Souvenirs entomologiques - Livre III - Jean-Henri Fabre - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1886

Souvenirs entomologiques - Livre III darmowy ebook

Jean-Henri Fabre

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Opinie o ebooku Souvenirs entomologiques - Livre III - Jean-Henri Fabre

Fragment ebooka Souvenirs entomologiques - Livre III - Jean-Henri Fabre

A Propos
Chapitre 1 - LES SCOLIES
Chapitre 2 - UNE CONSOMMATION PÉRILLEUSE

A Propos Fabre:

Homme de sciences, humaniste, naturaliste et entomologiste éminent, Jean-Henri Fabre était un écrivain passionné par la nature et un poete, lauréat de l'Académie française et d'un nombre élevé de prix.

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Chapitre 1 LES SCOLIES

Si la force devait primer les autres attributs zoologiques, au premier rang, dans l’ordre des Hyménopteres, domineraient les Scolies. Quelques-unes, pour les dimensions, peuvent etre comparées avec l’oisillon du Nord, a couronne orangée, le roitelet, qui vient chez nous visiter les bourgeons véreux a l’époque des premieres brumes automnales. Les plus gros, les plus imposants de nos porte-aiguillons, le Xylocope, le Bourdon, le Frelon, font pauvre figure a côté de certaines Scolies. Parmi ce groupe de géants, ma région possede la Scolie des jardins (Scolia hortorum, Vander Lind.), qui dépasse quatre centimetres de longueur et en mesure dix d’un bout a l’autre des ailes étendues : la Scolie hémorrhoidale (Scolia hemorrhoidalis, Vander Lind) qui rivalise pour la taille avec celle des jardins et s’en distingue surtout par la brosse de poils roux hérissant le bout du ventre.

Livrée noire avec larges plaques jaunes ; ailes coriaces, ambrées ainsi qu’une pellicule d’oignon, et diaprées de reflets pourpres ; pattes grossieres, noueuses, hérissées d’apres cils ; charpente massive ; tete robuste, casquée d’un crâne dur ; démarche gauche, sans souplesse ; vol de peu d’essor, court et silencieux, voila l’aspect sommaire de la femelle, fortement outillée pour sa rude besogne. En amoureux oisif, le mâle est plus élégamment encorné, plus finement vetu, plus gracieux de tournure, sans perdre tout a fait ce caractere de robusticité qui est le trait dominant de sa compagne.

Ce n’est pas sans appréhension que le collectionneur d’insectes se trouve pour la premiere fois en présence de la Scolie des jardins. Comment capturer l’imposante bete, comment se préserver de son aiguillon ? Si l’effet du dard est proportionnel a la taille de l’hyménoptere, la piqure de la Scolie doit etre redoutable. Le Frelon, pour une seule fois qu’il dégaine, nous endolorit atrocement.

Que sera-ce si l’on est poignardé par le colosse ? La perspective d’une tumeur de la grosseur du poing, et douloureuse comme si le fer rouge y avait passé, vous traverse l’esprit au moment de donner le coup de filet. Et l’on s’abstient, on fait retraite, tres heureux de ne pas éveiller l’attention du dangereux animal.

Oui, je confesse avoir reculé devant les premieres Scolies, si désireux que je fusse d’enrichir de ce superbe insecte ma collection naissante. De cuisants souvenirs laissés par la Guepe et le Frelon n’étaient pas étrangers a cet exces de prudence. Je dis exces, car aujourd’hui, instruit par une longue pratique, je suis bien revenu de mes craintes d’autrefois ; et si je vois une Scolie se reposant sur une tete de chardon, je ne me fais aucun scrupule de la saisir du bout des doigts, sans précaution aucune, si grosse, si menaçante d’aspect qu’elle soit. Mon audace n’est qu’apparente, j’en instruis volontiers le novice chasseur d’hyménopteres. Les Scolies sont tres pacifiques. Leur dard est outil de travail bien plus que stylet de guerre ; elles en usent pour paralyser la proie destinée a leur famille ; et ce n’est qu’a la derniere extrémité qu’elles le font servir a leur propre défense.

En outre, leur manque de souplesse dans les mouvements permet presque toujours d’éviter l’aiguillon ; et puis, serait-on atteint, la douleur de la piqure est presque insignifiante. Ce défaut de cuisante âcreté dans le venin est un fait a peu pres constant, chez les hyménopteres giboyeurs, dont l’arme est une lancette chirurgicale destinée aux plus fines opérations physiologiques.

Parmi les autres Scolies de ma région, je mentionnerai la Scolie a deux bandes (Scolia bifasciata, Vander Lind), que je vois, chaque année, au mois de septembre, exploiter les amas de terreau de feuilles mortes, disposés, a son intention, dans un coin de mon enclos ; et la Scolie interrompue (Scolia interrupta, Latr,), hôte du terrain sablonneux a la base des collines voisines. Bien moindres que les deux premieres, mais aussi bien plus fréquentes, condition nécessaire pour des observations suivies, elles me fourniront les principaux éléments de ce travail sur les Scolies.

J’ouvre mes vieilles notes, et je me revois, le 6 aout 1857, au bois des Issards, ce fameux taillis voisin d’Avignon que j’ai célébré dans mon étude sur les Bembex. Je me retrouve la tete bourrée de projets entomologiques, au début des vacances qui, deux mois durant, vont me permettre la compagnie de l’insecte. Foin ! du vase de Mariotte et du tube de Torricelli ! Voici l’époque bénie, ou de maître je deviens écolier, l’écolier passionné de la bete. Comme un arracheur de garance qui va faire sa journée, je suis parti avec un solide outil de fouille sur l’épaule, le luchet du pays ; et sur le dos, la gibeciere avec boites, flacons, houlette, tubes de verre, pinces, loupes et autres engins. Un ample parapluie est ma sauvegarde contre l’insolation. C’est l’heure la plus ardente de la Canicule. Énervées par la chaleur, les Cigales se taisent. Les Taons, aux yeux bronzés, cherchent refuge contre l’implacable soleil, au plafond de mon abri de soie ; d’autres gros dipteres, les sombres Pangonies, se jettent étourdiment a mon visage.

Le point ou je me suis installé est une clairiere sablonneuse que j’avais reconnue l’année précédente comme un emplacement aimé des Scolies. Ça et la sont semés des buissons de chene vert, dont l’épais fourré garde un matelas de feuilles mortes avec maigre couche de terreau. Mes souvenirs m’ont bien servi. Voici qu’en effet, la chaleur un peu calmée, apparaissent, venues je ne sais d’ou, quelques Scolies a deux bandes. Le nombre s’en accroît, et je ne tarde pas a en voir, autour de moi, a portée d’observation, bien pres d’une douzaine.

A leur taille moindre, a leur essor plus léger, il est aisé de les reconnaître pour des mâles. Rasant presque le sol, ils volent mollement, vont et reviennent, passent et repassent suivant toutes les directions. De loin en loin, quelqu’un met pied a terre, palpe le sable avec les antennes et paraît s’informer de ce qui se passe dans les profondeurs ; puis il reprend son vol alternatif d’aller et de retour.

Qu’attendent-ils ; que cherchent-ils ainsi dans leurs évolutions cent et cent fois recommencées ? De la nourriture ?

Non, car tout a côté se dressent quelques pieds de panicaut, dont les robustes capitules sont l’habituelle ressource de l’hyménoptere a cette époque de végétation grillée par le soleil, et aucun ne s’y pose, aucun ne paraît se soucier de leurs exsudations sucrées. L’attention est ailleurs. C’est le sol, c’est la nappe sablonneuse qu’ils explorent avec tant d’assiduité ; ce qu’ils attendent, c’est la sortie de quelques femelles qui, le cocon rompu, peut apparaître d’un moment a l’autre, émerger de terre, toute poudreuse. Sans lui donner le temps de s’épousseter, de se laver les yeux, ils seront aussitôt la trois, quatre et plus, ardents a se la disputer. Je connais trop ces ébats amoureux chez la gent hyménoptere pour m’y laisser tromper. Il est de regle que les mâles, plus précoces, font bonne garde autour du lieu natal et surveillent la sortie des femelles, qu’ils harcelent de leurs poursuites aussitôt venues au jour. Tel est le motif de l’interminable ballet de mes Scolies. Prenons patience ; peut-etre assisterons-nous a la noce.

Les heures s’écoulent, les Pangonies et les Taons désertent mon parapluie, les Scolies se lassent et peu a peu disparaissent. C’est fini. Pour aujourd’hui, je ne verrai plus rien. A diverses reprises, l’accablante expédition au bois des Issards est recommencée ; chaque fois, je revois les mâles aussi assidus que jamais dans leur essor a fleur de terre. Ma persévérance méritait un succes. Elle l’eut, mais bien incomplet. Exposons-le tel qu’il est ; l’avenir comblera les vides. Une femelle émerge du sol sous mes yeux. Elle s’envole suivie de quelques mâles. Avec le luchet, je fouille au point de sortie, et a mesure que l’excavation gagne, je tamise entre les doigts les déblais sablonneux mélangés de terreau. A la sueur du front, je puis le dire, j’avais bien remué pres d’un metre cube de matériaux, quand enfin je fais trouvaille. C’est un cocon récemment rompu, sur le flanc duquel adhere une dépouille épidermique, ultimes restes du gibier dont s’est nourrie la larve artisan du dit cocon. Vu le bon état de son étoffe de soie, celui-ci pourrait avoir appartenu a la Scolie qui vient de quitter sous mes yeux sa souterraine demeure. Quant a la dépouille l’accompagnant, elle est trop ruinée par la fraîcheur du sol et par les radicelles des gramens pour qu’il me soit possible d’en déterminer exactement l’origine. La calotte crânienne, mieux conservée, les mandibules et quelques traits de configuration générale me font cependant soupçonner une larve de lamellicorne.

Il se fait tard. C’est assez pour aujourd’hui. Je suis exténué mais amplement dédommagé de mes fatigues par un cocon en pieces et la peau énigmatique d’un misérable ver. Jeunes gens qui vous occupez d’histoire naturelle, voulez-vous savoir si le feu sacré coule dans vos veines ? Supposez-vous de retour d’une expédition semblable. Vous avez sur l’épaule le lourd outil du paysan, vos reins sont courbaturés par une laborieuse fouille que vous venez de pratiquer tout accroupi, la chaleur d’une apres-midi du mois d’aout vous a mis la tete en ébullition, vos paupieres sont fatiguées par le prurit d’une ophtalmie que vous a valu la violente illumination de la journée, la soif vous dévore, et devant vous s’ouvre la poudreuse perspective des kilometres vous séparant du repos. Cependant quelque chose chante en vous ; oublieux des miseres présentes, vous etes tout heureux de votre course. Pourquoi ? Parce que vous voila possesseur d’un lambeau d’épiderme pourri. Si c’est bien ainsi, mes jeunes amis, allez de l’avant, vous ferez quelque chose ; ce qui n’est pas, tant s’en faut, je vous en avertis, le moyen de faire son chemin.

Ce lambeau d’épiderme fut examiné avec tous les soins qu’il méritait. Mes premiers soupçons se confirmerent : un lamellicorne, un scarabéien a l’état de larve est la premiere nourriture de l’hyménoptere dont je venais d’exhumer le cocon. Mais quel est ce scarabéien ? Et puis, ce cocon, mon riche butin, appartient-il bien a la Scolie ? Le probleme commence a se poser. Pour en essayer la solution, il faut revenir au bois des Issards.

J’y suis revenu, et si souvent que ma patience a fini par se lasser avant que la question des Scolies eut reçu satisfaisante réponse. La difficulté n’est pas petite, en effet, dans les conditions ou je me trouve. Ou fouiller dans l’étendue indéfinie du terrain sablonneux pour rencontrer un point hanté par les Scolies ? Le luchet plonge au hasard, et presque toujours je ne rencontre rien de ce que je cherche. Les mâles, volant a fleur de terre, m’indiquent bien d’abord, avec leur sureté d’instinct, les emplacements ou doivent se trouver des femelles ; mais leurs indications sont fort vagues, a cause de l’amplitude de leurs allées et venues. Si je voulais visiter le sol qu’un seul mâle explore dans son essor a direction toujours changeante, j’aurais a remuer, a un metre de profondeur peut-etre, au moins un are de terrain. C’est trop au-dessus de mes forces et de mes loisirs. Puis, la saison s’avançant, les mules disparaissent, et me voila privé de leurs indications. Pour savoir a peu pres ou plonger le luchet, une seule ressource me reste : c’est d’épier les femelles sortant de terre ou bien y pénétrant. Avec beaucoup de patience et de temps dépensé, cette aubaine, j’ai fini par l’avoir, rarement il est vrai.

Les Scolies ne creusent pas de terrier comparable a celui des autres hyménopteres giboyeurs ; elles n’ont pas de domicile fixe, avec galerie libre, qui s’ouvre a l’extérieur et donne acces dans les cellules, demeures des larves. Pour elles, pas de porte d’entrée et de sortie, pas de corridor pratiqué a l’avance. S’il faut pénétrer en terre, tout point, non remué jusque-la, leur est bon pourvu qu’il ne soit pas trop dur a leurs instruments de fouille, d’ailleurs si puissants ; s’il faut en ressortir, le point d’issue leur est non moins indifférent. La Scolie ne perfore pas le sol traversé ; elle le fouille, elle le laboure des pattes et du front ; et les matériaux remués restent en place, en arriere, obstruant aussitôt le passage suivi. Quand elle va surgir au dehors, son arrivée est annoncée par de la terre fraîche qui s’amoncelle comme sous la poussée du groin de quelque taupe minuscule.

L’insecte sort, et la taupinée s’éboule sur elle-meme en comblant l’orifice de sortie. Si l’hyménoptere rentre, la fouille, faite en un point arbitraire, donne rapidement une excavation ou la Scolie disparaît, séparée de la surface par toute la traînée des matériaux remués.

Je reconnais aisément son passage dans l’épaisseur du sol, a certains cylindres, longs et tortueux, formés de matériaux mobiles au milieu d’une terre tassée et consistante. Ces cylindres sont nombreux, ils plongent parfois a un demi-metre, ils s’allongent dans toutes les directions, assez souvent se croisent. Aucun ne présente meme un simple tronçon de galerie libre. Ce ne sont pas ici, c’est évident, des voies permanentes de communication avec le dehors, mais des pistes de chasse que l’insecte a suivies une fois sans plus y revenir. Que recherchait l’hyménoptere quand il criblait le sol de ces boyaux maintenant pleins d’éboulis ruisselants ? Sans doute la pâture de sa famille, la larve dont je possede la dépouille, devenue guenille méconnaissable.

Le jour se fait un peu : les Scolies sont des laboureurs souterrains. Déja je le soupçonnais, ayant capturé autrefois des Scolies souillées de petits encroutements terreux aux jointures des pattes. L’hyménoptere, lui si soucieux de propreté, lui dont le moindre loisir est mis a profit pour se brosser et se lustrer, ne peut avoir de semblables taches qu’a la condition d’etre un fervent remueur de terre. Je soupçonnais leur métier, et maintenant je le sais. Elles vivent sous terre, ou elles fouillent a la recherche des larves de lamellicorne, de meme que fouille la taupe a la recherche du ver blanc. Les embrassements des mâles reçus, peut-etre meme ne remontent-elles que fort rarement a la surface, absorbées qu’elles sont par les soins maternels ; et voila pourquoi, sans doute, ma patience s’épuise a guetter leur entrée et leur sortie.

C’est dans le sous-sol qu’elles stationnent et qu’elles circulent ; a l’aide de leurs fortes mandibules, de leur crâne dur, de leurs robustes pattes épineuses, elles se fraient aisément des voies dans la terre meuble. Ce sont des socs vivants. Sur la fin du mois d’aout, la population féminine est donc, pour la majeure part, sous terre, affairée au travail de la ponte et de l’approvisionnement. C’est en vain, tout semble me le dire, que j’épierais la venue de quelques femelles au grand jour ; il faut me résigner a fouiller au hasard.

Le résultat ne répondit guere a mes laborieuses excavations. Quelques cocons furent trouvés, presque tous rompus comme celui dont j’étais déja possesseur, et portant, comme lui, appliquée sur le flanc, la peau déguenillée d’une larve du meme scarabéien. Deux de ces cocons, restés intacts, renfermaient un hyménoptere adulte et mort. C’était bien la Scolie a deux bandes, précieux résultat qui de mes soupçons faisait certitude.

D’autres cocons furent exhumés, un peu différents d’aspect, contenant l’habitant adulte et mort ou je reconnus la Scolie interrompue. Les restes des vivres consistaient encore dans la dépouille épidermique d’une larve également de lamellicorne, mais différente de celle que chasse la premiere Scolie. Et ce fut tout. Un peu de ci, un peu de la, je remuai quelques metres cubes de terre, sans parvenir a trouver des provisions fraîches avec l’ouf ou la jeune larve. C’était bien cependant l’époque favorable, l’époque de la ponte, car les mâles, nombreux au début, étaient devenus de jour eu jour plus rares jusqu’a disparaître totalement. Mon insucces tenait a l’incertitude des fouilles, que rien ne pouvait guider sur une étendue illimitée.

Si je pouvais au moins déterminer les Scarabées dont les larves sont le gibier des deux Scolies, le probleme serait a demi résolu. Essayons. Je recueille tout ce que déterre le luchet, larves, nymphes et coléopteres adultes.

Mon butin consiste en deux lamellicornes : l’Anoxia villosa et l’Euchlora Julii, que je trouve a l’état parfait, le plus souvent morts, quelquefois vivants. J’obtiens leurs nymphes en petit nombre, excellente fortune, car la dépouille larvaire qui les accompagne me servira de terme de comparaison. Je rencontre en abondance des larves de tout âge. Comparées a la défroque abandonnée par les nymphes, les unes sont reconnues pour appartenir a l’Anoxie, et les autres a l’Euchlore.

Avec ces documents, je constate en complete certitude que la dépouille accolée au cocon de la Scolie interrompue appartient a l’Anoxie. Quant a l’Euchlore, elle n’a rien a faire ici ; la larve que chasse la Scolie a deux bandes ne lui appartient pas, non plus que celle de l’Anoxie. A quel scarabée correspond alors la dépouille qui me reste inconnue ? Le lamellicorne cherché doit pourtant se trouver dans le terrain que j’explore, puisque la Scolie a deux bandes s’y est établie. Plus tard, oh ! bien plus tard, j’ai reconnu en quoi pechaient mes fouilles.

Pour éviter sous le luchet le réseau des racines et rendre le travail d’excavation plus aisé, je fouillais les places dénudées, loin des bouquets de chene-vert ; et c’est dans ces fourrés, riches en humus, qu’il m’eut fallu précisément chercher. La, aupres des vieilles souches, dans le terrain de feuilles mortes et de bois pourri, j’eusse rencontré certainement la larve tant désirée, ainsi que l’établira ce qui me reste a dire.

La se borne ce que m’ont appris mes premieres recherches. Il est a croire que le bois des Issards jamais ne m’aurait fourni les données précises telles que je les désire. L’éloignement des lieux, la fatigue de courses rendues accablantes par la chaleur, l’inconnu des points attaqués, m’auraient rebuté sans doute avant que le probleme eut fait un pas de plus. Pour de semblables études, il faut le loisir et l’assiduité du chez soi ; il faut la demeure au village. Alors chaque point de votre enclos et des environs vous est familier, et l’on procede a coup sur.

Vingt-trois années s’écoulent, et me voici a Sérignan, devenu paysan qui tour a tour laboure son carré de papier et son carré de navets. Le 14 aout 1880, Favier déménage un tas de terreau provenant de détritus d’herbages et de feuilles amoncelés dans un recoin, contre le mur d’enceinte. Le déménagement a été jugé nécessaire parce que Bull, quand arrive la lune des passions orageuses, profite du monticule pour gagner le faîte de la muraille et de la se rendre a la noce canine dont les effluves de l’air lui ont apporté la nouvelle. Le pelerinage accompli, il revient, la mine déconfite et l’oreille fendue ; mais toujours pret, une fois repu, a recommencer l’escapade. Pour couper court a ce dévergondage, qui lui vaut tant de boutonnieres a la peau, il a été décidé de transporter ailleurs l’amas de terre qui lui sert d’échelle d’évasion.

Au milieu de son travail de pelle et de brouette, soudain Favier m’appelle : « Trouvaille, Monsieur ; riche trouvaille ! Venez voir. » – J’accours. La trouvaille est somptueuse, en effet, et de nature a me combler de joie en éveillant tous mes vieux souvenirs du bois des Issards. De nombreuses femelles de la Scolie a deux bandes, troublées dans leur travail, émergent ça et la du sein du terreau. Abondent aussi les cocons, chacun juxtaposé a la peau de la piece de gibier dont s’est nourrie la larve. Tous sont ouverts, mais frais encore : ils datent de la génération présente ; les Scolies que j’exhume les ont quittés depuis peu. J’ai appris plus tard, effectivement, que l’éclosion a lieu dans le courant de juillet.

Dans le meme terreau grouille une population de scarabéiens, sous forme de larves, de nymphes et d’insectes adultes. Il y a la le plus gros de nos coléopteres, le vulgaire Rhinocéros, ou l’Orycte nasicorne. J’en rencontre de récemment libérés, dont les élytres, d’un marron luisant, voient pour la premiere fois le soleil ; j’en rencontre d’autres renfermés dans leur coque de terre, presque aussi grosse qu’un ouf de dinde. Plus commune est sa larve puissante, a lourde bedaine, recourbée en crochet. Je releve la présence d’un second porteur de corne sur le nez, de l’Orycte Silene, bien moindre que son congénere ; et d’un scarabée ravageur de mes laitues, le Pentodon punctatus.

Mais la population dominante consiste en Cétoines, la plupart incluses dans leurs coques ovoides, a parois de terreau et de crottins incrustés. Il y en a de trois especes différentes : ce sont les Cetonia aurata, Cetoniamorio et Cetonia floricola. La majeure part revient a la premiere. Leurs larves, si facilement reconnaissables a la singuliere aptitude qu’elles ont de marcher sur le dos, les pattes en l’air, se dénombreraient par centaines. Tous les âges sont représentés, depuis le vermisseau presque naissant jusqu’au ver dodu sur le point d’édifier sa coque.

Cette fois, la question des vivres est résolue. Si je compare la dépouille larvaire accolée aux cocons de Scolie avec les larves de Cétoine, ou mieux avec la peau rejetée par ces larves, sous le couvert du cocon, au moment de la transformation en nymphe, il y a parfaite identité. La Scolie a deux bandes approvisionne chacun de ses oufs avec une larve de Cétoine. Voila l’énigme que mes pénibles recherches au bois des Issards ne m’avaient pas permis de résoudre. Aujourd’hui, sur le seuil de ma porte, l’ardu probleme devient un jeu. Il m’est aisé de scruter la question aussi loin que possible ; sans dérangement aucun, a toute heure du jour, a toute époque jugée favorable, j’ai sous les yeux les éléments voulus. Ah ! bien aimé village, si pauvre, si rustique, quelle bonne inspiration j’ai eu de venir te demander une retraite d’ermite, ou je puisse vivre en société avec mes cheres betes et tracer ainsi dignement quelques chapitres de leur merveilleuse histoire !

D’apres l’observateur italien Passerini, la Scolie des jardins nourrit sa famille avec des larves d’Orycte nasicorne, dans les amas de vieille tannée retirée des serres chaudes. Je ne désespere pas de voir un jour l’hyménoptere colosse venir s’établir dans mes tas de terreau de feuilles mortes ou pullule le meme scarabée. Sa rareté dans ma région est probablement la seule cause qui ait empeché jusqu’ici mes désirs de se réaliser.

Je viens d’établir que la Scolie a deux bandes a pour aliment du jeune âge des larves de Cétoine et notamment de Cétoine dorée, morio et floricole. Ces trois especes vivent ensemble dans l’amas de détritus tout a l’heure explorée ; leurs larves different si peu, que pour les distinguer l’une de l’autre, il me faudrait un examen minutieux, et encore ne serais-je pas certain d’y réussir. Il est a croire que la Scolie ne fait pas de choix entre elles, et qu’elle les utilise toutes les trois indistinctement. Peut-etre meme s’attaque-t-elle a d’autres, hôtes, comme les précédentes, des monceaux de matieres végétales pourries. J’inscris donc d’une façon générale le genre Cétoine comme proie de la Scolie a deux bandes.

Enfin la Scolie interrompue avait pour gibier aux environs d’Avignon, la larve de l’Anoxie velue (Anoxia villosa). Aux environs de Sérignan, dans un sol sablonneux semblable, sans autre végétation que quelques maigres gramens, je lui trouve pour vivres l’Anoxie matutinale (Anoxia matutinalis), qui remplace ici la velue. Orycte, Cétoine et Anoxie a l’état larvaire, voila donc le gibier des trois Scolies dont les mours nous sont connues. Les trois coléopteres sont des lamellicornes, des scarabéiens. Nous aurons plus tard a nous demander la cause de cette concordance si frappante.

Pour le moment, il s’agit de transporter ailleurs, avec la brouette, l’amas de terreau. C’est le travail de Favier, tandis que je recueille moi-meme dans des bocaux la population troublée, pour la remettre en place dans le nouveau tas avec tous les égards que lui doivent mes projets. Ce n’est pas encore l’époque de la ponte, car je ne trouve aucun ouf, aucune jeune larve de Scolie. Septembre apparemment sera le mois propice. Mais il ne peut manquer d’y avoir de nombreux éclopés dans tout ce remue-ménage ; des Scolies ont fui qui peut-etre auront quelque peine a trouver le nouvel emplacement ; j’ai tout mis en désordre dans le tas bouleversé.

Pour laisser le calme se rétablir et les habitudes s’invétérer, pour donner a la population, le temps de s’accroître et de remplacer les fuyards et les contusionnés, il conviendrait, ce me semble, d’abandonner en paix le tas cette année-ci et de ne reprendre mes recherches que l’an prochain. Apres le trouble profond du déménagement, je compromettrais le succes par trop de précipitation. Attendons encore un an. C’est ainsi décidé. Serrant le frein a mon impatience, je me résigne. Tout se borne, la chute des feuilles venue, a grossir le tas ou je fais accumuler les détritus jonchant l’enclos, afin d’avoir champ d’exploitation plus riche.

Des le mois d’aout suivant, mes visites au monticule de terreau deviennent quotidiennes. Vers les deux heures de l’apres-midi, quand le soleil s’est dégagé des pins voisins et donne sur l’amas, de nombreux mâles de Scolie surviennent des champs voisins, ou ils s’abreuvaient sur les capitules du panicaut. Sans cesse allant et revenant d’un mol essor, ils volent autour du monticule.

Si quelque femelle surgit hors du terreau, ceux qui l’ont vue se précipitent. Des rixes peu turbulentes décident qui des prétendants sera le possesseur, et le couple s’envole au dela de la muraille d’enceinte. C’est la répétition de ce que j’avais vu au bois des Issards. Le mois d’aout n’est pas fini que les mâles ne se montrent plus. Les meres ne se montrent pas davantage, occupées qu’elles sont sous terre a établir leur famille.

Le 2 septembre une fouille est décidée avec mon fils Émile, qui manouvre la fourche et la pelle, tandis que j’examine les mottes extraites. Victoire ! Résultat superbe, comme mon ambition n’eut osé en rever de plus beau ! Voici a foison des larves de Cétoine, toutes flasques, sans mouvement, étalées sur le dos, avec un ouf de Scolie accolé au milieu du ventre ; voici de jeunes larves de Scolie, la tete plongée dans les entrailles de leur victime, en voici de plus avancées qui mâchent leurs dernieres bouchées sur une proie tarie, réduite a la peau ; en voici qui jettent les bases de leur cocon avec une soie rougeâtre, qui semble teinte avec du sang de bouf ; en voici dont les cocons sont parachevés.

Tout y est, et en abondance, depuis l’ouf jusqu’a la larve dont la période active est finie. Je note d’une pierre blanche cette journée du 2 septembre ; elle me donnait les derniers mots d’une énigme qui, pres d’un quart de siecle, m’avait tenu l’esprit en suspens. Mon butin est religieusement logé dans des bocaux peu profonds, a large ouverture et meublés d’une couche de terreau passé au tamis fin. Sur ce moelleux matelas, identique de nature avec le milieu natal, je pratique du doigt de légeres empreintes, des niches, dont chacune reçoit une de mes pieces d’étude, une seule. Un carreau de vitre couvre l’embouchure du récipient. J’évite ainsi une évaporation trop rapide et j’ai sous les yeux mes nourrissons sans crainte de les troubler. Maintenant que tout est en ordre, procédons au relevé des faits.

Les larves de Cétoine que je trouve avec un ouf de Scolie a la face ventrale, sont distribuées au hasard dans le terreau, sans niche spéciale, sans indice aucun d’une édification quelconque. Elles sont noyées dans l’humus, absolument comme le sont les larves non atteintes par l’hyménoptere. Comme me le disaient les fouilles au bois des Issards, la Scolie ne prépare pas de logis pour sa famille ; elle est ignorante de l’art cellulaire.

Le domicile de sa descendance est fortuit, la mere n’y accorde aucun soin architectural. Tandis que les autres déprédateurs préparent une demeure ou les vivres sont transportés, parfois de loin, la Scolie se borne a fouiller sa couche d’humus jusqu’a ce qu’elle rencontre une larve de Cétoine. La trouvaille faite, elle poignarde sur place le gibier afin de l’immobiliser, sur place encore elle dépose un ouf a la face ventrale de la bete paralysée, et c’est tout : la mere se met en quete d’une nouvelle proie sans plus se préoccuper de l’ouf qui vient d’etre pondu. Pas de frais de charroi, pas de frais d’habitacle. Au point meme ou le ver de Cétoine est happé et paralysé, éclôt, se développe et tisse son cocon la larve de Scolie. L’établissement de la famille est ainsi réduit a la plus simple expression.


Chapitre 2 UNE CONSOMMATION PÉRILLEUSE

Sous le rapport de la forme, l’ouf de la Scolie n’a rien de particulier. Il est blanc, cylindrique, droit, de 4 millimetres de longueur a peu pres, sur 1 millimetre de largeur. Par son extrémité antérieure, il est fixé sur la ligne médiane du ventre de la victime, bien en arriere des pattes, vers la naissance de la tache brune que forme, a travers la peau, la masse alimentaire.

J’assiste a l’éclosion. Le vermisseau, portant encore a l’arriere la pellicule subtile dont il vient de se dépouiller, est fixé au point ou l’ouf adhérait lui-meme par son bout céphalique. C’est un spectacle saisissant que celui de la faible créature tout juste éclose et, pour son coup d’essai, trouant la bedaine a son énorme proie, étendue sur le dos. La dent naissante met un jour a la dure besogne.

Le lendemain la peau a cédé, et je trouve le nouveau-né avec la tete plongée dans une petite plaie ronde et saignante. Pour la taille, le vermisseau ne differe pas de l’ouf, dont je viens de donner les dimensions. Or, la larve de Cétoine, telle qu’il la faut a la Scolie, mesure 30 millimetres de longueur et 9 millimetres de largeur en moyenne ; il suit de la que son volume est de 600 a 700 fois celui du ver de la Scolie nouvellement éclos.

Voila certes une proie qui, mobile, jouant de la croupe et de la mandibule, mettrait le nourrisson en terrible danger. Le péril a été conjuré par le stylet de la mere ; et le frele ver attaque la panse du monstre sans plus d’hésitation que s’il embouchait la mamelle d’une nourrice.

D’un jour a l’autre, la tete de la jeune Scolie plonge plus avant dans le ventre de la Cétoine. Pour passer dans l’étroit pertuis ouvert a travers la peau, la partie antérieure du corps se rétrécit et s’allonge, comme par l’effet d’une filiere. La larve acquiert ainsi une forme assez étrange. Sa moitié postérieure, constamment en dehors du ventre de la proie, a la configuration et l’ampleur habituelle chez les larves des hyménopteres fouisseurs ; sa moitié antérieure qui, une fois engagée sous la peau de la bete fouillée, n’en sort plus jusqu’au moment de filer le cocon, brusquement s’effile en col de serpent. Cette partie antérieure se moule en quelque sorte sur l’étroit pertuis d’entrée pratiqué dans la peau et garde désormais son fluet moulage. A des degrés divers, pareille configuration se retrouve du reste chez les larves des fouisseurs dont le service consiste en un gibier volumineux, a consommation de longue durée. De ce nombre sont le Sphex languedocien avec son Éphippigere, et de l’Ammophile hérissée avec son Ver gris. Rien de ce brusque étranglement, qui divise l’animal en deux moitiés disparates, ne se montre lorsque les vivres consistent en pieces nombreuses et relativement petites. La larve conserve alors la conformation ordinaire, obligée qu’elle est de passer, a de brefs intervalles, d’une piece de ses provisions a la piece suivante.

A partir des premiers coups de mandibules et jusqu’a ce que la venaison soit épuisée, la larve de Scotie ne retire plus sa tete et son long col de l’intérieur de la bete dévorée. Je soupçonne le motif de cette persistance dans un seul point d’attaque ; je crois meme entrevoir la nécessité d’un art spécial dans la maniere de manger. La larve de Cétoine est un morceau de résistance, morceau unique qui doit, jusqu’a la fin, conserver une convenable fraîcheur. La jeune Scolie doit donc l’attaquer avec réserve, au point, toujours le meme, que la mere a choisi a la face ventrale, car le trou d’entrée est ouvert au point exact ou l’ouf était fixé. A mesure que le col du nourrisson s’allonge et plonge plus avant, les visceres de la victime sont rongés de proche en proche et méthodiquement, les moins nécessaires d’abord, puis ceux dont l’ablation laisse encore un reste de vie, enfin ceux dont la perte entraîne irrévocablement la mort, suivie de bien pres par la pourriture.

Aux premiers coups de dents, on voit sourdre par la plaie le sang de la victime, fluide puissamment élaboré et de digestion facile, ou le nouveau-né trouve comme une sorte de laitage. Sa mamelle, a lui, petit ogre, est la panse saignante de la Cétoine. Celle-ci n’en périra pas, du moins de quelque temps. Sont attaquées apres les matieres grasses enveloppant, de leurs délicates nappes, les organes internes. Encore une perte que la Cétoine peut éprouver sans périr a l’instant. C’est le tour de la couche musculaire tapissant la peau ; c’est le tour des organes essentiels ; c’est le tour des centres nerveux, des réseaux trachéens, et toute lueur de vie s’éteint dans la Cétoine, réduite a un sac vide mais intact, sauf le trou d’entrée ouvert au milieu du ventre. Désormais la pourriture peut gagner cette dépouille ; par sa méthodique consommation, la Scolie a su, jusqu’a la fin, se conserver des vivres frais ; et la voici maintenant qui, replete, reluisante de santé, retire son long col du sac épidermique et se prépare a tisser le cocon ou l’évolution s’achevera.

Que je fasse quelque erreur dans l’exacte succession des organes consommés, c’est possible, car il n’est pas aisé de reconnaître ce qui se passe dans les flancs de la bete fouillée. Le trait dominant de cette savante alimentation, qui procede du moins nécessaire au plus nécessaire pour la conservation d’un reste de vie, n’est pas moins évident. Si l’observation directe ne l’affirmait en partie, l’examen seul de la bete rongée l’affirmerait de la façon la plus formelle.

La larve de Cétoine est, au début, ver dodu. A mesure qu’elle s’épuise sous la dent de la Scolie, elle devient flasque et se ride. En peu de jours, c’est un lardon ratatiné ; puis un sac dont les deux parois se touchent. Et cependant ce lardon et, ce sac ont toujours l’aspect de chair fraîche aussi net que pouvait l’avoir le ver non encore entamé. Malgré les morsures répétées de la Scolie, la vie est donc encore la, tenant tete a l’invasion de la pourriture jusqu’a ce que les derniers coups de mandibules soient donnés. Ce reste de vitalité tenace ne dit-il pas a lui seul que les organes primordiaux sont attaqués les derniers ; ne démontre-t-il pas un dépecement gradué du moins essentiel a l’indispensable ?

Voulons-nous constater ce que devient une larve de Cétoine quand, du premier coup, l’organisme est meurtri dans ces centres vitaux ? L’expérience est facile, et je n’ai pas manqué de la faire. Une aiguille a coudre détrempée, aplatie en lame, puis retrempée et aiguisée, me donne le plus délicat des scalpels. Avec cet outil, je pratique une fine boutonniere par ou j’extirpe la masse nerveuse dont nous aurons bientôt a étudier la remarquable structure. C’est fini : la blessure, d’aspect sans gravité, a fait de la bete un cadavre, un vrai cadavre. J’établis mon opérée sur une couche de terreau frais, dans un bocal avec opercule de verre ; enfin je l’établis dans les memes conditions que les larves dont les Scolies se nourrissent. Du jour au lendemain, sans changer de forme, elle devient d’un brun repoussant ; puis elle difflue en infect putrilage. Sur le meme lit de terreau, sous le meme couvert de verre, dans la meme atmosphere moite et tiede, les larves aux trois quarts dévorées par les Scolies, ont toujours, au contraire, l’aspect de chair fraîche.

Si un seul coup de mon poignard, façonné avec la pointe d’une aiguille, amene soudain la mort et a bref délai la pourriture ; si les morsures répétées de la Scolie vident l’animal et le réduisent presque a la peau sans achever de le tuer, l’opposition si frappante des deux résultats provient de l’importance relative des organes lésés. Je détruis les centres nerveux, et sans retour, je tue ma bete, devenue infection demain ; la Scolie s’attaque aux réserves adipeuses, au sang, aux muscles, et ne tue pas la sienne, qui lui fournira une saine nourriture jusqu’a la fin. Mais il est clair que si la Scolie débutait comme je l’ai fait, des les premiers coups de dents elle n’aurait plus devant elle qu’un véritable cadavre, dont la sanie lui serait fatale dans les vingt-quatre heures. La mere, il est vrai, pour obtenir l’immobilité de la proie, a instillé le venin de son dard sur les centres nerveux. Son opération n’est en rien comparable a la mienne. Elle a procédé en délicat physiologiste qui provoque l’anesthésie ; j’ai opéré en boucher qui dilacere, arrache, extirpe. Les centres nerveux restent intacts sous l’aiguillon.

Stupéfiés par le venin, ils ne peuvent plus provoquer de contractions musculaires ; mais qui nous dit que, dans leur engourdissement, ils cessent d’etre utiles a l’entretien d’une sourde vitalité ? La flamme est éteinte, mais la meche conserve un point incandescent. Moi, brutal tortionnaire, je fais plus que souffler la lampe : j’en rejette la meche, et tout est fini. Ainsi ferait le ver mordant a pleines mandibules sur la masse nerveuse.

Tout l’affirme : la Scolie et les autres déprédateurs dont les provisions consistent en pieces copieuses, sont doués d’un art particulier de manger, art d’exquise délicatesse qui ménage, jusqu’a consommation finale, des traces de vie dans la proie dévorée. Si la proie est menue, telle prudence est inutile. Voyez, par exemple, les Bembex au milieu de leur tas de dipteres. La proie happée est entamée par le dos, le ventre, la tete, le thorax, indifféremment. La larve mâche un point arbitraire, qu’elle abandonne pour en mâcher un second ; elle passe a un troisieme, a un quatrieme, au gré de ses mobiles caprices. Elle semble déguster et choisir par essais répétés les bouchées le mieux a sa convenance. Ainsi mordu en divers points, couvert de plaies, le diptere est bientôt une masse informe que la pourriture gagnerait rapidement si la maigre piece n’était consommée en une séance. Admettons chez la Scolie cette gloutonnerie sans regle, et l’animal périt a côté de sa corpulente victuaille, qui devait durer fraîche une quinzaine de jours, et n’est presque au début qu’un infect immondice.

Cet art de consommation ménagée ne semble pas d’exercice facile ; du moins la larve, pour peu qu’elle soit détournée de ses voies, ne sait plus appliquer ses hauts talents de table. C’est ce que l’expérimentation va nous démontrer. Je ferai remarquer d’abord qu’en parlant de mon opérée, devenue pourriture dans les vingt-quatre heures, j’ai adopté un cas extreme, pour plus de clarté. La Scolie, en son coup d’essai, ne va pas, ne peut aller jusque-la. Il n’en convient pas moins de se demander si, pour la consommation des vivres, le point d’attaque initial est indifférent, et si la fouille dans les entrailles de la victime comporte un ordre déterminé, en dehors duquel le succes est incertain ou meme impossible.

A ces délicates questions, nul, je pense, ne saurait répondre. Ou la science se tait, le ver peut-etre parlera. Essayons. Je dérange de sa position une larve de Scolie ayant acquis du quart au tiers de son développement. Le long col qui plonge dans le ventre de la victime est assez difficile a extraire, vu la nécessité de tourmenter le moins possible l’animal. J’y parviens avec un peu de patience et les frictions répétées du bout d’un pinceau. La larve de Cétoine est alors retournée, le dos en haut, au fond de la petite cuvette que laisse sur la couche d’humus l’impression du doigt. Enfin sur le dos de la victime, je dépose la Scolie. Voila mon ver dans les memes conditions que tout a l’heure, avec cette différence qu’il a sous les mandibules le dos et non plus le ventre de sa proie.

Toute une apres-midi, je le surveille. Il s’agite ; il porte sa petite tete ici, puis la, puis ailleurs ; fréquemment il l’applique sur la Cétoine mais sans la fixer nulle part. La journée s’acheve, et il n’a encore rien entrepris. Des mouvements inquiets, et voila tout. La faim, me disais-je, finira par le décider a mordre. Je me trompais.

Le lendemain, je le retrouve plus anxieux que la veille et tâtonnant toujours, sans se résoudre a fixer les mandibules quelque part. Je laisse faire encore une demi-journée sans obtenir aucun résultat. Vingt-quatre heures d’abstinence doivent cependant avoir éveillé un bel appétit, chez lui surtout qui, laissé tranquille, n’aurait pas discontinué de manger.

La fringale ne peut le décider a mordre en un point illicite. Est-ce impuissance de la dent ? Certes, non ; l’épiderme de la Cétoine n’est pas plus résistant sur le dos que sur le ventre ; et puis, sortant de l’ouf, le ver est capable de trouer la peau ; a plus forte raison, devenu déja robuste, l’est-il aujourd’hui. Ce n’est donc pas impuissance ; c’est refus obstiné de mordre en un point qui doit etre respecté. Qui sait ? De ce côté-la, peut-etre, se blesserait le vaisseau dorsal, le cour de la bete, organe indispensable a la vie. Toujours est-il que mes tentatives de faire attaquer la victime par le dos ont échoué. Est-ce a dire que le vermisseau se rende compte le moins du monde du danger qu’il y aurait pour lui s’il provoquait la pourriture en dépeçant maladroitement sa victuaille par le dos ? Ce serait insensé que de s’arreter un instant a pareille idée. Son refus est dicté par un ordre préétabli, auquel il obéit fatalement.

Mes larves de Scolie périraient de faim si je les laissais sur le dos de leur victime. Je remets donc les choses en leur état : la larve de Cétoine le ventre en haut, et par dessus la jeune Scolie. Les précédentes expérimentées pourraient me servir, mais comme j’ai a me précautionner contre les troubles que doit avoir amenés l’épreuve subie, je préfere opérer a nouveaux frais, luxe que me permet l’abondance de ma ménagerie. Une Scolie est dérangée de sa position, la tete extraite des entrailles de la Cétoine ; puis abandonnée a elle-meme sur le ventre de la victime. Tout inquiet, le ver tâtonne, hésite, cherche et n’implante les mandibules nulle part, bien que ce soit maintenant la face ventrale qu’il explore. Il n’hésiterait pas davantage établi sur le dos. Qui sait ? répéterai-je : de ce côté-la se blesserait peut-etre la masse nerveuse ; plus essentielle encore que le vaisseau dorsal. Il ne faut pas que l’inexpérimenté vermisseau plonge au hasard les mandibules ; son avenir est compromis s’il donne un coup de dent mal a propos. A bref délai, ses vivres seront changés en pourriture s’il mord en ce point ou j’ai moi-meme porté l’aiguille façonnée en scalpel. Donc encore une fois, refus absolu d’entamer la peau de la victime autre part qu’au point meme ou l’ouf était fixé.

La mere choisit ce point, le plus favorable sans doute a la future prospérité de la larve, sans qu’il me soit possible de bien démeler les motifs de ce choix ; elle y fixe l’ouf, et le pertuis a faire est désormais déterminé d’emplacement. C’est la que le vermisseau doit mordre, la seulement, jamais ailleurs. Son invincible refus d’entamer la Cétoine autre part, dut-il périr de faim, nous montre combien est rigoureuse la regle de conduite inspirée a son instinct.

Dans ses tâtonnements, le ver déposé sur la face ventrale de la victime, retrouve tôt ou tard la blessure béante d’ou je l’ai éloigné. S’il tarde trop pour mon impatience, je peux moi-meme, avec la pointe d’un pinceau, y conduire sa tete. Le ver alors reconnaît l’ouverture qu’il a pratiquée, il y engage le col et plonge peu a peu dans le ventre de la Cétoine, de façon que le primitif état des choses semble exactement rétabli. Et néanmoins le succes de l’éducation est désormais fort incertain.

Il est possible que la larve prospere, acheve de se développer et file son cocon ; il est possible aussi, – et ce cas n’est pas rare, – que la Cétoine rapidement brunisse et tombe en pourriture. On voit alors la Scolie brunir elle-meme, gonflée qu’elle est de matieres corrompues ; puis cesser tout mouvement sans avoir essayé de se retirer, de la sanie. Elle meurt sur place, empoisonnée par son gibier faisandé outre mesure.

Quelle signification donner a cette brusque corruption des vivres suivie de la mort de la Scolie, lorsque tout paraissait rentré dans l’état normal ? Je n’en vois qu’une. Troublé dans ses actes, détourné de ses voies par mon intervention, l’animal remis sur la blessure d’ou je l’avais extrait, n’a pas su retrouver le filon qu’il exploitait quelques minutes avant ; il s’est engagé a l’aventure dans les entrailles de la bete, et quelques morsures intempestives ont mis fin aux dernieres étincelles de vitalité. Son trouble l’a rendu maladroit, et sa méprise lui a couté la vie. Il périt intoxiqué par la riche victuaille qui, consommée suivant les regles, devait le rendre tout rondelet d’embonpoint.

J’ai voulu voir d’une autre maniere les effets mortels d’une consommation troublée. Cette fois, c’est la victime elle-meme qui brouillera les actes du vermisseau. Telle qu’elle est servie par la mere a la jeune Scolie, la larve de Cétoine est profondément paralysée. Son inertie est complete et si frappante, qu’elle forme un des traits dominants de cette histoire. Mais n’anticipons pas. Il s’agit pour le moment de substituer a cette larve inerte, une larve pareille mais non paralysée, en pleine vie. Pour l’empecher de se replier en deux et d’écraser le ver, je me borne a rendre immobile la bete, telle que je viens de l’extraire de son terreau natal. Je dois aussi me méfier de ses pattes et de ses mandibules, dont la moindre atteinte éventrerait le nourrisson. Avec quelques liens d’un fil métallique tres fin, je la fixe sur une planchette de liege, le ventre en l’air. Puis pour offrir au ver un pertuis tout fait, sachant qu’il se refuserait a l’ouvrir lui-meme, je pratique une légere entaille dans la peau, au point ou la Scolie dépose son ouf. Le ver est alors mis sur la Cétoine, la tete en contact avec la blessure saignante ; et le tout est déposé sur un lit d’humus dans un récipient avec carreau de vitre protecteur.

Impuissante a se remuer, a contorsionner la croupe, a griffer des pattes et happer des mandibules, la larve de Cétoine, sorte de Prométhée enchaîné sur le roc, offre sans défense le flanc au petit vautour qui doit lui ronger les entrailles. Sans trop d’hésitation, la jeune Scolie s’attable a la blessure faite par mon scalpel, et qui pour elle représente la plaie d’ou je viens de l’enlever. Elle plonge le col dans le ventre de sa proie, et pendant une paire de jours les choses semblent marcher a souhait. Puis, voici que la Cétoine se putréfie et que la Scolie périt, empoisonnée par les ptomaines du gibier décomposé.

Comme je l’ai déja vu, elle brunit et meurt sur place, toujours a demi engagée dans le cadavre toxique. L’issue mortelle de mon expérience aisément s’explique.

La larve de Cétoine est dans la plénitude de vie. Avec des liens, il est vrai, j’ai aboli ses mouvements externes pour donner au nourrisson table tranquille, exempte de péril ; mais il n’a pas été en mon pouvoir de maîtriser les mouvements internes, tressaillements des visceres et des muscles qu’irritent l’immobilité forcée et les morsures de la Scolie. La victime possede toute sa sensibilité, et elle traduit comme elle peut par des contractions la douleur éprouvée. Dérouté par ces frémissements, ces soubresauts d’une chair endolorie, dérangé a chaque bouchée, le ver mâche a l’aventure et tue la bete a peine entamée. Avec une proie paralysée d’un coup de dard, suivant les regles, les conditions seraient bien différentes. Pas de mouvements externes, pas de mouvements internes non plus quand les mandibules mordent, parce que la victime est insensible. Le ver, que rien ne trouble, peut alors, avec une parfaite sureté de coups de dents, suivre sa méthode savante de consommation.

Ces résultats merveilleux m’intéressaient trop pour ne pas m’inspirer de nouvelles combinaisons dans mes recherches. Des études antérieures m’avaient appris que les larves des fouisseurs sont assez indifférentes sur la nature du gibier, bien que la mere les serve toujours de la meme maniere. J’étais parvenu a les élever avec des proies tres variées, sans rapport aucun avec les proies normales. Je reviendrai plus tard sur ce sujet, dont j’espere faire ressortir la haute portée philosophique.

Servons-nous de ces données, informons-nous de ce qui advient lorsqu’on donne a la Scolie une nourriture qui n’est pas la sienne.

Je choisis dans mon tas de terreau, mine inépuisable, deux larves d’Orycte nasicorne, au tiers environ de leur développement total, afin que leur volume ne soit pas disproportionné avec celui de la Scolie, et reproduise a peu pres celui de la Cétoine. L’une d’elles est paralysée par une piqure a l’ammoniaque dans les centres nerveux. Son ventre est entaillé d’une fine boutonniere, sur laquelle je dépose la Scolie. Le mets plaît a mon éleve, et il serait bien singulier qu’il en fut autrement quand une autre Scolie, celle des jardins, se nourrit de l’Orycte. Le mets lui convient, car il ne tarde pas a pénétrer a demi dans la succulente bedaine. Tout va bien, cette fois. L’éducation réussira-t-elle ? Pas le moins du monde. Le troisieme jour, l’Orycte se décompose et la Scolie périt. Qui accuser de l’échec ? Moi ou le ver ? moi qui, trop maladroitement peut-etre, ai pratiqué la piqure ammoniacale ; le ver qui, novice dépeceur d’une proie différente de la sienne, n’a pas su son métier avec un service changé, et s’est mis a mordre quelque part ou le moment n’était pas encore venu de mordre ?

Dans l’incertitude, je recommence. Cette fois je n’interviendrai pas, et ma maladresse sera hors de cause. Comme je viens de l’exposer au sujet de la larve de. Cétoine, la larve d’Orycte est maintenant fixée avec des liens, toute vivante, sur une plaque de liege. Je fais, comme toujours, une petite ouverture au ventre, pour allécher le ver au moyen d’une blessure saignante et lui faciliter l’acces. Meme résultat négatif. En peu de temps, l’Orycte est une masse infecte sur laquelle gît le nourrisson empoisonné. L’échec était prévu : aux difficultés d’une proie inconnue de mon éleve, s’ajoutaient les troubles suscités par les contractions d’un animal non paralysé.

Recommençons encore, et cette fois avec un gibier paralysé, non par moi, inepte opérateur, mais par un praticien dont la haute compétence soit au-dessus de toute discussion. La fortune me sert a souhait : j’ai découvert la veille, dans un chaud abri, au pied d’un talus sablonneux, trois loges de Sphex languedocien, chacune avec son Éphippigere et l’ouf récemment pondu. Voila le gibier qu’il me faut, gibier corpulent, de taille convenable pour la Scolie, et de plus, condition superbe, paralysé suivant les regles de l’art par un maître parmi les maîtres.

Comme d’habitude, j’installe mes trois Éphippigeres dans un bocal, avec lit de terreau ; j’enleve l’ouf du Sphex, et sur chaque victime, apres lui avoir légerement entaillé la peau du ventre, je dépose une jeune larve de Scolie. Pendant trois a quatre jours, sans hésitation, sans indice aucun de répugnance, mes éleves se nourrissent de ce gibier, si nouveau pour eux. Aux fluctuations du canal digestif, je reconnais que l’alimentation s’opere en regle ; les choses ne se passeraient pas autrement si le service était une larve de Cétoine. Un changement si profond dans le régime n’altere en rien l’appétit. Mais la prospérité est de courte durée. Vers le quatrieme jour, un peu plus tôt pour l’une, un peu plus tard pour l’autre, les trois Éphippigeres se putréfient en meme temps que les Scolies meurent. Ce résultat a son éloquence. Si j’avais laissé l’ouf du Sphex éclore, la larve issue de ce germe se serait nourrie de l’Éphippigere ; et pour la centieme fois, j’aurais eu sous les yeux un spectacle incompréhensible, le spectacle d’un animal qui, dévoré parcelle a parcelle pendant pres de deux semaines, se vide, s’amaigrit, s’affaisse sur lui-meme, se ratatine, en conservant jusqu’a la fin la fraîcheur des chairs propre a la vie. A cette larve de Sphex est substituée une larve de Scolie, a peu pres de pareille taille ; le repas restant le meme, le convive change, et l’hygiene des chairs fraîches fait rapidement place a la peste des chairs corrompues. Ce qui sous la dent du Sphex serait longtemps resté nourriture saine, promptement devient sanie toxique sous la dent de la Scolie.

Pour expliquer la conservation des vivres jusqu’a finale consommation, nul moyen d’invoquer une propriété antiseptique dont serait doué le venin instillé par l’hyménoptere lors des coups de dard paralysateurs. Les trois Éphippigeres avaient été opérées par le Sphex. Aptes a se conserver sous les mandibules des larves du Sphex, pourquoi sont-elles promptement tombées en pourriture sous les mandibules des larves de la Scolie ? Toute idée d’antiseptique est forcément écartée : un liquide préservateur qui agirait dans le premier cas, ne pourrait manquer d’agir dans le second, ses vertus n’étant pas sous la dépendance de la dent du consommateur.

Lecteurs versés dans les connaissances qui se rattachent a mon probleme, interrogez, je vous en prie ; cherchez, creusez et voyez quelle peut etre la cause de la conservation des vivres lorsque le consommateur est un Sphex, et de leur prompte pourriture lorsque le consommateur est une Scolie. Quant a moi, je n’en vois qu’une ; et je doute tres fort qu’on en puisse donner une autre.

Il y a pour les deux larves un art spécial de manger, déterminé par la nature du gibier. Le Sphex attablé sur une Éphippigere, nourriture qui lui est dévolue, connaît a fond l’art de la consommer, et sait ménager, jusqu’a la fin, la lueur de vie qui la maintient fraîche ; mais s’il lui fallait se repaître d’une larve de Cétoine, dont l’organisation différente dérouterait ses talents de dépeceur, il n’aurait bientôt devant lui qu’un monceau de pourriture.

La Scolie, a son tour, connaît la méthode pour consommer la larve de Cétoine, son invariable lot ; mais elle ignore l’art de manger Éphippigere, bien que le mets lui plaise. Inhabiles a dépecer ce gibier inconnu, ses mandibules tranchent au hasard et achevent de tuer la bete des leurs premiers essais dans les profondeurs de la proie. Tout le secret est la.

Encore un mot dont je ferai profit dans un autre chapitre. Je remarque que les Scolies auxquelles je sers des Éphippigeres paralysées par le Sphex, se maintiennent en excellent état, malgré le changement de régime, tant que les vivres gardent leur fraîcheur. Elles languissent lorsque le gibier se faisande, elles périssent quand survient la pourriture. Leur mort a donc pour cause, non un mets insolite, mais un empoisonnement par quelqu’un de ces toxiques redoutables qu’engendre la corruption animale et que la chimie désigne sous le nom de ptomaines. Aussi, malgré le fatal dénouement de mes trois essais, je reste persuadé que l’étrange éducation aurait eu plein succes si les Éphippigeres ne s’étaient pas corrompues, enfin si les Scolies avaient su les manger suivant les regles.

Quel art délicat et périlleux que celui de manger chez ces larves carnassieres approvisionnées d’une piece unique, dont elles doivent faire curée une quinzaine de jours, sous la condition expresse de ne la tuer qu’aux derniers moments ! Notre science physiologique, dont nous sommes, a juste raison, si fiers, pourrait-elle tracer, sans erreur, la méthode a suivre dans la succession des bouchées ? Comment un misérable ver a-t-il appris lui-meme ce que notre savoir ignore ? Par l’habitude, répondront les darwinistes, qui voient dans l’instinct une habitude acquise.

Avant de décider sur cette grave affaire, veuillez considérer que le premier hyménoptere, quel qu’il soit, s’avisant d’alimenter sa progéniture avec une larve de Cétoine ou tout autre gros gibier dont la conservation devait durer longtemps, forcément ne pouvait laisser de descendance si, des la premiere génération, n’était observé, dans toute sa scrupuleuse prudence, l’art de consommer les vivres sans provoquer la pourriture. N’ayant rien encore appris par habitude, par transmission d’atavisme, puisqu’il débutait, le nourrisson mordait sur sa victuaille au hasard. C’était un affamé, sans ménagement pour sa proie. Il taillait sur sa piece a l’aventure ; et nous venons de voir les fatales conséquences d’un coup de mandibule mal dirigé. Il périssait, – je viens de l’établir de la façon la plus formelle, – il périssait, empoisonné par son gibier, mort et pourri.

Pour prospérer, il lui fallait, quoique novice, connaître le permis et le défendu dans sa fouille a travers les entrailles de la bete ; et ce difficile secret, il ne lui suffisait pas de le posséder par a peu pres ; il lui était indispensable de le posséder a fond, car une seule morsure, si le moment n’en était pas encore venu, entraînait infailliblement sa perte. Les Scolies de mes expériences ne sont pas des novices, tant s’en faut : elles descendent de dépeceurs pratiquant leur art depuis qu’il y a des Scolies au monde ; et néanmoins elles périssent toutes par l’effet de la pourriture des rations servies, quand je veux les alimenter avec des Éphippigeres paralysées par le Sphex. Tres instruites dans la méthode d’attaquer la Cétoine, elles ignorent comment il faut s’y prendre pour consommer avec réserve un gibier nouveau pour elles. Ce qui leur échappe se réduit a quelques détails, le métier d’ogre nourri de chair fraîche leur étant familier dans ses généralités ; et ces détails méconnus suffisent pour faire de nourriture poison. Qu’était-ce donc a l’origine, quand la larve mordait pour la premiere fois sur une opulente victime ? L’inexpérimentée périssait, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, a moins d’admettre l’absurde : l’antique larve se nourrissant de ces terribles ptomaines qui, si promptement, tuent sa descendance aujourd’hui.

On ne me fera jamais admettre et nul esprit non prévenu n’admettra que l’aliment d’autrefois soit devenu poison atroce. Ce que mangeait l’antique larve, c’était de la chair fraîche et non de la pourriture. On n’admettra pas davantage que les chances du hasard aient amené du premier coup le succes dans une alimentation si pleine d’embuches : le fortuit est dérisoire au milieu de telles complications. A l’origine, la consommation est rigoureusement méthodique, conforme aux exigences organiques de la proie dévorée, et l’hyménoptere fait race ; ou bien elle est hésitante, sans regles déterminées, et l’hyménoptere ne laisse pas de successeur. Dans le premier cas, c’est l’instinct inné ; dans le second, c’est l’habitude acquise.

Étrange acquisition, vraiment ! On la suppose faite par un etre impossible, on l’admet grandissant dans des successeurs non moins impossibles. Quand la pelote de neige, peu a peu roulant, devient enfin boule énorme, faut-il encore que le point de départ ne soit pas nul. La boule suppose la pelote, aussi petite qu’on le voudra. Or, a l’origine des habitudes acquises, si j’interroge les possibilités, j’obtiens zéro pour toute réponse. Si l’animal ne sait pas a fond son métier, s’il lui faut acquérir quelque chose, a plus forte raison s’il lui faut tout acquérir, il périt, c’est inévitable. La pelote manquant, la boule de neige ne se fera pas. S’il n’a rien a acquérir, s’il sait tout ce qu’il lui importe de savoir, il vit prospere et laisse descendance. Mais alors, c’est l’instinct inné, l’instinct qui n’apprend rien et n’oublie rien, l’instinct immuable dans le temps.

Édifier des théories ne m’a jamais souri, je les tiens toutes en suspicion. Argumenter nébuleusement avec des prémisses douteuses ne me convient pas davantage. J’observe, j’expérimente et laisse la parole aux faits. Ces faits nous venons de les entendre. A chacun maintenant de décider si l’instinct est une faculté innée ou bien une habitude acquise.