Le Vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas père - ebook
Opis

«Le Vicomte de Bragelonne» est le dernier volume de la trilogie des trois mousquetaires. Véritablement c’est un des meilleurs, le plus vibrants et le plus émouvants romans de Dumas. L’ atmosphère est plus sombre que dans le premier volume de la série. Les amis ne sont pas dans le même camp, els mettent des bâtons dans les roues l’un l’autre. Mais, aucun des personnages n’est vraiment bon, aucun n’est totalement mauvais. Chacun lutte pour ses ambitions, et essaie de placer ses pions avec ses qualités et ses défauts.

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Alexandre Dumas père

Le Vicomte de Bragelonne

Varsovie 2017

Table des matières

Chapitre I — La lettre

Chapitre II — Le messager

Chapitre III — L'entrevue

Chapitre IV — Le père et le fils

Chapitre V — Où il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d'un grand peintre inconnu

Chapitre VI — L'inconnu

Chapitre VII — Parry

Chapitre VIII — Ce qu'était Sa Majesté Louis XIV à l'âge de vingt-deux ans

Chapitre IX — Où l'inconnu de l'hôtellerie des Médicis perd son incognito

Chapitre X — L'arithmétique de M. de Mazarin

Chapitre XI — La politique de M. de Mazarin

Chapitre XII — Le roi et le lieutenant

Chapitre XIII — Marie de Mancini

Chapitre XIV — Où le roi et le lieutenant font chacun preuve de mémoire

Chapitre XV — Le proscrit

Chapitre XVI — Remember!

Chapitre XVII — Où l'on cherche Aramis, et où l'on ne retrouve que Bazin

Chapitre XVIII — Où d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que Mousqueton

Chapitre XIX — Ce que d'Artagnan venait faire à Paris

Chapitre XX — De la société qui se forme rue des Lombards à l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idée de M. d'Artagnan

Chapitre XXI — Où d'Artagnan se prépare à voyager pour la maison Planchet et Compagnie

Chapitre XXII — D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie

Chapitre XXIII — Où l'auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un peu d'histoire

Chapitre XXIV — Le trésor

Chapitre XXV — Le marais

Chapitre XXVI — Le coeur et l'esprit

Chapitre XXVII — Le lendemain

Chapitre XXVIII — La marchandise de contrebande

Chapitre XXIX — Où d'Artagnan commence à craindre d'avoir placé son argent et celui de Planchet à fonds perdu

Chapitre XXX — Les actions de la société Planchet et Compagnie remontent au pair

Chapitre XXXI — Monck se dessine

Chapitre XXXII — Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore une fois à l'hôtellerie de la Corne du Cerf

Chapitre XXXIII — L'audience

Chapitre XXXIV — De l'embarras des richesses

Chapitre XXXV — Sur le canal

Chapitre XXXVI — Comment d'Artagnan tira, comme eût fait une fée, une maison de plaisance d'une boîte de sapin

Chapitre XXXVII — Comment d'Artagnan régla le passif de la société avant d'établir son actif

Chapitre XXXVIII — Où l'on voit que l'épicier français s'était déjà réhabilité au XVIIème siècle

Chapitre XXXIX — Le jeu de M. de Mazarin

Chapitre XL — Affaire d'État

Chapitre XLI — Le récit

Chapitre XLII — Où M. de Mazarin se fait prodigue

Chapitre XLIII — Guénaud

Chapitre XLIV — Colbert

Chapitre XLV — Confession d'un homme de bien

Chapitre XLVI — La donation

Chapitre XLVII — Comment Anne d'Autriche donna un conseil à Louis XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre

Chapitre XLVIII — Agonie

Chapitre XLIX — La première apparition de Colbert

Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV

Chapitre LI — Une passion

Chapitre LII — La leçon de M. d'Artagnan

Chapitre LIII — Le roi

Chapitre LIV — Les maisons de M. Fouquet

Chapitre LV — L'abbé Fouquet

Chapitre LVI — Le vin de M. de La Fontaine

Chapitre LVII — La galerie de Saint-Mandé

Chapitre LVIII — Les épicuriens

Chapitre LIX — Un quart d'heure de retard

Chapitre LX — Plan de bataille

Chapitre LXI — Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame

Chapitre LXII — Vive Colbert!

Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre les mains de d'Artagnan

Chapitre LXIV — De la différence notable que d'Artagnan trouva entre M. l'intendant et Mgr le surintendant

Chapitre LXV — Philosophie du coeur et de l'esprit

Chapitre LXVI — Voyage

Chapitre LXVII — Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poète qui s'était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés

Chapitre LXVIII — D'Artagnan continue ses investigations

Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance

Chapitre LXX — Où les idées de d'Artagnan, d'abord fort troublées, commencent à s'éclaircir un peu

Chapitre LXXI — Une procession à Vannes

Chapitre LXXII — La grandeur de l'évêque de Vannes

Chapitre LXXIII — Où Porthos commence à être fâché d'être venu avec d'Artagnan

Chapitre LXXIV — Où d'Artagnan court, où Porthos ronfle, où Aramis conseille

Chapitre LXXV — Où M. Fouquet agit

Chapitre LXXVI — Où d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine

Chapitre LXXVII — Un amoureux et une maîtresse

Chapitre LXXVIII — Où l'on voit enfin reparaître la véritable héroïne de cette histoire

Chapitre LXXIX — Malicorne et Manicamp

Chapitre LXXX — Manicamp et Malicorne

Chapitre LXXXI — La cour de l'hôtel Grammont

Chapitre LXXXII — Le portrait de Madame

Chapitre LXXXIII — Au Havre

Chapitre LXXXIV — En mer

Chapitre LXXXV — Les tentes

Chapitre LXXXVI — La nuit

Chapitre LXXXVII — Du Havre à Paris

Chapitre LXXXVIII — Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de Madame

Chapitre LXXXIX — La surprise de mademoiselle de Montalais

Chapitre XC — Le consentement d'Athos

Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham

Chapitre XCII — For ever!

Chapitre XCIII — Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La Vallière ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne

Chapitre XCIV — Une foule de coups d'épée dans l'eau

Chapitre XCV — M. Baisemeaux de Montlezun

Chapitre XCVI — Le jeu du roi

Chapitre XCVII — Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun

Chapitre XCVIII — Le déjeuner de M. de Baisemeaux

Chapitre XCIX — Le deuxième de la Bertaudière

Chapitre C — Les deux amies

Chapitre CI — L'argenterie de Mme de Bellière

Chapitre CII — La dot

Chapitre CIII — Le terrain de Dieu

Chapitre CIV — Triple amour

Chapitre CV — La jalousie de M. de Lorraine

Chapitre CVI — Monsieur est jaloux de Guiche

Chapitre CVII — Le médiateur

Chapitre CVIII — Les conseilleurs

Chapitre CIX — Fontainebleau

Chapitre CX — Le bain

Chapitre CXI — La chasse aux papillons

Chapitre CXII — Ce que l'on prend en chassant aux papillons

Chapitre CXIII — Le ballet des Saisons

Chapitre CXIV — Les nymphes du parc de Fontainebleau

Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal

Chapitre CXVI — L'inquiétude du roi

Chapitre CXVII — Le secret du roi

Chapitre CXVIII — Courses de nuit

Chapitre CXIX — Où Madame acquiert la preuve que l'on peut, en écoutant, entendre ce qui se dit

Chapitre CXX — La correspondance d'Aramis

Chapitre CXXI — Le commis d'ordre

Chapitre CXXII — Fontainebleau à deux heures du matin

Chapitre CXXIII — Le labyrinthe

Chapitre CXXIV — Comment Malicorne avait été délogé de l'hôtel du Beau-Paon

Chapitre CXXV — Ce qui s'était passé en réalité à l'auberge du Beau-Paon

Chapitre CXXVI — Un jésuite de la onzième année

Chapitre CXXVII — Le secret de l'État

Chapitre CXXVIII — Mission

Chapitre CXXIX — Heureux comme un prince

Chapitre CXXX — Histoire d'une naïade et d'une dryade

Chapitre CXXXI — Fin de l'histoire d'une naïade et d'une dryade

Chapitre CXXXII — Psychologie royale

Chapitre CXXXIII — Ce que n'avaient prévu ni naïade ni dryade

Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites

Chapitre CXXXV — L'orage

Chapitre CXXXVI — La pluie

Chapitre CXXXVII — Tobie

Chapitre CXXXVIII — Les quatre chances de Madame

Chapitre CXXXIX — La loterie

Chapitre CXL — Malaga

Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux

Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a rien perdu de sa force

Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage

Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet

Chapitre CXLV — Ce que l'on voit de la maison de Planchet

Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent amis, grâce à d'Artagnan

Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos

Chapitre CXLVIII — Explications

Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche

Chapitre CL — Montalais et Malicorne

Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour

Chapitre CLII — Le combat

Chapitre CLIII — Le souper du roi

Chapitre CLIV — Après souper

Chapitre CLV — Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le roi l'avait chargé

Chapitre CLVI — L'affût

Chapitre CLVII — Le médecin

Chapitre CLVIII — Où d'Artagnan reconnaît qu'il s'était trompé, et que c'était Manicamp qui avait raison

Chapitre CLIX — Comment il est bon d'avoir deux cordes à son arc

Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France

Chapitre CLXI — Le voyage

Chapitre CLXII — Trium-Féminat

Chapitre CLXIII — Première querelle

Chapitre CLXIV — Désespoir

Chapitre CLXV — La fuite

Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de dix heures et demie à minuit

Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs

Chapitre CLXVIII — Chaillot

Chapitre CLXIX — Chez Madame

Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière

Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des filles d'honneur

Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers

Chapitre CLXXIII — La promenade aux flambeaux

Chapitre CLXXIV — L'apparition

Chapitre CLXXV — Le portrait

Chapitre CLXXVI — Hampton-Court

Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame

Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne

Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis

Chapitre CLXXX — Où l'on voit qu'un marché qui ne peut pas se faire avec l'un peut se faire avec l'autre

Chapitre CLXXXI — La peau de l'ours

Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère

Chapitre CLXXXIII — Deux amies

Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte

Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur

Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière

Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin

Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert

Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l'auteur qu'il est temps d'en revenir au vicomte de Bragelonne

Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations

Chapitre CXCI — Deux jalousies

Chapitre CXCII — Visite domiciliaire

Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos

Chapitre CXCIV — Le déménagement, la trappe et le portrait

Chapitre CXCV — Rivaux politiques

Chapitre CXCVI — Rivaux amoureux

Chapitre CXCVII — Roi et noblesse

Chapitre CXCVIII — Suite d'orage

Chapitre CXCIX — Heu! miser!

Chapitre CC — Blessures sur blessures

Chapitre CCI — Ce qu'avait deviné Raoul

Chapitre CCII — Trois convives étonnés de souper ensemble

Chapitre CCIII — Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille

Chapitre CCIV — Rivaux politiques

Chapitre CCV — Où Porthos est convaincu sans avoir compris

Chapitre CCVI — La société de M. de Baisemeaux

Chapitre CCVII — Prisonnier

Chapitre CCVIII — Comment Mouston avait engraissé sans en prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour ce digne gentilhomme

Chapitre CCIX — Ce que c'était que messire Jean Percerin

Chapitre CCX — Les échantillons

Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du Bourgeois gentilhomme

Chapitre CCXII — La ruche, les abeilles et le miel

Chapitre CCXIII — Encore un souper à la Bastille

Chapitre CCXIV — Le général de l'ordre

Chapitre CCXV — Le tentateur

Chapitre CCXVI — Couronne et tiare

Chapitre CCXVII — Le château de Vaux-le-Vicomte

Chapitre CCXVIII — Le vin de Melun

Chapitre CCXIX — Nectar et ambroisie

Chapitre CCXX — À Gascon, Gascon et demi

Chapitre CCXXI — Colbert

Chapitre CCXXII — Jalousie

Chapitre CCXXIII — Lèse-majesté

Chapitre CCXXIV — Une nuit à la Bastille

Chapitre CCXXV — L'ombre de M. Fouquet

Chapitre CCXXVI — Le matin

Chapitre CCXXVII — L'ami du roi

Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la Bastille

Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi

Chapitre CCXXX — Le faux roi

Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché

Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux

Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort

Chapitre CCXXXIV — Préparatifs de départ

Chapitre CCXXXV — L'inventaire de Planchet

Chapitre CCXXXVI — L'inventaire de M. de Beaufort

Chapitre CCXXXVII — Le plat d'argent

Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers

Chapitre CCXXXIX — Les promesses

Chapitre CCXL — Entre femmes

Chapitre CCXLI — La cène

Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert

Chapitre CCXLIII — Les deux gabares

Chapitre CCXLIV — Conseils d'ami

Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle

Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir

Chapitre CCXLVII — Où l'écureuil tombe, où la couleuvre vole

Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer

Chapitre CCXLIX — Les explications d'Aramis

Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de M. d'Artagnan

Chapitre CCLI — Les aïeux de Porthos

Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat

Chapitre CCLIII — La grotte de Locmaria

Chapitre CCLIV — La grotte

Chapitre CCLV — Un chant d'Homère

Chapitre CCLVI — La mort d'un titan

Chapitre CCLVII — L'épitaphe de Porthos

Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres

Chapitre CCLIX — Le roi Louis XIV

Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet

Chapitre CCLXI — Le testament de Porthos

Chapitre CCLXII — La vieillesse d'Athos

Chapitre CCLXIII — Vision d'Athos

Chapitre CCLXIV — L'ange de la mort

Chapitre CCLXV — Bulletin

Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème

Chapitre CCLXVII — Épilogue

Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d'Artagnan

Chapitre I — La lettre

Vers le milieu du mois de mai de l'année 1660, à neuf heures du matin, lorsque le soleil déjà chaud séchait la rosée sur les ravenelles du château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier mouvement de la main à la tête pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette idée dans le plus pur français qui se parle en France:

— Voici Monsieur qui revient de la chasse.

Et ce fut tout.

Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui de la rivière conduit au château, plusieurs courtauds de boutique s'approchèrent du dernier cheval, qui portait, pendus à l'arçon de la selle, divers oiseaux attachés par le bec.

À cette vue, les curieux manifestèrent avec une franchise toute rustique leur dédain pour une aussi maigre capture, et après une dissertation qu'ils firent entre eux sur le désavantage de la chasse au vol, ils revinrent à leurs occupations. Seulement un des curieux, gros garçon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demandé pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grâce à ses gros revenus, se contentait d'un si piteux divertissement:

— Ne sais-tu pas, lui fut-il répondu, que le principal divertissement de Monsieur est de s'ennuyer?

Le joyeux garçon haussa les épaules avec un geste qui signifiait clair comme le jour: «En ce cas, j'aime mieux être Gros-Jean que d'être prince.» Et chacun reprit ses travaux.

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et si majestueux à la fois qu'il eût certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eût eu des spectateurs; mais les bourgeois de Blois ne pardonnaient pas à Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'y ennuyer à son aise; et toutes les fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuyé, ils s'esquivaient en bâillant ou rentraient la tête dans l'intérieur de leurs chambres, pour se soustraire à l'influence soporifique de ce long visage blême, de ces yeux noyés et de cette tournure languissante. En sorte que le digne prince était à peu près sûr de trouver les rues désertes chaque fois qu'il s'y hasardait.

Or, c'était de la part des habitants de Blois une irrévérence bien coupable, car Monsieur était, après le roi, et même avant le roi peut-être, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui avait accordé à Louis XIV, alors régnant, le bonheur d'être le fils de Louis XIII, avait accordé à Monsieur l'honneur d'être le fils de Henri IV. Ce n'était donc pas, ou du moins ce n'eût pas dû être un mince sujet d'orgueil pour la ville de Blois, que cette préférence à elle donnée par Gaston d'Orléans, qui tenait sa cour dans l'ancien château des États.

Mais il était dans la destinée de ce grand prince d'exciter médiocrement partout où il se rencontrait l'attention du public et son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude. C'est peut-être ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur avait été fort occupé dans sa vie.

On ne laisse pas couper la tête à une douzaine de ses meilleurs amis sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis l'avènement de M. Mazarin on n'avait coupé la tête à personne, Monsieur n'avait plus eu d'occupation, et son moral s'en ressentait. La vie du pauvre prince était donc fort triste. Après sa petite chasse du matin sur les bords du Beuvron ou dans les bois de Cheverny, Monsieur passait la Loire, allait déjeuner à Chambord avec ou sans appétit, et la ville de Blois n'entendait plus parler, jusqu'à la prochaine chasse, de son souverain et maître. Voilà pour l'ennui extra-muros; quant à l'ennui à l'intérieur, nous en donnerons une idée au lecteur s'il veut suivre avec nous la cavalcade et monter jusqu'au porche majestueux du château des États. Monsieur montait un petit cheval d'allure, équipé d'une large selle de velours rouge de Flandre, avec des étriers en forme de brodequins; le cheval était de couleur fauve; le pourpoint de Monsieur, fait de velours cramoisi, se confondait avec le manteau de même nuance, avec l'équipement du cheval, et c'est seulement à cet ensemble rougeâtre qu'on pouvait reconnaître le prince entre ses deux compagnons vêtus l'un de violet, l'autre de vert. Celui de gauche, vêtu de violet, était l'écuyer; celui de droite, vêtu de vert, était le grand veneur. L'un des pages portait deux gerfauts sur un perchoir, l'autre un cornet de chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment à vingt pas du château.

Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu'il avait à faire avec nonchalance.

À ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour carrée accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son entrée solennelle dans le château. Lorsqu'il eut disparu sous les profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montés du mail au château derrière la cavalcade, en se montrant l'un à l'autre les oiseaux accrochés, se dispersèrent, en faisant à leur tour leurs commentaires sur ce qu'ils venaient de voir; puis, lorsqu'ils furent partis, la rue, la place et la cour demeurèrent désertes. Monsieur descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son appartement, où son valet de chambre le changea d'habits; et comme Madame n'avait pas encore envoyé prendre les ordres pour le déjeuner, Monsieur s'étendit sur une chaise longue et s'endormit d'aussi bon coeur que s'il eût été onze heures du soir.

Les huit gardes, qui comprenaient que leur service était fini pour le reste de la journée, se couchèrent sur des bancs de pierre, au soleil; les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les écuries, et, à part quelques joyeux oiseaux s'effarouchant les uns les autres, avec des pépiements aigus, dans les touffes des giroflées, on eût dit qu'au château tout dormait comme Monseigneur.

Tout à coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un éclat de rire nerveux, éclatant, qui fit ouvrir un oeil à quelques-uns des hallebardiers enfoncés dans leur sieste. Cet éclat de rire partait d'une croisée du château, visitée en ce moment par le soleil, qui l'englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi, sur les cours, les profils des cheminées. Le petit balcon de fer ciselé qui s'avançait au-delà de cette fenêtre était meublé d'un pot de giroflées rouges, d'un autre pot de primevères, et d'un rosier hâtif, dont le feuillage, d'un vert magnifique, était diapré de plusieurs paillettes rouges annonçant des roses. Dans la chambre qu'éclairait cette fenêtre, on voyait une table carrée vêtue d'une vieille tapisserie à larges fleurs de Harlem; au milieu de cette table, une fiole de grès à long col, dans laquelle plongeaient des iris et du muguet; à chacune des extrémités de cette table, une jeune fille. L'attitude de ces deux enfants était singulière: on les eût prises pour deux pensionnaires échappées du couvent. L'une, les deux coudes appuyés sur la table, une plume à la main, traçait des caractères sur une feuille de beau papier de Hollande; l'autre, à genoux sur une chaise, ce qui lui permettait de s'avancer de la tête et du buste par-dessus le dossier et jusqu'en pleine table, regardait sa compagne écrire. De là mille cris, mille railleries, mille rires, dont l'un, plus éclatant que les autres, avait effrayé les oiseaux des ravenelles et troublé le sommeil des gardes de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on nous passera donc, nous l'espérons, les deux derniers de ce chapitre.

Celle qui était appuyée sur la chaise, c'est-à-dire la bruyante, la rieuse, était une belle fille de dix-neuf à vingt ans, brune de peau, brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui s'allumaient sous des sourcils vigoureusement tracés, et surtout par ses dents, qui éclataient comme des perles sous ses lèvres d'un corail sanglant. Chacun de ses mouvements semblait le résultat du jeu d'une mime; elle ne vivait pas, elle bondissait.

L'autre, celle qui écrivait, regardait sa turbulente compagne avec un oeil bleu, limpide et pur comme était le ciel ce jour-là. Ses cheveux, d'un blond cendré, roulés avec un goût exquis, tombaient en grappes soyeuses sur ses joues nacrées; elle promenait sur le papier une main fine, mais dont la maigreur accusait son extrême jeunesse. À chaque éclat de rire de son amie, elle soulevait, comme dépitée, ses blanches épaules d'une forme poétique et suave, mais auxquelles manquait ce luxe de vigueur et de modelé qu'on eût désiré voir à ses bras et à ses mains.

— Montalais! Montalais! dit-elle enfin d'une voix douce et caressante comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un homme; non seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes, mais vous n'entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame appellera.

La jeune fille qu'on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni de gesticuler à cette admonestation, répondit:

— Louise, vous ne dites pas votre façon de penser, ma chère; vous savez que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur somme, et que le canon ne les réveillerait pas; vous savez que la cloche de Madame s'entend du pont de Blois, et que par conséquent je l'entendrai quand mon service m'appellera chez Madame. Ce qui vous ennuie, c'est que je ris quand vous écrivez; ce que vous craignez, c'est que Mme de Saint-Remy, votre mère, ne monte ici, comme elle fait quelquefois quand nous rions trop; qu'elle ne nous surprenne, et qu'elle ne voie cette énorme feuille de papier sur laquelle, depuis un quart d'heure, vous n'avez encore tracé que ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison, ma chère Louise, parce que, après ces mots, Monsieur Raoul, on peut en mettre tant d'autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de Saint- Remy, votre chère mère, aurait droit de jeter feu et flammes. Hein! n'est-ce pas cela, dites?

Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes. La blonde jeune fille se courrouça tout à fait; elle déchira le feuillet sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, étaient écrits d'une belle écriture, et, froissant le papier dans ses doigts tremblants, elle le jeta par la fenêtre.

— Là! là! dit Mlle de Montalais, voilà notre petit mouton, notre Enfant Jésus, notre colombe qui se fâche!… N'ayez donc pas peur, Louise; Mme de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous savez que j'ai l'oreille fine.

D'ailleurs, quoi de plus permis que d'écrire à un vieil ami qui date de douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces mots: Monsieur Raoul?

— C'est bien, je ne lui écrirai pas, dit la jeune fille.

— Ah! en vérité, voilà Montalais bien punie! s'écria toujours en riant la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de papier, et terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui sonne, à présent! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se passera pour ce matin de sa première fille d'honneur!

Une cloche sonnait, en effet; elle annonçait que Madame avait terminé sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la main au salon pour passer au réfectoire. Cette formalité accomplie en grande cérémonie, les deux époux déjeunaient et se séparaient jusqu'au dîner, invariablement fixé à deux heures.

Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situées à gauche de la cour, une porte par laquelle défilèrent deux maîtres d'hôtel, suivis de huit marmitons qui portaient une civière chargée de mets couverts de cloches d'argent.

L'un de ces maîtres d'hôtel, celui qui paraissait le premier en titre, toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui ronflait sur un banc; il poussa même la bonté jusqu'à mettre dans les mains de cet homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressée le long du mur, près de lui; après quoi, le soldat, sans demander compte de rien, escorta jusqu'au réfectoire la viande de Monsieur, précédée par un page et les deux maîtres d'hôtel.

Partout où la viande passait, les sentinelles portaient les armes.

Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenêtre le détail de ce cérémonial, auquel pourtant elles devaient être accoutumées. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosité que pour être sûres de n'être pas dérangées. Aussi marmitons, gardes, pages et maîtres d'hôtel une fois passés, elles se remirent à leur table, et le soleil, qui, dans l'encadrement de la fenêtre, avait éclairé un instant ces deux charmants visages, n'éclaira plus que les giroflées, les primevères et le rosier.

— Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame déjeunera bien sans moi.

— Oh! Montalais, vous serez punie, répondit l'autre jeune fille en s'asseyant tout doucement à la sienne.

— Punie! ah! oui, c'est-à-dire privée de promenade; c'est tout ce que je demande, que d'être punie! Sortir dans ce grand coche, perchée sur une portière; tourner à gauche, virer à droite par des chemins pleins d'ornières où l'on avance d'une lieue en deux heures; puis revenir droit sur l'aile du château où se trouve la fenêtre de Marie de Médicis, en sorte que Madame ne manque jamais de dire: «Croirait-on que c'est par là que la reine Marie s'est sauvée… Quarante-sept pieds de hauteur!… La mère de deux princes et de trois princesses!» Si c'est là un divertissement, Louise, je demande à être punie tous les jours, surtout quand ma punition est de rester avec vous et d'écrire des lettres aussi intéressantes que celles que nous écrivons.

— Montalais! Montalais! on a des devoirs à remplir.

— Vous en parlez bien à votre aise, mon coeur, vous qu'on laisse libre au milieu de cette cour. Vous êtes la seule qui en récoltiez les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d'honneur de Madame que moi-même, parce que Madame fait ricocher ses affections de votre beau-père à vous; en sorte que vous entrez dans cette triste maison comme les oiseaux dans cette tour, humant l'air, becquetant les fleurs, picotant les graines, sans avoir le moindre service à faire, ni le moindre ennui à supporter. C'est vous qui me parlez de devoirs à remplir! En vérité, ma belle paresseuse, quels sont vos devoirs à vous, sinon d'écrire à ce beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui écrivez pas, de sorte que vous aussi, ce me semble, vous négligez un peu vos devoirs.

Louise prit son air sérieux, appuya son menton sur sa main, et d'un ton plein de candeur:

— Reprochez-moi donc mon bien-être, dit-elle. En aurez-vous le coeur? Vous avez un avenir, vous; vous êtes de la cour; le roi, s'il se marie, appellera Monsieur près de lui; vous verrez des fêtes splendides, vous verrez le roi, qu'on dit si beau, si charmant.

— Et de plus je verrai Raoul, qui est près de M. le prince, ajouta malignement Montalais.

— Pauvre Raoul! soupira Louise.

— Voilà le moment de lui écrire, chère belle; allons, recommençons ce fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tête de la feuille déchirée.

Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant, encouragea sa main, qui traça vite les mots désignés.

— Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles.

— Maintenant, écrivez ce que vous pensez, Louise, répondit Montalais.

— Êtes-vous bien sûre que je pense quelque chose?

— Vous pensez à quelqu'un, ce qui revient au même, ou plutôt ce qui est bien pis.

— Vous croyez, Montalais?

— Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que j'ai vue à Boulogne l'an passé. Non, je me trompe, la mer est perfide, vos yeux sont profonds comme l'azur que voici là-haut, tenez, sur nos têtes.

— Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce que je pense, Montalais.

— D'abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon cher Raoul.

— Oh! — Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons- nous, vous me suppliez de vous écrire à Paris, où vous retient le service de M. le prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez là- bas pour chercher des distractions dans le souvenir d'une provinciale…

Louise se leva tout à coup.

— Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un mot de cela. Tenez, voici ce que je pense.

Et elle prit hardiment la plume et traça d'une main ferme les mots suivants:

«J'eusse été bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi un souvenir eussent été moins vives. Tout ici me parle de nos premières années, si vite écoulées, si doucement enfuies, que jamais d'autres n'en remplaceront le charme dans le coeur.»

Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours à mesure que son amie écrivait, l'interrompit par un battement de mains.

— À la bonne heure! dit-elle, voilà de la franchise, voilà du coeur, voilà du style! Montrez à ces Parisiens, ma chère, que Blois est la ville du beau langage.

— Il sait que pour moi, répondit la jeune fille, Blois a été le paradis.

— C'est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange.

— Je termine, Montalais.

Et la jeune fille continua en effet:

«Vous pensez à moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en remercie; mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de fois nos coeurs ont battu l'un près de l'autre.»

— Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voilà que vous semez votre laine, et il y a des loups là-bas.

Louise allait répondre, quand le galop d'un cheval retentit sous le porche du château.

— Qu'est-ce que cela? dit Montalais en s'approchant de la fenêtre. Un beau cavalier, ma foi!

— Oh! Raoul! s'écria Louise, qui avait fait le même mouvement que son amie, et qui, devenant toute pâle, tomba palpitante auprès de sa lettre inachevée.

— Voilà un adroit amant, sur ma parole, s'écria Montalais, et qui arrive bien à propos!

— Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise.

— Bah! il ne me connaît pas; laissez-moi donc voir ce qu'il vient faire ici.

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