sensation que j’ai éprouvée, qui est celle que des centaines et des centaines de personnes ont éprouvée par la suite, avec la même netteté et la même certitude. Il n’y a pas à épiloguer sur ce fait incontestable : cela jaillissait des profondeurs qui se creusent dans l’océan de la matière, et cela apparaissait brutalement, comme la lueur d’un phare qui s’allumerait au sein même des ténèbres. Après tout, quoi ! quand nous avançons vers un miroir, est-ce que notre image ne jaillit pas du fond de cet horizon subitement découvert ?

Mais voilà, ce n’était pas notre image, à mon oncle Dorgeroux et à moi. Rien ne se réfléchissait, puisqu’il n’y avait rien à réfléchir et aucun écran réflecteur. Ce que je voyais, c’était...

C’était, sur le panneau, « trois figures d’apparence géométrique ressemblant aussi bien à des ronds mal faits qu’à des triangles composés de lignes courbes. Au centre de ces figures s’inscrivait un cercle régulier, marqué, dans le milieu, d’un point plus noir, ainsi que la prunelle est marquée d’une pupille. »

J’emploie volontairement les termes qui m’ont servi à décrire les dessins que mon oncle avait tracés, au crayon rouge, sur le plâtre de ma chambre, car je ne doutais point qu’il n’eût alors voulu représenter ces mêmes figures dont l’apparition l’avait déjà bouleversé.

– C’est bien ce que vous aviez vu, mon oncle ? demandai-je.

– Oh ! fit-il à voix basse, j’ai vu bien plus !... bien davantage !... Attends... et regarde-les jusqu’au fond.

Je les regardai éperdument, les « trois cercles triangulaires » comme je les ai appelés. L’un d’eux dominait les deux autres, et ces deux-là, plus petits et moins réguliers, mais identiques l’un à l’autre, semblaient, au lieu de s’offrir tout à fait de face, se tourner un peu vers la droite et vers la gauche. D’où venaient-ils ? Et qu’est-ce qu’ils signifiaient ?

– Regarde, répéta mon oncle. Tu vois ?

– Oui, oui, répondis-je en frémissant. Cela bouge.

Cela bougeait, en effet. Ou plutôt, non, cela ne bougeait pas, les contours des figures géométriques restaient immobiles, et à l’intérieur aucune ligne ne se déplaçait. Cependant, de toute cette immobilité se dégageait quelque chose qui était du mouvement.

Alors, je me rappelai les paroles de mon oncle : « Ils vivent, n’est-ce pas ? On les voit qui s’ouvrent et qui s’effarent ! Ils vivent ! »

Ils vivaient ! Les trois triangles vivaient ! Et, dès que j’eus cette notion précise et indiscutable de leur vie, je cessai de me les imaginer comme un assemblage de lignes mortes pour voir en eux des choses qui étaient comme des sortes d’yeux, des yeux déformés, des yeux différents de nos yeux, mais des yeux ornés de prunelles et de pupilles, et qui palpitaient dans un abîme d’obscurité.

– Ils nous regardent ! m’écriai-je, hors de moi, fiévreux et désemparé comme mon oncle.

Il hocha la tête et chuchota :

– Oui, c’est la vérité.