Souvenirs entomologiques - Livre IV - Jean-Henri Fabre - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1891

Souvenirs entomologiques - Livre IV darmowy ebook

Jean-Henri Fabre

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Opinie o ebooku Souvenirs entomologiques - Livre IV - Jean-Henri Fabre

Fragment ebooka Souvenirs entomologiques - Livre IV - Jean-Henri Fabre

A Propos
Chapitre 1 - LE PÉLOPÉE
Chapitre 2 - LES AGÉNIES. – LES VIVRES DU PÉLOPÉE

A Propos Fabre:

Homme de sciences, humaniste, naturaliste et entomologiste éminent, Jean-Henri Fabre était un écrivain passionné par la nature et un poete, lauréat de l'Académie française et d'un nombre élevé de prix.

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Chapitre 1 LE PÉLOPÉE

Des divers insectes qui font élection de domicile dans nos demeures, le plus intéressant, pour l’élégance des formes, la singularité des mours, la structure des nids, est certainement le Pélopée, a peine connu meme des gens dont il fréquente le foyer. Ses habitudes solitaires, sa paisible prise de possession des lieux, sont cause du silence de l’histoire a son égard. Il est si discret, que son hôte l’ignore presque toujours. La renommée est aux bruyants, aux importuns, aux nuisibles. Essayons de tirer de l’oubli ce modeste.

Frileux a l’exces, le Pélopée se cantonne sous le soleil qui fait murir l’olive et chanter la cigale ; encore lui faut-il, pour sa famille, le supplément de chaleur de nos habitations. Son refuge ordinaire est la maisonnette isolée du paysan, avec puits ombragé d’un vieux figuier devant la porte. Il la choisit exposée a toutes les ardeurs de l’été, et riche, autant que possible, d’une ample cheminée ou se renouvelle fréquemment un feu de broussailles. Les belles flambées des soirées d’hiver, quand se consume dans l’âtre la buche sacramentelle de la Noël, sont autant de motifs qui décident du choix, l’insecte reconnaissant, a la noirceur de la cheminée, que les lieux lui seront propices. Un foyer non verni par la fumée ne lui inspire pas confiance : on doit transir en pareille demeure.

Pendant les chaleurs caniculaires, en juillet et en aout, le visiteur, a la recherche d’un local pour son nid, brusquement survient. L’animation, le va-et-vient de la maisonnée, ne le troublent en rien : on ne prend pas garde a lui, et lui ne prend pas garde aux autres. A pas saccadés, il explore du regard, il ausculte du bout des antennes les angles du plafond noirci, les recoins des solives, le manteau de la cheminée, les flancs de l’âtre surtout, l’intérieur meme du canal. L’inspection terminée et les lieux reconnus bons, il part. Bientôt il revient avec la petite pelote de boue qui donnera la premiere assise de l’édifice.

Le point adopté est des plus variables ; souvent il est aussi des plus singuliers, a la condition expresse que la température y soit égale et douce. Une chaleur d’étuve paraît convenir aux larves du Pélopée ; du moins l’emplacement de prédilection est-il l’entrée de la cheminée, sur l’un et l’autre flanc du canal, jusqu’a la hauteur d’une coudée environ. Ce chaud refuge a ses inconvénients. Atteints par la fumée, surtout pendant les feux prolongés de l’hiver, les nids y prennent un enduit marron ou noir semblable a celui qui vernisse la paroi de maçonnerie. On les prendrait pour des inégalités de mortier oubliées de la truelle, tant ils se confondent d’aspect avec le reste. Ce sombre badigeon est sans gravité, pourvu que la flamme ne vienne pas lécher l’amas de cellules, ce qui déterminerait la perte des larves, cuites a l’étuvée dans leurs pots de terre. Mais le péril de la flamme semble prévu : le Pélopée ne confie sa famille qu’aux cheminées dont l’ample embouchure n’admet sur les côtés que les fumées volumineuses ; il tient en suspicion celles qui, rétrécies, permettent aux flambées d’occuper toute l’entrée du canal.

Cette prudence n’exclut pas un dernier danger. Pendant la construction du nid, au moment ou l’insecte, pressé par la ponte, ne peut se décider a chômer, il peut se faire que l’acces du logis lui soit barré momentanément ou meme la journée entiere, tantôt par un rideau de vapeur émané d’une marmite, tantôt par un tourbillon de fumée qu’entretiennent de mauvaises broussailles. Les journées de lessive sont les plus a craindre. Sous le vaste chaudron en ébullition continuelle, la ménagere entretient le feu du matin au soir avec tous les résidus du bucher, brindilles, écorces, feuillages, matériaux de combustion intermittente et difficultueuse. La fumée du foyer, les vapeurs du chaudron, les buées de la cuve, forment devant l’âtre un nuage que déchirent de rares éclaircies. De loin en loin j’ai surpris le Pélopée devant pareil obstacle.

On raconte du merle aquatique, le cincle, qu’il traverse au vol, pour se rendre a son nid, la nappe d’eau formant cascade sous le déversoir d’un moulin. Le Pélopée est plus audacieux encore : sa pilule de boue aux dents, il franchit le nuage fumeux, derriere lequel il disparaît, désormais invisible, tellement l’écran est opaque. Une stridulation saccadée, chansonnette de travail, dénote seule que le maçon est a l’ouvre. L’édifice s’éleve mystérieusement derriere la nuée. Le couplet cesse, et l’insecte émerge des flocons de vapeur, alerte, dispos, comme s’il sortait d’une limpide atmosphere. Il vient d’affronter le feu, ainsi qu’une fabuleuse salamandre ; il l’affrontera tout le jour tant que la cellule ne sera pas édifiée, bourrée de victuailles et close.

De pareilles circonstances se reproduisent trop rarement pour satisfaire en plein la curiosité de l’observateur. J’aurais désiré disposer moi-meme du rideau nuageux et tenter ainsi quelques expérimentations sur la périlleuse traversée ; mais, spectateur étranger, j’en étais réduit a profiter de l’heureuse chance sans intervenir et troubler l’opération de la lessive, affaire grave. Et quelle triste idée de ma cervelle se serait faite la ménagere dont j’étais l’hôte accidentel si je m’étais permis de toucher a son feu pour tracasser une guepe ! I’a peta’n ciéucle [1], n’eut-elle pas manqué de se dire. Aux yeux du paysan, s’occuper de la petite bete est jeu de maniaque, amusement d’esprit felé.

Une seule fois la fortune m’a souri ; mais je n’étais pas pret pour en profiter. Les choses se passaient chez moi, dans mon foyer, et précisément encore un jour de lessive. Depuis peu, je débutais au lycée d’Avignon. Deux heures s’approchaient, et le roulement du tambour allait, dans quelques minutes, m’appeler a la démonstration de la bouteille de Leyde devant un auditoire d’étourdis. Je me disposais a partir, quand je vis plonger, a travers la buée de la cuve a lessive, un insecte étrange, prompt d’allure, svelte de forme, portant appendu au bout d’un long fil son ventre en cucurbite.

C’était le Pélopée, que je voyais pour la premiere fois avec des yeux attentifs. Novice encore et désireux de faire avec mon hôte plus ample connaissance, je recommandai chaudement a la maisonnée de surveiller l’insecte en mon absence, de ne pas l’inquiéter, de gouverner le feu de façon a ne pas incommoder dans son travail l’audacieux entrepreneur de bâtisses tout a côté de la flamme. Ainsi fut fait religieusement.

Les choses marcherent mieux que je n’osais l’espérer. A mon retour, le Pélopée continuait sa construction derriere la nuée de la cuve a lessive, placée elle-meme sous le manteau d’une large cheminée. Avide comme je l’étais d’assister a l’édification des cellules, de reconnaître la nature des vivres, de suivre l’évolution des larves, points d’histoire absolument nouveaux pour moi, je me gardai bien de susciter les difficultés expérimentales que je ne manquerais pas aujourd’hui d’opposer a l’instinct ; le nid en bon état était l’unique objet de mes convoitises. Aussi, loin de créer au Pélopée des obstacles nouveaux, j’atténuai du mieux ceux qu’il avait a vaincre. Le feu fut écarté, modéré, pour amoindrir l’arrivée de la fumée sur le chantier de travail ; et pendant deux bonnes heures je suivis les plongeons de l’insecte a travers le nuage. Le lendemain, le foyer avait repris sa combustion intermittente et parcimonieuse ; rien ne genait plus le Pélopée, qui pendant quelques jours continua son ouvre et paracheva sans nouvel encombre le nid bien peuplé que je souhaitais.

Jamais plus, depuis une quarantaine d’années, mon foyer n’a reçu pareille visite ; il m’a fallu les bonnes fortunes offertes par le foyer des autres pour glaner le peu que je sais. Bien plus tard, une longue pratique aidant, la pensée m’est venue d’utiliser l’inclination que montrent divers hyménopteres a s’établir dans le lieu natal, a faire souche dans le voisinage du nid ou se sont acquises les impressions les plus fortes de toutes peut-etre, celles de l’éclosion a la lumiere. Des nids de Pélopée recueillis un peu partout pendant l’hiver furent accolés, dans ma demeure actuelle, aux divers points qui me semblaient propices d’apres l’ensemble des observations, notamment a l’entrée de la cheminé, soit de la cuisine, soit du cabinet de travail. J’en mis dans l’embrasure des fenetres, dont je tenais les contrevents fermés pour faire étuve ; j’en appliquai sur les recoins du plafond discretement éclairés. C’est dans ces emplacements de mon choix que la nouvelle génération devait éclore, l’été venu ; c’est la qu’elle devait s’établir, du moins je le croyais. Alors il m’eut été loisible de conduire a ma guise les épreuves méditées.

Ma tentative a toujours échoué. Nul de mes éleves n’est revenu au nid natal : les plus fideles se bornaient a de courtes visites, suivies bientôt d’un départ sans retour. Le Pélopée, paraît-il, est d’humeur solitaire et vagabonde ; a moins de circonstances exceptionnellement favorables, il nidifie isolé et change volontiers de local d’une génération a l’autre. Et en effet, quoique l’insecte soit assez commun dans mon village, ses nids sont presque toujours disséminés un a un, sans vestiges de vieilles constructions a proximité. Le lieu de naissance ne laisse pas souvenir tenace dans la mémoire du nomade ; a côté de la masure maternelle nul ne vient bâtir.

Mon insucces pourrait bien d’ailleurs tenir a une autre cause. Certes le Pélopée n’est pas rare dans nos villes méridionales ; toutefois, a la blanche demeure du citadin il préfere la maison enfumée du paysan. Nulle part je ne l’ai vu fréquent comme dans mon village, a masures branlantes, non crépies et teintes d’ocre par le soleil. Mon ermitage n’est pas précisément aussi rustique ; c’est un peu plus correct d’élégance et de propreté, et rien ne dit que mes pensionnaires n’aient abandonné ma cuisine et mon cabinet, trop somptueux a leur avis, pour aller s’établir dans le voisinage en des logis mieux de leur gout. Ceux que je destinais a peupler mon atelier de naturaliste, bourré de livres, de plantes, de fossiles, de nécropoles entomologiques, sont partis, dédaigneux de ce luxe savant ; ils sont allés prendre possession de quelque noire piece a l’unique fenetre riche d’un plant de giroflée dans une vieille marmite ébréchée. Il n’y a que les humbles pour avoir de ces bonheurs-la. Donc j’en suis réduit a ce que m’ont fourni, sans intervention de ma part, quelques chances heureuses. Le peu que j’ai vu, tantôt ici, tantôt ailleurs, nous affirme apres tout la vaillante audace du Pélopée, qui, pour arriver a son nid édifié dans un coin de l’âtre, franchit parfois un nuage de vapeur et de fumée. Oserait-il traverser un mince rideau de flamme ? C’est ce que je me proposais d’expérimenter, si les essais d’acclimatation dans mon foyer avaient eu quelque réussite.

Il saute aux yeux qu’en choisissant, avec une prédilection marquée, le local de l’âtre, le Pélopée ne recherche pas ses aises : l’emplacement est pour lui pénible, périlleux. Il recherche le bien-etre de sa famille. Celle-ci, pour prospérer, doit alors exiger une température élevée, comme n’en réclament pas les autres hyménopteres, le Chalicodome et l’Osmie par exemple, suffisamment a l’abri sous un dôme de ciment et dans un simple roseau que rien ne protege. Informons-nous de la température qu’affectionne le Pélopée.

Sous le manteau d’une cheminée, contre la paroi latérale, au point occupé par un nid, j’ai suspendu un thermometre, qui, pendant une heure d’observation, avec un feu d’intensité moyenne, a oscillé de trente-cinq a quarante degrés. Cette température, il est vrai, ne se maintient pas la meme pendant toute la longue période des larves ; elle varie beaucoup, au contraire, suivant la saison et l’heure de la journée. Aussi j’ai désiré mieux, et a deux reprises j’ai trouvé.

Ma premiere observation s’est faite dans la piece ou fonctionnait la machine motrice d’une filature de soie. Le dos de la chaudiere atteignait presque le plafond, dont le séparait un intervalle d’un demi-metre a peine. C’est contre ce plafond, au-dessus meme de l’énorme bouilloire toujours pleine d’eau et de vapeur a haute température, que le nid de Pélopée était fixé. En ce point, le thermometre accusait quarante-neuf degrés. Cette chaleur était permanente toute l’année ; elle ne baissait que la nuit et les jours fériés.

Une distillerie de campagne m’a fourni le deuxieme sujet d’observation. Deux conditions excellentes s’y réunissaient pour attirer les Pélopées : la tranquillité rurale et la chaleur d’un fourneau. Aussi les nids étaient-ils nombreux, fixés un peu partout, sur les premiers objets venus, jusque sur la pile de registres ou la régie inscrivait ses tracassieres visites au trois-six. L’un d’eux, situé tout pres de l’alambic, fut exploré au thermometre. Sa part de chaleur se mesurait par quarante-cinq degrés.

De ces quelques données il résulte que les larves du Pélopée se trouvent bien de la température d’une quarantaine de degrés, non pas accidentelle, comme peut la donner une flambée sous la cheminée, mais constante, comme la fournissent une chaudiere a vapeur, un appareil distillatoire. Au ver sommeillant pendant dix mois dans sa niche de boue, une chaleur sénégalienne est propice. Pour germer, il faut a chaque semence une certaine dose de chaleur, plus forte ou plus faible suivant l’espece. La larve, sorte de semence animale d’ou proviendra l’insecte parfait par une germination encore plus merveilleuse que celle qui d’un gland fait un chene, la larve réclame aussi sa dose de chaleur. Celle du Pélopée n’en a pas trop avec la température qui fait germer le baobab et le palmier élais. D’ou nous vient donc sa race frileuse ?

Des cheminées a feux convenables, des chaudieres et des fourneaux produisant dans leur voisinage un climat tropical artificiel sont des aubaines dont il est fait profit sans qu’on puisse y compter ; le Pélopée s’établit alors dans tout logis ou se trouve douce chaleur et discrete illumination. Les recoins d’une serre, le plafond d’une cuisine, l’embrasure d’une fenetre a vitrage et contrevents clos, pourvu qu’il y ait quelque part un pertuis de sortie ; les solives d’un grenier, ou la chaleur de l’insolation quotidienne se conserve par la paille et le fourrage entassés ; les murs d’une chambre a coucher rustique, tout lui est bon, a la condition que les larves y trouvent l’hiver tiede abri. Ce connaisseur en climatologie, fils des mois caniculaires, pressent pour sa famille la rude saison qu’il ne verra pas lui-meme.

Autant il est scrupuleux dans son choix de local chaud, autant il se montre d’une haute indifférence pour la nature du support ou doit reposer le nid. Habituellement, c’est a la maçonnerie, crépie ou non, aux solives, nues ou enduites de plâtre, qu’il fixe son groupe de cellules ; mais bien d’autres appuis sont utilisés, parfois fort étranges. Citons quelques-unes de ces bizarres installations.

Mes notes mentionnent un nid construit a l’intérieur d’une gourde, sur la cheminée d’une ferme. Dans ce récipient, d’étroite embouchure, le fermier tenait son plomb de chasse. L’orifice restant ouvert et l’ustensile ne servant pas en cette saison, un Pélopée avait trouvé le paisible réduit a sa convenance et s’était permis de bâtir sur la couche de grenaille. Il fallut casser la gourde pour extraire le volumineux édifice.

Les memes notes me parlent de nids construits contre la pile de registres d’une distillerie ; dans une casquette d’hiver appendue au mur, sans emploi jusqu’au retour des froids ; dans le vide d’une brique creuse, dos a dos avec le moelleux ouvrage d’un Anthidie travaillant le coton ; sur les flancs d’un sac d’avoine ; dans un tronçon de canal en plomb, débris d’une conduite pour fontaine.

J’ai vu mieux encore en visitant la cuisine de Roberty, l’une des principales fermes aux environs d’Avignon. C’était une grande salle a tres large cheminée, ou bouillonnait, dans une rangée de marmites et de chaudrons, la soupe des gens et la pâtée des betes. Les travailleurs arrivaient des champs par escouades, prenaient place sur un banc autour de la table et consommaient la ration servie, avec la hâte silencieuse d’un appétit bien aiguisé. Pour cette demi-heure de bien-etre, on s’allégeait de sa blouse et de son chapeau, que recevaient des chevilles garnissant le mur. Si bref que fut le repas, il durait assez pour permettre aux Pélopées d’inspecter les nippes et d’en prendre possession. L’intérieur d’un chapeau de paille était reconnu niche de haute valeur ; les plis d’une blouse étaient jugés refuge tres utilisable, et le travail de construction aussitôt commençait. En se levant de table, qui des laboureurs secouait sa blouse, qui son chapeau, pour en faire tomber l’amas de boue déja gros comme un gland.

Les gens partis, je fis parler la cuisiniere. Elle me raconta ses tribulations : les audacieuses mouches lui salissaient tout de leurs ordures. Les rideaux de la fenetre étaient son principal souci. Des plaques de boue au plafond, aux murs, a la cheminée, cela se supporte ; mais au linge, aux rideaux, c’est bien une autre affaire. Pour les maintenir propres, pour en déloger les betes entetées dans leur apport de boue, il fallait chaque jour secouer les rideaux, les battre d’une gaule. Rien n’y faisait : le lendemain étaient repris avec la meme ardeur les travaux détruits la veille.

Je compatis a ses doléances, tout en regrettant fort de ne pouvoir moi-meme disposer des lieux. Ah ! comme j’aurais laissé volontiers les Pélopées tranquilles, dussent-ils couvrir de boue tout l’ameublement en tissus ; comme j’aurais laissé faire, pour apprendre ce que peut devenir un nid sur l’appui mouvant d’une blouse ou d’un rideau ! Le Chalicodome des arbustes, insoucieux des agitations du vent, bâtit sur une brindille ; mais son édifice, en dur mortier, enveloppe l’appui, le cerne de partout, y prend inébranlable fixité. Le nid du Pélopée est simple amas de boue, accolé au support sans aucune préparation adhésive spéciale. Ici, pas de ciment hydraulique faisant prise aussitôt employé, pas de fondations incorporées avec la base d’appui. Comment pareille méthode peut-elle donner stabilité convenable ? Les nids que je trouve sur la toile grossiere de sacs a grains se détachent a la moindre secousse, bien que l’adhérence soit favorisée par les grossieres mailles du tissu ; que sera-ce donc si les nids reposent sur une nappe verticale de calicot a mailles fines et fréquemment agitée, ne serait-ce que par les courants d’air ? Bâtir la me semble aberration d’un architecte non instruit, malgré la longue leçon des siecles, de ce que peuvent avoir de périlleux pour l’édifice certains appuis dans la demeure humaine.

Laissons le constructeur pour nous occuper de la construction. Les matériaux consistent exclusivement en terre détrempée, en boue, en fange, recueillie partout ou le sol a le degré d’humidité convenable. Si quelque ruisseau se trouve dans le voisinage, le fin limon des rives est exploité. Pareille usine est rare ou trop éloignée dans ma région de cailloux, aussi n’est-ce pas la que j’assiste le plus souvent a la récolte. Sans sortir de mon enclos, je vois a loisir opérer. Quand, du matin au soir, un filet d’eau court dans les rigoles d’arrosage pour ranimer les carrés de légumes flétris, quelques Pélopées, hôtes des fermes voisines, ont bientôt éveil de l’heureux événement. Ils accourent profiter du précieux gisement de boue, trouvaille peu commune a cette époque de désolante sécheresse. Qui fait choix de la gouttiere récemment arrosée, qui préfere longer le courant de l’eau et s’installer en un chantier imbibé par capillarité. Les ailes vibrantes, les pattes hautement dressées, l’abdomen noir bien relevé au bout de son pédicule jaune, ils ratissent de la pointe des mandibules, ils écrement la luisante surface de limon. Ménagere accorte, soigneusement retroussée pour ne pas se salir, ne conduirait pas mieux besogne si contraire a la propreté du costume. Ces ramasseurs de fange n’ont pas un atome de souillure, tant ils prennent soin de se retrousser a leur maniere, c’est-a-dire de tenir a distance tout le corps, moins l’extrémité des pattes et l’outil de récolte, la pointe des mandibules. Ainsi se cueille une motte de boue presque de la grosseur d’un pois. La charge aux dents, l’insecte part, ajoute une assise a son édifice, et revient bientôt cueillir une autre pilule. Tant que dure, au degré voulu, la fraîcheur de la terre, le meme travail se poursuit, aux heures les plus chaudes de la journée, car il y a toujours dans le voisinage quelque bâtisseur en quete de mortier.

Mais le point le plus fréquenté est le devant de la grande fontaine du village. Il y a la une vaste conque ou les gens du quartier viennent abreuver leurs mulets. Le piétinement des betes de somme et le déversement des eaux y entretiennent une nappe de boue noire que la chaleur de juillet et la puissante haleine du mistral ne parviennent pas a dessécher. Ce lit de bourbe, si déplaisant pour les passants, est affectionné des Pélopées, qui s’y donnent rendez-vous de tous les alentours. Il est rare de passer devant l’infect gâchis sans en voir quelques-uns cueillant leurs pelotes entre les pieds des mulets abreuvés.

Les lieux d’exploitation disent assez par eux-memes que le mortier est récolté tout fait, propre a servir immédiatement, sans autre préparation qu’un pétrissage pour en éliminer les particules grossieres et le rendre homogene. D’autres constructeurs en pisé, les Chalicodomes par exemple, ratissent de la poudre aride sur un chemin battu et l’imbibent de salive pour la convertir en matiere plastique qui durcira comme pierre a la faveur de certaines réactions du liquide salivaire. Ils se comportent comme le maçon, qui gâche avec de l’eau, par petites portions, son ciment et son plâtre. Le Pélopée ne pratique pas cet art ; le secret des réactions chimiques lui est refusé. Telle qu’elle est cueillie, la boue est employée.

Dans le but de m’en assurer, j’ai dérobé quelques pilules aux récolteurs ; et, les comparant avec d’autres pilules cueillies et façonnées de mes doigts aux memes points d’extraction, je n’ai trouvé entre elles aucune différence d’aspect et de propriétés. Le résultat de cette comparaison est corroboré par l’examen du nid. Les constructions des Chalicodomes sont maçonnerie solide, capable de résister, sans aucun abri, a l’action prolongée des pluies et des neiges ; celles des Pélopées sont travail sans cohésion, absolument impropres a supporter les vicissitudes de l’air libre. Une goutte d’eau que je dépose a leur surface ramollit le point atteint et le ramene a l’état de la boue originelle ; un arrosage équivalant a une médiocre averse les fait tomber eu bouillie. Rien que limon desséché, ils redeviennent limon des que l’humidité les gagne.

C’est évident, l’insecte n’améliore pas la boue pour en faire du mortier : il l’emploie telle quelle. Il est non moins évident que de pareils nids ne sont pas faits pour le dehors, alors meme que la larve ne serait pas aussi frileuse. Un abri qui les mette a couvert leur est indispensable, sinon ils s’ébouleront a la premiere pluie. Ainsi s’explique, toute question de température a part, la prédilection du Pélopée pour la demeure de l’homme, ou s’obtient, mieux qu’ailleurs, protection contre l’humide. Sous le manteau de nos cheminées se trouvent a la fois le chaud que réclament les larves et le sec qu’exigent les nids.

Avant de recevoir le crépi final, qui masquera les détails de structure, l’édifice du Pélopée ne manque pas d’élégance. Il se compose d’un ensemble de loges, parfois rangées côte a côte en une seule file, – ce qui donne a la construction un certain air de flute de Pan dont les tuyaux seraient courts et pareils, – mais plus souvent groupées en un nombre variable de couches superposées. Dans les nids les plus populeux, je compte une quinzaine de cellules ; d’autres n’en possedent qu’une dizaine environ ; d’autres encore se réduisent a trois ou quatre, et meme a une seule. Les premiers me paraissent correspondre a des pontes totales ; les seconds représentent des pontes partielles, disséminées ça et la, peut-etre parce que la mere trouvait ailleurs emplacement préférable.

Les cellules s’éloignent peu de la forme cylindrique, avec le diametre légerement croissant de l’embouchure a la base. Elles mesurent trois centimetres en longueur, sur une quinzaine de millimetres dans le sens de la plus grande largeur. Leur surface, a pâte fine, soigneusement lissée, présente une série de cordons saillants et obliques, rappelant un peu les torsades de certains ouvrages de passementerie. Chacun de ces cordons est une assise de l’édifice ; il résulte de la motte de boue mise en ouvre sur le couronnement de la partie déja bâtie. En les dénombrant, on sait combien de voyages au mortier a faits le Pélopée. J’en compte de quinze a vingt. Pour une seule cellule, l’actif bâtisseur répéterait donc une vingtaine de fois son apport de matériaux, peut-etre meme davantage, car un bourrelet entier ne me paraît pas toujours l’ouvre d’une seule séance.

Le grand axe des cellules est horizontal ou bien s’écarte peu de cette direction, l’embouchure toujours tournée vers le haut. Et cela forcément doit etre : un pot ne garde son contenu qu’a la condition de ne pas etre renversé. La cellule du Pélopée n’est autre chose qu’un pot destiné a recevoir les conserves alimentaires, amas de petites araignées. Couché suivant l’horizontale ou légerement oblique vers le haut, le récipient garde son contenu ; mais avec l’embouchure dirigée vers le bas, il le laisserait choir. Je m’arrete un instant sur ce maigre détail pour relever une singuliere erreur ayant cours dans les livres. Partout ou je trouve figuré un nid de Pélopée, je le vois avec l’orifice des loges en bas. Les dessins se répetent : celui d’aujourd’hui reproduit le non-sens de celui d’hier. J’ignore qui le premier a commis la bévue et s’est avisé de soumettre le Pélopée a une épreuve non moins ardue que celle du tonneau des Danaides : remplir un pot renversé.

Édifiées une a une, bourrées d’araignées et closes, a mesure que le demande la ponte, les cellules gardent leur élégante façade jusqu’a ce que le groupe soit jugé suffisant. Alors, pour fortifier son ouvrage, le Pélopée recouvre le tout d’un enduit défensif ; il crépit le nid a grands coups de truelle, sans art aucun, sans retouches comme il en prodigue de si délicates et de si patientes au travail des loges. Telle qu’elle est apportée, la pilule de boue est appliquée, a peine étalée par quelques négligents coups de mandibules. Ainsi disparaissent, sous une raboteuse écorce, les élégances du début : cannelures entre les loges adossées, bourrelets en torsades, poli du stuc. En cet état final, le nid n’est plus qu’une protubérance informe ; on dirait une forte éclaboussure de boue projetée par hasard et desséchée contre le mur.

Les Chalicodomes ont des procédés semblables. Le meilleur maçon d’entre eux, apres avoir dressé sur un galet ses loges en forme de tourelles joliment incrustées de graviers, ensevelit son ouvre artistique sous un grossier enduit. Pourquoi, chez l’un et chez l’autre, ce fini du travail, ce soin méticuleux dépensé pour la façade, quand le chef-d’ouvre doit disparaître, noyé dans le mortier ? Un Louvre ne se dresse pas pour livrer ensuite ses colonnades aux souillures de la truelle. Gardons-nous d’insister. Que leur importent le laid et le beau de l’édifice, pourvu que la larve soit bien logée ? Avec eux, il faut s’attendre a toutes les inconséquences d’artistes inconscients.


Chapitre 2 LES AGÉNIES. – LES VIVRES DU PÉLOPÉE

A ne tenir compte que des instincts et des mours, caractéristique supérieure a toute autre, non loin du constructeur dont nous venons d’étudier le nid devraient prendre rang quelques autres hyménopteres de nos pays, chasseurs d’araignées comme le premier et comme lui, mieux que lui peut-etre, dignes du titre de Pélopée, ouvrier en argile, en boue, potier. Ma région possede deux de ces artistes en poterie : l’Agenia punctum, Panz., et l’Agenia hyalipennis, Zetterstedt.

Avec tout leur talent, ce sont de bien débiles créatures, costumées de noir, a peine supérieures de taille au vulgaire Cousin. Leur céramique étonne quand on songe a la faiblesse de l’ouvrier. Elle surprend davantage par sa régularité, comparable a celle que donne le tour. Fixées largement sur une base plane et adossées l’une a l’autre, les cellules du Pélopée, en leur pleine élégance du début, ne sont que des demi-cylindres dont le circuit rond s’accentue seulement a l’embouchure ; celles des Agénies, presque isolées l’une de l’autre et ne prenant appui que sur un point restreint, conservent d’un bout a l’autre une réguliere convexité, pareilles aux petits pots d’une minuscule vaisselle. Si l’appellation spirifex, ouvrier tourneur, est méritée, c’est aux Agénies qu’elle reviendrait de droit, plutôt qu’aux Pélopées ; aucun manipulateur de terre glaise n’a leur dextérité.

Les pots de l’Agenia punctum ont la forme de bocaux ovalaires, moins gros qu’un noyau de cerise. Ceux de l’Agenia hyalipennis affectent la configuration conoide, plus étroits a la base, plus larges a l’embouchure, comme le gobelet primitif, le cyathus antique. Les uns et les autres ont l’intérieur poli et l’extérieur fortement granulé, le constructeur laissant saillir au dehors la petite bouchée de mortier qu’il vient d’apporter, sans chercher a l’égaliser comme il le fait avec tant de soin sur la paroi interne. Ces granulations sont l’équivalent des bourrelets obliques laissés par le Pélopée. Aucun crépi, aucun badigeon ne vient voiler la gracieuse terraille ; aucune doublure de consolidation n’est surajoutée. Telle elle est quand le potier vient d’en façonner le goulot, telle la piece reste apres avoir reçu son couvercle et sa petite araignée avec un ouf sur le flanc. Disposées bout a bout en série sinueuse ou bien groupées en amas confus, les urnes des Agénies sont donc dépourvues de toute protection, malgré leur fragilité.

La mere néanmoins déploie une précaution ignorée du Pélopée. Déposée a l’intérieur d’une cellule de ce dernier, une goutte d’eau rapidement s’étale et disparaît en imbibant la paroi. A l’intérieur d’une cellule d’Agénie, elle persiste sur le point touché sans pénétrer dans l’épaisseur. L’urne est donc vernie a la face interne comme le sont nos vulgaires pots, devenus imperméables a la faveur du silicate de plomb fourni par l’alquifoux du potier. L’hydrofuge employé ne peut etre que la salive de l’Agénie, réactif de peu d’abondance, vu l’exiguité de taille de l’insecte ; aussi n’est-il appliqué qu’a l’intérieur. Si je dépose, en effet, une cellule debout sur une goutte d’eau, je vois l’humidité gagner promptement de la base au sommet et faire tomber en bouillie le pot, dont il finit par ne rester qu’une mince couche interne, plus résistante.

J’ignore ou les Agénies prennent leurs matériaux. Recueillent-elles, suivant les us du Pélopée, de la glaise toute préparée, de la terre humide, de la boue, de l’argile naturellement plastique ; ou bien, imitant la méthode des Chalicodomes, font-elles usage de ciment sec ratissé atome par atome et converti en pâte avec le liquide salivaire ? L’observation directe n’a rien pu m’apprendre encore a cet égard. D’apres la couleur des cellules, tantôt rouges comme la terre de nos étendues caillouteuses, tantôt blanchâtres comme la poussiere des routes, tantôt grisâtres comme certains lits de marne des environs, je vois fort bien que la matiere a pots est cueillie partout indistinctement, sans pouvoir décider si, au moment meme de la récolte, elle est en pâte ou en poudre.

J’incline cependant vers cette derniere alternative, a cause de l’imperméabilité des cellules a l’intérieur. Une terre déja imbibée d’humidité naturelle ne s’imbiberait pas aisément de la salive de l’Agénie et ne pourrait acquérir les qualités hydrofuges que je lui trouve. Cette particularité rend tres probable la récolte de ciment sec, ciment que gâche l’insecte pour en faire glaise plastique. Comment s’expliquer alors l’extérieur du pot qui s’éboule au contact d’une goutte d’eau, et l’intérieur qui persiste ? De la maniere la plus simple : pour les matériaux de l’extérieur, le potier emploie simplement l’eau dont il s’abreuve de temps en temps ; pour les matériaux de l’intérieur, il emploie la salive pure, réactif précieux qu’il faut dépenser avec économie afin de monter son ménage en suffisante vaisselle. Pour construire ses pots, l’Agénie doit posséder double réservoir a liquides : le jabot, gourde qui s’emplit d’eau aux sources ; la glande, fiole ou s’élabore parcimonieusement le produit chimique hydrofuge.

Le Pélopée ignore ces moyens savants. A la boue récoltée toute faite il n’ajoute rien qui développe plus tard de la résistance ; atteintes par l’eau, ses loges rapidement s’imbibent et laissent l’humidité suinter a l’intérieur. De la probablement pour lui la nécessité d’un épais crépi qui sauvegarde la demeure trop perméable. A chaque potier son lot : au géant, le grossier revetement de glaise ; au nain, la couverte glacée de vernis.

Malgré leur enduit interne, les loges des Agénies sont trop altérables par l’eau et d’ailleurs trop fragiles pour rester impunément exposées a l’air libre. Un abri leur est nécessaire tout autant qu’a celles du Pélopée. Cet abri se rencontre un peu partout ; j’en excepte nos demeures, ou le frele potier bien rarement cherche asile. Une petite cavité sous la souche d’un arbre, un trou dans quelque muraille exposée au soleil, une vieille coquille d’escargot sous un tas de pierres, une ancienne galerie de Capricorne forée dans le chene, la demeure abandonnée d’une Anthophore, le boyau de mine d’un gros lombric ayant vue sur un talus sec, le puits d’ou est remontée la Cigale, tout enfin lui est bon pourvu que le logement soit a l’abri de la pluie. Une seule fois l’Agenia punctum, plus fréquente que l’autre, est venue me visiter. Elle avait établi sa collection de pots dans de petits cornets de papier déposés sur les étageres d’une serre et destinés a la récolte des graines. Cette nidification sur une feuille de papier m’a rappelé le Pélopée confiant ses loges aux registres d’une distillerie, aux rideaux d’une fenetre. Indifférents sur la nature du support de leurs nids, les deux potiers ont parfois des choix d’emplacement bien étranges.

La jarre aux provisions connue, informons-nous de ce qu’elle contient. Les larves du Pélopée sont alimentées d’araignées, régime également cher aux Agénies, aux Pompiles. La venaison ne manque pas de variété, jusque dans le meme nid, la meme cellule. Toute aranéide dont le volume n’excede pas l’ampleur de la boîte a conserves peut faire partie de la ration. Mes relevés des vivres mentionnent les genres Épeire, Ségestrie, Clubione, Attus, Theridion, Lycose, dénombrement qui s’enrichirait sans doute encore s’il valait la peine de continuer la carte du menu. Les Épeires dominent. Celles que je vois revenir le plus fréquemment appartiennent aux especes diadema, scalaris, adianta, pallida, angulata. L’Épeire diademe, a triple croix de points blancs sur le dos, est la piece qui revient le plus souvent.

Je ne saurais voir dans cette fréquence l’indice d’une prédilection spéciale du Pélopée pour ce gibier. Dans ses tournées de chasse, l’insecte s’écarte peu de son domicile ; il inspecte les vieilles murailles voisines, les haies, les petits jardins des alentours, et fait capture de ce qui se présente. Or, en de telles conditions, l’Épeire diademe est précisément la plus commune a l’époque des nids. Tout jardinet enclos de roseaux devant la porte de la rustique demeure chere au potier, toute haie d’aubépines entourant un carré de choux, me montrent l’aranéide a croix pontificale ourdissant son filet ou bien attendant la proie au centre de la toile. Si j’ai besoin d’une araignée pour mes études, je suis certain de trouver l’Épeire diademe a quelques pas de mon habitation. Investigateur bien plus perspicace, le Pélopée doit aisément faire semblable capture ; et tel est, ce me semble, le motif qui fait prédominer cette piece dans l’amas de provisions.

L’Épeire, base habituelle de l’ordinaire, venant a manquer, toute autre aranéide est reconnue suffisante, meme quand elle appartient a des groupes fort différents. C’est ici le sage éclectisme des Crabroniens et des Bembex, a qui tout est bon dans la gent diptere, pourvu que la piece soit proportionnée aux forces du chasseur. On aurait tort cependant d’ériger cette indifférence en principe trop absolu : il est a croire que, pour le Pélopée, il y a des qualités sapides et nutritives différentes d’une aranéide a l’autre. Plus fin connaisseur que Lalande avec sa légendaire passion pour les araignées dodues, a saveur de noisette, il doit apprécier telle espece mieux que telle autre ; il doit meme en dédaigner absolument quelques-unes. De ce nombre est l’araignée domestique, Tegenaria domestica, qui tapisse de ses toiles les recoins de nos habitations.

Au plafond de la cuisine, aux solives du grenier, c’est sa proche voisine ; tout a côté du nid de terre s’étale le repaire de soie. Au lieu d’expéditions dans le voisinage, quelques rondes sur les lieux memes de son établissement suffiraient au Pélopée pour opulente chasse : le gibier foisonne devant sa porte. Que n’en profite-t-il ? Ce mets ne lui va pas, et bien difficile serait d’en dire le motif. Toujours est-il qu’en mes nombreux recensements de victuailles, il ne m’est jamais arrivé de trouver la Tégenaire parmi les provisions, bien que la piece, capturée jeune, paraisse remplir les conditions requises. Pour nous et pour le Pélopée, c’est dommage qu’un tel dédain ; pour nous d’abord, qui posséderions dans nos demeures un inspecteur de plafonds préposé a l’extermination des fileuses de toile, souci des ménageres ; ensuite pour le Pélopée, qui, inscrit au livre d’or des insectes utiles, aurait réputation acquise et serait amicalement accueilli dans la ferme, au lieu d’en etre pourchassé quand il est trop prodigue de sa boue.

L’aranéide, armée de crochets a venin, est gibier dangereux ; de belle taille, elle exige de son adversaire une audace et surtout une tactique que le Pélopée ne me paraît pas posséder a fond. D’ailleurs l’étroit diametre des cellules n’admettrait pas des proies volumineuses, comparables a la Tarentule que chasse le Calicurgue annelé. Celui-ci dépose sa corpulente victime dans un antre obtenu sans travail parmi les plâtras, au pied des murailles ; l’autre met les siennes dans un pot, ouvre laborieuse dont il convient de réduire la capacité autant que le comporte la larve. Le Pélopée chasse donc un gibier de médiocre grosseur, inférieur a ce que pourraient faire supposer tout d’abord les vigoureuses apparences de l’insecte. S’il fait rencontre d’une piece apte a devenir dodue, il la choisit toujours jeune. C’est le cas de l’Épeire diademe, qui, adulte et le ventre gonflé d’oufs, rivalise presque avec la Tarentule du Calicurgue et n’est admise dans le pot aux vivres qu’avec de mesquines dimensions, fort éloignées de ce que l’âge mur amenera. Du reste, d’une piece a l’autre, la grosseur varie du simple au double et au dela. L’essentiel est que la proie puisse etre emmagasinée dans l’étroite jarre. Cette variation dans la taille des morceaux servis amene des variations correspondantes dans le nombre. Telle cellule est bourrée d’une douzaine d’aranéides, telle autre n’en contient que cinq ou six. La moyenne est de huit. Le sexe du nourrisson doit certainement intervenir, comme chez les autres hyménopteres, dans la regle des somptuosités de table.

La biographie de tout prédateur a pour trait culminant la méthode d’attaque ; aussi me suis-je efforcé de voir le Pélopée aux prises avec son gibier. Mes patientes stations devant les lieux de chasse, vieux murs et fourrés de broussailles, n’ont pas obtenu grand succes. J’ai vu le Pélopée fondre soudain sur l’aranéide fuyant éperdue, l’enlacer et l’emporter sans presque suspendre son essor. Les autres giboyeurs mettent pied a terre, prennent posément leurs méticuleux dispositifs et distribuent les coups de lancette avec la calme lenteur que réclame une délicate opération. Lui s’élance, saisit et part, a peu pres comme le font les Bembex. Il est a croire, tant le rapt est prompt, que le Pélopée ne travaille du dard et des mandibules qu’au vol, pendant le trajet. Cette fougueuse méthode, incompatible avec une savante chirurgie, nous explique, encore mieux que l’étroitesse des cellules, la prédilection pour les araignées de faible taille. Une proie robuste, armée de son double croc venimeux, serait danger mortel pour le ravisseur dédaigneux de précautions. Le défaut d’art impose victime débile. Il nous fait soupçonner aussi la mort de l’aranéide, si prestement mise a mal.

Et, en effet, a bien des reprises, le regard armé de la loupe, j’ai scruté le contenu de loges dont l’ouf n’était pas encore éclos, preuve de provisions récentes ; jamais de frémissements, soit des palpes, soit des tarses, dans les victimes emmagasinées. Difficilement je parviens a les conserver ; en une dizaine de jours, plus ou moins, je les vois se moisir et se putréfier. Telles que les met en pot le Pélopée, les aranéides sont donc mortes ou peu s’en faut. La savante opération de paralysie pratiquée par le Calicurgue sur la Tarentule, qui se conserve fraîche pendant sept semaines, serait-elle inconnue du Pélopée, serait-elle impraticable dans la fougue de l’attaque ? Aurions-nous affaire, avec lui, non plus a un délicat praticien qui sait abolir les mouvements sans détruire la vie, mais bien a un brutal sacrificateur qui pour immobiliser tue ? Tout le dit dans l’aspect flétri et dans la rapide altération des victimes.

Ce témoignage ne me surprend pas : nous verrons plus tard d’autres victimaires donner a l’instant la mort d’un coup de stylet, avec une science de tueurs non moins étonnante que celle des paralyseurs. Nous verrons les motifs exigeant ces meurtres a fond et nous reconnaîtrons, sous d’autres aspects, les profondes connaissances anatomiques et physiologiques qu’exigerait un acte rationnel pour rivaliser avec l’acte inconscient de l’instinct. Quant a la nécessité ou se trouve le Pélopée de tuer ses aranéides, il m’est impossible d’en soupçonner meme la cause.

Ce que je vois tres bien, et sans longues investigations, c’est la logique méthode du Pélopée pour tirer parti de cadavres menacés d’une prochaine putréfaction. D’abord la proie est multiple dans chaque loge. La piece actuellement attaquée par la larve, broyée sous les mandibules, abandonnée, reprise en un autre point, est bientôt masse informe, désorganisée, plus apte que jamais a la pourriture. Mais elle est petite, et par conséquent consommée en une séance, avant que la décomposition la gagne ; car une fois qu’elle a mordu sur une araignée, la larve ne cherche pas ailleurs. Les autres restent donc intactes, ce qui suffit pour les maintenir en état de fraîcheur convenable pendant la courte période de l’alimentation. Consommées par ordre, une a une, les nombreuses pieces dont se compose la ration se conservent ainsi quelques jours, malgré leur état de cadavres.

Supposons, au contraire, une piece unique, de corpulence suffisante pour le repas complet, et les conditions vont devenir détestables. Ça et la mordillé, le copieux morceau deviendra sanie mortelle, sous ses nombreuses plaies, bien avant d’etre achevé ; il empoisonnera le ver de ces putridités activées par les meurtrissures. Pareille piece, unique et somptueuse, exige au préalable le maintien de la vie organique avec l’abolition des mouvements, en un mot la paralysie ; elle exige aussi, de la part du consommateur, un art spécial de manger, respectant le plus nécessaire pour attaquer progressivement le moins nécessaire, ainsi que nous l’ont appris les Scolies et les Sphex. Étranger, pour des motifs qui m’échappent, a l’art des paralyseurs, et sa larve ignorant elle-meme comment se consomme sans péril une piece volumineuse, le Pélopée est donc tres bien inspiré de servir a sa famille gibier petit et nombreux. L’étroitesse des magasins n’est pas le motif dominant qui lui dicte son choix : rien n’empecherait le potier de faire des jarres a conserves plus grandes, s’il y avait avantage. La conservation de victuailles mortes importe avant tout ; et pour l’obtenir, dans les courtes limites de la période de nutrition, le chasseur d’araignées ne préleve butin que sur les petites.

Il y a mieux encore. Si j’ouvre des cellules récemment closes, je trouve toujours l’ouf, non a la surface du tas, sur la derniere araignée apportée, mais tout au fond, sur la piece la premiere en date, la premiere emmagasinée. Toutes les fois que j’assiste au début de l’approvisionnement, je vois l’ouf déposé sur l’unique araignée dont la cellule est alors garnie. La regle ne souffre pas d’exception : sur le premier morceau servi le Pélopée fixe immédiatement son ouf, avant de se remettre en chasse pour compléter la ration. Ainsi se comportent les Bembex avec leurs dipteres morts : la premiere piece mise en cave reçoit l’ouf.

Mais la conformité d’usages ne se maintient pas plus loin. Les Bembex continuent au jour le jour l’apport des vivres, a mesure que la larve grandit, méthode aisément praticable dans un terrier clôturé par un simple rideau de sable mobile que la mere franchit sans difficulté dans un sens comme dans l’autre. Le Pélopée n’a pas les memes aises de circulation : une fois les scellés mis au pot de terre, il faudrait, pour rentrer en cellule, rompre le couvercle, qui, sec maintenant, opposerait une résistance disproportionnée avec les moyens dont dispose le manipulateur de boue fraîche. D’ailleurs chacune de ces pénibles effractions devrait etre suivie d’une reconstruction, ouvre laborieuse aussi.

L’alimentation au jour le jour n’est donc pas pratiquée par le Pélopée ; l’amas de vivres se complete aussi rapidement que possible. Si le gibier n’abonde pas, si les conditions atmosphériques sont fâcheuses, plusieurs journées sont nécessaires pour bourrer la cellule a point. En des temps favorables, une apres-midi suffit. N’importe la durée de la chasse, longue ou abrégée suivant les circonstances, le dépôt de l’ouf au fond de la loge, sur la premiere piece servie, est une combinaison heureuse dont j’ai déja fait ressortir le mérite dans mon histoire de l’Odynere réniforme. Les vivres d’une cellule l’emplissent jusqu’au bord et sont empilés d’apres l’ordre d’acquisition, les araignées les plus vieilles en date au fond, les plus récentes a la surface. Aucun éboulement, qui amenerait un mélange du frais et du faisandé, n’est possible, a cause des longues pattes du gibier, qui, de leurs âpres cils, raclent pour la plupart les parois de la loge. La larve, a la base du monceau et assidue d’ailleurs a la piece entamée, procede ainsi du plus vieux au moins vieux, et trouve toujours sous la dent, jusqu’a la fin du repas, des vivres que la décomposition n’a pas eu le temps d’altérer.

L’ouf est pondu sur une grosse ou sur une petite piece indifféremment, suivant les éventualités de la premiere capture. Il est blanc, cylindrique, un peu courbe et mesure trois millimetres de longueur sur un peu moins d’un millimetre de largeur. Le point qui le reçoit sur l’araignée ne varie guere et se trouve a la naissance de l’abdomen, vers le flanc. La larve naissante, d’apres l’usage général des hyménopteres déprédateurs, donne son premier coup de dent au point meme ou était fixé le pôle céphalique de l’ouf. Elle trouve ainsi, pour ses bouchées du début, la partie la plus riche de sucs, la plus tendre : le ventre dodu de l’aranéide. Viennent ensuite le thorax, abondant en muscles ; et, enfin, les pattes, arides morceaux non dédaignés. Tout y passe, du meilleur au plus grossier ; et quand le repas est terminé, de tout le monceau d’araignées il ne reste a peu pres rien. Cette vie de gloutonnerie dure de huit a dix jours.

La larve travaille alors au cocon, qui consiste d’abord en un sac de soie pure, d’une blancheur parfaite, sac tres délicat, protégeant mal la recluse. Ce n’est la qu’une trame destinée a devenir meilleure étoffe, non par un supplément de tissage, mais par l’application d’une laque spéciale. La fileuse est ouvriere en taffetas verni. Dans les filatures des hyménopteres a régime animal, deux modes de fabrication sont usités pour donner au tissu de soie plus grande résistance. D’une part, le tissu est incrusté de nombreux grains de sable, ce qui donne une coque presque minérale ou la soie n’a d’autre rôle que de servir de ciment aux matériaux pierreux. Ainsi travaillent les Bembex, les Stizes, les Tachytes, les Palares. D’autre part, la larve élabore dans son estomac, son ventricule chylifique, un vernis liquide qu’elle dégorge dans les mailles d’un rudimentaire tissu de soie. Aussitôt infiltré dans la trame, ce vernis durcit et devient laque d’une exquise finesse. La larve rejette ensuite, a la base du cocon, sous forme d’un tampon stercoral dur et noirâtre, le résidu du travail chimique accompli dans l’estomac pour l’élaboration du vernis. Ainsi travaillent les Sphex, les Ammophiles, les Scolies, qui vernissent l’enveloppe interne de leurs cocons a couches multiples ; ainsi travaillent les Crabroniens, les Cerceris, les Philanthes, dont le cocon délicat se réduit a une seule couche.

Le Pélopée suit ce dernier procédé. Une fois parachevée, son ouvre est un tissu ambré rappelant une pellicule extérieure d’oignon par sa finesse, sa coloration, sa transparence, ses frou-frou sous les doigts qui le manient. Relativement long par rapport a la largeur, comme le réclament la capacité de la loge et la forme svelte de l’insecte futur, le cocon s’arrondit dans le haut et se tronque brusquement dans le bas, que durcit et rend opaque le noir tampon stercoral, scorie du laboratoire a laque.

L’époque de l’éclosion est variable suivant la température, bien entendu, et en outre suivant certaines conditions que je ne suis pas encore en mesure de préciser. Tel cocon tissé en juillet donne issue a l’insecte parfait dans le courant d’aout, deux ou trois semaines apres la période active de la larve ; tel autre datant du mois d’aout s’ouvre le mois suivant, en septembre ; tel autre enfin, n’importe son point de départ dans le trimestre estival, passe l’hiver et n’est rompu qu’en fin juin. En combinant les extraits de naissance enregistrés, je crois démeler trois générations dans l’année, générations réalisées fréquemment, mais non toujours. En fin juin apparaît la premiere, celle dont les cocons ont passé l’hiver ; en aout se montre la seconde, et en septembre la troisieme. Tant que durent les fortes chaleurs, l’évolution est rapide : trois ou quatre semaines suffisent au cycle du Pélopée. Septembre arrivé, l’abaissement de température met fin aux nitées hâtives ; et les dernieres larves attendent, pour se transformer, le retour des chaleurs.