Le cycle de Clément - Rémy Lasource - ebook

Le cycle de Clément ebook

Rémy Lasource

0,0
17,81 zł

Opis

D'invisibles courants qui jalonnent la surface du sol, comme un réseau de veines faisant courir un sang secret venu des profondeurs de la pierre. D'inexplicables accidents survenant comme autant de drames dans une canicule qui n'a rien de naturel. Une vieille femme disparaissant chaque nuit sur des chemins sinueux qui ne mènent nulle part.Et une colline qui semble à l'origine de tous les malheurs, où se dressent les vestiges d'un château en ruines.Cet été où une nature semble reprendre ses droits sur les hommes, des destins se noueront. Clément, attiré par la colline, ne se doute pas qu'en tombant amoureux de son amie d'enfance Ondine, il est au seuil de vérités cachées dans les religions.EXTRAITQuand ses chats reviennent jouer entre ses jambes, c’est pour lécher ses mains collantes de sang. Avec leur langue râpeuse, ils nettoient précautionneusement chaque doigt, et bien sous l’ongle qui garde encore de la chair et des écailles. Les chats, ils enroulent leur queue autour des mollets de Marie-Claude, et ils miaulent pour qu’elle leur donne la vipère qu’elle vient de tuer. Le serpent. Il est sorti de dessous le rocher, il ondulait attiré par Marie-Claude qu’il avait reconnue, il se tordait tant en la voyant qu’on avait l’impression qu’il dansait. Alors Marie-Claude lui a souri de ses yeux bleus inhumains, et elle lui a souri de toutes ses dents. Et puis elle a saisi le reptile derrière la tête. Avec ses ongles longs et durs comme de la corne, elle a ouvert le corps avec force, tout en étranglant sa proie dans son autre main. Elle a saigné le serpent qui cherchait à étrangler le bras de son étrangleur. En vain. Marie-Claude a attendu. Elle a fait goutter le sang sur le rocher.À PROPOS DE L'AUTEURAprès avoir fait des études de droit, Rémy Lasource est devenu fonctionnaire. Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et des magistrats. Il vit aujourd'hui en limousin.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 394




Table des matières

Résumé

Livre I L’initiation

Livre II Les épreuves

Livre III La succession

La colline aux orties

Résumé

D'invisibles courants qui jalonnent la surface du sol, comme un réseau de veines faisant courir un sang secret venu des profondeurs de la pierre. D'inexplicables accidents survenant comme autant de drames dans une canicule qui n'a rien de naturel. Une vieille femme disparaissant chaque nuit sur des chemins sinueux qui ne mènent nulle part.

Et une colline qui semble à l'origine de tous les malheurs, où se dressent les vestiges d'un château en ruines.

Cet été où une nature semble reprendre ses droits sur les hommes, des destins se noueront. Clément, attiré par la colline, ne se doute pas qu'en tombant amoureux de son amie d'enfance Ondine, il est au seuil de vérités cachées dans les religions.

Rémy Lasource

Le cycle de Clément

Épisode 1 – Des veines dans le granite

Thriller fantastique

ISBN : 978-2-35962-914-9

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal février 2017

©2017 Couverture Ex Aequo

©2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Dans le soir naissant, elle s’en va sous les ombrages, suivie de ses chats, silencieuse et solitaire comme une ombre cherchant à regagner les ténèbres. Marie-Claude. Elle traverse la rivière en sautant sur les grosses pierres sortant du courant, et voir sa vieille silhouette laide, mais si agile a quelque chose d’inquiétant. Elle s’aide de son bâton de châtaignier qu’elle tape contre le sol à la recherche d’invisibles points dans la roche. Parfois, elle s’arrête haletante, et son front que couronne une chevelure blanche hirsute est couvert de sueur. Elle marmonne des mots qu’entendent les arbres, et qui ne peuvent être compris que de la colline autour.

Elle pénètre dans une forêt que les hommes ont oubliée, où les arbres ont poussé de façon sauvage, emmêlant leurs branches pour former un sous-bois impraticable. Des arbres hauts comme des monuments, des arbres vieux, austères comme des gardiens à l’affût, et qui perdent des nuages de poussière sur tout un pays de broussailles en dessous. Elle chemine toujours, et sa colonne vertébrale qui est de travers donne une vision légèrement bossue de son dos. Il y a ces cheveux blancs sur sa tête qui brillent dans le crépuscule comme la couronne d’un démon de l’antiquité. Elle pénètre dans le pays de Malmort, un lieu à l’abandon, où se dresse un vieux château en ruines sur son promontoire granitique et qui domine tout l’horizon des forêts. Sous cette falaise dorment quelques tombes dans les herbes hautes au pied d’une petite chapelle. Mais Marie-Claude s’arrête juste avant le pic rocheux où dort le château. Elle a besoin de souffler. La terre lui fait anormalement mal aux pieds. Les roches sont brûlantes. Elle s’assoit sur un rocher et regarde ses chats jouer et courir vers les ruines. Elle ferme les yeux. Parle pour elle-même ou pour la colline. L’air qui est chaud a tourné en brume de canicule. L’air est devenu blanc et a bouché le ciel. Le crépuscule ne transparaît que comme une plaie rougeoyante derrière un bandage sanguinolent. Cette chaleur sournoise, elle naît du sol, et Marie-Claude le sait. Elle soupire. La terre est malade. Mais la nuit amènera l’orage. Alors elle ouvre ses paupières et ses yeux ne sont plus humains.

Quand ses chats reviennent jouer entre ses jambes, c’est pour lécher ses mains collantes de sang. Avec leur langue râpeuse, ils nettoient précautionneusement chaque doigt, et bien sous l’ongle qui garde encore de la chair et des écailles. Les chats, ils enroulent leur queue autour des mollets de Marie-Claude, et ils miaulent pour qu’elle leur donne la vipère qu’elle vient de tuer. Le serpent. Il est sorti de dessous le rocher, il ondulait attiré par Marie-Claude qu’il avait reconnue, il se tordait tant en la voyant qu’on avait l’impression qu’il dansait. Alors Marie-Claude lui a souri de ses yeux bleus inhumains, et elle lui a souri de toutes ses dents. Et puis elle a saisi le reptile derrière la tête. Avec ses ongles longs et durs comme de la corne, elle a ouvert le corps avec force, tout en étranglant sa proie dans son autre main. Elle a saigné le serpent qui cherchait à étrangler le bras de son étrangleur. En vain. Marie-Claude a attendu. Elle a fait goutter le sang sur le rocher.

Elle parle dans le silence du soleil couchant.

« Je suis bien vieille. »

Alors, elle lance la vipère en pâture aux chats.

Livre IL’initiation

— Clément ! Cléé-meent !

Le silence retombe, encore un sursis. Je retourne à mes rêves. Pas longtemps.

— Debout ! Tu vas être en retard.

J’ouvre les yeux péniblement en ce début de vacances. Ma mère a allumé cette lumière dans ma chambre, un grand néon au milieu du plafond, qui m’agresse les yeux. Surtout que je dors encore. Je me retourne sur le ventre pour replonger dans le sommeil tendre et doux de ma grasse matinée. Je remue mes fesses pour trouver la bonne position dans mon matelas : j’ouvre la bouche, ferme les yeux, et sens au fur et à mesure que je ronronne béatement, un long fil de bave couler de ma bouche le long de ma joue.

— Clément, debout tout de suite !

Là c’est mon père. La sanction va tomber. Bon, allez.

Mes parents sont attablés et ont l’air en colère.

— Tu vas rater ton train ! Ta grand-mère Sidonie t’attendra là-bas pour rien !

Mon père fait les gros yeux. Bon, ça va. C’est-à-dire que passer plusieurs jours chez mamie, quand on est ado, comment leur expliquer... Ils ne se rappellent plus les parents, c’est qu’eux ils sont déjà vieux.

Dans le métro aérien, Paris offre un beau ciel bleu pour mon départ. Des pigeons volent en rase-motte ou font la ronde autour d’un homme qui leur jette des miettes de pain. En passant près de la tour Eiffel, je soupire. Adieu la civilisation. Dans le train attrapé in extremis (non pas un TGV, une antiquité décorée dans les années 70), je monte, m’assois et ouvre le dépliant touristique que mamie m’a fait parvenir par la poste. Elle habite dans le Limousin, une région reculée du progrès où les mots « centre commercial » riment avec bottes en caoutchouc et tronçonneuse. Trop jeune, le coin. Le dépliant qui se veut adressé à la jeunesse, mais assurément écrit par des adultes retrace les châteaux de « la route Richard Cœur de Lion ». Ce grand roi anglais serait mort en retour d’une croisade dans le Limousin, blessé mortellement par une flèche tirée depuis la tour de Châlus. Tout un programme. C’est un cours d’histoire ce truc ; rien sur les endroits branchés ou des rampes de skate-board. Bon, je poursuis, plusieurs châteaux tous plus ou moins en ruines sont dessinés sur une carte couverte de forêts en dernière page. Justement, mamie habite une commune de ce « pays des feuillardiers ». D’ailleurs, dans son village perdu dans les forêts, il y a, à l’écart du bourg, de vieilles ruines au milieu des ronces ; ce sont les restes du château de Malmort, si vétustes et dans un endroit si désolé qu’elles pourrissent à l’abandon.

Le grand air me fera du bien, me rabâche-t-on, l’air pur du Limousin, tout ce tralala, mes parents me le sermonnent depuis un mois, de quoi m’occuper avant que nous partions tous en vacances, dans un village pour vraies vacances où il y aura des jeux vidéo, et puis des nuits en night-club, et des jeunes, enfin des trucs pour moi, quoi. Depuis deux ans, j’ai une tendance à faire des infections aux bronches, sans parler pour autant d’asthme, mais je suis plutôt un abonné aux rhinos dégénérant en « bronchites asthmatiformes », et qui sont liées à l’accroissement de la pollution dans la capitale m’assure mon médecin. Alors, pour mes parents, l’air du Limousin pour un jeune comme moi, en pleine croissance, c’était inévitable. Mais je ne leur en veux pas. Du moment qu’après on part tous en village de vacances à la plage. Et puis ma mamie, je l’aime, elle m’a toujours considérée comme un adulte.

Le train s’enfonce vers de grandes forêts bordées de prairies décorées de meules de foin. Le roulis des rails m’apaise, je n’en veux plus à personne, et je crois même que j’ai été de mauvaise foi en traînant des pieds pour ce voyage en Limousin. En ce moment, je traverse une zone de turbulences côté humeurs. C’est comme si j’avais toujours besoin de contester ce que me disaient mes parents. Ils me pèsent tout le temps et j’ai besoin d’exister contre eux, sans comprendre pourquoi ils m’énervent pour un rien.

Je pose mon nez contre la fenêtre froide, et je m’abandonne à la rêverie. J’aime les vacances pour ça, pour laisser tourner mon esprit sans entrave. Je regarde dehors. Les forêts, leurs cimes ondulent comme des vagues vertes, et avec la vitesse je les laisse me bercer. C’est vrai qu’ici ont eu lieu d’épiques combats de chevaliers. Je reste ainsi longtemps à regarder ces arbres verdoyants défiler pour moi, ces champs remplis de vaches où l’on distingue la colossale silhouette du taureau.

C’est plutôt bien écrit ce dépliant. Richard Cœur de Lion, revenu de croisade était en Limousin pour défendre ses possessions contre le Roi de France. Or, il aurait rapporté un trésor pillé aux infidèles, sacré pour les musulmans. Les nobles français auraient eu vent de cet or que Richard tentait de dissimuler quelque part dans ses terres Limousines. L’histoire officielle laisse des blancs et on explique la mort du roi Richard par un assaut pris à la légère de sa part, où il serait allé inspecter une de ses batailles sans armure, couvert de son seul casque. Cette imprudence lui aurait valu une flèche tirée de la tour de Châlus en pleine épaule. Méprisant sa blessure qu’il n’a pas ou mal soignée, Richard serait mort dix jours plus tard de la gangrène. Une mort trop idiote qui ne colle pas avec cette histoire de trésor. Celui-ci aurait été récupéré par des seigneurs français, et pourrait se trouver dans un des châteaux de la route de Richard Cœur de Lion. Enfin, ce trésor sacré porterait sa malédiction. Allons bon, rien que ça. L’or volé serait devenu maudit et frapperait de malheur tous ses possesseurs. J’imagine que mamie m’a posté ça pour exciter ma curiosité d’enfant, c’est touchant de sa part, mais il fallait qu’elle m’envoie ça quand j’avais dix ans.

Ça y est, on approche. Les monts d’Ambazac s’arrondissent comme les dos d’énormes dragons endormis. Ils sont couverts de forêts de chênes, de charmilles et de sapins. Ces derniers, plus austères que les autres, ont poussé tout en haut des cimes et se dressent comme des lances. Les monts semblent des dragons hérissés de pics verts. Sur leurs flancs, la chevelure des forêts y remue comme une mer verte aux reflets d’argent.

Mamie m’attend sur le quai. Je suis content de la voir, elle m’embrasse chaleureusement. Si j’ai fait bonne route ? Oui, oui. Après nos embrassades et m’avoir fait remarquer comme j’étais devenu grand et beau, nous montons dans sa 2 CV. Des hirondelles crient en filant au-dessus du cabriolet. La capote de la deudeuche est sortie, je me mets debout et sors la tête dans le ciel. Je vois la cathédrale de Limoges. Elle ressemble à un château dont la nef serait une tour fortifiée en granite rouge dans l’or du soir.

Mamie me parle :

— La petite Ondine est en vacances comme toi, tu vas voir comme elle a grandi !

Notre maison est sur l’épaule d’une colline toute boisée de forêts et clairsemée de prairies. Une rivière l’encercle et se divise en plusieurs bras où l’onde murmure. Pour la franchir, on enjambe deux ponts cachés sous la voûte des arbres. Des moutons occupent les prés autour de la maison qui est une vieille ferme en granite ocre, et qui prend des couleurs bleues au coucher du soleil. Un parc déroule une allée de noisetiers ainsi que de nombreux arbres, des tilleuls, des frênes, pour se terminer sur un immense sapin qui s’élève au fond comme s’il était le gardien des lieux. En sortant ma valise de la voiture, j’ai une étrange impression, comme si quelque chose d’invisible entre les arbres m’observait. Mais ce doit être la fatigue.

Ma chambre est à l’étage et donne sur le parc. Je défais ma valise et sors un livre de Van Gogh que j’ai acheté en cadeau pour mamie. J’éprouve encore cette sensation que l’on observe, comme si quelque chose était tapi dans le silence.

Je descends prendre le dîner. Mamie a installé la table sous l’ombrelle que forment les noisetiers. Je lui offre son cadeau. Elle est ravie, commente certains tableaux. La chaleur du soir apporte une pointe d’humidité, un peu de répit dans cette canicule qui n’en finit pas. Des odeurs de terre et d’herbe chaude exhalent sous nos pieds. Je les sens monter des profondeurs de la terre, je les sens venir des entrailles secrètes de la colline, avec une pointe de menthe poivrée. Je sens et ne dis rien. Je me laisse imprégner de cette vie des pierres et des sèves. On dirait que le soir apporte un peu de paix aux choses ici, et j’ai l’impression que le parc, les routes, enfin toute la campagne, ne forment qu’une chose vivante sur laquelle je suis. Ce sont des sensations que je ne connais pas à Paris, mais que j’ai plaisir à redécouvrir ici. Sauf qu’enfant je ne m’en rendais pas compte, et que, maintenant que je suis plus grand, je commence à comprendre. Je chasse ces pensées étranges de ma tête. Au-dessus de nous le noisetier goutte de sève, ce qui rend la toile cirée collante.

Sidonie me sourit. Elle a toujours l’air de me deviner et même de savoir des choses sur moi que j’ignore pour l’instant. En tout cas, je n’ai aucun conflit avec elle, elle a toujours un regard patient et bienveillant pour moi qui ai tendance à m’emporter ces derniers temps. Et tout auprès d’elle, je me sens calme. Elle semble lire dans mes pensées.

— En ce moment, les chouettes sont actives. Tu remarqueras leurs fientes sur le mur nord et sous le porche près du jardin, c’est là qu’elles se mettent. J’espère que tu n’as pas de mal à t’endormir. Moi leur chant me berce, et puis je les aime ces dames blanches de la nuit. Elles quadrillent toute la colline et se répondent depuis les bois ou les granges alentour. Quand je pense qu’autrefois on les piégeait et qu’on les clouait sur les portes parce que l’on croyait qu’elles apportaient le malheur. J’ai toujours entendu dire que Marie-Claude les attrapait et les déposait sur les fenêtres pour nuire aux gens qu’elle n’aimait pas, mais je n’en ai pas la preuve. Elle a eu 86 ans cette année et elle est toujours très alerte ; et mauvaise langue !

On rit avec mamie de la méchanceté de la vieille bossue.

Il y a deux voisins proches de la maison. Marie-Claude et Jean-Louis. Jean-Louis est un bûcheron taciturne qui s’habille toujours de la même façon. Il me faisait peur quand j’étais petit, ce qui faisait rire mamie. Il n’a plus beaucoup de cheveux et ses tempes sont broussailleuses, mêlant des cheveux noirs à des cheveux roux et blancs. Il parle peu, mais ne ferait pas de mal à une mouche. Un gros ventre tombe sur sa ceinture et d’énormes bretelles cherchent à sauver son pantalon de l’éventration.

Petit, je trouvais qu’il ressemblait à un ogre mangeur d’enfants, surtout avec ses grands yeux toujours brillants. Il a une force qui m’impressionne et vit seul à l’orée des bois. Sa maison est au bord d’un petit ravin qui tombe sur la rivière. Il vit là-bas sous les chênes, loin de tous.

— Ondine a bien grandi, déclare mamie, tu vas la trouver changée depuis deux ans que tu n’es pas venu. En ce moment, son père fait les foins et elle l’aide comme un vrai petit garçon de campagne.

Ondine est une voisine de mon âge qui habite le hameau plus haut. Elle vit là à l’année. Je suis curieux d’aller la voir pour voir si on a encore des choses en commun.

Justement comme nous prenons le dessert un énorme tracteur avec une remorque chargée de meules de foin klaxonne. C’est Pierre, le père d’Ondine. Une silhouette située à l’arrière de la remorque saute du chargement en marche avec agilité, et vient sonner la cloche de la maison. Je cours ouvrir. C’est Ondine.

Elle a tellement changé que j’en suis intimidé, d’une gêne idiote que je ne comprends pas puisque nous nous connaissons depuis toujours. Elle me sourit avec des yeux sûrs, où une pointe de défi brille sur son regard doux ; elle irradie, encore pleine de l’énergie des champs, de la respiration des arbres, et son sang frappe à son cou du travail qu’elle vient de faire avec son père. Elle a quelque chose d’intrépide et de conquérant, que je ne trouve pas chez les filles de ma classe parisienne, qui sont moins directes et plus plaintives. Ondine a de longs cheveux noirs qui coulent sur ses épaules comme une nuit sans lune en encadrant un beau front féminin. Ses yeux s’enfoncent dans les miens, et on se regarde contents de nous retrouver. Elle est presque aussi grande que moi, mais n’a pas mes épaules. Elle est grande, mince et je vois qu’elle est une jeune femme. Ses yeux sont bleu foncé, de cet azur sans fond qu’on voit dans les mois d’août. Comme je reste interdit, elle finit par me faire la bise et me dit « ça va ? » Je lui souris et prends le temps de lui enlever une paille restée dans ses beaux cheveux lourds. Elle se laisse faire en gardant ses yeux fixés dans les miens, ce qui me trouble. En ôtant le brin de paille, j’ai ressenti quelque chose, comme une grande envie de caresser sa chevelure lourde de nuit, et qu’elle me trouve beau.

— Tu es en vacances deux semaines ? me lance-t-elle. On se voit demain ? J’irai à la rivière et puis on ira voir si papa a besoin de nous pour les foins en soirée, ça te va ?

Sa façon de me parler comme si nous étions les copains d’avant me froisse un peu, comme si mon numéro de charme n’avait eu aucun effet.

Je ne montre rien à mamie qui sourit toute seule. Elle me dit qu’Ondine aime beaucoup lire en ce moment, et que c’est la meilleure élève de sa classe. Le fait que mamie me parle d’Ondine m’énerve sans que je ne sache pourquoi, mais je ne lui montre pas et reste poli.

— Tu devrais lui montrer ta collection de cartes de peinture, je suis sûre que cela l’intéresserait insiste mamie.

— Oui. Ça ne t’ennuie pas si on se promène la journée ?

— Oh, mon garçon, tu peux battre la campagne avec Ondine, c’est le plus important à ton âge. Moi tu sais je me fais vieille, je fais mes petites siestes entre deux lectures, je vis au rythme du silence et de l’été ici ; aussi je suis contente de te savoir dehors à courir. Je te ferai des petits plats. Même la nuit si tu veux bouger, tu es ici chez toi.

Ainsi s’étire le soir, avec l’attente d’une fraîcheur qui ne vient pas.

* * *

Je n’arrive pas à trouver le sommeil, tant tout ce que je ressens ici est fort. Je me sens revivre. Je pense qu’avoir vu Ondine m’a troublé, ou plutôt donné envie de la revoir et vite. J’ouvre la fenêtre. La lune n’est pas encore levée. Je distingue dans l’obscurité le vol hasardeux des chauves-souris.

À l’ouest brûle faiblement un dôme rouge sang, au-dessus duquel se forme un arc violet où se détachent quelques écharpes de feu. Le crépuscule consume lentement les derniers restes du coucher de soleil. Le vent arrive souplement, avec ses vagues invisibles. Les feuillages frémissent, et l’air est traversé par une coulée de fraîcheur portant des odeurs de foin et de fleurs.

Sur le sapin apparaît une étoile. Seule dans la nuit bleue elle ressemble à un joyau sur la cime de l’arbre. Il en est couronné. J’observe ce grand sapin, il ne bouge jamais, ou très rarement, ce qui lui donne cette impression austère. Les autres arbres du parc, des feuillus, remuent doucement leurs dômes comme des sages remuent la tête dans le vent.

Un hululement.

Une chouette est tout près, dans le bois de la rivière. À l’est une lumière semble manger l’horizon. Je tords la tête pour la distinguer derrière les feuillages, et je vois une énorme lune rousse naître depuis les rocs lointains de la terre. Elle se lève et surgit du ventre secret des forêts. Elle est rouge orange, comme une déesse puissante et sanguinaire, qui m’inquiète et me trouble en même temps que sa beauté me soumet à sa volonté. Alors les grenouilles entament leur concert, et les feuillages sont pris de bavardage. Le vent vient jouer dans leurs ramures et je regarde les tilleuls balancer leur tête en proie aux rêves. Le sapin reste immobile, toujours ceint de son joyau d’étoile. Il m’observe, et me protège. Je soupire. Je me sens bien. La fraîcheur est là. La nuit m’a souvent apaisé, et cette lune m’impressionne.

Les hululements se succèdent.

C’est tout près maintenant, peut être sous le porche du jardin. Celle du bois répond. Les chouettes entament leur chasse. Quelque chose m’a bouleversé chez Ondine, je ne sais pas si c’est ce maintien fier ou ce regard perçant, je l’ai à peine reconnue. Oh et puis elle m’énerve, ça reste une fille des prairies et moi un Parisien. Pourtant je pense sans cesse à ses yeux bleus, si profonds sous ce velours noir de ses cheveux.

Tac, silence, tac.

J’entends comme un bruit étrange sur la route. Je m’habille de sombre pour ne pas être vu, descends l’étage et ferme la porte de la maison sans bruit. Je me faufile sous les arbres, regarde autour de moi, personne. Je me coule au bord des haies pour ne pas être repéré. Je suis une ombre dans la nuit. Il a fait si chaud que le goudron coule encore sur l’asphalte brûlant. Les chats de la Marie-Claude sont tous dehors. Ils me regardent amusés en remuant leur queue. Ils sont couchés sur la route qui continue de fondre. Plus loin, je distingue sortie de l’ombre des chênes, une silhouette tordue qui va à la rivière. Elle tient un bâton qu’elle utilise comme une canne. Je reconnais la Marie-Claude. Elle déambule bien vite pour une personne de son âge, et je regarde cette apparition partir mystérieusement. Où va-t-elle si tard ? À présent, la lune est montée haut dans le ciel et a blanchi. Elle offre sur terre une clarté blafarde et bleue, légèrement cuivrée, presque comme en plein jour. Je n’ai vraiment pas sommeil.

Je suis toujours la Marie-Claude, mais à bonne distance. Elle marmonne, mais je n’entends pas ses mots. Parfois elle donne des coups de bâton sur la route.

Je m’approche discrètement et ne comprends rien à ses propos, qui n’ont d’ailleurs aucun sens.

— Là dans cette veine de la terre, il y a un mauvais courant, marmonne-t-elle.

Marie-Claude se penche et dessine une ligne invisible qui traverse la route et passe entre deux morceaux de granite. Une fois cette ligne tracée, elle vise un point sur le goudron mou et donne des coups avec son bâton, une branche de châtaignier. Tac, tac, tac.

Elle ressemble à une sorcière et je suis plus curieux qu’apeuré. Je l’écoute toujours sans comprendre.

— tu es bien énervée ma colline, commence-t-elle, je ne te reconnais plus. Je sens tes nerfs courir sous le granite. Il faut qu’on te soigne ou tu vas rendre les hommes encore plus bêtes qu’ils ne le sont déjà, et les animaux agressifs. Les vaches auront le lait qui tourne. C’est cette canicule qui n’est pas normale. Tout concorde vers le centre des roches là-bas.

La vieille a des cheveux blancs qui forment un dôme argenté autour d’elle. La lune vient illuminer sa chevelure en une auréole spectrale. Une sorcière ou un fantôme, je ne sais pas trop ce qui marche devant moi. Peut-être que la mamie a perdu la boule et qu’elle est dangereuse.

Elle lève la tête vers des masses de nuit humides et invisibles.

— L’orage couve, mais attend de se montrer, c’est pas bon signe tout ça, maugrée-t-elle pour elle-même.

Et elle tape sur d’invisibles points, sur la route, ou contre un rocher. Les moutons s’approchent d’elle comme enchantés, eux qui sont d’ordinaire si méfiants. Elle les caresse affectueusement. Avec une agilité que je ne lui soupçonne pas, elle enjambe la clôture barbelée. Le troupeau qui était éclaté sur le versant de la colline se réunit silencieusement autour d’elle, et Marie-Claude attend, se laisse encercler en levant ses mains en direction des bêtes. Les moutons viennent un à un réclamer son affection, et cette scène dans la clarté de la lune et le silence de la nuit a des contours étranges, presque inquiétants.

Elle parle aux animaux d’une voix sortie d’outre-tombe.

— La malédiction est revenue mes enfants, elle est en marche pour revenir dans ces lieux où elle fit tant de mal. C’est cet or maudit ! La colline en souffre déjà, ses forces telluriques, ses ondes nerveuses, je les sens qui se chauffent et qui se tordent en grondant sous terre. Elles sont irritées.

En déclamant ces mots à son assemblée de moutons bien sages elle s’essouffle, comme prise sous le coup de l’émotion. Ou d’une insuffisance respiratoire. Mais elle ressaisit sa branche de châtaignier qu’elle serre contre elle un moment et sur laquelle elle s’appuie lourdement pour reprendre des forces. Je la vois qui tremble un peu.

Après avoir dit d’autres paroles du même genre, elle descend, escortée étroitement par les moutons qui la collent. Elle va à la rivière en descendant par le pré. Je la suis, mais en faisant un grand écart par la route. Aussi je dois parfois courir pour la garder à vue en prenant soin de le faire sans bruit, aussi discrètement que possible parce qu’il me semble que cette Marie-Claude a des comportements étranges. La rivière, enfin. Je dois quitter la route pour rejoindre cette drôle de femme, mais la rivière s’enfonce dans le sous-bois. Où il fait plus noir que noir. C’est pas drôle, à Paris tout est toujours éclairé et bruyant ; là tout est sombre et sans bruit. J’avance à pas de loup, allez Clément, il faut en avoir le cœur net. La forêt renferme une nuit plus noire que celle dehors, et je rentre dans son ventre comme un aveugle. J’essaie de taire ma respiration. Un bruit soudain dans les fourrés et je sursaute. Je ne sais pas ce que c’est.

Je continue toujours en suivant la rive. De là je vois le pré de la colline qui descend et la vieille sorcière qui approche des berges. Elle passe encore une fois facilement la clôture barbelée et ouvre le rideau des feuillages. Je retiens mon souffle, je suis juste en face d’elle. Elle descend toujours en marmonnant des choses incompréhensibles et passe la rivière sur d’invisibles pierres à fleur d’eau. J’ai tout d’abord cru qu’elle marchait sur l’eau et j’en ai eu un hoquet, mais non, ses pieds sont mouillés et connaissent un passage pierreux quasiment invisible pour traverser le cours d’eau. Elle monte le sentier qui s’enfonce sur l’autre colline, celle où personne ne va jamais parce qu’on n’y trouve rien qu’une vieille forêt impraticable. En 1950 les derniers loups de France ont été tués là-bas, c’est bête, mais là tout de suite, dans la nuit, j’ai comme une appréhension.

Ces arbres ont poussé de façon sauvage, et sont tous vieux. Ils ne ressemblent pas aux beaux tilleuls ou à mon sapin, qui ont fière et noble allure. Eux sont farouches, couverts de lierre et d’une mousse collante. Tout sent très fort la terre, l’humus et les sources souterraines. Je vois des limaces partout et je déchire des toiles d’araignées en marchant, et ça m’est pénible d’autant que je ne sais pas où je suis, ni où je vais, et encore moins ce que je vais y trouver. Ma raison me le reproche. Je commence à m’inquiéter. Mes tennis s’enfoncent dans la boue, et je m’y tords souvent le pied. Le sentier n’est certainement plus emprunté par personne, d’ailleurs il n’existe quasiment plus, enfoui qu’il est sous le lierre. Je crains de marcher sur une vipère. Parfois la lune luit faiblement entre les frondaisons et vient y déposer une marre de lumière claire et blanche qui me rassure.

En haut de la côte se trouve un tertre, puis c’est le bout d’une vieille colline bosselée de blocs de granite moussus qui s’étend sous le grand ciel étoilé d’été. Je comprends où on arrive. Cette vision ne me rassure plus du tout. Au bout se trouvent les ruines de ce vieux château abandonné, que personne ne veut ou ne pense rénover tant l’endroit est austère et désolé. Ce sont les ruines de Malmort, perchées sur un éperon rocheux, avec en contrebas de leur falaise une chapelle dont on ne voit plus que le squelette en murs blancs sous la lune, un clocher effondré et son vieux cimetière moyenâgeux dans les ronces. Je frissonne malgré moi. Des nuages d’orage s’amoncellent au sud et semblent poussés vers nous par le vent. Face à nous s’étale une grande forêt, à perte de vue, loin de toute habitation humaine. Parfois la lune se voile et on ne voit que dans une semi-clarté changeante, presque sournoise. Cette nuit lui va comme un gant à la Marie-Claude. L’air m’étouffe, faudrait que ça pète un bon coup qu’on ait un peu d’air pour respirer. Je vois la vieille sautiller sur le chemin de cailloux qu’éclaire la lune, et sa tignasse blanche resplendit parfois comme la torche d’un feu contre nature dans la nuit.

Je me reproche de plus en plus de continuer. Je me faufile à pas de loup, mais je me sens observé. Je tourne la tête et vois, perchée sur une large branche, une chouette hulotte, les ailes repliées contre son corps comme drapé d’un grand manteau, et qui me fixe sans bouger. Son pelage est blanc et des plumes tirant sur le jaune encadrent sa silhouette. Elle me fixe. J’en suis presque intimidé. Ses yeux presque clos luisent d’une grande intensité. Ils me sondent. C’est incroyable, mais je crois qu’elle fouille mon cœur, et son regard est si perçant que je baisse les yeux. Je repense à cette sensation latente où je me sens observé depuis que je suis arrivé ici, mais par quoi ? Qu’est-ce qui t’arrive, Clément ? Ressaisis-toi ! Je relève les yeux à nouveau dans la direction de la chouette, mais elle n’est plus là, envolée, disparue sans bruit. J’ai cru que c’était une âme de la nuit qui voulait me connaître et qui n’a eu pour ça qu’à me fixer quelques secondes. Comme si j’étais jugé ou évalué par des forces invisibles.

Pendant ce temps-là, Marie-Claude a poursuivi sur le chemin. Elle est loin devant, je crois qu’elle saute parfois de joie, et je l’entends qui chante dans le silence des bois. J’avance, de plus en plus inquiet. Soudain, elle se baisse, et avec une rapidité qui m’effraie, elle disparaît dans les ronces. Elle m’a repéré. Je me couche dans les broussailles du chemin, à plat ventre, avec un cognement brutal et rapide sous mon tee-shirt. Devant un crapaud marche lentement. Gros yeux globuleux et brillants, de couleur noire. Il traverse le chemin sans se presser, devant moi. Je reprends mon souffle et me calme. La vieille ressort, elle a une bête qui gigote dans une main, un oiseau, un faisan ou un perdreau. Elle a attrapé ce gibier, toute seule, à la main, comme ça. Elle réserve beaucoup de surprises la Marie-Claude. Ma curiosité d’aventure est de plus en plus excitée, d’autant que je suis fier qu’elle ne m’ait pas vu.

Je m’arrête à la fin de la colline, juste avant la corniche de granite qui s’avance dans le vide, car c’est là-bas que se trouve le château en ruines. Derrière un buisson rempli de mûres, je peux manger et voir l’allée qui mène à Malmort. La vieille tient toujours son oiseau, qui d’après le cri est un faisan. La lune qui était enfermée dans sa horde de nuages noirs apparaît soudain, et vient éclairer la porte du château de sa lumière sale. La vieille toute tordue se dirige vers le porche d’entrée, puis s’incline en hommage. Puis elle crie des mots ou des chants, des incantations, dans une langue inconnue en tenant haut son faisan qui gigote. Elle tient aussi à la main un petit objet brillant qui frotte le cou de la bête dans un éclair. L’oiseau est pris de soubresauts contenus dans la main de fer de Marie-Claude, et je comprends en voyant un filet de liquide couler de l’animal qu’elle l’égorge. Le sang coule sur la vieille et dans l’herbe, pendant qu’elle récite des mots incompréhensibles, et qu’elle montre aux quatre vents l’animal qui se vide. La lune courtisée par un groupe de nuages noirs fait circuler ses ombres autour d’elle sous le fouet d’un vent des hauteurs. Même la lune me fait peur.

Je rentre aussi vite que possible en essayant de garder mon sang-froid. Ne pas céder à une peur panique parce que l’on court dans les bois la nuit après de mauvaises émotions. Attention, contrôle-toi sinon c’est l’épouvante qui prend le dessus. Quand je sens l’angoisse arriver, je m’arrête et marche un peu. Puis je m’assois, et vois entre les voûtes feuillues les pointes diamantées des étoiles. Je me calme en me rappelant qu’au-dessus de nous, il existe, a existé et existera toujours ce grand univers et cette seule pensée m’apaise. C’est normal d’avoir été impressionné, me dis-je. C’est juste la folie de Marie-Claude qui t’a effrayé. Je rentre en vérifiant de ne pas être repéré (à moins que les moutons ne la préviennent). Je retrouve mon beau parc qui dodeline ses cimes sous la lune, comme si ce que j’avais vécu n’avait été que rêvé.

Je m’endors la fenêtre ouverte afin que me pénètre la lente voix des tilleuls et des noisetiers, et que surtout, le sapin surveille le monde fragile de mes nerfs cette nuit. Pourtant, je fais un étrange rêve où mon âme est mise en balance avec une plume blanche. Et c’est la chouette de Malmort qui procède à cette étrange cérémonie, sans cesser de me fixer. Je me trouve dans un temple en ruines au cœur de la forêt, avec des colonnes enroulées de lierre, partiellement tombées dans la terre grasse. Je ne suis pourtant nullement angoissé, au contraire je suis ému de me trouver là. Presque flatté. J’attends avec empressement le résultat de mon jugement, afin de savoir si je suis digne de je ne sais quelle valeur. Je vais m’adresser à la chouette, mais je me réveille.

* * *

Je me suis levé à presque onze heures. Mamie Sidonie m’a fait une brioche pour mon petit déjeuner.

J’ouvre très lentement mes yeux que mamie trouve cernés.

— Tu as rêvé de fantômes cette nuit ? me demande-t-elle en souriant.

— Hum ! je grogne d’un air mal léché.

J’ouvre son dictionnaire à la couverture arrachée, au mot : Tellurique. Je lis : « De la terre ; qui provient de la terre. (et plus loin) courants telluriques : courants électriques crées par des champs externes se propageant à faible profondeur ou à la surface de la Terre. »

Que voulait dire la vieille hier soir ? La colline a des forces telluriques, des ondes nerveuses irritées, ou quelque chose comme ça. Puis elle a parlé de la canicule et de l’or maudit. Ça me fait penser à cet or dérobé aux musulmans par Richard cœur de lion, et dont on ne sait ce qu’il est devenu. Puis la folle est partie au château, qui date de l’époque des croisades, où elle a fait un sacrifice. Ce souvenir revenant devant mes yeux m’écœure un peu, je revois ce filet de sang noir couler sous un ciel imbriqué de nuages noirs que transperçait une lune pâle, et cet oiseau mourir dans des spasmes de douleur.

— T’es tout blanc Clément, t’es pas malade au moins ? Aujourd’hui, tu sors avec Ondine, tu te rappelles, cet après-midi. Ah, au fait, Marie-Claude est passée te voir ce matin.

À ces mots, je sursaute, mais mamie qui n’a rien vu reprend :

— Elle a besoin de te voir pour un service, je crois. Elle veut que tu passes la voir pour l’aider à couper les ergots de son coq, parce qu’il risque de tuer les nouvelles poules, ou quelque chose comme ça. Ensuite tu diras bonjour à Jean-Louis, parce qu’il me rend des services, il me coupe gratuitement le bois que je lui achète pour me chauffer l’hiver.

Je finis mon petit déjeuner, et je sors pour aller chez Marie-Claude, légèrement inquiet. Et si elle m’avait vu la nuit dernière ?

— Eh oh, petit parigo, attends-moi !

Je me retourne, et vois Ondine qui arrive à pied. Une fois à ma hauteur elle me demande si je vais bien sans me faire la bise. J’aurais bien aimé qu’elle me donne un baiser sur la joue moi, pour sentir son visage contre le mien. Elle est en pleine forme et tandis qu’elle marche à ma hauteur, je la regarde discrètement. Ses longs cheveux ondulent à chacun de ses pas, son front marque un tempérament volontaire et déterminé, quoique doux, et son nez fin et bien dessiné souligne son regard bleu, profond. Je le trouve si beau que je me sens bien rien qu’à le contempler. Je comprends cette année qu’Ondine n’est plus une simple copine comme avant, qu’elle m’attire. Mais je ne veux rien laisser transparaître pour l’instant. Je lui explique que Marie-Claude a demandé à me voir, et qu’ensuite j’irai saluer Jean-Louis.

Ondine m’explique que son père ne tient pas à ce qu’elle sorte le soir avec moi, à cause d’une évasion qui a eu lieu dans la prison d’Uzerche : un homme du grand banditisme s’est évadé hier soir et tout le monde en parle. Uzerche c’est loin d’ici, c’est en Corrèze l’avait rassuré sa mère, et ses complices l’ont sûrement remonté vers Paris ou je ne sais où. Pour l’instant, Ondine ne sait pas si elle peut profiter de la soirée ou non.

Au-dessus de nous, très haut dans le ciel une buse plane sans bruit, les grandes ailes déployées. Je l’observe quelques instants, comme une menace silencieuse pour les petits animaux. Elle fait déjà de grands cercles à la recherche de son gibier. Elle tourne amplement dans les courants d’air, et parfois reste immobile au-dessus de nous, puis file à nouveau en reprenant sa veille. Il fait déjà chaud.

Je frappe à la porte de Marie-Claude. Une voix tremblante annonce « j’arrive ». Puis on ouvre. Marie-Claude est là et me sourit en me voyant à côté d’Ondine. Elle a le dos tordu ce qui bosse légèrement son épaule gauche, et ses yeux bleu clair sont enfoncés dans des pommettes trop hautes. J’embrasse ses joues pleines de longs poils blancs.

— Comme tu as changé mon petit Clément. Je te revois il y a deux ans, encore frêle et dégingandé. Maintenant, tu es beau, tu es un homme.

En disant cela, son œil brille et sonde le regard d’Ondine à côté de moi, ce qui me gêne. Elle est malicieuse, la vieille. Pour éviter tout sous-entendu gênant, je dévie la conversation :

— Vous, vous n’avez pas changé, je vous trouve en pleine forme.

— Oh, mon petit, je suis bien vieille, mes douleurs m’empêchent de marcher, m’empêchent de me pencher, oh là là, je souffre bien. Ma vie n’a été que souffrances, et pourtant je dois encore faire bien des choses et traîner ma vieille carcasse. Mais je ne vais pas me plaindre. Ta mamie m’a dit que tu lui avais apporté un livre de Van Gogh, c’est bien gentil de ta part, et puis je lui prendrai, parce que je n’ai pas de quoi me distraire ici.

Ondine réplique.

— Certains de ses tableaux me gênent, il y a toujours des traits qui flottent dans l’air ou autour de lui comme dans un de ses autoportraits, ou dans des parties du ciel, tout devient saturé, au lieu d’un espace vide et léger. Il devait être sacrément angoissé.

– Oh, ou alors, reprend Marie-Claude après un silence pesé, il devait bien voir les choses, mieux que les hommes « ordinaires »…

Et en appuyant sur ces mots elle plisse un œil et regarde derrière nous, dans les lointains, comme prise dans quelque chose de menaçant.

— il devait sentir les courants qui habitent le vent, annoncent les orages ou la pluie, ou ceux plus dangereux qui circulent sous nos pieds, comme les pensées profondes de la terre.

— Comme les courants telluriques, vous voulez dire, dis-je pour éclairer Marie-Claude.

— Oui, reprend Ondine, certaines civilisations les utilisaient dit-on, c’est pour ça qu’on dressait les dolmens et les mégalithes à certains endroits, en fonction des courants de la terre et de leur emplacement sous les étoiles.

– Oh, se lamente Marie-Claude, pas seulement mes petits, aujourd’hui on se sait plus rien ! On ne comprend plus rien ! Et elle nous regarde l’air malveillant. Pas seulement les mégalithes et les dolmens ! » Et sa voix tremble de colère. « Mais aussi certains châteaux, même des églises dans le dos des curés, elles ont été placées et édifiées sur les lignes de vie de la terre, pour la respecter et la louer, et à la barbe du pape ! Et les cimetières, parce que vous croyez que les morts restent inoffensifs ? Les architectes avaient gardé dans la clandestinité leur ancienne croyance païenne, ces savoirs qui seuls parlent à la terre et à ses colères. Rien à voir avec leur Bon Dieu unique, là-haut loin de tout et qui envoie ses anges pour vivre dans un ciel rose mes pauvres enfants, si vous saviez. Tous ces savants et savantes qu’on a brûlés parce qu’ils parlaient à la terre, et qu’on a chassés comme des sorcières.

Puis elle se tait et s’avance devant nous en direction de son poulailler. La Marie-Claude est donc une superstitieuse, une espèce de sorcière qui garde des cultes païens très anciens ; mamie qui pressent que la vieille cloue des chouettes aux portes a certainement raison.

Arrivée dans son poulailler, Marie-Claude tend à Ondine un grand coq au beau plumage dont elle a ligoté les pattes.

– Tiens-le fermement, lui dit-elle, il peut être méchant, moi je me fais trop vieille pour ça.

« Tu penses », me dis-je à moi-même en me rappelant avec quelle vitesse elle a attrapé un faisan à mains nues, qu’elle a ensuite égorgé sans l’aide de personne, pas plus tard que la nuit dernière. Marie-Claude me tend un sécateur aux lames émoussées, qui visiblement ne coupe plus. Elle s’appuie sur son bâton de châtaignier et me sourit. Puis elle tape trois fois sur la roche de granite à ses pieds. Tac, tac, tac !

– Coupe-lui les ergots, ils sont trop longs. Il va tuer mes jeunes poules sinon.

Ondine me regarde un peu dégoûtée, comme moi, mais bon allons-y, ce sont les travaux de la ferme.

L’air descend si chaud qu’il en est immobile et je sens sur ma tête comme le ciel est devenu blanc, étrangement brumeux, presque gris de canicule. Je prends le sécateur que j’arme sur le premier ergot, « plus haut ! Plus haut ! », commande Marie-Claude, « à ras ! »

Je vais pour sectionner l’ergot, mais la lame reste bloquée dedans. Elle ne coupe pas bien tant elle est vieille. Je serre, mais je n’arrive pas à couper. Aussitôt, un filet de sang noir sort de la griffe et coule le long de ma main. Je feins de ne pas sentir sa texture poisseuse et chaude, encore vivante. Ondine me regarde en silence, aussi indisposée que moi, avec une demande dans le regard d’en finir vite, tout en tenant le coq qui parfois donne un coup pour s’échapper. Je n’arrive pas à sectionner le nerf central de l’ergot. Les secondes sont longues et je suis en échec. Alors je serre ces lames émoussées et tente de tirer, d’arracher cette corne. Mais l’ergot résiste toujours, je le tords à 360 degrés et finalement il cède en craquant. Le coq saigne sur moi encore plus abondamment.

— C’est rien, rassure Marie-Claude, et elle pose un chiffon sale sur la patte endolorie. L’autre patte maintenant, poursuit-elle.

Je suis surpris de voir qu’il n’y a plus aucun bruit sur la colline, depuis que nous avons sorti le coq. Les arbres sont immobiles, et le vent s’est arrêté en suspens. J’ai l’impression, j’ai l’intuition, c’est ridicule et ma pensée l’efface, mais j’ai la sensation que les choses nous observent Ondine et moi, exactement comme le fait Marie-Claude. J’en suis presque certain, c’est physique, je le sens, ma peau hérisse ses poils et un courant de chair de poule passe sur mes avant-bras. Les arbres, les broussailles, les orties, les pierres, tout est étrangement calme, tout m’observe, tout retient son souffle si l’on peut parler ainsi du granite. Même le coq ne bouge plus, il attend presque soulagé, soumis.

— L’autre patte ! m’interpelle Marie-Claude, me sortant de mes pensées.

Ondine me regarde et tourne la bête. J’attaque gaillardement l’autre ergot, avec plus de vaillance, avec presque une envie cruelle que je ne me connais pas, une pulsion sortie d’un endroit de mon cerveau qui ne sert jamais, et je coupe, j’entaille vigoureusement, mais sans sectionner. C’est encore le nerf central, alors je tords l’ergot et le coq se raidit de douleur, le sang coule à nouveau sur mes doigts, puis sur ma main, et enfin sur mon avant-bras où il vient se coller dans mes poils. Crac, j’ai arraché le nerf.

– Merci, mes enfants, sourit Marie-Claude, soulagée. C’est gentil à vous. C’est que ce coq voyez-vous, comme beaucoup d’hommes, ne connaît plus sa place sur terre, il est trop aveuglé par son orgueil, il tuerait mes jeunes poules, mais en coupant ses armes je le ramène à un peu d’humilité. Regardez ».

Et Marie-Claude jette les ergots aux chats à côté, qui les prennent dans leur gueule et les mordent malicieusement, devant le coq toujours prisonnier des mains d’Ondine.

— il faut que le coq se rappelle qu’il n’est qu’un coq, et que je suis son maître, tonne Marie-Claude à son animal.

J’ai les mains collantes de sang. Il fait chaud et je transpire un peu sous le coup de mon acte. Mais je me sens bien, étrangement bien, comme si j’avais fait ce que les choses autour attendaient de moi.

La vieille tape trois fois sur le granite, tac, tac, tac, et nous dit :

— Allez mes enfants, la chaleur est lourde et faîtes attention à vous dans la colline, ce temps-là la rend mauvaise. L’autre jour un arbre est tombé, pourri d’humidité, c’était un après-midi de grosse chaleur, et il est tombé par un mauvais hasard sur le gros Fernand, ce gros viandard de chasseur qui ne respectait plus rien, qui se croyait au-dessus de tout, et qui tuait même les faons. Eh bien, il est sorti de l’hôpital avec tout un côté inutilisable. Le voilà bien mis maintenant dans un fauteuil roulant, ce gros paysan qui n’aimait plus la terre. La colline est redevenue mauvaise je vous dis, mais je crois qu’à présent elle vous laissera aller partout chez elle, et sans vous tendre de piège. 

Du sang goutte de ma main sur la roche, là où Marie-Claude tapait à l’instant. Les chats viennent minauder entre nos jambes et avec Ondine on se sourit gênés.