Sodome et Gomorrhe - Marcel Proust - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1922

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Marcel Proust

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Opis ebooka Sodome et Gomorrhe - Marcel Proust

Sodome et Gomorrhe est le quatrieme volet d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust publié en 2 tomes entre 1922 et 1923 chez Gallimard. Dans ce roman, le jeune narrateur découvre par hasard que Charlus est homosexuel, lorsqu'il assiste en témoin auditif a ses ébats avec Jupien.

Opinie o ebooku Sodome et Gomorrhe - Marcel Proust

Fragment ebooka Sodome et Gomorrhe - Marcel Proust

A Propos
Partie 1 - Premiere apparition des hommes-femmes, descendants de ceux des habitants de Sodome qui furent épargnés par le feu du ciel.

Partie 2

A Propos Proust:

Proust was born in Auteuil (the southern sector of Paris's then-rustic 16th arrondissement) at the home of his great-uncle, two months after the Treaty of Frankfurt formally ended the Franco-Prussian War. His birth took place during the violence that surrounded the suppression of the Paris Commune, and his childhood corresponds with the consolidation of the French Third Republic. Much of Remembrance of Things Past concerns the vast changes, most particularly the decline of the aristocracy and the rise of the middle classes, that occurred in France during the Third Republic and the fin de siecle. Proust's father, Achille Adrien Proust, was a famous doctor and epidemiologist, responsible for studying and attempting to remedy the causes and movements of cholera through Europe and Asia; he was the author of many articles and books on medicine and hygiene. Proust's mother, Jeanne Clémence Weil, was the daughter of a rich and cultured Jewish family. Her father was a banker. She was highly literate and well-read. Her letters demonstrate a well-developed sense of humour, and her command of English was sufficient for her to provide the necessary impetus to her son's later attempts to translate John Ruskin. By the age of nine, Proust had had his first serious asthma attack, and thereafter he was considered by himself, his family and his friends as a sickly child. Proust spent long holidays in the village of Illiers. This village, combined with aspects of the time he spent at his great-uncle's house in Auteuil became the model for the fictional town of Combray, where some of the most important scenes of Remembrance of Things Past take place. (Illiers was renamed Illiers-Combray on the occasion of the Proust centenary celebrations). Despite his poor health, Proust served a year (1889–90) as an enlisted man in the French army, stationed at Coligny Caserne in Orléans, an experience that provided a lengthy episode in The Guermantes Way, volume three of his novel. As a young man Proust was a dilettante and a successful social climber, whose aspirations as a writer were hampered by his lack of application to work. His reputation from this period, as a snob and an aesthete, contributed to his later troubles with getting Swann's Way, the first volume of his huge novel, published in 1913. Proust was quite close to his mother, despite her wishes that he apply himself to some sort of useful work. In order to appease his father, who insisted that he pursue a career, Proust obtained a volunteer position at the Bibliotheque Mazarine in the summer of 1896. After exerting considerable effort, he obtained a sick leave which was to extend for several years until he was considered to have resigned. He never worked at his job, and he did not move from his parents' apartment until after both were dead (Tadié). Proust, who was homosexual, was one of the first European writers to treat homosexuality at length. His life and family circle changed considerably between 1900 and 1905. In February 1903, Proust's brother Robert married and left the family apartment. His father died in September of the same year. Finally, and most crushingly, Proust's beloved mother died in September 1905. In addition to the grief that attended his mother's death, Proust's life changed due to a very large inheritance he received (in today's terms, a principal of about $6 million, with a monthly income of about $15,000). Despite this windfall, his health throughout this period continued to deteriorate. Proust spent the last three years of his life largely confined to his cork-lined bedroom, sleeping during the day and working at night to complete his novel. He died in 1922 and is buried in the Pere Lachaise Cemetery in Paris. Source: Wikipedia

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Partie 1
Premiere apparition des hommes-femmes, descendants de ceux des habitants de Sodome qui furent épargnés par le feu du ciel.


« La femme aura Gomorrhe

et l’homme aura Sodome. »

Alfred de Vigny.

On sait que bien avant d’aller ce jour-la (le jour ou avait lieu la soirée de la princesse de Guermantes) rendre au duc et a la duchesse la visite que je viens de raconter, j’avais épié leur retour et fait, pendant la durée de mon guet, une découverte, concernant particulierement M. de Charlus, mais si importante en elle-meme que j’ai jusqu’ici, jusqu’au moment de pouvoir lui donner la place et l’étendue voulues, différé de la rapporter. J’avais, comme je l’ai dit, délaissé le point de vue merveilleux, si confortablement aménagé au haut de la maison, d’ou l’on embrasse les pentes accidentées par ou l’on monte jusqu’a l’hôtel de Bréquigny, et qui sont gaiement décorées a l’italienne par le rose campanile de la remise appartenant au marquis de Frécourt. J’avais trouvé plus pratique, quand j’avais pensé que le duc et la duchesse étaient sur le point de revenir, de me poster sur l’escalier. Je regrettais un peu mon séjour d’altitude. Mais a cette heure-la, qui était celle d’apres le déjeuner, j’avais moins a regretter, car je n’aurais pas vu, comme le matin, les minuscules personnages de tableaux, que devenaient a distance les valets de pied de l’hôtel de Bréquigny et de Tresmes, faire la lente ascension de la côte abrupte, un plumeau a la main, entre les larges feuilles de mica transparentes qui se détachaient si plaisamment sur les contreforts rouges. A défaut de la contemplation du géologue, j’avais du moins celle du botaniste et regardais par les volets de l’escalier le petit arbuste de la duchesse et la plante précieuse exposés dans la cour avec cette insistance qu’on met a faire sortir les jeunes gens a marier, et je me demandais si l’insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel, visiter le pistil offert et délaissé. La curiosité m’enhardissant peu a peu, je descendis jusqu’a la fenetre du rez-de-chaussée, ouverte elle aussi, et dont les volets n’étaient qu’a moitié clos. J’entendais distinctement, se préparant a partir, Jupien qui ne pouvait me découvrir derriere mon store ou je restai immobile jusqu’au moment ou je me rejetai brusquement de côté par peur d’etre vu de M. de Charlus, lequel, allant chez Mme de Villeparisis, traversait lentement la cour, bedonnant, vieilli par le plein jour, grisonnant. Il avait fallu une indisposition de Mme de Villeparisis (conséquence de la maladie du marquis de Fierbois avec lequel il était personnellement brouillé a mort) pour que M. de Charlus fît une visite, peut-etre la premiere fois de son existence, a cette heure-la. Car avec cette singularité des Guermantes qui, au lieu de se conformer a la vie mondaine, la modifiaient d’apres leurs habitudes personnelles (non mondaines, croyaient-ils, et dignes par conséquent qu’on humiliât devant elles cette chose sans valeur, la mondanité – c’est ainsi que Mme de Marsantes n’avait pas de jour, mais recevait tous les matins ses amies, de 10 heures a midi) – le baron, gardant ce temps pour la lecture, la recherche des vieux bibelots, etc… ne faisait jamais une visite qu’entre 4 et 6 heures du soir. A 6 heures il allait au Jockey ou se promener au Bois. Au bout d’un instant je fis un nouveau mouvement de recul pour ne pas etre vu par Jupien ; c’était bientôt son heure de partir au bureau, d’ou il ne revenait que pour le dîner, et meme pas toujours depuis une semaine que sa niece était allée avec ses apprenties a la campagne chez une cliente finir une robe. Puis me rendant compte que personne ne pouvait me voir, je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer, si le miracle devait se produire, l’arrivée presque impossible a espérer (a travers tant d’obstacles, de distance, de risques contraires, de dangers) de l’insecte envoyé de si loin en ambassadeur a la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente n’était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines s’étaient spontanément tournées pour que l’insecte put plus facilement la recevoir ; de meme la fleur-femme qui était ici, si l’insecte venait, arquerait coquettement ses « styles », et pour etre mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. Les lois du monde végétal sont gouvernées elles-memes par des lois de plus en plus hautes. Si la visite d’un insecte, c’est-a-dire l’apport de la semence d’une autre fleur, est habituellement nécessaire pour féconder une fleur, c’est que l’autofécondation, la fécondation de la fleur par elle-meme, comme les mariages répétés dans une meme famille, amenerait la dégénérescence et la stérilité, tandis que le croisement opéré par les insectes donne aux générations suivantes de la meme espece une vigueur inconnue de leurs aînées. Cependant cet essor peut etre excessif, l’espece se développer démesurément ; alors, comme une antitoxine défend contre la maladie, comme le corps thyroide regle notre embonpoint, comme la défaite vient punir l’orgueil, la fatigue le plaisir, et comme le sommeil repose a son tour de la fatigue, ainsi un acte exceptionnel d’autofécondation vient a point nommé donner son tour de vis, son coup de frein, fait rentrer dans la norme la fleur qui en était exagérément sortie. Mes réflexions avaient suivi une pente que je décrirai plus tard et j’avais déja tiré de la ruse apparente des fleurs une conséquence sur toute une partie inconsciente de l’ouvre littéraire, quand je vis M. de Charlus qui ressortait de chez la marquise. Il ne s’était passé que quelques minutes depuis son entrée. Peut-etre avait-il appris de sa vieille parente elle-meme, ou seulement par un domestique, le grand mieux ou plutôt la guérison complete de ce qui n’avait été chez Mme de Villeparisis qu’un malaise. A ce moment, ou il ne se croyait regardé par personne, les paupieres baissées contre le soleil, M. de Charlus avait relâché dans son visage cette tension, amorti cette vitalité factice, qu’entretenaient chez lui l’animation de la causerie et la force de la volonté. Pâle comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne recevaient plus d’un regard volontaire une signification différente qui altérât la beauté de leur modelé ; plus rien qu’un Guermantes, il semblait déja sculpté, lui Palamede XV, dans la chapelle de Combray. Mais ces traits généraux de toute une famille prenaient pourtant, dans le visage de M. de Charlus, une finesse plus spiritualisée, plus douce surtout. Je regrettais pour lui qu’il adultérât habituellement de tant de violences, d’étrangetés déplaisantes, de potinages, de dureté, de susceptibilité et d’arrogance, qu’il cachât sous une brutalité postiche l’aménité, la bonté qu’au moment ou il sortait de chez Mme de Villeparisis, je voyais s’étaler si naivement sur son visage. Clignant des yeux contre le soleil, il semblait presque sourire, je trouvai a sa figure vue ainsi au repos et comme au naturel quelque chose de si affectueux, de si désarmé, que je ne pus m’empecher de penser combien M. de Charlus eut été fâché s’il avait pu se savoir regardé ; car ce a quoi me faisait penser cet homme, qui était si épris, qui se piquait si fort de virilité, a qui tout le monde semblait odieusement efféminé, ce a quoi il me faisait penser tout d’un coup, tant il en avait passagerement les traits, l’expression, le sourire, c’était a une femme.

J’allais me déranger de nouveau pour qu’il ne put m’apercevoir ; je n’en eus ni le temps, ni le besoin. Que vis-je ! Face a face, dans cette cour ou ils ne s’étaient certainement jamais rencontrés (M. de Charlus ne venant a l’hôtel Guermantes que dans l’apres-midi, aux heures ou Jupien était a son bureau), le baron, ayant soudain largement ouvert ses yeux mi-clos, regardait avec une attention extraordinaire l’ancien giletier sur le seuil de sa boutique, cependant que celui-ci, cloué subitement sur place devant M. de Charlus, enraciné comme une plante, contemplait d’un air émerveillé l’embonpoint du baron vieillissant. Mais, chose plus étonnante encore, l’attitude de M. de Charlus ayant changé, celle de Jupien se mit aussitôt, comme selon les lois d’un art secret, en harmonie avec elle. Le baron, qui cherchait maintenant a dissimuler l’impression qu’il avait ressentie, mais qui, malgré son indifférence affectée, semblait ne s’éloigner qu’a regret, allait, venait, regardait dans le vague de la façon qu’il pensait mettre le plus en valeur la beauté de ses prunelles, prenait un air fat, négligent, ridicule. Or Jupien, perdant aussitôt l’air humble et bon que je lui avais toujours connu, avait – en symétrie parfaite avec le baron – redressé la tete, donnait a sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derriere, prenait des poses avec la coquetterie qu’aurait pu avoir l’orchidée pour le bourdon providentiellement survenu. Je ne savais pas qu’il put avoir l’air si antipathique. Mais j’ignorais aussi qu’il fut capable de tenir a l’improviste sa partie dans cette sorte de scene des deux muets, qui (bien qu’il se trouvât pour la premiere fois en présence de M. de Charlus) semblait avoir été longuement répétée ; – on n’arrive spontanément a cette perfection que quand on rencontre a l’étranger un compatriote, avec lequel alors l’entente se fait d’elle-meme, le truchement étant identique, et sans qu’on se soit pourtant jamais vu.

Cette scene n’était, du reste, pas positivement comique, elle était empreinte d’une étrangeté, ou si l’on veut d’un naturel, dont la beauté allait croissant. M. de Charlus avait beau prendre un air détaché, baisser distraitement les paupieres, par moments il les relevait et jetait alors sur Jupien un regard attentif. Mais (sans doute parce qu’il pensait qu’une pareille scene ne pouvait se prolonger indéfiniment dans cet endroit, soit pour des raisons qu’on comprendra plus tard, soit enfin par ce sentiment de la brieveté de toutes choses qui fait qu’on veut que chaque coup porte juste, et qui rend si émouvant le spectacle de tout amour), chaque fois que M. de Charlus regardait Jupien, il s’arrangeait pour que son regard fut accompagné d’une parole, ce qui le rendait infiniment dissemblable des regards habituellement dirigés sur une personne qu’on connaît ou qu’on ne connaît pas ; il regardait Jupien avec la fixité particuliere de quelqu’un qui va vous dire : « Pardonnez-moi mon indiscrétion, mais vous avez un long fil blanc qui pend dans votre dos », ou bien : « Je ne dois pas me tromper, vous devez etre aussi de Zurich, il me semble bien vous avoir rencontré souvent chez le marchand d’antiquités. » Telle, toutes les deux minutes, la meme question semblait intensément posée a Jupien dans l’oillade de M. de Charlus, comme ces phrases interrogatives de Beethoven, répétées indéfiniment, a intervalles égaux, et destinées – avec un luxe exagéré de préparations – a amener un nouveau motif, un changement de ton, une « rentrée ». Mais justement la beauté des regards de M. de Charlus et de Jupien venait, au contraire, de ce que, provisoirement du moins, ces regards ne semblaient pas avoir pour but de conduire a quelque chose. Cette beauté, c’était la premiere fois que je voyais le baron et Jupien la manifester. Dans les yeux de l’un et de l’autre, c’était le ciel, non pas de Zurich, mais de quelque cité orientale dont je n’avais pas encore deviné le nom, qui venait de se lever. Quel que fut le point qui put retenir M. de Charlus et le giletier, leur accord semblait conclu et ces inutiles regards n’etre que des préludes rituels, pareils aux fetes qu’on donne avant un mariage décidé. Plus pres de la nature encore – et la multiplicité de ces comparaisons est elle-meme d’autant plus naturelle qu’un meme homme, si on l’examine pendant quelques minutes, semble successivement un homme, un homme-oiseau ou un homme-insecte, etc. – on eut dit deux oiseaux, le mâle et la femelle, le mâle cherchant a s’avancer, la femelle – Jupien – ne répondant plus par aucun signe a ce manege, mais regardant son nouvel ami sans étonnement, avec une fixité inattentive, jugée sans doute plus troublante et seule utile, du moment que le mâle avait fait les premiers pas, et se contentant de lisser ses plumes. Enfin l’indifférence de Jupien ne parut plus lui suffire ; de cette certitude d’avoir conquis a se faire poursuivre et désirer, il n’y avait qu’un pas et Jupien, se décidant a partir pour son travail, sortit par la porte cochere. Ce ne fut pourtant qu’apres avoir retourné deux ou trois fois la tete, qu’il s’échappa dans la rue ou le baron, tremblant de perdre sa piste (sifflotant d’un air fanfaron, non sans crier un « au revoir » au concierge qui, a demi saoul et traitant des invités dans son arriere-cuisine, ne l’entendit meme pas), s’élança vivement pour le rattraper. Au meme instant ou M. de Charlus avait passé la porte en sifflant comme un gros bourdon, un autre, un vrai celui-la, entrait dans la cour. Qui sait si ce n’était pas celui attendu depuis si longtemps par l’orchidée, et qui venait lui apporter le pollen si rare sans lequel elle resterait vierge ? Mais je fus distrait de suivre les ébats de l’insecte, car au bout de quelques minutes, sollicitant davantage mon attention, Jupien (peut-etre afin de prendre un paquet qu’il emporta plus tard et que, dans l’émotion que lui avait causée l’apparition de M. de Charlus, il avait oublié, peut-etre tout simplement pour une raison plus naturelle), Jupien revint, suivi par le baron. Celui-ci, décidé a brusquer les choses, demanda du feu au giletier, mais observa aussitôt : « Je vous demande du feu, mais je vois que j’ai oublié mes cigares. » Les lois de l’hospitalité l’emporterent sur les regles de la coquetterie : « Entrez, on vous donnera tout ce que vous voudrez », dit le giletier, sur la figure de qui le dédain fit place a la joie. La porte de la boutique se referma sur eux et je ne pus plus rien entendre. J’avais perdu de vue le bourdon, je ne savais pas s’il était l’insecte qu’il fallait a l’orchidée, mais je ne doutais plus, pour un insecte tres rare et une fleur captive, de la possibilité miraculeuse de se conjoindre, alors que M. de Charlus (simple comparaison pour les providentiels hasards, quels qu’ils soient, et sans la moindre prétention scientifique de rapprocher certaines lois de la botanique et ce qu’on appelle parfois fort mal l’homosexualité), qui, depuis des années, ne venait dans cette maison qu’aux heures ou Jupien n’y était pas, par le hasard d’une indisposition de Mme de Villeparisis, avait rencontré le giletier et avec lui la bonne fortune réservée aux hommes du genre du baron par un de ces etres qui peuvent meme etre, on le verra, infiniment plus jeunes que Jupien et plus beaux, l’homme prédestiné pour que ceux-ci aient leur part de volupté sur cette terre : l’homme qui n’aime que les vieux messieurs.

Ce que je viens de dire d’ailleurs ici est ce que je ne devais comprendre que quelques minutes plus tard, tant adherent a la réalité ces propriétés d’etre invisible, jusqu’a ce qu’une circonstance l’ait dépouillée d’elles. En tout cas, pour le moment j’étais fort ennuyé de ne plus entendre la conversation de l’ancien giletier et du baron. J’avisai alors la boutique a louer, séparée seulement de celle de Jupien par une cloison extremement mince. Je n’avais pour m’y rendre qu’a remonter a notre appartement, aller a la cuisine, descendre l’escalier de service jusqu’aux caves, les suivre intérieurement pendant toute la largeur de la cour, et, arrivé a l’endroit du sous-sol ou l’ébéniste, il y a quelques mois encore, serrait ses boiseries, ou Jupien comptait mettre son charbon, monter les quelques marches qui accédaient a l’intérieur de la boutique. Ainsi toute ma route se ferait a couvert, je ne serais vu de personne. C’était le moyen le plus prudent. Ce ne fut pas celui que j’adoptai, mais, longeant les murs, je contournai a l’air libre la cour en tâchant de ne pas etre vu. Si je ne le fus pas, je pense que je le dois plus au hasard qu’a ma sagesse. Et au fait que j’aie pris un parti si imprudent, quand le cheminement dans la cave était si sur, je vois trois raisons possibles, a supposer qu’il y en ait une. Mon impatience d’abord. Puis peut-etre un obscur ressouvenir de la scene de Montjouvain, caché devant la fenetre de Mlle Vinteuil. De fait, les choses de ce genre auxquelles j’assistai eurent toujours, dans la mise en scene, le caractere le plus imprudent et le moins vraisemblable, comme si de telles révélations ne devaient etre la récompense que d’un acte plein de risques, quoique en partie clandestin. Enfin j’ose a peine, a cause de son caractere d’enfantillage, avouer la troisieme raison, qui fut, je crois bien, inconsciemment déterminante. Depuis que pour suivre – et voir se démentir – les principes militaires de Saint-Loup, j’avais suivi avec grand détail la guerre des Boërs, j’avais été conduit a relire d’anciens récits d’explorations, de voyages. Ces récits m’avaient passionné et j’en faisais l’application dans la vie courante pour me donner plus de courage. Quand des crises m’avaient forcé a rester plusieurs jours et plusieurs nuits de suite non seulement sans dormir, mais sans m’étendre, sans boire et sans manger, au moment ou l’épuisement et la souffrance devenaient tels que je pensais n’en sortir jamais, je pensais a tel voyageur jeté sur la greve, empoisonné par des herbes malsaines, grelottant de fievre dans ses vetements trempés par l’eau de la mer, et qui pourtant se sentait mieux au bout de deux jours, reprenait au hasard sa route, a la recherche d’habitants quelconques, qui seraient peut-etre des anthropophages. Leur exemple me tonifiait, me rendait l’espoir, et j’avais honte d’avoir eu un moment de découragement. Pensant aux Boërs qui, ayant en face d’eux des armées anglaises, ne craignaient pas de s’exposer au moment ou il fallait traverser, avant de retrouver un fourré, des parties de rase campagne : « Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, le seul fer que j’aie a craindre est celui du regard des voisins qui ont autre chose a faire qu’a regarder dans la cour. »

Mais quand je fus dans la boutique, évitant de faire craquer le moins du monde le plancher, en me rendant compte que le moindre craquement dans la boutique de Jupien s’entendait de la mienne, je songeai combien Jupien et M. de Charlus avaient été imprudents et combien la chance les avait servis.

Je n’osais bouger. Le palefrenier des Guermantes, profitant sans doute de leur absence, avait bien transféré dans la boutique ou je me trouvais une échelle serrée jusque-la dans la remise. Et si j’y étais monté j’aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j’avais été chez Jupien meme. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c’était inutile. Je n’eus meme pas a regretter de n’etre arrivé qu’au bout de quelques minutes dans ma boutique. Car d’apres ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallele, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre a côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent – a défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait etre le cas ici, malgré l’exemple peu probant de la Légende dorée – des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé a pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner.

Au bout d’une demi-heure, M. de Charlus ressortit. « Pourquoi avez-vous votre menton rasé comme cela, dit-il au baron d’un ton de câlinerie. C’est si beau une belle barbe. – Fi ! c’est dégoutant », répondit le baron.

Cependant il s’attardait encore sur le pas de la porte et demandait a Jupien des renseignements sur le quartier. « Vous ne savez rien sur le marchand de marrons du coin, pas a gauche, c’est une horreur, mais du côté pair, un grand gaillard tout noir ? Et le pharmacien d’en face, il a un cycliste tres gentil qui porte ses médicaments. » Ces questions froisserent sans doute Jupien car, se redressant avec le dépit d’une grande coquette trahie, il répondit : « Je vois que vous avez un cour d’artichaut. » Proféré d’un ton douloureux, glacial et maniéré, ce reproche fut sans doute sensible a M. de Charlus qui, pour effacer la mauvaise impression que sa curiosité avait produite, adressa a Jupien, trop bas pour que je distinguasse bien les mots, une priere qui nécessiterait sans doute qu’ils prolongeassent leur séjour dans la boutique et qui toucha assez le giletier pour effacer sa souffrance, car il considéra la figure du baron, grasse et congestionnée sous les cheveux gris, de l’air noyé de bonheur de quelqu’un dont on vient de flatter profondément l’amour-propre, et, se décidant a accorder a M. de Charlus ce que celui-ci venait de lui demander, Jupien, apres des remarques dépourvues de distinction telles que : « Vous en avez un gros pétard ! », dit au baron d’un air souriant, ému, supérieur et reconnaissant : « Oui, va, grand gosse ! »

« Si je reviens sur la question du conducteur de tramway, reprit M. de Charlus avec ténacité, c’est qu’en dehors de tout, cela pourrait présenter quelque intéret pour le retour. Il m’arrive en effet, comme le calife qui parcourait Bagdad pris pour un simple marchand, de condescendre a suivre quelque curieuse petite personne dont la silhouette m’aura amusé. » Je fis ici la meme remarque que j’avais faite sur Bergotte. S’il avait jamais a répondre devant un tribunal, il userait non de phrases propres a convaincre les juges, mais de ces phrases bergottesques que son tempérament littéraire particulier lui suggérait naturellement et lui faisait trouver plaisir a employer. Pareillement M. de Charlus se servait, avec le giletier, du meme langage qu’il eut fait avec des gens du monde de sa coterie, exagérant meme ses tics, soit que la timidité contre laquelle il s’efforçait de lutter le poussât a un excessif orgueil, soit que, l’empechant de se dominer (car on est plus troublé devant quelqu’un qui n’est pas de votre milieu), elle le forçât de dévoiler, de mettre a nu sa nature, laquelle était en effet orgueilleuse et un peu folle, comme disait Mme de Guermantes. « Pour ne pas perdre sa piste, continua-t-il, je saute comme un petit professeur, comme un jeune et beau médecin, dans le meme tramway que la petite personne, dont nous ne parlons au féminin que pour suivre la regle (comme on dit en parlant d’un prince : Est-ce que Son Altesse est bien portante). Si elle change de tramway, je prends, avec peut-etre les microbes de la peste, la chose incroyable appelée « correspondance », un numéro, et qui, bien qu’on le remette a moi, n’est pas toujours le n° 1 ! Je change ainsi jusqu’a trois, quatre fois de « voiture ». Je m’échoue parfois a onze heures du soir a la gare d’Orléans, et il faut revenir ! Si encore ce n’était que de la gare d’Orléans ! Mais une fois, par exemple, n’ayant pu entamer la conversation avant, je suis allé jusqu’a Orléans meme, dans un de ces affreux wagons ou on a comme vue, entre des triangles d’ouvrages dits de « filet », la photographie des principaux chefs-d’ouvre d’architecture du réseau. Il n’y avait qu’une place de libre, j’avais en face de moi, comme monument historique, une « vue » de la cathédrale d’Orléans, qui est la plus laide de France, et aussi fatigante a regarder ainsi malgré moi que si on m’avait forcé d’en fixer les tours dans la boule de verre de ces porte-plume optiques qui donnent des ophtalmies. Je descendis aux Aubrais en meme temps que ma jeune personne qu’hélas, sa famille (alors que je lui supposais tous les défauts excepté celui d’avoir une famille) attendait sur le quai ! Je n’eus pour consolation, en attendant le train qui me ramenerait a Paris, que la maison de Diane de Poitiers. Elle a eu beau charmer un de mes ancetres royaux, j’eusse préféré une beauté plus vivante. C’est pour cela, pour remédier a l’ennui de ces retours seul, que j’aimerais assez connaître un garçon des wagons-lits, un conducteur d’omnibus. Du reste ne soyez pas choqué, conclut le baron, tout cela est une question de genre. Pour les jeunes gens du monde par exemple, je ne désire aucune possession physique, mais je ne suis tranquille qu’une fois que je les ai touchés, je ne veux pas dire matériellement, mais touché leur corde sensible. Une fois qu’au lieu de laisser mes lettres sans réponse, un jeune homme ne cesse plus de m’écrire, qu’il est a ma disposition morale, je suis apaisé, ou du moins je le serais, si je n’étais bientôt saisi par le souci d’un autre. C’est assez curieux, n’est-ce pas ? A propos de jeunes gens du monde, parmi ceux qui viennent ici, vous n’en connaissez pas ? – Non, mon bébé. Ah ! si, un brun, tres grand, a monocle, qui rit toujours et se retourne. – Je ne vois pas qui vous voulez dire. » Jupien compléta le portrait, M. de Charlus ne pouvait arriver a trouver de qui il s’agissait, parce qu’il ignorait que l’ancien giletier était une de ces personnes, plus nombreuses qu’on ne croit, qui ne se rappellent pas la couleur des cheveux des gens qu’ils connaissent peu. Mais pour moi, qui savais cette infirmité de Jupien et qui remplaçais brun par blond, le portrait me parut se rapporter exactement au duc de Châtellerault. « Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple, reprit le baron, en ce moment j’ai la tete tournée par un étrange petit bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre a mon égard une incivilité prodigieuse. Il n’a aucunement la notion du prodigieux personnage que je suis et du microscopique vibrion qu’il figure. Apres tout qu’importe, ce petit âne peut braire autant qu’il lui plaît devant ma robe auguste d’éveque. – Éveque ! s’écria Jupien qui n’avait rien compris des dernieres phrases que venait de prononcer M. de Charlus, mais que le mot d’éveque stupéfia. Mais cela ne va guere avec la religion, dit-il. – J’ai trois papes dans ma famille, répondit M. de Charlus, et le droit de draper en rouge a cause d’un titre cardinalice, la niece du cardinal mon grand-oncle ayant apporté a mon grand-pere le titre de duc qui fut substitué. Je vois que les métaphores vous laissent sourd et l’histoire de France indifférent. Du reste, ajouta-t-il, peut-etre moins en maniere de conclusion que d’avertissement, cet attrait qu’exercent sur moi les jeunes personnes qui me fuient, par crainte, bien entendu, car seul le respect leur ferme la bouche pour me crier qu’elles m’aiment, requiert-il d’elles un rang social éminent. Encore leur feinte indifférence peut-elle produire malgré cela l’effet directement contraire. Sottement prolongée elle m’écoure. Pour prendre un exemple dans une classe qui vous sera plus familiere, quand on répara mon hôtel, pour ne pas faire de jalouses entre toutes les duchesses qui se disputaient l’honneur de pouvoir me dire qu’elles m’avaient logé, j’allai passer quelques jours a l’« hôtel », comme on dit. Un des garçons d’étage m’était connu, je lui désignai un curieux petit « chasseur » qui fermait les portieres et qui resta réfractaire a mes propositions. A la fin exaspéré, pour lui prouver que mes intentions étaient pures, je lui fis offrir une somme ridiculement élevée pour monter seulement me parler cinq minutes dans ma chambre. Je l’attendis inutilement. Je le pris alors en un tel dégout que je sortais par la porte de service pour ne pas apercevoir la frimousse de ce vilain petit drôle. J’ai su depuis qu’il n’avait jamais eu aucune de mes lettres, qui avaient été interceptées, la premiere par le garçon d’étage qui était envieux, la seconde par le concierge de jour qui était vertueux, la troisieme par le concierge de nuit qui aimait le jeune chasseur et couchait avec lui a l’heure ou Diane se levait. Mais mon dégout n’en a pas moins persisté, et m’apporterait-on le chasseur comme un simple gibier de chasse sur un plat d’argent, je le repousserais avec un vomissement. Mais voila le malheur, nous avons parlé de choses sérieuses et maintenant c’est fini entre nous pour ce que j’espérais. Mais vous pourriez me rendre de grands services, vous entremettre ; et puis non, rien que cette idée me rend quelque gaillardise et je sens que rien n’est fini. »

Des le début de cette scene, une révolution, pour mes yeux dessillés, s’était opérée en M. de Charlus, aussi complete, aussi immédiate que s’il avait été touché par une baguette magique. Jusque-la, parce que je n’avais pas compris, je n’avais pas vu. Le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l’accompagne a la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu’ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-meme ne reconnaissait pas d’abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l’avait été M. de Charlus a Jupien. Jusqu’ici je m’étais trouvé, en face de M. de Charlus, de la meme façon qu’un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n’a pas remarqué la taille alourdie, s’obstine, tandis qu’elle lui répete en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », a lui demander indiscretement : « Qu’avez-vous donc ? » Mais que quelqu’un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C’est la raison qui ouvre les yeux ; une erreur dissipée nous donne un sens de plus.

Les personnes qui n’aiment pas se reporter comme exemples de cette loi aux messieurs de Charlus de leur connaissance, que pendant bien longtemps elles n’avaient pas soupçonnés, jusqu’au jour ou, sur la surface unie de l’individu pareil aux autres, sont venus apparaître, tracés en une encre jusque-la invisible, les caracteres qui composent le mot cher aux anciens Grecs, n’ont, pour se persuader que le monde qui les entoure leur apparaît d’abord nu, dépouillé de mille ornements qu’il offre a de plus instruits, qu’a se souvenir combien de fois, dans la vie, il leur est arrivé d’etre sur le point de commettre une gaffe. Rien, sur le visage privé de caracteres de tel ou tel homme, ne pouvait leur faire supposer qu’il était précisément le frere, ou le fiancé, ou l’amant d’une femme dont elles allaient dire : « Quel chameau ! » Mais alors, par bonheur, un mot que leur chuchote un voisin arrete sur leurs levres le terme fatal. Aussitôt apparaissent, comme un Mane, Thecel, Phares, ces mots : il est le fiancé, ou : il est le frere, ou : il est l’amant de la femme qu’il ne convient pas d’appeler devant lui : « chameau ». Et cette seule notion nouvelle entraînera tout un regroupement, le retrait ou l’avance de la fraction des notions, désormais complétées, qu’on possédait sur le reste de la famille. En M. de Charlus un autre etre avait beau s’accoupler, qui le différenciait des autres hommes, comme dans le centaure le cheval, cet etre avait beau faire corps avec le baron, je ne l’avais jamais aperçu. Maintenant l’abstrait s’était matérialisé, l’etre enfin compris avait aussitôt perdu son pouvoir de rester invisible, et la transmutation de M. de Charlus en une personne nouvelle était si complete, que non seulement les contrastes de son visage, de sa voix, mais rétrospectivement les hauts et les bas eux-memes de ses relations avec moi, tout ce qui avait paru jusque-la incohérent a mon esprit, devenaient intelligibles, se montraient évidents, comme une phrase, n’offrant aucun sens tant qu’elle reste décomposée en lettres disposées au hasard, exprime, si les caracteres se trouvent replacés dans l’ordre qu’il faut, une pensée que l’on ne pourra plus oublier.

De plus je comprenais maintenant pourquoi tout a l’heure, quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! Il appartenait a la race de ces etres, moins contradictoires qu’ils n’en ont l’air, dont l’idéal est viril, justement parce que leur tempérament est féminin, et qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes ; la ou chacun porte, inscrite en ces yeux a travers lesquels il voit toutes choses dans l’univers, une silhouette installée dans la facette de la prunelle, pour eux ce n’est pas celle d’une nymphe, mais d’un éphebe. Race sur qui pese une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu’elle sait tenu pour punissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre ; qui doit renier son Dieu, puisque, meme chrétiens, quand a la barre du tribunal ils comparaissent comme accusés, il leur faut, devant le Christ et en son nom, se défendre comme d’une calomnie de ce qui est leur vie meme ; fils sans mere, a laquelle ils sont obligés de mentir toute la vie et meme a l’heure de lui fermer les yeux ; amis sans amitiés, malgré toutes celles que leur charme fréquemment reconnu inspire et que leur cour souvent bon ressentirait ; mais peut-on appeler amitiés ces relations qui ne végetent qu’a la faveur d’un mensonge et d’ou le premier élan de confiance et de sincérité qu’ils seraient tentés d’avoir les ferait rejeter avec dégout, a moins qu’ils n’aient a faire a un esprit impartial, voire sympathique, mais qui alors, égaré a leur endroit par une psychologie de convention, fera découler du vice confessé l’affection meme qui lui est la plus étrangere, de meme que certains juges supposent et excusent plus facilement l’assassinat chez les invertis et la trahison chez les Juifs pour des raisons tirées du péché originel et de la fatalité de la race. Enfin – du moins selon la premiere théorie que j’en esquissais alors, qu’on verra se modifier par la suite, et en laquelle cela les eut par-dessus tout fâchés si cette contradiction n’avait été dérobée a leurs yeux par l’illusion meme que les faisait voir et vivre – amants a qui est presque fermée la possibilité de cet amour dont l’espérance leur donne la force de supporter tant de risques et de solitudes, puisqu’ils sont justement épris d’un homme qui n’aurait rien d’une femme, d’un homme qui ne serait pas inverti et qui, par conséquent, ne peut les aimer ; de sorte que leur désir serait a jamais inassouvissable si l’argent ne leur livrait de vrais hommes, et si l’imagination ne finissait par leur faire prendre pour de vrais hommes les invertis a qui ils se sont prostitués. Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu’a la découverte du crime ; sans situation qu’instable, comme pour le poete la veille feté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller ou reposer sa tete, tournant la meule comme Samson et disant comme lui : « Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; exclus meme, hors les jours de grande infortune ou le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de Dreyfus, de la sympathie – parfois de la société – de leurs semblables, auxquels ils donnent le dégout de voir ce qu’ils sont, dépeint dans un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu’ils n’avaient pas voulu remarquer chez eux-memes et qui leur fait comprendre que ce qu’ils appelaient leur amour (et a quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l’ascétisme, ont pu ajouter a l’amour) découle non d’un idéal de beauté qu’ils ont élu, mais d’une maladie inguérissable ; comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours a la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées) se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances ; mais aussi rassemblés a leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre ou ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable a celle d’Israël, les caracteres physiques et moraux d’une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgré toutes les moqueries dont celui qui, plus melé, mieux assimilé a la race adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable qui l’est demeuré davantage) une détente dans la fréquentation de leurs semblables, et meme un appui dans leur existence, si bien que, tout en niant qu’ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure), ceux qui parviennent a cacher qu’ils en sont, ils les démasquent volontiers, moins pour leur nuire, ce qu’ils ne détestent pas, que pour s’excuser, et allant chercher, comme un médecin l’appendicite, l’inversion jusque dans l’histoire, ayant plaisir a rappeler que Socrate était l’un d’eux, comme les Israélites disent de Jésus, sans songer qu’il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme, pas d’antichrétiens avant le Christ, que l’opprobre seul fait le crime, parce qu’il n’a laissé subsister que ceux qui étaient réfractaires a toute prédication, a tout exemple, a tout châtiment, en vertu d’une disposition innée tellement spéciale qu’elle répugne plus aux autres hommes (encore qu’elle puisse s’accompagner de hautes qualités morales) que de certains vices qui y contredisent, comme le vol, la cruauté, la mauvaise foi, mieux compris, donc plus excusés du commun des hommes ; formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de gouts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres memes qui souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent a des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur a qui il ferme la portiere de sa voiture, au pere dans le fiancé de sa fille, a celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait a se défendre, dans le médecin, dans le pretre, dans l’avocat qu’il est allé trouver ; tous obligés a protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’a eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans cette vie romanesque, anachronique, l’ambassadeur est ami du forçat ; le prince, avec une certaine liberté d’allures que donne l’éducation aristocratique et qu’un petit bourgeois tremblant n’aurait pas, en sortant de chez la duchesse s’en va conférer avec l’apache ; partie réprouvée de la collectivité humaine, mais partie importante, soupçonnée la ou elle n’est pas étalée, insolente, impunie la ou elle n’est pas devinée ; comptant des adhérents partout, dans le peuple, dans l’armée, dans le temple, au bagne, sur le trône ; vivant enfin, du moins un grand nombre, dans l’intimité caressante et dangereuse avec les hommes de l’autre race, les provoquant, jouant avec eux a parler de son vice comme s’il n’était pas sien, jeu qui est rendu facile par l’aveuglement ou la fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu’au jour du scandale ou ces dompteurs sont dévorés ; jusque-la obligés de cacher leur vie, de détourner leurs regards d’ou ils voudraient se fixer, de les fixer sur ce dont ils voudraient se détourner, de changer le genre de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale légere aupres de la contrainte intérieure que leur vice, ou ce qu’on nomme improprement ainsi, leur impose non plus a l’égard des autres mais d’eux-memes, et de façon qu’a eux-memes il ne leur paraisse pas un vice. Mais certains, plus pratiques, plus pressés, qui n’ont pas le temps d’aller faire leur marché et de renoncer a la simplification de la vie et a ce gain de temps qui peut résulter de la coopération, se sont fait deux sociétés dont la seconde est composée exclusivement d’etres pareils a eux.

Cela frappe chez ceux qui sont pauvres et venus de la province, sans relations, sans rien que l’ambition d’etre un jour médecin ou avocat célebre, ayant un esprit encore vide d’opinions, un corps dénué de manieres et qu’ils comptent rapidement orner, comme ils acheteraient pour leur petite chambre du quartier latin des meubles d’apres ce qu’ils remarqueraient et calqueraient chez ceux qui sont déja « arrivés » dans la profession utile et sérieuse ou ils souhaitent de s’encadrer et de devenir illustres ; chez ceux-la, leur gout spécial, hérité a leur insu, comme des dispositions pour le dessin, pour la musique, est peut-etre, a la vérité, la seule originalité vivace, despotique – et qui tels soirs les force a manquer telle réunion utile a leur carriere avec des gens dont, pour le reste, ils adoptent les façons de parler, de penser, de s’habiller, de se coiffer. Dans leur quartier, ou ils ne fréquentent sans cela que des condisciples, des maîtres ou quelque compatriote arrivé et protecteur, ils ont vite découvert d’autres jeunes gens que le meme gout particulier rapproche d’eux, comme dans une petite ville se lient le professeur de seconde et le notaire qui aiment tous les deux la musique de chambre, les ivoires du moyen âge ; appliquant a l’objet de leur distraction le meme instinct utilitaire, le meme esprit professionnel qui les guide dans leur carriere, ils les retrouvent a des séances ou nul profane n’est admis, pas plus qu’a celles qui réunissent des amateurs de vieilles tabatieres, d’estampes japonaises, de fleurs rares, et ou, a cause du plaisir de s’instruire, de l’utilité des échanges et de la crainte des compétitions, regne a la fois, comme dans une bourse aux timbres, l’entente étroite des spécialistes et les féroces rivalités des collectionneurs. Personne d’ailleurs, dans le café ou ils ont leur table, ne sait quelle est cette réunion, si c’est celle d’une société de peche, des secrétaires de rédaction, ou des enfants de l’Indre, tant leur tenue est correcte, leur air réservé et froid, et tant ils n’osent regarder qu’a la dérobée les jeunes gens a la mode, les jeunes « lions » qui, a quelques metres plus loin, font grand bruit de leurs maîtresses, et parmi lesquels ceux qui les admirent sans oser lever les yeux apprendront seulement vingt ans plus tard, quand les uns seront a la veille d’entrer dans une académie et les autres de vieux hommes de cercle, que le plus séduisant, maintenant un gros et grisonnant Charlus, était en réalité pareil a eux, mais ailleurs, dans un autre monde, sous d’autres symboles extérieurs, avec des signes étrangers, dont la différence les a induits en erreur. Mais les groupements sont plus ou moins avancés ; et comme l’« Union des gauches » differe de la « Fédération socialiste » et telle société de musique Mendelssohnienne de la Schola Cantorum, certains soirs, a une autre table, il y a des extrémistes qui laissent passer un bracelet sous leur manchette, parfois un collier dans l’évasement de leur col, forcent par leurs regards insistants, leurs gloussements, leurs rires, leurs caresses entre eux, une bande de collégiens a s’enfuir au plus vite, et sont servis, avec une politesse sous laquelle couve l’indignation, par un garçon qui, comme les soirs ou il sert les dreyfusards, aurait plaisir a aller chercher la police s’il n’avait avantage a empocher les pourboires.

C’est a ces organisations professionnelles que l’esprit oppose le gout des solitaires, et sans trop d’artifices d’une part, puisqu’il ne fait en cela qu’imiter les solitaires eux-memes qui croient que rien ne differe plus du vice organisé que ce qui leur paraît a eux un amour incompris, avec quelque artifice toutefois, car ces différentes classes répondent, tout autant qu’a des types physiologiques divers, a des moments successifs d’une évolution pathologique ou seulement sociale. Et il est bien rare en effet qu’un jour ou l’autre, ce ne soit pas dans de telles organisations que les solitaires viennent se fondre, quelquefois par simple lassitude, par commodité (comme finissent ceux qui en ont été le plus adversaires par faire poser chez eux le téléphone, par recevoir les Iéna, ou par acheter chez Potin). Ils y sont d’ailleurs généralement assez mal reçus, car, dans leur vie relativement pure, le défaut d’expérience, la saturation par la reverie ou ils sont réduits, ont marqué plus fortement en eux ces caracteres particuliers d’efféminement que les professionnels ont cherché a effacer. Et il faut avouer que chez certains de ces nouveaux venus, la femme n’est pas seulement intérieurement unie a l’homme, mais hideusement visible, agités qu’ils sont dans un spasme d’hystérique, par un rire aigu qui convulse leurs genoux et leurs mains, ne ressemblant pas plus au commun des hommes que ces singes a l’oil mélancolique et cerné, aux pieds prenants, qui revetent le smoking et portent une cravate noire ; de sorte que ces nouvelles recrues sont jugées, par de moins chastes pourtant, d’une fréquentation compromettante, et leur admission difficile ; on les accepte cependant et ils bénéficient alors de ces facilités par lesquelles le commerce, les grandes entreprises, ont transformé la vie des individus, leur ont rendu accessibles des denrées jusque-la trop dispendieuses a acquérir et meme difficiles a trouver, et qui maintenant les submergent par la pléthore de ce que seuls ils n’avaient pu arriver a découvrir dans les plus grandes foules. Mais, meme avec ces exutoires innombrables, la contrainte sociale est trop lourde encore pour certains, qui se recrutent surtout parmi ceux chez qui la contrainte mentale ne s’est pas exercée et qui tiennent encore pour plus rare qu’il n’est leur genre d’amour. Laissons pour le moment de côté ceux qui, le caractere exceptionnel de leur penchant les faisant se croire supérieurs a elles, méprisent les femmes, font de l’homosexualité le privilege des grands génies et des époques glorieuses, et quand ils cherchent a faire partager leur gout, le font moins a ceux qui leur semblent y etre prédisposés, comme le morphinomane fait pour la morphine, qu’a ceux qui leur en semblent dignes, par zele d’apostolat, comme d’autres prechent le sionisme, le refus du service militaire, le saint-simonisme, le végétarisme et l’anarchie. Quelques-uns, si on les surprend le matin encore couchés, montrent une admirable tete de femme, tant l’expression est générale et symbolise tout le sexe ; les cheveux eux-memes l’affirment, leur inflexion est si féminine, déroulés, ils tombent si naturellement en tresses sur la joue, qu’on s’émerveille que la jeune femme, la jeune fille, Galathée qui s’éveille a peine dans l’inconscient de ce corps d’homme ou elle est enfermée, ait su si ingénieusement, de soi-meme, sans l’avoir appris de personne, profiter des moindres issues de sa prison, trouver ce qui était nécessaire a sa vie. Sans doute le jeune homme qui a cette tete délicieuse ne dit pas : « Je suis une femme. » Meme si – pour tant de raisons possibles – il vit avec une femme, il peut lui nier que lui en soit une, lui jurer qu’il n’a jamais eu de relations avec des hommes. Qu’elle le regarde comme nous venons de le montrer, couché dans un lit, en pyjama, les bras nus, le cou nu sous les cheveux noirs. Le pyjama est devenu une camisole de femme, la tete celle d’une jolie Espagnole. La maîtresse s’épouvante de ces confidences faites a ses regards, plus vraies que ne pourraient etre des paroles, des actes memes, et que les actes memes, s’ils ne l’ont déja fait, ne pourront manquer de confirmer, car tout etre suit son plaisir, et si cet etre n’est pas trop vicieux, il le cherche dans un sexe opposé au sien. Et pour l’inverti le vice commence, non pas quand il noue des relations (car trop de raisons peuvent les commander), mais quand il prend son plaisir avec des femmes. Le jeune homme que nous venons d’essayer de peindre était si évidemment une femme, que les femmes qui le regardaient avec désir étaient vouées (a moins d’un gout particulier) au meme désappointement que celles qui, dans les comédies de Shakespeare, sont déçues par une jeune fille déguisée qui se fait passer pour un adolescent. La tromperie est égale, l’inverti meme le sait, il devine la désillusion que, le travestissement ôté, la femme éprouvera, et sent combien cette erreur sur le sexe est une source de fantaisiste poésie. Du reste, meme a son exigeante maîtresse, il a beau ne pas avouer (si elle n’est pas gomorrhéenne) : « Je suis une femme », pourtant en lui, avec quelles ruses, quelle agilité, quelle obstination de plante grimpante, la femme inconsciente et visible cherche-t-elle l’organe masculin. On n’a qu’a regarder cette chevelure bouclée sur l’oreiller blanc pour comprendre que le soir, si ce jeune homme glisse hors des doigts de ses parents, malgré eux, malgré lui ce ne sera par pour aller retrouver des femmes. Sa maîtresse peut le châtier, l’enfermer, le lendemain l’homme-femme aura trouvé le moyen de s’attacher a un homme, comme le volubilis jette ses vrilles la ou se trouve une pioche ou un râteau. Pourquoi, admirant dans le visage de cet homme des délicatesses qui nous touchent, une grâce, un naturel dans l’amabilité comme les hommes n’en ont point, serions-nous désolés d’apprendre que ce jeune homme recherche les boxeurs ? Ce sont des aspects différents d’une meme réalité. Et meme, celui qui nous répugne est le plus touchant, plus touchant que toutes les délicatesses, car il représente un admirable effort inconscient de la nature : la reconnaissance du sexe par lui-meme ; malgré les duperies du sexe, apparaît la tentative inavouée pour s’évader vers ce qu’une erreur initiale de la société a placé loin de lui. Pour les uns, ceux qui ont eu l’enfance la plus timide sans doute, ils ne se préoccupent guere de la sorte matérielle de plaisir qu’ils reçoivent, pourvu qu’ils puissent le rapporter a un visage masculin. Tandis que d’autres, ayant des sens plus violents sans doute, donnent a leur plaisir matériel d’impérieuses localisations. Ceux-la choqueraient peut-etre par leurs aveux la moyenne du monde. Ils vivent peut-etre moins exclusivement sous le satellite de Saturne, car pour eux les femmes ne sont pas entierement exclues comme pour les premiers, a l’égard desquels elles n’existeraient pas sans la conversation, la coquetterie, les amours de tete. Mais les seconds recherchent celles qui aiment les femmes, elles peuvent leur procurer un jeune homme, accroître le plaisir qu’ils ont a se trouver avec lui ; bien plus, ils peuvent, de la meme maniere, prendre avec elles le meme plaisir qu’avec un homme. De la vient que la jalousie n’est excitée, pour ceux qui aiment les premiers, que par le plaisir qu’ils pourraient prendre avec un homme et qui seul leur semble une trahison, puisqu’ils ne participent pas a l’amour des femmes, ne l’ont pratiqué que comme habitude et pour se réserver la possibilité du mariage, se représentant si peu le plaisir qu’il peut donner, qu’ils ne peuvent souffrir que celui qu’ils aiment le goute ; tandis que les seconds inspirent souvent de la jalousie par leurs amours avec des femmes. Car dans les rapports qu’ils ont avec elles, ils jouent pour la femme qui aime les femmes le rôle d’une autre femme, et la femme leur offre en meme temps a peu pres ce qu’ils trouvent chez l’homme, si bien que l’ami jaloux souffre de sentir celui qu’il aime rivé a celle qui est pour lui presque un homme, en meme temps qu’il le sent presque lui échapper, parce que, pour ces femmes, il est quelque chose qu’il ne connaît pas, une espece de femme. Ne parlons pas non plus de ces jeunes fous qui, par une sorte d’enfantillage, pour taquiner leurs amis, choquer leurs parents, mettent une sorte d’acharnement a choisir des vetements qui ressemblent a des robes, a rougir leurs levres et noircir leurs yeux ; laissons-les de côté, car ce sont eux qu’on retrouvera, quand ils auront trop cruellement porté la peine de leur affectation, passant toute une vie a essayer vainement de réparer, par une tenue sévere, protestante, le tort qu’ils se sont fait quand ils étaient emportés par le meme démon qui pousse des jeunes femmes du faubourg Saint-Germain a vivre d’une façon scandaleuse, a rompre avec tous les usages, a bafouer leur famille, jusqu’au jour ou elles se mettent avec persévérance et sans succes a remonter la pente qu’il leur avait paru si amusant de descendre, qu’elles avaient trouvé si amusant, ou plutôt qu’elles n’avaient pas pu s’empecher de descendre. Laissons enfin pour plus tard ceux qui ont conclu un pacte avec Gomorrhe. Nous en parlerons quand M. de Charlus les connaîtra. Laissons tous ceux, d’une variété ou d’une autre, qui apparaîtront a leur tour, et pour finir ce premier exposé, ne disons un mot que de ceux dont nous avions commencé de parler tout a l’heure, des solitaires. Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu’il n’est, ils sont allés vivre seuls du jour qu’ils l’ont découvert, apres l’avoir porté longtemps sans le connaître, plus longtemps seulement que d’autres. Car personne ne sait tout d’abord qu’il est inverti, ou poete, ou snob, ou méchant. Tel collégien qui apprenait des vers d’amour ou regardait des images obscenes, s’il se serrait alors contre un camarade, s’imaginait seulement communier avec lui dans un meme désir de la femme. Comment croirait-il n’etre pas pareil a tous, quand ce qu’il éprouve il en reconnaît la substance en lisant Mme de Lafayette, Racine, Baudelaire, Walter Scott, alors qu’il est encore trop peu capable de s’observer soi-meme pour se rendre compte de ce qu’il ajoute de son cru, et que si le sentiment est le meme, l’objet differe, que ce qu’il désire c’est Rob Roy et non Diana Vernon ? Chez beaucoup, par une prudence défensive de l’instinct qui précede la vue plus claire de l’intelligence, la glace et les murs de leur chambre disparaissaient sous des chromos représentant des actrices ; ils font des vers tels que : « Je n’aime que Chloé au monde, elle est divine, elle est blonde, et d’amour mon cour s’inonde. » Faut-il pour cela mettre au commencement de ces vies un gout qu’on ne devait point retrouver chez elles dans la suite, comme ces boucles blondes des enfants qui doivent ensuite devenir les plus bruns ? Qui sait si les photographies de femmes ne sont pas un commencement d’hypocrisie, un commencement aussi d’horreur pour les autres invertis ? Mais les solitaires sont précisément ceux a qui l’hypocrisie est douloureuse. Peut-etre l’exemple des Juifs, d’une colonie différente, n’est-il meme pas assez fort pour expliquer combien l’éducation a peu de prise sur eux, et avec quel art ils arrivent a revenir, peut-etre pas a quelque chose d’aussi simplement atroce que le suicide ou les fous, quelque précaution qu’on prenne, reviennent et, sauvés de la riviere ou ils se sont jetés, s’empoisonnent, se procurent un revolver, etc., mais a une vie dont les hommes de l’autre race non seulement ne comprennent pas, n’imaginent pas, haissent les plaisirs nécessaires, mais encore dont le danger fréquent et la honte permanente leur feraient horreur. Peut-etre, pour les peindre, faut-il penser sinon aux animaux qui ne se domestiquent pas, aux lionceaux prétendus apprivoisés mais restés lions, du moins aux noirs, que l’existence confortable des blancs désespere et qui préferent les risques de la vie sauvage et ses incompréhensibles joies. Quand le jour est venu ou ils se sont découverts incapables a la fois de mentir aux autres et de se mentir a soi-meme, ils partent vivre a la campagne, fuyant leurs pareils (qu’ils croient peu nombreux) par horreur de la monstruosité ou crainte de la tentation, et le reste de l’humanité par honte. N’étant jamais parvenus a la véritable maturité, tombés dans la mélancolie, de temps a autre, un dimanche sans lune, ils vont faire une promenade sur un chemin jusqu’a un carrefour, ou, sans qu’ils se soient dit un mot, est venu les attendre un de leurs amis d’enfance qui habite un château voisin. Et ils recommencent les jeux d’autrefois, sur l’herbe, dans la nuit, sans échanger une parole. En semaine, ils se voient l’un chez l’autre, causent de n’importe quoi, sans une allusion a ce qui s’est passé, exactement comme s’ils n’avaient rien fait et ne devaient rien refaire, sauf, dans leurs rapports, un peu de froideur, d’ironie, d’irritabilité et de rancune, parfois de la haine. Puis le voisin part pour un dur voyage a cheval, et, a mulet, ascensionne des pics, couche dans la neige ; son ami, qui identifie son propre vice avec une faiblesse de tempérament, la vie casaniere et timide, comprend que le vice ne pourra plus vivre en son ami émancipé, a tant de milliers de metres au-dessus du niveau de la mer. Et en effet, l’autre se marie. Le délaissé pourtant ne guérit pas (malgré les cas ou l’on verra que l’inversion est guérissable). Il exige de recevoir lui-meme le matin, dans sa cuisine, la creme fraîche des mains du garçon laitier et, les soirs ou des désirs l’agitent trop, il s’égare jusqu’a remettre dans son chemin un ivrogne, jusqu’a arranger la blouse de l’aveugle. Sans doute la vie de certains invertis paraît quelquefois changer, leur vice (comme on dit) n’apparaît plus dans leurs habitudes ; mais rien ne se perd : un bijou caché se retrouve ; quand la quantité des urines d’un malade diminue, c’est bien qu’il transpire davantage, mais il faut toujours que l’excrétion se fasse. Un jour cet homosexuel perd un jeune cousin et, a son inconsolable douleur, vous comprenez que c’était dans cet amour, chaste peut-etre et qui tenait plus a garder l’estime qu’a obtenir la possession, que les désirs avaient passé par virement, comme dans un budget, sans rien changer au total, certaines dépenses sont portées a un autre exercice. Comme il en est pour ces malades chez qui une crise d’urticaire fait disparaître pour un temps leurs indispositions habituelles, l’amour pur a l’égard d’un jeune parent semble, chez l’inverti, avoir momentanément remplacé, par métastase, des habitudes qui reprendront un jour ou l’autre la place du mal vicariant et guéri.

Cependant le voisin marié du solitaire est revenu ; devant la beauté de la jeune épouse et la tendresse que son mari lui témoigne, le jour ou l’ami est forcé de les inviter a dîner, il a honte du passé. Déja dans une position intéressante, elle doit rentrer de bonne heure, laissant son mari ; celui-ci, quand l’heure est venue de rentrer, demande un bout de conduite a son ami, que d’abord aucune suspicion n’effleure, mais qui, au carrefour, se voit renversé sur l’herbe, sans une parole, par l’alpiniste bientôt pere. Et les rencontres recommencent jusqu’au jour ou vient s’installer non loin de la un cousin de la jeune femme, avec qui se promene maintenant toujours le mari. Et celui-ci, si le délaissé vient le voir et cherche a s’approcher de lui, furibond, le repousse avec l’indignation que l’autre n’ait pas eu le tact de pressentir le dégout qu’il inspire désormais. Une fois pourtant se présente un inconnu envoyé par le voisin infidele ; mais, trop affairé, le délaissé ne peut le recevoir et ne comprend que plus tard dans quel but l’étranger était venu.

Alors le solitaire languit seul. Il n’a d’autre plaisir que d’aller a la station de bain de mer voisine demander un renseignement a un certain employé de chemin de fer. Mais celui-ci a reçu de l’avancement, est nommé a l’autre bout de la France ; le solitaire ne pourra plus aller lui demander l’heure des trains, le prix des premieres, et avant de rentrer rever dans sa tour, comme Grisélidis, il s’attarde sur la plage, telle une étrange Andromede qu’aucun Argonaute ne viendra délivrer, comme une méduse stérile qui périra sur le sable, ou bien il reste paresseusement, avant le départ du train, sur le quai, a jeter sur la foule des voyageurs un regard qui semblera indifférent, dédaigneux ou distrait, a ceux d’une autre race, mais qui, comme l’éclat lumineux dont se parent certains insectes pour attirer ceux de la meme espece, ou comme le nectar qu’offrent certaines fleurs pour attirer les insectes qui les féconderont, ne tromperait pas l’amateur presque introuvable d’un plaisir trop singulier, trop difficile a placer, qui lui est offert, le confrere avec qui notre spécialiste pourrait parler la langue insolite ; tout au plus, a celle-ci quelque loqueteux du quai fera-t-il semblant de s’intéresser, mais pour un bénéfice matériel seulement, comme ceux qui au College de France, dans la salle ou le professeur de sanscrit parle sans auditeur, vont suivre le cours, mais seulement pour se chauffer. Méduse ! Orchidée ! quand je ne suivais que mon instinct, la méduse me répugnait a Balbec ; mais si je savais la regarder, comme Michelet, du point de vue de l’histoire naturelle et de l’esthétique, je voyais une délicieuse girandole d’azur. Ne sont-elles pas, avec le velours transparent de leurs pétales, comme les mauves orchidées de la mer ? Comme tant de créatures du regne animal et du regne végétal, comme la plante qui produirait la vanille, mais qui, parce que, chez elle, l’organe mâle est séparé par une cloison de l’organe femelle, demeure stérile si les oiseaux-mouches ou certaines petites abeilles ne transportent le pollen des unes aux autres ou si l’homme ne les féconde artificiellement, M. de Charlus (et ici le mot fécondation doit etre pris au sens moral, puisqu’au sens physique l’union du mâle avec le mâle est stérile, mais il n’est pas indifférent qu’un individu puisse rencontrer le seul plaisir qu’il est susceptible de gouter, et « qu’ici-bas tout etre » puisse donner a quelqu’un « sa musique, sa flamme ou son parfum »), M. de Charlus était de ces hommes qui peuvent etre appelés exceptionnels, parce que, si nombreux soient-ils, la satisfaction, si facile chez d’autres de leurs besoins sexuels, dépend de la coincidence de trop de conditions, et trop difficiles a rencontrer. Pour des hommes comme M. de Charlus, et sous la réserve des accommodements qui paraîtront peu a peu et qu’on a pu déja pressentir, exigés par le besoin de plaisir, qui se résignent a de demi-consentements, l’amour mutuel, en dehors des difficultés si grandes, parfois insurmontables, qu’il rencontre chez le commun des etres, leur en ajoute de si spéciales, que ce qui est toujours tres rare pour tout le monde devient a leur égard a peu pres impossible, et que, si se produit pour eux une rencontre vraiment heureuse ou que la nature leur fait paraître telle, leur bonheur, bien plus encore que celui de l’amoureux normal, a quelque chose d’extraordinaire, de sélectionné, de profondément nécessaire. La haine des Capulet et des Montaigu n’était rien aupres des empechements de tout genre qui ont été vaincus, des éliminations spéciales que la nature a du faire subir aux hasards déja peu communs qui amenent l’amour, avant qu’un ancien giletier, qui comptait partir sagement pour son bureau, titube, ébloui, devant un quinquagénaire bedonnant ; ce Roméo et cette Juliette peuvent croire a bon droit que leur amour n’est pas le caprice d’un instant, mais une véritable prédestination préparée par les harmonies de leur tempérament, non pas seulement par leur tempérament propre, mais par celui de leurs ascendants, par leur plus lointaine hérédité, si bien que l’etre qui se conjoint a eux leur appartient avant la naissance, les a attirés par une force comparable a celle qui dirige les mondes ou nous avons passé nos vies antérieures. M. de Charlus m’avait distrait de regarder si le bourdon apportait a l’orchidée le pollen qu’elle attendait depuis si longtemps, qu’elle n’avait chance de recevoir que grâce a un hasard si improbable qu’on le pouvait appeler une espece de miracle. Mais c’était un miracle aussi auquel je venais d’assister, presque du meme genre, et non moins merveilleux. Des que j’eus considéré cette rencontre de ce point de vue, tout m’y sembla empreint de beauté. Les ruses les plus extraordinaires que la nature a inventées pour forcer les insectes a assurer la fécondation des fleurs, qui, sans eux, ne pourraient pas l’etre parce que la fleur mâle y est trop éloignée de la fleur femelle, ou qui, si c’est le vent qui doit assurer le transport du pollen, le rend bien plus facile a détacher de la fleur mâle, bien plus aisé a attraper au passage de la fleur femelle, en supprimant la sécrétion du nectar, qui n’est plus utile puisqu’il n’y a pas d’insectes a attirer, et meme l’éclat des corolles qui les attirent, et, pour que la fleur soit réservée au pollen qu’il faut, qui ne peut fructifier qu’en elle, lui fait sécréter une liqueur qui l’immunise contre les autres pollens – ne me semblaient pas plus merveilleuses que l’existence de la sous-variété d’invertis destinée a assurer les plaisirs de l’amour a l’inverti devenant vieux : les hommes qui sont attirés non par tous les hommes, mais – par un phénomene de correspondance et d’harmonie comparable a ceux qui reglent la fécondation des fleurs hétérostylées trimorphes, comme le Lythrum salicoria – seulement par les hommes beaucoup plus âgés qu’eux. De cette sous-variété, Jupien venait de m’offrir un exemple, moins saisissant pourtant que d’autres que tout herborisateur humain, tout botaniste moral, pourra observer, malgré leur rareté, et qui leur présentera un frele jeune homme qui attendait les avances d’un robuste et bedonnant quinquagénaire, restant aussi indifférent aux avances des autres jeunes gens que restent stériles les fleurs hermaphrodites a court style de la Primula veris tant qu’elles ne sont fécondées que par d’autres Primula veris a court style aussi, tandis qu’elles accueillent avec joie le pollen des Primula veris a long style. Quant a ce qui était de M. de Charlus, du reste, je me rendis compte dans la suite qu’il y avait pour lui divers genres de conjonctions et desquelles certaines, par leur multiplicité, leur instantanéité a peine visible, et surtout le manque de contact entre les deux acteurs, rappelaient plus encore ces fleurs qui dans un jardin sont fécondées par le pollen d’une fleur voisine qu’elles ne toucheront jamais. Il y avait en effet certains etres qu’il lui suffisait de faire venir chez lui, de tenir pendant quelques heures sous la domination de sa parole, pour que son désir, allumé dans quelque rencontre, fut apaisé. Par simples paroles la conjonction était faite aussi simplement qu’elle peut se produire chez les infusoires. Parfois, ainsi que cela lui était sans doute arrivé pour moi le soir ou j’avais été mandé par lui apres le dîner Guermantes, l’assouvissement avait lieu grâce a une violente semonce que le baron jetait a la figure du visiteur, comme certaines fleurs, grâce a un ressort, aspergent a distance l’insecte inconsciemment complice et décontenancé. M. de Charlus, de dominé devenu dominateur, se sentait purgé de son inquiétude et calmé, renvoyait le visiteur, qui avait aussitôt cessé de lui paraître désirable. Enfin, l’inversion elle-meme, venant de ce que l’inverti se rapproche trop de la femme pour pouvoir avoir des rapports utiles avec elle, se rattache par la a une loi plus haute qui fait que tant de fleurs hermaphrodites restent infécondes, c’est-a-dire a la stérilité de l’auto-fécondation. Il est vrai que les invertis a la recherche d’un mâle se contentent souvent d’un inverti aussi efféminé qu’eux. Mais il suffit qu’ils n’appartiennent pas au sexe féminin, dont ils ont en eux un embryon dont ils ne peuvent se servir, ce qui arrive a tant de fleurs hermaphrodites et meme a certains animaux hermaphrodites, comme l’escargot, qui ne peuvent etre fécondés par eux-memes, mais peuvent l’etre par d’autres hermaphrodites. Par la les invertis, qui se rattachent volontiers a l’antique Orient ou a l’âge d’or de la Grece, remonteraient plus haut encore, a ces époques d’essai ou n’existaient ni les fleurs dioiques, ni les animaux unisexués, a cet hermaphrodisme initial dont quelques rudiments d’organes mâles dans l’anatomie de la femme et d’organes femelles dans l’anatomie de l’homme semblent conserver la trace. Je trouvais la mimique, d’abord incompréhensible pour moi, de Jupien et de M. de Charlus aussi curieuse que ces gestes tentateurs adressés aux insectes, selon Darwin, non seulement par les fleurs dites composées, haussant les demi-fleurons de leurs capitules pour etre vues de plus loin, comme certaine hétérostylée qui retourne ses étamines et les courbe pour frayer le chemin aux insectes, ou qui leur offre une ablution, et tout simplement meme aux parfums de nectar, a l’éclat des corolles qui attiraient en ce moment des insectes dans la cour. A partir de ce jour, M. de Charlus devait changer l’heure de ses visites a Mme de Villeparisis, non qu’il ne put voir Jupien ailleurs et plus commodément, mais parce qu’aussi bien qu’ils l’étaient pour moi, le soleil de l’apres-midi et les fleurs de l’arbuste étaient sans doute liés a son souvenir. D’ailleurs, il ne se contenta pas de recommander les Jupien a Mme de Villeparisis, a la duchesse de Guermantes, a toute une brillante clientele, qui fut d’autant plus assidue aupres de la jeune brodeuse que les quelques dames qui avaient résisté ou seulement tardé furent de la part du baron l’objet de terribles représailles, soit afin qu’elles servissent d’exemple, soit parce qu’elles avaient éveillé sa fureur et s’étaient dressées contre ses entreprises de domination ; il rendit la place de Jupien de plus en plus lucrative jusqu’a ce qu’il le prît définitivement comme secrétaire et l’établît dans les conditions que nous verrons plus tard. « Ah ! en voila un homme heureux que ce Jupien », disait Françoise qui avait une tendance a diminuer ou a exagérer les bontés selon qu’on les avait pour elle ou pour les autres. D’ailleurs la, elle n’avait pas besoin d’exagération ni n’éprouvait d’ailleurs d’envie, aimant sincerement Jupien. « Ah ! c’est un si bon homme que le baron, ajoutait-elle, si bien, si dévot, si comme il faut ! Si j’avais une fille a marier et que j’étais du monde riche, je la donnerais au baron les yeux fermés. – Mais, Françoise, disait doucement ma mere, elle aurait bien des maris cette fille. Rappelez-vous que vous l’avez déja promise a Jupien. – Ah ! dame, répondait Françoise, c’est que c’est encore quelqu’un qui rendrait une femme bien heureuse. Il y a beau avoir des riches et des pauvres misérables, ça ne fait rien pour la nature. Le baron et Jupien, c’est bien le meme genre de personnes. »

Au reste j’exagérais beaucoup alors, devant cette révélation premiere, le caractere électif d’une conjonction si sélectionnée. Certes, chacun des hommes pareils a M. de Charlus est une créature extraordinaire, puisque, s’il ne fait pas de concessions aux possibilités de la vie, il recherche essentiellement l’amour d’un homme de l’autre race, c’est-a-dire d’un homme aimant les femmes (et qui par conséquent ne pourra pas l’aimer) ; contrairement a ce que je croyais dans la cour, ou je venais de voir Jupien tourner autour de M. de Charlus comme l’orchidée faire des avances au bourdon, ces etres d’exception que l’on plaint sont une foule, ainsi qu’on le verra au cours de cet ouvrage, pour une raison qui ne sera dévoilée qu’a la fin, et se plaignent eux-memes d’etre plutôt trop nombreux que trop peu. Car les deux anges qui avaient été placés aux portes de Sodome pour savoir si ses habitants, dit la Genese, avaient entierement fait toutes ces choses dont le cri était monté jusqu’a l’Éternel, avaient été, on ne peut que s’en réjouir, tres mal choisis par le Seigneur, lequel n’eut du confier la tâche qu’a un Sodomiste. Celui-la, les excuses : « Pere de six enfants, j’ai deux maîtresses, etc. » ne lui eussent pas fait abaisser bénévolement l’épée flamboyante et adoucir les sanctions ; il aurait répondu : « Oui, et ta femme souffre les tortures de la jalousie. Mais meme quand ces femmes n’ont pas été choisies par toi a Gomorrhe, tu passes tes nuits avec un gardeur de troupeaux de l’Hébron. » Et il l’aurait immédiatement fait rebrousser chemin vers la ville qu’allait détruire la pluie de feu et de soufre. Au contraire, on laissa s’enfuir tous les Sodomistes honteux, meme si, apercevant un jeune garçon, ils détournaient la tete, comme la femme de Loth, sans etre pour cela changés comme elle en statues de sel. De sorte qu’ils eurent une nombreuse postérité chez qui ce geste est resté habituel, pareil a celui des femmes débauchées qui, en ayant l’air de regarder un étalage de chaussures placées derriere une vitrine, retournent la tete vers un étudiant. Ces descendants des Sodomistes, si nombreux qu’on peut leur appliquer l’autre verset de la Genese : « Si quelqu’un peut compter la poussiere de la terre, il pourra aussi compter cette postérité », se sont fixés sur toute la terre, ils ont eu acces a toutes les professions, et entrent si bien dans les clubs les plus fermés que, quand un sodomiste n’y est pas admis, les boules noires y sont en majorité celles de sodomistes, mais qui ont soin d’incriminer la sodomie, ayant hérité le mensonge qui permit a leurs ancetres de quitter la ville maudite. Il est possible qu’ils y retournent un jour. Certes ils forment dans tous les pays une colonie orientale, cultivée, musicienne, médisante, qui a des qualités charmantes et d’insupportables défauts. On les verra d’une façon plus approfondie au cours des pages qui suivront ; mais on a voulu provisoirement prévenir l’erreur funeste qui consisterait, de meme qu’on a encouragé un mouvement sioniste, a créer un mouvement sodomiste et a rebâtir Sodome. Or, a peine arrivés, les sodomistes quitteraient la ville pour ne pas avoir l’air d’en etre, prendraient femme, entretiendraient des maîtresses dans d’autres cités, ou ils trouveraient d’ailleurs toutes les distractions convenables. Ils n’iraient a Sodome que les jours de supreme nécessité, quand leur ville serait vide, par ces temps ou la faim fait sortir le loup du bois, c’est-a-dire que tout se passerait en somme comme a Londres, a Berlin, a Rome, a Pétrograd ou a Paris.

En tout cas, ce jour-la, avant ma visite a la duchesse, je ne songeais pas si loin et j’étais désolé d’avoir, par attention a la conjonction Jupien-Charlus, manqué peut-etre de voir la fécondation de la fleur par le bourdon.