L’amour qui enraya la haine - Tharcisse Seminega - ebook

L’amour qui enraya la haine ebook

Tharcisse Seminega

0,0

Opis

800 000 morts en 100 jours ! Il y a 25 ans, du 7 avril au 17 juillet 1994, le Pays des Mille Collines a été le sordide théâtre du génocide rwandais, quand les Hutu entreprirent de supprimer tous les Tutsi du pays. Ce fut le génocide le plus fulgurant de l’Histoire moderne, où les assassins et les victimes étaient des voisins, des collègues de travail, des fidèles d’une même paroisse, voire des conjoints. L’amour qui enraya la haine est d’abord une autobiographie palpitante et dramatique. C’est le récit poignant et haletant d’une chasse à l’homme implacable engagée par des Hutu génocidaires contre l’auteur tutsi, sa femme et leurs cinq enfants, et un hommage à ceux qui firent leur possible pour se porter à leur secours – d’autres Hutu ! Mais le livre du professeur Seminega est aussi l’ouvrage passionnant d’un universitaire qui expose et explique, en documentant précisément son propos, les origines historiques des errements politiques – poursuivis sur des décennies – qui menèrent à l’incroyable folie meurtrière de 1994. Enfin, l’ancien séminariste Tharcisse Seminega, qui adopta par la suite un parcours spirituel plus atypique, se livre à une analyse rigoureuse et pertinente du rôle de la religion dans la genèse de telles tempêtes mortifères, et des comportements tant collectifs qu’individuels qu’elle engendre. La religion, affolante force de Mal ou surprenante actrice de Bien?

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi na:

Androidzie
iOS
czytnikach certyfikowanych
przez Legimi
czytnikach Kindle™
(dla wybranych pakietów)
Windows
10
Windows
Phone

Liczba stron: 454

Odsłuch ebooka (TTS) dostepny w abonamencie „ebooki+audiobooki bez limitu” w aplikacjach Legimi na:

Androidzie
iOS
Oceny
0,0
0
0
0
0
0



Dédicace

À mes regrettés grands-parents Petero et Tereziya et mes parents Jean-Baptiste et Emiliana. Leur bel exemple m’apprit à développer l’amour pour autrui et pour ce qui est juste. Ils m’enseignèrent le respect de la vie et me communiquèrent leur passion pour l’équité et la probité.

À mon épouse, Chantal, et à mes enfants : Marie-Providence, Pierre, Naomi, Joël et Benjamin. Leur soutien sans faille et leur affection dans les moments critiques furent essentiels pour me permettre de persévérer dans l’écriture de ce livre.

À Adolphe, Justin, Damascène, Félicité, Canisius, Innocent et tous les autres dont l’amour désintéressé contribua à la survie de ma famille. Sans eux, nous ne serions pas là pour raconter notre histoire.

"La haine s’augmente quand elle est réciproque, 

mais elle peut être détruite par l'amour." 

Baruch Spinoza

Remerciements

Tout d’abord, je tiens à exprimer ma plus profonde gratitude à l’égard du regretté professeur Alexandre Kimenyi qui m’invita le premier à relater devant une large audience, à l’université d’État de Californie, Sacramento, ce que j’avais vécu durant le génocide des Tutsi au Rwanda. Ce fut lui aussi qui me suggéra ultérieurement de mettre mon expérience par écrit et de partager mes souvenirs et ceux de ma famille dans un livre pour les générations futures. Sans ses aimables encouragements, je n’aurais jamais envisagé la rédaction de L’amour qui enraya la haine.

À cette occasion, lors de la deuxième Conférence internationale sur le génocide, en 2004, le professeur Kimenyi et son épouse, madame le professeur Mathilde Mukantabana, m’accordèrent une hospitalité exceptionnelle. Madame Mukantabana m’inspira la confiance nécessaire pour me lancer dans la rédaction de mon expérience, soulignant que les informations fournies pourraient servir une noble cause : permettre à tous de comprendre ce que les Tutsi du Rwanda endurèrent dans l’indifférence quasi générale des nations. Depuis 2013, madame Mukantabana est ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Rwanda auprès des États-Unis d’Amérique et ambassadeur non résident auprès du Mexique, du Brésil et de l’Argentine.

Je suis également très reconnaissant à Ilka Hartmann. Je la rencontrai quand elle était chargée de cours au Centre pour l’étude de l’Holocauste et du génocide à l’université d’État de Sonoma, à Rohnert Park, Californie. Elle m’impressionna par sa connaissance du génocide des Juifs européens et par son vif intérêt pour celui des Tutsi au Rwanda. En m’offrant la possibilité de m’exprimer sur mon expérience du génocide dans divers établissements et unités d’enseignement, elle contribua à me donner le courage et la confiance nécessaires pour rédiger mon manuscrit en vue d’une publication. John K. Roth, professeur de philosophie spécialisé dans les études sur le génocide et co-auteur de Genocide in Rwanda : Complicity of the Churches1, accepta volontiers de relire mon manuscrit et d’en rédiger la préface, profonde et éloquente. Tobiah Waldron, de Positive Indexing, mit ses compétences considérables au service de notre projet.

1 Génocide au Rwanda : la complicité des Églises

Je souhaite remercier la Fondation Arnold-Liebster et la Fondation de la famille Laura et Lorenz Reibling pour leur soutien à la publication de ce livre. Greg et Sandra Milakovich, de la Fondation Arnold-Liebster, contribuèrent à signaler L’amour qui enraya la haine à l'attention de nombreux établissements d'enseignement et d’institutions de recherche.

Merci également à mes amis français Irène et Jacques Bertho à qui j’avais fait parvenir le manuscrit original pour recueillir leurs suggestions. Je n’ai pu traduire moi-même mon livre à la fois en français et en kinyarwanda car les délais imposés par une parution simultanée étaient trop courts pour relever un tel défi. Aussi Irène s’est-elle aimablement chargée de la traduction française. J’en ai assuré la relecture finale en validant quelques variantes suggérées, notamment, par notre petit comité de lecture en France : Aurélie, Françoise, Marie-Noëlle, Sophie, Yannick et Xavier. Je les remercie tous pour leur participation.

Je dois avant tout aux membres de ma famille ma gratitude la plus sincère pour leurs contributions écrites et leur assistance dans la réalisation de ce travail. Je suis profondément reconnaissant à ma femme, Chantal, à mes filles Marie-Providence et Naomi, ainsi qu'à mes fils Pierre, Joël et Benjamin pour leurs sourires et leur soutien affectueux.

Préface

Les génocides s’arrêteront-ils un jour ? Longtemps, cette question m’obséda plus que de raison. C’est un sujet vital pour l’humanité et son avenir alors que le 21ème siècle va entamer sa troisième décennie.

En 2002, je me suis joint à Carol Rittner, ainsi qu’à James M. Smith qui travailla sans relâche dans le Rwanda post-génocidaire, pour l’écriture d’un livre dont le titre – Will Genocide Ever End ? – se calqua sur cette question. Les conclusions de notre étude appuient celles mises en évidence par le livre remarquable de Tharcisse Seminega L’amour qui enraya la haine – Comment ma famille survécut au génocide au Rwanda2.

2 Titre original de l’ouvrage en anglais : No Greater Love: How My Family Survived the Genocide in Rwanda

Son éducation catholique romaine au Rwanda amena l’auteur tutsi à suivre un cursus d’études approfondies en vue de la prêtrise. Toutefois, en 1971, M. Seminega finit par prendre pleinement conscience des divisions ethniques et raciales qui avaient progressivement gangrené cette formation. Il se réorienta par conséquent vers des études doctorales et une carrière d’enseignant en sciences biologiques. Durant cette période, il rencontra des membres de la communauté des Témoins de Jéhovah. Particulièrement impressionné par leur engagement à promouvoir des relations humaines basées sur le respect mutuel, M. Seminega devint lui-même Témoin de Jéhovah en 1983.

L’amour qui enraya la haine montre que la religion peut être une force efficace et convaincante dans la prévention d’un génocide, surtout quand elle prend le chemin suivi par la communauté des Témoins de Jéhovah de M. Seminega axée sur l’estime et l’amour à l’égard de tout un chacun. La plupart des observateurs persistent à penser que le génocide rwandais aurait pu être évité ou arrêté si de vigoureuses protestations religieuses s’étaient élevées. Mais le génocide rwandais démontra aussi le rôle majeur que joua la religion en attisant et en mettant en œuvre les massacres de masse des Tutsi déclenchés par le régime hutu dominant. La religion peut diviser les gens ; elle peut légitimer la violence génocidaire. En l’absence de ces caractéristiques destructrices de la religion, le livre de M. Seminega n’aurait pas été nécessaire car il n’y aurait pas eu de génocide au Rwanda.

Les génocides s’arrêteront-ils un jour ? Après le génocide du Rwanda, les désastres qui se produisirent dans des endroits comme le Darfour, la République Démocratique du Congo, le territoire sous contrôle de l’État islamique en Irak et en Syrie (ISIS)3 ainsi qu’au Myanmar semblent répondre par un non catégorique. Parfois, mes étudiants pensaient aussi de la sorte. En début du semestre où je dispensais mes cours sur le thème du génocide, j’avais l’habitude de demander à mes élèves : « Les génocides s’arrêteront-ils un jour ? » « Levez la main », ajoutais-je « si vous pensez que la réponse à cette question est – ou pourrait éventuellement être – oui. » Je me remémore ces premiers cours avec mes étudiants où pas une seule fois je ne vis une main se lever. Mais à mesure que la formation progressait et que je reposais la question, le scepticisme des étudiants régressait, du moins quelque peu, et des mains se levaient. Il devenait évident, en outre, que plus d’étudiants auraient aimé lever la leur s’ils avaient trouvé des arguments pour le faire.

3 ISIS pour Islamic State of Irak and Syria

Le génocide fut fort justement qualifié de « crime des crimes ». Ce crime ne profite à personne, quoi que puissent penser ou perpétrer des esprits malavisés ou des communautés corrompues. Mes étudiants l’avaient pressenti et leurs études sur le génocide contribuèrent à ancrer profondément en eux cette idée. Que j’aurais aimé pouvoir leur faire lire L’amour qui enraya la haine – heureusement, tout le monde le peut à présent – car M. Seminega démontre que, même s’il semble simple et évident de prétendre que les génocides ne s’arrêteront jamais, la réponse à la question : « Les génocides s’arrêteront-ils un jour ? » peut être – et doit absolument être – oui !

Ce peut être/doit être, bien sûr, ne garantit pas que les génocides s’arrêteront. Mais si nous ne sommes même pas capables d’affirmer que la réponse peut être /doit être oui, alors, à moins d’y travailler encore, nous commettrions une chose qu’aucun lecteur de cet ouvrage ne jugerait plausible. Je peux expliquer ce que j’entends par là en soulignant que M. Seminega a raison quand il dit que bon nombre de livres sur le Rwanda parurent avant le sien. Mais ayant lu beaucoup d’entre eux, je peux affirmer que celui de M. Seminega est véritablement différent. Non seulement L’amour qui enraya la haine contient des renseignements historiques clairs, complets et étoffés, mais il livre le témoignage de toute une famille. Tharcisse, mais également son épouse, Chantal, et leurs cinq enfants – Marie-Providence, Pierre, Naomi, Joël et Benjamin – survécurent au génocide. Ceci fut surtout rendu possible grâce à l’aide reçue de leurs amis Témoins de Jéhovah – des Hutu.

Ce dernier point est crucial car le témoignage de M. Seminega et de sa famille – leurs voix sont significativement présentes dans ces pages – montre que la résistance au génocide peut se rencontrer dans des endroits divers, y compris au sein même du groupe qui commet le crime. Affirmer que les génocides ne prendront jamais fin, refuser de prendre le risque de dire que la réponse à la question « Les génocides s’arrêteront-ils un jour ? » peut être / doit être oui, c'est manquer de respect et de considération envers ceux qui sauvèrent les Seminega, c’est mépriser et déprécier l'impératif d'amour qui motiva ces Témoins de Jéhovah à agir comme ils le firent. Une telle prise de position n'est pas digne de tous ceux qui croient - comme l'exige une éthique véritable - que les génocides sont monstrueux.

M. Seminega rend hommage aux enseignements des Témoins de Jéhovah qui permirent de sauver des vies. Ceci est opportun et légitime puisque, comme le dit l’auteur, L’amour qui enraya la haine est probablement le premier livre « écrit par une famille de Témoins de Jéhovah qui survécut grâce aux efforts coordonnés de leurs compagnons croyants et des amis de ceux-ci. » En conséquence, le livre lance un appel aux personnes qui, comme moi, ne sont pas membres de cette communauté : adoptez et appliquez les valeurs éthiques inhérentes aux actes qui sauvèrent les Seminega. Je suis reconnaissant pour cette invitation. Car quiconque accorde de la valeur à la vie ne devrait-il pas désirer se joindre à M. Seminega, à sa famille et à leurs sauveteurs dans leur plaidoyer pour un respect et un amour pour autrui universel et sans démarcations ? Des réponses positives à ce défi sont indispensables si nous voulons pouvoir dire que la réponse à la question « Les génocides s’arrêteront-ils un jour ? » peut être / doit être oui.

John K. Roth

Edward J. Sexton Professor Emeritus of Philosophy

Claremont McKenna College

Mémoire et souvenirs

Lorsque la vie est normale, les jours s’écoulent, rapides et calmes, comme de petites gouttes s’additionnant dans le grand seau de la mémoire. Si, par la suite, vous revenez vers ce seau pour y puiser, vous ne distinguerez plus forcément les gouttes les unes des autres. Les conversations, les moments vécus se seront changés en impressions – réelles, authentiques, mais difficiles à isoler du contexte général.

En période de crise, par contre, tout change. Le temps s’arrête, se cristallise. Chaque instant, chaque acte, chaque mot s’impriment au fer rouge dans votre mémoire comme si votre vie en dépendait – d’ailleurs, elle pourrait bien en dépendre. Comme si c’était la dernière chose que vous verriez – et cela pourrait bien être le cas.

J’écris ce livre pour vous relater l’histoire vraie de ma famille, comment les sept que nous étions survécurent à une horreur inimaginable. Ces mois de 1994 sont incrustés dans notre mémoire. Tout ce que nous vous en dirons est exact. Dans ce livre, vous découvrirez les témoignages oculaires dignes de foi de chaque survivant et de ceux qui nous ont aidés. Nous allons partager avec vous ces souvenirs pétrifiés. Faites-nous confiance, nous n’arrivons pas à les oublier.

Le fait même que vous teniez ce livre dans vos mains montre que vous désirez savoir ce qui se passa lors du génocide des Tutsi au Rwanda. Vous êtes prêts à partager la terreur que nous avons vécue, les horreurs que nous avons vues, le crève-cœur que nous avons ressenti en comprenant que la vie que nous connaissions avait changé pour toujours. Notre histoire vous donnera quelques réponses mais soulèvera peut-être aussi de nombreuses questions.

Lorsque vous lirez comment ce fléau d’une centaine de jours ravagea mon pays natal, vous ferez la connaissance de gens banals soudain métamorphosés en tueurs, en suppôts de la Mort. Face à des génocidaires brandissant des machettes, il est normal de se demander : « Qui étaient-ils ? » La réponse, déroutante, est : nos voisins, nos camarades de classe, nos collègues. Quelle folie prit possession de leur esprit, de leur cœur ? J’ai toujours autant de mal à comprendre.

La plupart des Rwandais étaient chrétiens et, pourtant, beaucoup de ces chrétiens s’emparèrent de massues et de machettes pour aller massacrer leur prochain – parfois jusque dans les églises, parfois bénis et même assistés par leurs prêtres ou leurs pasteurs. Que des gens ordinaires, poussés par un zèle insensé, soient capables de perpétrer des tueries d’une ampleur défiant l’imagination peut conduire l’esprit le plus positif au désespoir.

Et ces plus de 800 000 victimes – qui menaient une vie ordinaire avant que leur sang ne souille le millier de belles collines du Rwanda – étaient-elles vraiment innocentes ? Ou alors périrent-elles – comme certains voulurent le faire croire – dans une explosion inévitable de haine tribale croissante après des siècles d’oppression ? Je vous présenterai plusieurs d’entre elles. Je vous dirai ce que j’en sais et vous déciderez vous-mêmes si leur mort était réellement inéluctable.

Dans notre récit, vous verrez aussi des gens qui ne semblaient pas sûrs de ce qu’ils devaient être. Quelques-uns brandissaient des armes à l’instar des tueurs mais se portèrent spontanément au secours de personnes menacées. D’autres ne faisaient rien pour sauver leur prochain mais ne le dénonçaient pas non plus. Parfois, des amis ou des étrangers nous prêtèrent assistance en constatant notre détresse. Ils méritent également notre estime pour ce qu’ils firent – ou s’abstinrent de faire.

Enfin, vous rencontrerez des gens ordinaires qui se comportèrent en héros en s’attachant activement à nous sauver. Ces sauveteurs démontrèrent un amour profond, plus grand que le souci de leur propre vie. Qui étaient-ils ? Je vous le dirai. Mais je peux déjà certifier que leurs actes courageux et désintéressés m’amènent à me poser quotidiennement des questions : quel genre de personne suis-je et jusqu’où serais-je capable d’aimer ?

Beaucoup ont déjà raconté leur expérience de ces jours terrifiants de 1994. Pourquoi vous faire part de la nôtre ? D’abord, parce que nous sommes vivants. Oui, nous avons tous survécu. Sept personnes, dont cinq enfants, furent cachées durant des mois dans un environnement où des tueurs aguerris mais aussi des gens ordinaires déployèrent des efforts résolus et implacables pour nous traquer et nous exterminer.

Nous n’avons pas réchappé parce que nos génocidaires nous auraient oubliés. Au contraire, nous avions été clairement désignés pour être massacrés sans pitié. Comment avons-nous survécu ? À cause de nos prières, de notre foi en Dieu ? Nos vies auraient-elles été plus précieuses pour Lui que celles de tant d’autres innocents massacrés attendant toujours que justice soit faite ? Certainement pas ! L’idée est indécente.

Nous sommes pourtant persuadés que c’est à Dieu que nous devons d’être encore en vie. Pourquoi ? Parce qu’il aurait envoyé des anges pour nous sauver ? Non ! Nos sauveteurs étaient humains. C’était des Hutu – du même groupe ethnique que ceux qui s’étaient fixé pour but d’éradiquer les Tutsi. Mais ces Hutu-là avaient choisi d’être différents. L’histoire de notre survie, c’est l’histoire de l’amour qu’ils ont su démontrer, l’amour véritable, prêt à se sacrifier pour autrui, que Jésus a demandé à ses disciples. La force de cet amour allume un rayon d’espoir dans une histoire plongée par ailleurs dans des ténèbres sanglantes.

Les pages qui suivent se veulent un témoignage sur les événements du Rwanda en 1994. J’espère que L’amour qui enraya la haine vous permettra de réfléchir aux causes profondes d’un génocide et de constater comment un tel événement peut transformer de façon sidérante des gens ordinaires – beaucoup en tueurs cruels, d’autres en héros courageux.

Pour vous permettre de bien comprendre ce que nous avons vécu, je dois revenir en arrière, dans une période où la vie était calme et clémente et ne nécessitait pas de se rappeler chaque moment ou chaque conversation dans ses moindres détails. Pour vous livrer un récit authentique, j’ai documenté au préalable de courtes lacunes et construit un résumé chronologique des événements. Peut-être certaines gouttes se sont-elles amalgamées dans mon seau de souvenirs mais je ferai de mon mieux afin que l’eau que j’y puiserai pour vous soit aussi inaltérée et limpide que possible.

Voici notre histoire.

Introduction

Paris, Aéroport international Charles de Gaulle, août 1988

«Papa, rappelle-moi pourquoi nous devons rentrer au Rwanda ? » Marie-Providence me regardait d’un air à la fois farouche et implorant par-dessus notre montagne de bagages. Âgée de neuf ans, notre aînée, dotée d’une personnalité des plus affirmées, se faisait tout naturellement le chef et porte-parole de nos cinq enfants. Pierre, sept ans, leva les yeux du livre qu’il était en train de lire sagement. Naomi, cinq ans, petite fille à son Papa, se lova contre moi pour attendre ma réponse avec confiance. Je jetai un bref regard à ma femme, Chantal, qui faisait mine de s’affairer autour de notre bébé et de Joël, trois ans. Je savais qu’elle écoutait.

Nous avions bien sûr discuté entre nous à plusieurs reprises de mon projet et tenté de l’expliquer au mieux à nos enfants. Mais Chantal, quoique résignée, ne voyait toujours pas ce déménagement d’un œil favorable. Et que répondre de plus à Marie-Providence ? Elle avait l’esprit ouvert et vif, et un sens aigu de la loyauté. Je pris une grande respiration.

« Marie, tu te souviens de ce que Jésus a dit. “ Que ton oui… ? »

« …signifie oui ” ? »

« Exactement ! En tant que chrétiens, nous tenons parole. Quand j’ai été envoyé ici pour faire mon doctorat, j’ai promis qu’en échange, je retournerais travailler cinq ans dans l’université de mon pays. Maintenant, je dois tenir ma promesse. C’est ça, agir en chrétien. Tu vois ? C’est tout simple. »

Chantal émit un bref reniflement traduisant à la fois son affection pour moi et son exaspération. Lors de notre première rencontre, des années plus tôt, en Italie, nous étions tous deux de jeunes expatriés qui avaient perdu leurs illusions. Je venais de mettre fin à ma formation de séminariste catholique ; elle était une religieuse très pieuse qui allait bientôt prendre la décision de quitter le couvent. Par la suite, nous sommes tombés amoureux et nous nous sommes mariés.

Avec de plus en plus de bouches à nourrir, j’avais décidé de poursuivre mes études pour améliorer notre situation et c’est ainsi que nous étions arrivés en France. À présent, je tenais à respecter la parole donnée.

Je savais que la situation était instable au Rwanda mais puisque je ne m’étais jamais engagé en politique, comment cela aurait-il pu me concerner ? J’avais gardé de doux souvenirs de mon pays natal et je voulais que mes cinq enfants connaissent cet endroit exceptionnel avec son printemps perpétuel, sa longue tradition d’hospitalité souriante, sa superbe palette de montagnes et de volcans, sa richesse culturelle qui se déclinait en chants, danses et autres expressions artistiques, et ses colonies de gorilles des montagnes mondialement renommées. Je rêvais, assis là avec ma famille, attendant que notre avion pour Kigali s’affiche. Nous nous doutions bien peu du cauchemar qui allait nous happer.

Mais, attendez un instant !

Peut-être aurions-nous dû le pressentir. Chantal et moi avions déjà été confrontés à la haine ethnique et même à la persécution du simple fait d’être tutsi. En 1961, pour sauver notre vie, nous avions dû nous enfuir avec nos parents et nos fratries respectives, nous débrouillant pour continuer nos études et préserver nos chances durant nos années d’exil.

Et nous étions quand même là, dans cet aéroport, déterminés à faire taire nos appréhensions pour revenir de plein gré (ou par solidarité, dans le cas de Chantal) dans ce pays que nous aimions tous les deux et que nous considérions toujours comme notre chez-nous. En dépit de mes anciennes déceptions et des mauvais traitements endurés, j’espérais que les personnes à présent au pouvoir reviendraient à la raison et instaureraient les droits de l’Homme pour tous les citoyens, refaisant du Rwanda un havre de paix et d’unité semblable à celui qui perdurait dans mes souvenirs de petit garçon. Mais l’avenir prouverait que je me leurrais. Les graines du génocide étaient déjà en passe d’être semées.

Pour l’instant, nous avions d’autres motifs de préoccupation. Ma citation des paroles de Jésus amena Marie-Providence à soulever un nouveau sujet sensible. « Y a-t-il là-bas des gens qui ont la même religion que nous ? Pourrons-nous les retrouver pour le culte ? » À cette question, Chantal fit la moue. Même si elle avait quitté le couvent, ma femme était toujours une catholique fidèle et nombre de personnes de sa famille étaient prêtres ou religieuses. Mon parcours spirituel personnel m’avait amené sur un chemin différent – un chemin qui pourrait se révéler dangereux à présent.

En 1983, après des années de réflexion sur la bible, j’avais pris la décision de faire partie des Témoins de Jéhovah. Nous nous rendîmes en France peu après. Chantal, elle, restait une catholique pratiquante.

En dépit de nos divergences sur la foi, nous continuâmes, Chantal et moi, à nous respecter et à nous soutenir mutuellement. En France laïque, la pratique de mon culte quelque peu singulier ne posait pas vraiment de problème. Même si les Témoins étaient une minorité impopulaire parce qu’ils restaient politiquement neutres et obéissaient au commandement de Jésus consistant à parler à autrui du message de l’évangile, nous pouvions nous réunir librement pour étudier la bible et chanter les cantiques que Marie-Providence aimait tant. Au Rwanda, les choses risquaient de se passer différemment.

Dans ce pays d’un catholicisme fervent, le gouvernement vivait dans la peur de son propre peuple et réclamait par conséquent une stricte allégeance. Être Témoin de Jéhovah pouvait vous envoyer en prison. Pour Chantal, la prison était synonyme de mort. Son frère aîné, Bertrand, avait été arrêté pour avoir franchi illégalement la frontière avec le Burundi. Soupçonné d’espionnage, il avait été jeté en prison et soumis à des sévices si violents qu’il ne s’en était jamais remis. Par conséquent, mon épouse se faisait beaucoup de souci à l’idée que j’aurais à souffrir de ce genre de traitement en raison de ma nouvelle foi. Mais elle m’avait promis que, si tel devait être le cas, elle s’occuperait bien de nos enfants et m’apporterait de la nourriture. Sa loyauté indéfectible à mon égard en dépit de nos divergences religieuses me la rendait plus chère encore.

« Nos amis là-bas agissent un peu différemment mais ils nous montreront comment faire. Ne t’en fais pas, ce sont nos frères et ils prendront soin de nous. » Je souris à Chantal d’une façon que j’espérais rassurante et tentai de changer de sujet.

« Les enfants, vous allez aimer le Rwanda », ajoutai-je en regardant successivement Marie-Providence, Pierre, Naomi et Joël. Benjamin, le bébé, s’était endormi. « Nous ne vivrons plus en immeuble. Nous aurons une grande maison avec une clôture de brique, une cour et un jardin. Nous pourrons cultiver des légumes, avoir des poulets et des lapins, et des ruches. Nous pourrons peut-être même élever une vache. Vous apprendrez le kinyarwanda et vous vous sentirez vite chez vous. »

« Une vache, papa ? » s’exclama Naomi

« Oui, les vaches sont très importantes au Rwanda. Quand j’étais petit, mon grand-père… »

Mon fils m’interrompit :« Grand-père Pierre ! Pierre, comme moi ! »

« Oui, Pierre, comme toi. Mais son vrai nom était Ndekezi. C’est plus tard qu’il prit le nom de Pierre – au Rwanda, on dit Petero. En fait, mon grand-père Petero Ndekezi était un homme très important, et ceci grâce aux vaches. »

« Raconte-nous, Papa ! »

Et c’est ce que je fis, alors que nous entamions notre voyage vers notre pays natal et tout ce qui nous y attendait.

Chapitre1

Une enfance ordinaire

(1941-1955)

« Oh ! qu’il est bon et qu’il est agréable pour des frères d’habiter unis ensemble !»

Kabirizi, province de l’Est, Rwanda, 19414

4J’ai inclus dans ce premier chapitre des informations détaillées, indispensables au lecteur pour comprendre la complexité des particularités sociales, religieuses et politiques du Rwanda. Remarque : pendant la période coloniale, les territoires jumelés du Ruanda-Urundi étaient des protectorats des Nations-Unies placés sous administration belge. En 1962, ils prirent tous deux leur indépendance sous les noms respectifs de « Rwanda » et « Burundi ». Pour plus de facilités, le terme « Rwanda » sera utilisé tout au long du livre, indépendamment de la période historique.

Mon, merveilleux pays natal, le Rwanda, est aussi appelé le « Pays des Mille Collines ». À l’ombre de l’une d’elles, dans ce qu’on nomme à présent la province de l’Est, près du lac Mugesera, se niche le village où je suis né. Son nom, Kabirizi, se réfère probablement à une plante médicinale très amère qui y pousse en abondance et qui sert encore aujourd’hui de remède pour une foultitude de maux. Kabirizi était entouré de riches et verts pâturages et de fertiles plantations de bananiers bordés d’eucalyptus imposants et de majestueux acacias. Le bus en provenance de Kigali, la capitale, longeait autrefois la rue principale pavée au milieu des passants à bicyclette et des piétons dont certains portaient sur la tête des paniers habilement équilibrés. On pouvait supposer l’endroit paisible et il l’était bel et bien dans mon enfance. Mais comme je vous l’indiquais, Kabirizi veut dire « l’amère » et, en effet, des événements amers se déroulèrent ici.

Quelques années avant ma naissance, le chef de colline était un homme du nom de Ndekezi5. Arrivé dans la région durant les années 1920, il adopta dans les années 1930 le prénom chrétien de Petero quand il embrassa, comme des milliers d’autres Tutsi, la religion catholique des colonisateurs belges lors d’un élan de conversion de masse surnommé « la tornade ». En 1922, il lui naquit un fils, Jean-Baptiste Karoro. Quand Jean-Baptiste eut 18 ans, en 1940, Petero Ndekezi lui choisit une femme. Elle s’appelait Emiliana. Elle était claire de peau, grande de taille, et très belle.

5La monarchie rwandaise gouvernait le pays par l’intermédiaire de nombreux chefs hiérarchisés : les grands chefs juste en-dessous du roi, puis les chefs de troupeaux, les chefs fonciers, les chefs militaires. À un échelon plus bas encore, les chefs de région et les chefs de colline. Les chefs militaires, les chefs de troupeaux, les chefs de colline et les chefs de région étaient souvent des Tutsi.

L’année suivante, à l’âge de 19 ans, Emiliana me mit au monde. Imaginez ma maman épuisée se levant à l’aurore à peine quelques jours après ma naissance. Elle réveilla sa servante, lui demanda de se munir du porte-bébé en peau de mouton. Puis elle m’y installa, me calant soigneusement sur le dos de sa servante après que toutes les deux m’eurent emmailloté, encore tout endormi, dans des langes. Mon père, ma mère et la servante lestée du bébé parcoururent pieds nus les 9 km de chemin de terre boueuse séparant Kabirizi de la mission catholique de Zaza où je devais être baptisé. Sans nul doute, je dormis la plupart du temps, bercé par le pas régulier de la servante.

Je dus me réveiller lorsque le prêtre aspergea doucement mon front minuscule d’eau baptismale. C’est ainsi que je devins membre de l’Église catholique. On me prénomma Tharcisse, d’après saint Tarcisius. Selon la tradition, ce jeune homme fut lapidé par une foule déchaînée de Romains alors qu’il apportait la communion à des prisonniers chrétiens retenus dans les catacombes. Mon deuxième nom, Seminega, n’est pas un nom de famille. La coutume, dans les familles rwandaises, est de choisir pour les enfants un deuxième prénom qui incarne une caractéristique ou une aspiration. Mon père choisit pour moi Seminega qui veut dire « le père des flèches » ou « guerrier courageux ».

Ainsi, mon deuxième nom ne vous apprendra rien sur mes ascendants. Pourtant, les arbres généalogiques rwandais sont parfaitement ordonnancés. La société est structurée en ubwoko ou clans. Ce sont des subdivisions politico-sociales existant depuis des siècles. Tout Rwandais peut nommer les clans de ses ancêtres et leurs noms et retracer son lignage sur plus de dix générations. Nous sommes une société patrilinéaire, le système de filiation relevant de la lignée du père. Ainsi, en plus de mes deux prénoms, j’étais aussi désigné comme fils de Karoro et comme umwega, qui veut dire appartenant au clan Abega. Par mon grand-père, je fais également partie du sous-clan Abakongori.

Je restai quelques mois avec mes parents, puis ils me confièrent aux soins de mes grands-parents lorsque ma mère fut enceinte de ma sœur Euphrasie. Grand-maman avait dépassé les 60 ans et ne pouvait évidemment me nourrir au sein. C’est ainsi que je fus élevé au lait de vache, qui reste jusqu’à ce jour l’une de mes boissons favorites. Je m’accrochais comme de la glu à ma grand-mère Tereziya qui était pour moi une seconde maman. Mes grands-parents me chérirent comme le trésor de leur vieillesse. J’aimais habiter avec eux et apprendre à leur contact. Je faisais de mon mieux pour être obéissant et, grâce à eux, le jeune garçon que j’étais raisonnait plutôt en grande personne.

J’ai encore en mémoire l’agréable souvenir des habitants du village se répartissant harmonieusement le travail. Quand venait le temps du vin de banane, certains partaient en groupe vers des sources éloignées, ramenant l’eau dans des jarres d’argile en équilibre sur leurs têtes. D’autres, assis entre les piles de fruits bien mûrs à éplucher, voyaient leur sourire s’élargir à mesure que le tas de peaux de bananes augmentait. L’air résonnait de bavardages amicaux pendant qu’on pressait les bananes pour en extraire le jus, chacun se réjouissant à l’idée du résultat de ce travail partagé.

En d’autres occasions, les villageois s’organisaient en groupes de chasseurs qui s’en allaient tôt le matin avec leurs chiens pour rejoindre les secteurs reculés où trouver du gibier. Après une belle prise, le groupe revenait au village en entonnant des chants de chasse. Les proies mijotaient des heures dans des marmites de terre cuite. Ensuite, on dansait, on buvait du vin de banane, on distribuait la viande à tous, on faisait la fête ensemble.

À ce stade, vous vous demandez certainement où les Hutu et les Tutsi interviennent dans le décor. Mais c’étaient eux ! Là, dans mon village – vivant épaule contre épaule et se partageant les tâches.

Le débat reste ouvert sur les origines des Hutu et des Tutsi, mais les historiens s’accordent généralement sur le fait que, vers 1100 de notre ère, des personnes de langue bantoue en provenance d’Afrique de l’Ouest, qu’on assimila plus tard à la majorité hutu, migrèrent vers le Rwanda. Ils pratiquaient principalement l’agriculture et restèrent politiquement indépendants dans certaines régions jusqu’au début du 20ème siècle. D’autres groupes entrèrent au Rwanda, venus apparemment de pays proches comme l’Ouganda et la Tanzanie. La plupart étaient éleveurs de bétail et on les qualifia par la suite de Tutsi. Un troisième groupe, les Twa, était moins nombreux. C’était des chasseurs-cueilleurs de petite taille qui vivaient dans la forêt. Il arrivait à ces diverses populations de se mélanger, notamment par mariage, surtout dans les régions qui correspondent aux provinces Sud et Est actuelles du Rwanda.

Même si les ancêtres des Rwandais venaient de régions différentes, les dénominations « Hutu » et « Tutsi » étaient davantage perçues comme des marqueurs d’activité professionnelle ou de rang économique et social que d’identité tribale ou biologique. Il arrivait même que des personnes changent de dénomination quand leur situation financière se modifiait.

L’histoire du Rwanda n’est pas dépourvue de conflits ; cependant, il ne se produisit pratiquement pas d’affrontements violents, en tant que groupes distincts, entre Hutu et Tutsi pendant environ 700 ans. Ils parlaient la même langue, le kinyarwanda, et partageaient les mêmes traditions culturelles et religieuses sous un régime monarchique commun.

Les gens faisaient la différence entre Hutu et Tutsi mais n’usaient quasiment jamais de ces termes pour désigner quelqu’un. Même actuellement, si votre interlocuteur veut savoir qui vous êtes, il ne vous demandera pas si vous êtes hutu ou tutsi. Il vous demandera les noms de vos père, grand-père et le clan de vos ancêtres. Des clans hutu et tutsi portent parfois des noms identiques sans être apparentés.

Ce n’est que dans l’histoire plus récente que les catégories hutu, tutsi et twa se muèrent en étiquettes ethno-politiques rigides, évolution qui amènera une escalade tragique du préjugé à l’oppression et jusqu’au génocide. Je vous donnerai plus d’explications sur le sujet au fil de ce récit.

Enfant, j’eus beaucoup d’amis aussi bien hutu que tutsi. Mon grand-père ne m’expliqua jamais pourquoi certains étaient tutsi, d’autres hutu et d’autres twa. Mes grands-parents avaient des serviteurs hutu et tutsi. Ma grand-mère organisait et vérifiait leur travail. Elle leur témoignait respect et bienveillance, leur distribuait de la nourriture comme s’ils étaient de la famille et se souciait de leur santé et de leur bien-être. Je ne la vis jamais les battre ni leur parler durement, contrairement à d’autres patronnes. Elle leur assignait différentes tâches comme cuisiner, laver le linge, faire le ménage. D’autres s’occupaient des vaches au pâturage, les trayaient et parfois les veillaient la nuit. Pour nous, ce mode de vie coulait de source.

À l’âge de huit ans, je fis ma rentrée à l’école catholique. Je devais marcher 4 km pour m’y rendre et autant pour en revenir, mais j’aimais l’école. On m’enseigna à lire, à écrire et à compter. Je faisais de rapides progrès en français. Mon père était très fier de moi. Lui-même avait appris le swahili, il savait le défi que représente l’acquisition d’une nouvelle langue. Ma maman, par contre, n’a jamais appris à lire ni à écrire.

En grandissant, je pris progressivement conscience des catégories sociales rwandaises. Je réalisai que la principale composante de notre société traditionnelle était constituée de serviteurs et de fermiers avec peu, sinon pas, de bétail. Le peuple était hutu à quatre-vingt-cinq pour cent, le reste étant tutsi ou twa. Une majorité de Tutsi étaient aussi pauvres que la plupart de leurs compatriotes hutu.

À ma connaissance, chaque Rwandais – Hutu, Tutsi ou Twa — travaillait pour un supérieur auquel il devait respect et soumission. Mon grand-père Petero, quoique tutsi et chef de colline, avait un maître, le chef Kayondo. Kayondo, lui, devait allégeance au roi Mutara, tutsi également.

À l’école, nous apprenions que cette relation de maîtres à serviteurs faisait partie d’un système ancestral officiel, l’ubuhake ou « contrat de servage ». Les Rwandais étaient régis par une monarchie traditionnelle depuis plus de huit siècles. Durant la majeure partie de cette période, les maîtres ou seigneurs (des propriétaires terriens) firent travailler pour eux des serviteurs (des paysans sans terre) en leur accordant en échange nourriture, bétail et protection. Je fus surpris d’apprendre que ce contrat n’avait pas été instauré à l’initiative des seuls seigneurs. Au contraire, les paysans sans terre demandaient à y prendre part pour avoir une occasion de s’enrichir et recevoir la protection d’un maître en contrepartie d’un service fidèle. Les seigneurs avec terre et troupeaux dispensaient aussi lait et beurre au reste de la population, qui produisait surtout des céréales et des légumineuses.

En principe, cet arrangement était mutuellement bénéfique. Par exemple, quand les vaches mettaient bas des femelles, le seigneur embauchait de nouveaux serviteurs pour qu’ils les élèvent, ou les donnait à d’autres serviteurs comme récompense. Les taurillons, eux, étaient remis aux éleveurs qui pouvaient les échanger contre des vaches6. Le système ubuhake permettait à un Hutu qui avait prospéré en acquérant des vaches d’être considéré comme tutsi par un processus appelé icyihuture.

6 Le contrat de servage ne mentionne jamais l’ethnie comme base d’un contrat maître/serviteur (voir en Annexe 2 : « Le contrat de servitude agro-pastoral » Bulletin de Jurisprudence, 1946). Au début des années 1950, le contrat de servage – assorti des dispositions visant à protéger le serviteur contre d’éventuels abus de son maître – était assujetti à un enregistrement officiel. Il précisait, par exemple, le nombre des bovins confiés au serviteur ainsi que la description précise de ses tâches pour une période donnée. Il fixait des limites au pouvoir du maître et définissait clairement les obligations des deux parties.

Peu de Rwandais ressentaient cette structure de fonctionnement séculaire comme de l’oppression raciale. Cependant, les vaches, le prestige et la terre – les marqueurs traditionnels de prospérité – finirent par symboliser le fossé qui s’élargissait, non seulement entre le seigneur et le serviteur, mais aussi entre ceux qui détenaient le pouvoir politique et ceux qui en étaient écartés. Certains seigneurs employaient d’ailleurs les termes « serviteurs » et « Hutu » comme des synonymes.

À mesure que les richesses et le pouvoir se concentraient entre leurs mains, des seigneurs, tutsi pour la plupart, imposèrent des contraintes excessives à leurs serviteurs. Les lois régissant le servage interdisaient théoriquement la maltraitance physique et les exigences déraisonnables mais, en réalité, il n’existait aucun moyen de contrôler la façon dont les maîtres traitaient leurs subordonnés. Là où l’arrogance et le mépris empoisonnaient les relations, les paysans concernés percevaient le servage comme un système de castes. Néanmoins, ces clivages sociaux continuèrent à être tolérés et, jusque dans les années 1940, il n’y eut que peu d’affrontements entre la minorité tutsi et la majorité hutu.

Mon père, Jean-Baptiste Karoro, me décrivit le contrat de servage comme suit :

Le contrat de servage se pratiquait ainsi dans le Rwanda traditionnel : un homme riche, qu’il soit hutu ou tutsi, recevait l’allégeance de serviteurs. Des Hutu riches (appelés Abahinza) avaient, par exemple, constitué de petites royautés dans le nord du Rwanda et employaient indifféremment des Hutu et des Tutsi qui travaillaient pour eux et leur faisaient allégeance. Les gens essayaient de se trouver un bon seigneur et de gagner sa faveur sans se soucier de son origine. La chose la plus importante était d’être bien traité et d’améliorer ses moyens d’existence.

L’attitude de celui qui se cherchait un seigneur était exprimée par la phrase suivante : « Nje kugukeza kuko nzi ko uzankiza » (« Je viens vous servir parce que je sais que vous me rendrez prospère »). Bien sûr, le nouveau serviteur avait besoin de quelqu’un pour le présenter au maître. Un serviteur pouvait ainsi présenter son fils ou ses amis à son maître.

Les serviteurs accomplissaient des travaux très différents comme construire des maisons, s’occuper du bétail, préparer les repas ou exécuter des tâches ménagères. Après au moins une année de service fidèle, le serviteur était rétribué avec une ou plusieurs vaches ou d’autres avantages. Dans la plupart des cas, le maître donnait les vaches et le serviteur prononçait le serment suivant en nommant son maître : « Mba ndoga Kanaka ! » (littéralement : « Que je sois maudit si j’empoisonne M. Untel ! ») ou déclarait : « Faites savoir à tous que M. Untel m’a donné une vache. » C’était un honneur si remarquable que d’entendre des gens annoncer publiquement qu’ils avaient reçu des vaches de votre part ! Prononcer ces mots, c’était une façon de prêter allégeance ou de jurer fidélité au maître.

Voici le récit d’un servage qui concerne tout spécialement cette histoire. Il s’est déroulé dans le Rwanda traditionnel : le chef de district tutsi Kayondo, fils de Mbanzabigwi, était originaire du clan Abega. Il avait un serviteur tutsi appelé Ndekezi, fils de Mushenyi, qui se trouvait être aussi un Umwega. Le chef Kayondo confia à Ndekezi un important troupeau de bétail appelé Izogeye (« les vaches réputées ») et le nomma chef de colline sur deux villages, Kabirizi (mon village natal) et Runyinya. Kayondo était lui-même un vassal du roi Charles Mutara III. Le roi appréciait tellement Kayondo qu’il l’avait autorisé à s’établir dans la région de son choix. Kayondo employa Ndekezi pour gérer le bétail Izogeye, qui paissait sur les pâturages de Kabirizi, dans la région de Kibungo. D’autres pâturages se trouvaient à Runyinya et à Gati, dans la région de Buganza. S’occuper correctement de cet immense troupeau – constitué en réalité de toute une série de troupeaux de taille moyenne – exigeait de nombreuses allées et venues à pied entre des pâturages éparpillés, distants les uns des autres d’environ 30 à 80 km.

Ndekezi dut par conséquent prendre lui-même des serviteurs pour l’aider à faire face à cette énorme responsabilité. Ceux-ci s’occupaient de nourrir les bêtes, les emmener au pâturage, les traire et les soigner quand elles tombaient malades. Pour faire exécuter ces tâches, Ndekezi choisissait indifféremment des serviteurs hutu ou tutsi.

Ndekezi, bien sûr, c’était mon grand-père Petero. Ce système de servage existait depuis des siècles, sorte de chassé-croisé sans fin entre statuts sociaux et intérêts économiques. Mais, au cours de sa vie, mon grand-père fut le témoin de grands bouleversements au sein de cette organisation sociale ancestrale du Rwanda.

Tout commença en 1884-1885, dans le lointain Berlin, en Allemagne, quand les puissances européennes et les États-Unis d’Amérique se mirent autour d’une table pour découper le continent africain. La ruée pour s’emparer de territoires et établir des colonies fut connue sous le nom anglais de Scramble for Africa (litt. : bousculade pour l’Afrique). En 1894, le Rwanda et le Burundi furent intégrés dans l’Afrique de l’Est allemande. L’autorité coloniale allemande décida de gouverner indirectement le Rwanda en se servant de la monarchie tutsi. Mais lors de la Première Guerre mondiale, quand l’Allemagne envahit la Belgique, les forces belges occupèrent le Rwanda en représailles. Après la défaite allemande, la Société des Nations établit la Belgique comme nouvelle autorité coloniale sur le Rwanda.

Tout comme les Allemands, le pouvoir belge comprit l’avantage de tisser des liens solides avec la monarchie tutsi et les riches propriétaires terriens. Il vit dans le système du servage un excellent moyen de favoriser ses propres intérêts. L’ubuhake se changea en outil de contrôle et d’oppression quand les autorités coloniales se servirent de l’élite tutsi pour assujettir et exploiter la majorité hutu. Il faut noter que de nombreux dirigeants tutsi ne furent que trop heureux de tenir ce rôle7.

7 Comme le souligne Linda Melvern dans Conspiracy to Murder: The Rwandan Genocide: « Les Hutu étaient astreints à la corvée qui défigurait de nombreuses colonies européennes en Afrique ; mais là, c’était des Tutsi qui surveillaient l’exécution des travaux ». (London : Verso, 2004)

L’accès à l’éducation, à l’emploi et à la prospérité fut ouvert en priorité aux Tutsi. Pour assurer leur mainmise sur le système de gouvernance, les autorités belges écartèrent les chefs hutu et les remplacèrent par des Tutsi.

Dans les années 1930, à contre-courant de siècles de mariages mixtes et de panachages sociaux, les Belges décidèrent d’institutionnaliser ces démarcations dont ils tiraient profit. Pour rendre définitivement étanches les séparations jusque-là perméables entre Hutu, Tutsi et Twa, ils imposèrent à chaque Rwandais une carte d’identité à mention ethnique. Des fonctionnaires jaugèrent la hauteur des tailles, la forme des nez, comparèrent la couleur de peau et hiérarchisèrent les occupations. Les Rwandais grands, à la peau claire, aux traits fins, ou propriétaires terriens, ou possédant au minimum dix vaches, étaient catégorisés tutsi. Ceux qui étaient plus petits, à peau plus foncée, ou qui possédaient moins de dix vaches, tout comme les travailleurs manuels et les agriculteurs, furent déclarés hutu. Ceux de très petite taille et à la peau la plus sombre se retrouvèrent classés twa (voir l’encadré « Hutu et Tutsi : pourquoi cette dichotomie mortelle ? »). À l’école, dans les églises, dans les institutions politiques, la notion de « différences ethniques » s’installa progressivement et les inégalités s’amplifièrent.

Et puis, il y avait l’uburetwa, la corvée (travail forcé non rémunéré) imposée par l’autorité coloniale. Un jour – j’avais dix ans – je vis des hommes blancs dans mon village, non loin de ma maison. Ils étaient munis d’outils étranges et obligeaient des Hutu à creuser des trous profonds sans leur donner de salaire. J’interrogeai mon grand-père sur ces hommes blancs, il me répondit que c’était des prospecteurs belges. Les Belges imposaient aussi l’uburetwa dans les plantations de café ou de thé, dans les mines, ou pour l’exécution d’ouvrages publics comme la construction de routes et de ponts. Ils engageaient souvent des Tutsi pour surveiller la main-d’œuvre hutu.

Les Belges apportèrent aussi le christianisme au Rwanda.

Mon village, Kabirizi, et sa région, Kibungo, appartenaient traditionnellement au petit royaume de Gisaka. Les Rwandais plaisantaient à notre sujet, affirmant que Kibungo ne faisait pas vraiment partie du Rwanda à cause de ses coutumes singulières, de son accent curieux et de certaines expressions empruntées à la langue kirundi parlée dans le Burundi voisin. Chez nous avaient cours d’étranges superstitions et légendes concernant des esprits, des poisons et des malédictions. Certains disaient que les gens de Kibungo pouvaient voyager sur des objets volants et terrasser leurs ennemis grâce à des pouvoirs surnaturels. Enfant, je n’ai évidemment jamais vu des gens voler mais je croyais à ces histoires et je vivais dans la crainte des êtres surnaturels et du mauvais sort.

Pourtant, ma famille ne s’adonna jamais au culte traditionnel rwandais, ou sorcellerie. Grand-père m’avait expliqué que lorsque les missionnaires étaient arrivés, ils nous avaient enseigné les pratiques religieuses et les doctrines catholiques après avoir aboli les anciennes croyances et divinités. Les sorciers avaient été arrêtés et leurs objets magiques confisqués ou détruits parce qu’on les qualifiait de païens ou sataniques. Personne ne pouvait plus se targuer de faire tomber la pluie grâce à ses pouvoirs !

Dans les années 1930, des dizaines de milliers de Rwandais, dont mes parents, mes grands-parents et leurs voisins, s’étaient faits baptiser catholiques. Lors de cette conversion de masse – « la tornade » – la majorité des convertis étaient tutsi. Depuis tout petit, je voyais se succéder des missionnaires blancs venus de Belgique, de France, d’Allemagne et d’Italie.

Mes grands-parents s’agenouillaient tous les soirs pour réciter leur chapelet. Ils m’apprirent à m’agenouiller et à prier avec eux. Nous fréquentions la mission de Zaza, l’une des plus anciennes missions catholiques du Rwanda, distante d’un peu plus de 9 km. Le dimanche était un jour de joie. En habits plus blancs que neige, nous cheminions pieds nus (nos pieds couverts de poussière durant la saison sèche et de boue durant la saison des pluies) avec une grande foule de fidèles également vêtus de blanc qui chantaient tout le long du chemin. Je n’ai pas souvenir que quiconque prêtait alors attention à de supposées « origines ethniques ».

J’ai en mémoire un dimanche après-midi où nous revenions d’un office, grand-père et moi, lors d’une journée chaude et ensoleillée où nous n’avions pas trouvé d’eau potable le long de la route. Mon grand-père me dit : « Viens mon garçon, je vais te montrer quelque chose. » Il s’approcha d’une échoppe tenue par un Hutu. Les étagères exposaient des produits exotiques venus de contrées lointaines. Mon grand-père commanda une bouteille de quelque chose que je n’avais jamais vu. Il laissa le marchand l’ouvrir – de l’air s’en échappa dans un sifflement – puis il fit couler le liquide dans un verre. Une mousse blanche se forma sur le breuvage d’un jaune doré. Il m’invita à en prendre une gorgée. C’était amer mais rafraîchissant.

« Tu viens de goûter de la bière », dit mon grand-père dans un sourire.

Dans ma jeunesse, le roi régnant, le mwami, était Mutara III Rudahigwa Charles Léon Pierre, né en 1911. Le père de Mutara, le roi Yuhi IV Musinga, avait résisté à l’influence européenne et refusé obstinément de se convertir au catholicisme. Aussi le pouvoir belge, poussé par les instances catholiques, le détrôna-t-il en 1931 pour introniser son fils trois jours plus tard.

Le jeune futur roi avait reçu en secret une éducation catholique, ses précepteurs le formant pour remplacer un jour son père si peu coopératif. Mutara régna de 1931 à 1959, s’évertuant à gagner la loyauté de ses sujets qui le croyaient d’origine divine. En 1933, il épousa Nyiramakomali dont il divorça en 1941. Deux ans plus tard, il prit pour reine Rosalie Gicanda, une catholique. Aucun des deux mariages ne donna d’héritier.

Mutara fut le premier roi rwandais à se convertir au catholicisme. Il fut baptisé en 1943 et, en 1946, il dédia son pays au « Christ Roi », faisant du christianisme la religion d’État.

Son symbole royal, « Imbaga y’Inyabutatu ijyambere » (litt. : le peuple basé sur trois piliers va de l’avant) faisait allusion aux trois groupes, les Hutu, les Tutsi et les Twa8, travaillant ensemble à l’unité nationale. Par les décrets de la Cour royale, Mutara s’efforçait d’encourager la démocratie et de combattre les injustices. Il interdit toute forme d’esclavage et abolit l’ubuhake (le servage) et l’uburetwa (la corvée) même si cela ne suffit pas à mettre fin à l’exploitation des Hutu. Sous le règne de Mutara, le pays vécut en paix.

8 Les Twa, peu nombreux, étaient pour la plupart des chasseurs-cueilleurs semi-nomades et vivaient plutôt en retrait de la société sédentaire. De ce fait (du moins selon les connaissances actuelles), ils ne furent pas directement impliqués dans les événements ultérieurs.

Le roi fit aussi de l’éducation des Rwandais une priorité grâce à la Fondation Mutara. Dans le cadre des démarches d’intégration, il créa une école islamique à Nyamirambo (un faubourg de la capitale Kigali) et une autre à Kanyanza. De nombreux Rwandais obtinrent des bourses pour aller étudier en Europe.

Sous le règne de Mutara, Hutu comme Tutsi eurent accès à des fonctions dans l’appareil gouvernemental. Mon père m’informa que servir loyalement le roi pouvait amener les Hutu aussi bien que les Tutsi à de plus hautes charges, notamment comme chef de région ou de grands troupeaux. Quand un gardien de troupeaux gravissait les échelons, il pouvait prétendre à une responsabilité dans les instances locales de gouvernement. Une grande partie des Rwandais considèrent Mutara comme un héros, le meilleur monarque que le Rwanda ait connu.

Le roi Mutara était un descendant de la famille Nyiginya, du clan tutsi des Abahindiro. Chantal, ma femme, est issue de cette lignée royale Abahindiro.

Sur certains points, les souvenirs de Chantal sont très semblables aux miens :

Je suis née Tutsi, dans une famille modeste apparentée à la famille royale des Abahindiro. J’étais la benjamine – et la seule fille – d’une fratrie de six enfants. Mes parents, Claver et Véronique, étaient des gens simples, doux et pacifiques. Tharcisse les rencontra pour la première fois en 1978, lors de nos fréquentations. Ils avaient alors plus de 70 ans.

Dans ma jeunesse, je vivais à Dahwe, Gisagara, dans la région de Muganza, Butare (à présent incluse dans la province Sud du Rwanda). Kabagema, mon grand-père, habitait le Kivumu, distant de 20 à 30 minutes à pied de ma maison. Mes grands-frères —Narcisse, Sandrart, Bertrand, Louis, et Hermann — habitèrent avec moi jusqu’en 1959.

Dans mon village, je voyais les Hutu et les Tutsi effectuer des tâches ensemble. Rutaboba faisait du vin de banane pour mon père. Bakame nous divertissait avec un instrument de musique mélodieux appelé Iningiri. Ses fils chantaient pour l’accompagner. Tous étaient hutu et nous les aimions comme des amis. Ils venaient chez nous presque chaque soir et restaient des heures à bavarder avec nous autour d’une boisson. Leurs enfants mangeaient avec nous. Mes parents pratiquaient l’hospitalité envers tous sans tenir compte de leur origine.

Un autre ami de mon père, du nom de Ndimurwango, lui avait recommandé son fils pour garder notre bétail. Les filles de Ndimurwango étaient mes amies, elles aidaient à nettoyer la cour, chercher de l’eau ou faire du feu. Ma maman les aimait beaucoup et les traitait comme si elles étaient ses propres filles. Elle les invitait souvent à manger et leur mettait de côté des bananes mûres, du jus ou du lait.

Les filles de mon village, qu’elles soient hutu ou tutsi, se réunissaient en groupes pour s’aider mutuellement à faire le ménage dans leurs maisons, organiser des mariages, ou intervenir lors d’urgences. Pour des funérailles, ou pour un incendie, un ouragan, une inondation ou toute autre catastrophe, les Hutu et les Tutsi se portaient ensemble au secours des victimes et leur fournissaient l’aide nécessaire.

La belle ambiance communautaire et le calme paisible que Chantal et moi avions connus dans notre jeunesse semblaient appartenir à une tradition ancestrale ordinaire, composante intrinsèque du tissu de la société rwandaise. Vue à travers nos yeux naïfs d’enfants, cette sérénité semblait avoir toujours existé et paraissait devoir durer toujours.

Hutu et Tutsi : pourquoi cette dichotomie mortelle ?

Les théoriciens raciaux et l’explorateur anglais John Speke 

Quand l’explorateur anglais John Henning Speke arriva en Afrique de l’Est dans les années 1860, il apportait dans ses bagages la même conviction que celle de la majorité des visiteurs blancs en Afrique — la certitude profonde de la supériorité raciale des Européens. Selon le concept darwinien de « lutte pour la vie », ils croyaient que la domination de la race blanche était une preuve évidente de la survie des plus adaptés. Mais les préjugés de Speke se trouvèrent mis à mal par la complexité des structures sociales et politiques qu’il observa en Ouganda et au Rwanda. Plutôt que de changer d’opinion, Speke élabora un mythe racial, la « théorie hamitique », pour expliquer ces faits qui défiaient son orgueil ethnique. Ce mythe donna naissance à l’idée que « Hutu » et « Tutsi » sont des distinctions tribales ou biologiques.

Des théories racistes antérieures à Speke affirmaient que toute avancée de civilisation, chez les populations négroïdes d’Afrique, devait avoir été amenée par des migrants venus d’Europe. Ces « Caucasiens » étaient prétendument des descendants de l’un des trois fils de Noé, Ham (Cham, en français). Speke fit le rapprochement entre la théorie hamitique et les élites tutsi régnantes qu’il rencontrait. Il supposa que les Tutsi dominaient les Hutu en raison de leur intelligence supérieure, de leur courage, de leur aptitude naturelle à gouverner – et de leur origine européenne supposée. Des développements ultérieurs du mythe hamitique affirmèrent que les Tutsi avaient migré via l’Éthiopie pour finalement vaincre et civiliser les Hutu, êtres physiquement forts mais inférieurs et « sauvages ».

L’Église et l’État exploitent le « mythe hamitique »

Quand le Rwanda devint une colonie allemande puis belge, le mythe hamitique s’avéra une stratégie efficace pour classer et contrôler la population. L’autorité coloniale tissa des liens avec la monarchie tutsi et l’élite dominante. Un Ordre missionnaire catholique connu sous le nom de Pères Blancs arriva au Rwanda en 1900. Ils étaient captivés par ce qui semblait la preuve physique d’une race supérieure issue d’un antique personnage biblique. Leur fréquentation des Tutsi de la Cour royale renforça leur foi en cette fable construite de toutes pièces.