Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II - Jean-Henri Fabre - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1882

Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II darmowy ebook

Jean-Henri Fabre

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Opis ebooka Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II - Jean-Henri Fabre

Ce second livre d'étude sur l'instinct et les moeurs des insectes, est tout aussi passionnant que le premier.

Opinie o ebooku Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II - Jean-Henri Fabre

Fragment ebooka Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II - Jean-Henri Fabre

A Propos

Chapitre 1 - L’HARMAS
Chapitre 2 - L’AMMOPHILE HÉRISSÉE

A Propos Fabre:

Homme de sciences, humaniste, naturaliste et entomologiste éminent, Jean-Henri Fabre était un écrivain passionné par la nature et un poete, lauréat de l'Académie française et d'un nombre élevé de prix.

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Pour tous les yeux attentifs, c’est un spectacle a la fois étrange et d’une grandeur singuliere que celui des insectes industrieux déployant dans leurs travaux l’art le plus raffiné. L’instinct porté ainsi au plus haut degré dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine. Le trouble de l’esprit augmente, lorsque intervient l’observation patiente et minutieuse de tous les détails de la vie des etres les mieux doués sous le rapport de l’instinct.

E. Blanchard.


Chapitre 1 L’HARMAS

C’est la ce que je désirais, hoc erat in votis : un coin de terre, oh pas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconvénients de la voie publique ; un coin de terre abandonné, stérile, brulé par le soleil, favorable aux chardons et aux hyménopteres. La, sans crainte d’etre troublé par les passants, je pourrais interroger l’Ammophile et le Sphex, me livrer a ce difficultueux colloque dont la demande et la réponse ont pour langage l’expérimentation ; la, sans expéditions lointaines qui dévorent le temps, sans courses pénibles qui énervent l’attention, je pourrais combiner mes plans d’attaque, dresser mes embuches et en suivre les effets chaque jour, a toute heure. Hoc erat in votis ; oui, c’était la mon vou, mon reve, toujours caressé, toujours fuyant dans la nébulosité de l’avenir.

Aussi n’est-il pas commode de s’accorder un laboratoire en plein champs, lorsqu’on est sous l’étreinte du terrible souci du pain de chaque jour. Quarante ans j’ai lutté avec un courage inébranlable contre les mesquines miseres de la vie ; et le laboratoire tant désiré est enfin venu. Ce qu’il m’a couté de persévérance, de travail acharné, je n’essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plus grave, peut-etre un peu de loisir. Je dis peut-etre, car je traîne toujours a la jambe quelques anneaux de la chaîne de forçat. Le vou s’est réalisé. C’est un peu tard, ô mes beaux insectes ! je crains bien que la peche ne me soit présentée alors que je commence a n’avoir plus de dents pour la manger. Oui, c’est un peu tard : les larges horizons du début sont devenus voute surbaissée, étouffante, de jour en jour plus rétrécie. Ne regrettant rien dans le passé, sauf ceux que j’ai perdus, ne regrettant rien, pas meme mes vingt ans, n’espérant rien non plus, j’en suis a ce point ou, brisé par l’expérience des choses, on se demande s’il vaut bien la peine de vivre.

Au milieu des ruines qui m’entourent, un pan de mur reste debout, inébranlable sur sa base bâtie a chaux et a sable ; c’est mon amour pour la vérité scientifique. Est-ce assez, ô mes industrieux hyménopteres, pour entreprendre d’ajouter dignement encore quelques pages a votre histoire ?

Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volonté ? Pourquoi aussi vous ai-je délaissés si longtemps ? Des amis me l’ont reproché. Ah ! dites-leur, a ces amis, qui sont a la fois les vôtres et les miens, dites-leur que ce n’était pas oubli de ma part, lassitude, abandon ; je pensais a vous ; j’étais persuadé que l’antre du Cerceris avait encore de beaux secrets a nous apprendre, que la chasse du Sphex nous ménageait de nouvelles surprises. Mais le temps manquait ; j’étais seul, abandonné, luttant contre la mauvaise fortune. Avant de philosopher fallait-il vivre. Dites-leur cela et ils m’excuseront.

D’autres m’ont reproché mon langage, qui n’a pas la solennité, disons mieux, la sécheresse académique. Ils craignent qu’une page qui se lit sans fatigue ne soit pas toujours l’expression de la vérité. Si je les en croyais, on n’est profond qu’a la condition d’etre obscur. Venez ici, tous tant que vous etes, vous les porte-aiguillon et vous les cuirassés d’élytres, prenez ma défense et témoignez en ma faveur. Dites en quelle intimité je vis avec vous, avec quelle patience je vous observe, avec quel scrupule j’enregistre vos actes. Votre témoignage est unanime : oui, mes pages non hérissées de formules creuses, de savantasses élucubrations, sont l’exact narré des faits observés, rien de plus, rien de moins ; et qui voudra vous interroger a son tour obtiendra memes réponses.

Et puis, mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves gens parce que vous n’avez pas le poids de l’ennuyeux, je leur dirai a mon tour : « Vous éventrez la bete et moi je l’étudie vivante ; vous en faites un objet d’horreur et de pitié, et moi je la fais aimer ; vous travaillez dans un atelier de torture et de dépecement, j’observe sous le ciel bleu, au chant des cigales ; vous soumettez aux réactifs la cellule et le protoplasme, j’étudie l’instinct dans ses manifestations les plus élevées ; vous scrutez la mort, je scrute la vie. Et pourquoi ne compléterais-je pas ma pensée : les sangliers ont troublé l’eau claire des fontaines ; l’histoire naturelle, cette magnifique étude du jeune âge, a force de perfectionnements cellulaires, est devenue chose odieuse, rebutante. Or, si j’écris pour les savants, pour les philosophes qui tenteront un jour de débrouiller un peu l’ardu probleme de l’instinct, j’écris aussi, j’écris surtout, pour les jeunes, a qui je désire faire aimer cette histoire naturelle que vous faites tant hair ; et voila pourquoi, tout en restant dans le scrupuleux domaine du vrai, je m’abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, hélas ! semble empruntée a quelque idiome de Hurons ».

Mais ce ne sont pas la, pour le moment, mes affaires ; j’ai a parler du coin de terre tant caressé dans mes projets pour devenir un laboratoire d’entomologie vivante, coin de terre que j’ai fini par obtenir dans la solitude d’un petit village. C’est un harmas. On désigne sous ce nom, dans le pays, une étendue inculte, caillouteuse, abandonnée a la végétation du thym. C’est trop maigre pour dédommager du travail de la charrue. Le mouton y passe au printemps quand par hasard il a plu et qu’il y pousse un peu d’herbe. Mon harmas toutefois, a cause de son peu de terre rouge noyée dans une masse inépuisable de cailloux, a reçu un commencement de culture : autrefois, dit-on, il y avait la des vignes. Et, en effet, des fouilles, pour la plantation de quelques arbres, déterrent ça et la des restes de la précieuse souche, a demi carbonisés par le temps. La fourche a trois dents, le seul instrument de culture qui puisse pénétrer dans un pareil sol, a donc passé par la ; et je le regrette beaucoup, car la végétation primitive a disparu. Plus de thym, plus de lavande, plus de touffes de chene kermes, ce chene nain formant des forets au-dessus desquelles on circule en forçant un peu l’enjambée. Comme ces végétaux, les deux premiers surtout, pourraient m’etre utiles en offrant aux Hyménopteres de quoi butiner, je suis obligé de les réinstaller sur le terrain d’ou la fourche les a chassés.

Ce qui abonde, et sans mon intervention, ce sont les envahisseurs de tout sol remué d’abord, puis longtemps abandonné a lui-meme. Il y a la, en premiere ligne, le chiendent, le détestable gramen dont trois ans de guerre acharnée n’ont pu voir encore la finale extermination. Viennent apres, pour le nombre, les centaurées, toutes de mine reveche, hérissées de piquants ou de hallebardes étoilées. Ce sont la centaurée solsticiale, la centaurée des collines, la centaurée chausse-trape, la centaurée âpre. La premiere prédomine. Ça et la, au milieu de l’inextricable fouillis des centaurées, s’éleve, en candélabre ayant pour flammes d’amples fleurs orangées, le féroce scolyme d’Espagne, dont les dards équivalent pour la force a des clous. Il est dominé par l’onoporde d’Illyrie, dont la tige, isolée et droite, s’éleve de un a deux metres et se termine par de gros pompons roses. Son armure ne le cede guere a celle du scolyme. N’oublions pas la tribu des chardons. Et d’abord le cirse féroce, si bien armé que le collecteur de plantes ne sait pas ou le saisir ; puis le cirse lancéolé, d’ample feuillage, terminant ses nervures par des pointes de lance ; enfin le chardon noircissant, qui se rassemble en une rosette hérissée d’aiguilles. Dans les intervalles rampent a terre, en longues cordelettes armées de crocs, les pousses de la ronce a fruits bleuâtres. Pour visiter l’épineux fourré lorsque l’Hyménoptere y butine, il faut des bottes montant a mi-jambe ou se résigner a de sanglants chatouillements dans les mollets. Tant que le sol conserve quelques restes des pluies printanieres, cette rude végétation ne manque pas d’un certain charme, lorsque au-dessus du tapis général, fumé par les capitules jaunes de la centaurée solsticiale, s’élevent les pyramides du scolyme et les jets élancés de l’onoporde ; mais viennent les sécheresses de l’été, et ce n’est plus qu’une étendue désolée ou la flamme d’une allumette communiquerait d’un bout a l’autre l’incendie. Tel est, ou plutôt tel était lorsque j’en pris possession, le délicieux Eden ou je compte vivre désormais en tete a tete avec l’insecte. Quarante ans de lutte a outrance me l’ont valu.

J’ai dit Eden, et au point de vue qui m’occupe l’expression n’est pas déplacée. Ce terrain maudit, dont nul n’eut voulu pour y confier une pincée de graines de navet, se trouve un paradis terrestre pour les hyménopteres. Sa puissante végétation de chardons et de centaurées me les attire tous a la ronde. Jamais, en mes chasses entomologiques, je n’avais vu réunie en un seul point pareille population ; tous les corps de métier s’y donnent rendez-vous. Il y a la des chasseurs en tout genre de gibier, des bâtisseurs en pisé, des ourdisseurs en cotonnades, des assembleurs de pieces taillées dans une feuille ou les pétales d’une fleur, des constructeurs en cartonnage, des plâtriers gâchant l’argile, des charpentiers forant le bois, des mineurs creusant des galeries sous terre, des ouvriers travaillant la baudruche ; que sais-je enfin ?

Quel est celui-ci ? C’est un Anthidie. Il râtisse la tige aranéeuse de la centaurée solsticiale et s’amasse une balle de coton qu’il emporte fierement au bout des mandibules. Il s’en fera sous terre des sachets en feutre d’ouate pour enfermer la provision de miel et l’ouf. – Et ces autres, si ardents au butin ? Ce sont des Mégachiles, portant sous le ventre la brosse de récolte, noire, blanche, ou rouge de feu. Elles quitteront les chardons pour visiter les arbustes du voisinage et y découper sur les feuilles des pieces ovales, qui seront assemblées en récipient propre a contenir la récolte. – Et ceux-ci, habillés de velours noir ? Ce sont des Chalicodomes, qui travaillent le ciment et le gravier. Sur les cailloux de l’harmas aisément nous trouverions leurs maçonneries. – Ceux-ci encore, qui bourdonnent bruyamment avec un essor brusque ? Ce sont les Anthophores, établies dans les vieux murs et les talus ensoleillés du voisinage.

Voici maintenant les Osmies. L’une empile ses cellules dans la rampe spirale d’une coquille vide d’escargot ; une autre attaque la moelle d’un bout sec de ronce et obtient, pour ses larves, un logis cylindrique, qu’elle divise en étapes par des cloisons ; une troisieme fait emploi du canal naturel d’un roseau coupé ; une quatrieme est locataire gratuite des galeries disponibles de quelque abeille maçonne. Voici les Macroceres et les Euceres, dont les mâles sont hautement encornés ; les Dasypodes, qui possedent aux pattes postérieures, pour organes de récolte, un volumineux pinceau de poils ; les Andrenes, si variées d’especes ; les Halictes, au ventre fluet. J’en passe et en foule. Si je voulais le poursuivre, ce dénombrement des hôtes de mes chardons passerait a peu pres en revue toute la gent mellifere. Un savant entomologiste de Bordeaux, M. le professeur Pérez, a qui je soumets la dénomination de mes trouvailles, me demandait si j’avais des moyens spéciaux de chasse pour lui envoyer ainsi tant de raretés, de nouveautés meme. Je suis chasseur tres peu expert, encore moins zélé, car l’insecte m’intéresse beaucoup plus livré a son ouvre que transpercé d’une épingle au fond d’une boîte. Tous mes secrets de chasse se réduisent a ma pépiniere touffue de chardons et de centaurées.

Par un hasard des plus heureux, a cette populeuse famille d’amasseurs de miel se trouvait associée la tribu des chasseurs. Les maçons avaient distribué ça et la, dans l’harmas, de grands tas de sable et des amas de pierres, en vue de la construction des murs d’enceinte. Les travaux traînant en longueur, ces matériaux furent occupés des la premiere année. Les Chalicodomes avaient choisi les interstices des pierres comme dortoir pour y passer la nuit, en groupes serrés. Le robuste Lézard ocellé, qui, traqué de trop pres, court sus, gueule béante, tant a l’homme qu’au chien, s’y était choisi un antre pour guetter le scarabée passant ; le Motteux Oreillard, costumé en dominicain, robe blanche et ailes noires, perché sur la pierre la plus élevée, y chantait sa courte et rustique chansonnette. Dans le tas, quelque part, devait etre le nid, avec ses oufs bleus, couleur de ciel. Avec les amas de pierres, le petit dominicain a disparu. Je le regrette : c’eut été un charmant voisin. Je ne regrette pas du tout le Lézard ocellé.

Le sable donnait asile a une autre population. Les Bembex y balayaient le seuil de leurs terriers en lançant en arriere une parabole poudreuse ; le Sphex languedocien y traînait par les antennes son Éphippigere ; un Stize y mettait en cave ses conserves de Cicadelles. A mon grand regret, les maçons finirent par déloger la tribu giboyeuse ; mais si je veux un jour la rappeler, je n’ai qu’a renouveler les tas de sable : ils seront bientôt tous la.

Ce qui n’a pas disparu, la demeure n’étant pas la meme, ce sont les Ammophiles, que je vois voleter, l’une au printemps, les autres en automne, sur les allées du jardin et parmi les gazons, a la recherche de quelque chenille ; les Pompiles, qui vont alertes, battant des ailes et furetant dans les recoins pour y surprendre une araignée. Le plus grand guette la Lycose de Narbonne, dont le terrier n’est pas rare dans l’harmas. Ce terrier est un puits vertical, avec margelle de fétus de gramen entrelacés de soie. Au fond du repaire on voit reluire, comme de petits diamants, les yeux de la robuste aranéide, objet d’effroi pour la plupart. Quel gibier et quelle chasse périlleuse pour le Pompile ! Voici maintenant, par une chaude apres-midi d’été, la Fourmi amazone, qui sort des dortoirs de sa caserne en longs bataillons et s’achemine au loin pour la chasse aux esclaves. Nous la suivrons dans ses razzias en un moment de loisir. Voici encore, autour d’un tas d’herbages convertis en terreau, des Scolies d’un pouce et demi de long, qui volent mollement et plongent dans l’amas, attirées qu’elles sont par un riche gibier, larves de Lamellicornes, Oryctes et Cétoines.

Que de sujets d’étude, et ce n’est pas fini ! La demeure était aussi abandonnée que le terrain. L’homme parti, le repos assuré, l’animal était accouru, s’emparant de tout. La Fauvette a élu domicile dans les lilas ; le Verdier s’est établi dans l’épais abri des cypres ; le Moineau, sous chaque tuile, a charrié chiffons et paille ; au sommet des platanes est venu gazouiller le Serin méridional, dont le nid douillet est grand comme la moitié d’un abricot ; le Scops s’est habitué a y faire entendre le soir sa note monotone et flutée ; l’oiseau d’Athenes, la Chouette, est accourue y gémir, y miauler. Devant la maison est un vaste bassin alimenté par l’aqueduc qui fournit l’eau aux fontaines du village. La, d’un kilometre a la ronde, se rendent les Batraciens en la saison d’amour. Le Crapaud des joncs, parfois large comme une assiette, étroitement galonné de jaune sur le dos, s’y donne rendez-vous pour y prendre son bain ; quand arrive le crépuscule du soir, on voit sautiller sur les bords le Crapaud accoucheur, le mâle, portant appendue, a ses pattes postérieures, une grappe d’oufs gros comme des grains de poivre ; il vient de loin, le débonnaire pere de famille, avec son précieux paquet pour le mettre a l’eau et s’en revenir apres sous quelque dalle, ou il fait entendre comme un tintement de clochette. Enfin, quand elles ne sont pas a coasser parmi la feuillée des arbres, les Rainettes se livrent a de gracieux plongeons. En mai, des que vient la nuit, le bassin devient donc un orchestre assourdissant ; impossible de causer a table, impossible de dormir. Il a fallu y mettre ordre par des moyens peut-etre un peu trop rigoureux. Comment faire ? Qui veut dormir et ne le peut, devient féroce.

Plus hardi, l’Hyménoptere s’est emparé de l’habitation. Sur le seuil de ma porte, dans un sol de gravas, niche le Sphex a bordures blanches ; pour entrer chez moi, je dois veiller a ne pas endommager ses terriers, a ne pas fouler sous les pieds le mineur absorbé dans son ouvrage. Voila bien un quart de siecle que je n’avais pas revu le pétulant chasseur de Criquets. Quand je fis sa connaissance, j’allais le visiter a quelques kilometres ; chaque fois c’était une expédition sous l’accablant soleil du mois d’aout. Aujourd’hui je le retrouve devant ma porte, nous sommes d’intimes voisins. L’embrasure des fenetres closes fournit au Pélopée un appartement a température douce. Contre la paroi en pierres de taille est fixé le nid, maçonné avec de la terre. Pour rentrer chez lui, le chasseur d’araignées profite d’un petit trou accidentellement ouvert dans les volets fermés. Sur les moulures des persiennes, quelques Chalicodomes isolés bâtissent leur groupe de cellules ; a la face intérieure des contrevents entrebâillés, un Eumene édifie son petit dôme de terre, que surmonte un court goulot évasé. La Guepe et le Poliste sont mes commensaux ; ils viennent sur la table s’informer si les raisins servis sont bien a maturité.

Voila certes, et le dénombrement est loin d’etre complet, voila une société aussi nombreuse que choisie, et dont la conversation ne manquera pas de charmer ma solitude si je parviens a savoir la provoquer. Mes cheres betes d’autrefois, mes vieux amis, d’autres de connaissance plus récente, tous sont la, chassant, butinant, construisant dans une étroite proximité. D’ailleurs, s’il faut varier les lieux d’observation, a quelques centaines de pas est la montagne, avec ses maquis d’arbousiers, de cistes et de bruyeres en arbre ; avec ses nappes sablonneuses cheres aux Bembex ; avec ses talus marneux exploités par divers Hyménopteres. Et voila pourquoi, prévoyant ces richesses, j’ai fui la ville pour le village, et suis venu a Sérignan sarcler mes navets, arroser mes laitues.

On fonde a grands frais sur nos côtes océaniques et méditerranéennes des laboratoires ou l’on disseque la petite bete marine, de maigre intéret pour nous ; on prodigue puissants microscopes, délicats appareils de dissection, engins de capture, embarcations, personnel de peche, aquariums, pour savoir comment se segmente le vitellus d’un Annélide, choses dont je n’ai pu saisir encore toute l’importance, et l’on dédaigne la petite bete terrestre, qui vit en perpétuel rapport avec nous, qui fournit a la psychologie générale des documents d’inestimable valeur, qui trop souvent compromet la fortune publique en ravageant nos récoltes. A quand donc un laboratoire d’entomologie ou s’étudierait, non l’insecte mort, macéré dans le trois-six, mais l’insecte vivant ; un laboratoire ayant pour objet l’instinct, les mours, la maniere de vivre, les travaux, les luttes, la propagation de ce petit monde, avec lequel l’agriculture et la philosophie doivent tres sérieusement compter. Savoir a fond l’histoire du ravageur de nos vignes serait peut-etre plus important que de savoir comment se termine tel filet nerveux d’un Cirrhipede ; établir expérimentalement la démarcation entre l’intelligence et l’instinct, démontrer, en comparant les faits dans la série zoologique, si oui ou non la raison humaine est une faculté irréductible, tout cela devrait bien avoir le pas sur le nombre d’anneaux de l’antenne d’un crustacé. Pour ces énormes questions, une armée de travailleurs serait nécessaire, et il n’y a rien. La mode est au mollusque et au zoophyte. Les profondeurs des mers sont explorées a grand renfort de dragues ; le sol que nous foulons aux pieds reste méconnu. En attendant que la mode change, j’ouvre le laboratoire de l’harmas a l’entomologie vivante, et ce laboratoire ne coutera pas un centime a la bourse des contribuables.


Chapitre 2 L’AMMOPHILE HÉRISSÉE

Un jour de mai, allant et revenant, j’épiais ce qui pouvait se passer de nouveau dans le laboratoire de l’harmas. Favier n’était pas loin, occupé au travail du jardin potager. Qu’est-ce que Favier ? Autant vaut en dire tout de suite quelques mots, car il reviendra dans mes récits.

Favier est un ancien soldat. Il a dressé son gourbi sous les caroubiers de l’Afrique, il a mangé des oursins a Constantinople, il a chassé l’étourneau en Crimée quand chômait la mitraille. Ayant beaucoup vu, il a beaucoup retenu. En hiver, alors que le travail des champs se termine vers quatre heures et que les soirées sont si longues, le râteau, la fourche et la brouette rentrés, il vient s’asseoir sur la haute pierre du foyer de la cuisine ou flambent les rondins de chene vert. La pipe est tirée, méthodiquement bourrée avec le pouce humecté de salive, et fumée religieusement. Depuis de longues heures, il y songe ; mai il s’est abstenu car le tabac est cher. Aussi la privation a-t-elle redoublé l’attrait, et pas une bouffée n’est perdue, revenant par intervalles réglés.

Cependant la conversation s’engage. Favier est, a sa guise, un de ces conteurs antiques qui, pour leurs récits, étaient admis a la meilleure place du foyer, seulement mon narrateur s’est formé a la caserne. N’importe, toute la maisonnée, grands et petits, l’écoute avec intéret ; si sa parole est fortement imagée, elle est toujours décente. Ce serait, pour nous tous, vif désappointement s’il ne venait, le travail fini, faire sa halte au coin du feu. Que nous dit-il donc pour se faire désirer ainsi ? Il nous raconte ce qu’il a vu du coup d’État qui nous a valu l’empire abhorré ; il nous parle des petits verres distribués et puis de la fusillade dans le tas. Lui, m’affirme-t-il, visait toujours contre le mur ; et je le crois sur parole tant il me paraît navré, honteux, d’avoir pris une part, meme tres innocente, a ce coup de bandit.

Il nous raconte ses veillées dans les tranchées autour de Sébastopol ; il nous parle de sa panique lorsque de nuit, étant isolé aux avant-postes et blotti dans la neige, il vit tomber a côté de lui ce qu’il appelle un pot a fleurs. Cela flambait, fusait, rayonnait, illuminait les alentours. D’une seconde a l’autre, l’infernale machine allait éclater ; notre homme était perdu. Il n’en fut rien : le pot a fleurs s’éteignit paisiblement. C’était un engin d’éclairage lancé pour reconnaître dans les ténebres les travaux de l’assaillant.

Au drame de la bataille succede la comédie de la caserne. Il nous dit les mysteres du rata, les secrets de la gamelle, les comiques miseres du bloc. Et comme le répertoire ne s’épuise jamais, assaisonné d’expressions a l’emporte-piece, l’heure du souper arrive avant que nul de nous ait eu le temps de s’apercevoir combien la soirée est longue.

Favier s’est révélé a mon attention par un coup de maître. Un de mes amis venait de m’envoyer de Marseille une paire d’énormes crabes, le Maia, l’Araignée de mer des pecheurs. Je déballais les captifs quand les ouvriers rentrerent de leur dîner, peintres, maçons, plâtriers occupés a restaurer la masure abandonnée. A la vue de ces étranges betes, étoilées de dards autour de la carapace, et hissées sur de longues pattes, qui leur donnent quelque ressemblance avec une monstrueuse araignée, ce fut parmi les assistants un cri de surprise, presque d’effroi. Favier, lui, n’en a cure, et saisissant avec adresse l’effroyable araignée qui se démene : « Je connais ça, dit-il ; j’en ai mangé a Varna. C’est excellent. » – Et il regardait l’entourage avec un certain air narquois qui voulait dire : Vous n’etes jamais sortis de votre trou.

Un autre trait de lui pour en finir. Sur l’avis du médecin, une de ses voisines avait été prendre des bains de mer a Cette. Elle avait rapporté de son expédition quelque chose de curieux, un fruit étrange sur lequel elle basait de hautes espérances. Secoué devant l’oreille, cela sonnait, preuve des graines contenues. C’était rond, avec des épines. A un bout se montrait comme le bouton fermé d’une fleurette blanche ; a l’autre bout, une légere dépression était percée de quelques trous. La voisine accourut chez Favier lui soumettre sa trouvaille, l’engageant a m’en parler. Elle me céderait les précieuses graines ; il devait en sortir quelque arbuste merveilleux qui ferait l’ornement de mon jardin. – « Vaqui la flou, va qui lou pécou ; voila la fleur, voila la queue », disait-elle a Favier en lui montrant les deux bouts de son fruit.

Favier éclata de rire. – « C’est un oursin, fit-il, une châtaigne de mer ; j’en ai mangé a Constantinople. » Et il expliqua de son mieux ce que c’est qu’un oursin. L’autre n’y comprit rien et persista dans son dire. En son idée, Favier la trompait, jaloux que des graines aussi précieuses m’arrivassent par une autre voie que la sienne. Le litige me fut soumis. « Vaqui la flou, vaqui lou pécou », répétait la bonne femme. Je lui dis que la flou était le groupe des cinq dents blanches de l’oursin, et que le pécou était l’antipode de la bouche. Elle partit, non bien convaincue. Peut-etre que maintenant les semences du fruit, grains de sable sonnant dans la coque vide, germent en un vieux toupin égueulé.

Favier connaît donc beaucoup de choses, et il les connaît surtout pour en avoir mangé. Il sait le mérite d’un râble de blaireau, la valeur d’un cuissot d’un renard ; il est expert sur le morceau préférable d’une anguille des buissons, la couleuvre ; il a fait rissoler dans l’huile le lézard ocellé, la mal famée Rassade du Midi ; il a médité la recette d’une friture de criquets. Je suis étonné des impossibles ratas que lui a fait pratiquer sa vie cosmopolite.

Je ne suis pas moins surpris de son coup d’oil scrutateur et de sa mémoire des choses. Que je lui décrive une plante quelconque, pour lui mauvaise herbe sans nom, sans intéret aucun, et si elle se trouve dans nos bois, je suis a peu pres certain qu’il me l’apportera, qu’il m’indiquera le point ou je peux la récolter. La botanique de l’infirment petit ne déroute pas meme sa clairvoyance. Pour compléter un travail que j’ai publié sur les Sphériacées de Vaucluse, dans la mauvaise saison, lorsque l’insecte chôme, je reprends la patiente herborisation a la loupe. Si la gelée a durci la terre, si la pluie l’a réduite en bouillie, je détourne Favier du travail du jardin pour l’amener a travers bois ; et la, dans le fouillis de quelque roncier, nous cherchons de concert ces microscopiques végétaux qui mouchettent de points noirs les brindilles jonchant le sol. Il appelle les plus grosses especes de la poudre a canon, expression juste déja employée par les botanistes pour désigner une de ces Sphériacées. Il se sent tout glorieux de son lot de trouvailles, plus riche que le mien. S’il lui tombe sous la main une superbe Rosellinie, amas de mamelles noires qu’enveloppe une ouate vineuse, une pipe est fumée pour payer un tribut a l’enthousiasme du moment.

Il excelle surtout pour me débarrasser de l’importun rencontré dans mes pérégrinations. Le paysan est curieux, questionneur comme l’enfant ; mais sa curiosité est assaisonnée de malice, ses questions sous-entendent la raillerie. Ce qu’il ne comprend pas, il le tourne en dérision. Et quoi de plus risible qu’un monsieur regardant a travers un verre une mouche capturée avec un filet de gaze, un éclat de bois pourri cueilli a terre ? Favier, d’un mot, coupe court a la narquoise interrogation.

Nous cherchions a la surface du sol, pas a pas, inclinés, quelques-uns de ces documents des époques préhistoriques qui abondent sur le revers méridional de la montagne, haches en serpentine, tessons de poterie noire, pointes de fleche et de lance en silex, éclats, racloirs, nucléus. – « Que fait ton maître de ces payrards (pierre a fusil) ? », demande un survenant. – « Il en fabrique du mastic pour les vitriers », riposte Favier d’un air solennellement affirmatif.

Je venais de récolter une poignée de crottes de lapin ou la loupe m’avait révélé une végétation cryptogamique digne d’examen ultérieur. Survient un indiscret qui m’a vu recueillir soigneusement dans un cornet de papier la précieuse trouvaille. Il soupçonne une affaire d’argent, un commerce insensé. Tout, pour l’homme de la campagne, doit se traduire par le gros sou. A ses yeux, je me fais de grosses rentes avec ces crottes de lapin. – « Que fait ton maître de ces pétourles (c’est le mot de l’endroit) ? », demande-t-il insidieusement a Favier. – « Il les distille pour en retirer l’essence », répond mon homme avec un aplomb superbe. Abasourdi par la révélation, le questionneur tourne le dos et s’en va.

Mais ne nous attardons pas davantage avec le troupier goguenard, si prompt a la répartie, et revenons a ce qui attirait mon attention dans le laboratoire de l’harmas. Quelques Ammophiles exploraient pédestrement, avec courtes volées par intervalles, tantôt les points gazonnés, tantôt les points dénudés. Déja vers le milieu de mars, quand survenait une belle journée, je les avais vues se chauffer délicieusement au soleil sur la poudre des sentiers. Toutes appartenaient a la meme espece, l’Ammophile hérissée, Ammophila hirsuta Kirb. J’ai fait connaître, dans le premier volume de ces Souvenirs, l’hibernation de cette Ammophile et ses chasses printanieres, a une époque ou les autres hyménopteres giboyeurs sont encore renfermés dans leurs cocons ; j’ai décrit sa maniere d’opérer la chenille destinée a la larve ; j’ai raconté ses coups d’aiguillon multiples, distribués aux divers centres nerveux. Cette vivisection si savante, je ne l’avais vue encore qu’une fois, et je désirais bien la revoir. Peut-etre quelque chose m’avait échappé dans ma lassitude d’une longue course, et si réellement j’avais tout bien vu, il convenait de renouveler l’observation pour lui donner une authenticité incontestable. J’ajoute que, dut-on y assister cent fois, on ne se lasserait pas du spectacle dont je désirais etre de nouveau témoin.

Je surveillais donc mes Ammophiles depuis leur premiere apparition ; et les ayant la, chez moi, a quelques pas de ma porte, je ne pouvais manquer de les surprendre en chasse si mon assiduité ne se relâchait pas. La fin de mars et avril se passerent en vaines attentes, soit que le moment de la nidification ne fut pas encore venu, soit plutôt parce que ma surveillance était mise en défaut. Enfin le 17 mai, l’heureuse chance se présenta.

Quelques Ammophiles me paraissent tres affairées ; suivons l’une d’elles, plus active que les autres. Je la surprends donnant les derniers coups de râteau a son terrier, dans le sol battu d’une allée, avant d’y introduire sa chenille qui, déja paralysée, doit avoir été abandonnée provisoirement par le chasseur a quelques metres du domicile. L’antre reconnu convenable, la porte jugée assez spacieuse pour l’acces d’un volumineux gibier, l’Ammophile se met en recherche de sa capture. Aisément elle la trouve. C’est un ver gris qui gît a terre et que les fourmis ont déja envahi. Cette piece, que les fourmis lui disputent, est dédaignée par le chasseur. Beaucoup d’hyménopteres déprédateurs, qui momentanément abandonnent leur capture pour aller perfectionner le terrier ou meme le commencer, déposent leur gibier en haut lieu, sur une touffe de verdure, pour le mettre a l’abri des rapines. L’Ammophile est versée dans cette prudente pratique ; mais peut-etre a-t-elle négligé la précaution, ou bien la lourde piece est-elle tombée, et maintenant les fourmis tiraillent a qui mieux mieux la somptueuse victuaille. Chasser ces larrons est impossible : pour un de détourné, dix reviendraient a l’attaque. L’hyménoptere paraît en juger ainsi, car, l’envahissement reconnu, il se remet en chasse, sans nul démelé, qui n’aboutirait a rien.

Les recherches se font dans un rayon d’une dizaine de metres autour du nid. L’Ammophile explore le sol pédestrement, petit a petit, sans se presser ; de ses antennes, courbées en arc, elle fouette continuellement le terrain. Le sol dénudé, les points caillouteux, les endroits gazonnés sont indistinctement visitées. Pendant pres de trois heures, au plus fort du soleil, par un temps lourd, qui sera suivi le lendemain d’une pluie et le soir meme de quelques gouttes, je suis, sans la quitter un instant du regard, l’Ammophile en recherches. Que c’est donc difficile a trouver, un ver gris, pour un hyménoptere qui en a besoin a l’instant meme !

Ce n’est pas moins difficile pour l’homme. On sait ma méthode pour assister a l’opération chirurgicale qu’un hyménoptere chasseur fait subir a sa proie dans le but de servir a ses larves une chair inerte mais non morte. J’enleve au prédateur son gibier et lui donne en échange une proie vivante, pareille a la sienne. Je combinais semblable manouvre a l’égard de l’Ammophile pour lui faire répéter son opération quand elle aurait sacrifié la chenille qu’elle ne devait pas manquer de trouver d’un moment a l’autre. J’avais donc besoin au plus tôt de quelques vers gris.

Favier était la, jardinant. Je l’appelle : « Arrivez vite, il me faut des vers gris. » La chose est expliquée. D’ailleurs il est depuis quelque temps au courant de l’affaire. Je lui ai parlé de mes petites betes et des chenilles qu’elles chassent ; il sait en gros la maniere de vivre de l’insecte qui m’occupe. C’est compris. Le voila en recherches. Il fouille au pied des laitues, il gratte dans les touffes de fraisiers, il visite les bordures d’iris. Sa perspicacité, son adresse me sont connues ; j’ai confiance. Cependant le temps se passe. « Eh bien ! Favier, ce ver gris ? – Je n’en trouve pas, monsieur. – Diable ! alors, a la rescousse, Claire, Aglaé, les autres, tant que vous etes, arrivez, cherchez, trouvez ! » Toute la maisonnée est mise en réquisition. On déploie une activité digne des graves événements qui se préparent. Moi-meme, retenu a mon poste pour ne pas perdre de vue l’Ammophile, je suis d’un oil le chasseur et de l’autre je m’enquiers du ver gris. Rien n’y fait : trois heures se passent et aucun de nous n’a trouvé la chenille.

L’Ammophile ne la trouve pas davantage. Je la vois chercher avec quelque persévérance en des points un peu crevassés. L’insecte déblaie, s’exténue ; il enleve, prodigieux effort, des lopins de terre seche de la grosseur d’un noyau d’abricot. Toutefois ces points ne tardent pas a etre abandonnés. Alors un soupçon me vient : si nous sommes quatre ou cinq a chercher vainement un ver gris, ce n’est pas a dire que l’Ammophile soit affligée de la meme maladresse. Ou l’homme est impuissant, l’insecte souvent triomphe. L’exquise finesse du sens qui le guide ne peut le laisser dérouté des heures entieres. Peut-etre que le ver gris, pressentant la pluie qui s’apprete, s’est enfoui plus profondément. Le chasseur sait tres bien ou il gît, mais il ne peut l’extraire de sa profonde cachette. S’il abandonne un point apres quelques essais, ce n’est pas défaut de sagacité mais défaut de puissance de fouille. Partout ou l’Ammophile gratte, il doit y avoir un ver gris ; le point est abandonné parce que le travail d’extraction est reconnu au-dessus des forces. Je suis bien sot de ne pas y avoir songé plus tôt. Est-ce que l’expert braconnier donnerait quelque attention la ou il n’y a rien ? Allons donc !

Je me propose alors de lui venir en aide. L’insecte fouille en ce moment un point cultivé et tout a fait nu. Il abandonne l’endroit, comme il a déja fait de tant d’autres. Je continue moi-meme avec la lame d’un couteau. Je ne trouve rien non plus et me retire. L’insecte revient et se remet a gratter en un certain point de mes déblais. Je comprends : « Ôte-toi de la, maladroit, semble me dire l’hyménoptere ; je vais te montrer ou gît la bete. » Sur ces indications, je fouille au point voulu, et j’exhume un ver gris. Parfait ! ma perspicace Ammophile ; ah ! je le disais bien que ton coup de râteau n’était pas donné sur un clapier désert !

Désormais c’est la chasse a la truffe, que le chien indique et que l’homme extrait. Je continue le systeme, l’Ammophile montrant le point convenable et moi fouillant du couteau. J’obtiens ainsi un second ver gris, puis un troisieme, un quatrieme. L’exhumation se fait toujours en des points dénudés, remués par la fourche quelques mois avant. Rien absolument n’indique au dehors la présence de la chenille. Eh bien ! Favier, Claire, Aglaé et les autres, que vous en semble ? En trois heures vous n’avez pu me déterrer un seul ver gris, et ce fin giboyeur m’en procure autant que j’en veux maintenant que je me suis avisé de lui venir en aide.

Me voila suffisamment riche de pieces d’échange ; laissons au chasseur sa cinquieme trouvaille, qu’il déterre avec mon concours. Je développe par paragraphes numérotés les divers actes du magnifique drame qui se passe sous mes yeux. L’observation se fait dans les conditions les plus favorables : je suis couché a terre, tout pres du sacrificateur, et pas un détail ne m’échappe.

1° L’Ammophile saisit la chenille par la nuque avec les tenailles courbes de ses mandibules. Le ver gris se démene avec vigueur ; il roule et déroule sa croupe contorsionnée. L’hyménoptere ne s’en émeut : en se tenant de côté, il évite les chocs. L’aiguillon atteint l’articulation qui sépare le premier anneau de la tete, sur la ligne médiane et ventrale, en un point ou la peau est plus fine. Le dard séjourne dans la blessure avec une certaine persistance. C’est la, paraît-il, le coup essentiel, qui doit dompter le ver gris et le rendre plus maniable.

2° L’Ammophile abandonne alors son gibier. Elle s’aplatit a terre, avec des mouvements désordonnés, avec des rotations sur le flanc, des tiraillements et des pendiculations de membres, des frémissements d’ailes, comme en danger de mort. Je crains que le chasseur n’ait, dans la lutte, reçu un mauvais coup. L’émoi me gagne de voir ainsi piteusement finir le vaillant hyménoptere, et se terminer par un échec une expérience qui m’avait couté de si longues heures d’attente. Mais voici que l’Ammophile se calme, se brosse les ailes, se frise les antennes et reprend sa démarche alerte pour courir sus a la chenille. Ce que j’avais pris pour les convulsions d’une mort prochaine était le frénétique enthousiasme de la victoire. L’hyménoptere se félicitait a sa maniere d’avoir terrassé le monstre.

3° L’opérateur happe la chenille par la peau du dos, un peu plus bas que précédemment, et pique le second anneau, toujours a la face ventrale. Je le vois alors graduellement reculer sur le ver gris, saisir chaque fois le dos un peu plus bas, l’enlacer avec les mandibules, amples pinces a branches recourbées, et chaque fois plonger l’aiguillon dans l’anneau suivant. Ce recul de l’insecte et cet enlacement du dos par degrés, un peu plus en arriere a chaque reprise, se font avec une précision méthodique, comme si le chasseur aunait son gibier. A chaque recul, le dard pique l’anneau suivant. Ainsi sont blessés les trois anneaux thoraciques, a pattes vraies ; les deux anneaux suivants, qui sont apodes ; et les quatre anneaux a fausses pattes. En tout, neuf coups d’aiguillon. Les quatre derniers segments sont négligés, sur lesquels trois apodes et le dernier ou treizieme avec fausses pattes. L’opération s’accomplit sans difficultés sérieuses ; le premier coup de stylet reçu, le ver gris n’oppose qu’une faible résistance.

4) Finalement l’Ammophile, ouvrant dans toute leur ampleur ses tenailles mandibulaires, happe la tete du ver et la mâchonne, la comprime a coups mesurés, sans blessure. Ces coups de pression se succedent avec une lenteur étudiée ; l’insecte paraît chercher a se rendre compte chaque fois de l’effet produit ; il s’arrete, attend, puis reprend. Pour atteindre le but désiré, cette manipulation sur le cerveau doit avoir des limites qui, dépassées, ameneraient la mort et a bref délai la corruption. Aussi l’hyménoptere mesure-t-il la force de ses coups de tenaille, qui sont nombreux du reste, une vingtaine environ.

Le chirurgien a terminé. L’opérée gît a terre sur le flanc, a demi roulée sur elle-meme. Elle est immobile, inerte, incapable de résistance pendant le travail de traction qui doit l’amener au logis, inoffensive pour le vermisseau qui doit s’en nourrir. L’Ammophile l’abandonne sur les lieux memes de l’opération et revient a son nid, ou je la suis. Elle s’y livre a des retouches en vue de l’emmagasinement. Un gravier qui fait saillie a la voute pourrait entraver la mise en caveau de l’encombrante piece. Le bloc est arraché. Un grincement d’ailes frôlées accompagne le rude labeur. La chambre du fond n’est pas assez spacieuse ; elle est agrandie. Les travaux se prolongent, et la chenille que j’ai négligé de surveiller pour ne rien perdre des actes de l’hyménoptere, est envahie par les fourmis. Quand nous y revenons, l’Ammophile et moi, elle est toute noire d’actifs dépeceurs. C’est pour moi incident regrettable, c’est pour l’Ammophile événement fâcheux, car voila deux fois que la meme mésaventure lui arrive.

L’insecte paraît découragé. En vain je remplace la chenille par un de mes vers gris en réserve, l’Ammophile dédaigne la proie substituée. Et puis la soirée s’avance, le ciel s’est obscurci, il tombe meme quelques gouttes de pluie. En de pareilles circonstances, il est inutile de compter sur une reprise de chasse. Tout finit donc sans que je puisse utiliser mes vers gris comme je l’avais combiné. Cette observation m’a tenu, sans un instant de répit, de une heure de l’apres-midi a six heures du soir.