La Vengeance du farmer - Ligaran - ebook

La Vengeance du farmer ebook

Ligaran

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Opis

Extrait : "A cheval depuis le point du jour, j'avais parcouru déjà un long trajet. Je commençais à me sentir fatigué, énervé presque. Les rayons du soleil, alors au zénith, me perçaient comme des flèches. Je me décidai à m'arrêter pour prendre mon repos de midi. La prairie s'étendait devant moi pareille à une vaste mer avec des ondulations qui ressemblaient à des vagues durcies. Il y avait cinq jours que […] je ne rencontrais sur mon chemin ni hommes ni bêtes."

À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran :

Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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« Ils ont assassiné ma femme et mon enfant ! » rugit Sam en montrant le poing
Avant-propos

L’intrépide et spirituel voyageur dont nous traduisons les émouvants récits nous affirmait un jour que pas un trait de sa narration n’a été inventé. Il raconte ce qu’il a vu ou éprouvé ; entraîné par ses souvenirs, il s’arrête rarement aux réflexions. Les mœurs du nouveau monde, qu’il a longtemps parcouru, ne l’étonnent plus d’ailleurs ; il les peint dans tout leur naturel. Ces mœurs, quoi qu’en disent les enthousiastes de la jeune civilisation américaine, valent souvent moins que les nôtres ; elles descendent jusqu’à la plus brutale sauvagerie, quand il s’agit de la vengeance personnelle ou collective. Les barbares exécutions du lynch prouvent suffisamment notre assertion.

Un christianisme mutilé comme celui qui se rencontre trop fréquemment dans ce pays est impuissant à maintenir le divin précepte du pardon. Entre l’Ancien Testament, où il trouve formulée la loi du talion : « Œil pour œil, dent pour dent, » et la parole évangélique : « Faites du bien à celui qui vous fait du mal, » le sentiment humain abandonné à lui-même n’hésitera jamais. Quand on a arraché la croix de la main du chrétien, on a arraché aussi la miséricorde de son cœur ; l’homme régénéré est retourné à la férocité antique ou sauvage. Ce ne sont pas les théories modernes de philanthropie, de tolérance, d’altruisme, d’irresponsabilité dans le crime qui triompheront des haines ni des rancunes, après que la charité aura été bannie.

La soif de l’or, celle de la vengeance, les deux plus terribles passions du Yankee ou de l’aventurier des savanes, sont ici représentées avec toute leur horreur ; cependant le héros de M. May pourrait invoquer une circonstance atténuante dans l’acharnement de sa haine, s’il songeait à excuser ce qui lui paraît si légitime. En poursuivant une vengeance personnelle, en cherchant à se faire justice lui-même au milieu des déserts, où la justice légale ne pénètre guère, le malheureux Sans-Ear sait qu’il délivrera la contrée de brigands de la pire espèce. C’est ce motif qui détermine Shatterhand, notre vaillant trappeur, malgré son attachement aux principes catholiques, à prêter son concours pour cette chasse à l’homme, si cruelle, si acharnée.

Cette explication nous semblait utile avant de laisser la parole à M. May ; nous nous garderons ensuite de l’interrompre, et, sauf quelques légères modifications indispensables pour la clarté du récit, nous resterons aussi fidèle que possible au texte de ses souvenirs, publiés en Allemagne sous le titre de Deadly Dust, en 1880.

J. DE ROCHAY.

IUn train sur la grande voie de l’ouest américain

À cheval depuis le point du jour, j’avais parcouru déjà un long trajet. Je commençais à me sentir fatigué, énervé presque. Les rayons du soleil, alors au zénith, me perçaient comme des flèches. Je me décidai à m’arrêter pour prendre mon repos de midi. La prairie s’étendait devant moi pareille à une vaste mer avec des ondulations qui ressemblaient à des vagues durcies. Il y avait cinq jours que, sauf une bande nombreuse et hostile d’Ogellallah, je ne rencontrais sur mon chemin ni hommes ni bêtes. Je cherchais autour de moi avec une involontaire angoisse quelqu’un à qui parler : il me semblait que ce long silence me rendrait muet.

Pas un seul cours d’eau, pas le moindre ruisseau, pas un bosquet, pas un ombrage dans cette plaine sans fin. Inutile de chercher loin un endroit pour faire halte. Je sautai dans un creux de terrain, liai les jambes de mon mustang avec le lazo que je portais sur moi, pris ma couverture, et je grimpai ensuite sur la crête de l’ondulation pour m’y installer. Mon cheval, laissé au fond du ravin, se trouvait ainsi caché aux regards indiscrets des coureurs d’aventure, tandis que je dominais la plaine tout en me plaçant de manière à me montrer le moins possible.

La prudence devenait plus que jamais nécessaire dans ces parages. Nous étions partis douze hommes des rives de la Plata, afin de descendre, par l’ouest des montagnes rocheuses, dans le Texas, et nous savions qu’en même temps plusieurs tribus de Sioux quittaient leurs villages de campement afin de se réunir pour la guerre.

Ces tribus avaient à venger quelques-uns de leurs guerriers tués récemment par les Européens ; elles se montraient très irritées. Malgré toutes nos précautions, une rencontre eut lieu ; cinq des nôtres tombèrent sous les coups des Indiens ; les autres, dispersés, erraient comme moi dans la prairie.

Les Peaux-Rouges, d’après la direction que nous suivions, avaient deviné notre itinéraire. Il était certain qu’ils nous poursuivraient vers le sud ; il fallait donc veiller constamment, si l’on ne voulait pas, après s’être endormi un beau soir, se réveiller « au milieu des prairies de la chasse éternelle », tandis que la chevelure de l’imprudent, habilement scalpée, irait augmenter les trophées des Sioux.

Je me couchai à demi sur la terre, et tirai de mon sac une tranche de buffle séchée, à laquelle j’ajoutai quelques grains de poudre en guise de sel, puis je travaillai avec les dents à réduire ce mets coriace pour qu’il ne fût pas trop indigeste. Ce repas sommaire et frugal terminé, j’allumai ma pipe à l’aide du punk et me mis à la fumer aussi commodément et avec autant de satisfaction que peut en éprouver un planteur de la Virginie tenant entre ses doigts gantés un délicieux cigare composé des feuilles les plus fines du meilleur goosefoot.

Je me reposais ainsi depuis quelque temps sur ma serape (couverture), lorsque, me retournant par hasard, je remarquai tout au fond de l’horizon un point noir et mobile. Ce point paraissait s’avancer vers moi en droite ligne ; il partait de l’endroit où devaient se trouver les Indiens, nos ennemis.

Sauter dans le creux du terrain fut, on le pense bien, l’affaire d’une seconde. Je me collai contre l’espèce de revers du talus, ne laissant passer que ma tête, et j’observai.

Bientôt il me fut aisé de distinguer un cavalier. Il devait être alors à un demi-mille anglais de distance. Son cheval ne paraissait point fringant ; au train dont il allait, il lui faudrait au moins une demi-heure pour faire un mille. Tout à l’extrémité de l’horizon, aussi loin que possible dans le cercle visuel, j’apercevais maintenant quatre nouveaux points noirs se mouvant dans la direction du premier. L’homme était poursuivi. À son costume, je le reconnus pour un blanc ; les autres étaient peut-être des Sioux. Je pris ma lunette d’approche, et ne tardai point à voir très nettement les quatre cavaliers. J’aurais pu compter leurs armes ; leur tatouage rouge ressortait sur leurs membres nus. Ils appartenaient certainement aux Ogellallah, la plus guerrière, la plus féroce des tribus. Ces hommes montaient d’excellents chevaux.

Quand le premier cavalier fut tout proche, je l’examinai avec une minutieuse attention.

D’une stature médiocre, très maigre, les membres grêles, il portait sur son chef un vieux feutre sans bords. Dans la prairie, rien de surprenant à cela ; ce qui m’étonna davantage, c’est que la tête de cet homme était privée d’oreilles. D’affreuses cicatrices en marquaient la place ; les oreilles avaient dû être violemment arrachées. Le cavalier avait sur les épaules une énorme couverture qui lui cachait le haut du corps ; ses maigres jambes étaient chaussées de bottes étranges, dont on eût ri en Europe. Cette espèce de chaussure s’appelle gaucho au sud de l’Amérique ; pour se la procurer, on dépouille une jambe de cheval, et l’on entre sa propre jambe dans la peau encore chaude. Le cuir, en se séchant, s’adapte exactement à la jambe ; il constitue d’excellentes bottes, ou plutôt d’excellentes guêtres, car la semelle manque.

À la selle de notre homme pendait un objet qui devait être un fusil, mais qui ressemblait plutôt à un gourdin informe, tel qu’on pourrait le couper au premier buisson venu. Le cheval était vieux et haut sur des jambes tordues comme celles d’un véritable chameau ; il n’avait aucun vestige de crins à la queue, mais, en revanche, une tête énorme avec des oreilles longues d’un pied. Cette bête semblait un métis de cheval et d’âne ; elle affectait pourtant d’autres allures que celles du mulet ; elle était étrange. En marchant, elle laissait pendre la tête ; ses oreilles, trop lourdes sans doute, tombaient parfois des deux côtés, comme les oreilles d’un terre-neuve.

Dans une autre situation, je me serais amusé du cheval et du cavalier, mais celui-ci m’intéressait ; je reconnaissais en lui un de ces indigènes des prairies, qu’on apprécie quand on a pu un peu les étudier. Le trappeur ne paraissait point se douter que de terribles ennemis le poursuivaient, autrement n’eût-il pas pressé sa monture et regardé quelquefois en arrière ? Arrivé à une centaine de pas de mon campement, l’homme s’arrêta ; il venait de découvrir ma trace, ou son cheval, en hésitant, l’avertissait de quelque circonstance insolite. La jument baissait la tête presque jusqu’aux jarrets, et fixait ses gros yeux sur l’empreinte des pas de mon mustang ; puis elle remua ses longues oreilles, les tourna rapidement à droite et à gauche ; en avant, en arrière, d’un air fort inquiet. Le cavalier s’apprêtait à mettre pied à terre, lorsque, dans l’intention de lui ménager un temps précieux, je criai :

« Oh ! ooo ! l’homme ! Eh ! restez à cheval,… approchez seulement un peu ! »

Je me redressai en même temps, pour me faire voir. Ma voix avait fait tressaillir la jument, elle présentait ses deux oreilles comme des cornets ; on eût dit qu’elle recueillait le son à la manière d’une balle.

« Allooo ! Master, répliqua le cavalier ; une autre fois, faites attention à votre voix, ne criez pas si fort ; dans ces dangereuses prairies, sait-on jamais qui écoute ? Viens, Tony. »

À cet appel affectueux, la jument mit ses longues jambes en mouvement ; elle eut bientôt rejoint mon cheval, auquel la singulière bête adressa une malicieuse œillade, tout en essayant de se tourner très irrévérencieusement de façon à présenter la partie sans queue de son individu. Tony appartenait à cette race de chevaux de selle élevés dans la prairie, et qui, dévoués exclusivement à leurs maîtres, se montrent haineux envers tout ce qui n’est pas lui.

« Savez-vous quelle portée je puis donner à ma voix ? dis-je au cavalier quand il fut tout près de moi. Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ?

– Eh ! par le diable ! en quoi vous intéressent mes affaires ?

– Vous êtes peu poli, à ce qu’il me semble. Je ne suis pas habitué à traiter avec des gens qui parlent de la sorte.

– À ce qu’il paraît, vous êtes un parfait gentleman, » répliqua l’homme avec un geste dédaigneux ; puis, montrant l’horizon derrière et devant, il ajouta : « C’est pourquoi je vais vous répondre tout de suite : Je viens de là-bas, je vais là-bas. »

Cet inconnu, au ton rude et franc, commençait à m’inspirer quelque sympathie. Il me prenait sans doute pour un chasseur des compagnies du dimanche, comme ils disent en Amérique.

Le véritable trappeur de l’ouest ne se soucie point de son extérieur, il témoigne un invincible éloignement pour tout ce qui est soigné et propre.

Quand on a passé seulement un an dans la prairie, on ne peut plus guère fréquenter les salons, et l’on s’imagine volontiers qu’un individu passablement habillé ne saurait être un bon chasseur. M’étant pourvu de vêtements neufs au fort Wilfer, tenant toujours mes armes luisantes, je devais passer, aux yeux d’un coureur de savanes, pour un efféminé. Je repris, sans me troubler beaucoup des façons méprisantes de mon interlocuteur :

« Si vous voulez arriver là-bas, prenez garde aux quatre Indiens que voici sur vos talons. Vous ne les voyez donc point ? »

Il fixa sur moi ses petits yeux clairs et perçants, dans le regard desquels passa une singulière expression d’étonnement, de gaieté, de malice.

« Je ne les vois pas ? répétait-il, hi, hi, hi, hi, hi !… Quatre Indiens sur mes talons, et je ne les vois pas ? Ah ! par exemple, vous me faites l’effet d’un fameux original…

Les braves gens sont depuis le matin là-bas derrière, mais on ne détourne pas la tête pour cela ; on connaît les façons de ces messieurs les Peaux-Rouges. Ils restent à une honnête distance tant que le jour luit ; c’est pendant la nuit qu’ils s’approchent… Seulement, avec moi, ce petit calcul ne réussira pas. Je vais tourner derrière eux. Jusqu’ici le terrain n’était nullement propice, mais voilà des ondulations assez hautes et tout à fait favorables. Si vous voulez savoir comment un vieil homme de l’ouest se débarrasse de ces Redmen, restez à votre place ; en dix minutes le tour sera joué. Mais peut-être qu’un gentleman de votre qualité ne tient point à sentir le parfum indien. À votre aise ! – Come on, Tony ! »

Sans plus s’inquiéter de moi, l’homme et la bête disparurent dans les plis du terrain.

Je comprenais le plan du trappeur, car la même pensée m’était venue en lui parlant. Il allait décrire un demi-cercle, contourner hâtivement l’ennemi, et faire passer les Peaux-Rouges par-derrière, avant qu’ils songeassent à déjouer son plan en changeant de direction. Les ondulations de la contrée permettaient au petit homme de s’arrêter, puis de se détourner par une brusque manœuvre, en suivant un des creux des sillons. Jusqu’alors les Indiens, ayant pu le suivre des yeux, étaient restés à une assez grande distance ; ils ne s’attendaient point à une si soudaine ruse.

Cependant ils étaient quatre contre un, il me semblait de mon devoir d’aider le blanc en cas d’attaque. Je préparai mes armes à tout hasard.

Les hommes rouges arrivaient l’un après l’autre, conservant toujours une égale distance entre eux.

Je les voyais tout près de l’endroit où les traces du Westman se confondaient avec les miennes. Le premier s’arrêta, se retourna vers ses compagnons, puis les trois autres se groupèrent autour de lui ; tous examinèrent attentivement les vestiges. Ces traces croisées paraissaient les surprendre. Une balle de mon excellent fusil en aurait eu vite raison, je tenais l’arme dans mes mains ; je l’avoue, je fus au moment de tirer… Si, vingt pas plus loin, ils venaient à démêler ma trace, je ne tarderais point à être attaqué ; il me serait difficile alors de me défendre contre quatre assaillants : en ce moment, rien de plus aisé que d’en tuer au moins deux. Dans ces chasses sauvages de l’homme par l’homme, on n’a très souvent d’autre choix à faire, en face des farouches Indiens, que de tuer ou d’être tué. J’hésitai pourtant ; je me blottis au fond du ravin qui me protégeait, la main toujours sur mon arme et attendant toujours.

Soudain deux coups de feu retentirent. Je me soulevai légèrement pour mieux voir : deux Indiens tombaient sanglants sur le sol ; j’entendis en même temps une joyeuse exclamation.

« Oh ! hi hi hi hi ! » criait-on avec la sonorité gutturale et prolongée habituelle aux guerriers indiens.

Ce n’était point un Indien pourtant, mais le petit cavalier de tout à l’heure, qui annonçait ainsi sa victoire.

Il sortait d’un creux de terrain ; sa jument paraissait métamorphosée, elle faisait craquer les herbes sous ses sabots et jetait fièrement les jambes en avant ; sa tête se redressait ; ses muscles, ses veines se tendaient pour l’effort : cheval et cavalier ne faisaient plus qu’un. Quoique lancé au galop, l’homme chargeait son arme avec une sûreté de main qui prouvait la longue habitude d’un pareil exercice.

J’entendis deux autres coups de feu, les Indiens cherchaient à venger leurs frères. Mais le petit homme ne fut point atteint. Les Sioux, poussant alors de féroces hurlements, saisirent leurs tomahawks et tentèrent d’assaillir leur adversaire en le prenant par derrière.

L’inconnu se retourna vivement, on eût dit que son brave petit cheval pensait avec le cavalier.

Il s’arrêta tout d’un coup, restant immobile comme un bloc. L’homme mit en joue, fit feu deux fois sans que l’excellente bête éprouvât le moindre frémissement. Les deux Indiens tombèrent frappés au crâne.

Décidément le Westman n’avait pas besoin de mon secours. Il descendit de cheval avec beaucoup de flegme, et s’apprêtait à examiner les cadavres, lorsque je le rejoignis. Me regardant avec malice, il s’écria :

« Eh bien ! Sir, on vous a montré comment le tour se joue ?

– Je vous remercie, Master ; je m’aperçois que vous êtes un excellent maître. »

Il paraît que l’expression de mon visage laissa quelques doutes dans l’esprit du brave Américain. Me regardant fixement, il me dit :

« Vous avez une autre idée, parlez !

– Je crois que le tour n’était point nécessaire sur ce terrain où les ondulations rendent si facilement invisible ; on pourrait se contenter de prendre une forte avance sur l’ennemi, puis de revenir sur ses pas. Le détour se pratique plutôt dans une plaine unie.

– Ah ! vraiment, vous en savez autant que cela ? Qu’êtes-vous donc de votre état, s’il vous plaît ?

– Je suis écrivain. J’écris des livres.

– Vous écrivez des livres ! »

Il reculait, sa lèvre se plissait d’une moue moitié dédaigneuse, moitié étonnée ; après un instant de silence, le petit homme reprit en touchant son front et en secouant doucement la tête :

« Êtes-vous malade, Sir ? Vous m’entendez ?

– Je ne suis nullement malade.

– Ah !… Bien… D’ailleurs vous êtes peut-être aussi chasseur d’ours ? Moi, non… Je tue un bœuf, mais c’est pour en manger. Dans quel but écrivez-vous vos livres ?

– Eh mais ! pour qu’on les lise.

– Sir, ne prenez pas ce que je dis en mauvaise part, seulement vous faites la plus grosse sottise qui se puisse imaginer. Que celui qui veut lire écrive lui-même ses livres… Est-ce que je tue mon buffle pour les autres ?… Enfin pourquoi venez-vous dans les savanes ? Voulez-vous écrire ici, par exemple ?

– Non ; mais j’écrirai au retour, racontant ce que j’ai vu, de sorte que des milliers de lecteurs pourront, d’après mes récits, se faire une idée de la savane sans avoir besoin de se déranger pour la visiter.

– Me coucherez-vous sur le papier, moi aussi, par exemple ?

– Peut-être. »

Il recula encore, puis revenant vers moi, mit une main sur le manche de son couteau, l’autre sur mon épaule, et me dit froidement :

« Sir, allez chercher votre cheval, montez-le, puis disparaissez sans retard ; autrement voici un instrument qui tâterait un peu vos côtes. Vous êtes un dangereux compagnon, on ne peut dire un mot à votre oreille, ni remuer le bout du doigt devant vos yeux. Vous examinez, vous notez toutes choses ; cela ne me convient pas, entendez-vous ? »

Le petit homme ne m’allait point au menton ; cependant sa menace paraissait sérieuse. Je repris en souriant :

« Master, faut-il vous promettre de ne dire que du bien de vous ?

– Non, partez !

– Préférez-vous que je vous donne ma parole de ne rien écrire du tout sur votre compte ?

– Non ; un écrivain, à mon avis, est un toqué qui ne saurait garder sa parole. Décampez, car les doigts me démangent, et je ne sais ce que je vous ferais.

– Que pourriez-vous me faire ?

– C’est ce que nous allons voir ! »

Je le regardai avec calme, il brandissait son coutelas en grommelant :

« Hein ! greenhorn, l’objet vous plaît-il ? »

En un clin d’œil j’avais saisi le petit homme ; lui tirant les bras derrière le dos, et serrant contre moi le bras gauche, je pressai si fort le poignet droit, que l’inconnu laissa tomber son couteau avec un rugissement de douleur. Le Westman ne s’attendait point du tout à la chose.

« Ah ! devils ! murmura-t-il, qu’est-ce qui vous prend ? Voulez-vous me faire prisonnier ?

– Hallao, Master ! ne criez donc pas si fort, lui dis-je ; dans cette prairie, sait-on jamais qui vous guette ? »

Je lui liai les mains à l’aide du cordon de cuir de mon sac à balles, et comme il faisait mille efforts pour se dégager, le sang lui montait violemment à la figure.

« Restez en repos, Master, continuai-je ; vous ne sauriez, sans mon intervention, vous débarrasser de cette petite cordelette. Ne faut-il pas vous prouver qu’un écrivain n’est ni plus endurant, ni plus faible, ni plus maladroit qu’un autre ? Vous me menacez de votre couteau, je me défends. Vous tombez en mon pouvoir : suivant les lois de la savane, j’ai le droit de faire de vous ce qui me plaît… Dites-moi, qui m’empêcherait de tâter vos côtes comme vous vouliez tâter les miennes ? Qui m’en blâmerait jamais ?

– Faites ce que bon vous semble, murmura l’inconnu d’un ton lamentable… Mieux vaut que vous ne m’épargniez pas… La honte d’avoir été vaincu par un homme seul, en plein jour, est pire que la mort, pour Sans-Ear !

– Sans-Ear ! Vous êtes Sans-Ear ? » m’écriai-je.

J’avais beaucoup entendu parler de ce fameux trappeur de l’ouest, qui refusait de se lier ou de s’associer avec personne, parce qu’il se croyait supérieur à tous dans l’art du tir. Il avait depuis longtemps laissé sa paire d’oreilles à Navajoes, ce qui lui valait ce surnom formé de deux langues : Sans-Ear, sous lequel on le connaissait dans toutes les savanes et au-delà.

Le chasseur gardant le silence, je réitérai ma question.

« Vous êtes Sans-Ear ?

– Mon nom ne vous regarde pas, s’écria-t-il enfin. S’il est mauvais, pourquoi le prononcer ? S’il est bon, je n’en veux plus depuis l’affront. »

Déliant aussitôt ses mains, je lui rendis ses armes et lui dis :

« Vous êtes libre ; allez où bon vous semble.

– Pas de sottes plaisanteries ! Où puis-je aller après avoir été vaincu par un greenhorn ? Encore si c’était un vaillant chasseur comme l’Indien Winnetou, ou le grand Haller, ou un coureur de grands chemins comme Old Firhand, ou encore Old Shatterhand, je pourrais, oui, je pourrais… »

Et le malheureux homme s’arrêta en balbutiant, il ne savait plus ce qu’il voulait dire : je le pris en pitié. Heureusement il me semblait facile de le consoler un peu ; le dernier nom qu’il avait prononcé me prouvait que je ne lui étais pas inconnu. Dans le cours de mes expéditions et pérégrinations à travers les campements des blancs ou des wigwams des Peaux-Rouges, on m’avait donné ce surnom de Shatterhand, à cause de mon poignet vigoureux. Je répliquai donc :

« Sur quel motif vous appuyez-vous en me traitant de greenhorn ? Croyez-vous qu’un novice ait pu venir à bout de Sans-Ear ?

– Mais votre costume, vos armes, ne prouvent-ils point que vous… ?

– Mes armes brillent, mais elles sont bonnes. Faut-il vous le montrer ? »

Je ramassai une pierre grosse comme un double dollar, la jetai en l’air, et, au moment où elle atteignait le plus haut point de la projection, comme elle tournoyait pour redescendre, je lançai une balle qui, la rencontrant, la renvoya plus haut.

Ce coup n’avait rien de bien extraordinaire, il m’avait fallu pourtant un long exercice pour arriver à le manquer rarement. Le trappeur me regardait avec une admiration sincère.

« Très adroit, murmura-t-il. Réussissez-vous toujours ?

– Dix-neuf fois sur vingt.

– Bien. Vous êtes un homme auquel on peut parler, par exemple ! (Sans-Ear ne disait pas dix mots sans y mêler : par exemple, sa locution favorite.) Comment vous appelez-vous ?

– Old Shatterhand.

– Pas possible ! Il doit être bien plus âgé que vous, puisqu’on l’appelle vieux…

– Vous savez bien qu’ici old a plus d’une signification.

– C’est juste… Mais… ne prenez pas mes paroles en mauvaise part, par exemple ; je sais que Shatterhand a été surpris une fois pendant son sommeil par un ours, dont la griffe lui arracha un bon morceau de chair à l’épaule… ; la cicatrice doit rester encore bien marquée… »

J’ouvris ma jaquette de buffle, repoussai un peu en arrière ma chemise de peau de daim, et lui dis :

« Regardez.

– C’est cela ! Tonnerre et foudre ! il avait de fameux ongles le gaillard ! Un peu plus il vous eût mis à nu les soixante-huit os de la carcasse !

– Eh ! il ne s’en est fallu que de la façon ! C’était là-bas dans les environs de Red-river. Je restai quinze jours près du fleuve avec cette affreuse blessure, menacé sans cesse par les ours, seul pour me soigner et me défendre, jusqu’à ce qu’enfin, rencontré par le chef des Apaches, je reçus quelque secours. Ce chef était celui que vous nommiez tout à l’heure, le brave Winnetou.

– Vous êtes vraiment Shatterhand ! Par exemple, je veux vous dire quelque chose : Me prenez-vous pour une bête brute, une sotte créature ?

– Pas le moins du monde… Vous me preniez vous-même pour un novice ; ne vous défiant point de ma force, vous avez été vaincu, voilà tout.

– Oh ! vous auriez été plus prudent, vous, par exemple !… Vous avez une force de buffle… En définitive, il n’y a pas de quoi sentir tant de honte pour cette petite leçon donnée de main de maître… Soyons amis, et, si vous voulez me faire plaisir, appelez-moi par mon vrai nom, Sam… ; puis, si je vous tutoie quelquefois, faites-en autant… : sans cérémonie, voyez-vous, dans la prairie.

– Bien ; mes amis me disent : Charley, en Amérique ; appelez-moi Charley, et donnons-nous la main.

– Topp, Sir ! le vieux Sam Hawerfield n’est pas homme à prodiguer ses poignées de main, mais celles qu’il donne sont sincères. Je vous prie, Shatterhand, ne tapez pas à me faire avoir une crampe. »

Je me mis de bon cœur à rire, et repris ma première question.

« Sam, vous me direz maintenant d’où vous venez, et où vous allez ?

– J’arrive du Canada, où j’ai conduit une compagnie de bûcherons. Maintenant je voudrais faire un tour dans le Texas, puis me rendre à Mexico. Il y a par là un tas de gueux sur lesquels on peut taper et s’en donner à cœur joie…

– Je suis justement la même route. J’ai l’intention de traverser le Texas et la Californie ;… il me serait indifférent de faire ou non une petite pointe jusqu’à Mexico… M’acceptez-vous pour compagnon ?

– Volontiers ; vous connaissez la vie du sud, vous êtes l’homme qu’il me faut. À présent, répondez-moi sérieusement à votre tour. Écrivez-vous des livres, là, sans plaisanterie ?

– Oui.

– Ah ! ah ! Enfin, si Old Shatterhand s’en mêle, c’est que la chose n’empêche pas d’être bon chasseur. Pour moi, voyez-vous, j’aimerais mieux entrer à reculons dans la caverne d’un ours, que de tremper une plume dans un encrier. Jamais de ma vie je ne trouverais, même au fin fond de ma cervelle, un mot à écrire, par exemple ! À présent, racontez-moi ce que vous savez des Indiens. Vous avez sans doute rencontré les insurgés Ogellallah ? »

Je lui fis le récit de notre aventure.

« Hum ! murmura le petit homme, ces quatre drôles n’avaient pas poussé spontanément là-bas à l’horizon… Hier j’ai aperçu une troupe de soixante chevaux au moins. Ces coquins devaient appartenir à la bande… Ils servaient d’éclaireurs. Y a-t-il longtemps que vous parcourez le canton ?

– Non.

– À vingt milles d’ici environ, s’étend une prairie entièrement plate, bordée, dix milles plus loin, d’une rivière. – Les Indiens se dirigeront de ce côté pour abreuver leurs chevaux. Évitons cette plaine en prenant au sud, quoiqu’il nous faille marcher plus d’une journée avant de rencontrer de l’eau. En partant tout de suite, nous arriverons vers le crépuscule près du chemin de fer qui réunit le sud à l’ouest. Nous nous donnerons l’agrément de regarder filer le train.

– Je suis prêt à partir ; mais que faire de ces cadavres ?

– Qu’en faire ? Rien du tout ! Il faut les laisser là. Je vais seulement les marquer de mon sceau.

– Si on les trouve, vous trahissez notre passage…

– On les trouvera, Charley, et c’est ce que je veux. »

Il porta les corps des Indiens sur la crête la plus élevée de l’ondulation voisine, les plaça l’un près de l’autre, les coucha sur le dos, mettant les quatre visages exactement en ligne, et tournés vers le ciel ; puis, avec la pointe de son couteau, il leur coupa un peu de chair au bout de l’oreille droite.

« Voilà, Charley ! s’écria-t-il après sa besogne terminée ; maintenant ils verront que Sans-Ear a passé par ici. Sachez, Charley, qu’on éprouve, en hiver, une sensation très désagréable lorsque le froid pique aux oreilles absentes… J’ai eu une fois la maladresse de me laisser prendre par des Indiens, après un combat où j’en avais tué plusieurs… Mon tomahawk n’ayant abattu que les oreilles à l’un des chefs, par dérision ils coupèrent ou plutôt arrachèrent les miennes ; après quoi ils me laissèrent aller. Ils ont les oreilles, mais le vieux Hawerfield les leur fait payer cher, ils le savent bien ! »

Le trappeur me montra sur la crosse de son fusil quantité de crans et d’entailles. À chaque Indien tué, il faisait une marque ; cette fois il put en tailler quatre, et ajouta d’un air triomphant :

« Tout cela des rouges, des rouges pur sang ! Mais voyez ces quatre raies, elles marquent quatre blancs… Je les ai tués ; plus tard vous saurez pourquoi. Il faut que j’en tue deux encore, les deux plus grands scélérats qui, en ce moment, foulent la vaste terre du bon Dieu ! Quand enfin je les pourrai inscrire là, ma tâche sera finie. »

Les yeux du vieux chasseur brillaient de colère, soudain une larme les mouilla. Sur ce visage rude et flétri, je vis passer une expression à la fois douloureuse, émue, passionnée, qui trahissait un cœur d’homme là où je m’attendais à ne trouver qu’un organe bien desséché. Qui sait ! comme beaucoup d’autres, l’amour ou la vengeance peut-être l’avait jeté dans cette vie sauvage. La vengeance, c’est la passion la plus ordinaire dans les savanes. L’homme des grandes plaines américaines a oublié le divin précepte, le plus beau de ceux donnés à l’humanité par l’Évangile : « Aimez vos ennemis. »

Sam rechargea son arme, un de ces fusils informes tels qu’on en rencontre dans la prairie ; les entailles et les crans pouvaient à peine s’y compter, et tous ces signes marquaient la fin d’une vie d’homme. Le canon de l’arme restait couvert d’une rouille épaisse ; dans une autre main, ce fusil eût été peu dangereux ; dans celle de son propriétaire, il ne manquait jamais le but. Cette main, qui ne quittait guère l’arme, en connaissait toutes les qualités, toutes les ressources, tous les défauts. On n’eût point risqué, en pariant sur sa tête, que la balle, une fois entrée dans le tube meurtrier, n’en sortirait que pour frapper au cœur de la victime.

« Tony ! » appela le chasseur.

La jument, qui paissait tranquillement, releva la tête et accourut se placer de la manière la plus commode pour que son maître pût monter.

« Sam, dis-je en toute franchise, vous avez un excellent cheval ; mais, quand on le voit pour la première fois, on n’en donnerait pas un demi-dollar, et cependant, après l’avoir étudié un peu, je suis convaincu que vous ne le céderiez pas au prix de plusieurs mille…

– De plusieurs mille ! Pshaud ! dites un million de dollars… Je connais là-bas, dans les montagnes Rocheuses, des filons d’or où je pourrais trouver des richesses à pleines mains… Si jamais Sam Hawerfield rencontre quelqu’un qui en soit digne et que son cœur aime, il lui montrera cette veine, dont il ne veut pas ; ainsi ce n’est pas pour de l’or qu’il échangerait sa chère Tony…

Je vais vous confier quelque chose, Charley : celui qu’on appelle à présent le Sans-Ear fut, dans son temps, un tout autre garçon qu’aujourd’hui… Son âme se remplissait de bonheur et de joie, comme pendant le jour l’atmosphère se remplit de lumière, comme l’Océan se remplit de gouttes d’eau… C’était un jeune farmer ; il avait une femme, un enfant. Pour sa femme, il eût donné mille vies ; pour son enfant, dix mille !…

Sa femme, il l’avait amenée chez lui sur sa meilleure jument ; cette jument s’appelait Tony.

Plus tard, la jument eut un poulain remarquable entre tous : vif, ardent, entendu, caressant, comme jamais bête ne le fut davantage. Pourquoi n’aurait-on pas appelé le poulain Tony, comme sa mère ? Trouvez-vous que j’aie raison, Charley ?

– Certes, murmurai-je, tout ému de découvrir ce côté naïf et presque enfantin chez un homme d’une enveloppe si rude et si grossière.

– Well ! Écoutez. Alors vinrent dans la contrée ceux dont je vous ai parlé : une bande de bushheaders, qui infestèrent le pays. Ils brûlèrent ma ferme, égorgèrent ma femme et mon enfant ; ils tirèrent une balle dans l’oreille de ma jument, parce qu’ils virent qu’elle ne se laisserait jamais monter.

Le poulain seul échappa par hasard. J’étais à la chasse ; quand je rentrai, de tout ce que j’avais possédé et aimé je ne retrouvai que Tony. Que vous dirai-je encore ? Huit des scélérats sont tombés sous les balles de ce fusil, les deux derniers ne m’échapperont pas : dût le vieux Sans-Ear courir jusqu’au Mogol, il retrouvera les brigands ! C’est pour chercher leurs traces que je m’achemine maintenant vers le Texas et le Mexique. Regardez : le jeune et joyeux farmer est devenu le vieux trappeur que vous avez devant vous. Il n’a plus qu’une pensée, qu’un désir : mort et vengeance !… Et le poulain si fringant, si gracieux, le voilà plus semblable à un bouc qu’à un cheval. Mais tous deux sont encore braves et résistants. Jamais ils ne se sépareront, à moins qu’une flèche, une balle, un coup de tomahawk n’abatte l’un ou l’autre. Alors celui qui restera, sera-ce Tony ou moi ? je n’en sais rien… Ce que je sais, c’est que celui qui restera mourra de chagrin, car il sera tout seul au monde. »

Le vieux chasseur passa le revers de sa main sur ses yeux, caressa son cheval, et sauta en selle, tout en continuant :

« Telle est ma vieille histoire, Charley ; tu es le seul auquel je la raconte, quoique je te voie pour la première fois, et peut-être aussi pour la dernière.

Charley, vous avez entendu souvent parler de moi, et moi aussi j’avais entendu parler de vous ; je désirais vous connaître. Je vous prouve, aujourd’hui, que vous n’êtes point un étranger. Allons, faites-moi le plaisir d’oublier la façon dont je vous ai accueilli tout à l’heure. Vous verrez, à la longue, que le vieux Sam sait traiter chacun suivant son mérite. »

Nous étions à cheval tous deux ; Sans-Ear m’avait annoncé son intention de suivre la route du sud, et nonobstant je le vis prendre à l’ouest. Mais je ne me permis aucune observation, pensant qu’il n’agissait pas sans bonnes raisons. Je ne lui demandai pas, non plus, pourquoi il s’embarrassait des lances des quatre Indiens ; je crus qu’il fallait se montrer sobre de questions avec le chasseur, surtout en ce moment.

Nous parcourûmes un mille au moins sans échanger une seule parole ; puis Sam arrêta sa monture et planta une lance dans le sol, par la pointe. Ces lances devaient probablement indiquer aux Indiens le sort de leurs compagnons ; Sans-Ear voulait marquer la route des preuves de sa vengeance.

Après avoir planté cette première lance, Sam tira des fontes de sa selle huit morceaux d’étoffe grossière, et m’en tendit quatre en disant :

« Descendez, Charley, enveloppez les pieds de votre mustang… Tenez, voilà de quoi lier les chiffons. De cette manière, il ne restera nulle trace sur le sol ; les Redmen croiront, si bon leur semble, que nous nous sommes envolés par l’air. Ensuite, écoutez-moi, nous allons nous séparer ; marchez toujours droit vers le sud, jusqu’à ce que vous rencontriez la voie ferrée. Je vous rejoindrai là. J’ai encore trois lances à planter en différents endroits, mais ce ne sera pas bien long. Nous nous retrouverons certainement. Dans le cas où nous ne nous rencontrerions pas tout de suite, il faudra imiter plusieurs fois le cri du vautour s’il fait jour encore, ou le hurlement du coyote s’il fait nuit. »

Cinq minutes plus tard, nous étions assez éloignés l’un de l’autre pour ne plus nous voir. Les chiffons gênant la marche de mon cheval, je crus pouvoir les enlever quand la distance me parut assez grande, puis je lançai ma bête au grand trot. La prairie devenait absolument plate et unie. Quelques petits bosquets de noyers ou de cerisiers sauvages se montraient çà et là ; le soleil se rapprochait de l’horizon à l’ouest, lorsque j’aperçus une large ligne noirâtre partant du levant et traversant directement vers le couchant.

Était-ce la voie ferrée ? Cela ne pouvait guère faire de doute ; je me dirigeai vers cette ligne.

Un sentiment singulier s’emparait de moi, sentiment vague et pourtant facile à comprendre ; je me rapprochais de la civilisation après un long séjour dans les plaines sauvages… Un signe eût suffi quand passerait le train, et je serais rentré dans les villes… Mais non… Je voulais jouir encore de la liberté, goûter encore un peu de la vie aventureuse des prairies.

J’attachai mon mustang avec mon lazo, je cherchai sous les groupes d’arbres un peu de ramée pour faire du feu. Un de ces bosquets s’élevait tout près du talus du chemin de fer, il était plus épais que les autres ; j’espérai y trouver une provision suffisante. Je me baissai, ramassant avec soin les branches mortes, les feuilles sèches, lorsque ma main rencontra un objet qui me surprit. C’était un marteau abandonné sur le terrain… Ce marteau avait dû servir tout récemment, sa tête toute brillante le prouvait assez ; la rosée, l’humidité de la terre l’eussent rouillé en peu de temps, et il ne présentait pas la moindre tache. Le propriétaire de l’outil l’avait laissé là le matin même, ou la veille au plus tard.

J’interrogeai le bas du remblai sans rien découvrir d’extraordinaire, je grimpai contre le talus de façon à ne point le dépasser. Rien… Enfin une touffe de graminées attira mon attention, à cause de sa rareté en ce lieu ; elle était épaisse et courte ; de plus, couchée et un peu blanchâtre, un pas humain l’avait certainement foulée depuis peu. La trace ne pouvait remonter à plus de deux heures : les brins du gazon commençaient à se redresser par endroits ; mais ceux pressés par le talon et l’orteil gardaient une empreinte très visible. Je reconnaissais le passage d’un pied chaussé de mocassins.

Les Indiens se trouvaient donc dans le voisinage ? Et ce marteau ?… Des blancs portent quelquefois des mocassins… Les hommes d’équipe pouvaient avoir adopté cette chaussure, si commode pour leur genre de service.

Je cherchais à me rassurer par mille suppositions, mais je n’en venais guère à bout ; il y avait là, je ne pouvais me le dissimuler, quelque chose d’insolite.

Une exploration sur la voie était fort dangereuse, et je craignais de trouver des ennemis cachés dans les bosquets ; sachant les Ogellallah si près de nous, je devais attacher de l’importance aux moindres indices… Après quelques réflexions, je finis par me décider à fouiller sous les arbres voisins ; je me laissai même entraîner assez loin, cherchant à droite et à gauche. Rien… Je ne pouvais demeurer en repos, je me glissai avec précaution, en grimpant jusque sur la voie ; et, me traînant à plat ventre, j’essayai de traverser par-dessus les rails pour atteindre l’autre talus… Bientôt il me sembla que le sable devenait humide et cédait en bruissant sous mon poids. Ce sable avait été soulevé, amoncelé en cercle sur le chemin de fer… J’enfonçai la main pour tâter… Horreur ! quand je retirai mes doigts ils étaient rouges de sang ; le sable, ainsi fouillé, découvrait des places sanglantes… Je me collai de plus en plus contre terre, mais en avançant toujours, afin de mieux examiner. Plus de doute : ce sable imbibé couvrait mal une mare de sang. Un meurtre avait eu lieu, car on n’aurait point essayé de cacher le sang d’un animal. À quelle race appartenaient les meurtriers ? Quelle était la victime ?

Le sol de la voie n’était point sablonneux comme je le croyais d’abord, mais dur et tassé, ne conservant nulle trace ; ce sable devait avoir été rapporté ; il va sans dire qu’on y avait fait disparaître tout vestige de pas, toute empreinte.

Cependant, quand je fus parvenu sur le bord supérieur du talus opposé, je remarquai que l’herbe restait foulée par places, marquant la forme de pieds humains. Il me sembla même, en inspectant les lieux, qu’un corps avait dû être posé sur le haut du talus, les pieds traînant vers le bas.

Il me paraissait périlleux de s’aventurer plus loin. Ces traces récentes, ce sang encore frais annonçaient la présence de l’ennemi dans les environs… Que faire ?

Je continuai à remonter sur la voie en prenant des précautions inouïes, et me dirigeai vers l’est, où s’élevaient des bois assez touffus. Je descendis alors au bas du talus, puis me blottis sous les arbres pour continuer ma marche toujours rampante ; j’arrivai ainsi à peu près vis-à-vis de l’endroit où se trouvait le sable ensanglanté. Là enfin je découvris un notable indice.

Séparé seulement par une petite place de gazon, je voyais, tout près du fourré de sauvageons de cerisiers où j’étais caché, un groupe de lentisques. Quoique les branches m’empêchassent de bien distinguer, il me sembla qu’une masse noire gisait au milieu de ces lentisques… Je me rapprochai le plus que je pus… Cette masse ne présentait pas de formes précises, mais elle contrastait avec les parties éclairées du bosquet, elle avait les contours et la longueur d’un corps humain.

Était-ce la victime, ou l’assassin qui se cachait ? Il fallait le savoir. Et pourtant, à quoi bon m’exposer ainsi ? Ne vaudrait-il pas mieux attendre Sans-Ear ? Que m’importait ce meurtre d’un inconnu ? Mais le chasseur des savanes doit avancer sans peur, se rendre compte de tous les incidents, savoir quel ennemi le précède ou le suit, examiner toutes les circonstances, être plus fin que les meilleurs limiers de police, plus logicien dans ses déductions que les savants. Il a un maître dont toutes les leçons portent : c’est la nécessité, c’est le péril dans lequel il joue sans cesse sa vie.

Des indices les plus insignifiants le trappeur tire souvent des conséquences dont la supposition ferait sourire les profanes, et qui presque toujours se trouvent justifiées. Un jour il lui arrivera de parcourir avec son mustang quarante ou cinquante milles anglais ; le lendemain il n’en fera pas dix, parce qu’à chaque pas il lui faudra s’arrêter et étudier sa marche, pour ainsi dire, pouce par pouce. Quand même ses précautions ne serviraient pas à sa sûreté personnelle, son expérience sera utile aux autres, il avertira ses compagnons, leur annoncera les rencontres possibles, leur indiquera le danger, leur montrera le meilleur chemin. De là une habitude de prévoir le péril, de le supposer toujours, de rassembler toute son énergie, toutes ses puissances pour le conjurer ; de là aussi le charme si grand exercé sur des natures viriles par cette vie libre, incertaine, militante, s’il en fut.

Je coupai une branche d’arbre et frappai assez légèrement sur mon chapeau, dans le but d’éveiller l’homme que je supposais caché en face de moi. Personne ne bougea : ou j’avais affaire à un mort, ou l’homme caché si près se tenait sur ses gardes.

Bah ! je résolus de tout oser. Je sortis du fourré en me traînant, je traversai l’herbage en quelques bonds, et, le couteau à la main, j’écartai les branches de lentisque ; puis je me baissai pour tâter le corps qui, décidément, ne bougeait pas, et qu’on avait recouvert de feuillage. Il était raidi et froid. Lorsque j’eus fait tomber les feuilles, j’aperçus un visage horriblement mutilé. Le crâne sanglant était scalpé, une flèche restait dans une des plaies, elle me parut exactement semblable aux flèches des Ogellallah. Le mort appartenait à la race blanche.

Les Indiens étaient-ils restés dans les environs ? Avaient-ils quitté ce lieu à la hâte ? J’essayai de m’en rendre compte. En cet endroit, les traces ne manquaient pas, elles allaient de la ligne du chemin de fer à la prairie : je les suivis, m’attendant toujours à entendre siffler quelque flèche, à recevoir quelque coup par-derrière.

J’interrogeai les moindres touffes d’herbes, les plus minces buissons. Je finis par conclure que quatre hommes avaient dû piétiner cet endroit : deux plus âgés, deux très jeunes encore. J’avançai, me tenant seulement sur l’extrémité des doigts et de l’orteil, ce qui demande non une grande force, mais une grande habitude. De ce que ces hommes n’avaient point cherché à effacer leurs traces, je conclus qu’il ne fallait pas craindre leur retour ; la place leur avait sans doute paru assez écartée pour y enfouir à jamais leur victime.

Le vent soufflait du sud-ouest, et je marchais dans la même direction, lorsque le hennissement d’un cheval m’effraya… Cet animal n’avait pu me sentir au flair… Je rampai de nouveau, il était temps de me retirer ; j’en savais assez, car je voyais distinctement devant moi, au fond d’une clairière bordée de quelques arbres, une soixantaine de chevaux. Tous, sauf deux, étaient harnachés à la mode indienne, leur selle n’avait point été enlevée ; deux hommes seulement gardaient les montures de la tribu. Je pouvais les apercevoir à travers le feuillage ; l’un portait des bottes enlevées sans doute au malheureux assassiné. Peut-être que cette sentinelle, très jeune, se trouvait au nombre des quatre meurtriers dont je venais de surprendre les traces.

Les Indiens ont souvent des rapports avec des blancs sans en comprendre la langue ; il s’établit alors, entre les hommes rouges et les faces pâles, un échange de pantomimes dont ceux qui veulent parcourir la prairie doivent connaître les principaux signes et gestes, aussi bien que leur interprétation conventionnelle. Chez des individus au tempérament impétueux, ou dans des situations excitantes, ce genre de pantomime se joint aux paroles, par les Indiens ou par les blancs initiés à la mimique indienne. Les deux sentinelles faisaient en ce moment usage des gestes dans une conversation fort animée ; de vieux guerriers les en eussent blâmés vertement, mais j’en profitai avec beaucoup de satisfaction.

Les jeunes gens montraient l’ouest, exécutaient le signe qui désigne un cheval, puis celui qui marque le feu ; évidemment ils parlaient de l’arrivée prochaine de la locomotive, du cheval de feu… L’un d’eux frappa ensuite la terre du bout de son arc, comme s’il eût pioché ou donné des coups de marteau ; après quoi ils firent mine de tirer et de combattre.

Je m’éloignai avec autant de hâte qu’il me fut possible, effaçant de mon mieux ma trace, et n’avançai pas très vite, malgré mon désir de me tirer promptement d’un pareil lieu.

Lorsque j’eus rejoint mon mustang, j’aperçus, pâturant près de lui, la sauvage jument de Sam.

Le petit homme, assis sous un arbre, dévorait à belles dents un morceau de viande aussi sèche que du cuir.

« Combien sont-ils, Charley ? me demanda le flegmatique petit bonhomme.

– Qui ?

– Les Indsmen.

– Comment savez-vous qu’il y en a par ici ?

– Vous me rendez la pareille, Sir : vous prenez le vieux Sam pour un greenhorn ; mais, par exemple, vous vous trompez, hi hi hi hi hi ! »

Il riait à demi, presque en dedans du gosier, de ce rire étrange qui le secouait, quand il pensait avoir embarrassé quelqu’un.

« Sont-ils loin, Sam ? repris-je.

– J’ai aussi quelque chose à vous demander, Charley : qu’auriez-vous fait si, en arrivant ici, vous aviez trouvé un marteau, un cheval et point de Shatterhand ?

– J’aurais attendu.

– Par exemple ! Je ne vous crois guère… Quand j’arrivai, ne vous voyant point, je me sentis inquiet et je vous cherchai tout de suite.

– Mais vous vous exposiez à déranger mes plans. Où êtes-vous allé ?

– Un peu partout, de droite, de gauche, en haut, en bas, jusqu’à la place où gît le malheureux que les Indiens ont assassiné. Dès que j’eus rencontré le cadavre, je fus certain que vous exploriez de votre côté ; je retournai donc tranquillement pour vous attendre. Combien sont-ils ?

– Soixante, soixante-dix environ.

– Ah ! ah ! la troupe que j’ai devinée hier à ses traces. Équipés en guerre, hein ?

– Oui.

– Ils campent provisoirement ?

– Les selles sur les chevaux, oui.

– Tonnerre ! Que pensez-vous de ce que vous avez vu ?

– Je pense qu’ils veulent arracher les rails, arrêter le train et le piller.

– Vous êtes fou, Charley ! Ce serait une terrible affaire. Comment supposez-vous cela, par exemple ?

– J’ai épié. Leurs gestes m’ont paru significatifs.

– La pantomime peut tromper, répétez-la-moi.

J’obéis ; le petit homme se leva alors soudain ; puis, dominant son agitation, il se rassit.

Si je comprends bien, dit-il, c’est à nous de sauver le train. Mais point de précipitation, par exemple ; les choses doivent être réfléchies, combinées ; voyons, ils étaient soixante-dix… Bien ! encore des crans sur mon fusil… Mais où les tailler ? »

Je ne pus m’empêcher de sourire, l’assurance du brave petit chasseur me paraissant vraiment comique, vu la gravité de notre situation.

« Combien voulez-vous donc en abattre ? demandai-je.

– Je ne sais, deux ou trois ; ces drôles prennent la fuite quand ils voient seulement une vingtaine de blancs à leurs trousses. »

Il comptait, comme moi, n’attaquer les Peaux-Rouges qu’avec le personnel du train.

« L’essentiel, repris-je, c’est de ne pas nous tromper ; nous serions fort compromis, si nous donnions une fausse alerte aux employés du chemin de fer.

– Mais il n’y a aucun doute. Leur pantomime désignait l’ouest ; c’est au train de ce côté qu’ils en veulent. Cela m’étonne, cependant ; les trains du sud apportent un butin beaucoup plus intéressant pour les Indiens… Eh bien ! séparons-nous, allez au levant, moi au couchant.

– Si nous connaissions l’heure du passage des trains…

– Quant à cela, je l’ignore, par exemple, ne m’étant jamais fourré dans ce qu’ils appellent les wagons. On ne sait où placer ses jambes dans de pareilles boîtes… Vivent la prairie et le dos de ma chère Tony ! Mais vous n’avez rien remarqué de plus, rien entendu ?

– Non ; il n’y avait que les chevaux et les deux sentinelles. Je suppose que ces drôles connaissent très bien les heures, eux. Dans vingt-cinq minutes, il fera presque nuit ; il sera possible alors d’épier de nouveau.

– Well !

– Ne vaudrait-il pas mieux que l’un de nous restât ici ? Les Indiens pourraient très bien passer de ce côté… C’est tout près de nous, je crois qu’ils tenteront de déranger les rails ; l’autre ferait la ronde.

– Inutile, Charley !… Regardez-moi Tony, jamais elle n’est liée ni attachée ; c’est une prudente bête, je puis me fier à son flair. Connaissez-vous un cheval qui ne hennisse pas quand il sent l’ennemi ?

– Non.

– Eh bien ! il en existe un, un seul, Tony ! En hennissant, la brave jument avertissait, mais trahissait aussi son maître ; donc j’ai habitué ma fidèle compagne à se taire. Elle m’a compris, ma pauvre Tony ; elle ne dit mot. Je la laisse paître à volonté, et, quand il y a du danger, elle accourt doucement, elle me pousse avec sa tête.

– Ah ! mais si une fois, aujourd’hui par exemple, Sam, votre jument oubliait sa leçon ?

– Pshaud ! Le vent souffle justement du côté d’où viendront les Redmen. Je vous promets de me brûler la cervelle devant vous, si Tony manque de m’avertir quand les Indiens seront à un mille. Cependant ces coquins ont des yeux perçants comme ceux de l’aigle, quelques précautions qu’on prenne ; ils nous verraient, si nous nous agitions deci delà… Donc, Charley, restez tranquille à cette place.

– Eh bien soit, fions-nous à Tony. »

Je pris un peu de tabac dans mon sac, tournai un cigare et l’allumai. Sam écarquillait les yeux, ses narines se dilataient, il humait l’excellente odeur et semblait tout ravi.

Le chasseur des savanes, fumeur passionné, ne fume en général que de fort mauvais tabac.

« Ô wonderful, Charley ! exclama-t-il ; est-ce possible, vous avez des cigares ?

– Encore une douzaine… En voulez-vous ?

– Certes ! vous êtes un garçon que j’estime particulièrement. »

J’allumai un autre cigare au mien, et le tendis à Sans-Ear ; suivant la mode italienne, il absorba la première fumée pour ne la rendre qu’au bout de quelques minutes. Son visage était rayonnant, il semblait jouir d’une volupté pareille à celle que promet le prophète de Médine dans son singulier paradis.

« Hang Sorrow ! C’est un plaisir, voyez-vous, Master, murmura le petit homme. Voulez-vous que je vous dise d’où viennent ces cigares ?

– Oui ; devinez, si vous êtes connaisseur.

– Certes.

– Eh bien ?

– Ce tabac, j’en suis sûr, a été récolté dans la Virginie : c’est du goosefoot.

– Non.

– Alors, je m’y trompe pour la première fois. C’est du goosefoot du Maryland.

– Non.

– Du curassao de Bahia ?

– Non.

– Alors, je donne ma langue au chat.

– Regardez. »

Je déroulai mon cigare et lui montrai les enveloppes successives.

« Vous êtes fou, Charley ; démolir un pareil cigare ! Chaque feuille pourrait servir à fabriquer cinq bons cigares, et même huit.

– Bah ! dans deux ou trois jours je m’en procurerai d’autres.

– Où donc ?

– Dans ma fabrique.

– Vous avez une fabrique de cigares ?

– Oui.

– Mais où ?

– Là. »

Du doigt je désignai mon cheval.

« Charley, je vous en prie, ne plaisantez pas de la sorte avec moi.

– Je ne plaisante pas.

– Hum, si vous n’aviez pas fait vos preuves, je reviendrais à mon idée, je croirais votre tête… là, vous m’entendez, par exemple, un peu fêlée.

– Enfin examinez ce tabac.

– Je l’examine, il est parfait, je ne…

– Sam, on ne vous fera pas languir plus longtemps ; vous allez connaître la fabrique et la provenance. »

Débouclant la selle de mon mustang, je pris un petit coussinet que je présentai à mon compagnon en disant :

« Tâtez. »

Sam y plongea la main, et s’écria en retirant une poignée de feuilles sèches :

« Charley, me prenez-vous pour un niais ? Ce sont de simples feuilles de cerisier sauvage et de lentisque.

– Eh oui ! avec un peu de chanvrier et quelques feuilles de langue de bœuf (buglose) pour couvrir le tout. Ce coussin est mon unique entrepôt. J’y place toutes les feuilles qui me paraissent bonnes, et la chaleur du cheval leur fait subir une sorte de fermentation… Voilà mon secret.

– Incroyable !

– Mais réel… Les cigares de ma fabrique sont, je le sais bien, de misérables surogats ; le premier cuistre citadin, eut-il le palais blasé par des abus de toutes sortes, ne voudrait pas en tirer une bouffée de fumée ; mais quand on a été longtemps privé de fumer, quand on a mené longtemps la vie du désert, on trouve la chose exquise, vous venez de le prouver.

– Charley, vous vous élevez très haut dans ma considération.

– N’ébruitez pas mon secret, Sam ; si vous rencontrez des gens peu habitués à nos privations, ne racontez pas votre aventure, on nous prendrait pour des Tungust, des Ostjaken, des Kirgis au nez bouché avec du goudron.

– Tungust, Ostjaken, Kirgis, cela m’est bien égal ; je ne connais point ces gens, et tout ce qu’on pourrait dire là-dessus ne m’empêchera jamais de fumer un bon cigare quand je le trouve bon. »

Sans se laisser le moins du monde arrêter par mes confidences, il continua jusqu’à ce que le cigare ne fût plus qu’un petit bout imperceptible fumant entre ses dents.

La nuit descendait et s’épaississait ; le temps d’agir me semblait arrivé.

« Partons-nous ? demanda enfin Sam.

– Oui.

– Mais nous n’avons encore rien décidé.

– Allons ensemble jusqu’au campement des chevaux indiens. Nous épierons chacun de notre côté ; en passant derrière le petit bois, nous nous rejoindrons.

– Well ! si quelque incident nous forçait à fuir, convenons, pour ne pas nous perdre, que nous nous rendrions au sud, sur la rive du fleuve. Une forêt vierge qui couvre la montagne descend en pointe jusque dans l’anse formée par le circuit de l’eau, vous reconnaîtrez cette place.

– Oui, marchons. »

Il me semblait peu probable que nous fussions obligés de battre ainsi en retraite, mais Sam avait raison de tout prévoir.

Nous prîmes sur la gauche en suivant le bas du talus ; nous tenions nos couteaux à la main. La nuit n’avait point de lune en ce moment ; mais les yeux se façonnent à l’obscurité ; nous aurions distingué un Indien à dix pas.