New York Tic Tac - O. Henry - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1906

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O. Henry

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Opis ebooka New York Tic Tac - O. Henry

Un nouveau volume de nouvelles humoristiques.

Opinie o ebooku New York Tic Tac - O. Henry

Fragment ebooka New York Tic Tac - O. Henry

A Propos
LES CADEAUX INUTILES
MAMMON ET LE PETIT ARCHER
LE COURRIER DU PARC

A Propos Henry:

O. Henry was the pen name of American writer William Sydney Porter (September 11, 1862 – June 5, 1910). O. Henry short stories are known for wit, wordplay, warm characterization and clever twist endings.

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LES CADEAUX INUTILES

Un dollar et quatre-vingt-sept cents. C’était tout. La-dedans, il y avait soixante cents en petits sous. Des petits sous amassés un a un, arrachés péniblement, comme « sous du franc », a l’épicier, au boulanger, au boucher, réclamés âprement et le rouge au front – le rouge de la honte qui brule les joues des pauvres lorsque de telles exigences risquent de les faire passer pour des pingres. Trois fois Della recompta. Un dollar et quatre-vingt-sept cents. Et c’était demain Noël…

Il n’y avait évidemment plus rien a faire apres cela, qu’a s’étaler sur le petit lit métallique du ménage, et a sangloter. Della n’y manqua pas. Puis, selon l’invariable loi des choses humaines, les sanglots se réduisirent a d’humides reniflements de plus en plus espacés, et ceux-ci enfin céderent la place au sourire.

Tandis que la maîtresse de maison contribue ainsi a illustrer, par un exemple infinitésimal, mais intense, le principe évolutif de l’univers, jetons un coup d’oil sur son foyer. Un appartement meublé a huit dollars par semaine. L’un de ceux pour lesquels le mot « misere » n’a pas besoin d’etre écrit sur la porte.

Dans le vestibule, en bas, il y a une boîte aux lettres, dans laquelle aucune lettre ne peut plus pénétrer depuis longtemps, et un bouton de sonnette électrique, dont aucun index humain n’est plus capable de faire jaillir le moindre son. Il y a aussi, a côté, une carte portant le nom de « Mr. James Dillingham Young ».

A l’époque, déja reculée, de la « grande prospérité », durant laquelle le titulaire de ce glorieux nom jumelé gagnait des trente dollars par semaine, il faisait ronfler le Dillingham a tous les échos. Mais depuis que le revenu était tombé a vingt dollars, le premier équipier de ce tandem patronymique s’était tristement effacé, si bien que c’est tout juste si l’on pouvait lire maintenant : James D… Young.

Quoi qu’il en soit, chaque fois que Mr. James D (illingham) Young rentrait chez lui, dans son appartement, il était tout bonnement appelé « Jim » par Mrs. James D (illingham) Young, que nous avons déja présentée sous le nom de Della. Et Della embrassait tendrement Jim, qui le lui rendait avec impétuosité – ce qui est parfait.

Della, ayant tari ses larmes, se mit a réparer, a petits coups de houppette, les dégâts qu’elles avaient causés a son joli visage. Debout pres de la fenetre, elle jetait de temps en temps un coup d’oil distrait sur un vieux chat gris, qui cheminait lentement sur la crete d’un vieux mur gris, de l’autre côté de la vieille maison grise.

C’est demain le 25 décembre, et il ne lui reste qu’un dollar et quatre-vingt-sept cents pour acheter a Jim un cadeau de Noël ! Pendant de longs mois, elle s’est efforcée d’économiser jusqu’au dernier sou – et voila le résultat ! On ne va pas loin avec vingt dollars par semaine. Les dépenses, comme il arrive presque toujours, ont excédé ses prévisions… Un dollar et quatre-vingt-sept cents pour acheter un cadeau a Jim ! Son Jim ! Que de longues heures elle avait amoureusement passées a chercher ce qu’elle pourrait bien lui offrir de joli ! Quelque chose de vraiment beau, de rare, de précieux – quelque chose que l’on put en somme considérer comme presque digne de l’honneur d’appartenir a Jim…

Sur la cloison, entre les deux fenetres, se trouvait une petite glace murale, d’une largeur si exactement calculée qu’une personne fort mince et agile pouvait a la rigueur, en observant son image grâce a une série de contorsions rapides autour d’un axe vertical, obtenir une approximation satisfaisante de son aspect extérieur. Della devait a sa sveltesse, autant qu’a une longue pratique, d’etre passée maître en cet exercice.

Soudain elle se détourna de la fenetre et se regarda intensément dans la glace. Ses yeux luisaient d’un sombre éclat, mais en quelques secondes les couleurs avaient abandonné son frais visage. Rapidement elle dénoua sa longue chevelure et la laissa tomber a ses pieds[1] .

Il faut vous dire qu’il y avait deux biens, pour ainsi dire matrimoniaux, dont les James Dillingham Young n’étaient pas modérément fiers. L’un d’eux était constitué par la montre en or de Jim, qui lui venait de son pere, et meme de son grand-pere. Quant a l’autre, c’était la chevelure de Della. Si la reine de Saba elle-meme avait habité dans l’appartement en face, de l’autre côté de la cour, Della eut un jour laissé pendre ses cheveux par la fenetre, sous le prétexte de les sécher, dans le seul but de ternir l’éclat des pierres et des ors de Sa Majesté. Et si le roi Salomon eut été le concierge de la maison, avec tous ses trésors empilés dans la cave, Jim n’eut point manqué de sortir sa montre chaque fois qu’il fut passé devant la loge, rien que pour voir le vieux Salomon se tirer la barbe de dépit.

Donc, les beaux cheveux de Della s’écroulerent autour d’elle, comme une cascade d’eaux sombres et luisantes. De ses épaules presque jusqu’a ses chevilles ils l’envelopperent d’un manteau souple et parfumé. Puis, d’un geste nerveux et rapide, elle les releva, les renoua. Pendant une minute, immobile, elle hésita, tandis qu’une larme glissait et s’écrasait sur le vieux tapis rouge.

Alors brusquement elle enfila sa vieille jaquette brune, mit son vieux chapeau de feutre. Un instant encore elle s’arrete devant la glace… Allons ! Un vif demi-tour fait voltiger ses jupes ; elle ouvre la porte, prend son vol, le long de la rampe, jusqu’a la rue, toujours avec cet éclat sombre dans les yeux.

L’immeuble devant lequel elle s’arrete porte cette enseigne :

MRS. SOFRONIE

CHEVEUX ET PERRUQUES EN TOUS GENRES

Della escalade un étage, et reprend son souffle avant de sonner. Une grosse femme, vaste, bleme et rébarbative, vient ouvrir. Oui, c’est bien elle Mrs. Sofronie – malgré le violent contraste que forme son apparence avec le pseudonyme syracusain dont elle s’est affublée.

« Voulez-vous acheter mes cheveux ? demande Della.

– Je suis négociante en tignasses, dit Sofronie. Ôtez votr’ chapeau que j’jette un coup d’oil sur la vôtr’. »

De nouveau la cascade sombre et luisante se déroule.

« Vingt dollars, dit Sofronie, apres avoir soupesé la marchandise d’une main experte.

– Donnez, vite ! » fait Della.

Pendant les deux heures qui suivent, Della vogue, sur le char usé de la métaphore, dans un éther extatique. A la recherche du cadeau pour son Jim, elle explore les magasins de la ville.

Elle finit par le trouver. Celui-la, sans aucun doute a été fabriqué spécialement pour Jim, a l’exclusion de toute autre personne. Elle n’a rien vu de semblable dans aucune des dix-neuf boutiques qu’elle a, dans sa course au trésor, bouleversées de fond en comble.

C’est une chaîne de montre en platine, sobre et classique, tirant, comme il se doit, toute sa valeur de sa précieuse substance, plutôt que d’une ciselure outrageusement ouvragée. Oui vraiment, elle est digne de « La Montre ». Aussitôt que Della l’aperçoit, elle sent que la chose est faite pour Jim ; sobre et précieuse, comme lui.

« Vingt et un dollars, Madame. »

Elle s’enfuit, serrant son trésor – et les quatre-vingt-sept cents qui lui restent. Avec une pareille chaîne de montre, Jim pourra désormais regarder l’heure en n’importe quelle société. Si superbe que fut la montre, il arrivait parfois a Jim de la consulter en cachette, a cause de la vieille courroie de cuir qui servait de chaîne actuellement.

Quand Della fut arrivée chez elle, son exaltation céda graduellement la place a la prudence et a la raison. Elle alluma le gaz, extirpa ses fers a friser, et s’attaqua résolument a la tâche urgente qui consistait a réparer les ravages causés par l’amour et la générosité. Une tâche généralement gigantesque, mes amis, – oui, une tâche presque toujours surhumaine.

En moins de quarante minutes, d’innombrables petites boucles avaient couronné son chef, lui infusant ainsi une ressemblance étonnante avec un petit garçon qui fait l’école buissonniere. Le travail accompli, Della l’inspecta longuement et attentivement dans la glace.

« Si Jim, dit-elle, ne me tue pas tout de suite quand il m’aura vue comme ça il va me dire que j’ai l’air d’une danseuse de music-hall. Mais qu’est-ce que je pouvais faire ? – Qu’est-ce que je pouvais faire avec un dollar et quatre-vingt-sept cents ? »

Sept heures. Le café est pret, et la poele a frire, déja chaude, attend ses victimes quotidiennes, en l’occurrence des côtelettes.

Il n’est jamais arrivé a Jim d’arriver en retard. La chaîne précieusement enchâssée dans sa petite paume légerement fiévreuse, Della s’est assise au coin de la table, pres de la porte d’entrée. Soudain elle entend son pas dans l’escalier, et pâlit brusquement. Selon sa touchante habitude en maints cas plus ou moins critiques, elle fait une rapide priere, murmure :

« Mon Dieu ! Faites qu’il me trouve encore jolie !… »

La porte s’ouvre ; Jim entre et la referme. Il est mince et grave. Pauvre vieux Jim ! Vingt-deux ans seulement, et déja chargé de famille ! Son pardessus réclame d’urgence un permutant ; quant aux gants, il y a longtemps qu’ils ont été jugés superflus.

Jim fait trois pas, puis s’immobilise, pétrifié comme un chien de chasse au lapin a l’arret devant un sanglier. Ses yeux, démesurément béants, se fixent sur Della ; ils expriment un sentiment indéfinissable, qui la terrifie. Ce n’est pas de la colere, ni de l’étonnement, ni du reproche, ni de l’horreur, ni rien de ce qu’elle attend. Il se contente de la regarder fixement, de cet air étrange.

Della, culbutant sa chaise, se jette dans ses bras.

« Jim, mon chéri ! s’écrie-t-elle, ne me regarde pas comme ça ! J’ai fait couper mes cheveux et je les ai vendus, parce que je n’aurais jamais pu voir arriver Noël sans t’offrir un cadeau. Ils… ils repousseront… tu ne m’en veux pas, dis ? Je ne pouvais pas faire autrement… Mes cheveux repoussent tres, tres vite… Dis-moi : “Joyeux Noël !” Jim, et soyons heureux !… Oh ! Et tu ne sais pas quel joli – quel superbe cadeau j’ai acheté pour toi…

– Tu… tu as fait… couper tes cheveux ? demande Jim laborieusement, comme s’il n’avait pas encore réussi a ingurgiter cette nouvelle d’une palpable évidence, malgré des efforts mentaux désespérés.

– Couper, oui ! dit Della. Et je les ai vendus. Est-ce que tu ne m’aimes pas autant comme ça, Jim ? Je suis tout de meme ta Della sans mes cheveux, dis mon chéri ? »

Jim jette dans la chambre des regards égarés.

« Tu dis – que tes cheveux – sont partis ? fait-il d’un air presque idiot.

– Ne perds pas ton temps a les chercher, fait Della. Je te répete que je les ai vendus… C’est demain Noël, Jim… Ne sois pas fâché, c’est pour toi que je les ai sacrifiés. Peut-etre, ajoute-t-elle avec un charmant sérieux, peut-etre les cheveux de ma tete étaient-ils précieux, mais personne ne pourra jamais dire le prix de mon amour, Jim… Puis-je faire cuire les côtelettes ? »

Brusquement Jim semble tiré de son mauvais reve. Il étreint sa Della. Détournons-nous discretement durant les quelques secondes nécessaires a ces épanchements, dont aucune monnaie humaine ne peut estimer la valeur. Qu’importe, en de tels moments, le prix du loyer ? Huit dollars par semaine, ou un million par an, pour nous ce sera la meme chose, malgré tout ce que pourront dire les mathématiciens et les railleurs.

Il y aura bientôt deux mille ans, les Rois Mages apporterent au Divin Enfant, qui babillait dans la Creche, des présents précieux et peut-etre… inutiles. Ce sont eux qui ont inventé l’art subtil des cadeaux de Noël. Et comme c’étaient des sages, leurs présents furent, sans nul doute, inspirés par la sagesse. Peut-etre sont-ce des sages aussi, ces deux grands enfants qui, follement, sacri… Mais poursuivons.

De la poche de son pardessus élimé, Jim extirpe un paquet, qu’il jette sur la table.

« J’espere que tu n’as pas douté un instant de moi, Della ! dit-il. Il n’y a pas au monde de coupe de cheveux, d’ondulation ou meme de shampooing qui puisse me faire aimer moins ma Della. Mais si tu veux bien ouvrir ce paquet, tu comprendras pourquoi je me suis montré un peu… désorienté quand je suis entré tout a l’heure. »

De ses doigts blancs et agiles, Della fébrilement arrache la ficelle, déchire le papier, puis pousse un cri de joie extatique, suivi presque aussitôt, hélas ! d’une crise de larmes et de sanglots, qui requiert l’application immédiate de tous les pouvoirs réconfortants du seigneur de la maison.

Car la, sous les yeux de Della, se trouve enfin « Le Peigne » – le magnifique peigne qu’elle a si souvent admiré dans une vitrine de Broadway. Le peigne en écaille véritable, bordé de pierreries, qu’elle a si longtemps convoité pour orner sa chevelure. Un peigne qui coutait cher, elle le savait ; si cher qu’elle n’avait jamais osé espérer, malgré son immense désir, le posséder un jour. Et voila qu’il est devenu son bien, sa chose, au moment meme ou les belles tresses qu’il devait orner sont tombées sous les ciseaux sofroniens !

Silencieusement elle le presse contre son cour. Puis elle réussit a sourire et, levant ses yeux encore pleins de larmes, elle dit doucement :

« Mes cheveux poussent tres, tres vite, Jim… »

Et soudain Della fait un bond, comme un chat qui s’est brulé la patte, en criant : « Oh !… Oh !… » Jim n’a pas encore vu le beau cadeau qu’elle vient d’acheter pour lui ! Vite, elle le lui tend dans sa petite paume ouverte. Le précieux métal semble refléter soudain toute l’ardeur et la joie qui sont en elle.

« N’est-ce pas une merveille, Jim ? J’ai fouillé tous les magasins de la ville pour la trouver. Il faudra que tu regardes l’heure cent fois par jour maintenant. Donne-moi ta montre, que je voie l’effet qu’elle va faire avec ça… »

Au lieu d’obéir, Jim s’écroule sur le lit, met ses mains sous la tete et sourit.

« Della, dit-il d’un ton étrangement calme, laissons de côté pour le moment nos cadeaux de Noël. Ils sont trop précieux pour que nous puissions nous en servir tout de suite. J’ai vendu la montre afin de pouvoir acheter le peigne. Et maintenant, si tu faisais cuire les côtelettes ? »

… Peut-etre, disais-je, sont-ce des sages aussi, ces deux grands enfants qui, follement, sacrifierent l’un a l’autre les plus précieux trésors de leur foyer. Peut-etre furent-ils aussi sages que les Rois Mages, avec leurs précieux cadeaux… inutiles ?


MAMMON ET LE PETIT ARCHER

Le vieil Anthony Rockwall, industriel retraité, et ex-propriétaire du savon Rockwall-Eureka, jeta un regard par la fenetre de sa bibliotheque et grimaça un sourire. Son voisin de droite, dans la Cinquieme Avenue, l’aristocratique club-man G. Van Schuylight Suffolk-Jones, venait de sortir et, tout en se dirigeant vers sa luxueuse automobile, avait comme d’habitude retroussé ses narines d’un air dédaigneux a l’aspect des sculptures « Renaissance italienne » qui décoraient la façade du manoir Eureka-Rockwall.

« Vieille momie ! grogna l’ex-roi du savon. Vieux fainéant de bon a rien ! Le Musée de l’Eden ne va pas tarder a récolter ce vieux Nesselrod pétrifié s’il ne fait pas attention. L’été prochain je ferai peindre cette maison en bleu, blanc, rouge pour voir si ça lui fera lever son nez hollandais un peu plus haut ! »

Puis Anthony Rockwall, qui n’aimait pas se servir des sonnettes, se dirigea vers la porte de sa bibliotheque et gueula : « Mike ! » de la meme voix dont il faisait autrefois trembler le firmament au-dessus des prairies du Kansas, au risque de faire tomber des morceaux de plâtre du céleste Plafond.

« Dites a mon fils, ordonna Anthony au valet accouru, de passer me voir avant de sortir. »

Lorsque le jeune Rockwall entra dans la bibliotheque, le bonhomme laissa tomber le journal qu’il était en train de lire et contempla son fils avec un sourire affectueux et bourru. Puis, il fourragea d’une main sa rude tignasse de cheveux blancs tout en faisant de l’autre main sauter ses clés dans sa poche.

« Richard, dit Anthony Rockwall, combien payes-tu le savon dont tu te sers habituellement ? »

Richard était un grand garçon aux joues roses et imberbes, qui n’avait quitté l’université que depuis six mois. La question de son pere le fit tressaillir légerement ; il n’avait pas encore eu le temps de s’habituer aux brusques saillies du bonhomme, dont la conduite était souvent aussi surprenante que celle d’une jeune fille a sa premiere sortie dans le monde.

« Six dollars la douzaine, je crois, papa.

– Et tes complets ?

– Environ soixante dollars, en moyenne.

– Tu es un gentleman, affirma Anthony énergiquement. J’ai entendu raconter que ces jeunes snobs de la “haute” payent leur savon vingt-quatre dollars la douzaine, et leurs complets plus de cent dollars. Tu as autant d’argent qu’eux a dépenser, et pourtant tu persistes a te contenter d’articles de qualité moyenne et de prix modéré. Moi, je me sers du vieil Eureka, non seulement pour des raisons sentimentales, mais parce que c’est vraiment le savon le plus pur qui ait jamais été fabriqué. Chaque fois que tu achetes un morceau de savon plus de vingt sous, on te fait payer l’étiquette et de sales parfums bon marché, au prix de la marchandise. Mais six dollars la douzaine, ça peut aller pour un jeune homme de ta génération, de ta position et de ta condition. Je te l’ai déja dit, tu es un gentleman. On prétend qu’il faut trois générations pour en faire un. Quelle blague ! L’argent vous fabrique ça en cinq sec, mon garçon. C’est grâce a lui que tu en es un. Dieu me savonne ! La chere vieille galette a presque réussi a faire de moi aussi un gentleman ! Je suis devenu a peu pres aussi impoli, aussi désagréable et aussi mal élevé que ces deux vieux Van-de-Krottenbick qui habitent de chaque côté de ma maison et qui ne peuvent pas dormir parce que je suis venu me fourrer entre eux deux !

– Il y a pourtant des choses que l’argent ne peut pas faire, remarqua le jeune Rockwall d’un air plutôt sombre.

– Voyons ! Ne dis pas ça ! fit le vieil Anthony d’un ton indigné. Je te parie que l’argent gagne a tous les coups, mon garçon. J’ai feuilleté toute l’encyclopédie depuis A jusqu’a Z pour tâcher d’y trouver quelque chose qu’on ne peut pas se procurer avec de l’argent : le diable m’emporte si j’en ai découvert une seule, meme a l’article “Incorruptible”. Je te dis que l’argent arrive toujours dix longueurs devant le reste du lot. Cite-moi quelque chose qu’on ne peut pas acheter avec de l’argent.

– Eh bien ! par exemple, répliqua le jeune Richard avec une certaine chaleur, l’argent ne suffit pas pour vous faire accepter dans les spheres exclusives de la haute société.

– Ha ! Ha ! Vraiment ! tonitrua le champion du veau d’or. Dis-moi un peu ou seraient aujourd’hui tes spheres exclusives si le premier Astor ou Van-de-Putte qui a débarqué ici n’avait pas eu l’argent pour payer son passage, hein ? »

Richard soupira.

« Et voila ou je voulais en venir, dit le bonhomme d’un ton un peu radouci. C’est pour ça que je t’ai fait prier de venir me voir. Il y a quelque chose qui n’a pas l’air de gazer chez toi, fiston. Je m’en suis bien aperçu ; et ça dure depuis quinze jours. Allez ! Crache le morceau ! Tu sais que je peux disposer de trente-cinq millions en moins de vingt-quatre heures, sans compter les propriétés foncieres. Si c’est ton foie qui ne va pas, tu n’as qu’a sauter dans le Rambler, il est sous pression dans la baie, et en deux jours tu es aux Bahamas.

– Pas trop mal deviné, papa. C’est presque ça.

– Ah ! fit Anthony en scrutant d’un regard perçant le visage du jeune homme. Comment s’appelle-t-elle ? »

Richard se mit a marcher de long en large dans la bibliotheque. Il y avait tant de camaraderie et de sympathie en ce fruste vieux papa, que le jeune homme se sentit enclin aux confidences.

« Pourquoi ne la demandes-tu pas carrément en mariage ? fit le vieil Anthony. Elle en sautera de joie. Tu es riche, beau garçon, et bien élevé par-dessus le marché ! Et tes mains sont propres, bien qu’il n’y ait pas de savon Eureka dessus. Il est vrai que tu as été au college ; mais c’est une chose qu’elle pardonnera facilement.

– Je n’ai jamais trouvé l’occasion de lui parler, dit Richard.

– Crée-la, bon Dieu ! s’écria Anthony. Emmene-la promener dans le parc, a pied, a cheval ou en voiture ! Va la chercher a la sortie de l’église ! Une occasion ! Peuh !

– Tu ne connais pas le “moulin” mondain, papa. Elle est dans le courant qui le fait tourner. Tout ce qu’elle doit faire est prévu et fixé heure par heure, minute par minute, huit jours d’avance. Et, pourtant, si je ne peux pas la conquérir, cette ville ne sera plus jamais pour moi qu’un marécage fétide et sombre ! Et je ne peux pas lui écrire ça, ce n’est pas des choses qu’on écrit !

– Tut tut ! dit le bonhomme. Tu ne vas pas me faire croire qu’avec tout l’argent que je possede, tu n’es pas fichu de passer une heure ou deux en tete a tete avec cette jeune fille ?

– Hélas ! il est trop tard maintenant ! Elle s’embarque apres-demain a midi pour l’Europe, ou elle doit rester deux ans. Je dois la voir seule demain soir pendant quelques minutes. Elle est a Larchmont aujourd’hui chez sa tante ; je ne suis pas autorisé a l’y aller retrouver, mais l’on me permet d’aller l’attendre demain soir avec une voiture au train de huit heures trente, a la gare de Grand Central. De la nous descendrons Broadway a toute allure, jusqu’au Wallack ou sa mere et des amis nous attendront dans le hall. Crois-tu qu’elle consentirait a écouter une déclaration dans ces circonstances, et en sept minutes encore ? Et quelles chances de plus aurai-je ensuite, au théâtre ou ailleurs ? Aucune ! Non, papa. C’est la une de ces maudites fatalités que tout ton argent est incapable de détourner. On ne peut pas acheter le temps comme du savon, pas meme une minute. Si l’on pouvait, les gens riches vivraient plus longtemps. Il n’y a aucun espoir pour moi de pouvoir causer un peu longuement avec Miss Lantry avant son départ.

– Tres bien, Richard, mon garçon, dit le vieil Anthony joyeusement. Tu peux aller a ton club maintenant. Je suis content que ce ne soit pas ton foie. Mais n’oublie pas de bruler de temps en temps quelques cierges en l’honneur du grand dieu Mazuma. Tu dis que le temps ne s’achete pas avec de l’argent ? Oui, bien entendu, tu ne peux pas commander une douzaine de siecles payables a domicile, livraison franco de port et d’emballage. N’empeche que j’ai parfois vu le Pere Temps attraper de sérieuses ampoules quand il déambulait au milieu des mines d’or ! »

Ce soir-la, tante Ellen, une petite vieille aimable, sentimentale, ratatinée, farcie d’oillades et de soupirs, et paraissant écrasée par la fortune, entra chez son frere Anthony au moment ou celui-ci lisait son journal du soir, et se mit a discourir sur le theme immortel des infortunes amoureuses.

« Il m’a tout dit, fit Anthony en bâillant. Je l’ai informé que mon compte en banque était a sa disposition. Et alors il s’est mis a débiner l’argent, dit que l’argent était impuissant dans le cas en question ; que les regles, barrieres, fils barbelés ou je ne sais quoi, de la “haute société” ne sauraient etre enfoncés meme d’un centimetre par un attelage de millionnaires.

– Oh ! Anthony, soupira tante Ellen, tu te fais une idée bien trop haute de l’argent. La fortune ne compte pas lorsqu’une véritable affection est en jeu. L’amour est tout-puissant. Si seulement il avait parlé plus tôt ! Jamais elle n’aurait refusé notre Richard ! Mais hélas ! je crains qu’il ne soit trop tard maintenant. Il ne peut plus avoir aucune occasion de lui proposer… son cour. Et tout ton or est impuissant a donner le bonheur a ton fils ! »

Le lendemain soir a huit heures, tante Ellen prit dans un antique écrin tout mité, un vieil anneau d’or et l’offrit a Richard.

« Porte-le ce soir, mon neveu, pria-t-elle. C’est ta mere qui me l’a donné. Elle prétendait qu’il portait bonne chance en amour. Et c’est elle qui me fit promettre de te le présenter lorsque tu aurais trouvé l’élue de ton cour ! »

Le jeune Rockwall prit l’anneau révérencieusement et l’essaya sur son petit doigt : il entrait a peine. Richard le mit dans la poche de son gilet, selon la tradition masculine. Puis, il fit avancer sa voiture.

A la gare, il cueillit Miss Lantry au milieu de la foule des voyageurs exactement a huit heures trente-deux.

« Il ne faut pas faire attendre maman et nos amis, dit-elle.

– Au théâtre Wallack, et a toute vitesse ! » commanda loyalement Richard au chauffeur.

Ils avalerent la Quarante-Deuxieme Rue, puis tournerent dans Broadway, et s’élancerent dans cette artificielle Voie lactée, constellée d’astres électriques, qui commence aux douces prairies du crépuscule et finit aux coteaux rocailleux de l’aurore.

Au croisement de la Trente-Quatrieme Rue, le jeune Richard, qui laissait pendre sa main droite par la fenetre en jouant négligemment avec l’anneau de la tante Ellen, frappa tout a coup a la vitre pour faire arreter le chauffeur.

« Excusez-moi, dit-il a Miss Lantry, j’ai laissé tomber une bague. Elle me vient de ma mere, et je ne voudrais pas la perdre. J’en ai pour une minute. »

Et en effet, en moins de cinquante secondes il était de retour sur les coussins de la voiture.

Mais durant sa courte absence, un autobus d’une ligne transversale s’était arreté juste devant eux. Le chauffeur essaya de passer a gauche, mais il fut barré par un lourd camion. Une nouvelle tentative pour forcer le blocus par la droite fut annihilée grâce a l’arrivée tout a fait inopportune d’un autocar vide. Pas moyen de reculer non plus maintenant : le chauffeur leva les bras au ciel en maugréant. Ils étaient bloqués au milieu d’un inextricable embouteillage, qui, comme il arrive parfois dans la grande cité, semblait avoir arreté tout d’un coup les battements de son cour.

« Pourquoi n’avancez-vous pas ? demanda Miss Lantry impatiemment. Nous allons etre en retard. »

Richard se souleva sur les coussins et regarda autour de lui. Il aperçut un flot congestionné de voitures, de taxis, de camions, d’autobus qui couvraient entierement le vaste carrefour de Broadway, au confluent de la Sixieme Avenue et de la Trente-Quatrieme Rue. Et de tous côtés il en arrivait d’autres, qui se précipitaient a toute allure vers la melée dans un étourdissant fracas de trompes, de freins et d’imprécations. Toute la circulation automobile de Manhattan semblait s’etre concentrée en ce maudit carrefour, ou elle s’étranglait désespérément. De mémoire d’homme on n’avait encore vu a New York un embouteillage aussi formidable.

« Je suis navré, dit Richard en se tournant vers Miss Lantry, mais il semble que nous sommes bien bloqués. Il y en a au moins pour une heure avant que les agents puissent débrouiller cet écheveau de véhicules. Je vous demande pardon : c’est ma faute. Si je n’avais pas laissé tomber cette bague…

– Faites-la-moi voir, dit Miss Lantry. Puisqu’il n’y a rien a faire, apres tout ça m’est égal. Je déteste les théâtres… »

A onze heures cette nuit-la, quelqu’un frappa légerement a la porte de la chambre d’Anthony Rockwall.

« Entrez ! » hurla Anthony, qui, vetu d’une robe de chambre rouge, était en train de lire un récit palpitant de pirateries romanesques a vingt-cinq sous le volume.

C’était tante Ellen radieuse, pareille a un vieil ange a cheveux gris qui aurait été oublié sur la terre par erreur.

« Ils sont fiancés, Anthony, dit-elle d’une voix céleste. Elle a promis a notre Richard de l’épouser. Tandis qu’ils se rendaient au théâtre, il y a eu un embouteillage, et leur voiture n’a pas pu se dépetrer avant deux bonnes heures. Anthony, mon frere ! Garde-toi de vanter désormais la puissance de l’argent ! C’est un petit embleme du véritable amour, un petit anneau symbolisant une affection éternelle et pure de toute vénalité, qui a apporté le bonheur a notre Richard. Il lui échappa dans la rue, et il sortit pour le ramasser. Et juste a ce moment-la se produisit l’embouteillage qui les empecha de continuer leur route. Alors il put tout a loisir parler a sa bien-aimée et la conquérir pendant tout le temps que la voiture resta bloquée. L’argent n’est que poussiere comparé au véritable amour, Anthony !

– Parfait ! dit le vieil Anthony. Je suis ravi que le fiston ait fini par dégoter sa chérie. Je lui avais dit que je ne regarderais pas a la dépense pour tout ce qui pourrait…

– Oh ! Mais mon frere Anthony, a quoi ton argent eut-il pu etre bon en cette circonstance ?

– Ma chere sour, dit Anthony Rockwall, mon pirate est dans une situation désespérée. Son bateau vient de se faire crever les flancs, et il veut a tout prix l’empecher de couler, car c’est un trop bon juge de la valeur de l’argent. Je te supplie de me laisser finir mon chapitre. »

L’histoire devrait s’arreter la. J’aurais désiré, aussi cordialement que vous-meme sans doute, qu’elle s’arretât la. Mais il nous faut aller chercher la vérité jusqu’au fond du puits.

Le lendemain, un individu aux mains rouges, le cou ceint d’une cravate bleue a pois marron, se présenta chez Anthony Rockwall, expectora d’une voix rauque le nom de Kelly, et fut aussitôt introduit dans la bibliotheque.

« Alors, fit Anthony en saisissant son carnet de cheques, nous avons fait une superbe salade. Voyons, je vous avais remis cinq mille dollars en especes ?

– J’y ai ajouté trois cents dollars de ma poche, dit Kelly. Ça dépasse un peu le forfait convenu, mais j’ai pas pu faire autrement. J’ai eu les taxis pour cinq dollars la piece en moyenne ; mais les camions n’ont pas voulu marcher a moins de dix dollars. Pour les autobus et les autocars, il a fallu que j’crache de quinze a vingt dollars par conducteur. C’est les flics qui m’ont saigné le plus fort : cinquante dollars que j’ai payé les deux galonnés, et le reste de vingt a vingt-cinq dollars par tete de pipe. Mais c’que ça a bien gazé, Mr. Rockwall ! Formidable ! Si le type d’Hollywood qui fabrique les mouvements de foule avait été la, il en serait crevé de jalousie. Et on n’avait meme pas fait une seule répétition ! Tous mes zebres se sont amenés juste a l’heure dite, a une seconde pres. Pendant deux heures, meme un serpent n’aurait pas pu passer sous la statue de Greeley.

– Treize cents dollars, voila, Kelly, dit Anthony en tendant un cheque a l’homme. Vos mille dollars d’honoraires, plus les trois cents dollars que vous avez ajoutés de votre poche. Et, dites, Kelly, vous ne méprisez pas l’argent, vous ?

– Moi ? gueula Kelly indigné. Si j’pouvais dégoter l’type qu’a inventé la pauvreté, qu’est-ce que j’lui f…rais comme trempe ! »

L’homme fit ses adieux et se retira. Il allait refermer la porte, lorsque Anthony le rappela.

« Dites, Kelly, fit-il, vous n’avez pas aperçu dans la bagarre une espece de petit garçon plutôt grassouillet, qui tirait des fleches dans le tas avec un arc – un gosse tout nu – non ?

– Surement pas, fit Kelly mystifié. S’il était tout nu comme vous dites, possible que les flics l’aient coffré avant que j’arrive.

– Je me doutais bien que le petit crapaud ne serait pas la, gloussa Anthony. Adieu Kelly. »


LE COURRIER DU PARC

Ce n’était ni la saison, ni l’heure ou le parc est généralement surpeuplé, et il est probable que la jeune femme que l’on voyait la, au bord de l’allée, n’avait fait que céder a une impulsion soudaine en s’asseyant sur l’un des bancs, pour se reposer un instant et humer les premiers effluves du printemps prochain.

Immobile, comme une des statues qui l’entouraient, elle avait un petit air pensif, et sa figure était empreinte d’une certaine mélancolie qui ne devait avoir des causes ni bien profondes ni bien anciennes, car elle n’avait pas encore réussi a altérer les fins contours du visage ni a dompter la courbe a la fois fiere et mutine des levres de la jeune fille.

Un grand jeune homme entra dans le parc et s’engagea dans l’allée au bord de laquelle s’était assise la promeneuse ; il traînait derriere lui un petit garçon qui portait une valise. Des que le jeune homme aperçut la belle reveuse, son visage s’empourpra et blemit en un clin d’oil. Tout en continuant a s’approcher d’elle, il examinait avidement son attitude, tandis que l’espoir et l’angoisse se melaient sur son visage. Il passa devant elle, mais rien ne sembla lui indiquer qu’elle avait remarqué sa présence ou meme son existence.

Cinquante pas plus loin, il s’arreta soudain et s’assit sur l’un des bancs. Le jeune porteur posa la valise par terre et dirigea sur son patron des regards a la fois surpris et pénétrants. Le jeune homme tira son mouchoir et s’essuya le front. C’était un beau mouchoir, un beau front et en somme, un beau jeune homme. Il dit a son portefaix :

« Tu vas porter un message a cette jeune femme qui est assise sur le banc. Dis-lui que je m’en allais justement a la gare, prendre le train pour San Francisco, ou je vais me joindre a cette expédition qui part dans quelques jours pour l’Alaska ; oui, des chercheurs d’or, et des chasseurs d’élans, tu lui diras. Ajoute que, puisqu’elle m’a défendu de lui parler et de lui écrire, il ne me reste que ce moyen de communication pour adresser un dernier appel a son sentiment de la justice, en souvenir de tout ce qui s’est passé autrefois entre nous. Dis-lui qu’il ne me paraît pas possible, telle que je la connais, qu’elle condamne et méprise ainsi, sans lui donner d’explications, ni meme l’occasion de se disculper, quelqu’un qui n’a certes pas mérité d’etre traité aussi durement. Dis-lui que si j’ai ainsi, dans une certaine mesure, enfreint ses injonctions, c’est avec l’espoir qu’elle se laissera peut-etre encore aller a me rendre justice. Va lui dire tout cela. »

Le jeune homme confirma sa mission en glissant un demi-dollar dans la main du messager dont les yeux brillants et malins illuminerent soudain le visage empreint de crasse et d’intelligence, et qui détala aussitôt. Il s’approcha de la jeune femme avec précaution, mais sans aucun embarras, et souleva tres légerement le bord de la vieille casquette perchée sur le sommet de son crâne. La jeune femme le dévisagea froidement, d’un air parfaitement indifférent.

« Mam’selle, dit-il, l’type qu’est la-bas sur l’autr’ banc, i’ vous la souhaite belle et joyeuse. Si vous l’connaissez pas et si c’est qu’il essaye d’faire le gandin avec vous, z’avez qu’un mot a dire et j’vous amene un flic dans trois minutes. Si vous l’connaissez et qu’c’est régulier, eh bien j’vas vous j’ter les fleurs qu’i’ m’a dit d’vous offrir. »

La jeune femme se montra un tantinet intéressée.

« Des fleurs verbales ! dit-elle d’une voix douce et ferme qui semblait teinter ses paroles d’une impalpable et diaphane ironie. C’est assez original… et si j’ose dire, poétique meme ! Je… oui, j’ai connu autrefois le gentleman qui vous a délégué vers moi, aussi n’est-il pas nécessaire, a mon avis, d’appeler la police. Vous pouvez jeter vos fleurs, mais pas trop bruyamment. Les théâtres d’été ne sont pas encore ouverts, et nous pourrions attirer l’attention des promeneurs.

– Oh ! fit le jeune Hermes, avec un haussement d’épaules qui le tortilla de la tete aux talons, vous etes sur’ment a la page, mam’selle ! C’est pas des fleurs, c’est qu’du boniment. Il a dit comme ça qu’il avait fourré ses liquettes et ses ribouis dans c’te valise pour se débiner a Frisco, et p’is ensuite qu’i’ va trimer dans la neige au Klondike. Il dit qu’vous y avez défendu d’vous envoyer des babilles et de s’baguenauder d’vant la porte du jardin, alors c’est moi qui sers de combine pour vous faire entraver l’trucmuche. Il dit qu’vous l’avez disqualifié comme un propr’ a rien et qu’vous y avez seul’ment pas permis d’faire une réclamation. I’ dit qu’vous l’avez escagassé, et qu’i’ sait seul’ment pas pourquoi. »

L’intéret fugitif qui s’était éveillé dans les yeux de la jeune femme ne semblait pas vouloir s’éteindre, au contraire. Peut-etre était-il du a la maniere originale, et audacieuse, dont le futur pionnier des glaces avait réussi a tourner les séveres barricades qu’elle avait dressées entre elle et lui. Le regard fixé sur une statue voisine dont les grâces froidement attristées ornaient le parc déplumé, elle répondit au messager :

« Allez dire a ce monsieur que je ne devrais pas avoir besoin de lui confirmer une fois de plus ce que j’attends avant tout d’un gentleman. Il le sait déja, et mon sentiment la-dessus n’a pas changé. Et en ce qui le concerne particulierement, dites-lui que j’attache tout d’abord le plus grand prix a la franchise et a la loyauté la plus absolue. Dites-lui que j’ai étudié mon propre cour autant qu’il est possible de le faire, et que je connais ses faiblesses aussi bien que ses désirs. C’est pourquoi je me refuse a écouter ses complaintes, si émouvantes qu’elles puissent etre. Je ne l’ai pas condamné sur des on-dit, et il est inutile de lui exposer une accusation qui est étayée sur des charges irréfutables. Mais puisqu’il insiste pour s’entendre répéter ce qu’il ne sait déja que trop bien, vous pouvez lui communiquer le réquisitoire. « Dites-lui que ce soir-la je suis entrée dans le jardin d’hiver par la porte du fond, afin de cueillir une rose pour ma mere. Dites-lui que je l’ai aperçu pres de Miss Ashburton derriere le laurier-rose. Cela faisait un tres joli tableau, mais la pose et la juxtaposition étaient trop éloquentes et meme criardes pour avoir besoin de commentaires. Je délaissai le jardin d’hiver, et en meme temps la rose et mes illusions. Vous pouvez aller jeter ces fleurs a votre imprésario.

– Y a un mot qui m’chatouille, mam’selle. Juxt… juxta – qu’e’ qu’ça veut dire ?

– Juxtaposition ? C’est… la meme chose que proximité, c’est-a-dire, si vous voulez, le fait d’etre un peu trop rapproché, ou contigu, pour que je… l’on puisse conserver ses… illusions. »

Le gravier vola sous les pieds du messager. En un clin d’oil il fut pres de l’autre banc, et le jeune homme l’interrogea d’un regard vorace. Les yeux du juvénile truchement brillaient d’un vif éclat professionnel.

« C’te dame al’dit comme ça qu’faut pas essayer d’la lui faire a l’oseille et qu’elle est pas bonne pour s’laisser j’ter du gringue au flan. Elle dit qu’elle vous a poissé l’autr’ soir en train d’ p’loter une autr’ poule dans la serre ; oui, al’ ’tait entrée par l’escalier d’service pour cueillir un bouquet d’pâquerettes, et al’vous a vu tripatouiller l’autr’ volaille comme si qu’c’était du mastic. Ell’ dit qu’ça faisait chouette dans l’décor, mais qu’ça y a donné envie d’dégobiller. Et p’is ell’ dit qu’ z’avez qu’a vous trisser en vitesse pour pas rater l’dur. »

Le jeune homme siffla doucement d’un air méditatif et ses yeux semblerent refléter l’éclat d’une soudaine révélation. Précipitamment il tira de sa poche une poignée de lettres, en choisit une, et la tendit au messager, en meme temps qu’une piece d’un dollar qu’il avait extirpée de son gilet au moyen de l’autre main.

« Va porter cette lettre a la jeune fille, dit-il, et dis-lui de la lire. Dis-lui que cela suffira certainement a éclaircir la question. Dis-lui aussi que si elle n’avait pas omis de saupoudrer d’une pincée de confiance le plat de ses illusions, elle m’aurait évité une pénible indigestion cardiaque. Dis-lui que la franchise et la loyauté qu’elle prétend estimer si fort n’ont jamais cessé de flotter a la proue de mon navire. Et dis-lui que j’attends une réponse. »

Le messager déploie ses ailes aussitôt.

« Le type la-bas, i’ vous fait dire qu’ vous avez eu tort de l’fiche a pied sans l’motif. I’ dit qu’il a rien du faux j’ton et qu’ vous avez qu’a lire c’te lettre, et qu’ vous verrez qu’ c’est un type régulier, pour sur. »

Apres un moment d’hésitation, la jeune femme ouvrit la lettre et lut ceci :

Je tiens a vous remercier chaleureusement pour le dévouement et la présence d’esprit dont vous avez fait preuve vendredi soir, lorsque ma fille s’affaissa soudain dans le jardin d’hiver de Mrs. Waldron, a la suite d’une syncope provoquée par les troubles cardiaques dont elle est périodiquement la victime. Si vous ne vous fussiez pas trouvé la pour la saisir et la soigner comme vous l’avez fait au moment ou elle tomba, nous eussions pu la perdre. Je serais tres heureux si vous vouliez bien venir l’ausculter et vous charger de la soigner désormais.

R. ASHBURTON.

La jeune fille replia la lettre et la rendit au messager.

« L’monsieur i’ d’mande une réponse, fit celui-ci. Qu’est c’qu’y faut y dire ? »

Les yeux de la jeune fille s’illuminerent d’un éclat soudain radieux et humide.

« Va dire a ce gentlem… »

Elle se ravisa brusquement et reprit avec un malicieux sourire :

« Va dire au type qu’est la-bas qu’ça colle et qu’il peut venir chercher sa volaille. »