Oliver Twist - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Dla dzieci i młodzieży Język: francuski Rok wydania: 1837

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Charles Dickens

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Opis ebooka Oliver Twist - Charles Dickens

Apres la disparition de sa mere, morte en le mettant au monde, Olivier Twist est placé et élevé dans un orphelinat. Il devient vite le souffre-douleur du cruel bedeau Bumble qui pour s'en débarrasser, le place comme apprenti chez un fabricant de cercueils. Maltraité, Olivier s'enfuit a Londres ou il est enrôlé dans une bande d'enfants-voleurs dirigé par Fagin, un homme redoutable...

Opinie o ebooku Oliver Twist - Charles Dickens

Fragment ebooka Oliver Twist - Charles Dickens

A Propos
Chapitre 1 - Du lieu ou naquit Olivier Twist, et des circonstances qui accompagnerent sa naissance.
Chapitre 2 - Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut élevé.
Chapitre 3 - Comment Olivier Twist fut sur la point d’attraper une place qui n’eut pas été une sinécure.
Chapitre 4 - Olivier trouve une place et fait son entrée dans le monde.
Chapitre 5 - Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la premiere fois qu’il assiste a un enterrement, il prend une idée défavorable du métier de son maître.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Du lieu ou naquit Olivier Twist, et des circonstances qui accompagnerent sa naissance.

 

Parmi les divers monuments publics qui font l’orgueil d’une ville dont, par prudence, je tairai le nom, et a laquelle je ne veux pas donner un nom imaginaire, il en est un commun a la plupart des villes grandes ou petites : c’est le dépôt de mendicité. Un jour, dont il n’est pas nécessaire de préciser la date, d’autant plus qu’elle n’est d’aucune importance pour le lecteur, naquit dans ce dépôt de mendicité le petit mortel dont on a vu le nom en tete de ce chapitre.

Longtemps apres que le chirurgien des pauvres de la paroisse l’eut introduit dans ce monde de douleur, on doutait encore si le pauvre enfant vivrait assez pour porter un nom quelconque : s’il eut succombé, il est plus que probable que ces mémoires n’eussent jamais paru, ou bien, ne contenant que quelques pages, ils auraient eu l’inestimable mérite d’etre le modele de biographie le plus concis et le plus exact qu’aucune époque ou aucun pays ait jamais produit.

Quoique je sois peu disposé a soutenir que ce soit pour un homme une faveur extraordinaire de la fortune, que de naître dans un dépôt de mendicité, je dois pourtant dire que, dans la circonstance actuelle, c’était ce qui pouvait arriver de plus heureux a Olivier Twist : le fait est qu’on eut beaucoup de peine a décider Olivier a remplir ses fonctions respiratoires, exercice fatigant, mais que l’habitude a rendu nécessaire au bien-etre de notre existence ; pendant quelque temps il resta étendu sur un petit matelas de laine grossiere, faisant des efforts pour respirer, balança pour ainsi dire entre la vie et la mort, et penchant davantage vers cette derniere. Si pendant ce court espace de temps Olivier eut été entouré d’aieules empressées, de tantes inquietes, de nourrices expérimentées et de médecins d’une profonde sagesse, il eut infailliblement péri en un instant ; mais comme il n’y avait la personne, sauf une pauvre vieille femme, qui n’y voyait guere par suite d’une double ration de biere, et un chirurgien payé a l’année pour cette besogne, Olivier et la nature lutterent seul a seul. Le résultat fut qu’apres quelques efforts, Olivier respira, éternua, et donna avis aux habitants du dépôt, de la nouvelle charge qui allait peser sur la paroisse, en poussant un cri aussi perçant qu’on pouvait l’attendre d’un enfant mâle qui n’était en possession que depuis trois minutes et demie de ce don utile qu’on appelle la voix.

Au moment ou Olivier donnait cette premiere preuve de la force et de la liberté de ses poumons, la petite couverture rapiécée jetée négligemment sur le lit de fer s’agita doucement. La figure pâle d’une jeune femme se souleva péniblement sur l’oreiller, et une voix faible articula avec difficulté ces mots : « Que je vois mon enfant avant de mourir ! »

Le chirurgien était assis devant le feu, se chauffant et se frottant les mains tour a tour. A la voix de la jeune femme il se leva, et s’approchant du lit, il dit avec plus de douceur qu’on n’en eut pu attendre de son ministere :

« Oh ! il ne faut pas encore parler de mourir.

– Oh ! non, que Dieu la bénisse, la pauvre chere femme, dit la garde en remettant bien vite dans sa poche une bouteille dont elle venait de déguster le contenu avec une évidente satisfaction ; quand elle aura vécu aussi longtemps que moi, monsieur, qu’elle aura eu treize enfants et en aura perdu onze, puisque je n’en ai plus que deux qui sont avec moi au dépôt, elle pensera autrement. Voyons, songez au bonheur d’etre mere, avec ce cher petit agneau. »

Il est probable que cette perspective consolante de bonheur maternel ne produisit pas beaucoup d’effet. La malade secoua tristement la tete et tendit les mains vers l’enfant.

Le chirurgien le lui mit dans les bras ; elle appliqua avec tendresse sur le front de l’enfant ses levres pâles et froides ; puis elle passa ses mains sur son propre visage, elle jeta autour d’elle un regard égaré, frissonna, retomba sur son lit, et mourut ; on lui frotta la poitrine, les mains, les tempes ; mais le sang était glacé pour toujours : on lui parlait d’espoir et de secours ; mais elle en avait été si longtemps privée, qu’il n’en était plus question.

« C’est fini, madame Thingummy, dit enfin le chirurgien.

– Ah ! pauvre femme, c’est bien vrai, dit la garde en ramassant la bouchon de la bouteille verte, qui était tombé sur le lit tandis qu’elle se baissait pour prendre l’enfant. Pauvre femme !

– Il est inutile de m’envoyer chercher si l’enfant crie, dit le chirurgien d’un air délibéré ; il est probable qu’il ne sera pas bien tranquille. Dans ce cas donnez–lui un peu de gruau. » Il mit son chapeau, et en gagnant la porte il s’arreta pres du lit et ajouta : « C’était une jolie fille, ma foi ; d’ou venait-elle ?

– On l’a amenée ici hier soir, répondit la vieille femme, par ordre de l’inspecteur ; on l’a trouvée gisant dans la rue ; elle avait fait un assez long trajet, car ses chaussures étaient en lambeaux ; mais d’ou venait-elle, ou allait-elle ? nul ne le sait. »

Le chirurgien se pencha sur le corps, et soulevant la main gauche de la défunte : « Toujours la vieille histoire, dit-il en hochant la tete ; elle n’a pas d’alliance… Allons ! bonsoir. »

Le docteur s’en alla dîner, et la garde, ayant encore une fois porté la bouteille a ses levres, s’assit sur une chaise basse devant le feu, et se mit a habiller l’enfant.

Quel exemple frappant de l’influence du vetement offrit alors le petit Olivier Twist ! Enveloppé dans la couverture qui jusqu’alors était son seul vetement, il pouvait etre fils d’un grand seigneur ou d’un mendiant : Il eut été difficile pour l’étranger le plus présomptueux de lui assigner un rang dans la société ; mais quand il fut enveloppé dans la vieille robe de calicot, jaunie a cet usage, il fut marqué et étiqueté, et se trouva, tout d’un coup a sa place : l’enfant de la paroisse, l’orphelin de l’hospice, le souffre-douleur affamé, destiné aux coups et aux mauvais traitements, au mépris de tout le monde, a la pitié de personne.

Olivier criait de toute sa force. S’il eut pu savoir qu’il était orphelin, abandonné a la tendre compassion des marguilliers et des inspecteurs, peut-etre eut-il crié encore plus fort.


Chapitre 2 Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut élevé.

 

Pendant les huit ou dix mois qui suivirent, Olivier Twist fut victime d’un systeme continuel de tromperies et de déceptions ; il fut élevé au biberon : les autorités de l’hospice informerent soigneusement les autorités de la paroisse de l’état chétif du pauvre orphelin affamé. Les autorités de la paroisse s’enquirent avec dignité pres des autorités de l’hospice, s’il n’y aurait pas une femme, demeurant actuellement dans l’établissement, qui fut en état de procurer a Olivier Twist la consolation et la nourriture dont il avait besoin ; les autorités de l’hospice répondirent humblement qu’il n’y en avait pas : sur quoi les autorités de la paroisse eurent l’humanité et la magnanimité de décider qu’Olivier serait affermé, ou, en d’autres mots, qu’il serait envoyé dans une succursale a trois milles de la, ou vingt a trente petits contrevenants a la loi des pauvres passaient la journée a se rouler sur le plancher sans avoir a craindre de trop manger ou d’etre trop vetus, sous la surveillance maternelle d’une vieille femme qui recevait les délinquants a raison de sept pence[1] par tete et par semaine. Sept pence font une somme assez ronde pour l’entretien d’un enfant ; on peut avoir bien des choses pour sept pence ; assez, en vérité, pour lui charger l’estomac et altérer sa santé. La vieille femme était pleine de sagesse et d’expérience ; elle savait ce qui convenait aux enfants, et se rendait parfaitement compte de ce qui lui convenait a elle-meme : en conséquence, elle fit servir a son propre usage la plus grande partie du secours hebdomadaire, et réduisit la petite génération de la paroisse a un régime encore plus maigre que celui qu’on lui allouait dans la maison de refuge ou Olivier était né. Car la bonne dame reculait prudemment les limites extremes de l’économie, et se montrait philosophe consommée dans la pratique expérimentale de la vie.

Tout le monde connaît l’histoire de cet autre philosophe expérimental qui avait imaginé une belle théorie pour faire vivre un cheval sans manger, et qui l’appliqua si bien, qu’il réduisit peu a peu la ration de son cheval a un brin de paille ; sans aucun doute, cette bete fut devenue singulierement agile et fringante si elle n’était pas morte, précisément vingt-quatre heures avant de recevoir pour la premiere fois une forte ration d’air pur. Malheureusement pour la philosophie expérimentale de la vieille femme chargée d’avoir soin d’Olivier Twist, ce résultat était le plus souvent la conséquence naturelle de son systeme. Juste au moment ou un enfant était venu a bout d’exister avec la plus mince portion de la plus chétive nourriture, il arrivait, huit ou neuf fois sur dix, qu’il avait la méchanceté de tomber malade de froid et de faim, ou de se laisser choir dans le feu par négligence, ou d’étouffer par accident ; alors le malheureux petit etre partait pour l’autre monde, ou il allait retrouver des parents qu’il n’avait pas connus dans celui-ci. Il y avait parfois une enquete plus intéressante que de coutume, au sujet d’un enfant qu’on aurait étouffé en retournant un lit, ou qui serait tombé dans l’eau bouillante un jour de blanchissage, bien que ce dernier accident fut tres rare, car a la ferme il n’était presque jamais question de blanchissage. Alors le jury se mettait en tete de faire quelques questions embarrassantes, ou bien les habitants de la paroisse avaient l’audace de signer une réclamation ; mais ces impertinences étaient vite réprimées par le rapport du chirurgien et le témoignage du bedeau : le premier déclarait qu’il avait ouvert le corps, et qu’il n’y avait rien trouvé, ce qui était en effet tres probable, et le second jurait toujours dans le sens des autorités de la paroisse ; ce qui était d’un beau dévouement. De plus, la commission administrative faisait des excursions périodiques a la ferme, en ayant soin d’y envoyer toujours le bedeau la veille pour annoncer la visite ; les enfants étaient propres et soignés quand ces messieurs venaient : pouvait-on faire davantage ? On peut croire que ce systeme d’éducation n’était pas fait pour donner aux enfants beaucoup de force ni d’embonpoint. Le jour ou il eut neuf ans, Olivier Twist était un enfant pâle et chétif, de petite taille et singulierement fluet.

Mais il devait a la nature ou a ses parents un esprit vif et droit, qui n’avait pas eu de peine a se développer sans etre gené par la matiere, grâce au régime de privations de l’établissement, et c’est peut-etre a cela qu’il était meme redevable d’avoir pu atteindre le neuvieme anniversaire de sa naissance ; quoi qu’il en soit, ce jour-la il avait neuf ans, et il était dans la cave au charbon avec deux de ses petits compagnons, qui, apres avoir partagé avec lui une volée de coups, avaient été enfermés pour avoir eu l’audace de se plaindre de ce qu’ils avaient faim. Tout a coup Mme Mann, l’excellente directrice de la maison, fut surprise par l’apparition imprévue du bedeau M. Bumble, qui tâchait d’ouvrir la porte du jardin.

« Bonté divine ! est-ce vous, monsieur Bumble ? dit Mme Mann, mettant la tete a la fenetre, en simulant une grande joie. Suzanne, faites monter Olivier et les deux petits garnements, et débarbouillez-les bien vite. Mon Dieu, que je suis heureuse de vous voir, monsieur Bumble ! »

M. Bumble était gros et irritable ; aussi, au lieu de répondre poliment a cet accueil affectueux, se mit-il a secouer de toute sa force le petit loquet, et a donner dans la porte un coup de pied, mais un vrai coup de pied de bedeau.

« La ! est-il possible ? dit Mme Mann courant ouvrir la porte ; pendant ce temps on avait rendu la liberté aux enfants. Comment ai-je pu oublier que la porte était fermée en dedans, a cause de ces chers enfants ? Veuillez entrer, monsieur, veuillez entrer, je vous prie, monsieur Bumble. »

Quoique cette invitation fut faite avec une courtoisie qui aurait adouci le cour d’un marguillier, elle ne toucha nullement le bedeau.

« Est-ce que vous trouvez respectueux et convenable, madame Mann, demanda M. Bumble en serrant fortement sa canne, de faire attendre les fonctionnaires de la paroisse a la porte de votre jardin, quand ils viennent remplir leurs fonctions paroissiales et visiter les enfants de la paroisse ? Est-ce que vous oubliez, madame Mann, que vous etes pour ainsi dire déléguée de la paroisse et stipendiée par elle ?

– Oh non ! monsieur Bumble, répondit Mme Mann bien humblement ; mais j’étais allée dire a un ou deux de ces chers enfants qui vous aiment tant, que c’était vous qui veniez, monsieur Bumble. »

M. Bumble avait une haute idée de son talent oratoire et de son importance ; il avait fait parade de l’un et sauvegardé l’autre : il se calma.

«C’est bon, c’est bon, madame Mann, répondit-il d’un ton plus calme ; c’est possible, c’est possible ; entrons, madame Mann ; je viens pour affaires ; j’ai a vous parler. »

Madame Mann introduisit le bedeau dans une petite piece, pavée en briques, approcha de lui un siege, et s’empressa de le débarrasser de son tricorne et de sa canne qu’elle posa devant lui sur la table ; M. Bumble essuya son front couvert de sueur, jeta un regard de complaisance sur son tricorne et sourit. Oui, il sourit ; apres tout, un bedeau est un homme, et M. Bumble sourit.

« N’allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire, observa Mme Mann avec une douceur engageante. Vous venez de faire une longue course, sans quoi je n’en parlerais pas ; prendriez-vous une petite goutte de quelque chose, monsieur Bumble ?

– Rien, absolument rien, dit M, Bumble en refusant de la main avec dignité, mais avec douceur.

– Vous ne me refuserez pas, dit Mme Mann, qui avait observé le ton et le geste du bedeau ; rien qu’une petite goutte, avec un peu d’eau fraîche et un morceau de sucre. »

M. Bumble toussa.

« Si peu que rien, dit Mme Mann, de sa voix la plus engageante.

– Que voulez-vous me donner ? demanda le bedeau.

– Faut bien que j’en aie un peu a la maison, pour mettre dans la bouillie de ces chers enfants, quand ils sont malades, répondit Mme Mann en ouvrant un petit buffet, d’ou elle tira une bouteille et un verre ; c’est du gin.

– Est-ce que vous donnez de la bouillie aux enfants, madame Mann ? demanda Bumble, en suivant de l’oil l’intéressante opération du mélange.

– Ah ! oui, que je leur en donne, dit-elle, quoique l’arrow-root coute bien cher ; mais je ne puis les voir souffrir, c’est plus fort que moi, voyez-vous, monsieur.

– C’est bien, dit M. Bumble, c’est tres bien, vous etes une femme compatissante, madame Mann. (Elle pose le verre sur la table.) Je saisirai la premiere occasion de dire cela au comité, madame Mann. (Il approche le verre.) Ces enfants ont en vous une mere, madame Mann. (Il agite le gin et l’eau.) Je bois de tout mon cour a votre santé, madame Mann. (Il en avale la moitié.) Maintenant, causons d’affaires, dit le bedeau, en tirant de sa poche un petit portefeuille de cuir : l’enfant qui a été ondoyé sous le nom d’Olivier Twist a aujourd’hui neuf ans…

– Le cher enfant ! dit Mme Mann en se frottant l’oil gauche avec le coin de son tablier.

– Et, malgré l’offre d’une récompense de dix livres sterling, qu’on a élevée successivement jusqu’a douze ; malgré des efforts incroyables et, si j’ose dire, surnaturels, de la part de la paroisse, dit Bumble, il a été impossible de découvrir qui est le pere, pas plus que le nom ou la condition de la mere. »

Mme Mann leva les mains en signe d’étonnement, puis dit apres un moment de réflexion : « Mais alors, comment se fait-il qu’il ait un nom ? »

Le bedeau se redressa fierement : « C’est moi qui l’ai inventé, dit-il.

– Vous ! monsieur Bumble ?

– Moi-meme, madame Mann : nous nommons nos enfants trouvés par ordre alphabétique ; le dernier était a la lettre S, je le nommai Swubble ; celui-ci était a la lettre T, je le nommai Twist ; le suivant s’appellera Unwin, un autre Vilkent. J’ai des noms tout prets d’un bout a l’autre de l’alphabet ; et arrivé au Z, on recommence.

– Vous etes joliment lettré, monsieur, dit Mme Mann.

– Mais oui, c’est possible, c’est bien possible, madame Mann, » dit le bedeau, évidemment satisfait du compliment. Il finit d’avaler son genievre et ajouta : « Comme Olivier est maintenant trop grand pour rester ici, le conseil a résolu de le faire revenir au dépôt, et je suis venu moi-meme le chercher. Amenez-le-moi tout de suite.

– Vous allez le voir a l’instant, » dit Mme Mann, en quittant la salle.

Olivier, qui, pendant ce temps, avait été débarrassé, autant du moins qu’il était possible de le faire en une fois, de la crasse qui couvrait sa figure et ses mains, fut bientôt introduit par sa bienveillante protectrice.

« Olivier, saluez monsieur, » dit Mme Mann.

Olivier salua a la fois le bedeau sur sa chaise, et le tricorne sur la table.

« Voulez-vous venir avec moi, Olivier ? » dit le bedeau avec majesté ?

Olivier était sur le point de dire qu’il ne demandait pas mieux que de s’en aller avec n’importe qui, lorsque, levant les yeux, il saisit un coup d’oil de Mme Mann, qui s’était placée derriere la chaise du bedeau, lui montrant le poing avec fureur ; il comprit tout de suite ce que cela voulait dire, car ce poing avait été trop souvent imprimé sur son dos pour n’etre pas gravé profondément dans sa mémoire.

« Est-ce que Mme Mann ne viendra pas avec moi ? demanda le pauvre Olivier.

– Non, c’est impossible, répondit M. Bumble ; mais elle viendra vous voir de temps en temps. »

Ce n’était pas tres consolant pour l’enfant ; mais, tout jeune qu’il était, il eut assez de sens pour feindre un grand chagrin de s’en aller : il n’était pas difficile au pauvre enfant de verser des larmes ; la faim et les coups fraîchement reçus sont tres utiles quand on a besoin de pleurer ; et Olivier se mit a pleurer de la maniere la plus naturelle.

Mme Mann lui donna mille baisers et, ce qui valait mieux, une tartine de pain et de beurre, pour qu’il n’eut pas l’air trop affamé en arrivant au dépôt. Un morceau de pain a la main, et coiffé de la petite casquette de drap brun des enfants de la paroisse, Olivier fut emmené par M. Bumble hors de cet affreux séjour, ou jamais une parole ni un regard d’affection n’avait embelli ses tristes années d’enfance. Et pourtant il éclata en sanglots quand la porte se referma derriere lui ; quelque misérables que fussent les petits compagnons d’infortune qu’il quittait, c’étaient les seuls amis qu’il eut jamais connus, et le sentiment de son isolement dans ce vaste univers se fit jour pour la premiere fois dans le cour de l’enfant.

M. Bumble marchait a grand pas, et le petit Olivier, serrant bien fort le parement galonné du bedeau, trottait a côté de lui, et demandait a chaque instant s’ils n’allaient pas bientôt arriver. M. Bumble répondait a ses questions d’une maniere breve et dure : il n’éprouvait plus l’influence bienfaisante qu’exerce le genievre sur certains cours, et il était redevenu bedeau.

Il n’y avait pas un quart d’heure qu’Olivier avait franchi le seuil du dépôt de mendicité, et il avait a peine fini de faire disparaître un second morceau de pain, quand M. Bumble, qui l’avait confié aux soins d’une vieille femme, revint lui dire que c’était jour de conseil et que le conseil le mandait.

Olivier, qui n’avait pas une idée précise de ce que c’était qu’un conseil, fut fort étonné a cette nouvelle, ne sachant pas trop s’il devait rire ou pleurer ; du reste, il n’eut pas le temps de faire de longues réflexions : M. Bumble lui donna un petit coup de canne sur la tete pour le rendre attentif, un autre sur le dos pour le rendre alerte, lui ordonna de le suivre, et le conduisit dans une grande piece badigeonnée de blanc, ou huit ou dix gros messieurs siégeaient autour d’une table, au bout de laquelle un monsieur d’une belle corpulence, au visage rond et rouge, était assis dans un fauteuil plus élevé que les autres.

« Saluez le conseil, » dit Bumble.

Olivier essuya deux ou trois larmes qui roulaient dans ses yeux, et salua la table du conseil.

– Votre nom, petit ? dit le monsieur qui occupait le fauteuil.

Olivier eut peur a la vue de tant de messieurs, et resta interdit. Le bedeau lui appliqua sur le dos un nouveau coup qui le fit pleurer ; aussi répondit-il bien bas et d’une voix tremblante ; sur quoi un monsieur a gilet blanc dit qu’il était un idiot, moyen excellent pour donner un peu d’assurance a l’enfant et le mettre a son aise.

« Écoutez-moi, petit, dit le président ; vous savez que vous etes orphelin, je suppose ?

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le pauvre Olivier.

– Cet enfant est idiot, j’en étais sur, dit le monsieur au gilet blanc, d’un ton péremptoire.

– Chut ! dit le monsieur qui avait parlé le premier ; vous savez que vous n’avez ni pere ni mere, et que vous etes élevé aux frais de la paroisse, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur, répondit Olivier en pleurant amerement.

– Pourquoi donc pleurez-vous ? demanda le monsieur au gilet blanc. (C’était en effet bien extraordinaire ; qu’avait donc cet enfant a pleurer ainsi ?)

– J’espere que vous faites vos prieres tous les soirs, dit un autre monsieur d’un ton rechigné, et que vous priez en bon chrétien pour ceux qui vous nourrissent et qui ont soin de vous ?

– Oui, monsieur, » balbutia l’enfant.

Le monsieur qui venait de parler avait raison : il eut fallu en effet qu’Olivier fut un bon chrétien et meme un chrétien modele, s’il eut prié pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin de lui ; mais il ne le faisait pas, parce qu’on ne le lui avait pas enseigné.

« C’est bien, dit le président a mine rubiconde ; vous etes ici pour votre éducation et pour apprendre un métier utile.

– Aussi, demain matin a six heures vous commencerez a éplucher de l’étoupe, » dit le bourru au gilet blanc.

Faire éplucher de l’étoupe a Olivier, c’était combiner ensemble d’une maniere tres simple les deux bienfaits qu’on lui accordait ; il reconnut l’un et l’autre par un profond salut a l’instigation du bedeau, puis on l’emmena dans une grande salle de l’hospice, ou, sur un lit bien dur, il s’endormit en sanglotant : preuve éclatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui n’empechent pas les pauvres de dormir !

Pauvre Olivier ! Endormi dans l’heureuse ignorance de ce qui se passait autour de lui, il ne songeait guere que ce jour-la meme le conseil venait de prendre une décision qui devait exercer sur sa destinée ultérieure une influence irrésistible : mais la décision était prise ; et voici quelle elle était.

Les membres du conseil d’administration étaient des hommes pleins de sagesse et d’une philosophie profonde : en fixant leur attention sur le dépôt de mendicité, ils avaient découvert tout a coup ce que des esprits vulgaires n’eussent jamais aperçu, que les pauvres s’y plaisaient ! C’était pour les classes pauvres un séjour plein d’agrément, une taverne ou l’on n’avait rien a payer, ou l’on avait toute l’année le déjeuner, le dîner, le thé et le souper ; c’était un véritable Élysée de briques et de mortier, ou l’on n’avait qu’a jouir sans travailler.

« Oh ! oh ! se dit le conseil d’un air malin ; nous sommes gens a remettre les choses en ordre ; nous allons faire cesser cela tout de suite. » Sur ce ils poserent en principe que les pauvres auraient le choix (car on ne forçait personne, bien entendu) de mourir de faim lentement s’ils restaient au dépôt, ou tout d’un coup s’ils en sortaient. A cet effet, ils passerent un marché avec l’administration des eaux pour en obtenir une quantité illimitée, et avec un marchand de blé pour avoir a des périodes déterminées une petite quantité de farine d’avoine : ils accorderent trois légeres rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par semaine, et la moitié d’un petit pain le dimanche. Ils prirent, relativement aux femmes, beaucoup d’autres dispositions sages et humaines, qu’il est inutile de rapporter : ils entreprirent, par pure bonté, de séparer par une espece de divorce les pauvres gens mariés, ce qui leur épargnait les frais énormes d’un proces devant la cour ecclésiastique ; et, au lieu d’obliger le mari a soutenir sa famille par son travail, ils lui arracherent sa famille et le rendirent célibataire. On ne saurait dire combien de gens dans toutes les classes de la société eussent voulu profiter de ces deux bienfaits ; mais les administrateurs étaient des hommes prévoyants et avaient obvié a cette difficulté : pour jouir de ces bienfaits il fallait vivre au dépôt, et y vivre de gruau ; cela effrayait les gens.

Six mois apres l’arrivée d’Olivier Twist, le nouveau systeme était en pleine vigueur. Dans le début, il fut un peu couteux ; il fallut payer davantage a l’entrepreneur des pompes funebres, et rétrécir les vetements de tous les pauvres, amaigris et réduits a rien apres une semaine ou deux de gruau ; mais le nombre des habitants du dépôt de mendicité diminua beaucoup, et les administrateurs étaient dans le ravissement.

L’endroit ou mangeaient les enfants était une grande salle pavée, au bout de laquelle était une chaudiere d’ou le chef du dépôt, couvert d’un tablier et aidé d’une ou deux femmes, tirait le gruau aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fete, ou il avait en plus deux onces un quart de pain ; les bols n’avaient jamais besoin d’etre lavés : les enfants les polissaient avec leurs cuillers jusqu’a ce qu’ils redevinssent luisants ; et, quand ils avaient terminé cette opération, qui n’était jamais longue, car les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils restaient en contemplation devant la chaudiere avec des yeux si avides qu’ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes de gruau qui avaient pu s’y attacher. Les enfants ont en général un excellent appétit ; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent pendant trois mois les tortures d’une lente consomption, et la faim finit par les égarer a ce point qu’un enfant, grand pour son âge et peu habitué a une telle existence (car son pere avait tenu une petite échoppe de traiteur), donna a entendre a ses camarades que, s’il n’avait pas une portion de plus de gruau par jour, il craignait de dévorer une nuit l’enfant qui partageait son lit, et qui était jeune et faible : il avait, en parlant ainsi, l’oil égaré et affamé, et ses compagnons le crurent ; on délibéra. On tira au sort pour savoir qui irait le soir meme au souper demander au chef une autre portion ; le sort tomba sur Olivier Twist.

Le soir venu, les enfants prirent leurs places ; le chef de l’établissement, affublé de son costume de cuisinier, était en personne devant la chaudiere ; on servit le gruau ; on dit un long benedictus sur ce chétif ordinaire. Le gruau disparut ; les enfants se parlaient a l’oreille, faisaient des signes a Olivier, et ses voisins le poussaient du coude. Tout enfant qu’il était, la faim l’avait exaspéré, et l’exces de la misere l’avait rendu insouciant ; il quitta sa place, et, s’avançant l’écuelle et la cuiller a la main, il dit, tout effrayé de sa témérité :

« J’en voudrais encore, monsieur, s’il vous plaît. »

Le chef, homme gras et rebondi, devint pâle ; stupéfait de surprise, il regarda plusieurs fois le petit rebelle ; puis il s’appuya sur la chaudiere pour se soutenir ; les vieilles femmes qui l’aidaient étaient saisies d’étonnement, et les enfants de terreur.

« Comment ! dit enfin le chef d’une voix altérée.

– J’en voudrais encore, monsieur, s’il vous plaît, » répondit Olivier.

Le chef dirigea vers la tete d’Olivier un coup de sa cuiller a pot, l’étreignit dans ses bras, et appela a grands cris le bedeau.

Le conseil siégeait en séance solennelle quand M. Bumble tout hors de lui, se précipita dans la salle, et s’adressant au président, lui dit :

« Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier Twist en a redemandé. »

Ce fut une stupéfaction générale ; l’horreur était peinte sur tous les visages.

« Il en a redemandé, dit M. Limbkins ? calmez-vous, Bumble, et répondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu’il a redemandé de la nourriture, apres avoir mangé le souper alloué par le reglement ?

– Oui, monsieur, répondit Bumble.

– Cet enfant-la se fera pendre, dit le monsieur au gilet blanc ; oui, cet enfant-la se fera pendre. »

Personne ne contredit cette prédiction. Une discussion tres vive eut lieu ; Olivier fut mis au cachot, et le lendemain matin, un avis affiché a la porte offrait une récompense de cinq livres sterling[2] a quiconque voudrait débarrasser la paroisse d’Olivier Twist ; en d’autres termes, on offrait cinq livres sterling et Olivier Twist a quiconque, homme ou femme, aurait besoin d’un apprenti pour n’importe quel commerce ou quelle besogne.

« De ma vie vivante, je n’ai jamais été plus certain d’une chose, disait le monsieur au gilet blanc en frappant a la porte le lendemain matin et en lisant l’affiche ; de ma vie vivante, je n’ai jamais été plus certain d’une chose ! c’est que cet enfant-la se fera pendre. »

Comme je me propose, dans la suite de ce récit, de montrer si le monsieur au gilet blanc eut raison ou non, je nuirais peut-etre a l’intéret de ma narration (si toutefois elle en a), en faisant pressentir si la vie d’Olivier Twist eut ou non ce terrible dénoument.


Chapitre 3 Comment Olivier Twist fut sur la point d’attraper une place qui n’eut pas été une sinécure.

 

Apres avoir commis le crime impardonnable de redemander du gruau, Olivier resta pendant huit jours étroitement enfermé dans le cachot ou l’avaient envoyé la miséricorde et la sagesse du conseil d’administration. On pouvait supposer, au premier abord, que, s’il eut accueilli avec respect la prédiction du monsieur au gilet blanc, il aurait pu établir, une fois pour toutes, la réputation prophétique de ce sage administrateur, en accrochant un bout de son mouchoir a un clou dans la muraille, et en se suspendant a l’autre. Il n’y avait qu’un obstacle a l’exécution de cet acte : c’est que, par ordre expres du conseil, signé, paraphé et scellé de tous les membres, les mouchoirs, étant considérés comme objets de luxe, avaient été, a toujours, interdits aux pauvres du dépôt ; l’âge si tendre d’Olivier était un second obstacle aussi sérieux ; il se contenta de pleurer amerement pendant des journées entieres ; et, quand venaient les longues et tristes heures de la nuit, il mettait ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir l’obscurité, et se blottissait dans un coin pour tâcher de dormir ; parfois il s’éveillait en sursaut et tout tremblant ; il se collait contre le mur, comme s’il trouvait, a toucher cette surface dure et froide, une protection contre les ténebres et la solitude qui l’environnaient.

Il ne faut pas que les ennemis du Systeme s’imaginent que, pendant la durée de son emprisonnement, Olivier fut privé du bienfait de l’exercice, du plaisir de la société, ou des consolations de la religion. Quant a l’exercice, comme le temps était beau et froid, il avait la permission de se laver tous les matins sous la pompe, dans une cour pavée, en présence de M. Bumble, qui, pour l’empecher de s’enrhumer, activait chez lui la circulation du sang au moyen de fréquents coups de canne. Quant a la société, on l’amenait tous les deux jours dans le réfectoire des enfants, et on lui administrait une verte correction, pour le bon exemple et l’édification des autres. Bien loin de lui refuser les avantages des consolations religieuses, on le faisait entrer, a coups de pieds, dans la salle, tous les soirs, a l’heure de la priere, et il avait la permission d’écouter, pour sa plus grande consolation, la priere de ses camarades, revue et augmentée par le conseil, dans laquelle ils demandaient d’etre bons, vertueux, contents et obéissants, et d’etre préservés des fautes et des vices d’Olivier Twist, qu’on présentait ainsi comme exclusivement placé sous le patronage et la protection de Satan, comme un échantillon direct des produits de la manufacture du diable.

Tandis que les affaires d’Olivier prenaient cette tournure favorable et avantageuse, il advint un matin que M. Gamfield, ramoneur de son métier, descendait la grande rue en se creusant la tete pour savoir comment il payerait plusieurs termes de loyer, pour lesquels son propriétaire devenait fort exigeant. Il avait beau supputer et calculer, il ne pouvait arriver au chiffre de cinq livres sterling dont il avait besoin. Dans son désespoir de ne pouvoir parfaire cette somme, il se frappait le front, puis frappait son baudet alternativement, lorsque, en passant devant le dépôt, il jeta les yeux sur l’affiche collée sur la porte.

« Oh, oh ! » dit M. Gamfield a son baudet.

Le baudet était en ce moment tout a fait distrait : il se demandait probablement s’il n’aurait pas a son déjeuner un ou deux trognons de choux pour se régaler, quand il serait débarrassé des deux sacs de suie qu’il traînait sur une petite charrette ; il ne prit pas garde a l’ordre de son maître et continua son chemin.

M. Gamfield adressa au baudet un gros juron, courut apres lui, et lui appliqua sur la tete un coup qui eut brisé tout autre crâne que celui d’un baudet ; puis, saisissant la bride, il lui secoua rudement la mâchoire pour le rappeler a l’obéissance ; il lui fit ainsi faire volte-face et lui donna un autre coup sur la tete, de maniere a l’étourdir jusqu’a son retour ; ensuite il monta sur le perron pour lire l’affiche.

Le monsieur au gilet blanc était debout devant la porte, les mains derriere le dos, apres avoir opiné avec profondeur dans la salle du conseil ; il avait assisté a la petite dispute entre M. Gamfield et le baudet ; il sourit avec satisfaction en voyant le ramoneur s’approcher de l’affiche, car il vit tout de suite que M. Gamfield était bien le maître qui convenait a Olivier. M. Gamfield sourit aussi, en parcourant l’affiche, car c’était justement cinq livres sterling qu’il lui fallait ; et, quant a l’enfant dont il devait se charger, il pensa, d’apres le régime du dépôt, qu’il devait etre de taille a grimper dans un tuyau de poele ; il relut l’avis d’un bout a l’autre, syllabe par syllabe ; puis, portant respectueusement la main a sa casquette fourrée, il aborda le monsieur au gilet blanc.

« Il y a ici un enfant que la paroisse veut mettre en apprentissage ? dit M. Gamfield.

– Oui, mon bon homme, dit le monsieur au gilet blanc avec un sourire bienveillant. Que lui voulez-vous ?

– Si la paroisse veut qu’il apprenne un état bien agréable, comme de ramoner les cheminées par exemple, dit M. Gamfield, j’ai besoin d’un apprenti, et je suis disposé a m’en charger.

– Entrez. » dit le monsieur au gilet blanc.

M. Gamfield alla d’abord donner a son âne un coup sur la tete et une rude secousse a la mâchoire, par maniere de précaution, pour qu’il ne lui prît pas fantaisie de s’en aller, puis suivit le monsieur au gilet blanc dans la salle ou Olivier Twist avait vu le gentleman pour la premiere fois.

« C’est un état bien sale, dit M. Limbkins, quand Gamfield eut réitéré sa demande.

– On a vu des enfants qui ont été étouffés dans les cheminées, dit un autre monsieur.

– C’est a cause qu’on mouillait la paille avant de l’allumer pour les faire redescendre, dit Gamfield ; il n’y a que de la fumée, pas de flamme. D’ailleurs, la fumée n’est bonne a rien pour faire descendre un enfant ; elle ne fait que l’endormir, et c’est justement ce qu’il veut ; les enfants sont tres entetés, voyez-vous, tres paresseux ; il n’y a rien de si bon qu’une belle flamme pétillante pour les faire descendre quatre a quatre ; ça vaut mieux pour eux, voyez-vous, a cause que, s’ils sont pris dans la cheminée, ils se trémoussent mieux pour se tirer d’affaire, quand ils se sentent rôtir la plante des pieds. »

Cet éclaircissement parut amuser beaucoup le monsieur au gilet blanc, mais un coup d’oil plus grave de M. Limbkins mit fin a sa gaieté. Le conseil se mit a délibérer pendant quelques minutes, mais a voix si basse, qu’on n’entendait que ces mots :

« Diminution de dépenses ; soyons économes ; l’occasion de publier un bon rapport. » Encore n’entendait-on ces expressions que parce qu’elles étaient répétées souvent avec énergie.

Enfin cette conversation a voix basse eut un terme, et les membres du conseil ayant repris leurs sieges et leur attitude majestueuse, M. Limbkins dit :

« Nous avons examiné votre demande, et nous ne pouvons l’accueillir.

– Nous la repoussons completement, dit le monsieur au gilet blanc.

– Sans hésitation, » ajouterent les autres membres.

M. Gamfield se trouvait sous le coup de l’accusation frivole d’avoir déja fait périr trois ou quatre enfants sous le bâton ; il lui vint a l’esprit que le conseil, par un singulier caprice, faisait peut-etre entrer en ligne de compte dans sa décision cette circonstance accessoire. S’il en était ainsi, les administrateurs sortaient évidemment de leur maniere de faire habituelle ; pourtant, comme Gamfield ne se souciait nullement de raviver ce souvenir, il se mit a tourner sa casquette dans ses doigts, et s’éloigna lentement de la table :

« Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas me le donner ? dit-il en s’arretant sur la seuil de la porte.

– Non, répondit M. Limbkins ; ou du moins, comme c’est un métier malpropre, nous sommes d’avis que la récompense offerte devrait etre diminuée. »

La physionomie de M. Gamfield devint radieuse ; il se rapprocha bien vite de la table et dit :

« Combien voulez-vous me donner, messieurs ? Voyons, ne soyez pas trop durs pour un pauvre homme ; combien me donneriez-vous ?

– Il me semble, que ce serait bien assez de trois livres dix shillings, dit M. Limbkins.

– C’est encore dix shillings de trop, dit le monsieur au gilet blanc.

– Allons, dit Gamfield, mettons quatre livres, messieurs, mettez quatre livres, et vous en etes a tout jamais débarrassés ! Est-ce dit ?

– Trois livres dix shillings, répéta M. Limbkins avec fermeté.

– Tenez, messieurs, partageons le différend, dit Gamfield avec insistance ; trois livres quinze shillings.

– Pas une obole de plus, répondit M. Limbkins avec la meme fermeté.

– Vous etes pour moi d’une dureté désolante, dit Gamfield avec hésitation.

– Bah ! bah ! sottise ! dit le monsieur au gilet blanc ; ce serait encore une bonne affaire que de le prendre pour rien ; prenez-le, niais que vous etes ; c’est un enfant comme il vous en faut, il a souvent besoin de correction ; cela lui fera du bien ; et son entretien ne sera guere couteux, car depuis sa naissance il n’a jamais eu d’indigestion. Ah ! ah ! ah ! »

M. Gamfield jeta un coup d’oil sournois sur les membres du conseil, et, voyant le sourire sur toutes les figures, il se laissa aller a rire aussi lui-meme.

L’affaire fut conclue, et M. Bumble reçut l’ordre de mener le jour meme Olivier Twist devant le magistrat qui devait signer et approuver le contrat d’apprentissage.

En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, a sa grande surprise, tiré de sa prison, et on lui fit mettre une chemise blanche. A peine avait-il terminé cette toilette inaccoutumée que M. Bumble lui apporta un bol de gruau, et, comme aux jours de fete, deux onces un quart de pain.

A cette vue, Olivier se mit a pleurer a chaudes larmes, pensant avec assez de vraisemblance que, si on l’engraissait de la sorte, c’est que le conseil avait l’arriere-pensée décidée de le tuer dans quelque vue d’utilité humanitaire.

« N’allez pas vous rendre les yeux rouges, Olivier, mais mangez bien et soyez content, dit M. Bumble d’un air magistral ; vous allez entrer en apprentissage, Olivier.

– En apprentissage, monsieur ! dit l’enfant tout tremblant.

– Oui, Olivier, dit M. Bumble ; les hommes bienfaisants et généreux qui vous tiennent lieu de pere, Olivier, puisque vous n’en avez pas, vont vous mettre en apprentissage, vous lancer dans la vie, faire de vous un homme, bien qu’il en coute a la paroisse trois livres dix shillings. Trois livres dix shillings, Olivier ! soixante-dix shillings ! Cent quarante pieces de six pence ! Et tout cela pour un misérable orphelin, qui n’est aimé de personne ! »

M. Bumble s’arreta pour reprendre haleine, apres avoir prononcé cette allocution d’un ton doctoral ; les larmes inondaient le visage du pauvre enfant et il sanglotait amerement.

« Allons, dit M. Bumble avec moins d’emphase, car son amour-propre était flatté de l’impression que causait son éloquence ; allons, Olivier, essuyez vos yeux avec les manches de votre veste, et ne pleurez pas dans votre gruau ; c’est agir comme un sot, Olivier. » Sans aucun doute, car il y avait déja assez d’eau dans le gruau sans cela.

En se rendant chez le magistrat, M. Bumble apprit a Olivier que tout ce qu’il avait a faire, c’était de paraître bien content, et, quand on lui demanderait s’il voulait entrer en apprentissage, de dire qu’il ne demandait pas mieux. Olivier promit d’obtempérer a ces deux injonctions, d’autant plus que M. Bumble lui donna doucement a entendre que, s’il y manquait, on ne pouvait répondre de ce qui lui en adviendrait. Arrivé au bureau du magistrat, il fut enfermé seul dans un petit cabinet, ou M. Bumble lui ordonna de l’attendre.

L’enfant y resta une demi-heure, palpitant de crainte, et au bout de ce temps M. Bumble entr’ouvrit la porte, montra sa tete sans tricorne et dit a haute voix :

« Olivier, mon ami, venez trouver le magistrat. » En meme temps, lançant a l’enfant un regard menaçant, il ajouta tout bas : « Attention a ce que je t’ai dit, petit vaurien. »

En entendant ces deux manieres de parler un peu contradictoires, Olivier regarda ingénument M. Bumble avec de grands yeux ; mais celui-ci prévint toute observation de la part de l’enfant, en l’introduisant tout de suite dans une piece voisine, dont la porte était ouverte. C’était une grande salle avec une grande fenetre. Derriere un bureau élevé, siégeaient deux vieux messieurs a tete poudrée, dont l’un lisait un journal, tandis que l’autre, a l’aide d’une paire de lunettes d’écaille, parcourait un petit parchemin étalé devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins était debout d’un côté, et de l’autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie, tandis que deux ou trois gros gaillards a bottes a revers paradaient dans la salle.

Le vieux monsieur a lunettes s’assoupit peu a peu sur le petit morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, apres qu’Olivier eut été placé par M. Bumble en face du bureau.

« Voici l’enfant, Votre Honneur, » dit M. Bumble.

Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tete, et éveilla son voisin en le tirant par la manche.

« Ah ! voici l’enfant ? dit le vieux monsieur.

– Oui, monsieur, répondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami. »

Olivier s’arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixés sur la perruque poudrée des magistrats, il se demandait s’ils venaient tous au monde avec cette étoupe blanche sur la tete, et si c’était a cela qu’ils étaient redevables d’etre magistrats.

« Eh bien ! dit le vieux monsieur, je suppose qu’il a du gout pour l’état de ramoneur ?

– Il en raffole, Votre Honneur, répondit Bumble en pinçant sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas dire le contraire.

– Il veut etre ramoneur, n’est-ce pas ? demanda le vieux monsieur.

– Si demain on voulait lui faire embrasser un autre état, il se sauverait immédiatement, répondit Bumble.

– Et voici l’homme qui doit etre son maître ? Vous, monsieur ? Vous le traiterez bien, n’est-ce pas ? Vous le nourrirez, enfin vous en aurez bien soin ? dit le vieux monsieur.

– Quand je dis oui, c’est oui, répondit M. Gamfield d’un air rébarbatif.

– Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l’air d’un honnete homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en tournant ses lunettes vers le candidat a la prime de cinq livres sterling, dont l’extérieur hideux respirait la cruauté ; mais le magistrat était presque aveugle et moitié en enfance : aussi ne pouvait-on s’attendre qu’il vit aussi clair que tout le monde.

– Je m’en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux sourire.

– Je n’en doute pas, mon ami, » répondit le vieux monsieur en affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux l’encrier.

C’était le moment critique de la destinée d’Olivier. Si l’encrier s’était trouvé a la place ou le vieux monsieur le cherchait, il y eut trempé sa plume, il eut signé l’acte d’apprentissage, et Olivier eut été emmené sur l’heure. Mais le hasard voulut que l’encrier fut précisément sous son nez, et qu’il le cherchât des yeux de tous côtés sans l’apercevoir. Pendant cette recherche, il jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure pâle et bouleversée d’Olivier Twist, qui, en dépit des coups d’oil significatifs et des pinçons de Bumble, considérait l’extérieur affreux de son futur maître avec une expression d’horreur et de crainte, trop visible pour échapper meme a un magistrat a demi aveugle.

Le vieux monsieur s’arreta, posa sa plume et regarda M. Limbkins qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaieté et d’indifférence.

« Mon enfant, » dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau.

Olivier tressaillit a cette parole, et on peut excuser son trouble, car ces mots étaient dits d’un ton bienveillant, et un bruit inconnu effraye toujours ; il trembla de tout son corps et fondit en larmes.

« Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l’air pâle et épouvanté ; pourquoi cela ?

– Éloignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l’autre magistrat en posant son journal et en se penchant vers Olivier d’un air d’intéret. Voyons, mon enfant, qu’avez-vous ? n’ayez pas peur. »

Olivier tomba a genoux, et, joignant les mains, supplia les magistrats d’ordonner qu’on le ramenât au cachot, disant qu’il aimait mieux mourir de faim, etre battu, etre tué meme, si on voulait, plutôt que d’etre remis a cet homme qui le faisait trembler.

« Bien ! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l’air le plus majestueux. Bien, Olivier ! De tous les orphelins rusés et trompeurs que j’aie jamais vus, tu es bien un des plus effrontés.

– Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble eut achevé ce superlatif.

– Je demande pardon a Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait en croire ses oreilles ; est-ce a moi que s’adresse Votre Honneur ?

– Oui, taisez-vous. »

Bumble demeura stupéfait : ordonner a un bedeau de se taire ! c’était le monde renversé !

Le vieux monsieur a lunettes d’écaille regarda son collegue, et lui fit un mouvement de tete qui témoignait de son approbation.

« Nous refusons notre sanction a cet acte d’apprentissage, dit le magistrat, et en meme temps il jeta de côté la feuille de parchemin.

– J’espere, balbutia M. Limbkins, j’espere que, sur le témoignage sans valeur d’un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la conduite des autorités.

– Les magistrats ne sont pas appelés a se prononcer sur ce sujet, dit d’un ton bref le vieux monsieur ; reconduisez cet enfant au dépôt et traitez-le bien, il paraît en avoir besoin. »

Le soir meme, le monsieur au gilet blanc affirma de la maniere la plus nette et la plus formelle qu’Olivier, non seulement se ferait pendre, mais écarteler par-dessus le marché. M. Bumble hocha la tete d’un air sombre et mystérieux et dit qu’il souhaitait que l’enfant tournât bien ; a quoi M. Gamfield répondit qu’il aurait souhaité que l’enfant lui fut confié. Ce souhait semblait en contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et Gamfield fussent d’accord sur beaucoup de points.

Le lendemain matin, le public fut informé de nouveau qu’Olivier Twist était encore a louer, et que quiconque voudrait s’en charger recevrait cinq livres sterling.


Chapitre 4 Olivier trouve une place et fait son entrée dans le monde.

 

Dans les grandes familles, quand un jeune homme prend des années et qu’on ne peut lui obtenir une place avantageuse par achat, succession, réversibilité ou survivance, on a coutume de l’envoyer sur mer. Le conseil d’administration, pour suivre un exemple si sage et si salutaire, délibéra sur l’opportunité d’embarquer Olivier Twist a bord de quelque bâtiment marchand en destination d’un bon petit port bien malsain. Ce parti semblait aux administrateurs le meilleur que l’on put suivre ; il était probable en effet que le patron s’amuserait un jour apres son dîner a fouetter l’enfant jusqu’a ce que mort s’ensuivit, ou a lui faire sauter la cervelle avec une barre de fer ; on sait que pour les gens de cette classe ce sont la deux passe-temps ordinaires qui ne manquent pas d’agrément. Plus le conseil envisageait la chose a ce point de vue plus il y trouvait d’avantage. La conclusion fut que le seul moyen d’assurer l’avenir d’Olivier était de l’embarquer sans délai.

M. Bumble avait été dépeché pour faire quelques recherches préliminaires, afin de découvrir un capitaine ou autre qui voulut d’un mousse auquel âme qui vive ne s’intéressait ; il revenait au dépôt de mendicité pour rendre compte du résultat de sa mission, quand il rencontra a la porte l’entrepreneur des pompes funebres de la paroisse, M. Sowerberry en personne.

M. Sowerberry était un homme grand, maigre, fortement charpenté, vetu d’un habit noir râpé, avec des bas de coton rapiécés de meme couleur et des souliers a l’avenant. La nature n’avait pas donné a sa physionomie une expression souriante ; mais, comme il trouvait dans son métier ample matiere a plaisanterie, sa démarche était pour ainsi dire élastique et sa figure enjouée, quand il aborda M. Bumble et lui donna une cordiale poignée de main.

« Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la nuit derniere, monsieur Bumble, dit l’entrepreneur.

– Vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, dit le bedeau en introduisant le pouce et l’index dans la tabatiere que lui présentait l’entrepreneur, laquelle offrait ingénieusement l’image d’un petit cercueil breveté sans garantie du gouvernement. Je vous dis que vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, répete M. Bumble en lui donnant amicalement sur l’épaule un léger coup de canne.

– Vous croyez ? dit l’entrepreneur d’un ton qui ne voulait dire ni oui ni non ; les prix fixés par l’administration sont bien minces, monsieur Bumble.

– Et vos cercueils aussi, » répondit le bedeau d’un air qui approchait de la plaisanterie, autant qu’il convenait a un fonctionnaire important.

M. Sowerberry fut ravi, comme il devait l’etre, de la finesse de ce mot, et partit d’un long éclat de rire. « C’est vrai, monsieur Bumble, dit-il enfin. Il faut l’avouer, depuis la mise en vigueur du nouveau systeme de nourriture, les cercueils sont un peu plus étroits et moins profonds que par le passé ; mais il faut bien gagner quelque chose, monsieur Bumble ; le bois sec coute fort cher, monsieur, et les attaches de fer viennent de Birmingham par le canal.

– Bah ! dit M. Bumble, chaque métier a ses avantages et ses inconvénients, et un beau profit est bien aussi quelque chose.

– Sans doute, répondit l’entrepreneur ; si je ne gagne rien sur chaque article en particulier, je me rattrape sur l’ensemble, voyez-vous. Eh ! eh ! eh !

– Justement, dit-il, Bumble.

– Il faut pourtant dire, continua M. Sowerberry en reprenant le fil de son discours que le bedeau avait interrompu ; il faut pourtant dire, monsieur Bumble, que j’ai contre moi un grand désavantage : c’est que les gens robustes s’en vont les premiers. Je veux dire que les gens qui ont vécu a leur aise, qui ont payé leurs contributions pendant longtemps, sont les premiers a succomber quand ils entrent au dépôt ; et, voyez-vous, monsieur Bumble, trois ou quatre pouces de plus qu’on n’avait calculé font une grande breche dans les profits, surtout quand on a une famille a soutenir, monsieur. »

Comme Sowerberry disait cela du ton indigné d’un homme qui a lieu de se plaindre, et que M. Bumble sentait que cela pourrait amener quelques réflexions défavorables aux intérets de la paroisse, ce dernier crut prudent de parler d’autre chose ; et Olivier Twist lui fournit un sujet de conversation.

« Vous ne connaîtriez pas par hasard, dit M. Bumble, quelqu’un qui aurait besoin d’un apprenti ? C’est un enfant de la paroisse qui est en ce moment une grosse charge, une meule de moulin, pour ainsi dire, pendue au cou de la paroisse ! Offres avantageuses, monsieur Sowerberry, offres avantageuses. »

Et en parlant M. Bumble dirigeait sa canne vers l’affiche en question et frappait trois petits coups sur les mots : cinq livres sterling, qui étaient imprimés en majuscules de la plus grande dimension.

– Ma foi ! dit l’entrepreneur en prenant M. Bumble par le pan a garniture dorée de son habit ; voici précisément ce dont je voulais vous parler. Vous savez… Quel joli bouton vous avez la, mon cher monsieur Bumble ! je ne l’avais jamais remarqué.

– Oui, il est assez bien, dit le bedeau en regardant avec orgueil les gros boutons de cuivre qui ornaient son habit ; le sujet est le meme que celui du sceau paroissial : le bon Samaritain pansant le voyageur blessé. Le conseil me l’a donné pour mes étrennes, monsieur Sowerberry. La premiere fois que je l’ai mis, c’était pour assister a l’enquete relative a ce marchand sans ressources, qui mourut la nuit sous une porte cochere.

– Je m’en souviens, dit l’entrepreneur ; le jury déclara qu’il était mort de froid et de faim, n’est-ce pas ? Et le verdict ajoutait, je crois, d’une maniere spéciale, dit l’entrepreneur, que si l’officier de secours…

– Bast ! sottise que cela ! dit le bedeau avec humeur ; si le Conseil faisait attention a toutes les niaiseries que débitent ces ignorants de jurés, il aurait fort a faire.

– C’est bien vrai, dit l’entrepreneur.

– Les jurés, dit M. Bumble en serrant fortement sa canne, ce qui était chez lui signe de colere, les jurés sont des etres sans éducation, des etres vils et rampants.

– C’est encore vrai, dit l’entrepreneur.

– Ils n’ont pas plus de philosophie et d’économie politique a eux tous que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts avec dédain.

– Non, sans doute, reprit Sowerberry.

– Je les méprise, dit le bedeau, dont la figure se colorait de plus en plus.

– Et moi aussi, répondit l’entrepreneur.

– Et je voudrais seulement tenir ces jurés, si indépendants, au dépôt pendant une semaine ou deux ; les reglements de l’administration leur rabattraient bien vite leur caquet.

– Enfin, laissons-les pour ce qu’ils sont, » reprit l’entrepreneur ; et en meme temps il souriait d’un air approbateur, pour calmer la colere croissante du bedeau courroucé.

M. Bumble ôta son tricorne, en tira un mouchoir, essuya la sueur que la colere faisait ruisseler sur son front, remit son tricorne ; puis, se tournant vers l’entrepreneur, il dit d’un ton plus calme :

« Eh bien ! et cet enfant ?

– Oh ! vous savez, monsieur Bumble, répondit le fabricant de cercueils ; je paye une forte taxe pour les pauvres.

– Hem ! fit M. Bumble ; eh bien ?

– Eh bien ! reprit M. Sowerberry, je songeais que, si je paye beaucoup pour les pauvres, j’ai le droit de les exploiter aussi de mon mieux, monsieur Bumble ; ainsi… ainsi je crois que cet enfant fera mon affaire. »

M. Bumble saisit le bras de l’entrepreneur et le fit entrer au dépôt. M. Sowerberry resta en conférence avec les administrateurs pendant cinq minutes, et il fut convenu qu’Olivier entrerait chez lui le soir venu a l’essai, c’est-a-dire que si, au bout de quelque temps, il trouvait que l’enfant lui rapportait plus par son travail qu’il ne lui coutait pour sa nourriture, il le prendrait pour un nombre d’années déterminé, avec le droit de l’employer a sa fantaisie.

Le petit Olivier fut amené le soir devant les administrateurs et informé qu’il allait entrer immédiatement en qualité d’apprenti chez un fabricant de cercueils, et que, s’il se plaignait de sa position, s’il retombait encore a la charge de la paroisse, on l’embarquerait pour etre noyé ou assommé. Il ne manifesta aucune émotion. Ces messieurs déclarerent tous que c’était un petit garnement sans cour, et ordonnerent a M. Bumble de l’emmener sur le champ.

Quoiqu’il soit naturel de penser que les administrateurs, plus que qui que ce soit au monde, devaient éprouver un légitime sentiment d’horreur a la moindre marque d’insensibilité, ils se trompaient cependant completement dans la circonstance actuelle. Le fait est qu’Olivier, loin de manquer de sensibilité, en avait au contraire une trop forte dose et n’était en train d’arriver a un état de stupidité et d’abrutissement pour le reste de sa vie, que par suite des mauvais traitements qu’il avait endurés. Il apprit sa nouvelle destination sans dire un mot ; mit sous son bras son petit bagage, qui n’était pas lourd a porter, car il tenait dans un morceau de papier d’un demi-pied carré sur trois pouces d’épaisseur, enfonça sa casquette sur ses yeux, et s’accrochant encore une fois au parement de M. Bumble, il fut conduit par ce fonctionnaire a un nouveau lieu de souffrances.

Pendant quelque temps M. Bumble traîna ainsi Olivier apres lui sans faire attention a l’enfant : car le bedeau marchait la tete haute, comme il sied a un bedeau. Il faisait du vent ; le petit Olivier était completement caché par les basques de l’habit, qui en s’entr’ouvrant laissaient voir avec avantage le gilet a revers et la culotte courte du bedeau. Au moment d’arriver, M. Bumble jugea convenable de jeter un coup d’oil sur l’enfant pour voir s’il était présentable, et il le fit de l’air capable et entendu qui convient a un protecteur bienveillant.

« Olivier ! dit M. Bumble.

– Oui, monsieur, répondit l’enfant d’une voix faible et tremblante.

– Ne mettez pas votre casquette sur vos yeux et levez la tete, monsieur. »

Olivier obéit tout de suite, en passant bien vite la main sur ses yeux ; mais une larme y roulait encore quand il regarda son guide, et elle coula sur ses joues tandis que M. Bumble le considérait d’un oil sévere ; cette larme fut suivie d’une autre, et d’une autre encore. L’enfant eut beau vouloir prendre sur lui, ses efforts furent vains ; il lâcha la manche du bedeau, mit ses deux mains sur sa figure, et un torrent de larmes coula a travers ses doigts décharnés.

« Bien ! s’écria M. Bumble s’arretant court, et lançant a son petit protégé un regard plein de méchanceté. C’est bien ; de tous les enfants les plus ingrats, les plus vicieux que j’aie jamais vus, vous etes…

– Non, non, monsieur, s’écria Olivier en sanglotant et en se cramponnant a la main qui tenait la fameuse canne ; non, non, monsieur ; je veux etre bon ; oui, je serai bien sage, monsieur ! je suis si jeune, monsieur, et je suis si… si…

– Si quoi ? demanda M. Bumble étonné.

– Si abandonné, monsieur, si completement abandonné, s’écria l’enfant. Tout le monde me déteste ; oh ! monsieur, je vous en prie, ne soyez plus fâché contre moi. »

L’enfant en meme temps se frappait la poitrine, sanglotait et regardait le bedeau avec angoisse.

Pendant quelques instants, M. Bumble contempla avec étonnement la mine piteuse et désolée d’Olivier ; il toussa trois ou quatre fois, comme un homme enroué, en se plaignant entre ses dents de cette toux importune, et dit a Olivier de s’essuyer les yeux et d’etre sage. Puis lui prenant la main, il continua a marcher en silence.

Le fabricant de cercueils venait de fermer les volets de sa boutique, et était en train d’inscrire quelques entrées sur son livre de compte, a la lueur d’une mauvaise chandelle, quand M. Bumble entra.

« Ah ! dit-il en levant les jeux et arretant sa plume au milieu d’un mot ; c’est vous, monsieur Bumble ?

– En personne, monsieur Sowerberry, répondit le bedeau, tenez, je vous amene l’enfant. »

Olivier fit un salut.

« Ah ! voici l’enfant en question, dit l’entrepreneur des pompes funebres en levant la chandelle pour voir a fond Olivier. Madame Sowerberry, voulez-vous venir un instant, ma chere ? »

Mme Sowerberry sortit d’une petite piece derriere la boutique ; c’était une femme petite, maigre, pincée, une vraie mégere.

« Ma chere, dit M. Sowerberry avec déférence ; voici l’enfant du dépôt, dont je vous ai parlé. »

Olivier salua de nouveau.

« Dieu ! dit la femme, qu’il est maigre !

– En effet, il n’est pas fort, répondit M. Bumble en regardant Olivier séverement, comme si c’était sa faute ; Il n’est pas fort, il faut l’avouer ; mais il poussera, madame Sowerberry, il poussera.

– Oui, dit la femme avec humeur, grâce a notre boire et a notre manger. Qu’y a-t-il a gagner avec ces enfants de la paroisse ? Ils coutent toujours plus qu’ils ne valent. Mais les hommes veulent n’en faire qu’a leur tete ; allons, descends, petit squelette. » A ces mots elle ouvrit une porte, poussa Olivier vers un escalier fort roide qui conduisait a une petite cave, sombre et humide, attenante au bucher, qu’on nommait la cuisine, et ou se trouvait une fille malpropre, avec des souliers éculés, et de gros bas bleus en lambeaux. « Charlotte, dit Mme Sowerberry qui avait suivi Olivier, donnez a cet enfant quelques-uns des restes qu’on a mis de côté pour Trip ; il n’est pas revenu a la maison de toute la journée, ainsi il s’en passera. Je suppose que tu ne feras pas le dégouté, hein, petit ? »

Olivier, dont les yeux s’allumaient a l’idée de manger de la viande et qui mourait d’envie de la dévorer, répondit que non, et un plat de restes grossiers fut placé devant lui.

Je voudrais que quelque philosophe bien nourri, chez qui la bonne chere n’engendre que de la bile, de ces philanthropes au sang glacé, au cour de fer, eut pu voir Olivier Twist se jeter sur ces restes dont le chien n’avait pas voulu, et contempler l’affreuse avidité avec laquelle il déchirait et avalait les morceaux. Il n’y a qu’une chose que je préférerais a cela ; ce serait de voir ce philosophe faire le meme repas, et avec le meme plaisir.

« Eh bien ! dit la femme, quand Olivier eut fini son souper, auquel elle avait assisté avec une horreur silencieuse, épouvantée de l’appétit futur de l’enfant ; as-tu fini ? »

Comme il n’y avait plus rien a avaler, Olivier répondit que oui.

« Alors, viens avec moi, » dit-elle. Elle prit une lampe sale et fumeuse et le conduisit au haut de l’escalier. « Ton lit est sous le comptoir. Tu n’as pas peur de coucher au milieu des cercueils, je suppose ? D’ailleurs, qu’importe que cela te convienne ou non ? Tu ne coucheras pas ailleurs. Arrive. Ne vas-tu pas me tenir la toute la nuit ? »

Olivier, sans perdre de temps, suivit docilement sa nouvelle maîtresse.


Chapitre 5 Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la premiere fois qu’il assiste a un enterrement, il prend une idée défavorable du métier de son maître.

 

Laissé seul dans la boutique du fabricant de cercueils, Olivier posa la lampe sur un banc et jeta un regard timide autour de lui, avec un sentiment de terreur dont bien des gens plus âgés que lui peuvent facilement se rendre compte. Un cercueil inachevé, posé sur des tréteaux noirs, occupait le milieu de la boutique et avait une apparence si lugubre, que l’enfant était pris de frisson chaque fois que ses yeux se portaient de ce côté ; il s’attendait presque a voir se dresser lentement la tete d’un horrible fantôme dont l’aspect le ferait mourir de frayeur. Le long de la muraille était disposée une longue rangée de planches de sapin coupées uniformément, qui avaient l’air dans le demi-jour d’autant de spectres a larges épaules, avec les mains dans leurs poches ; des plaques de métal, des copeaux, des clous a tete luisante, des morceaux de drap noir jonchaient le plancher. Derriere le comptoir on voyait figurés en maniere d’enjolivement, sur le mur, deux croque-morts, a cravate empesée, debout devant la porte d’une maison, et dans le lointain un corbillard traîné par quatre chevaux noirs. La boutique était fermée et chaude ; l’atmosphere semblait chargée d’une odeur de cercueil ; sous le comptoir, le trou ou était jeté le matelas d’Olivier avait l’air d’une fosse.

Il n’y avait pas que ce spectacle lugubre qui impressionnât l’enfant ; il était seul dans ce lieu étrange ; et nous savons tous combien les plus vaillants d’entre nous se trouveraient parfois affectés dans une telle situation. L’enfant n’avait point d’ami auquel il s’intéressât ou qui s’intéressât a lui ; il n’avait pas a pleurer la mort récente d’une personne aimée ; son cour n’avait pas a gémir de l’absence d’un visage chéri : et pourtant il était profondément triste ; en se glissant dans sa couche étroite, il eut souhaité d’etre dans son cercueil, et de pouvoir dormir pour toujours dans le cimetiere, tandis que l’herbe haute se balancerait doucement sur sa tete, et que les tristes sons de la vieille cloche charmeraient son sommeil.

Il fut réveillé le matin par le bruit d’un grand coup de pied lancé du dehors dans la porte de la boutique, et qu’on réitéra vingt-cinq fois avec colere pendant qu’il s’habillait a la hâte ; quand il commença a tirer les verrous, les pieds cesserent de frapper, et une voix se fit entendre.

« Vas-tu ouvrir la porte ? criait-on.

– Oui, monsieur, tout de suite, répondit Olivier tirant le verrou et faisant tourner la clef dans la serrure.

– Tu es le nouvel apprenti, n’est-ce pas ? dit la voix a travers le trou de la serrure.

– Oui, monsieur, répondit Olivier.

– Quel âge as-tu ?

– Dix ans, monsieur, dit Olivier.

– Alors je vais te secouer, dit la voix ; tu vas voir, méchant bâtard que tu es ! »

Apres cette promesse gracieuse, la voix se mit a siffler.

Olivier avait trop souvent éprouvé les effets de semblables promesses pour douter que celui qui parlait, quel qu’il fut, manquât a sa parole. Il tira les verrous d’une main tremblante et ouvrit la porte.

Il regarda un instant dans la rue, a droite, a gauche, pensant que l’inconnu qui lui avait adressé la parole par le trou de la serrure avait fait quelques pas pour se réchauffer ; car il ne voyait personne qu’un gros garçon de l’école de charité, assis sur une borne en face de la maison, occupé a manger une tartine de beurre, qu’il coupait en morceaux de la grandeur de sa bouche, et qu’il avalait avec avidité.

« Pardon, monsieur, dit enfin Olivier, ne voyant aucun autre visiteur ; est-ce vous qui avez frappé ?

– J’ai donné des coups de pied, répondit l’autre.

– Auriez-vous besoin d’un cercueil ?» demanda naivement Olivier.

Le garçon parut furieux et dit que c’était Olivier qui aurait besoin de s’en procurer un avant peu, s’il se permettait de pareilles plaisanteries avec ses supérieurs.

« Tu ne sais sans doute pas qui je suis, méchant orphelin ? dit-il en descendant de sa borne avec une édifiante gravité.

– Non, monsieur, répondit Olivier.

– Je suis monsieur Noé Claypole, reprit l’autre, et tu es mon subordonné. Allons, ôte les volets, petit gredin. »

En meme temps M. Claypole gratifia Olivier d’un coup de pied, et entra dans la boutique d’un air de dignité, qui lui donna beaucoup d’importance, quoiqu’il soit difficile a un garçon, avec une grosse tete, de petits yeux et une physionomie stupide, de paraître majestueux dans n’importe quelle situation ; a plus forte raison quand il joint a ces avantages extérieurs un nez rouge et des tâches de rousseur. Olivier enleva les volets, et, lorsqu’il voulut en porter un dans une petite cour a côté de la maison, ou on les mettait pendant le jour, il chancela sous le poids et cassa un carreau ; Noé vint gracieusement a son aide, le consola en l’assurant qu’il le payerait, et daigna lui donner un coup de main. M. Sowerberry descendit bientôt, et presque aussitôt Mme Sowerberry parut ; Olivier paya le carreau, suivant la prédiction de Noé, et suivit celui-ci a la cuisine pour déjeuner.

« Venez pres du feu, Noé, dit Charlotte ; j’ai retiré pour vous du déjeuner de monsieur un bon petit morceau de lard. Olivier, ferme la porte derriere M. Noé ; prends les morceaux de pain que j’ai mis sur le couvercle du coffre ; voici ton thé ; va-t’en l’avaler dans un coin et dépeche-toi, car il faut aller garder la boutique, entends-tu ?

– Entends-tu, enfant trouvé ? dit Noé Claypole.

– Quel drôle de corps vous faites, Noé ! dit Charlotte ; ne pouvez-vous laisser cet enfant tranquille ?

– Le laisser tranquille ! dit Noé ; mais il me semble que tout le monde le laisse assez tranquille comme ça. Il n’a ni pere ni mere qui se mele de ses affaires ; tous ses parents le laissent bien faire a sa guise ; hein, Charlotte ? Ah ! ah !

– Farceur que vous etes ! » dit Charlotte en riant aux éclats.

Noé fit comme elle ; puis ils jeterent tous deux un coup d’oil dédaigneux sur le pauvre Olivier Twist, qui grelottait assis sur un coffre au fond de la cuisine, et mangeait les restes de pain dur qu’on lui avait spécialement réservés.

Noé était un enfant de charité, mais non du dépôt de mendicité ; il n’était pas enfant trouvé, car il pouvait faire remonter sa généalogie jusqu’a son pere et a sa mere, qui demeuraient pres de la ; sa mere était blanchisseuse ; son pere, ancien soldat, ivrogne et retiré du service avec une jambe de bois et une pension de deux pence et demi par jour. Les garçons de boutique du voisinage avaient eu longtemps l’habitude d’apostropher Noé dans les rues par les surnoms les plus injurieux, et il avait souffert sans mot dire. Mais maintenant que la fortune avait jeté sur son chemin un pauvre orphelin sans nom, que l’etre le plus vil pouvait montrer du doigt avec mépris, il se vengeait sur lui avec usure. C’est la un intéressant sujet de réflexion. Nous voyons sous quel beau côté se montre parfois la nature humaine, et avec quelle similitude les memes qualités aimables se développent chez le plus noble gentilhomme et chez le plus sale enfant de charité.

Il y avait trois semaines ou un mois qu’Olivier demeurait chez l’entrepreneur de pompes funebres, et M. et Mme Sowerberry, apres avoir fermé la boutique, soupaient dans la petite arriere-boutique, quand M. Sowerberry, apres avoir considéré sa femme a plusieurs reprises de l’air le plus respectueux, entama la conversation.

« Ma chere amie… »

Il allait continuer, mais Mme Sowerberry leva les yeux d’une façon si reveche qu’il s’arreta court.

« Eh bien, quoi ? dit Mme Sowerberry avec humeur.

– Rien, chere amie, rien du tout, dit M. Sowerberry.

– Hein ? niais que vous etes, dit Mme Sowerberry.

– Du tout, ma chere, dit humblement M. Sowerberry ; je pensais que vous ne vouliez pas m’écouter ; je voulais dire seulement…

– Oh ! gardez pour vous ce que vous aviez a dire, interrompit Mme Sowerberry ; je suis comptée pour rien ; ne me consultez pas, entendez-vous ? Je ne veux pas me meler de vos secrets. »

A ces mots, elle poussa un éclat de rire affecté qui faisait craindre des suites violentes.

« Mais, ma chere, dit Sowerberry, il me faut votre avis.

– Non, non, que vous importe mon avis ? répliqua la femme d’un air pincé ; demandez conseil a d’autres. »

Et elle réitéra ce rire forcé qui faisait trembler M. Sowerberry. Elle suivait en ceci la politique ordinaire aux femmes, celle qui leur réussit le plus souvent : elle forçait son mari a solliciter comme une faveur la permission de lui dire ce qu’elle était curieuse d’apprendre, et, apres une petite querelle qui ne dura pas tout a fait trois quarts d’heure, elle accorda généreusement cette permission.

« C’est seulement au sujet du petit Olivier, dit M. Sowerberry ; il a fort bonne mine, cet enfant.

– Le beau miracle ! il mange assez pour ça, répondit la dame.

– Ses traits ont une expression de tristesse qui lui donne l’air tres intéressant, reprit M. Sowerberry. Il ferait un excellent muet[3], ma chere. »

Mme Sowerberry leva la tete en signe d’étonnement ; son mari s’en aperçut et, sans laisser le temps a la bonne dame de placer une observation, il continua :

« Non pas un muet pour accompagner le convoi des grandes personnes, ma chere, mais seulement pour les convois d’enfants ; ce serait une nouveauté d’avoir un muet d’un âge en rapport avec celui du défunt. Soyez sure que cela ferait un effet superbe. »

Mme Sowerberry, qui montrait un gout exquis dans les questions relatives aux pompes funebres, fut frappée de la nouveauté de cette idée ; mais comme elle eut compromis sa dignité en approuvant son mari, dans la circonstance actuelle, elle se contenta de lui demander avec beaucoup d’aigreur comment il se faisait que cette idée ne lui fut pas venue a l’esprit depuis longtemps. M. Sowerberry en conclut avec raison que sa proposition était bien accueillie ; il fut décidé sur-le-champ qu’Olivier serait tout d’abord initié aux mysteres de la profession, et que, dans ce but, il accompagnerait son maître a la premiere occasion.

Elle ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain matin, apres le déjeuner, M. Bumble entra dans la boutique, et, appuyant sa canne contre le comptoir, tira de sa poche son grand portefeuille de cuir, et y prit un bout de papier qu’il passa a Sowerberry.

« Ah ! dit l’entrepreneur, en le parcourant des yeux d’un air réjoui ; c’est une commande pour un cercueil, hein ?

– Pour un cercueil d’abord, et un enterrement paroissial ensuite, dit M. Bumble en fermant son portefeuille qui était, comme lui, tres rebondi.

– Bayton ? dit l’entrepreneur, cessant de lire et regardant M. Bumble ; voila la premiere fois que j’entends ce nom-la.

– Des entetés, monsieur Sowerberry, répondit M. Bumble en hochant la tete ; des entetés, et des orgueilleux, je le crains.

– Des orgueilleux ? s’écria M. Sowerberry avec un rire moqueur ; pour le coup, c’est trop fort.

– Ça fait pitié, dit le bedeau ; ça fait suer.

– D’accord, répondit le fabricant de cercueils d’un air approbatif.

– Nous n’avons entendu parler d’eux qu’avant-hier soir, dit le bedeau ; et nous n’aurions rien su sur leur compte, si une femme qui loge dans la meme maison ne s’était adressée au comité paroissial pour le prier d’envoyer le chirurgien paroissial visiter une femme qui était au plus mal. Il était sorti pour dîner ; mais son aide, qui est un garçon fort habile, leur envoya haut la main une médecine dans une bouteille a cirage.

– Ah ! voila ce qu’on peut appeler de la promptitude, dit l’entrepreneur.

– Sans doute, reprit le bedeau ; mais qu’en est-il résulté ? Savez-vous jusqu’ou a été l’ingratitude de ces rebelles, monsieur ? Croiriez-vous que le mari a renvoyé dire que la médecine ne convenait pas au genre de maladie de sa femme et qu’elle ne la prendrait pas ? Entendez-vous cela ? qu’elle ne la prendrait pas ! une médecine excellente, énergique, salutaire, qu’on avait administrée avec succes, pas plus tard qu’il y a huit jours, a deux manouvres irlandais et a un portefaix ; qu’on lui avait envoyée pour rien, avec la bouteille par-dessus le marché ; et il fait dire qu’elle ne la prendra pas, monsieur !

Comme l’atrocité de cette conduite se présentait dans toute sa force a l’esprit de M. Bumble, il donna, de colere, un grand coup de canne sur le comptoir, et devint pourpre d’indignation.

« Oh ! dit Sowerberry, jamais de ma vie…

– Non, jamais ! s’écria le bedeau ; jamais pareille infamie n’a été commise ; mais maintenant qu’elle est morte, il s’agit de l’enterrer ; voici l’adresse : le plus tôt sera le mieux. »

Et M. Bumble, dans son acces d’emportement, mit son tricorne a l’envers, et s’élança hors de la boutique.

« Tiens ! Olivier, il était si en colere qu’il a oublié de demander de tes nouvelles, dit M. Sowerberry en suivant des yeux le bedeau qui arpentait la rue a grands pas.

– Oui, monsieur, » répondit Olivier, qui s’était prudemment tenu a l’écart pendant l’entretien, et qui tremblait de tout son corps au seul souvenir de la voix de M. Bumble.

Il était pourtant superflu qu’il cherchât a échapper a la vue de M. Bumble : car ce fonctionnaire, sur lequel la prédiction du monsieur au gilet blanc avait fait une vive impression, pensait que, maintenant que l’entrepreneur des pompes funebres avait pris Olivier a l’essai, il valait mieux éviter d’aborder ce sujet, jusqu’a ce que l’enfant fut engagé pour une période de sept ans, et qu’on fut ainsi définitivement rassuré sur le danger de le voir retomber a la charge de la paroisse.

« Allons, dit M. Sowerberry en mettant son chapeau, plus tôt cette besogne sera terminée et mieux ce sera. Noé, attention a la boutique. Olivier, mets ta casquette et suis-moi. » Olivier obéit et suivit son maître dans l’exercice de sa profession.

Ils marcherent quelque temps a travers le quartier le plus populeux de la ville, puis descendirent une ruelle étroite plus sale et plus misérable que les autres, et s’arreterent pour chercher de l’oil la maison en question. Des deux côtés de la rue, les maisons étaient hautes et grandes, mais tres vieilles, et occupées par les gens de la classe la plus pauvre, comme leur apparence négligée l’aurait suffisamment indiqué, sans qu’il fut besoin de la présence d’un petit nombre d’hommes et de femmes qui, les bras croisés et le corps plié en deux, traversaient de temps a autre furtivement la rue. La plupart de ces habitations avaient sur le devant des boutiques hermétiquement fermées et tombant en ruines : il n’y avait d’habité que les étages supérieurs. D’autres menaçaient de s’écrouler et étaient étayées par de grosses poutres appliquées aux murailles et solidement fixées dans le sol ; mais ces réduits lézardés, semblaient servir de retraite pour la nuit a quelques vagabonds sans asile : car plusieurs des planches grossieres qui bouchaient la porte et les fenetres avaient été arrachées, de maniere a laisser une ouverture suffisante pour y passer le corps. Le ruisseau était sale et stagnant. Les rats eux-memes, qui ça et la se vautraient dans cette ordure, étaient d’une maigreur affreuse.

Il n’y avait ni marteau ni cordon de sonnette a la porte ou s’arreterent Olivier et son maître ; celui-ci se glissa a tâtons dans un passage obscur, dit a Olivier de se tenir sur ses talons et de n’avoir pas peur, monta au premier étage et, trébuchant contre une porte sur le palier, y frappa doucement.

Une jeune fille de treize a quatorze ans vint ouvrir. L’entrepreneur vit tout de suite, a l’aspect de la chambre, que c’était bien la qu’il avait affaire ; il entra, et Olivier le suivit.

Il n’y avait pas de feu dans la chambre ; un homme était accoudé machinalement sur le poele vide ; une vieille femme était assise pres de lui sur un tabouret ; dans un coin se tenaient plusieurs enfants déguenillés, et dans un petit renfoncement, en face de la porte, gisait sur le plancher un objet enveloppé d’une vieille couverture. Olivier frissonna en jetant les yeux de ce coté et se serra involontairement contre son maître ; malgré la couverture, Olivier devina que c’était un cadavre.

L’homme était pâle et décharné ; il avait les yeux injectés, la barbe et les cheveux grisonnants ; la vieille femme était ridée ; elle avait des yeux animés et perçants, et les deux dents qui lui restaient avançaient sur sa levre inférieure. Olivier avait peur de les regarder l’un ou l’autre : ils lui rappelaient trop les rats qu’il avait vus si maigres dans la rue.

« Nul ne la touchera, dit l’homme en s’élançant vers l’entrepreneur qui s’approchait du grabat. Arriere, arriere ! vous dis-je, si vous tenez a la vie.

– Sottise ! mon brave homme, dit l’entrepreneur, qui était habitué a voir la misere sous toutes ses formes ; sottise que cela !

– Je vous répete, dit l’homme en serrant les poings et en frappant le plancher avec fureur, je vous répete que je ne veux pas qu’on l’enterre ; elle ne pourrait dormir la. Les vers la tourmenteraient sans trouver rien a manger ; elle est si décharnée ! »

L’entrepreneur ne répondit rien a ce malheureux en délire, mais tirant une ficelle de sa poche, il s’agenouilla un instant a côté du corps.

« Ah ! dit l’homme fondant en larmes et se jetant a genoux aux pieds de la pauvre morte, mettez-vous a genoux, mettez-vous tous a genoux autour d’elle et écoutez-moi. C’est de faim qu’elle est morte ; jusqu’au moment ou la fievre l’a saisie, je ne savais pas combien elle était mal ; mais alors les os lui perçaient la peau ; nous n’avions ni feu ni chandelle ; elle est morte dans les ténebres, oui dans les ténebres ; elle n’a pas meme pu voir la figure de ses enfants, mais nous l’entendions les appeler dans son agonie. J’ai été dans la rue mendier pour elle, et on m’a mis en prison. A mon retour, elle était mourante ; mon cour s’est desséché, en voyant qu’ils l’avaient laissée mourir de faim. Je le jure devant Dieu qui en a été témoin, elle est morte de faim ! » Il s’arracha les cheveux, poussa un cri horrible et se roula sur le plancher, l’oil hagard et l’écume sur les levres.

Les enfants épouvantés se mirent a pleurer ; mais la vieille femme, qui était restée jusqu’alors immobile et comme étrangere a ce qui se passait autour d’elle, les menaça pour les faire taire ; puis ayant détaché la cravate de l’homme qui gisait sur le plancher, elle s’avança en chancelant vers l’entrepreneur.

« C’était ma fille, dit-elle en faisant un signe de tete du côté du cadavre et en parlant avec l’air effaré d’une idiote, plus hideuse a voir que la mort meme. Mon Dieu ! mon Dieu ! dire que je lui ai donné la vie dans le temps que j’étais femme, et que maintenant je suis vivante et joyeuse, tandis qu’elle est la étendue, froide et roide. Mon Dieu ! mon Dieu ! quand j’y pense ! c’est une comédie ! une vraie comédie ! »

Tandis que la pauvre vieille marmottait ces paroles avec un affreux ricanement, l’entrepreneur se disposait a sortir.

« Attendez ! attendez ! dit-elle en forçant sa voix cassée ; l’enterrement est-il pour demain, pour apres-demain, ou pour ce soir ? Je l’ai ensevelie et je dois l’accompagner, n’est-ce pas ? Envoyez-moi un grand manteau ; un manteau bien chaud, car le froid, est vif ; nous devrions avoir aussi un gâteau et du vin avant de partir ; mais n’importe ; envoyez-nous du pain ; rien qu’un morceau de pain et un verre d’eau. Nous enverrez-vous du pain, mon ami ? dit-elle vivement en s’attachant a l’habit de M. Sowerberry qui regagnait la porte.

– Oui, oui, sans doute, dit-il, vous aurez quelque chose ; tout ce qu’il vous faudra. »

Il se dégagea de l’étreinte de la vieille femme et, traînant Olivier apres lui, il s’élança au dehors.

Le lendemain, la famille ayant reçu dans l’intervalle le secours d’un pain de deux livres et d’un morceau de fromage, apportés par M. Bumble en personne, Olivier et son maître revinrent a cette misérable demeure, ou M. Bumble les avait précédés, accompagnés de quatre hommes du dépôt de mendicité, qui devaient servir de porteurs. Un vieux manteau noir couvrait les haillons de la vieille femme et du mari. On vissa le cercueil ; les porteurs le chargerent sur leurs épaules et le descendirent dans la rue.

« Maintenant, la vieille, tâchez d’allonger le pas, dit tout bas Sowerberry ; nous sommes en retard et il ne faut pas faire attendre le pretre… Avancez, porteurs, aussi vite que vous voudrez. »

Ceux-ci prirent une allure rapide avec leur léger fardeau, tandis que la vieille femme et l’homme les suivaient de leur mieux. M. Bumble et Sowerberry marchaient en tete d’un pas dégagé, et Olivier, avec ses petites jambes courait a côté du convoi.

Il n’était pourtant pas aussi urgent de se presser que M. Sowerberry le prétendait ; quand ils eurent atteint le coin obscur du cimetiere ou poussent les orties et ou sont les fosses de la paroisse, le pretre n’était pas encore arrivé, et le clerc, assis au coin du feu dans la sacristie, donna a entendre que probablement il ne viendrait pas avant une heure. En conséquence, on déposa la biere au bord de la fosse ; l’homme et la vieille femme attendirent patiemment dans la boue, sous une pluie froide et pénétrante, tandis que des enfants déguenillés, attirés par la curiosité, jouaient a cache-cache derriere les tombes, ou sautaient a pieds joints par-dessus le cercueil ; Sowerberry et Bumble, amis intimes du clerc, se chauffaient avec lui et lisaient le journal.

Enfin, apres plus d’une heure d’attente, M. Bumble, Sowerberry et le clerc se dirigerent en hâte vers la fosse, et en meme temps parut le pretre, qui mettait son surplis en marchant. M. Bumble gourmanda un ou deux enfants pour sauver les apparences ; et le respectable ecclésiastique, apres avoir lu l’office des morts pendant quatre minutes, remit son surplis au clerc et s’en alla.

« Maintenant, Bill, remplis, » dit Sowerberry au fossoyeur. La tâche était facile ; car la fosse était si pleine que le dernier cercueil était a quelques pieds seulement du niveau du sol. Le fossoyeur jeta sur la biere quelques pelletées de terre qu’il foula sous ses pieds, mit sa pelle sur son épaule, et s’éloigna, suivi des enfants, qui se plaignaient que leur amusement fut si vite terminé.

« Allons, venez, mon brave homme, dit Bumble en frappant doucement sur l’épaule du pauvre malheureux ; on va fermer le cimetiere. »

Celui-ci, qui n’avait pas fait un mouvement depuis qu’il était arrivé au bord de la fosse, tressaillit, leva la tete, regarda fixement celui qui lui parlait, fit quelques pas, et tomba évanoui. La vieille folle était trop occupée de la perte de son manteau, que l’entrepreneur lui avait repris, pour faire attention a autre chose ; on fit revenir a lui l’homme évanoui avec une douche d’eau froide ; on le déposa sain et sauf hors du cimetiere, et, apres avoir fermé a clef la porte, chacun s’en retourna chez soi.

« Eh bien, Olivier, dit Sowerberry en regagnant sa boutique, comment trouves-tu cela ?

– Assez bien, monsieur, je vous remercie, répondit l’enfant en hésitant beaucoup ; pas trop bien, monsieur.

– Bah ! tu t’y feras, Olivier, dit Sowerberry ; ça ne vous fait plus rien du tout, une fois qu’on y est fait, mon garçon. »

Olivier aurait bien voulu savoir s’il avait fallu beaucoup de temps a son maître pour s’y accoutumer ; mais il crut sage de ne pas hasarder cette question, et s’en retourna a la boutique, la tete pleine de tout ce qu’il venait de voir et d’entendre.