Les larmes de Fura - Daniel Pagés - ebook

Les larmes de Fura ebook

Daniel Pagés

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Opis

Le quatrième épisode de la saga des Orphelins Scorff en Guadeloupe !

Guadeloupe, décembre 1834.
Des aventuriers tatoués du signe du serpent rôdent sur le port. Emma et Yannig, inconscients du danger, préparent  avec Caubec et leurs amis le retour vers Terre-de-Haut. 
Les pierres vertes contenues dans la fiole de cuivre offerte à Yannig par le vieil esclave ont-elles une grande valeur ? Le vieux papier roulé qui les accompagne pourrait-il mener au trésor du Capitan près d’un demi-siècle après sa mort ?
Certains semblent le croire.
La complicité d’Ilan et Tao, et celle du capitaine d’Erwenn, seront-elles suffisantes pour aider nos héros à percer ces mystères et déjouer les pièges qui les attendent pour atteindre leur rêve ?

Plongez-vous dans une aventure pleine d'actions et de rebondissements. En avant mousaillon !

EXTRAIT

L’homme à qui il manquait deux doigts, et que Yannig avait reconnu grâce à son serpent tatoué, arriva sur le bord de mer à l’heure précise du rendez-vous. La petite houle qui rentrait dans l’anse, au nord du village de Baillif, balançait le cotre qui y était mouillé.
Il décida d’attendre un moment. Le jour venait juste de se lever et Marteens et ses hommes devaient encore dormir, à l’intérieur, profitant de la fraîcheur matinale.
Rien d’urgent. Sa mission n’avait rien donné d’intéressant. L’homme qu’il devait rechercher était mort depuis plus de dix ans et cette piste s’arrêtait là. Il avait passé la plupart de son temps à la ville proche, à boire et à parler du pays avec les marins d’un marchand américain.
Un raclement de gorge le tira de ses pensées. Il leva la tête du dessin qu’il traçait dans le sable.
Le voilier noir eut un frémissement et un matelot apparut en haut de l’échelle. Sans faire de tour d’horizon, il se posta face au large, cracha dans l’eau et se mit à pisser.
Dès qu’il eut terminé, l’homme aux doigts manquants siffla et le matelot se retourna vivement en faisant un signe. Il se précipita vers l’écoutille et cria à l’intérieur.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE - A propos du tome 1

Une écriture simple et claire pour un roman d'aventures à bord d'un voilier du XIX° siècle. Une bonne description du bateau et de la vie à bord, des notes pour le vocabulaire marin. Bon livre d'aventure pour les jeunes lecteurs. - Claireo, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1953 dans le Haut-Languedoc Tarnais,  Daniel Pagés est successivement éducateur de jeunes en difficultés, paysan dans sa montagne et skipper professionnel à Banyuls-sur-Mer. Il a longtemps emmené des enfants en classes de mer à la découverte du milieu marin sur l’île d’Oléron et ailleurs.

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Illustrations Auriane Laïly

Copyright © Yucca Éditions, 2018

Carte Antilles

   1

Le cotre des hommes au serpent n’avait pas encore relevé son ancre que la chaloupe quittait Saint-Louis de Marie-Galante et faisait route vers l’ouest pour passer le canal des Saintes{1}. L’alizé poussait modérément, mais dans le bon sens, et les vagues emmenaient l’embarcation dans de belles glissades. Les deux gamins à la peau brun doré qui en composaient l’équipage poussaient à chaque fois des cris de plaisir.

Dans quelques heures, ils seraient à la ville. Tous les deux y étaient déjà allés avec leur père qui achetait là-bas, deux ou trois fois l’an, le fer dont la forge avait besoin. Une de leurs tantes tenait boutique derrière la cathédrale et menait de main de maître une vingtaine de blanchisseuses.

Paulo et Adriano étaient les petits-fils de Joao{2}. Mais du passé de leur grand-père, ils ne connaissaient que la version de leur aïeule : jamais elle ne racontait que son mari avait accumulé un petit trésor à force de piraterie et de rapines en compagnie de Grimpson, forban célèbre de la fin du siècle précédent, qu’on appelait le Capitán. Elle avouait seulement que le vieil homme était autrefois second sur un corsaire, dans la guerre contre les Espagnols et les Anglais. Ses parts de prise{3} lui avaient permis d’acheter la petite plantation sur l’île de Marie-Galante où ils vivaient désormais en paix.

   2

Emma était assise à côté d’Ilan et corrigeait sa lecture encore hésitante lorsque Caubec traversa la grande planche qui servait de passerelle pour accéder à bord. Le capitaine lui fit un signe de la tête et elle acquiesça en silence.

— Paul, s’étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d’une petite graine qu’il avait vu planter par son amie ; et en même temps il fut saisi d’une tristesse profonde{4}…

— Continue, prépare la suite, je reviens…

Le mousse ne leva pas les yeux du livre, emprunté deux semaines auparavant à la maigre bibliothèque du capitaine de Beau-Parleur, qu’il déchiffrait chaque jour plus facilement.

La jeune fille trottina derrière le patron d’Erwenn pour le rejoindre à l’arrière. Elle chercha son frère des yeux, mais il s’était rendu sur le navire américain au mouillage à quelques encablures et n’était pas visible.

— Alors ? s’inquiéta-t-elle, ce sont des vraies pierres précieuses, ou juste des morceaux de vieilles bouteilles qui ont traîné au fond de la mer ?

— Sois rassurée, jeune fille… Quand j’ai vu briller les yeux de Lorenzo, j’ai su que je pouvais demander bien plus que ce que j’avais pensé.

Le capitaine se mit à rire en voyant la surprise qui s’affichait sur son visage.

— On dirait bien que tu n’y croyais pas, mais si, ce sont des émeraudes, et des belles qui valent un paquet de pièces d’or ! Tu vas pouvoir payer le bois pour construire ta case.

Le bruit de pieds nus courant sur le pont l’interrompit. Yannig entra, un peu essoufflé. Emma ouvrait la bouche pour lui raconter ce que le capitaine venait de lui apprendre, quand Ilan et Tao se présentèrent à la porte, intrigués par cette agitation. Sous le regard interrogatif de Caubec, Yann réfléchit quelques secondes, cueillit une approbation sur le visage de sa sœur et intervint.

— Entrez, entrez ! On a encore une histoire à vous raconter !

— Une autre histoire ? demanda le mousse d’un air gourmand, je sens que je vais pouvoir rajouter des couplets à ma chanson…

Le coup de coude de Tao l’empêcha d’aller plus loin dans sa plaisanterie.

— Allez, raconte !

— Ben, vous en connaissez déjà un morceau, commença Emma. Vous savez, le vieux nègre dont nous a parlé Kana ?

— Celui tout maigre qu’on a rencontré et qui a dit de faire attention aux hommes du serpent ?

— Oui, celui-là, reprit Yannig. Il est repassé me voir, le matin du jour où j’ai embarqué sur Wabash{5} et m’a fait un petit présent. Des jolies pierres vertes…

— Des pierres précieuses ? s’exclama Ilan, celles du trésor du pirate unijambiste qui hante les carcasses de bois de Creepy-Bay ?

Tout le monde éclata de rire.

— Jusque-là, on ne savait pas si elles avaient une valeur. Mais le cap’tain vient juste d’aller les montrer à un spécialiste…

Caubec secoua la tête en approuvant. Il jeta un coup d’œil par le hublot qui donnait sur le quai, repoussa le verre cerclé de laiton et posa son index devant ses lèvres.

— Ce sont des vraies émeraudes, expliqua-t-il en baissant la voix. De grande valeur ! Ça vaut pas mal de pièces d’or.

Pendant un instant on n’entendit plus que les craquements du navire. La nouvelle cheminait lentement dans l’esprit de toute la bande.

— Alors… reste plus qu’à trouver l’île où vous allez vous installer et à construire une maison, lança Tao avec un brin de tristesse dans la voix.

— Pas trop loin d’un endroit où Beau-Parleur peut mouiller son ancre, de préférence, suggéra le mousse avec une grimace.

Caubec ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais il rencontra les yeux d’Emma et se retint, laissant seulement percer un sourire.

   3

Le soleil descendait vite sur la mer caraïbe à cette heure-là. Il venait de disparaître derrière une barre nuageuse qui courait à l’ouest et l’alizé avait effacé sa brûlure.

Pendant qu’Emma et Ilan installaient une drisse de petit foc neuve à l’avant, Tao était perché sur la barre du grand perroquet. Il attendait que ses complices aient terminé leur besogne pour raidir d’en bas le cordage sur lequel il venait de faire une épissure{6}.

Même si la mâture d’Erwenn n’était pas aussi haute que celle de Beau-Parleur, il avait une vue dégagée sur tout le port, côté terre et côté mer.

Vers le nord, il remarqua Yannig sur le pont de Wabash en grande discussion avec Grundsen, son capitaine américain. Les derniers chalands de la journée, remplis de tonneaux et de caisses, attendaient le déchargement au bord du quai de pierre noire.

De l’autre côté, une grande chaloupe s’approchait du rivage. Ses deux occupants étaient en train d’affaler les voiles pendant que l’embarcation courait sur son erre{7}.

Pas mal, se dit le garçon, même pas besoin de ramer. L’avantage des coques de noix ! Mais à deux brasses des premiers piliers de bois rongés par les tarets{8}, le vent, perturbé par le rivage, détourna le nez du petit voilier et le mit en travers. L’un des deux jeunes matelots noirs qui en composaient l’équipage installa aussitôt un aviron à l’arrière et godilla jusqu’à ce que la chaloupe vienne tout contre le vieux ponton. Son collègue tourna très vite une amarre autour d’un montant et tous les deux se jetèrent à l’eau en poussant des cris aigus. Tao sourit. Des gamins. En voilà deux qui devaient avoir chaud.

Il respira à fond. Le vent portait un mélange de parfums d’algues et de goudron de Norvège{9}.

Les deux jeunes adolescents s’ébattirent un bon moment tout près de leur bateau avant de remonter pour ferler soigneusement les voiles.

Un coup de sifflet interrompit sa rêverie. En bas, Emma l’appelait. Il jeta un coup d’œil à son travail, vérifia que tout était clair et lui fit signe de tirer. Le chanvre se tendit et l’épissure coula librement dans la grosse poulie de bois. Il demanda de lâcher, puis de raidir le palan{10} aussitôt. Tout était parfait. Il acquiesça et la jeune fille tourna le cordage sur l’un des cabillots du pied de mât avant de rejoindre le mousse à l’avant.

Emma. Il resta un instant à suivre des yeux sa démarche souple. Elle se retourna tout à coup comme si elle avait senti son regard et lui adressa un sourire et un signe de la main. Il les lui rendit, le cœur battant.

Jusqu’à ce matin, dans la cabine de Caubec, il n’avait jamais pensé qu’ils pourraient être séparés. Que leurs routes allaient forcément diverger. Il n’avait jamais songé qu’il reprendrait un jour la mer avec son oncle et Beau-Parleur, et qu’elle resterait sur l’île qu’elle aurait choisie.

Ilan, lui, avait déjà résolu le problème. Il l’avait exprimé en quelques mots. Pas question de la perdre, cette petite sœur miraculeusement apparue dans la cale aux rats. Elle devrait trouver une île où Beau-Parleur pourrait mouiller son ancre.

Tao se retourna très vite pour s’intéresser aux deux gamins qui mettaient encore de l’ordre dans leur embarcation, mais dans sa tête il ne quitta pas ce qui le préoccupait.

L’image de son oncle perdu dans ses rêves lui vint à l’esprit. Il l’avait surpris dans un autre monde, un soir, accoudé à la lisse. Il pensait à celle qu’il appelait Nanou, Oanez, la fille de Corrigou, le voilier de Terre-de-Haut. Pour la première fois, il lui avait parlé d’elle. Plus de cinq mois qu’il l’avait quittée et l’approche des îles ravivait sa souffrance. Et son impatience. Un jour, je resterai là-bas, lui avait-il avoué, je ferai du transport entre les îles, ou vers l’Amérique proche. Toi, tu emmèneras Beau-Parleur sur les vagues vers notre Bretagne… Ce soir-là, l’idée lui avait paru séduisante.

   4

L’homme à qui il manquait deux doigts, et que Yannig avait reconnu grâce à son serpent tatoué, arriva sur le bord de mer à l’heure précise du rendez-vous. La petite houle qui rentrait dans l’anse, au nord du village de Baillif, balançait le cotre qui y était mouillé.

Il décida d’attendre un moment. Le jour venait juste de se lever et Marteens et ses hommes devaient encore dormir, à l’intérieur, profitant de la fraîcheur matinale.

Rien d’urgent. Sa mission n’avait rien donné d’intéressant. L’homme qu’il devait rechercher était mort depuis plus de dix ans et cette piste s’arrêtait là. Il avait passé la plupart de son temps à la ville proche, à boire et à parler du pays avec les marins d’un marchand américain.

Un raclement de gorge le tira de ses pensées. Il leva la tête du dessin qu’il traçait dans le sable.

 Le voilier noir eut un frémissement et un matelot apparut en haut de l’échelle. Sans faire de tour d’horizon, il se posta face au large, cracha dans l’eau et se mit à pisser.

Dès qu’il eut terminé, l’homme aux doigts manquants siffla et le matelot se retourna vivement en faisant un signe. Il se précipita vers l’écoutille et cria à l’intérieur.

— Le vieux Filetti est mort, il y a au moins dix ans, raconta l’homme au capitaine Marteens. Il avait une femme bien plus jeune qui a vécu dans sa maison à Baillif pendant des années. Mais il y a trois ans, elle est partie avec ses deux filles.

Le vieux était un des compagnons de Grimpson qui avait refait sa vie quelques années avant la fin du Capitán à Antigua.

— Et personne ne sait où ? demanda un matelot chauve encore assis dans un hamac.

— Elle est partie, c’est tout. C’était une Noire, « une esclave affranchie, avec qui il vivait dans le péché » m’a raconté une aïeule à la sortie de la messe. « Elle était assez riche pour se payer un beau collier et des vêtements neufs. » Alors, la bigote a supposé qu’elle est partie à la ville. Et personne n’a pu m’en dire davantage.

— De toute façon, je doute qu’elle ait pu nous apporter un renseignement intéressant. Les confidences de Filetti, c’était il y a bien longtemps, commenta le chauve.

— Il était ami avec Firenze qui partait en bordée avec le Capitán. Il pourrait avoir entendu quelque chose, il pourrait avoir retenu un détail… expliqua Marteens.

Il se pencha sur le réchaud et commença à souffler sur les braises qui lancèrent quelques étincelles, puis il se redressa et regarda fixement l’homme en attendant la suite.

— Je suis allé jusqu’en ville, j’ai posé des questions par-ci, par-là, personne ne les a vues. Elles ne doivent pas vivre dans le coin. Elles étaient connues, elles venaient de temps en temps faire leur marché autrefois.

Marteens cala le pot de café sur les braises et se recula pour poser ses fesses sur un échelon de la descente. Ses hommes se regardèrent en silence. Il valait mieux ne pas intervenir quand il réfléchissait.

Au printemps, Marteens avait rencontré dans une taverne de Boston un homme qui exhibait une tête de serpent tatouée sur l’épaule. Surpris par la ressemblance avec celle que portait son père sur l’avant bras, il avait engagé la conversation. Le matelot lui avait raconté son escale à Antigua, six mois auparavant. Il lui avait parlé du très vieil artiste qui lui avait gravé ce dessin sur la peau. « Un homme de talent ! » avait-il expliqué. « C’est un ancien contrebandier. Il naviguait avec le Capitán, un pirate de l’ancien temps, qu’il m’a dit, un soir où nous avions trop bu. »

Marteens n’avait pas osé poser de questions plus pressantes au matelot. Il l‘avait laissé continuer, lui offrant quelques verres de plus, mais celui-ci ne se souvenait plus des histoires du tatoueur, le tafia avalé ce soir-là avait laissé des trous dans sa mémoire.

C’est quand il s’était réveillé, au milieu de la nuit, qu’il avait décidé d’affréter un navire pour s’en aller voir le vieux pirate à Saint-John’s d’Antigua et Filetti, l’homme de Baillif, à la Guadeloupe, dont son père lui avait parlé. Qui sait s’il ne leur arracherait pas quelque renseignement qui le mettrait sur la trace de l’héritage du Capitán.

Le tatoueur les avait envoyés sur la piste de Joao, à Marie-Galante. Tant qu’ils étaient à Antigua, ils en avaient profité pour aller jeter un coup d’œil au brick de Grimpson dans la baie envasée qui avait vu son dernier combat. Le navire à demi disloqué devait servir d‘abri à quelque vagabond. Il aurait fallu bouger des tonnes et des tonnes de sable pour en vérifier toutes les cachettes. Et quelqu’un l’avait sûrement déjà fait des années auparavant.

Le café commença à chanter dans le pot et l’un des hommes le retira vivement de sur le feu pour en remplir avec précaution les quarts de métal rassemblés sur la table. Le capitaine sembla se réveiller brutalement.

— Il ne nous reste plus que Lorenzo, s’il est toujours vivant…

   5

Caubec pénétra dans le bureau de Pestel Saint-Laurent alors que la cloche de la cathédrale piquait neuf heures. La matinée s’annonçait humide et ventée avec d’épais nuages gris qui circulaient contre la montagne en déversant de temps à autre une grosse averse.

Après l’avoir salué, le banquier lui indiqua un portemanteau proche de la porte où il accrocha le vêtement de toile cirée installé de travers sur sa tête et ses épaules le temps de venir du port.

Le capitaine n’avait pas une minute à perdre. Le chargement de planches qu’il attendait allait arriver, et même s’il avait laissé des consignes à ses hommes pour la mise en cale, il préférait être présent. Il lança sur le bureau la petite boule de coton qui protégeait l’émeraude.

Les yeux du marchand brillèrent aussitôt.

— Tu ne m’as toujours pas dit s’il y en avait d’autres ? demanda-t-il en sortant sa loupe du tiroir.

— Faut voir si mon client est content du prix que tu lui en as offert, il va se renseigner ailleurs, certainement.

Le banquier se tortilla sur sa chaise en scrutant les profondeurs de la pierre verte.

— Des pierres de Muzo{11} comme ça, on n’en voit pas passer tous les jours, certes… mais c’est le travail du bijoutier qui compte maintenant. Et les meilleurs sont en Europe.

— De toute façon ce n’est pas toi que ça regarde, hein ? N’essaie pas de me faire pleurer, Lorenzo ! Tu m’as dit que tu avais une cliente.

L’homme secoua la tête et glissa la main dans la poche de sa veste immaculée. Comme avec regret, il en tira deux petits rouleaux de papier blanc qui pesaient leur poids. Il les déposa sur la table devant lui, c’était le prix convenu pour la pierre précieuse.

Pendant que le capitaine les faisait passer dans sa poche à lui, Lorenzo ouvrit un tiroir, hésita un instant, saisit trois pièces d’or du bout des doigts et les jeta sur son bureau.

— Et ça c’est pour ta peine…

— Trois louis !{12} s’exclama Caubec en riant, c’est que tu as très envie de me revoir, on dirait !

   6

Les trois matelots d’Erwen, les deux esclaves qui menaient le convoi et nos quatre amis s’étaient organisés. Les trois cabrouets{13} s’étaient alignés sur la pierre noire du quai et une chaîne humaine faisait passer les planches jusque sur le pont, où Ilan les empilait en plusieurs tas, à proximité de l’écoutille de cale.

Ils avaient estimé que le chargement serait plus rapide ainsi, plutôt que de déposer le bois d’œuvre sur une barge qu’on avancerait sur le flanc du brick pour le reprendre avec le mât de charge et le descendre à fond de cale.

Lorsque Caubec apparut au détour de la rue, la moitié du chargement d’une charrette était déjà alignée sur deux cordages au centre du navire, prête à être saisie et descendue.

Il se faufila sur la passerelle et, quand il croisa le regard d’Emma, il acquiesça discrètement d’un mouvement de tête. La jeune fille transmit à son frère de la même manière. Il disparut dans sa cabine un instant puis rejoignit l’un de ses hommes qui préparait la première douzaine de planches.

— Personne en bas, rugit-il en voyant Ilan qui prenait la descente. Les planches vont passer de biais et l’une d’entre elles risque de glisser. Et si tu la prends sur la tête, tu es mort…

Le mousse remonta avec une grimace.

Le premier tas s’éleva doucement de deux pieds sous le mât de charge. On le poussa jusqu’à l’ouverture béante et le matelot au palan laissa filer doucement le cordage jusqu’à ce que les planches soient posées au fond.

— On fait pareil pour la deuxième pile. Après vous pourrez aller les ranger en bas comme prévu.

À midi, les nuages dégagèrent le ciel et le soleil sécha rapidement le pont d’Erwenn. Des petites volutes de vapeur s’élevèrent un peu partout, y compris sur le dos des travailleurs qui n’avaient guère prêté attention aux averses qui les arrosaient de temps à autre. Les dernières pièces de bois rejoignirent les fonds et presqu’aussitôt le cuistot hurla, depuis sa cuisine, que le repas était prêt.

— Pa'z eus c'hwezh vat{14}… glissa Ilan à Emma. Elle approuva en riant et en se frottant le ventre.

— Ez eus traoù mat ! Ça fait un moment que je sens le parfum de la marmite au fond de mon estomac !

Les dix convives se retrouvèrent bientôt en cercle sur le pont à l’ombre d’une toile. Les esclaves avaient fait mine de retourner vers la scierie, mais le capitaine les avait arrêtés. « Chez moi, celui qui travaille a le droit de manger, vous le savez bien ! » avait-il annoncé.

Les haricots avaient mijoté toute la matinée sur la braise et le lard n’était pas trop rance. Une marmite de riz les accompagnait. Le coq reçut des félicitations et tout le monde se lécha les doigts une fois que les plats furent vidés.

Les beefs{15} repartirent de leur pas lent vers la rivière et disparurent derrière la tour de la glacière{16} et les hangars de bois qui la côtoyaient. Les deux esclaves allaient les faire boire au passage avant de retourner vers l’atelier du scieur. Ilan et Tao avaient profité une fois de plus des charrettes qui s’en allaient pour se faire transporter. Dans la cale, les matelots d’Erwenn finissaient d’arrimer le chargement.

Caubec fit un signe à Emma et Yannig qui le suivirent vers sa cabine.

— Voilà, dit le capitaine en posant les deux rouleaux blancs sur le morceau de table fixé à la cloison.

— Qu’est-ce que…

Emma regarda Pierre Caubec sans comprendre. Il se mit à rire.

— Dans le papier blanc, il y a des pièces d’or.

Des pièces d’or, la jeune fille ne se rappelait pas en avoir déjà vu. Bien sûr elle en avait entendu parler. On disait dans sa ferme, en Bretagne, que le régisseur en cachait sous son matelas. On disait aussi qu’il ne les donnait jamais. Et personne ne les avait vues. Au village, le notaire en avait un plein coffre. C’est sa servante qui le lui avait dit avec amertume. Elle, n’avait droit qu’à deux pièces grises de vingt sous,{17} les jours de fête, quand elle s’était bien occupée de lui.

Emma n’avait jamais été payée. On considérait à la ferme de la vallée du Scorff qu’il était suffisant de lui prêter une paillasse, de la nourrir et de l’habiller en échange de son travail.