Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome II - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1839

Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome II darmowy ebook

Charles Dickens

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Opis ebooka Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome II - Charles Dickens

Apres avoir fait connaissance des freres Cheeryble et de leur commis, les temps changent pour Nicolas, et son nouvel emploi lui procure toute satisfaction. Sa soeur ainsi que sa mere sont mises a l'abri des sombres projets de l'oncle Ralph, lequel rompt tout lien avec sa famille et n'a de cesse de se venger de l'impétueux jeune homme. Il n'hésitera pas, pour ce faire, a s'associer aux plus douteux membres de la société londonienne. Des secrets seront révélés et des intrigues ourdies par de sombres canailles, sans dérouter Nicolas, désormais amoureux d'une belle inconnue. Il lui faudra toute sa détermination et l'aide précieuse de ses amis pour traverser les lourdes épreuves qui l'attendent et dont le pauvre Smike sera la bien innocente victime.

Opinie o ebooku Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome II - Charles Dickens

Fragment ebooka Vie et aventures de Nicolas Nickleby - Tome II - Charles Dickens

A Propos
Chapitre 1 - Ou M. Ralph Nickleby est déchargé, par un procédé tres expéditif, de tout commerce avec sa famille.
Chapitre 2 - Visite faite a M. Ralph Nickleby par des personnes qui sont déja de notre connaissance.
Chapitre 3 - Smike est présenté a Mme et Mlle Nickleby. Nicolas, de son côté, fait de nouvelles connaissances. On entrevoit, pour la famille, des jours meilleurs.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Ou M. Ralph Nickleby est déchargé, par un procédé tres expéditif, de tout commerce avec sa famille.

 

Smike et Newman Noggs, qui, dans son impatience, était revenu chez lui longtemps avant l’heure indiquée, étaient assis ensemble devant le feu, écoutant avec anxiété chaque pas qui montait l’escalier, chaque bruit qui se faisait entendre dans la maison, dans l’espérance que c’était Nicolas qui arrivait. Le temps se passe, il se fait tard, et cependant il avait promis de ne rester qu’une heure dehors. Son absence prolongée commençait a les alarmer sérieusement tous les deux, comme on aurait pu le voir aux yeux mornes qu’ils tournaient l’un vers l’autre a chaque désappointement nouveau.

Enfin on entend un fiacre s’arreter, et Newman sort bien vite une chandelle, pour éclairer Nicolas dans l’escalier. En le voyant dans l’état ou nous l’avons laissé au dernier chapitre, il resta pétrifié d’étonnement et d’horreur.

« Soyez tranquilles, dit Nicolas en entrant avec précipitation dans la chambre. Je n’ai pas de mal : un peu d’eau et une cuvette, il n’en faut pas davantage pour tout réparer.

– Pas de mal ? cria Newman en passant rapidement les mains sur le dos et sur les bras de Nicolas, pour s’assurer qu’il n’avait rien de cassé. Qu’est-ce que vous venez donc de faire ?

– Je sais tout, dit Nicolas sans répondre a sa question. J’en ai entendu une partie, j’ai deviné le reste. Cependant, avant de laver une de ces gouttes de sang qui vous occupent, je veux apprendre tout de votre bouche. Vous voyez, je suis calme. Mon parti est pris ; a présent, mon ami, parlez franchement. Car il ne s’agit plus de rien pallier, de rien calculer, de ménager Ralph Nickleby.

– Vos vetements sont déchirés en plusieurs endroits ; vous boitez, je suis sur que vous souffrez quelque part, dit Newman ; laissez-moi commencer par voir si vous vous etes fait du mal.

– Je n’ai rien a vous faire voir, je ne me suis pas fait de mal, je n’ai qu’un peu de roideur et d’engourdissement qui va bientôt se passer, dit Nicolas en s’asseyant avec quelque difficulté. Mais, quand je me serais cassé tous les membres, pour peu que je conservasse ma connaissance, je ne vous laisserais pas bander une de mes plaies que vous ne m’eussiez dit tout ce que j’ai le droit de savoir. Allons, ajouta-t-il tendant la main a Noggs, vous aussi vous avez eu une sour, vous me l’avez dit, qui est morte avant vos malheurs : eh bien ! pensez a elle, Newman, et parlez.

– Oui, je vais parler, dit Noggs ; je vais vous dire toute la vérité. »

Newman parla donc ; de temps en temps Nicolas confirmait d’un signe de tete les détails qu’il avait déja recueillis par lui-meme. Mais il tenait toujours ses yeux fixés sur le feu, sans les porter ailleurs une seule fois.

Apres avoir fini son récit, Newman insista pour que son jeune ami ôtât son habit et se laissât panser les coups qu’il pouvait avoir reçus. Nicolas commença par faire quelque résistance, mais finit par consentir ; et pendant qu’on lui frottait d’huile, de vinaigre et d’autres liniments non moins efficaces, empruntés par Noggs chez tous les locataires de la maison, quelques contusions qu’il pouvait avoir sur les bras et sur les épaules, il raconta comment il les avaient reçues. Son récit fit sur l’imagination ardente de Newman une si forte impression, qu’en entendant les détails de la querelle, au moment surtout ou elle prit un si grand caractere de violence, il se mit lui-meme sans y penser a l’unisson en frottant Nicolas jusqu’au sang. Le patient meme en aurait crié peut-etre, tant le zele de Newman le faisait réellement souffrir ; mais il n’en fit que rire, en voyant que, pour le moment, ce brave homme se croyait aux prises avec sir Mulberry Hawk et le frottait de main de maître, au lieu du client réel dont il avait entrepris la cure.

Apres ce martyre d’un nouveau genre, Nicolas convint avec Newman que le lendemain matin, pendant qu’il serait occupé a autre chose, on se tiendrait tout pret pour le déménagement immédiat de sa mere et qu’on prierait miss la Creevy de venir elle-meme y préparer Mme Nickleby. Apres il s’enveloppa du paletot de Smike, et s’en retourna a l’auberge ou ils devaient passer la nuit. La il écrivit a l’adresse de Ralph quelques lignes que Newman s’était chargé de lui remettre le lendemain. Apres quoi, il essaya de trouver dans son lit le repos dont il avait tant besoin.

On dit qu’on a vu des gens, dans l’ivresse, rouler au fond des précipices et n’en ressentir aucun mal une fois qu’ils avaient retrouvé l’usage de leur raison. L’ivresse n’a pas seule ce privilege ; c’est une observation qui s’applique également a beaucoup d’autres acces de passion violente. Ce qu’il y a de sur, c’est que, si Nicolas, en s’éveillant le lendemain, ressentit encore quelques douleurs dans les premiers moments, il n’en fut pas moins sur pied avec assez de facilité a sept heures sonnantes, et fut bientôt aussi alerte que s’il n’avait rien eu.

Apres s’etre contenté de jeter un coup d’oil dans la chambre de Smike, pour lui dire qu’il n’allait pas tarder a recevoir la visite de Newman Noggs, Nicolas descendit dans la rue, monta dans un fiacre, dit au cocher de le conduire chez Mme Wititterly a l’adresse que Newman lui avait donnée la veille au soir.

Il n’était encore que sept heures trois quarts quand ils arriverent a la place Cadogan. Nicolas commençait a craindre de ne trouver personne sur pied si matin, lorsqu’il vit avec plaisir une servante occupée a nettoyer les marches. De fonctionnaires en fonctionnaires, il arriva au soi-disant page, qui parut sur l’horizon tout échevelé, le visage échauffé et bouffi, en page qui vient de sortir du lit.

Il sut de ce jeune gentleman que Mlle Nickleby était allée faire sa petite promenade du matin dans le jardin en face. A la question de savoir s’il ne pourrait pas aller la chercher, le page répondit de maniere a laisser penser que la chose était horriblement difficile. Mais a la vue de ce talisman qu’on appelle un schelling, et que Nicolas fit briller a ses yeux, le page plein d’ardeur trouva tout d’un coup la chose tres facile.

« Dites a Mlle Nickleby que c’est son frere qui est ici et se meurt d’envie de la voir, » dit Nicolas.

Les boutons plaqués disparurent avec une vivacité qui ne leur était pas ordinaire, et Nicolas se mit a arpenter la chambre dans un état d’agitation fiévreuse qui lui rendait insupportable le moindre retard. Bientôt heureusement il entendit un pas léger bien connu de son cour et de son oreille, et, avant qu’il se fut seulement détourné pour aller au-devant de sa sour, Catherine était pendue a son cou et le baignait de larmes.

 

« Ma chere et tendre enfant, dit Nicolas en l’embrassant, comme vous etes pâle !

– Ah ! mon cher frere, j’ai été si malheureuse ici ! » Et la pauvre fille sanglotait. « J’ai tant… tant… tant souffert ! Nicolas, mon ami, ne me laissez pas ici, j’y mourrais de chagrin.

– Vous laisser ! répondit Nicolas, je ne vous laisserai plus ni ici, ni ailleurs, Catherine… jamais. » En disant cela, il pleurait malgré lui, plein d’une émotion tendre, en la pressant contre son cour. « J’ai besoin que vous me disiez, ma sour, que j’ai fait pour le mieux ; que je ne vous aurais pas quittée si je n’avais pas craint de faire retomber ma disgrâce sur votre tete ; que je n’en ai pas moins souffert que vous ; en un mot, que si j’ai eu quelque tort, c’était sans le savoir et faute de connaître le monde.

– Et pourquoi voulez-vous que je vous dise ce que nous savons tous si bien ? répliqua-t-elle d’un ton a calmer le trouble de son frere. Nicolas !… mon cher Nicolas ! comment pouvez-vous vous laisser attendrir ainsi ?

– Ah ! dit son frere, si vous saviez tous les reproches que je me fais, en voyant les peines par ou vous avez passé, en vous retrouvant si changée et pourtant si bonne toujours et si patiente !… Dieu ! cria Nicolas fermant le poing et changeant tout a coup de ton et de physionomie, je sens encore une fois mon sang bouillonner dans mes veines ; il faut que vous sortiez d’ici sur-le-champ avec moi ; vous n’y auriez pas meme couché cette nuit, si j’avais su plus tôt ce que je sais. A qui faut-il que je m’adresse pour annoncer que je vous emmene ? »

Cette question ne pouvait venir plus a propos, car M. Wititterly entrait a l’instant meme, et Catherine en profita pour lui présenter son frere, qui lui fit part en meme temps de son projet et de la nécessité ou il était de ne pas le différer d’une minute.

« Vous savez, dit M. Wititterly avec la gravité d’un homme qui tient le bon bout, vous savez que le trimestre n’est pas meme a moitié expiré ; par conséquent…

– Par conséquent, reprit Nicolas en l’interrompant, elle doit perdre son trimestre. Monsieur, je vous prie de nous excuser si nous nous montrons si pressés ; mais des circonstances impérieuses exigent que j’éloigne ma sour a l’instant meme, et je n’ai pas un moment a perdre ; si vous voulez bien me le permettre, j’enverrai chercher les effets qu’elle peut avoir ici dans le cours de la journée. »

M. Wititterly s’inclina sans faire la moindre difficulté sur le départ immédiat de Catherine, qui lui faisait d’ailleurs, il faut bien l’avouer, plus de plaisir que de peine, car sir Tumley Snuffin avait exprimé l’opinion que cette demoiselle n’allait pas a la constitution de Mme Wititterly.

« Quant a la petite bagatelle de ce qui lui est du, dit M. Wititterly, je la… (violent acces de toux qui l’interrompt mal a propos), – je la… devrai a Mlle Nickleby. »

Il est bon de savoir que M. Wititterly aimait assez a devoir quelques petites choses, et a les devoir toujours. Il n’y a pas d’homme qui n’ait son faible. C’était la celui de M. Wititterly.

– S’il vous plaît, monsieur, » dit Nicolas ; puis, renouvelant ses excuses d’un si brusque départ, il enleve, pour ainsi dire, Catherine dans le fiacre, et recommande au cocher de les mener bon pas a la Cité.

C’est donc vers la Cité qu’ils courent en effet, autant du moins qu’on peut l’espérer d’un fiacre. Il se trouvait justement que les coursiers demeuraient a la Chapelle Blanche, et qu’ils avaient l’habitude d’y retourner déjeuner… les jours ou ils déjeunaient. L’espérance du picotin leur fit donc presser la course avec plus d’activité qu’on ne devait raisonnablement s’y attendre.

Nicolas envoya devant lui Catherine prévenir en haut sa mere, pour qu’elle ne fut pas alarmée de son apparition subite, et, quand elle fut préparée, il se présenta devant elle avec beaucoup de respect et d’affection. Newman, de son côté, n’avait pas perdu de temps. Il y avait déja une petite charrette a bras a la porte, et l’on se dépechait d’y transporter les effets.

Mais par exemple, Mme Nickleby n’était pas femme a se presser jamais, pas plus qu’a comprendre a demi-mot les choses qu’on voudrait effleurer a raison de leur importance ou de leur délicatesse. Aussi, bien que la bonne dame eut déja eu a subir une préparation d’une grande heure, de la part de la petite Mlle la Creevy, et qu’elle fut en ce moment éclairée sur la situation par les explications les plus claires de Nicolas et de sa sour tout ensemble, elle était encore dans un état d’égarement et de confusion si étrange qu’elle ne voulait comprendre pour rien au monde la nécessité de précipiter ainsi les choses.

« Pourquoi, mon cher Nicolas, ne demandez-vous pas a votre oncle quelles pouvaient etre en cela ses intentions ? disait Mme Nickleby.

– Ma chere mere, répondait Nicolas, ce n’est plus le temps d’aller discuter avec lui. Nous n’avons plus qu’une chose a faire, c’est de le rejeter loin de nous avec le mépris et l’indignation qu’il mérite. Votre honneur, votre réputation exigent qu’apres la découverte de sa conduite infâme, vous ne lui ayez plus aucune obligation, pas meme l’abri qu’il vous donne entre ces quatre murs.

– Vous avez bien raison, dit Mme Nickleby pleurant amerement. C’est une brute, un monstre, et ces quatre murs ne sont pas meme cachés sous un badigeon ; si ce plafond est propre, c’est que je l’ai fait blanchir au lait de chaux pour trente-six sous, et je ne peux pas me consoler de penser que c’est trente-six sous qui vont passer dans sa poche. Je n’aurais jamais pu croire cela, jamais.

– Ni vous, ni moi, ni personne, dit Nicolas.

– Bonté du ciel ! s’écria Mme Nickleby ; et dire que sir Mulberry Hawk est un aussi mauvais sujet que me l’a dépeint miss la Creevy ; moi qui me félicitais tous les jours de voir ses attentions pour notre chere Catherine ; moi qui ne pensais qu’au bonheur que ce serait pour toute la famille s’il s’alliait avec nous et qu’il s’intéressât a vous procurer quelque bonne place du gouvernement ! Il y a, savez-vous, de tres bonnes places a la cour (par exemple, une de nos amies, miss Crapley a Exeter ; ma chere Catherine, vous vous rappelez ?), eh bien ! il en avait une comme cela ; et, si je ne me trompe, les fonctions n’en étaient pas bien pénibles. Le plus fort consistait a porter des bas de soie avec sa culotte courte, et une perruque avec des bourses qui ressemblent a ces porte-montres qu’on accroche sur la cheminée ; et dire que voila comment tout cela devait finir !… Ah ! vraiment, il y a de quoi en mourir, c’est sur. » Et Mme Nickleby, en exprimant ainsi son chagrin, rouvrait piteusement la source de ses larmes.

Comme Nicolas et sa sour étaient obligés, pendant ce temps-la, de veiller au transport de son petit mobilier, c’est miss la Creevy qui dut se dévouer a consoler la bonne dame, et en effet elle lui représentait avec beaucoup de douceur qu’elle devait réellement ne pas tant s’affliger et reprendre courage.

« Ah ! sans doute, miss la Creevy, dit-elle avec une pétulance assez naturelle dans la triste situation ou elle se trouvait ; cela vous est bien aisé a dire, du courage ! mais si vous aviez eu autant d’occasions de prendre courage que moi… Et puis, dit Mme Nickleby tournant bride, songez un peu a M. Pyke et a M. Pluck, les deux plus parfaits gentlemen qui soient au monde. Qu’est-ce que je vais leur dire ?… qu’est-ce que vous voulez que j’aille leur dire ? Par exemple, si j’allais leur dire : On m’assure que votre ami sir Mulberry est un mauvais sujet fini, ils se moqueraient de moi.

– Ils ne se moqueront plus de nous, je vous le garantis, dit Nicolas s’avançant vers elle ; venez, ma mere, il y a un fiacre a la porte, et, jusqu’a lundi du moins, nous allons retourner a notre ancien domicile.

– Et vous y trouverez tout pret a vous recevoir, et un cour ravi de vous y voir, par-dessus le marché, ajouta miss la Creevy ; a présent, laissez-moi descendre avec vous. »

Mais Mme Nickleby n’était pas si facile a mettre en mouvement ; et d’abord elle insista pour aller voir en haut si on n’avait rien laissé ; et puis, au moment ou elle montait le marchepied de la voiture, elle crut se rappeler un petit pot de faience qu’on avait oublié sur la tablette de l’arriere-cuisine ; et puis, quand elle fut dedans, elle se rappela avec inquiétude un parapluie vert qui devait etre derriere une porte qu’elle ne pouvait dire. A la fin, outré de désespoir, Nicolas donna ordre au cocher de partir, et le choc causé par le brusque départ de la voiture fit tomber des mains de Mme Nickleby un schelling dans la paille. Heureusement ! car, lorsqu’elle l’eut retrouvé, il était déja trop tard pour chercher dans ses souvenirs malencontreux ce qu’elle pouvait avoir encore oublié a la maison.

Nicolas, apres avoir bien fait charger les effets, congédié la domestique et fermé la porte a clef, sauta dans un cabriolet et se fit conduire pres de Golden-square, dans une rue de traverse, ou il avait donné rendez-vous a Noggs, et tout cela si lestement qu’il était tout au plus neuf heures et demie quand il y arriva.

« Voici la lettre pour Ralph, dit Nicolas, et voici la clef. Surtout, quand vous viendrez me voir ce soir, pas un mot devant le monde de ce qui s’est passé hier : les mauvaises nouvelles ne vont déja que trop vite, et ma mere et ma sour les sauront toujours assez tôt. Avez-vous entendu dire s’il s’est fait beaucoup de mal ? »

Newman secoua la tete, voulant dire qu’il n’en savait rien.

« Je cours m’en assurer sans perdre de temps.

– Vous feriez mieux de prendre un peu de repos, répliqua Newman ; vous etes malade ; vous avez la fievre. »

Nicolas lui fit signe de la main assez négligemment que ce n’était pas la peine d’en parler, et dissimula l’indisposition réelle qu’il ressentait depuis qu’il n’était plus soutenu par l’excitation des premiers moments. Il se dépecha de prendre congé de Newman Noggs, et le quitta.

 

Newman n’était pas a trois minutes de Golden-square ; mais dans le cours de ces trois minutes, il prit et remit la lettre dans son chapeau plus de vingt fois. Ce fut d’abord par devant qu’il voulut la voir, puis par derriere, puis ensuite des deux côtés, puis la suscription, puis le cachet, autant d’objets d’admiration pour Newman ; puis enfin, il la tint a longueur de bras, comme pour en examiner délicieusement l’ensemble, et, apres tout cela, il se frotta les mains, heureux comme un roi de la commission dont il s’était chargé.

Il ouvrit son bureau, pendit son chapeau au clou accoutumé, posa la lettre et la clef sur la table, et attendit avec impatience que Ralph Nickleby fit son apparition. Il n’attendit pas longtemps : au bout de quelques minutes, le craquement bien connu de ses bottes résonna au haut de l’escalier, et la sonnette se fit entendre.

« La poste est-elle venue ?

– Non.

– Y a-t-il d’autres lettres ?

– Une. Newman la mit sur son bureau en la considérant attentivement.

– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda Ralph en prenant la clef déposée avec la lettre.

– Un petit garçon les a apportées ensemble, il n’y a pas plus d’un quart d’heure. »

Ralph jeta un coup d’oil sur l’adresse, ouvrit la lettre, et lut ce qui suit :

« Je vous connais a présent. Tous les reproches que je pourrais vous faire ne vaudraient pas, pour vous faire rougir de votre infamie jusqu’au fond de votre cour, ces simples mots. Je vous connais maintenant.

« La veuve de votre frere, avec sa fille orpheline, se trouveraient déshonorées de chercher un abri sous votre toit. Elles vous fuient avec mépris, avec dégout. Votre famille vous renie ; votre famille, qui ne se connaît pas d’autres taches que les liens du sang et la communauté de nom qui l’unissent a vous.

« Vous etes vieux, je laisse a la tombe le soin de vous punir. Puissent tous les souvenirs de votre vie s’attacher a votre mauvais cour pour le ronger, et envelopper de leurs noires ombres votre lit de mort ! »

Ralph Nickleby relut cette lettre avec l’expression la plus sombre, et devint profondément reveur. Le papier était échappé de ses mains et déja tombé par terre, qu’il avait les doigts crispés comme s’il le tenait encore.

Tout a coup il se leve en sursaut de sa chaise, il fourre la lettre toute chiffonnée dans sa poche, et se retourne furieux du côté de Newman Noggs, comme pour lui demander ce qu’il faisait la. Mais Newman se tenait immobile, le dos tourné a son maître, suivant avec le tronçon usé et noirci d’une vieille plume une liste de chiffres sur une table d’intérets affichée contre la muraille. Son attention tout entiere a ses calculs semblait détachée de tout autre objet.


Chapitre 2 Visite faite a M. Ralph Nickleby par des personnes qui sont déja de notre connaissance.

 

« Combien donc de diables d’heures me laissez-vous sonner a cette vieille casserole de sonnette que Dieu confonde, dont un seul frétillement suffit pour faire tomber du haut mal le gaillard le plus robuste, ou que le diable m’emporte ? dit M. Mantalini a Newman Noggs tout en s’essuyant les bottes sur le décrottoir de Ralph Nickleby.

– Je n’avais entendu sonner qu’une fois, répondit Newman.

– Alors il faut que vous soyez le plus immensément et le plus abominablement sourd, dit M. Mantalini, aussi sourd qu’un poteau du diable. »

Pendant ce temps-la, M. Mantalini, qui avait gagné le corridor, se dirigeait sans cérémonie vers la porte du bureau de Ralph quand Newman lui barra le passage en lui disant que M. Nickleby ne voulait pas etre dérangé, et finit par lui demander si c’est qu’il avait quelque chose de pressé a lui communiquer.

« Je crois bien ! dit M. Mantalini, diablement pressé ; c’est pour fondre quelques sales chiffons de papier en une coquine de sauce de petite monnaie luisante, brillante, sonnante, retentissante. »

Pendant que Newman annonçait l’objet de sa visite, l’objet lui-meme entrait sans façon dans la chambre, et, serrant la main calleuse de Ralph avec une vivacité d’action peu commune, lui jurait ses grands dieux qu’il ne lui avait jamais vu si bonne mine de toute sa vie.

« Il y a toujours un velours de peche sur votre diable de figure, dit M. Mantalini prenant une chaise sans attendre d’en etre prié et s’arrangeant les cheveux et les moustaches ; vous avez un air jeune et gaillard, ou le diable m’emporte !

– Nous voici seuls, répondit Ralph sechement ; qu’est-ce qu’il vous faut ?

– C’est délicieux ! cria M. Mantalini déployant en riant tout l’émail de son râtelier ; ce qu’il me faut ! oui, ah ! ah ! c’est délicieux ! ce qu’il me faut ! ah ! ah ! de par tous les diables !

– Je vous demande ce qu’il vous faut ! répéta Ralph avec aigreur.

– Parbleu ! un chien d’escompte. Pas autre chose, répondit M. Mantalini ricanant et secouant la tete de la maniere la plus bouffonne.

– L’argent est rare, dit Ralph.

– A qui le dites-vous ? Diablement rare, ou vous ne me verriez pas ici.

– Les temps sont durs : on sait a peine a qui se fier, continua Ralph. Je n’ai pas besoin de faire d’affaires en ce moment, ou, pour mieux dire, tenez, j’aime mieux n’en pas faire. Cependant, comme vous etes un ami… Combien avez-vous la de billets ?

– Deux.

– Quel en est le montant ?

– Une chienne de bagatelle, dix-huit cents francs.

– L’échéance ?

– Deux mois et quatre jours.

– Eh bien ! je veux bien les prendre, mais c’est a cause de vous, songez-y bien ; a cause de vous. Je ne le ferais pas pour d’autres… Je les prends a six cents francs d’escompte.

– Ah ! nom d’un chien ! cria M. Mantalini dont la figure s’allongea d’une aune a cette aimable proposition.

– Eh bien ! il vous reste douze cents francs, reprit Ralph ; qu’est-ce que vous en vouliez donc ? Voyons, laissez-moi regarder les noms.

– Vous etes diablement serré, Nickleby, lui dit Mantalini d’un ton de reproche.

– Laissez-moi voir les noms, répliqua Ralph, qui dans son impatience, tendit la main pour se faire donner les billets. Bon ! ce n’est pas fameux, mais ce n’est pas non plus trop véreux. Acceptez-vous mes offres, et voulez-vous de l’argent ? Moi, je n’y tiens pas, au contraire.

– Diable ! Nickleby, ne pourriez-vous pas ?…

– Non, répliqua Ralph en l’interrompant ; je ne peux pas. Voulez-vous de l’argent ? Prenez-le, voyez : il ne s’agit pas ici d’attendre, d’aller a la Cité chercher a négocier les billets avec quelque autre personne sans garantie. Est-ce fait ou non ? »

En meme temps Ralph poussa quelques papiers sur son bureau et remua, comme par pur accident et sans y faire attention, son coffre d’argent courant. Le bruit du métal cher a Mantalini décida son irrésolution. Il conclut le marché sans attendre, et Ralph lui compta les especes sur la table.

M. Mantalini ne les avait pas encore entierement ramassées quand on entendit sonner a la porte ; et qui vit-on entrer immédiatement, annoncé par Newman Noggs ? Mme Mantalini en personne, dont la vue mit M. Mantalini dans le plus grand embarras ; aussi se dépecha-t-il avec une vivacité remarquable d’empocher son argent.

« Ah ! vous voila ici ? dit Mme Mantalini en remuant la tete.

– Oui, mon âme, oui, ma vie ; c’est bien moi, répliqua l’époux folâtre, se jetant a quatre pattes comme un chat pour courir apres un écu égaré qui venait de lui échapper des mains. C’est bien moi, délices de mon existence, que vous voyez sur le carreau, occupé a ramasser de mon mieux un peu de ce diable d’or ou d’argent.

– Vous me faites honte, dit Mme Mantalini avec une grande indignation.

– Vous faire honte, moi ! femme adorable ? mais non ; je sais bien que toutes ces paroles sont d’une douceur séduisante ; ce sont seulement autant de petites coquines de menteries, reprit M. Mantalini. Elle sait bien qu’il ne lui fait pas honte, son petit bibi chéri. »

Quelles que fussent les circonstances qui avaient dessillé les yeux de Mme Mantalini, ce qu’il y a de sur, c’est que, pour le moment, le petit bibi chéri sembla s’etre mépris en comptant sans réserve sur l’affection de sa femme. Mme Mantalini pour toute réponse lui lança un regard de mépris, et, se tournant vers Ralph, lui fit des excuses de cette visite inattendue.

« La faute, dit-elle, en est tout entiere a la mauvaise conduite et aux indignes procédés de M. Mantalini.

– De qui ? de moi ? mon délicieux sirop d’ananas.

– Oui, de vous, répondit sa femme. Mais je ne le souffrirai pas. Je ne veux pas me laisser ruiner par les prodigalités extravagantes d’un homme. Je prie monsieur Nickleby de vouloir bien entendre le parti que je suis décidée a suivre a votre égard.

– Je vous en prie, madame, ne me melez pas la-dedans. Arrangez cela entre vous… entre vous seuls.

– Non, je n’entends pas vous y meler du tout. La seule faveur que je vous demande, c’est de vous rappeler au besoin la déclaration que je lui fais ici de mes fermes intentions oui, monsieur, de mes fermes intentions, répéta Mme Mantalini lançant a son époux un regard de colere.

– Monsieur ! cria Mantalini, je crois qu’elle m’a appelé monsieur ; moi qui raffole d’elle, de toute l’ardeur diabolique de mon cour ; elle qui m’a subjugué de son regard fascinateur, comme le plus pur et le plus angélique serpent a sonnettes ; voila le dernier coup porté a ma sensibilité. Elle pourra se flatter de m’avoir précipité dans un diable de désespoir.

– Ne parlez pas de sensibilité, monsieur, reprit Mme Mantalini prenant une chaise et lui tournant le dos. C’est vous qui ne respectez pas la mienne.

– Quoi ! mon âme, je ne respecte pas la vôtre, s’écria M. Mantalini.

– Non, » répliqua sa femme.

Et malgré toutes sortes de cajoleries de la part de M. Mantalini, Mme Mantalini dit non une fois encore, et cela d’un ton si déterminé, avec un mauvais vouloir de parti pris si manifeste, que cela ne laissa pas d’inquiéter M. Mantalini.

« Voyez-vous, monsieur Nickleby, dit-elle en s’adressant a Ralph (qui se tenait appuyé sur son fauteuil les mains derriere le dos et regardait l’aimable couple avec un sourire de mépris le plus supreme et le moins dissimulé), son extravagance, oui, son extravagance ne connaît plus de bornes.

– Vraiment ? qui aurait cru cela ? répondit Ralph d’un ton de sarcasme.

– Eh bien, monsieur Nickleby, c’est comme cela, continua Mme Mantalini ; j’en suis on ne peut plus malheureuse ; dans des appréhensions continuelles, dans des embarras et des difficultés sans fin ; et ce n’est pas encore tout, dit-elle en s’essuyant les yeux ; voila bien pis : ce matin meme, il a pris dans mon bureau des papiers importants sans m’en demander la permission. »

Monsieur Mantalini poussa un sourd gémissement, et par précaution boutonna son gousset.

« Depuis nos derniers malheurs, continua Mme Mantalini, je suis obligée de payer tres cher Mlle Knag pour qu’elle serve de prete-nom a mon commerce, et je ne puis en vérité plus encourager mon mari dans son gaspillage extravagant. Comme je ne fais aucun doute qu’il est venu tout droit ici, monsieur Nickleby, pour faire de l’argent avec les papiers dont je vous parlais tout a l’heure ; comme vous nous avez déja assistés bien des fois, et que personne ne connaît mieux que vous nos affaires, je vais vous faire connaître aussi le parti auquel sa conduite m’a forcée de recourir. »

M. Mantalini, placé derriere sa femme, poussa un nouveau gémissement, et, par-dessus le chapeau de Mme Mantalini, fixant en guise de lorgnon un louis d’or a son oil gauche, cligna de l’oil droit a l’ami Ralph, puis, apres avoir joué cette comédie avec une dextérité merveilleuse, il fit retomber la piece d’or dans sa poche et recommença ses gémissements, avec tous les signes d’un repentir toujours croissant.

Mme Mantalini, pour abréger, a la vue des marques d’impatience qui se manifestaient dans la physionomie de Ralph, se hâta d’ajouter :

« J’ai pris la résolution de le pensionner.

– De me quoi, mon amour ? demanda M. Mantalini, qui avait l’air de n’avoir pas bien entendu.

– De lui faire, » dit Mme Mantalini les yeux tournés vers Ralph, car elle se gardait bien, par prudence, de jeter le moindre coup d’oil du côté de son mari, dont les grâces infinies auraient pu ébranler sa résolution, « de lui faire un pension ; et j’espere qu’avec mille écus par an, pour son entretien et ses menus plaisirs, il devra se considérer comme un homme bien heureux. »

M. Mantalini, avec un grand décorum, attendit qu’elle eut énoncé en propres termes le montant de la pension ; mais il n’eut pas plutôt entendu le chiffre, qu’il jeta par terre sa canne et son chapeau, tira de sa poche son mouchoir et laissa sa sensibilité s’épancher en mugissements attendrissants.

« Damnation ! » s’écria-t-il, sautant tout a coup de sa chaise, et retombant aussitôt dans sa chaise, assez souvent pour affecter les nerfs de son épouse épouvantée ; « mais non, c’est un démon d’abominable cauchemar, ce n’est pas une réalité, non. »

Et M. Mantalini, rassuré par cette supposition ingénieuse, ferma les yeux comme un homme décidé a attendre patiemment la fin d’un mauvais reve.

« Je trouve cet arrangement-la tres judicieux, dit Ralph en ricanant, pour peu que votre mari veuille s’y conformer fidelement, madame, comme il le fera sans doute.

– Nom d’un chien ! s’écria M. Mantalini ouvrant les yeux a la voix de Ralph, c’était une horrible réalité ; oui, je la vois, la voila assise la devant moi. Voila les gracieux contours de ses formes charmantes ; comment ne pas les reconnaître ? Il n’y a qu’elle pour avoir de ces charmes-la. Ne me parlez pas des contours de mes deux comtesses, elles n’en avaient pas du tout, et quant a la douairiere, les siens étaient diablement vilains. Ah ! c’est bien cette beauté enivrante qui fait que je ne puis me fâcher contre elle, meme en ce moment.

– Vous ne pouvez vous en prendre qu’a vous de ce qui vous arrive, Alfred, reprit Mme Mantalini d’un ton de reproche encore, mais d’un ton de reproche adouci.

– Oui, je le sais, cria M. Mantalini en faisant semblant de se tirer les cheveux ; je suis un vilain animal. Mais je sais bien ce que je vais faire. Je vais changer un napoléon en gros sous, j’en lesterai mes poches et j’irai me noyer dans la Tamise. Mais, c’est égal, meme noyé je ne serai pas fâché contre elle, car je mettrai en route une lettre a la poste pour lui dire ou elle trouvera le corps. Quelle charmante veuve cela va faire ! et moi, je ne serai plus qu’un cadavre. Il y a bien des jolies femmes qui pleureront ; mais elle, elle rira comme un diable.

– Alfred, méchant, cruel que vous etes ! dit Mme Mantalini qui ne put s’empecher de sangloter a cet horrible tableau.

– Elle m’appelle cruel, moi ! moi qui vais pour l’amour d’elle faire de mon corps un vilain cadavre tout froid et tout humide ! s’écria M. Mantalini.

– Vous savez, répliqua Mme Mantalini, que rien que de vous entendre parler de ces choses-la, cela me fend le cour.

– Eh quoi ! voulez-vous que je vive pour etre l’objet de votre méfiance ? cria son mari. Quoi ! j’aurai coupé mon cour en je ne sais combien de mille petits morceaux, que je lui ai donnés tous l’un apres l’autre, a cette charmante petite diablesse d’enchanteresse, et cela pour vivre en butte a ses soupçons ! nom d’un chien ! non, c’est impossible.

– Demandez a M. Nickleby si la somme dont j’ai parlé n’est pas raisonnable, répondit Mme Mantalini.

– Je me moque bien d’une somme ! répliqua son mari inconsolable, je me moque bien de vos odieuses pensions, eh bien ! je serai cadavre, voila tout. »

Mme Mantalini ne put entendre M. Mantalini répéter cette fatale menace sans se tordre les mains, sans implorer l’intervention de Ralph Nickleby.

Enfin, apres bien des pourparlers, apres une vaste quantité de larmes, apres plusieurs tentatives de M. Mantalini pour se diriger du côté de la porte, dans l’intention d’aller immédiatement commettre quelque acte de violence contre lui-meme, ce généreux gentleman se laissa fléchir, et finit par promettre, non sans peine, qu’il ne deviendrait pas cadavre. Une fois ce point important obtenu, Mme Mantalini remit sur le tapis la question de la pension. M. Mantalini recommença ses refus, répétant toujours qu’il vivrait avec le plus grand plaisir, de pain et d’eau, qu’il n’avait aucune répugnance a traîner la savate. La seule existence a laquelle il ne pouvait se résigner, c’était de se voir en butte a la défiance de l’objet de son affection la plus dévouée et la plus désintéressée. Nouvelles larmes de Mme Mantalini, dont les yeux, faiblement ouverts par quelques révélations récentes sur les défauts de M. Mantalini, ne demandaient pas mieux que de se fermer encore en sa faveur ; aussi le résultat de toute cette scene fut que Mme Mantalini n’abandonna pas précisément, mais ajourna la question de la pension. Ralph ne s’y trompa pas ; il vit bien que M. Mantalini venait de contracter un nouveau bail de sa vie désordonnée, et que, dans tous les cas, ce n’était pas encore pour cette fois que seraient consommés sa chute et sa ruine.

« Mais, se disait Ralph, cela ne peut toujours pas tarder ; n’est-ce pas l’histoire de tous les amours (quand je pense qu’il faut parler le jargon des petits garçons et des petites filles) ? L’amour donc est bien volage, et pourtant celui peut-etre qui dure le plus longtemps, apparemment parce qu’il naît d’un plus grand aveuglement et qu’il est entretenu par la vanité, c’est celui qui n’a pas d’autres racines que l’attrait d’une tete a moustaches, comme ce méchant babouin. Qu’est-ce que cela me fait ? tout cela amene l’eau a mon moulin ; laissons-les donc continuer leur folie ; plus elle durera, plus elle me rapportera. »

Telles étaient les réflexions agréables dont s’occupait Ralph Nickleby, pendant que l’heureux couple échangeait une foule de petites caresses et de petits soins tendres qu’il avait l’air de ne pas voir.

« Si vous n’avez plus rien a dire a M. Nickleby, mon cher ami, dit Mme Mantalini, nous allons lui souhaiter le bonjour, car j’ai peur que nous ne l’ayons déja retenu que trop longtemps. »

M. Mantalini, en réponse a cette invitation, commença par donner de son doigt léger quelques petits coups sur le nez de Mme Mantalini ; puis il finit par déclarer qu’il n’avait plus rien a dire.

« Ah chien ! mais si, ajouta-t-il presque aussitôt, entraînant Ralph dans un coin de la chambre : a propos ! et l’affaire de votre ami sir Mulberry ! Voila une diable d’aventure ! la plus étrange que j’aie jamais vue !… hein ?

– Que voulez-vous dire ? demanda Ralph.

– Comment, diable ! vous ne savez donc pas ?…

– Je ne sais, répondit Ralph avec un grand sang-froid, que ce que je lis ce matin dans le journal : qu’il est tombé de son cabriolet hier soir, qu’il s’est fait beaucoup de mal, et que sa vie court quelque danger. Mais je ne vois rien d’extraordinaire la dedans. Il ne faut pas crier miracle quand les gens font bonne chere, et conduisent eux-memes ensuite leur voiture apres dîner.

– Lui !… cria M. Mantalini avec une espece de sifflement prolongé ; alors, je vois bien que vous ne savez pas comment la chose s’est passée.

– Ma foi ! non, si ce n’est pas ce que je supposais, » répliqua Ralph en haussant les épaules d’un air d’indifférence, comme pour faire entendre a son interlocuteur qu’il n’avait aucune curiosité d’en savoir davantage.

« Diable ! vous m’étonnez, » cria Mantalini.

Ralph haussa encore les épaules, voulant dire qu’il ne fallait pas grand’chose pour étonner M. Mantalini, et jeta un regard d’intelligence a Newman Noggs, dont la figure s’était déja montrée plusieurs fois derriere la porte vitrée ; car c’était une de ses fonctions, quand son patron recevait la visite de gens sans conséquence, de se présenter de temps en temps, comme s’il avait entendu le signal de la sonnette pour les reconduire, maniere polie de leur faire savoir qu’il était temps de déguerpir.

« Quoi ! vous ne savez pas, dit M. Mantalini prenant Ralph par un bouton de son habit, que ce n’est pas du tout un accident, mais une diable d’attaque, un abominable guet-apens de votre neveu ?

 

– Comment ? dit en grondant Ralph Nickleby, les poings crispés et la figure livide.

– Sapristi ! Nickleby, dit Mantalini alarmé de ces démonstrations belliqueuses, a ce que je vois, l’oncle est un fier tigre aussi, comme le neveu.

– Continuez, cria Ralph ; dites-moi ce que cela signifie. Qu’est-ce que c’est que tous ces contes ? Qui vous l’a dit ? Parlez, dit-il en grommelant. Voyons ! m’entendez-vous ?

– Diable ! Nickleby, dit M. Mantalini se retirant tout doucement du côté de sa femme, savez-vous que vous avez l’air d’un terrible mauvais génie, avec votre physionomie féroce ? Vous etes dans le cas de faire perdre connaissance a cette petite délicieuse âme de ma vie, en vous laissant emporter aux ravages brulants de la plus enragée colere que j’aie jamais vue, le diable m’emporte !

– Bah ! répliqua Ralph faisant semblant de sourire, ce n’est qu’une frime.

– Si c’est une frime, dit M. Mantalini en ramassant sa canne, c’est une chienne de mauvaise frime, comme on en voit aux petites-maisons. »

Ralph affecta de sourire, et demanda encore de qui M. Mantalini tenait cette nouvelle.

« De Pyke, répondit Mantalini, et c’est un chien, celui-la, qui est diablement agréable avec ses beaux petits airs de gentleman ; il est diablement bouffon, avec ses prétentions de paysan endimanché.

– Eh bien, qu’est-ce qu’il vous a dit ? demanda Ralph fronçant le sourcil.

– Voila l’histoire ; votre neveu a rencontré sir Mulberry dans un café ; il est tombé sur lui avec une férocité abominable, l’a poursuivi jusqu’a son cabriolet en jurant de ne pas le quitter jusque chez lui, quand il devrait monter sur le dos du cheval ou s’attacher a sa queue. Il lui a cassé la figure (une diable de belle figure dans son état naturel !), il a effrayé le cheval, s’est fait jeter par terre avec sir Mulberry, et…

 

– Et s’est tué ? interrompit Ralph l’oil étincelant d’espérance, n’est-ce pas ?… il est mort ? »

Mantalini fit signe de la tete qu’il n’en était rien.

« Ouf ! dit Ralph en détournant la tete, il ne s’est donc rien fait ?… – Attendez un moment, ajouta-t-il en se retournant vers Mantalini. Mais au moins s’est-il cassé un bras, une jambe ? s’est-il démis l’épaule ? s’est-il cassé le cou ? s’est-il enfoncé une ou deux côtes ? En attendant la potence, est-ce qu’il n’a pas attrapé quelque bonne blessure bien douloureuse, bien longue a guérir, pour la peine ? Voyons ! vous avez du entendre parler de cela ?

– Non, répondit Mantalini branlant encore la tete. A moins qu’il n’ait été brisé en tant de petits morceaux que le vent n’a eu qu’a souffler dessus pour les emporter, je n’ai pas entendu dire qu’il ait du mal ; au contraire, il est parti aussi tranquille et aussi bien portant que… que le diable, dit M. Mantalini apres avoir été un peu longtemps dans l’embarras pour trouver cette comparaison.

– Et dit-on, demanda Ralph avec un peu d’hésitation, quelle a été la cause de la querelle ?

– Vraiment ! répondit M. Mantalini d’un ton d’admiration, vous etes bien le plus habile démon que je connaisse, le plus rusé, le plus fin, le plus superlatif vieux renard : sapristi ! dire que vous allez maintenant faire semblant d’ignorer que c’est la petite niece aux yeux éveillés… la plus gracieuse, la plus douce, la plus jolie !…

– Alfred ! cria Mme Mantalini le rappelant a l’ordre.

– Elle a raison, toujours raison, reprit M. Mantalini d’un ton câlin. Quand elle dit qu’il est temps de partir, c’est qu’il en est temps en effet, et il faut qu’elle parte. Partons ! Tout a l’heure dans les rues, quand il ira bras dessus, bras dessous, avec sa tulipe chérie, toutes les femmes diront avec envie : « En voila une qui a un diablement bel homme ! » Et tous les hommes diront avec ravissement : « En voila un qui a une diablement belle femme ! » Et les femmes auront raison, et les hommes n’auront pas tort… ma parole d’honneur, ou le diable m’emporte ! »

M. Mantalini, sur ces réflexions accompagnées de plusieurs autres, toutes aussi raisonnables, envoya du bout de ses gants un baiser en signe d’adieu a Ralph Nickleby, et, prenant sous son bras le bras de son épouse, l’emmena en faisant une foule de petites minauderies.

« La ! la ! murmura Ralph en se jetant dans son fauteuil, voila ce démon encore une fois déchaîné, et, a chaque fois, il ne manque pas de venir me contrarier. Il ne semble fait que pour cela. Il m’a dit un jour que nous aurions tôt ou tard un reglement de compte a faire entre nous. Eh bien, je ne veux pas le faire mentir, je veux lui régler son compte.

– Etes-vous chez vous ? demanda Newman passant brusquement la tete a la porte.

– Non, » répondit Ralph aussi brusquement.

La tete de Newman disparut, puis elle reparut presque tout de suite.

« Vous etes bien sur que vous n’y etes pas, dit Newman.

– Imbécile ! Qu’est-ce que cela veut dire ? cria Ralph d’un ton bourru.

– C’est qu’il est la a attendre depuis l’arrivée des autres et qu’il doit vous avoir entendu parler. Voila tout, dit Newman en se frottant les mains.

– Qui est-ce ? » demanda Ralph poussé a bout par la nouvelle qu’il avait apprise tout a l’heure et maintenant par le sang-froid dépitant de son clerc.

Newman n’eut pas besoin de répondre ; au moment ou on ne s’y attendait guere, entra l’individu en question, qui, braquant tout a coup son oil, son oil unique sur Ralph Nickleby, lui fit avec humilité force révérences, s’assit dans un fauteuil, les mains sur les genoux, gené dans son pantalon noir, qui n’était pas fait pour s’asseoir, car il était si court, que dans cette position les jambes s’en trouvaient relevées a la hauteur des revers de ses bottes a la Wellington.

« Eh mais ! quelle surprise ! dit Ralph regardant de pres son visiteur et terminant cet examen attentif par un demi-sourire, je ne sais pas pourquoi je ne vous ai pas reconnu plus tôt, monsieur Squeers.

– Oh ! répliqua le digne homme, vous auriez eu moins de mal a me reconnaître si toutes mes affaires ne m’avaient pas empeché de venir vous voir plus tôt.

– Dites-moi, brave homme, dit Squeers en s’adressant a Newman, aidez-moi donc ce petit garçon a descendre du tabouret, la-bas dans votre bureau, et dites-lui de venir ici, voulez-vous ?… Oh ! mais, il est descendu lui-meme… Je vous présente mon fils, monsieur, le petit Wackford. Qu’est-ce que vous en dites, monsieur, comme échantillon de la nourriture qu’on leur donne a Dotheboys-Hall ? Voyez s’il ne va pas crever sa veste et son pantalon, faire éclater les coutures et sauter jusqu’aux boutons avec sa graisse ; est-ce de la chair, ça ? cria Squeers en faisant tourner le petit garçon sur son pivot et en lui fourrant le poing dans les parties les plus charnues pour faire boursoufler son embonpoint, ce qui avait l’air de faire un médiocre plaisir a son héritier présomptif. Est-ce ferme ? est-ce solide ? Je parie qu’on ne lui trouverait pas sur le corps de quoi pincer seulement entre l’index et le pouce… n’importe ou. »

Quelque satisfaisant que l’on put supposer l’état de maître Squeers, cela n’allait pas, cependant, jusqu’a en faire une chair aussi compacte que voulait bien le dire M. son pere ; et lorsque celui-ci poussa la démonstration jusqu’a faire l’expérience entre le pouce et l’index, l’autre poussa un cri aigu et se frotta la place de la maniere la plus naturelle du monde.

« Tiens ! dit M. Squeers un peu déconcerté, il paraît que j’ai trouvé la le défaut de la cuirasse. Apres cela, il faut dire que nous avons déjeuné de bonne heure ce matin, et qu’il n’a pas encore fait son gouter ; mais je suis sur qu’apres son dîner on ne lui prendrait seulement pas cela entre deux portes. Tenez ! monsieur, ajouta Squeers d’un air triomphant, pendant que maître Wackford s’essuyait les yeux avec la manche de sa veste, regardez-moi ces larmes, si ce n’est pas comme de la graisse.

– Il a bonne mine, certainement, répondit Ralph, qui, pour des raisons a lui connues, paraissait désirer de ménager le maître d’école. Mais je ne vous ai pas demandé des nouvelles de Mme Squeers ; et vous-meme, comment vous portez-vous ?

– Mme Squeers, monsieur, est comme toujours, répliqua le propriétaire de Dotheboys, la mere de tous ces petits garçons, la bénédiction, la consolation, la joie de tous ceux qui ont le bonheur de la connaître. Un de nos éleves, qui s’était gorgé d’aliments au point de s’en rendre malade (ils n’en font pas d’autres), a attrapé un abces la semaine derniere. Il fallait la voir a la besogne avec un canif. Dieu de Dieu ! dit M. Squeers avec un profond soupir et des mouvements de tete répétés en l’honneur de son épouse, quel ornement pour la société qu’une femme comme cela ! »

M. Squeers resta absorbé quelques secondes dans ses réflexions, apres cet éloge, comme s’il se trouvait, par une transition naturelle, ramené des perfections de sa femme a la douceur paisible du village de Dotheboys, pres de Greta-Bridge, en Yorkshire ; puis il regarda Ralph pour voir s’il lui dirait quelque chose.

« Etes-vous bien remis des voies de fait de ce gredin ? demanda Ralph.

– C’est a peine passé, si toutefois c’est fini, répliqua Squeers. Je n’étais qu’une plaie, monsieur, depuis ici jusque la (et il promenait ses doigts de la pointe de ses bottes a la racine de ses cheveux) ; du vinaigre et du papier brouillard, du papier brouillard et du vinaigre, depuis le matin jusqu’au soir. Je parie que j’ai bien consommé en tout une demi-rame de papier brouillard. A me voir en peloton dans la cuisine, tout le corps couvert d’emplâtres, vous auriez dit d’un gros paquet de gémissements enveloppé de papier brouillard. Comment est-ce que je gémissais, Wackford, dites ? bien fort, ou bien doucement ? demanda M. Squeers, appelant son fils en témoignage.

– Bien fort, répondit Wackford.

– Et les pensionnaires, Wackford ; étaient-ils contents ou fâchés de me voir dans ce triste état ? demanda M. Squeers d’un air sentimental.

– Cont…

– Comment ? cria Squeers en l’arretant a temps.

– Fâchés, répondit son fils.

– Ah ! dit Squeers en lui donnant un bon soufflet ; allons, une autre fois, tâchez de n’avoir pas ainsi vos mains dans vos goussets et de ne pas vous tromper quand on vous interroge ; ne criez pas comme cela chez le monsieur, ou j’abandonnerai Dotheboys et ma famille pour ne plus jamais y remettre les pieds. Et alors on verrait ce que deviendraient ces chers enfants, ces précieux pensionnaires, laissés a eux-memes dans le monde, sans l’appui de leur meilleur ami, de leur second pere.

– Avez-vous eu besoin de recourir aux soins d’un médecin ? demanda Ralph.

– Si j’en ai eu besoin ! répondit Squeers ; sans compter qu’il m’a remis sa note, et qui montait haut. Et pourtant je l’ai payée. »

Ralph releva les sourcils avec une expression qu’on pouvait prendre a volonté pour de l’étonnement ou de la sympathie.

« Oui-da ! je l’ai payée, sans rabattre un denier, repris Squeers qui semblait trop bien connaître l’homme auquel il avait affaire pour le supposer capable de se laisser prendre a quelque finesse et de rien débourser pour l’indemniser ; mais, au bout du compte, cet argent-la n’est pas sorti de ma poche.

– Non ? dit Ralph.

– Pas un rouge liard, répliqua Squeers. Le fait est que nous ne faisons payer aucune note aux parents en sus de la pension, excepté celle des visites du médecin, quand on l’appelle, et nous ne l’appelons que quand nous sommes surs des chalands, vous comprenez !

– Je comprends, dit Ralph.

– Tres bien ! alors, quand on m’eut remis mon mémoire, nous avons pris cinq pensionnaires, tous enfants de petits commerçants, de bonnes payes, qui n’avaient jamais eu la scarlatine. Nous en avons envoyé un en commission dans une chaumiere du village ou nous savions qu’il pouvait l’attraper. Il n’y manqua pas. Nous fîmes coucher les quatre autres avec lui, et les voila qui l’attrapent tous ; le médecin leur rend une visite en bloc, et moi je divise le total de mon mémoire entre mes cinq gaillards, je l’ajoute a leur petite note, et les parents payent ma maladie. Ha ! ha ! ha !

– Ce n’était pas mal imaginé, dit Ralph regardant l’instituteur du coin de l’oil.

– Je crois bien, repartit Squeers. C’est toujours comme cela que nous faisons. Tenez, quand Mme Squeers est accouchée du petit Wackford, ici présent, nous avons fait gagner la coqueluche a une demi-douzaine de pensionnaires, et partagé entre eux les frais de couches, y compris la garde. Ha ! ha ! ha ! »

Regle générale, Ralph ne riait jamais ; mais en cette occasion il fit tout ce qu’il put pour avoir l’air de rire, et laissa M. Squeers s’en donner a cour joie ; au souvenir de ce bon tour, apres quoi il lui demanda ce qui l’amenait a Londres.

« Une affaire de justice assez désagréable, répondit Squeers en se grattant la tete. Il s’agit d’une action qu’on m’intente pour un cas de prétendue négligence envers un pensionnaire. Je ne sais pas de quoi ils se plaignent. Il a pourtant été mis au vert comme les autres, un vert excellent. »

Ralph parut ne pas bien comprendre cette explication.

« Je vais vous expliquer ce que nous entendons par mettre au vert, dit Squeers en élevant la voix, persuadé que si Ralph ne l’avait pas compris, il fallait qu’il fut sourd. Quand un pensionnaire devient languissant, mal a son aise, qu’il ne se sent plus d’appétit, nous le changeons de régime… nous le mettons a la porte une heure ou deux tous les jours pour qu’il aille, pendant ce temps-la, dans le champ de navets d’un voisin, ou, quelquefois, quand c’est une indisposition plus délicate, dans un champ de carottes et de navets, alternativement, et la il en mange a discrétion. Il n’y a pas, dans tout le pays, de meilleur champ de navets que celui ou nous avons envoyé ce garçon, et cependant ne voila-t-il pas qu’il y attrape un rhume, une indigestion, je ne sais quoi, et que ses parents dirigent une poursuite judiciaire contre moi ? Qu’en dites-vous ? auriez-vous jamais cru, ajouta Squeers, s’agitant sur sa chaise avec l’impatience d’un homme exaspéré par une injustice, qu’on put porter l’ingratitude jusque-la ? dites, est-ce croyable ?

– Certainement, c’est une vilaine affaire, dit Ralph.

 

– Vous pouvez le dire hardiment, répliqua Squeers ; tres vilaine. Je défie qu’on trouve un homme qui aime la jeunesse comme moi. Il y a, a l’heure qu’il est, a Dotheboys-Hall pour vingt mille francs de jeunes gens par an. J’en prendrais pour quarante mille si je les trouvais, que je n’en aimerais pas moins tendrement chaque individu a cinq cents francs par tete, tant j’aime la jeunesse.

 

– Etes-vous toujours descendu a votre ancien logement ?

– Oui, nous sommes au Sarrasin, répondit Squeers ; et, comme nous voici a la fin du semestre, nous continuerons d’y rester, jusqu’a ce que j’aie récolté l’argent qui m’est du, et, j’espere aussi, quelques nouveaux pensionnaires. C’est pour cela que j’ai amené le petit Wackford ; il est bon a montrer aux parents. Je le mettrai meme cette fois-ci dans la réclame… Voyez-moi ce garçon-la… un pensionnaire comme les autres, quoi !… N’est-ce pas un vrai succes, un bel exemple d’éleve a l’engrais ?

– Je voudrais vous dire un mot en particulier, dit Ralph, qui, depuis quelque temps, parlait et écoutait machinalement, absorbé dans ses réflexions.

– Un mot ! autant qu’il vous plaira, monsieur, reprit Squeers. – Wackford, allez jouer dans l’autre bureau, mais ne vous remuez pas trop pour ne pas vous maigrir, cela ne ferait pas mon affaire. Vous n’auriez pas la quelques pieces de deux sous, monsieur Nickleby ? dit Squeers faisant sonner dans sa poche un paquet de clefs, et marmottant entre ses dents qu’il n’avait que des écus et pas de menue monnaie.

– Je crois que si, dit Ralph sans se presser, et tirant d’un vieux tiroir, apres force recherches, un gros sou, un petit sou et une piece de deux liards.

– Merci, dit Squeers en les donnant a son fils. Tenez, allez acheter une tarte. Le clerc de M. Nickleby va vous conduire chez le pâtissier. Surtout achetez-en une bien nourrissante. La pâtisserie, ajouta M. Squeers en fermant la porte sur maître Wackford, lui rend la peau luisante, et les parents prennent cela pour un signe de bonne santé. »

Apres cette explication, assaisonnée de petits airs fins et narquois, M. Squeers prit sa chaise, et la porta vis-a-vis de M. Nickleby pour le voir de plus pres ; puis, l’ayant plantée la a son entiere satisfaction, il s’assit dessus.

« Écoutez-moi bien, » dit Ralph se penchant un peu vers lui.

Squeers fit signe de la tete qu’il écoutait avec attention.

« Je ne suppose pas, continua Ralph, que vous soyez assez simple pour pardonner ou pour oublier, de gaieté de cour, les violences dont vous avez souffert, ni la honte de cet affront.

– Pas si bete ! répliqua Squeers vivement.

– Ou pour perdre l’occasion de les rendre avec usure, s’il s’en présentait une ?…

– Donnez m’en une, et vous verrez.

– Est-ce pour quelque chose comme cela que vous etes venu me voir ? dit Ralph levant les yeux sur le maître de pension.

– N… n… non, que je sache, répliqua Squeers ; c’était seulement dans l’espérance qu’il vous serait possible d’ajouter a la bagatelle que vous m’avez déja envoyée quelque argent de plus pour me dédommager de…

– Ah ! cria Ralph, l’interrompant. Il est inutile d’aller plus loin. »

Apres un assez long silence, pendant lequel Ralph paraissait tout entier a ses réflexions, il reprit la parole pour faire cette question :

« Qu’est-ce que c’est que ce garçon qu’il a emmené avec lui ? »

Squeers dit son nom.

« Était-il jeune ou vieux, robuste ou maladif, doux ou mutin ? Voyons, parlons franchement, reprit Ralph.

– Mais il n’était pas jeune, répondit Squeers, c’est-a-dire pas jeune pour un petit garçon, vous savez.

– Cela veut dire que ce n’était pas du tout un petit garçon, n’est-ce pas ?

– Eh bien ! répondit Squeers avec vivacité, comme si cette observation l’avait mis plus a l’aise, il pouvait avoir vingt ans. Pourtant il ne paraissait pas son âge, quand on le connaissait, parce qu’il lui manquait la quelque chose, et Squeers se portait la main au front ; vous savez, vous auriez frappé vingt fois a la porte ; pas de réponse, il n’y avait personne a la maison.

– Et puis, a propos de frapper a la porte, vous frappiez peut-etre assez souvent ? marmotta Ralph entre ses dents.

– Mais, pas mal, répondit Squeers avec un rire forcé.

– Quand vous m’avez envoyé un reçu de la petite bagatelle dont vous parliez tout a l’heure, dit Ralph, vous m’avez écrit dans la lettre que c’était un enfant depuis longtemps abandonné par sa famille, et que vous n’aviez pas le moindre indice qui put vous mettre sur la trace de ce qu’il était. Est-ce la vérité ?

– C’est malheureusement trop vrai, répliqua Squeers qui se mettait de plus en plus a son aise et devenait plus familier a mesure que Ralph devenait lui-meme moins réservé dans ses questions. Il y a maintenant quatorze ans, comme on peut le voir sur mon livre d’admission, un particulier d’assez mauvaise mine me l’amena, un soir d’automne, et me le laissa apres m’avoir payé d’avance son premier quartier de cent vingt-cinq francs. L’enfant pouvait avoir alors cinq ou six ans, pas davantage.

– Est-ce la tout ce que vous savez sur son compte ?

– Ma foi ! j’ai le regret de le dire, mais c’est a peu pres tout ; j’ai toujours reçu la pension pendant sept ou huit ans, et puis apres, rien. Il m’avait donné une adresse a Londres, ce garnement, mais, quand j’allai pour me faire rembourser, j’ai trouvé visage de bois, comme de raison. Ainsi j’ai gardé le garçon par… par…

– Par charité, dit Ralph.

– Par charité, comme vous dites, répondit Squeers en se frottant les genoux, et c’est justement au moment ou il commence a pouvoir me rendre quelques petits services, que ce mauvais gredin de Nickleby vient me l’enlever. Mais ce qu’il y a de plus vexant et de plus déplorable dans tout cela, continua-t-il en baissant la voix et approchant sa chaise tout pres de Ralph, c’est que dernierement on est venu s’informer de lui, non pas chez moi, mais d’une maniere indirecte a des gens de notre village. Ainsi, c’est précisément lorsque j’aurais pu me faire payer tout l’arriéré… qui sait ? quand peut-etre meme (ce n’est pas la premiere fois que cela se serait vu dans notre profession) on y aurait ajouté un cadeau pour lui trouver une place dans une ferme, ou pour l’embarquer comme matelot, afin de ménager l’honneur de sa famille, si c’est un enfant naturel, comme j’en ai pas mal ; eh bien ! c’est juste la le moment que ce scélérat de Nickleby choisit pour me le subtiliser, pour me voler comme dans un bois.

– Vous et moi nous pourrons avant peu nous trouver quittes avec lui, dit Ralph en portant la main sur le bras de l’instituteur du Yorkshire.

– Quittes ! répéta Squeers. Ah ! je lui donnerais bien volontiers encore du retour, avec du temps pour le payer. S’il pouvait seulement tomber sous la patte de Mme Squeers ! Dieu du ciel ! je crois qu’elle le tuerait, monsieur Nickleby, elle n’en ferait qu’une bouchée.

– Eh bien ! dit Ralph, nous reparlerons de cela ; il me faut un peu de temps pour y songer. Il faudrait, pour bien faire, le blesser au cour dans ses affections et dans ses sentiments… Si je pouvais le frapper dans ce garçon qu’il aime !…

– Frappez-le comme vous voudrez, monsieur, mais seulement frappez ferme, voila tout, et la-dessus je vais vous souhaiter le bonjour… Hé, dites-donc, décrochez-moi le chapeau du petit, qui est la au clou dans le coin, et descendez mon fils du tabouret, voulez-vous ? »

En donnant a Newman Noggs ces instructions assez impolies, M. Squeers passa lui-meme dans l’autre bureau, arrangea le chapeau sur la tete de Wackford avec une sollicitude toute paternelle, pendant que Newman, la plume derriere l’oreille, restait assis, roide et immobile, sur son escabeau, regardant effrontément tour a tour le pere et le fils.

« C’est un joli garçon, n’est-ce pas ? dit Squeers penchant la tete de côté et se reculant de quelques pas pour mieux admirer les proportions avantageuses de son héritier.

– Magnifique, dit Newman.

– Et puis un joli petit embonpoint ; n’est-ce pas ? l’embonpoint de vingt enfants au moins !

– Ah ! répliqua Newman, regardant brusquement Squeers sous le nez, de vingt enfants ? ce n’est pas assez, il a pris tout pour lui, tant pis pour les autres. Ha ! ha ! ha ! Oh, mon Dieu ! »

Apres ces observations un peu décousues, Newman retomba devant son bureau et se remit a écrire avec une rapidité merveilleuse.

« Ouais ! qu’est-ce qu’il veut dire, celui-la ? cria Squeers a qui le rouge montait au visage. Est-ce qu’il est gris ? »

Pas de réplique de Newman.

« Ou fou ? »

Mais Newman avait l’air de ne pas seulement se douter qu’il y eut la quelqu’un avec lui. Aussi M. Squeers, enhardi, se donna la satisfaction de dire que sans doute il était l’un et l’autre, et partit la-dessus, emmenant le petit Wackford, jeune homme d’une haute espérance.

Nous avons vu Ralph Nickleby aux prises avec un certain sentiment d’intéret naissant pour Catherine : sa haine pour Nicolas en ce moment croissait exactement dans la meme proportion. Il est possible que, pour expier sa faiblesse a ses propres yeux, il se dédommageât de l’inclination qu’il ressentait pour l’une en détestant l’autre plus que jamais. Et puis de se voir bravé, méprisé, représenté a sa niece sous les couleurs les plus noires et les plus odieuses, de savoir qu’on l’instruisait a le hair, a le mépriser elle-meme, a redouter son approche comme une atmosphere empestée, sa compagnie comme une lepre ; de savoir tout cela, et de savoir en meme temps que l’auteur de ses tourments était ce meme petit drôle, qui, pauvre et dépendant de lui, lui avait tenu tete des leur premiere entrevue, qui, depuis, l’avait bravé ouvertement a son nez et a sa barbe ; toutes ces pensées avaient tellement exaspéré sa malignité, ordinairement froide et sournoise, qu’il n’aurait rien épargné peut-etre en ce moment pour la satisfaire, s’il avait eu sous la main quelque vengeance sure et prompte.

 

Mais il n’en avait pas, heureusement pour Nicolas. Il eut beau ruminer tout le jour ; il eut beau se mettre la cervelle a l’envers pour inventer des plans et des projets favorables a sa haine, la nuit le trouva encore ressassant le meme reve et poursuivant sans fruit les memes chimeres.

« Quand mon frere avait son âge, disait Ralph, les premieres comparaisons qu’on faisait entre nous étaient toujours a mon désavantage. Lui, il était franc, libéral, vif et gai ; moi, j’étais rusé, ladre, j’avais de la glace et non du sang dans les veines, pas d’autre passion que l’économie, pas d’autre ardeur que la soif du gain. Je ne l’avais pas oublié la premiere fois que j’ai vu ce petit drôle, mais je me le rappelle aujourd’hui mieux que jamais. »

Dans sa colere, il avait déchiré la lettre de Nicolas en atomes imperceptibles qu’il avait lancés en l’air, et qui retombaient maintenant comme une pluie fine autour de lui.

« Les souvenirs qui voltigent autour de mon esprit, poursuivit-il avec un sourire amer, n’ont pas plus de consistance que ces atomes. S’ils viennent de tous côtés m’assaillir en foule, c’est que j’ai le tort de m’y preter. Faisons mieux, et puisqu’il y a encore des gens qui affectent de mépriser le pouvoir de l’or, montrons-leur un peu ce que c’est. »

Cette réflexion remonta Ralph Nickleby et le disposa mieux au sommeil : il alla donc se coucher l’esprit plus satisfait.


Chapitre 3 Smike est présenté a Mme et Mlle Nickleby. Nicolas, de son côté, fait de nouvelles connaissances. On entrevoit, pour la famille, des jours meilleurs.

 

Apres avoir établi sa mere et sa sour dans l’appartement de l’excellente miss la Creevy, apres s’etre assuré que la vie de sir Mulberry Hawk n’était pas en danger, Nicolas tourna ses pensées du côté du pauvre Smike, qui, apres avoir déjeuné avec Newman Noggs, était resté désolé dans la mansarde de leur ami, a attendre avec une grande anxiété des nouvelles ultérieures de son protecteur.

« Comme il doit a présent faire partie de notre petit ménage, partout ou nous demeurerons, et quel que soit le sort que nous réserve la fortune, il faut, pensa Nicolas, que je présente le pauvre garçon en bonne et due forme. Je ne doute pas que ma mere et ma sour ne l’accueillent favorablement pour lui-meme, mais s’il fallait ajouter quelque chose a leurs bonnes dispositions pour lui, je sais qu’elles s’y preteront volontiers pour me faire plaisir. »

En disant ma mere et ma sour, Nicolas ne voulait parler que de sa mere, car, pour Catherine, il était sur d’elle. Mais il connaissait les faiblesses de sa mere, et il craignait que Smike ne se mît pas aussi aisément dans les bonnes grâces de Mme Nickleby. Cependant il se disait en partant pour accomplir cette cérémonie qu’elle ne pouvait manquer de s’attacher a lui, quand elle connaîtrait sa nature dévouée et que, comme elle ne serait pas longue a s’en apercevoir, Smike n’aurait a subir qu’une courte épreuve.

« J’avais peur, dit Smike dans sa joie de revoir son ami, qu’il ne vous fut survenu encore quelque nouvel accident. J’ai fini par trouver le temps si long que je craignais presque de vous avoir perdu.

– Perdu ! répliqua gaiement Nicolas, n’ayez pas peur. Vous n’etes pas pres d’etre débarrassé de moi, je vous en réponds. Il m’arrivera encore plus d’une fois de remonter sur l’eau. Plus fort on pousse la balle, et plus vite elle rebondit, Smike. Mais, allons, je suis chargé de vous emmener a la maison.

– A la maison ? balbutia Smike reculant avec timidité.

– Eh bien, oui ! répliqua Nicolas en lui prenant le bras ; pourquoi pas ?

– Autrefois, je ne dis pas, j’ai eu de ces reves, jour et nuit, nuit et jour, pendant bien des années. A la maison ! combien j’ai souhaité ce bonheur ! mais j’ai fini par me lasser de mes espérances, il ne m’en est resté qu’une peine plus amere. Mais aujourd’hui…

– Eh bien quoi, aujourd’hui ? lui demanda Nicolas en le regardant avec bonté ; qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui, mon vieux camarade ?

– Je ne vous quitterai pas pour aller a la maison, ou que ce fut sur la terre, répliqua Smike en lui serrant la main. J’en excepte un lieu seulement, un seul ; je ne deviendrai jamais vieux ; et si j’étais sur que ce fut votre main qui me déposât dans la tombe ; si je pouvais espérer, avant de mourir, que vous viendriez l’animer quelquefois d’un de vos sourires si bons, si bienveillants, par un beau jour, un jour d’été, quand tout serait vivant dans la nature, et non pas mort comme moi, cette maison-la, j’y retournerais volontiers sans verser une larme.

– Et pourquoi songer a tout cela, mon pauvre garçon, si vous pouvez vivre heureux avec moi ? dit Nicolas.

– Parce que, si je change, moi, au moins je ne verrai pas les autres changer autour de moi ; s’ils m’oubliaient, j’aurais le bonheur de ne pas le savoir ; et puis, au cimetiere, nous nous rassemblons tous ; ici, je ne ressemble a personne : je ne suis qu’un pauvre génie ; mais je vois bien cela.

– Vous etes un enfant, un nigaud, lui dit Nicolas gaiement. Si c’est la ce que vous voulez dire, nous sommes d’accord. Ne voila-t-il pas une jolie mine a présenter aux dames, et a ma jolie sour encore, sur laquelle vous m’avez tant de fois questionné ! Ah je ne reconnais plus votre galanterie du Yorkshire. Fi ! que c’est vilain ! »

Smike reprit sa bonne humeur et sourit.

« Quand je vous parle de venir a la maison, poursuivit Nicolas, c’est de la mienne que je vous parle et par conséquent de la vôtre. Si par la j’avais voulu dire un logis en général compris entre quatre murailles et recouvert d’un toit, qu’on appelle une maison, je serais bien embarrassé moi-meme de vous en décrire la position ; mais ce n’est pas cela dont il s’agit. La maison dont je parle, c’est la place ou, en attendant mieux, tous ceux que j’aime sont groupés ensemble. Que ce soit la tente des bohémiens, ou la grange du paysan, s’ils y sont tous, c’est ma maison, et vous n’avez que faire, quant a présent, de vous alarmer a ce nom. Ma maison n’a rien qui doive vous effrayer ni par son étendue ni par sa magnificence. »

En meme temps, Nicolas prit son compagnon par le bras, et, tout en causant avec lui de cela et d’autre chose, en variant, le long du chemin, les sujets pour amuser son esprit et soutenir son intéret, ils se trouverent a la porte de miss la Creevy.

« Et voila, ma chere Catherine, dit Nicolas en entrant dans la chambre ou sa sour était assise toute seule, l’ami fidele, le compagnon de voyage dévoué, que je vous ai priée de recevoir. »

Le pauvre Smike commença par etre terriblement timide et gauche ; il avait si grand’peur ! mais, lorsque Catherine se fut avancée vers lui avec bonté, et qu’elle lui eut dit, d’une voix pleine de douceur, combien il y avait longtemps qu’elle avait le désir de le voir, d’apres tout ce que lui avait dit son frere ; combien elle lui devait de remerciements d’avoir été pour Nicolas une consolation constante dans leurs épreuves et leurs revers ; alors il ne savait s’il devait rire ou pleurer, et son embarras changea de nature sans etre moins grand. Pourtant il prit sur lui de dire d’une voix entrecoupée qu’il n’avait pas d’autre ami que Nicolas, et qu’il donnerait de bon cour sa vie pour lui. Et Catherine, douce et sage comme elle était, ne voulut pas avoir l’air de remarquer son embarras pour ne pas l’accroître. Aussi reprit-il presque tout de suite son assurance, et se trouva-t-il comme chez lui.

Apres cela ce fut le tour de miss la Creevy. Elle aussi, il fallait le lui présenter, et, si miss la Creevy était une bien bonne personne, elle avait aussi la langue bien pendue. Ce n’est pas qu’elle entreprit tout de suite Smike, elle aurait craint de le mettre mal a son aise ; mais elle s’en dédommagea avec Nicolas et sa sour. Puis, apres avoir donné a Smike le temps de se préparer, elle lui fit par-ci par-la toutes sortes de questions. « Vous connaissez-vous en portraits ? trouvez-vous que celui-la dans le coin me ressemble ? qu’en pensez-vous ? je crois qu’il n’aurait pas perdu a me rajeunir de dix ans. N’etes-vous pas de mon avis ? Ne trouvez-vous pas, en général, que les jeunes dames sont mieux (et ce n’est pas seulement en peinture) que les vieilles ? » Toutes observations d’une gaieté innocente et folâtre qu’elle savait assaisonner d’une humeur si joviale et si amusante, que Smike lui fit en lui-meme la déclaration qu’il n’avait jamais vu de dame plus aimable, sans en excepter Mme Grudden du théâtre de M. Vincent Crummles ; et pourtant c’était aussi une bien aimable dame et qui parlait peut-etre encore plus, mais, dans tous les cas, certainement plus haut que miss la Creevy.

Enfin la porte s’ouvrit encore pour livrer passage a une dame en deuil, et Nicolas alla l’embrasser avec tendresse en l’appelant sa mere ; puis il l’amena pres de la chaise d’ou s’était levé Smike en la voyant entrer.

« Ma chere mere, dit Nicolas, vous etes toujours si bonne aux affligés, si empressée a leur venir en aide, que vous ne pouvez manquer, je le sais, d’etre bien disposée en sa faveur.

– Ne doutez pas, mon cher Nicolas, répliqua Mme Nickleby regardant sa nouvelle connaissance d’un air peu émerveillé, et lui rendant son salut avec un peu plus de majesté qu’il n’eut fallu peut-etre en pareille circonstance ; ne doutez pas que nos amis aient (c’est trop juste et trop naturel, vous le savez) tout droit a mon bon accueil, et par conséquent que j’aie un tres grand plaisir a voir tous ceux auxquels vous prenez intéret. Cela ne peut pas faire l’ombre d’un doute. Certainement non, pas le moins du monde ; mais en meme temps laissez-moi vous dire, mon cher Nicolas, comme je le disais toujours a votre pauvre cher pere, quand il m’amenait des messieurs a dîner sans qu’il y eut rien a la maison, que, s’il était venu seulement l’avant-veille (aujourd’hui ce n’est pas l’avant-veille que je dois dire, mais bien l’année derniere), nous aurions été plus a meme de le mieux recevoir. »

Apres ces observations, Mme Nickleby se tourna vers sa fille, et lui demanda a voix basse, mais de maniere a etre entendue, si ce monsieur allait passer chez eux toute la nuit ; « car dans ce cas, ma chere Catherine, dit-elle, je ne sais pas ou il serait possible de le mettre coucher ; il n’y a de place nulle part. »

Catherine fit quelques pas vers sa mere avec sa grâce ordinaire, et, sans montrer ni contrariété ni dépit, lui glissa quelques mots a l’oreille.

« Mon Dieu ! ma chere Catherine, dit Mme Nickleby reculant de quelques pas, comme vous etes tourmentante ! Croyez-vous que je ne savais pas bien cela sans que vous eussiez besoin de me le dire ? mais c’est justement ce que je viens de dire a Nicolas ; je lui ai répété que j’en étais satisfaite… A propos, mon cher Nicolas, ajouta-t-elle en se tournant vers lui d’un air moins contraint qu’auparavant, et le nom de votre ami, vous ne me l’avez pas dit ?

– Son nom, ma mere ? c’est Smike.

Personne ne pouvait prévoir l’effet de cette réponse toute simple ; mais Mme Nickleby n’eut pas plutôt entendu prononcer ce nom, qu’elle se laissa tomber sur sa chaise, et se mit a pleurer sans rime ni raison.

« Qu’avez-vous ? s’écria Nicolas se précipitant vers elle pour la soutenir.

– Ah ! cela ressemble a Pyke, cria Mme Nickleby ; cela ressemble tout a fait a Pyke. Ah ! qu’on ne me parle pas… je vais etre mieux, je le sens. »

La-dessus, elle n’oublia aucun des symptômes de la pâmoison dans toutes ses phases ; puis, se faisant verser un grand verre d’eau dont elle prit la valeur d’une cuiller a bouche, et dont elle jeta le reste, Mme Nickleby se trouva mieux, et s’excusa avec un sourire languissant d’etre si enfant ; mais elle ne pouvait pas s’en empecher.

« C’est un mal de famille, dit Mme Nickleby ; il ne faut donc pas m’en vouloir de ma sensibilité. Votre grand’maman, Catherine, était exactement de meme, mais tout a fait de meme : la moindre émotion, la plus légere surprise, et elle se trouvait mal sur-le-champ. Je lui ai entendu dire et redire, que du temps qu’elle était demoiselle, avant son mariage, elle tournait un jour le coin de la rue d’Oxford, lorsqu’elle se heurta contre son coiffeur, qui se sauvait de la poursuite d’un ours… ou bien, attendez, c’était peut-etre l’ours qui se sauvait de la poursuite du coiffeur. Enfin, je n’en sais plus rien, mais ce que je sais bien, c’est que le coiffeur était un tres joli homme, et qui avait meme les manieres tres élégantes, ce qui du reste ne fait rien a l’affaire. »

Mme Nickleby, une fois lancée, sans s’en apercevoir, dans ses acces d’humeur rétrospective, devint plus traitable a partir de ce moment, et, par des transitions faciles dans la conversation, passa a une foule d’autres anecdotes qui n’étaient pas moins bien appropriées au sujet.

« Monsieur Smike est du Yorkshire, n’est-ce pas, mon cher Nicolas ? dit-elle apres le dîner, reprenant la parole apres une assez longue pause.

– C’est bien cela, ma mere, répondit Nicolas ; je vois que vous n’avez pas oublié sa triste histoire.

– Ô Dieu ! non, cria Mme Nickleby. Certes, oui, une triste histoire ! vous avez bien raison… Vous n’avez jamais eu l’occasion, monsieur Smike, lui dit la bonne dame, de dîner chez les Grimble de Grimblehall, un peu au nord du comté ? Non ? – M. Thomas Grimble, un homme tres fier : six grandes filles tres aimables, et le plus beau pere du pays !

– Ma bonne mere, a quoi pensez-vous ? dit Nicolas ; comment pouvez-vous croire que l’infortuné souffre-douleur d’un maître de pension du Yorkshire eut l’occasion de recevoir des cartes d’invitation de toute la noblesse et la bourgeoisie du voisinage ?

– Mais réellement, mon cher, je ne vois pas ce qu’il y aurait la d’extraordinaire ; je sais bien que moi, quand j’étais en pension, j’allais toujours au moins quatre fois par an chez les Hawkins a Taunton-vale, et certes ils sont beaucoup plus riches que les Grimble et alliés a leur maison par mariage. Ainsi, vous voyez bien que ce n’est pas déja si invraisemblable. »

Apres avoir écrasé Nicolas par cette réponse triomphante, voila qu’il prit tout a coup a Mme Nickleby une attaque subite de défaut de mémoire et une envie irrésistible de substituer au nom de Smike qu’elle avait oublié, celui de M. Slammons. Quand on l’en fit apercevoir, elle s’en excusa sur la ressemblance étonnante des deux noms dans la prononciation, vu qu’ils commençaient tous les deux par un s, et qu’il y avait un m commun dans le mot.

Smike ne fut peut-etre pas frappé comme elle de cette ressemblance ; mais il montra tant d’attention, et mit tant de complaisance a écouter Mme Nickleby, qu’ils furent bientôt dans les meilleurs termes, et que, sensible a cette déférence, Mme Nickleby ne tarda pas a manifester la plus haute estime pour son caractere et sa tenue en général.

Le petit cercle de famille continua donc de vivre sur le pied de la plus agréable intimité jusqu’au lundi matin, ou Nicolas se retira pour se recueillir un moment, réfléchir sérieusement a l’état de ses affaires, et prendre, s’il lui était possible, un parti qui put le mettre a meme de soutenir ces objets de son affection, dont l’existence dépendait entierement désormais de son activité et de son succes.

M. Crummles lui revint plus d’une fois a l’esprit, mais, si Catherine était déja au fait de tous les détails des ses relations avec cet illustre directeur, sa mere ne l’était pas, et il prévoyait de sa part mille objections embarrassantes a ce qu’il choisit le théâtre pour sa carriere. Il avait d’ailleurs d’autres raisons plus graves encore de ne plus songer a reprendre ce genre de vie. Non seulement les profits en étaient médiocres et précaires, surtout s’il ne devait jamais, comme il en avait l’intime conviction, s’élever a une grande distinction meme en province ; mais encore il faudrait donc qu’il traînât sa sour de ville en ville, de foire en foire. Quelle autre société pourrait-il lui donner que celles des gens avec lesquels il serait obligé de se meler presque sans choix ? « Non, dit Nicolas, c’est impossible, il faut nécessairement que je prenne un autre parti. »

C’était facile a dire, ce n’était pas facile a faire, avec aussi peu d’expérience du monde qu’il en avait pu gagner dans ses épreuves pénibles mais courtes, avec une bonne dose de confiance téméraire et de précipitation juvénile, et une tres petite somme d’argent devant lui. Pas bien riche d’argent, mais plus pauvre encore d’amis, qu’allait-il devenir ? « Parbleu ! dit Nicolas, je vais retourner a mon bureau de placement. »

Il ne pouvait s’empecher de rire en lui-meme de voir avec quelle ardeur il se mit en marche pour l’accomplissement d’un dessein dont il blâmait intérieurement tout a l’heure la précipitation. Mais il n’en allait pas moins droit a son but, se figurant, a mesure qu’il approchait du bureau, toute espece de chances brillantes ou d’impossibilités absolues, et se disant, peut-etre avec raison, que c’était un grand bonheur pour lui que ce tempérament impétueux et bouillant qu’il avait reçu de la nature.

Le bureau paraissait exactement dans le meme état que la derniere fois qu’il y était allé, et meme, a deux ou trois exceptions pres, il y reconnut les memes écriteaux a la fenetre. C’étaient toujours les memes maîtres et les memes maîtresses respectables qui demandaient toujours des domestiques également vertueux ; c’étaient les memes domestiques vertueux qui demandaient toujours des maîtres ou des maîtresses également respectables. C’étaient les memes terres magnifiques qui sollicitaient un placement de capitaux ; c’étaient les memes capitaux incalculables qui cherchaient des terres pour garantir un bon placement : en un mot, c’était toujours la meme profusion d’occasions excellentes offertes a tous les gens qui voulaient faire fortune. Et la preuve la plus éclatante de la prospérité nationale, c’est que, depuis si longtemps, il ne s’était encore présenté personne pour saisir au vol des avantages si précieux.

 

Quand Nicolas s’arreta devant la croisée pour y lire les annonces, le hasard voulut qu’un vieux gentleman en fît autant ; et Nicolas, en les parcourant des yeux de droite a gauche, pour y découvrir quelque placard intéressant en grosses capitales, rencontra l’inconnu, dont l’extérieur provoqua sa curiosité et lui fit un moment suspendre ses recherches pour l’examiner de plus pres.

C’était un gros bel homme de bonne mine, portant un habit bleu a larges pans, ample et aisé, sans taille, pour ainsi dire, pour plus de commodité. Une culotte courte et de grandes guetres sur ses jambes robustes ; sur la tete un chapeau blanc, bas de forme, a larges bords, comme en porte un riche campagnard. Il avait son habit boutonné. Son double menton, avec ses nombreuses fossettes, s’étalait a l’aise dans les plis d’une cravate blanche, non pas une de vos cravates apoplectiques, toutes roides d’empois, mais une de ces bonnes, vastes cravates blanches du temps jadis, avec lesquelles on pouvait aller se coucher sans crainte de s’étrangler. Mais ce qui attira principalement l’attention de Nicolas, c’était l’oil de ce brave homme, un oil clair, scintillant, honnete, un oil heureux et content. Il était donc planté la, debout, le nez en l’air, une main dans le revers de son habit, l’autre jouant avec sa chaîne de montre en or, contemporaine de sa jeunesse ; la tete un peu de côté, et le chapeau encore plus de côté que la tete, mais ce n’était que par accident ; on voyait bien que ce n’était pas sa posture habituelle ; le tout relevé d’un sourire agréable qui se jouait autour de ses levres, avec une expression comique de finesse, de simplicité, de bonté, de bonne humeur, tout ensemble confondu dans la physionomie vive et enjouée de ce vieillard appétissant. Aussi Nicolas serait resté la a le regarder jusqu’a demain, oubliant volontiers toutes les mines reveches et les visages bourrus qui ne sont pas rares sous la calotte des cieux.

 

Mais il n’eut pas le temps de prolonger beaucoup son plaisir, car l’étranger, sans avoir l’air de se douter qu’il fut devenu l’objet du regard observateur de Nicolas, jeta par hasard les yeux sur lui, ce qui lui fit naturellement ramener les siens vers les séductions des affiches collées a la fenetre, pour ne pas le blesser par une curiosité indiscrete.

Cependant le gentleman ne bougeait pas de la, laissant errer ses yeux d’un placard a l’autre, sans que Nicolas osât lever la tete pour le considérer davantage. Sous ces dehors singuliers et bizarres, c’était plaisir de voir l’air le plus avenant du monde ; il semblait que tout parlât en sa faveur ; c’était un de ces portraits ou les lumieres, habilement distribuées par l’artiste dans le coin de la bouche et dans le pli des yeux, ne piquent pas seulement l’intéret du spectateur, mais lui font aimer le modele en personne.

Cela posé, vous ne serez pas surpris que Nicolas se donnât le plaisir de le considérer, et que le gentleman le prît plus d’une fois sur le fait. Nicolas, a chaque fois, rougissait d’un air embarrassé ; car le fait est qu’il s’était déja demandé si, par hasard, l’étranger ne serait pas venu la chercher un employé ou un secrétaire, et lui semblait que, dans ce cas, le vieux monsieur devait lire son secret écrit sur sa figure.

Tout cela fut l’affaire de quelques minutes, bien que les détails en soient plus longs dans un conte. L’étranger allait partir quand Nicolas, rencontrant ses yeux, se vit pris encore une fois en flagrant délit, et, dans son embarras, balbutia un mot d’excuse.

« Il n’y a pas de mal a cela ; oh ! mon Dieu ! il n’y a pas de mal, » dit le bon vieillard.

Ces paroles furent dites d’un ton si amical et d’une voix qui répondait si bien a la bonne mine de l’étranger, enfin avec une telle cordialité de manieres, que Nicolas se sentit encouragé a dire quelques mots de plus.

« Voila un grand choix de bonnes occasions, monsieur, dit-il avec un demi-sourire en montrant la croisée du bureau.

– Oui ; il y a déja bien des gens a la recherche d’un emploi qui s’y sont laissé prendre ; ce n’est pas aujourd’hui, ma foi ! les pauvres garçons ! les pauvres garçons ! »

En meme temps il se mit en route ; mais, croyant voir que Nicolas ouvrait la bouche pour lui parler, il ralentit complaisamment son pas, comme s’il ne voulait pas le désobliger en le quittant trop brusquement. Il y eut donc entre eux un moment de cette hésitation que l’on voit quelquefois dans la rue entre deux passants qui se sont fait de la tete un signe de reconnaissance, mais qui ne savent pas trop s’ils doivent revenir sur leurs pas pour s’aborder, ou s’ils doivent continuer leur chemin ; Nicolas finit pourtant par se trouver côte a côte avec le vieux gentleman.

« Vous vouliez parler, jeune homme ? Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?

– Oh ! rien ; seulement que j’espérais presque, ou plutôt que je m’imaginais que vous aviez quelque raison de venir consulter ces annonces.

– Ah ! et quelle raison ? voyons, quelle raison ? répliqua le bon vieux en jetant un regard en coulisse a Nicolas. Vous pensiez peut-etre que je venais chercher une place ; hein ! n’est-ce pas vrai ? »

Nicolas secoua la tete vivement pour combattre cette supposition.

« Ah ! ah ! dit en riant le gentleman qui se frottait et se tordait les mains comme un linge qui sort de la lessive ; dans tous les cas, il n’y avait pas de mal a vous de le croire, en me voyant examiner ces écriteaux. Moi, dans le commencement, j’en ai pensé autant de vous, ma parole d’honneur ; ainsi vous voyez bien.

– Vous pouviez le croire au commencement comme a la fin, monsieur, sans avoir peur de vous tromper, répliqua Nicolas.

– Comment ? cria le vieux gentleman le considérant des pieds a la tete ; il n’est pas Dieu possible ! Non, non, un jeune homme de bonne mine comme vous, réduit a cette extrémité ! oh ! non, non, non. »

Nicolas le salua, et, lui souhaitant le bonjour, tourna les talons.

« Un moment, dit l’autre en lui faisant signe de le suivre dans une rue de traverse pour causer plus commodément, sans crainte d’etre interrompus ; qu’est-ce que vous dites la ?

– Mon Dieu ! voila tout simplement la chose. Votre air de bonté et vos manieres, si peu semblables a tout ce que j’ai rencontré jusqu’ici, m’ont arraché l’aveu que je vous ai fait, et que, pour tout au monde, je n’aurais jamais eu l’idée de faire a aucun autre inconnu dans ce désert de Londres.

– Désert ! ah ! oui, c’en est un, c’en est bien un. Certes, oui ! c’est un désert, dit le vieillard avec beaucoup de chaleur. Il fut un temps ou c’était un désert aussi pour moi ! J’y suis venu pieds nus… je ne l’ai jamais oublié, Dieu merci ! et il leva son chapeau d’un air grave pour honorer le nom de Dieu qu’il invoquait. Voyons, qu’avez-vous ?… qu’est-ce que c’est ?… comment cela s’est-il fait ? dit-il en posant sa main sur l’épaule de Nicolas et remontant la rue avec lui. Je vois que vous etes… n’est-ce pas ? et il mit le doigt sur la manche de l’habit de deuil de l’orphelin… De qui ?… dites-le moi.

– De mon pere, répondit Nicolas.

– Ah ! dit le vieux gentleman avec vivacité. C’est bien triste pour un jeune homme d’avoir perdu son pere. Et la mere restée veuve peut-etre ? »

Nicolas répondit par un soupir.

« Avec des freres et des sours, n’est-ce pas ?

– Une sour, répliqua Nicolas.

– Pauvre enfant ! pauvre enfant ! L’éducation est une grande chose, une bien grande chose… Moi, je n’en ai pas reçu : je ne l’en apprécie que mieux chez les autres. Oh ! oui, c’est une bien belle chose. Contez-moi votre histoire. Je veux tout savoir, et surtout ne croyez pas que ce soit une sotte curiosité ; non, non. »

Il y avait dans son langage un entrain si bienveillant, un mépris si complet de toutes ces réserves de convention froides et compassées, que Nicolas ne put résister a cet appel. Entre gens qui ont des qualités de cour franches et solides, il n’y a rien qui se gagne comme la confiance et le besoin d’un épanchement réciproque. Nicolas s’y abandonna avec effusion. Il n’oublia dans son récit aucun des points importants a connaître ; il ne supprima que les noms, et glissa le plus légerement qu’il lui fut possible sur les torts de son oncle avec Catherine. Le bon vieillard l’écoutait avec une attention soutenue, et, quand il eut fini, lui prit le bras sous son bras.

« Pas un mot de plus, pas un mot. Venez avec moi : nous n’avons pas une minute a perdre. »

En meme temps, il le ramenait dans la rue d’Oxford, arretait un omnibus, y poussait Nicolas et montait derriere lui.

Comme il paraissait dans un état extraordinaire d’émotion et de trouble, et qu’il fermait la bouche a Nicolas, chaque fois qu’il allait parler, en lui répétant : « Pas un mot de plus, mon cher monsieur, pour rien au monde, pas un mot de plus, » Nicolas crut devoir renoncer a toute explication. Ils firent donc le voyage de la Cité sans échanger une parole ; et, plus ils avançaient, plus Nicolas était embarrassé de deviner comment il finirait l’aventure.

Une fois devant la Banque, le vieux gentleman descendit avec la meme vivacité, et reprenant le bras de Nicolas, l’entraîna par la rue de Threadneedle, tourna des ruelles, enfila des passages a droite, tant qu’enfin ils aboutirent a un petit square frais et tranquille. Il le mena droit a une maison de commerce la plus propre quoique la plus antique de toute la place ; la porte n’avait pas d’autre inscription que ces mots : Cheeryble freres. Mais un coup d’oil rapide jeté par Nicolas sur des ballots déposés pres de la lui fit supposer que les freres Cheeryble étaient des négociants allemands.

La, traversant un magasin qui présentait l’apparence d’un commerce actif et prospere, M. Cheeryble, car Nicolas n’hésita pas a lui donner ce titre en voyant le respect que lui témoignaient sur son passage les employés et les commissionnaires, le conduisit dans un petit comptoir formé par des cloisons vitrées, une espece de cage de verre, ou l’on voyait assis tout frais et tout propret, comme si on l’y avait renfermé dans le temps, avant d’en poser le couvercle, sans qu’il en fut jamais sorti, un commis déja sur l’âge, gras, joufflu, avec des lunettes d’argent et des cheveux poudrés.

« Timothée, mon frere est-il dans son cabinet ? dit M. Cheeryble avec la meme douceur dans les manieres que lui connaissait déja Nicolas.

– Oui, monsieur, il y est, répondit le gros commis tournant ses lunettes vers son patron et ses yeux vers Nicolas ; mais il est avec M. Trimmers.

– Ah ! Et savez-vous pourquoi est venu M. Trimmers ?

– Il fait une souscription pour la veuve et les enfants d’un homme qui s’est tué ce matin dans les docks des Indes orientales, écrasé par une tonne de sucre.

– L’excellent homme ! dit M. Cheeryble avec enthousiasme, le brave homme ! J’ai bien des obligations a Trimmers ; c’est un de nos meilleurs amis. C’est toujours lui qui nous fait connaître une foule de cas que nous ne pourrions jamais découvrir par nous-memes. J’en suis bien reconnaissant a Trimmers. » Et M. Cheeryble se frotta les mains avec délices, et quand M. Trimmers vint a passer pour s’en aller, il courut a lui, l’arreta sur le pas de la porte et le prit par la main.

« Je vous dois mille remerciements, dix mille remerciements, c’est une vraie marque d’amitié de votre part, une vraie marque d’amitié, dit M. Cheeryble l’attirant dans un coin pour n’etre pas entendu. Combien y a-t-il d’enfants, et qu’est-ce que mon frere Ned a donné pour eux, Trimmers ?

– Il y a six enfants, et votre frere nous a donné cinq cents francs.

– Mon frere Ned est un brave homme, et vous aussi, Trimmers, vous etes un brave homme, dit le vieux gentleman en lui prenant les mains dans les siennes, tout tremblant d’émotion ; inscrivez-moi aussi pour cinq cents francs, ou bien… une minute, une petite minute ! il ne faut pas que nous ayons l’air d’y mettre de l’ostentation : inscrivez-moi pour deux cent cinquante francs et Tim Linkinwater pour deux cent cinquante francs aussi. Timothée, faites une traite de cinq cents francs au nom de M. Trimmers ; que Dieu bénisse votre charité, Trimmers ! Mais venez donc dîner quelques jours de cette semaine avec nous. Vous trouverez toujours votre couvert sur la table, et des gens charmés de vous recevoir. Bonjour, mon cher monsieur… Timothée, une traite pour M. Trimmers. Écrasé par une tonne de sucre, et six pauvres enfants ! Mon Dieu, mon Dieu ! »

Toutes ces paroles étaient prononcées aussi vite que possible par M. Cheeryble, pour prévenir les remontrances amicales qu’aurait pu lui faire le collecteur de la souscription sur le chiffre élevé de son offrande ; et, pour y échapper plus surement, il se hâta d’emmener Nicolas, non moins ému qu’étonné de ce qu’il venait de voir et d’entendre en si peu de temps, vers la porte entr’ouverte d’un cabinet voisin.

« Frere Ned, dit M. Cheeryble, frappant a la porte avec le revers de ses doigts, et se baissant pour écouter la réponse ; etes-vous occupé, mon cher frere ? ou avez-vous le temps que je vous dise deux mots ?

– Frere Charles, mon bon ami, répondit une voix dont l’intonation était si semblable a l’autre, que Nicolas tressaillit et fut tenté de croire que c’était la meme, entrez donc tout de suite, sans frapper, et sans me faire de pareilles questions. »

En effet, ils entrerent sans plus attendre. L’étonnement de Nicolas redoubla de plus en plus, quand il vit frere Charles échanger un salut chaleureux avec un autre vieux gentleman du meme type et du meme modele, meme figure, meme stature, meme gilet, meme cravate, memes guetres et memes culottes, enfin meme chapeau blanc accroché a la muraille.

Pendant qu’ils se donnaient une poignée de main, leurs deux figures s’animaient d’un regard d’affection tendre, dont on aurait aimé l’innocence dans les traits memes d’un enfant, et qui chez des vieillard semblait bien plus saisissants encore. Pourtant, malgré leur ressemblance, Nicolas remarqua que le dernier était un peu plus épais que son frere. C’était, avec une légere nuance de plus d’originalité dans sa démarche et dans sa tenue, la seule différence sensible qui les distinguât. A tout prendre, c’étaient bien deux jumeaux : personne n’aurait pu s’y tromper.

« Frere Ned, dit le protecteur de Nicolas, apres avoir fermé la porte, voici un jeune homme de mes amis, auquel il faut que nous venions en aide. Nous allons commencer, pour lui comme pour nous, par prendre des renseignements sur les détails qu’il m’a confiés, et s’ils se confirment, comme je n’en fais aucun doute, il faut que nous l’aidions, frere Ned.

– Mais, mon cher frere, il suffit de ce que vous me dites, répliqua l’autre : il n’est pas besoin de renseignements apres vous. Ainsi nous l’aiderons ; qu’est-ce qu’il faut faire ? que demande-t-il ? ou est Tim Linkinwater ? faisons-le venir pour conférer avec nous. »

Pour compléter leur ressemblance, les deux freres avaient, dans leur langage, la meme chaleur et la meme vivacité ; ils avaient perdu tous les deux les memes dents, je pense, ce qui leur donnait une prononciation uniforme ; et quand ils parlaient, ce n’était pas seulement avec cette bonhomie parfaite que donne une grande sérénité d’âme : on aurait dit qu’au banquet ou les avait conviés la fortune, ils avaient choisi, dans le pudding servi sur leur table, les raisins de Corinthe les plus sucrés pour en garder dans leur bouche quelques grains qui donnaient plus de douceur a leur parole.

« Ou est Tim Linkinwater ? dit le frere Ned.

– Un moment, un moment, dit le frere Charles en prenant l’autre a part. J’ai une idée, mon cher frere ; j’ai une idée ; voila que Tim se fait vieux, et Tim a toujours été un serviteur fidele ; et je ne crois pas que d’attendre la mort du pauvre garçon, pour lui élever un petit tombeau de famille et donner une pension a son pere et a sa mere, ce fut une récompense suffisante pour ses bons et loyaux services.

– Non, non, répliqua l’autre, certainement non. Nous n’aurions pas fait la moitié de notre devoir.

– Eh bien ! si nous pouvions alléger sa besogne et le décider a aller de temps en temps coucher et prendre l’air a la campagne, ne fut-ce que deux ou trois fois la semaine (et cela serait facile, s’il voulait seulement venir a son travail une heure plus tard le matin), le vieux Tim Linkinwater rajeunirait, j’en suis sur, et vous savez qu’il a trois bonnes année de plus que nous… Voyez-vous cela, frere Ned ? Hein ? le vieux Tim Linkinwater rajeuni ! dame ! je me rappelle avoir vu le vieux Tim Linkinwater petit garçon comme nous ! Ha ! ha ! ha ! le pauvre Tim ! »

Et les bons vieux camarades se mirent a rire ensemble aux éclats, tous deux la larme a l’oil, en pensant au vieux Tim Linkinwater.

« Mais écoutez d’abord, frere Ned, dit l’autre avec chaleur, en s’asseyant ainsi que son frere, avec Nicolas au milieu d’eux, je m’en vais vous conter tout cela moi-meme, parce que le jeune homme est modeste et bien élevé, Ned ; et je ne voudrais pas lui faire recommencer son histoire tout du long, comme si c’était un mendiant, ou que nous eussions l’air de mettre en doute sa véracité. Non, non, ce ne serait pas bien.

– Non, non, répéta le frere Ned avec un signe de tete plein de gravité ; vous avez raison, mon cher frere, vous avez raison.

– C’est donc moi qui vais parler a sa place ; il me reprendra si je me trompe ; en attendant, vous verrez, frere Ned, et vous en serez touché, que son histoire nous rappelle la nôtre quand nous sommes venus tous deux, jeunes et sans amis, gagner notre premier schelling dans cette grande cité. »

Les deux jumeaux se serrerent la main en silence, et le frere Charles raconta, avec sa simplicité familiere, les détails qu’il avait recueillis de la bouche de Nicolas. Apres cela la conversation fut longue, et quand elle fut terminée, il y eut une conférence secrete qui ne fut guere plus courte entre frere Ned et Tim Linkinwater dans une autre chambre. Nous devons dire, a l’honneur de Nicolas, qu’il n’avait pas passé dix minutes avec les deux freres, qu’attendri par l’expression nouvelle et répétée de leurs bontés et de leur sympathie, il lui était impossible d’y répondre autrement que par des gestes de remerciements, tant il sanglotait comme un enfant.

Si bien donc que le frere Ned et Tim Linkinwater revinrent ensemble, et Timothée a l’instant s’approcha de Nicolas et lui dit en deux mots a l’oreille (Tim n’était pas un grand bavard) qu’il avait pris son adresse dans le Strand, et qu’il passerait chez lui le soir meme, a huit heures ; apres quoi Timothée essuya ses lunettes, et les remit devant ses yeux pour mieux se préparer a entendre ce que les freres Cheeryble pourraient avoir encore a lui dire.

« Timothée, dit le frere Charles, vous savez que nous avons l’intention de placer ce jeune homme au comptoir. »

Le frere Ned répondit que Timothée en était prévenu, et qu’il approuvait leur résolution.

Timothée fit un signe de tete affirmatif et se redressa de maniere a paraître plus gras encore et plus important que d’habitude. Il y eut ensuite un profond silence, que Timothée rompit tout a coup de l’air le plus résolu.

« Oui ; mais je ne veux pas venir, vous savez, une heure plus tard au bureau, je ne veux pas aller coucher et prendre l’air a la campagne. Non, non, ne parlons pas de campagne, ce serait joli par le temps qui court ! oui, ma foi ! Ah bien !

– Diantre d’obstiné ! dit frere Charles en le regardant sans la moindre étincelle de colere, ou plutôt avec une physionomie toute rayonnante de son attachement pour le vieux commis ; diantre d’obstiné ! Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Je veux dire, répondit Timothée, que voici quarante-quatre ans, et pour faire ce calcul il avait la plume en main, dont il traçait dans l’air une addition imaginaire avant d’en avoir fait le total ; quarante-quatre ans au mois de mai prochain que je tiens les livres de Cheeryble freres. Tous les matins, excepté les dimanches, a neuf heures sonnantes, j’ai été la pour ouvrir la caisse ; tous les soirs, a dix heures et demie, excepté les jours du courrier étranger (parce que ces jours-la je ne pouvais pas partir avant onze heures quarante minutes), j’ai fait le tour de la maison pour m’assurer que les portes étaient fermées et les feux éteints ; je n’ai pas découché une seule fois de ma mansarde sur le derriere. Voici la, au milieu de la fenetre, la meme caisse de réséda avec les memes pots a fleurs, deux de chaque côté, que j’ai apportés avec moi en entrant ici. Il n’y a pas, je l’ai toujours dit et je le dirai toujours ; non, il n’y a pas dans le monde un square comme celui-ci. Quand je vous dis qu’il n’y en a pas, continua Timothée avec un redoublement d’énergie et un sérieux risible, c’est qu’il n’y en a pas. Pour le plaisir comme pour les affaires, en hiver comme en été, peu m’importe, il n’y a rien de pareil. Il n’y a pas dans toute l’Angleterre une fontaine aussi belle que la pompe de la cour ; il n’y a pas dans toute l’Angleterre une si belle vue que la vue de ma fenetre ; tous les matins j’en ai joui avant de me faire la barbe, et par conséquent je dois la connaître. Voila la chambre, ajouta Timothée dont l’émotion altérait un peu la voix, ou j’ai couché quarante-quatre ans ; et, si cela ne vous genait pas et ne dérangeait en rien vos affaires, c’est la que je voudrais mourir avec votre permission.

– Diantre de Tim Linkinwater ! Ne voila-t-il pas qu’il parle de mourir, crierent a la fois, comme de concert, les deux jumeaux en se mouchant avec violence.

– Voila ce que j’avais a vous dire, monsieur Edwin et monsieur Charles, dit Timothée en reprenant sa pose majestueuse ; ce n’est pas le premiere fois que vous me parlez de me mettre a la retraite, mais que ce soit la derniere fois, je vous prie, et qu’il n’en soit plus jamais question. »

La-dessus Tim Linkinwater se retira fierement pour se renfermer dans sa cage de verre, de l’air d’un homme qui leur avait dit leur fait, et qui était fermement résolu a n’en rien rabattre.

Les freres échangerent quelques coups d’oil et tousserent une douzaine de fois avant de dire mot.

« Cela n’empeche pas, frere Ned, reprit l’autre avec chaleur, qu’il faut lui faire prendre un parti ; tant pis pour ses vieux scrupules, cela devient insupportable.

– Il aura beau dire, nous en ferons notre associé, frere Ned, et, s’il ne veut pas se rendre a l’amiable, nous l’y forcerons par la violence.

– Vous avez bien raison, répliqua l’autre frere secouant la tete comme un homme bien décidé, vous avez bien raison, mon cher frere ; s’il ne veut pas entendre raison, eh bien ! nous le ferons malgré lui, et nous lui montrerons que nous savons faire respecter notre autorité ; nous aurons une querelle avec lui, frere Charles.

– Oui, certainement, nous l’aurons, dit l’autre. Nous aurons une querelle avec Tim Linkinwater. Mais, en attendant, mon cher frere, nous retenons la notre jeune ami, pendant que sa pauvre mere et sa sour sont peut-etre inquietes de ne pas le voir revenir. Souhaitons-lui le bonjour pour le moment ; et, tenez, mon cher monsieur, ne perdez pas cette petite boite ; et… non, non, pas un mot de remerciement, prenez garde seulement dans les rues en passant dans la foule. »

Et les deux freres se dépecherent de lui ouvrir la porte, tout en l’ahurissant par des paroles décousues et sans suite, comme celles-la, pour arreter l’expression de sa reconnaissance, lui donnant des poignées de main tout le long du chemin en le reconduisant, et feignant avec tres peu de succes, car ils n’étaient pas tres habiles a feindre, de ne pas du tout s’apercevoir des sentiments auxquels il était en proie.

Nicolas, en effet, avait le cour trop plein pour se montrer au dehors avant de s’etre un peu remis ; enfin, il quitta le coin de la porte dans lequel il s’était tenu caché pour dominer son émotion, et il surprit, en se glissant dans la rue, les yeux des deux freres qui le regardaient a la dérobée dans un coin de la cage de verre ou sans doute ils délibéraient s’ils poursuivraient sans délai l’assaut livré a Tim Linkinwater, ou si, devant une si belle défense, ils leveraient le siege pour le moment.

De raconter le bonheur et la surprise qui vinrent animer la vivacité de miss la Creevy au récit de cette aventure, de décrire tout ce qui fut, en conséquence, ou fait, ou dit, ou pensé, ou espéré, ou prophétisé, ce serait dépasser les bornes de notre cadre et ralentir notre marche. Disons seulement, en peu de mots, que M. Timothée Linkinwater arriva a l’heure exacte de son rendez-vous ; que, malgré son originalité, malgré le soin jaloux avec lequel il veillait a ce que la libéralité sans bornes de ses patrons ne fut pas mal placée, il crut devoir leur faire sur Nicolas le rapport le plus favorable, et que, des le lendemain, le jeune aspirant fut nommé au siege vacant dans le comptoir des freres Cheeryble, aux appointements de mille écus par an.

« Eh, qu’en dites-vous, cher frere, dit le premier protecteur de Nicolas, si nous leur louions ce petit cottage de Bow, maintenant vacant, a un prix un peu moins élevé que le prix ordinaire. Hein ! frere Ned ?

– Gratis meme, dit le frere Ned. Nous sommes riches, et franchement ce serait une honte de toucher d’eux le prix d’un loyer dans l’état ou ils sont. Logeons-les pour rien du tout, mon cher frere, pour rien du tout.

– Frere Ned, il vaudrait peut-etre mieux demander quelque chose, reprit l’autre avec douceur, ce serait un moyen de leur faire conserver des habitudes d’économie, voyez-vous, et aussi de ne point les accabler du poids d’une reconnaissance excessive pour les obligations qu’ils croiront nous devoir. Nous pourrions mettre le loyer a quatre ou cinq cents francs, et, s’il nous était payé exactement, nous le capitaliserions de maniere ou d’autre a leur profit. Je pourrais meme en secret faire, a titre de pret, une petit avance de fonds pour leur procurer un mobilier : et vous, frere Ned, vous en feriez peut-etre autant de votre côté ; et si nous sommes contents d’eux, comme je l’espere, n’ayez pas peur, nous changerons le pret en pur don, mais doucement, frere Ned, petit a petit, pour ne pas les humilier ; eh bien, qu’en dites-vous, frere ? »

Frere Ned n’eut garde de contredire d’aussi bonnes raisons ; au contraire, il eut regretté plutôt de ne pas les avoir trouvées lui-meme. En moins de huit jours, Nicolas fut installé dans sa place, et Mme Nickleby avec Catherine dans leur petite maison ; que d’espérance, de mouvement, de contentement en une semaine !

Mais celle qui suivit ne fut pas moins heureuse dans le cottage ; ce fut une semaine de découvertes et de surprise ; tous les soirs, au retour de Nicolas, on avait trouvé quelque chose de nouveau. Aujourd’hui c’était un pied de chasselas, demain une marmite. Une autre fois, c’était la clef du parloir sur le devant qu’on avait repechée au fond de la fontaine, et ainsi de suite tous les jours. Apres cela, cette chambre-ci fut embellie de rideaux de mousseline ; celle-la devint presque élégante, grâce a une jalousie nouvelle ; enfin on n’aurait jamais cru possible auparavant, disait-on, d’en faire quelque chose de si joli. Ce n’est pas le tout, et miss la Creevy donc, qui était venue en omnibus passer un jour ou deux a les aider, et qui était toujours a courir apres un petit paquet de papier gris, dans lequel elle avait apporté des pointes, pour les clouer avec un grand marteau, les manches retroussées jusqu’au coude, trottant partout, trébuchant a chaque marche, culbutant dans les escaliers, et se frottant la place ; et Mme Nickleby qui faisait beaucoup de bruit et peu de besogne ; et Catherine qui s’occupait sans bruit partout et s’émerveillait de toute chose ; et Smike qui entretenait le jardin a ravir, et Nicolas qui aidait et encourageait tout son monde ; enfin la paix, la joie du bonheur domestique revenues au logis, avec cette saveur piquante que communique aux plaisirs simples, et ces délices que peut seul donner a la famille, désormais réunie, le souvenir de la séparation et du malheur.

Bref, les Nickleby pauvres étaient unis et heureux, pendant que Nickleby le riche était seul et misérable.