Le sanctuaire des Renégats - Pascal Lovis - ebook

Le sanctuaire des Renégats ebook

Pascal Lovis

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Opis

Le deuxième tome des Chroniques des Regards perdus agrémenté du GrimoirePlusieurs années se sont écoulées depuis la fin de la guerre à Lahrios et la vie a repris ses droits. Pourtant, d’étranges phénomènes perturbent la Basse Magie. Le pouvoir de ses adeptes s’accroît de façon incompréhensible, tandis que, de tous horizons, on entend des récits narrant la réapparition de magiciennes mortes depuis des siècles.Revenant d’un long séjour chez les Youcs, comment Jahmir sera-t-il reçu par les prélats de l’institut, soucieux de garder leur hégémonie sur la magie ?Découvrez sans plus attendre le second tome des aventures de Jahmir et la vie à Lahrios où les adeptes de magie prennent de plus en plus de pouvoir.EXTRAITLa journée était morne et le ciel chargé de nuages bas. Une fine bruine se déposait sur le chemin dallé, rendant les pierres glissantes. Par moment, le vent faisait ployer les grands cyprès qui se succédaient le long de la petite allée. Un peu plus loin, une vieille arche recouverte de lierre présentait un portique de fer forgé. L’un des battants bougeait légèrement au gré des bourrasques, faisant planer un grincement indolent sur les stèles de marbres qui s’étendaient au-delà.Jahmir se déplaçait à pas lents le long de ces arbres, le visage exposé au crachin. Plongé dans ses émotions, il ne prêtait pas vraiment attention au froid ni au vent qui lui battait les joues.Arrivé vers le portail, il l’ouvrit dans un gémissement de métal. Le cimetière des Ducs était un lieu solitaire situé au nord de la ville, dans les collines. Les grandes familles nobles y laissaient reposer leurs défunts dans un silence presque total. De majestueuses stèles formaient de petites allées entre les imposants sépulcres gardés par de vieilles portes de fer. Croissant un peu partout, le lierre et la vigne sauvage donnaient aux mausolées un aspect à la fois délaissé et avenant, brisant harmonieusement la monotonie du gris des pierres.

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Couverture

Page de titre

Pour vous, Clément, Maélia, Amandine et Timéo…

Résumé du tome 1 : L’Héritage des Sombres

Résumé du tome 1 : L’HÉRITAGE DES SOMBRES

Narghôl le Damné est mort. Magicien domptant la Haute Magie grâce au diadème d’Hélianor, il avait jadis instauré la Grande Souffrance en damnant son âme au Regard des Sept Brumes, s’arrogeant le pouvoir de corrompre les esprits. Emprisonné par les sonorités de l’Yzhal d’or pendant plus de cinq siècles, il s’est finalement libéré de ses entraves magiques et a tenté de recouvrer son hégémonie en soulevant les hordes ghrenx ; cependant, il a été vaincu par le magicien Jahmir.

Ce jeune homme d’Avonella n’avait pourtant pas l’ambition de devenir un puissant mage. Bretteur averti, il se prédestinait à suivre les traces de son père adoptif, le chevalier Rahatz de Bas-Kosk. Il ne soupçonnait pas qu’un don exceptionnel coulait dans ses veines, celui de maîtriser la Haute Magie. Il possédait en lui le Sentiment magique ! Comment cela était-il possible, alors que seuls les Youcs en étaient pourvus ? Nul ne le sait, mais cette force ne lui a pas laissé le choix : pour son propre bien et celui de son entourage, il devait la dompter.

C’est une mystérieuse dame blanche qui l’a conduit vers les seuls êtres capables de lui enseigner l’art de la Haute Magie. Cette magicienne l’a enlevé pour l’amener sur Youca devant le Pont du Rêve. En s’y engageant, Jahmir entrait dans le monde très secret des Youcs, le monde de son maître Astihn qui lui a ouvert les portes de son pouvoir intérieur.

Ce n’est qu’au moment de quitter ce sanctuaire que Jahmir a appris la menace incarnée par Narghôl le Damné. Grâce aux conseils avisés de la dame blanche, il a cherché à l’empêcher de découvrir le dernier cristal d’Essence. Hélas, il a échoué… et le Damné s’est paré du diadème serti des quatre pierres…

C’eût pu être le début d’une nouvelle Souffrance, mais il n’en a rien été. Car c’est précisément grâce à ce pouvoir que Narghôl a pu être vaincu. Toutefois, si c’est bien Jahmir qui lui a porté le coup fatal en déstabilisant la magie de son diadème, cette chute n’a pas été de son seul chef. Plus d’un ont contribué à l’arrêter.

En premier lieu, la confrérie de l’Yzhal, aidée par le lieutenant Aldric et le prince Isard, a bien failli emprisonner le magicien une nouvelle fois grâce au son de l’Yzhal d’or. Toutefois, au moment où tout semblait dit, leurs espoirs ont été anéantis par la sorcière Amélia, son esprit corrompu par le Regard de Narghôl. Ce dernier est même parvenu à détruire la corne magique et à éliminer ainsi la seule menace qui pesait sur lui…

Finalement, le coup le plus sérieux lui a été porté par le vieux prophète Morius. Secondé parTh’iam, l’ami de Jahmir, l’archiprêtre sombre est parvenu à pénétrer dans l’antre le plus secret de Narghôl, la Forteresse des Sept Brumes. C’est là qu’il a découvert le fabuleux Regard jadis ensorcelé par ses pairs. En défaisant le sortilège reliant Narghôl à cet être immortel, Morius a privé le Damné d’un bien grand pouvoir, permettant ainsi à Jahmir de lui porter le coup fatal.

Th’iam et l’archiprêtre n’y seraient toutefois pas parvenus sans l’aide précieuse de l’ombre furtive que l’on nomme Hanan’Muir. Cette jeune femme aux pouvoirs mystérieux a vaincu, à elle seule, les sentinelles monstrueuses qui veillaient sur le Regard de Narghôl…

Suite à ces événements, ces héros s’en sont allés de par le monde, cherchant pour la plupart à regagner leur patrie. Si, après de longues pérégrinations, Aldric, Th’iam et Amélia se sont retrouvés en terre de Vonell, Jahmir, lui, a décidé de retourner chez les Youcs après avoir appris que son père était tombé pendant la guerre contre les Ghrenx et que sa mère était peut-être en vie… Morius, quant à lui, s’est fait passer pour mort en restant caché à la Citadelle Haute évitant ainsi d’être pourchassé par la vraie Voie. Personne ne sait, en revanche, où sont allées Hanan’Muir et la dame blanche… ni d’ailleurs qui elles sont vraiment…

ERRANCE

Le village lui apparut pour la première fois au détour d’un chemin sinuant non loin du bord de la corniche. Des filaments indolents de fumée s’élevaient des quelques maisons agglutinées en un petit cercle. Il ressemblait à bien d’autres bourgades, pourtant, il semblait perdu au beau milieu d’un océan turquoise.

La forêt qui le ceignait n’était pas de celles, accueillantes, qui inspiraient la quiétude. Aucune clairière ne venait égayer l’uniformité sombre, même la route qui conduisait au village ne se voyait qu’à de rares endroits. Les arbres de cette étendue semblaient vouloir assaillir les frêles habitations, comme s’ils cherchaient à reprendre le territoire qui était le leur.

C’était un soir de fin d’été. Un peu partout, les mélèzes et les érables commençaient à arborer les splendides couleurs de leur agonie. Toutefois, autour de ces maisons, le vert obscur persistait, faisant fi de l’approche de l’automne.

Axilya hésitait à descendre dans la vallée pour se rendre dans cet étrange endroit. Non pas qu’elle craignait ces sombres conifères ; c’étaient plutôt ses semblables qu’elle tentait d’éviter. Depuis qu’elle avait choisi l’errance comme mode de vie, elle préférait de beaucoup le couvert de la canopée plutôt que celui d’un toit pour abriter son sommeil. Or, s’engager à l’intérieur d’une bourgade si tard dans la soirée signifiait prendre le risque de ne pas pouvoir ressortir avant la fermeture des portes. Malheureusement, le vent froid qui sévissait depuis quelques jours l’y obligea. En effet, à l’approche de l’automne, les nuits devenaient trop froides pour les habits qu’elle portait. Elle devait impérativement se trouver des vêtements plus chauds.

Axilya resta un instant immobile aux côtés de son chien Tharo à considérer ces maisons aux toits d’ardoise. Finalement, elle se résolut à descendre dans la vallée et gratifia son compagnon d’une caresse avant de se mettre en route. Bien vite, ils furent plongés dans l’écrasante forêt de sapins et ils n’aperçurent le village qu’au moment de se retrouver face à une haute palissade de bois. La jeune femme fut surprise de voir de telles fortifications dans cette région réputée sûre.

Tandis qu’elle examinait ces constructions d’un œil circonspect, son regard fut attiré par une forme blanche sous les arbres tout proches. Tout d’abord, elle n’en distingua pas exactement les contours, mais lentement, elle reconnut un soldat. Il portait une cotte de mailles rutilante sous un habit d’un blanc éclatant.

L’homme tenait un glaive de ses deux mains devant sa face blafarde. Son teint ressemblait à celui d’un mort et ses yeux fixaient la voyageuse.

Axilya eut un frisson d’angoisse et détourna le regard rapidement. Autour d’elle, rien ne paraissait anormal et les quelques passants ne semblaient pas avoir remarqué la présence du chevalier. La jeune femme osa un nouveau coup d’œil et constata avec soulagement que le soldat avait disparu.

Elle prit une grande inspiration, se persuadant qu’il ne s’agissait que d’un voyageur à l’allure étrange. Sûrement avait-il poursuivi sa route dans la forêt.

Axilya décida donc d’oublier l’incident et se tourna vers l’entrée de la petite bourgade. Le vieil homme à la barbe blanche qui surveillait l’entrée n’avait vraiment rien d’un soldat. Sans doute, n’en était-il pas un, d’ailleurs. Dans ce genre de lieux, c’étaient les hommes de la communauté qui veillaient à tour de rôle à la sécurité.

L’arrivée de la jeune femme ne provoqua chez lui aucune manifestation de curiosité. Il laissa tout au plus courir son regard sur ses formes féminines et se permit un haussement de sourcils devant la taille imposante de Tharo. En tous les cas, il n’y eut ni message de bienvenue ni même de salutations.

Axilya ne s’en offusqua pas le moins du monde et poursuivit sa route. Le village ne comportait pas plus d’une trentaine d’habitations. Elles étaient principalement regroupées autour d’une petite place où croissaient plusieurs arbres aux troncs tordus. La vie semblait s’y dérouler comme dans la plupart des bourgades qu’elle avait traversées. Plusieurs commerces exposaient leur devanture aux voyageurs, alors que, çà et là, les habitants s’attelaient aux tâches quotidiennes.

La jeune femme dut s’avancer jusque sous le couvert des grands arbres de la place pour apercevoir l’échoppe du tisserand. En s’approchant encore un peu, elle remarqua que la boutique du tanneur se trouvait tout à côté.

Elle aurait besoin des deux.

Les commerçants du lieu étaient accoutumés aux demandes des voyageurs et Axilya put rapidement trouver des vêtements plus chauds.

Lorsqu’elle ressortit, le soir était tombé. Les lanternes brillaient déjà, accentuant l’impression de ténèbres qui régnait sur la forêt alentour. Elle se hâta de rejoindre la seconde entrée de la bourgade, espérant la franchir avant la fermeture des portes.

À sa grande satisfaction, l’un des battants était encore ouvert. Tharo la devança et se présenta le premier à l’homme qui était de faction. Contrairement au vieillard qu’Axilya avait croisé tout à l’heure, le garde était un beau jeune homme qu’elle ne put s’empêcher de trouver charmant. Elle le gratifia d’un sourire et signifia à Tharo de la suivre à l’extérieur. Cependant, la sentinelle l’arrêta net :

— À votre place, je n’irais pas plus loin.

Dans sa voix, il n’y avait ni animosité ni contrainte. C’était un simple conseil ; pourtant, il n’avait rien de rassurant.

Axilya se retourna et considéra un instant le garde, avant de lui répondre :

— Les portes ne sont-elles pas encore ouvertes ?

— Certes, mais elles le sont uniquement pour permettre à l’un de mes amis de rejoindre le village.

Axilya hocha lentement la tête.

— Vous ferez certainement une exception pour moi, dit-elle d’une voix douce. Je n’avais pas prévu de rester ici cette nuit.

Le visage du jeune homme s’assombrit soudainement et perdit toute assurance.

— Mais il fait déjà sombre…

Axilya se tourna vers la forêt et reconnut que les ténèbres l’avaient déjà presque conquise. Elle ne s’en soucia pas pour autant ; elle avait coutume de dormir sous le couvert des arbres.

— En effet, et alors ?

Le visage du jeune homme se décomposa.

— La forêt n’est pas sûre pendant la nuit. Ils la gardent.

Axilya fronça les sourcils.

— Mais de qui parlez-vous ?

Sa question resta sans réponse. Un homme arriva de l’extérieur de la bourgade à cheval et se faufila par les portes déjà à demi fermées. Le nouveau venu portait des habits aux teintes forestières. Visiblement, il devait être garde champêtre. Des couteaux étaient fixés aux nombreuses lanières qui lui serraient les jambes et il portait un arc en bandoulière. Son teint bronzé indiquait qu’il passait le plus clair de son temps à l’extérieur.

L’homme de faction salua son ami avec soulagement et demanda, tout en fermant les portes complètement :

— La situation est calme ?

L’éclaireur ne considéra même pas la voyageuse et répondit en secouant la tête :

— Je n’en suis pas sûr. J’ai un mauvais pressentiment. Une agitation peu commune règne dans la forêt. Nous pourrions avoir une nuit agitée.

La nouvelle ne parut pas réjouir le garde. Il hocha simplement la tête, alors que le cavalier s’en allait déjà en direction de l’entrée opposée.

Après avoir contrôlé que les portes étaient bien fermées, l’homme se tourna vers Axilya.

— Vous avez entendu. J’ai bien fait de vous défendre de sortir. Il aurait pu vous arriver malheur.

Axilya considéra son interlocuteur avec scepticisme. Personne n’avait à lui dire ce qu’elle avait à faire et encore moins un bellâtre se croyant responsable de sa sécurité. Pour rien au monde, elle ne l’aurait remercié. Elle demanda plutôt sur un ton incisif :

— Pourquoi cette forêt serait-elle plus dangereuse qu’une autre ?

Visiblement, le soldat fut surpris de ne trouver aucune gratitude dans les paroles de la voyageuse. Il se l’expliqua certainement par le fait qu’elle était étrangère et donc inconsciente du danger. Il prit une grande inspiration et commença :

— Je vous l’ai déjà dit : ils la gardent.

Axilya soupira. Prenant un ton plus sec encore, elle lui répondit :

— Moi aussi je vous l’ai déjà demandé : qui la garde ?

Cette fois, il ne pouvait plus éluder la question. Il toussota, mal à l’aise, jetant des regards fréquents en direction de la forêt. Il répondit sur un ton à peine audible :

— Il ne faut pas prononcer leurs noms pendant la nuit ; ça les attire.

Axilya n’était pas de nature craintive. Les mois qu’elle avait passé à voyager l’avaient aguerrie et, d’ordinaire, ces paroles l’auraient fait sourire ; pourtant, au lieu de cela, elle frissonna. Elle hocha simplement la tête et se résolut donc à rester dans le village pour la nuit.

Sans saluer le garde, elle s’éloigna, suivie de Tharo.

Plus tard, alors que l’obscurité s’était largement installée sur le pays, Axilya sortit de sa besace de quoi se sustenter. À ses côtés, un jeune garçon d’une dizaine d’années observait avec envie les victuailles de sa voisine. Ne désirant pas fréquenter une auberge bondée, la voyageuse avait décidé de se trouver un petit endroit discret où elle pourrait passer la nuit. Elle n’avait pas dû chercher longtemps avant de rencontrer un jeune palefrenier qui lui permit de rester avec ses chevaux pour autant que son patron n’en sache rien.

À la vue du morceau de viande séchée que lui tendit Axilya, Nuomen esquissa un large sourire. Visiblement, il se félicitait d’avoir offert le gîte à l’étrangère. Il la remercia et attaqua sa pitance avec ardeur.

En mâchant, le garçon d’écurie observa Tharo, qui s’était assoupi près d’eux.

— Jolie bête que vous avez là, madame, fit-il admiratif.

Axilya sourit et acquiesça en silence. Elle caressa gentiment l’animal qui émit de petits grognements, sans pour autant quitter son sommeil.

Entre deux bouchées, Nuomen s’essaya à une nouvelle question :

— Pardonnez-moi, madame, mais qu’est-ce qui vous a amenée ici ? Vous ne ressemblez à aucun voyageur que j’aie pu croiser.

Axilya remarqua avec détachement qu’elle ne savait même pas où se situait ce « ici ». Elle ne connaissait ni le nom de cette bourgade, ni le pays dans lequel elle se trouvait et, à vrai dire, elle ne s’en souciait guère.

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Je parcours les chemins sans but précis. Je suis chez moi partout et les forêts sont mes havres.

Même si Nuomen ne comprit sans doute pas ce que son hôte voulait dire, il hocha la tête. Après un long moment de silence, il crut bon de remarquer :

— Ailleurs, peut-être, mais ici, les forêts sont mauvaises.

Axilya se retourna lentement, intriguée par l’allusion du jeune garçon. Quel mystère renfermaient donc les arbres de cette contrée ? Quel maléfice planait sur la forêt de cette bourgade pour générer chez ses habitants tant de crainte ? La jeune femme désirait en savoir davantage.

— Pourquoi ces bois seraient-ils plus dangereux que d’autres ? s’enquit-elle naïvement.

Au contraire du jeune garde, Nuomen ne sembla pas effarouché par la question. Visiblement, il pouvait comprendre qu’une étrangère ignore tout des coutumes locales. Il corrigea néanmoins son manteau, un peu mal à l’aise.

— Notre village se trouve aux abords de la forêt des Horbeban. Mon grand-père m’en a souvent parlé. D’après les anciens, ce nom proviendrait des grandes hordes blanches qui sillonnaient jadis ces contrées.

— Les hordes blanches ?

Nuomen acquiesça :

— C’étaient des chevaliers tout de blanc vêtus, mais l’histoire ne dit pas qui ils étaient ni qui ils défendaient. Je sais seulement qu’on les appelait les…

Nuomen baissa sensiblement la voix et se rapprocha de son interlocutrice.

— Je ne devrais pas prononcer leur nom, car on dit que cela les attire, mais… on les appelait… les Messagers du Silence.

Axilya ne put réfréner un léger frisson. Tharo se leva soudain, une lueur de crainte dans ses yeux. Il ne regardait pas Nuomen ; il avait tendu l’oreille vers la porte de la grange qui laissait entrer le vent froid de la nuit par ses nombreux interstices. Sa maîtresse posa une main sur sa nuque pour le rassurer, mais il ne semblait pas tranquille.

— Et ce sont ces cavaliers qui se trouvent dans la forêt ?

Nuomen secoua la tête :

— Pas vraiment, dit-il. Ces êtres sont morts depuis fort longtemps. On dit qu’ils auraient été trahis lors d’une grande guerre. Depuis, leurs âmes hantent la forêt, cherchant à se venger.

Axilya ne sut que penser de cette histoire étrange. Elle demanda :

— Mais que peuvent ces esprits contre les vivants ?

Nuomen prit une expression sévère.

— J’ai vu un jour ces formes blanches poursuivre un ami à la faveur de l’obscurité. Elles étaient plusieurs, trois, peut-être quatre. Mon compagnon voulait retourner rapidement chercher son arc qu’il avait oublié dans la forêt. Je lui avais conseillé d’attendre le lendemain, mais il était persuadé de pouvoir y arriver avant que le soir ne tombe.

— Et que lui est-il arrivé ? s’enquit Axilya.

Nuomen soupira.

— Nous ne savons pas exactement ce qui arrive aux hommes pris par les…

Le jeune garçon s’interrompit pour ne pas prononcer leur nom. Il poursuivit cependant :

— Parfois, nous les retrouvons, pris de folie, leur esprit détruit par ces êtres. D’autres fois, ils ne reviennent simplement pas ; leurs corps perdus dans la forêt sont sans doute dévorés par les bêtes sauvages.

Nuomen marqua une petite pause avant de reprendre :

— De mon ami, je n’ai plus jamais eu de nouvelles, mais certaines personnes m’ont dit l’avoir aperçu errant dans la forêt, portant une armure blanche éclatante.

Axilya repensa avec une pointe d’angoisse à l’apparition qui s’était révélée à elle avant d’entrer dans la bourgade. Se pouvait-il qu’elle ait aperçu l’un de ces spectres ?

— Vous pensez qu’il les avait rejoints ?

Nuomen hocha tristement la tête.

La jeune femme était peinée d’avoir fait ressurgir ces souvenirs douloureux. Sans vraiment changer de sujet, elle essaya donc de dévier légèrement la conversation :

— Mais dans ce cas, pourquoi avoir bâti une ville ici ? Ces êtres ne vous ont-ils pas fait fuir ?

Nuomen haussa les épaules.

— Vous savez, cette forêt est très giboyeuse et elle offre beaucoup de ressources à notre communauté. Il y a certaines règles à respecter…

Axilya hocha la tête et proposa :

— Comme ne pas sortir de la bourgade après le coucher du soleil…

— Oui, les êtres qui hantent la forêt ne se montrent que pendant la nuit. Ils abhorrent la lumière de toute nature. C’est pour cela que la ville est si bien éclairée.

Axilya comprenait maintenant mieux la réaction du garde lorsqu’elle avait voulu franchir les portes. En tout état de cause, elle décida de ne pas s’éterniser dans cet étrange lieu. Dès le lendemain, elle s’en éloignerait le plus possible.

Axilya et Nuomen parlèrent encore de longues minutes avant de s’assoupir. La jeune femme ne trouva pas tout de suite le sommeil et, lorsqu’elle y sombra finalement, ses rêves furent hantés par de sinistres chevaliers blancs.

Elle rouvrit les yeux brusquement et mit quelques secondes à réaliser que le cri qui l’avait réveillée était bien réel. Se levant d’un bond, elle jeta un regard autour d’elle. Il faisait encore noir et Tharo avait disparu. Nuomen, quant à lui, avait également entendu le hurlement.

— Qu’est-ce que c’était ? s’alarma-t-il. Je n’ai jamais entendu pareille horreur.

— Moi non plus… et où est mon chien ? renchérit Axilya.

Sans réfléchir, la jeune femme se précipita vers la porte de l’écurie et l’ouvrit en grand. Un courant d’air froid pénétra à l’intérieur, faisant vaciller les bougies qui s’y trouvaient. Sur la ruelle déserte, les ténèbres régnaient en maître et d’étranges langues de brume se languissaient à la lueur des lanternes. On aurait dit que leur clarté ne parvenait pas à percer le silence froid de la nuit. La noirceur étreignait leurs flammes, les étouffant petit à petit.

Axilya ne se laissa pas impressionner et comptait bien retrouver Tharo. Elle fit quelques pas dehors, mais Nuomen la retint.

— Attendez, madame. N’oubliez pas de prendre de la lumière avec vous.

Axilya regarda quelques secondes le jeune garçon sans comprendre. Son réveil brutal l’avait un peu déstabilisée, mais les révélations de Nuomen lui revinrent rapidement en mémoire : toujours garder une lumière près de soi. Elle s’empara donc d’une torche et, faisant fi des conseils de Nuomen, elle s’enfonça dans les ténèbres de la bourgade. Il était peut-être arrivé malheur à Tharo et elle devait le retrouver. Voyant l’étrangère s’en aller, le jeune garçon hésita quelques instants, avant de se décider à la suivre.

Après avoir longé la petite ruelle, ils arrivèrent sur la place principale, à l’endroit où plusieurs arbres se balançaient doucement. Il régnait un calme étrange. Non pas de ceux qui amenaient une quiétude intérieure, mais plutôt de ces silences pesants qui troublaient l’esprit.

— Quelque chose d’anormal est à l’œuvre ici, souffla Nuomen mal à l’aise.

Axilya l’avait également perçu. Elle hocha simplement la tête et continua.

Soudain, son ami se raidit.

— Vous avez vu ?

Le regard de Nuomen indiquait l’entrée d’une venelle à quelques pas de là. Axilya s’arrêta et observa longuement, mais ne vit rien.

— J’ai vu une forme blanche s’enfuir derrière la grande bâtisse. C’était l’un d’eux. Cela signifie qu’ils ont réussi à pénétrer dans la ville. Comment cela se peut-il ?

La jeune femme crispa sa main autour de sa torche. S’ils s’approchaient, ils trouveraient à qui parler. Du moins, l’espérait-elle…

— Allons voir vers les portes, proposa-t-elle. Peut-être les gardes en savent-ils davantage.

Nuomen ne répondit rien, mais suivit Axilya. À mesure qu’ils s’avançaient le long de la rue principale, un sentiment d’angoisse s’empara d’eux. Les langues de brume qui rampaient sournoisement semblaient être attirées par les lanternes. Elles les encerclaient et rendaient leurs lueurs à peine visibles. Vers les portes de la bourgade, l’obscurité était oppressante. Ici, les lumières n’étaient même pas voilées ; elles étaient tout simplement mortes. La nuit se déversait à l’intérieur des murs par les portes à demi ouvertes.

Nuomen s’arrêta à quelque distance de l’entrée. Une raie noire se dessinait entre les deux pans et ouvrait un passage vers les ténèbres angoissantes de la forêt des Horbeban. Un frisson parcourut l’échine des deux compagnons d’infortune. Qu’était-il arrivé aux gardes de la ville ? Axilya ne préférait pas l’imaginer.

— Il faut sonner le tocsin, dit Nuomen. Sinon, les villageois vont se faire surprendre dans leur sommeil.

Axilya lança un regard circulaire autour d’elle. Elle ne voulait pas l’avouer à son compagnon, mais elle n’était pas certaine qu’il y eût encore beaucoup de villageois vivants. Un silence de mort planait sur la bourgade. Rien, pas un seul cri, ni un seul mouvement de panique. Les Messagers du Silence les avaient-ils tous pris ?

La jeune femme secoua la tête. Non, elle devait se fourvoyer. Seuls les gardes avaient été emportés. Il n’était pas encore trop tard. Elle se résolut à suivre Nuomen, mais au dernier moment, elle l’aperçut.

Une ombre blanche apparut dans le relief d’une paroi.

Tout d’abord, elle semblait flotter au-dessus du sol, comme une nappe de brume, mais progressivement, elle prit forme. C’était un homme blafard aux yeux rougeâtres. Il portait une armure et un casque de guerre et son glaive pendait à sa main droite.

Nuomen poussa violemment Axilya.

— Ne le regardez surtout pas ! Il essaie de vous attirer. Venez, allons nous réfugier dans une maison ! L’obscurité est trop grande ici.

Axilya se mit à courir à la suite de Nuomen, mais s’arrêta brusquement :

— Attends ! cria-t-elle.

Devant eux apparurent plusieurs formes blanchâtres. Elles se déplacèrent rapidement de façon à encercler les deux compagnons. Sur leur gauche, un grand animal se profila. C’était Tharo.

Axilya et le garçon d’écurie se rapprochèrent l’un de l’autre et brandirent leurs torches, faisant face aux Messagers du Silence. La jeune femme aurait voulu que Tharo les rejoigne, mais, entre eux, se tenait un terrible chevalier au teint morbide. Il brandissait un étendard évanescent, flottant dans la brise nocturne.

Leur retraite était coupée. Il leur fallait rester unis pour espérer faire plier les Messagers du Silence. Lentement, ils firent quelques pas en direction de l’entrée d’une maison. À l’intérieur, ils pourraient trouver d’autres torches et éclairer suffisamment l’endroit pour les faire fuir. Le Messager qui se tenait face à eux recula légèrement.

Derrière lui, Tharo grogna. D’un bond, il contourna le puissant chevalier et s’introduisit dans le cercle de lumière. Axilya lui fit signe de venir à elle, rassurée par sa présence. Toutefois, l’animal ne lui obéit pas. Il s’arrêta à quelques toises et fit face à Nuomen, exhibant ses crocs en grognant.

— Votre chien… balbutia Nuomen.

Axilya ne l’avait jamais vu ainsi. La folie semblait l’avoir totalement conquis. Sans trop y croire, elle essaya de le calmer :

— Paix, Tharo ! Paix !

Mais l’imposante bête ne l’entendit pas. À la lumière des torches, Tharo semblait perdre son pelage brun pour arborer une teinte plus diffuse, presque spectrale.

Il avait été pris par les Messagers du Silence.

Axilya essaya de réfléchir rapidement. Si son chien était l’un d’eux, il devait aussi craindre la lumière. Elle s’avança donc vers lui malgré son air menaçant et s’approcha ainsi encore un peu de la porte de la maison. Tharo ne semblait cependant pas être impressionné par les torches.

Comme l’éclair, le chien bondit en direction de Nuomen. Ce dernier ne parvint pas à réagir à temps et l’imposante bête renversa sa proie, avant de planter ses crocs dans sa gorge. Il n’y eut toutefois pas de sang. Ce n’était pas la morsure d’un chien ordinaire ; c’était celle d’un animal du silence. La blessure n’était qu’une tache blanchâtre, qui très vite, s’élargit, rendant la peau du jeune homme translucide. Nuomen cria, mais sa plainte s’essouffla rapidement.

Axilya ne pouvait plus rien pour le jeune garçon, encore moins pour son chien. L’un était déjà du côté des Messagers et l’autre le serait très bientôt.

Pointant sa torche devant elle, la jeune femme courut entre deux chevaliers et parvint à atteindre une maison. Après s’y être introduite, elle repéra les lanternes et en alluma le plus possible de sorte que, bien vite, la pièce fut largement éclairée. Elle se plaça face à la porte, la torche toujours dans sa main droite et le cœur battant à tout rompre.

Un silence de mort s’installa dans l’unique salle éclairée de toute la bourgade. C’était maintenant une ville morte. Elle en avait acquis la certitude : plus aucun habitant ne sortirait le lendemain matin pour admirer le lever du soleil.

Soudain, la porte éclata en mille morceaux et un vent puissant pénétra dans la pièce. Une à une, les lumières s’éteignirent, soufflées par cet air silencieux et maléfique. Axilya voulut se réfugier à l’arrière de la maison dans une autre salle, mais déjà, les Messagers du Silence avaient pris place dans la pièce, l’encerclant.

La torche que tenait la jeune femme était le dernier rempart la protégeant encore de ses adversaires. Hélas, dans un nouveau souffle, elle vacilla à son tour et mourut, laissant Axilya dans la nuit la plus totale.

Elle pouvait, malgré tout, distinguer les Messagers. Leurs formes blanchâtres luisaient d’une faible clarté vacillante. Ils irradiaient l’espace alentour.

Axilya réalisa en cet instant qu’elle ne pourrait plus s’échapper. Elle avait vu comment Nuomen s’était désempli de sa substance, devenant progressivement translucide et elle savait maintenant quel serait son destin.

Franchissant la porte, le grand chevalier à l’armure imposante s’avança vers elle. À sa droite se trouvait Tharo et derrière lui, Nuomen, perdant à chaque instant un peu plus de vie pour rejoindre l’Ordre des Messagers du Silence.

Axilya ignorait si c’était par peur qu’elle restait immobile ou si elle acceptait tout simplement son sort. À vrai dire, le cercle des chevaliers s’était tellement resserré qu’elle ne pouvait plus faire le moindre mouvement sans craindre de les toucher. En tout état de cause, elle ne bougea pas lorsque le grand chevalier brandit son glaive et le pointa dans sa direction.

Attendant le contact froid de sa lame, elle se demanda si elle devrait, elle aussi, hanter ces bois pour l’éternité. De toute manière, elle ne tarderait pas à le savoir. Ce fut pendant cette pensée que la lame du chevalier la pourfendit. L’arme se planta dans sa poitrine à l’endroit exact où battait son cœur.

Celui-ci s’arrêta…

Toutefois, contre toute attente, son pouls se remit à battre. Loin de se vider de sa substance, Axilya se sentit remplie d’une force terrible, une force nouvelle qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. Plutôt que de devenir translucide comme Nuomen, Axilya irradiait la vie de toutes parts. À tel point d’ailleurs, que cette vitalité se déversait vers le spectre qui se tenait devant elle. Celui-ci ne paraissait pas en souffrir et ne semblait pas non plus surpris.

Puis, tout devint clair.

Une multitude de souvenirs jaillirent dans son esprit. Elle sourit en repensant à son père qui lui avait donné le nom qu’elle portait. Ce nom n’était pas de lui ; il lui avait été susurré par un sortilège puissant. Une magie qu’elle ne pouvait contenir commença à brûler dans sa poitrine. À cet instant, tous les chevaliers qui se trouvaient autour d’elle dégainèrent leur arme et la plantèrent dans le corps de la jeune femme. Même Nuomen et Tharo vinrent la toucher. À chaque contact, Axilya sursautait, mais à chaque fois, son énergie grandissait de manière incontrôlée. Toutes ces lames puisèrent à cette source terrible et permirent aux hommes de retrouver une couleur vivante.

Puis, aussi soudainement qu’ils avaient commencé, les chevaliers se retirèrent et se placèrent à quelques pas de la jeune femme, tous à genoux.

Le plus grand d’entre eux se prosterna face à elle. À cet instant, elle proclama :

— L’heure est venue, Messagers du Silence ! Votre reine est à nouveau parmi vous !

Les chevaliers relevèrent la tête et lui répondirent :

— Gloire à notre reine Axilya !

La jeune femme s’approcha du plus puissant d’entre eux et le fit se relever.

— Je suis fière de toi, paladin Haruín. Ta tâche ne fut pas aisée, mais tu l’as accomplie avec grandeur.

Axilya marqua une courte pause et s’adressa à nouveau à toute l’assemblée :

— Écoutez-moi tous ! Notre vengeance est proche ! Bientôt, tous craindront la terrible Reine du Silence !

LE BARON-SORCIER

Le jour touchait à sa fin et bientôt la forêt de hêtres prendrait des couleurs crépusculaires avant de sombrer dans l’obscurité. En cette heure tardive, les voyageurs étaient plutôt rares sur le sentier qui serpentait entre les vieux troncs assaillis par le lierre.

Le lieutenant Aldric avait emprunté cette voie, sachant qu’ainsi, il pouvait gagner du temps. En effet, la route principale suivait le fond de la vallée et contournait plusieurs obstacles, permettant le passage des attelages. Pour un cavalier solitaire, il était bien plus rapide de traverser la forêt.

Son palefroi se déplaçait à pas lents sur le fin coussin de feuilles mortes, peinant un peu dans l’ascension de la colline. Aldric tapota doucement le cou de l’animal pour l’encourager. Sa monture était fourbue ; cela faisait plus d’une semaine qu’il chevauchait à travers la campagne, ne s’offrant que de courts répits. Heureusement, son voyage touchait à sa fin. Si tout allait bien, il atteindrait sa destination avant la nuit.

Arrivé sur un petit replat, Aldric distingua la lisière de la forêt à quelques toises de là. Il fit bifurquer son cheval et l’emmena hors du couvert de la végétation. À peine la barrière des arbres franchie, une bourrasque chargée de bruine fouetta le cavalier.

Voici maintenant plusieurs années, lorsqu’il était venu en ces lieux pour la première fois, il avait éprouvé une grande admiration face au paysage qui se dévoilait à lui. Une fois encore, il laissa son regard s’y perdre.

De la colline où il se trouvait, le lieutenant surplombait une large vallée d’herbes hautes, balayée par les vents. Au fond de celle-ci miroitait un petit lac longiligne, gris sombre comme le ciel. Il se rétrécissait encore en aval pour ne devenir qu’une mince rivière serpentant quelque peu avant de se perdre dans la mer, qui s’étendait à perte de vue. Aldric se trouvait trop loin pour distinguer les vagues dans cette étendue morne, mais il savait qu’elles s’abattaient inlassablement contre les falaises de ce pays de vents et de bruine.

Au loin, sur un éperon rocheux, bravant la force des éléments, se dressaient les hautes tours du castel Orazgorn. À peine reliée à la terre par une mince saillie rocheuse, la forteresse faisait face à plusieurs îles. Ses tours semblaient se perdre dans les nuages grisâtres qui plombaient le ciel.

Le lieu imposait le respect.

Aldric empoigna instinctivement la garde de son glaive et, d’un coup d’éperon, donna l’ordre à son cheval de poursuivre sa route. Les bourrasques incessantes qui couraient sur la vallée l’obligèrent bien vite à revêtir sa capuche et à remonter le col de son manteau. Heureusement, il ne lui restait plus qu’une petite heure à chevaucher. Bientôt, il serait à l’abri des intempéries dans la grande salle à manger du maître des lieux, dégustant des plats chauds, arrosés d’un petit vin corsé.

Ce serait précisément à cet instant que se terminerait son voyage et que sa mission commencerait.

Pendant les jours qu’avait duré son périple, il n’avait cessé d’y penser. Quand agirait-il ? Quelle serait la situation à son arrivée ? Dans tous les cas, il lui faudrait être très discret.

En descendant dans une lande d’herbes grasses, il essaya encore d’imaginer comment les événements allaient se dérouler, mais, comme à chaque fois, il dut se résoudre à patienter. Trop d’éléments étaient incertains.

Aldric atteignit le fond de la vallée un peu moins rapidement qu’il ne l’avait escompté. Le sentier l’avait mené vers un gué qui traversait la rivière en aval du lac et qui rejoignait la route principale à peine plus loin. De là, il devait monter sur l’autre versant pour atteindre le haut de la falaise. Il pressa un peu son cheval afin d’y parvenir avant la tombée de la nuit. Il pouvait déjà distinguer les flammes qui brillaient sur les tours du castel et les fenêtres éclairées formaient autant d’étoiles scintillant dans ses murailles.

Le lieutenant arriva finalement devant les portes de la forteresse au moment où les gardes commençaient à relever le pont-levis pour la nuit. L’un d’eux, voyant le cavalier s’approcher, s’écria :

— Holà ! Qui va là en cette heure tardive ?

Aldric fit arrêter sa monture et releva sa capuche afin que les gardes puissent voir son visage.

— Salut à vous, gardes d’Orazgorn ! Je suis Aldric d’Avonella. Je pensais arriver à la faveur du jour, mais mon palefroi est fourbu. Le voyage a été long depuis la ville ducale.

Comme les sentinelles ne semblaient pas bouger, Aldric ajouta :

— Je suis un émissaire diplomatique envoyé par le duc Erec. Je demande audience auprès du baron Silgert.

Les soldats réagirent finalement à ces dernières paroles. L’un d’eux fit un signe en direction des hommes chargés du pont-levis et la lourde passerelle se mit à redescendre. Lorsqu’elle fut tout à fait abaissée, Aldric s’avança lentement en direction des gardes.

Ces derniers portaient une longue hallebarde et un bouclier rond. Leurs casques, comme leurs armures, avaient été forgés dans un métal très sombre, presque noir. Cette terne couleur était la marque d’Orazgorn. Sur leurs poitrines, les gardes arboraient son emblème menaçant : une tête d’aigle noir sur fond blanc, soulignée d’un œil rouge vif.

L’un des hommes salua Aldric sur un ton très militaire :

— Salut à toi, Aldric d’Avonella. Nous avons fait quérir le sénéchal ; il ne devrait pas tarder. En attendant, dirige-toi vers les étables ; tu pourras y laisser ta monture.

Le lieutenant les remercia et s’enfonça dans la forteresse d’Orazgorn, laissant le pont-levis se refermer derrière lui.

Le repas donné dans le grand hall du castel en présence du baron-sorcier Silgert avait laissé un goût étrange au fond de la gorge d’Aldric. La nourriture n’avait certes pas été mauvaise, bien au contraire. Il ne s’agissait pas de ces amertumes que les aliments laissaient sur le palais, mais plutôt de ce genre de sensations troublantes qui restaient lorsque l’atmosphère était trop lourde.

Quel secret renfermait le castel Orazgorn ?

Durant le dîner, les discussions étaient restées parfaitement protocolaires. Aldric avait pu s’entretenir brièvement avec le maître des lieux, échangeant avec lui quelques banalités usuelles de la diplomatie. Le baron avait été assuré de la haute estime en laquelle le duc Erec d’Avonella le tenait et ils avaient poursuivi en abordant quelques affaires qui concernaient les deux dirigeants.

Le lieutenant se méfiait néanmoins beaucoup du baron. L’homme n’était-il pas également un sorcier, que d’aucuns disaient puissant ? Quels étaient exactement ses pouvoirs et pouvait-il supposer que la visite diplomatique d’Aldric n’était qu’un prétexte ? Il n’en était pas vraiment certain ; pourtant, un étrange sentiment au fond de lui le mettait en garde.

Aldric marchait à pas rapides le long d’un couloir sombre du castel Orazgorn. Les torches qui éclairaient le passage étaient bien trop espacées pour que la lumière parvienne à vaincre l’obscurité oppressante. Accentuant encore le malaise qui habitait le lieutenant, d’inquiétants bruits résonnaient contre les murs humides.

Soudain, une ombre passa devant lui.

En un geste rapide, il empoigna la garde de son épée et la dégaina.

— Qui va là ? s’exclama-t-il.

Une forme apparut lentement, se détachant d’un décrochement de la paroi. L’individu, vêtu d’une longue cape noire, se rapprocha un peu, avant de se figer face au lieutenant. Ce dernier essaya de percevoir les traits du visiteur nocturne, mais toute la partie supérieure de son visage était cachée dans l’ombre de sa capuche.

— Qui êtes-vous ? s’enquit Aldric sur un ton qui se voulait menaçant.

— Rengainez votre arme, commença l’inconnu, elle ne vous servira à rien.

Le lieutenant ne baissa pas sa garde pour autant.

— Je remettrai ma lame au fourreau lorsque je le jugerai bon. Pour l’heure, j’aimerais que vous répondiez à ma question.

L’homme hocha insensiblement la tête.

— Gardez votre épée au clair si cela vous chante. Quant à mon nom, il ne vous apprendrait rien. Je suis venu simplement vous avertir.

Aldric se décrispa légèrement.

— De quoi voulez-vous m’avertir ? s’enquit-il, méfiant.

La bouche de son interlocuteur se crispa dans un petit rictus.

— Peut-être le savez-vous déjà, messire Aldric.

Le lieutenant sourit intérieurement. Ce mystérieux personnage voulait jouer avec lui ? Qu’à cela ne tienne ! Peut-être pourrait-il ainsi en tirer des informations utiles, mais, pour cela, il valait mieux feindre le désintérêt. Il rengaina donc son arme d’un geste lent et fit mine de poursuivre sa route en contournant l’homme.

— Je n’ai pas de temps à perdre avec des couards qui n’osent pas montrer leur visage.

En passant à sa hauteur, l’individu attrapa le poignet du lieutenant et l’arrêta sèchement.

— Prenez garde, messire Aldric ! commença-t-il d’une voix menaçante. Des bruits courent dans le castel… on raconte que vous ne seriez pas venu pour une simple visite amicale…

Aldric se détacha de la poigne de l’homme d’un coup sec et déclara en se tournant vers lui :

— Si vous portez crédit à toutes les médisances qui circulent dans un château, grand bien vous fasse, mais sachez que, pour ma part, je laisse ce genre de persiflages aux commères des cuisines ! Je vous souhaite le bonsoir.

Au moment où le lieutenant finissait sa phrase, des lumières apparurent au fond du couloir, accompagnées par l’écho de plusieurs voix.

Le mystérieux personnage les aperçut également et fut visiblement contrarié. Avant de disparaître dans l’obscurité, il lâcha à l’intention du lieutenant :

— Prenez garde, messire, certains secrets sont dangereux. Il vaut parfois mieux ne pas les déterrer. Ils n’ont pas été enfouis sans raison.

Aldric n’eut pas le temps de répliquer ; l’homme avait déjà disparu.

Quelques instants plus tard, les lueurs dansantes se firent plus nettes et plusieurs personnes apparurent au détour du couloir. En tête de la petite troupe avançait le baron-sorcier Silgert. Le grand homme marchait d’un pas alerte, fouettant de ses jambes minces sa longue tunique bleu noir aux motifs dorés. La minceur de son visage était accentuée par son bouc tressé qui descendait jusqu’à sa poitrine, ainsi que par le fin diadème d’argent qui lui ceignait le front.

À ses côtés se tenaient plusieurs de ses conseillers, ainsi que le mage et les deux druidesses wonks qu’Aldric avait aperçus durant le repas. Ces trois personnages semblaient ne jamais quitter le baron-sorcier.

Arrivé à la hauteur du lieutenant, le grand homme s’arrêta en arborant un large sourire.

— Eh bien, messire Aldric, commença-t-il, vous vous dirigiez vers votre chambre, je présume.

Le lieutenant confirma la supposition de son hôte, lui retournant son sourire.

Le baron reprit :

— Ma foi, vous devez être fourbu par un aussi long voyage et je comprendrais si vous décliniez mon invitation, mais nous allions justement déguster un petit vin lahriais à la faveur d’une belle flambée. Vous serait-il agréable de vous joindre à nous ?

Aldric hésita un petit instant, mais vit là l’occasion unique d’entrer dans une conversation moins protocolaire avec le baron-sorcier. Il accepta donc et suivit son hôte.

Il régnait une atmosphère plutôt agréable dans la petite salle de veillée que le baron avait choisie. Comme ce dernier l’avait promis, l’âtre s’animait d’un bon feu de pin qui dégageait une chaleur bienfaisante et embaumait la salle de senteurs enivrantes. Contrairement à la chambre qui lui avait été assignée, les parois n’exposaient pas la pierre nue qui rendait les pièces si froides et humides. Ici, de larges tapisseries aux couleurs vives mettaient en scène de grands faits d’armes, ainsi que d’étranges visions oniriques parsemées d’animaux fabuleux.

Tous les convives étaient assis dans de larges sièges confortables faisant face aux flammes. Le lieutenant connaissait la fonction de la plupart, mais certains restaient plutôt discrets. Il devrait être très prudent. Si ce que l’étrange visiteur nocturne lui avait confié était vrai, des soupçons couraient à son encontre. Il n’était pas exclu que le baron et ses conseillers tentent de mettre au jour le véritable motif de sa venue. Peut-être le connaissaient-ils déjà, du reste… En tous les cas, face à eux, Aldric se devait de n’être qu’un simple diplomate envoyé par son duc.

Il prit une petite gorgée du vin qu’un page lui avait servi et ferma les yeux quelques secondes pour apprécier son arôme. Après tant de jours passés sur les chemins, le lieutenant ne put retenir un soupir de contentement.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il remarqua avec embarras que le baron lui souriait. Il voulut s’excuser pour son manque de savoir-vivre, mais son hôte ne lui en laissa pas le temps :

— Alors, messire Aldric, je vois avec plaisir que ce petit vin lahriais ne vous laisse pas de marbre.

Aldric lui retourna son sourire.

— Ma foi, commença-t-il, il est vrai qu’après un si long voyage, c’est un plaisir de déguster un tel nectar.

Le baron hocha la tête, la mine toujours enjouée.

— Je ne vous le fais pas dire.

Il prit à son tour une gorgée au moment où l’une des druidesses wonks se permit une question :

— À propos de ces vins lahriais, j’ai entendu dire que la production avait été fortement mise à mal pendant la guerre de Lahrios. Comment cela a-t-il évolué ?

Aldric prit une mine plus grave.

— Effectivement, répondit-il, les vignes ont été en grande partie détruites par les Ghrenx lors de leur occupation. Les autres plantations également, d’ailleurs.

— Mais la situation ne s’est-elle pas améliorée depuis ? s’enquit le baron.

— Si fait. Le duc Erec a rapidement fourni plusieurs contingents d’hommes pour reconstruire le comté. Grâce également à la contribution des autres nobles, en quelques années, la production de ces vins si réputés s’est sensiblement rapprochée des niveaux d’avant-guerre.

Ce fut au tour du mage wonks de prendre la parole :

— Tout cela est fort bien, commença-t-il, d’autant plus que ce conflit n’avait pas été facile à gagner. Me trompé-je ?

Aldric reprit une gorgée de vin, avant de répondre :

— Non, en effet. Les Ghrenx étaient nombreux et étonnamment bien disciplinés. Les combats furent particulièrement âpres, ai-je entendu dire.

Le baron prit une mine interloquée.

— Comment ? Un lieutenant de votre trempe n’y a donc pas participé ? Vous m’étonnez fort.

Aldric s’éclaircit la gorge avant de répliquer :

— Eh bien, à vrai dire, j’ai été envoyé en mission à peine quelques semaines avant que la situation ne dégénère. Lorsque je suis revenu en terre de Vonell, plusieurs mois après, les troupes ducales étaient déjà victorieuses.

Le lieutenant fit une petite pause, avant d’ajouter :

— Cependant, croyez-moi, durant ma mission, j’ai également connu mon lot de combats.

La druidesse qui avait pris la parole tout à l’heure s’exclama soudain :

— Diantre, messire Aldric, vous nous intriguez. Narrez-nous donc cela.

Aldric avait le désagréable sentiment de s’engager sur un terrain dangereux. Il se trouvait en face d’au moins quatre magiciens et devait absolument veiller à ne pas révéler de renseignements confidentiels.

Pour ne rien trahir, il arbora un sourire flatté.

— Oh, vous savez, cette année-là les Ghrenx étaient partout. J’en ai rencontré plus que ma part et il a bien fallu s’en défaire.

Le baron hocha la tête avant de s’enquérir :

— Mais, dites-moi, dans quelle région étiez-vous ?

La conversation prenait une tournure qui ne plaisait guère à Aldric. Les informations en lien avec sa mission à Valusar étaient secrètes et elles ne concernaient aucunement le baron. Malheureusement, il ne pouvait pas mentir directement. Il savait que certains mages étaient capables de déceler de petits changements dans l’intonation de la voix qui le trahiraient immédiatement. Ensuite, s’ils remarquaient qu’il mentait, ils chercheraient à savoir quelle en était la raison. Il était préférable de rester imprécis et d’amener la conversation vers un terrain plus aisé.

— J’étais parti vers les contrées à l’est de Vonell, au-delà des Hauts de Zũn-Zerak.

Le baron resta un instant pensif, comme s’il essayait de se souvenir d’un détail qui lui échappait momentanément.

— N’était-ce pas justement cette année-là que le comte de Valusar disparut ?

Aldric feignit de réfléchir un instant, avant de répondre par une autre question :

— Ma foi, c’est possible. Mais dites-moi, baron, avez-vous déjà eu le plaisir de rencontrer son successeur le comte Hilmerec ?

Silgert resta un instant interdit avant de confier à Aldric :

— Non, je n’ai malheureusement pas encore eu cet honneur. Il faut dire que je me déplace très peu, comme vous le savez peut-être. De plus, les terres de Valusar sont fort éloignées des miennes… même si ce n’est qu’une piètre excuse.

Alors que le baron faisait signe à l’un des serviteurs de servir quelques fromages pour accompagner le vin, le mage wonks prit une mine intéressée en s’adressant à Aldric :

— Comment s’est déroulée la succession ? Il me semble que le comte Eric n’avait pas d’enfant, n’est-ce pas ?

— Non, en effet, répondit Aldric. Il me semble que Hilmerec était son cousin. En revanche, je ne peux malheureusement pas vous renseigner sur la façon dont il a pris le pouvoir. Je ne crois pas avoir entendu parler de dissensions, mais qui sait ?

Le mage wonks hocha la tête d’un air entendu.

— Effectivement, les guerres intestines sont parfois gardées bien secrètes pour ne pas ternir l’emblème de la noblesse du lieu.

Pour le plus grand soulagement du lieutenant, la conversation déviait vers des sujets plus généraux. Hélas, c’était sans compter l’intervention du baron-sorcier.

— La disparition du comte m’a tout de même beaucoup surpris, s’exclama-t-il soudain, sortant de son silence.

L’une des druidesses wonks renchérit :

— En effet, mais ce qui m’a le plus frappée, c’est qu’au même moment, la légendaire corne de Valusar s’est également volatilisée.

Le baron prit une mine étonnée.

— Ah tiens ! J’ignorais que les deux événements fussent concomitants. C’est effectivement étonnant.

Aldric ne trahissait rien de son malaise, mais il savait que, tôt ou tard, on allait lui demander son avis sur la question. Il ne pouvait tout de même pas affirmer de but en blanc qu’il avait tué le comte Eric de sa propre main pour lui subtiliser l’Yzhal d’or. Fort heureusement, au moment où le mage wonks allait lui adresser la parole, le baron confia :

— Cette corne m’avait fort intrigué il y a quelques années et j’avais d’ailleurs fait de nombreuses recherches à son sujet.

Il fit une petite pause avant de poursuivre :

— Saviez-vous qu’elle était jadis une arme qu’utilisaient les hérétiques contre les prêtres de la vraie Voie ?

Le mage et les druidesses wonks parurent immédiatement intéressés par les propos de leur hôte. Aldric, quant à lui, sentit qu’il pouvait à la fois faire dévier la conversation une fois pour toutes et peut-être apprendre quelques informations intéressantes. Il suffisait de montrer de l’intérêt à l’une des passions de son interlocuteur. Les connaissances qu’il avait acquises en s’entretenant avec son ami Jahmir lui permettaient de suivre une conversation sur la magie.

— Cela nous ramène à des temps plutôt éloignés, me semble-t-il, commença-t-il sur un ton parfaitement neutre. J’ai déjà entendu parler de cette guerre, mais je n’arrive plus vraiment à me remémorer la raison de la discorde qui existait entre ces deux courants.

Visiblement, Aldric avait su trouver le ton juste. Les Wonks paraissaient à la fois surpris par les questions d’un simple ambassadeur d’Avonella et en même temps fort intéressés par la discussion qui pouvait s’ensuivre. Le baron, de son côté, resta un instant interdit, mais ne résista pas longtemps à la possibilité d’impressionner ses interlocuteurs par son grand savoir.

— Permettez-moi de vous corriger, messire Aldric, concernant un petit détail qui a tout de même son importance. De fait, ce ne sont pas deux courants distincts, mais bien le résultat d’un schisme d’une même magie.

Aldric sourit intérieurement ; il avait commis l’erreur parfaitement sciemment pour aider le baron à entrer dans sa conversation.

— Ah tiens ? dit-il. Veuillez me pardonner, je ne savais pas que je commettais un impair. Cependant, je suis fort étonné par ce que vous m’apprenez. À l’origine, ils auraient donc pratiqué le même art ?

Le baron lui sourit chaleureusement.

— C’est un peu simplifié, mais c’est exact. Les hérétiques se sont séparés de la prêtrise traditionnelle il y a fort longtemps, mais ils y appartenaient bel et bien.

— Et c’est donc la raison pour laquelle ils se font toujours appeler « prêtres ».

Le baron-sorcier s’éclaircit un instant la gorge avant de répondre à son hôte :

— Oui, effectivement, bien qu’ils aient choisi de renier le dogme officiel et de suivre une doctrine un peu différente, ils n’en restent pas moins des prêtres.

Alors qu’Aldric hochait la tête, le mage wonks prit la parole.

— Il est cependant important de préciser que la différence entre deux courants distincts comme la sorcellerie et la nécromancie est bien plus fondamentale que celle qui sépare les deux prêtrises.

— Et c’est pourquoi on considère généralement que ces dernières ne forment qu’un seul courant, toutefois partagé en deux voies, ajouta l’une des druidesses wonks.

Jusqu’alors, Aldric n’avait pas eu souvent l’occasion de s’entretenir de magie. De plus, à Avonella, ce savoir était jalousement gardé par les dirigeants de l’institut de magie, mais, depuis qu’il avait fait la connaissance de Morius, Mylandra et Jahmir, Aldric s’y était beaucoup intéressé. Bien sûr, cela restait un intérêt purement théorique. Jamais il n’espérait pouvoir pratiquer la magie ; pourtant, il était persuadé que toute connaissance pouvait lui être un jour utile.

Quoi qu’il en fût, il décida de profiter de l’occasion pour essayer de trouver des réponses à certaines questions qu’il s’était souvent posées. Il savait que le baron n’entretenait pas de liens étroits avec l’institut de magie d’Avonella à cause de certaines divergences d’opinion. Il pourrait peut-être mettre cela à profit.

— Je vois avec plaisir que la magie n’est pas ici un sujet que l’on n’aborde qu’entre initiés.

Aldric avait touché juste. Le baron lança un regard étonné à ses amis wonks. Il sourit chaleureusement au lieutenant.

— Ma foi, messire Aldric, je dois vous avouer que tous ne partagent pas mon avis, mais je pense que la magie est un savoir au même titre que la connaissance des nombres, de la cartographie, de l’herboristerie ou que sais-je encore ? Il n’y a aucune raison de la maintenir dans le secret.

Aldric comprenait maintenant pourquoi les liens entre le baron et l’institut d’Avonella étaient si ténus. Ils ne considéraient visiblement pas la magie de la même manière. Sur le fond, Aldric n’était pas opposé aux arguments du baron-sorcier. Pourquoi devrait-on taire tout ce qui touche de près ou de loin à la magie ? Malgré tout, le lieutenant savait rester prudent. Le baron pouvait fort bien jouer un double jeu : enseigner certains préceptes ouvertement et, dans le même temps, poursuivre des recherches secrètes aux buts peu avouables.

En tout état de cause, Aldric voulait savoir ce que le baron pouvait lui apprendre.

— Puisque nous en parlons, commença-t-il, j’ai toujours désiré connaître la différence fondamentale qui sépare deux courants magiques.

Le baron Silgert se fendit d’un large sourire. Il tendit la main vers la petite table non loin de lui et y prit un morceau de fromage. Puis, calmement, il le mit à la bouche et le dégusta.

Aldric se demandait si le baron allait lui répondre autrement que par ce sourire, lorsque ce dernier s’enquit :

— Pratiquez-vous un peu cet art, messire Aldric ?

Le lieutenant resta circonspect. Pourquoi le baron lui posait-il cette question ? Il devait pertinemment savoir que son interlocuteur ne possédait aucun pouvoir.

Toutefois, Aldric se prit soudain à douter. Le maître d’Orazgorn le savait-il vraiment ? Était-il possible de posséder une magie sans que les autres magiciens ne s’en aperçoivent ? La question méritait d’être débattue, mais pour l’heure, il fallait répondre au baron.

— Je n’ai hélas pas cet honneur.

Aldric mit dans sa voix suffisamment de fausseté pour laisser place à un soupçon de mensonge. Il trouvait intéressant de faire douter ses interlocuteurs sur ce point précis. S’il était possible de dissimuler un talent magique, alors ces derniers pourraient croire qu’Aldric en possédait un. Dans le cas contraire, ils ne verraient là aucun mensonge et n’en seraient pas plus troublés.

Le baron prit une gorgée de vin avant de poursuivre :

— Il est très difficile d’appréhender les différences de perception de la magie lorsque l’on n’y est pas initié. Cependant, un jour, lors de mes recherches, j’ai eu la chance de parcourir un grimoire fort intéressant. Son auteur, un très ancien sorcier dont le nom m’échappe, utilisait un conte pour illustrer les différences qui séparent les nombreux courants de Basse Magie.

Le maître des lieux fit une courte pause.

— La légende parle de temps immémoriaux, de temps où même la magie n’existait pas, ou du moins pas celle à laquelle nous sommes accoutumés.

Le baron laissa ses paroles résonner quelques instants, avant de continuer :

— À cette époque donc, les créatures pensantes telles que les Hommes et les Wonks ne pratiquaient pas du tout de magie.

L’une des druidesses se permit une question :

— Et qu’en était-il des Ghrenx ? s’enquit-elle. J’ai depuis longtemps entendu dire que la magie pratiquée par les shamans ghrenx était très semblable à la nôtre.

Le baron-sorcier sourit.

— Il se trouve justement que la suite du conte mentionne ce peuple et corroborerait vos propos. Écoutez plutôt. Il est dit qu’un jour, des êtres de puissance se rendirent auprès de ces races. Ils ne restaient pas longtemps dans les villages et voyageaient beaucoup. Personne ne savait quel était leur but, ni vers quelle contrée ils se rendaient, mais beaucoup les craignaient.

Comme le baron prenait une gorgée de vin, Aldric en profita pour s’enquérir :

— Des êtres de puissance, dites-vous ? Se pourrait-il qu’il s’agît de Youcs ? J’ai entendu dire que la Haute Magie est très puissante et fort différente de celle des Hommes ou des Wonks.

Sa remarque suscita une nouvelle fois des regards de surprise et d’admiration de la part de ses interlocuteurs. Silgert, quant à lui, acquiesça songeusement sans quitter son petit sourire de satisfaction.

— Ma foi, commença-t-il après un instant, c’est tout à fait possible. Malheureusement, l’auteur de cette légende reste pour le moins sibyllin sur de nombreux détails. Je me souviens d’ailleurs l’avoir découverte avec une certaine frustration. Toutefois, comme je vous le disais, il ne s’agit ici que d’une légende. Considérons-la plutôt en tant que telle.

Comme Aldric acquiesçait, le baron poursuivit :

— Ces êtres traversaient donc le monde sans but apparent. Petit à petit, ils choisirent plusieurs personnes parmi les Hommes, les Wonks et les Ghrenx. Or, un jour, ces individus furent tous emmenés dans un endroit secret. Là, ils reçurent un don exceptionnel : la magie. Chacun d’eux s’en retourna chez les siens et commença à enseigner cet art. Bien que la révélation qui leur avait été faite fût la même pour tous, chacun avait une façon personnelle de la transmettre.

L’une des druidesses hocha la tête dans un sourire.

— Et c’est ainsi que naquirent les courants de Basse Magie, termina-t-elle sur un ton intéressé. C’est effectivement une bien jolie image de l’apparition de la magie dans nos races.

Le baron-sorcier but une petite gorgée de vin avant d’ajouter :

— Une charmante histoire, en effet, mais ce qui m’a le plus séduit jadis, c’est la manière qu’avait l’auteur d’illustrer la différence entre les deux prêtrises.

— Tiens donc, fit Aldric intéressé, il y a donc une suite ?

— Oui, répondit Silgert, le récit se poursuit ainsi : il est dit que la jeune femme qui fonda la prêtrise avait une sœur cadette, qui lui était très liée. Or, le jour où les êtres de puissance emmenèrent les élues, cette dernière aurait suivi secrètement son aînée. Elle se serait faite si discrète que personne n’aurait remarqué sa présence. Tapie dans les broussailles, elle aurait assisté à la révélation des êtres de puissance et, par la même, aurait reçu leur don.

La druidesse était visiblement séduite par la métaphore.

— J’aime beaucoup l’idée de comparer cette mince différence qui existe entre les deux prêtrises avec la relation qui unit deux sœurs, s’exclama-t-elle.

Silgert était visiblement satisfait de pouvoir faire ainsi étalage de son savoir à ses invités. Il gratifia la Wonks d’un sourire, avant de reprendre :

— Tout d’abord, rongée par la honte de posséder un savoir qu’elle n’avait pas mérité, cette jeune personne aurait vécu de longues années sans révéler son secret ; jusqu’au jour où elle le confia à l’un des premiers disciples de sa sœur. C’était un archiprêtre suffisamment ouvert d’esprit pour remarquer que son instinct s’accordait mieux à la magie de la cadette qu’à celle de l’aînée. Il aurait ensuite commencé à prodiguer un enseignement un peu différent à ses élèves les plus réceptifs.

— Et ce fut là la naissance de la sombre Voie, termina le mage. Le premier archiprêtre hérétique aurait été converti par la sœur de la Grande Prêtresse.

— Oui, répondit Silgert, la sœur qui, d’après cette légende, portait le nom d’Hanan’Muir.

BAHYA

Une froide nuit s’était déposée sur la cité d’Avonella la Blanche. À l’intérieur de la citadelle, les couloirs lugubres semblaient absorber toute la chaleur produite par les torches murales. Les pierres nues s’illuminaient par endroits de petits scintillements cristallins, mais leur contact restait glacial.

La jeune femme qui se tenait devant la porte du petit salon ducal prêtait l’oreille à ce qui se disait dans la pièce.

— Tout cela me semble parfait, dit une voix qui trahissait un âge avancé, mais que ferons-nous si votre lieutenant se fait prendre ?