Monsieur Lecoq - Émile Gaboriau - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1869

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Émile Gaboriau

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Opis ebooka Monsieur Lecoq - Émile Gaboriau

Le précurseur, français, de Sherlock Holmes... Un crime odieux a été commis dans un infâme bouge parisien baptisé La Poivriere. Apres une longue filature, l'inspecteur Lecoq arrete un saltimbanque prétendant s'appeler Mai. Le policier se demande alors si ce curieux individu ne pourrait etre le duc de Sairmeuse, melé a une ancienne et ténébreuse affaire. L'enquete nous entraîne a rebrousse-temps vers le théâtre d'un complot entre deux familles et aux sources d'une énigme passionnante qui s'impose par l'analyse psychologique et la dimension historique.

Opinie o ebooku Monsieur Lecoq - Émile Gaboriau

Fragment ebooka Monsieur Lecoq - Émile Gaboriau

A Propos
A M. Alphonse Millaud Directeur du Petit Journal
Partie 1 - L'Enquete
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11

A Propos Gaboriau:

Émile Gaboriau (November 9, 1832 - September 28, 1873), was a French writer, novelist, and journalist, and a pioneer of modern detective fiction. Gaboriau was born in the small town of Saujon, Charente-Maritime. He became a secretary to Paul Féval, and after publishing some novels and miscellaneous writings, found his real gift in L'Affaire Lerouge (1866). The book, which was Gaboriau's first detective novel, introduced an amateur detective. It also introduced a young police officer named Monsieur Lecoq, who was the hero in three of Gaboriau's later detective novels. Monsieur Lecoq was based on a real-life thief turned police officer, Eugene François Vidocq (1775-1857), whose memoirs, Les Vrais Mémoires de Vidocq, mixed fiction and fact. It may also have been influenced by the villainous Monsieur Lecoq, one of the main protagonists of Féval's Les Habits Noirs book series. The book was published in the Pays and at once made his reputation. Gaboriau gained a huge following, but when Arthur Conan Doyle created Sherlock Holmes, Monsieur Lecoq's international fame declined. The story was produced on the stage in 1872. A long series of novels dealing with the annals of the police court followed, and proved very popular. Gaboriau died in Paris of pulmonary apoplexy.

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A M. Alphonse Millaud Directeur du Petit Journal

Ce n’est pas a vous, Monsieur le Directeur, que j’offre ce volume…

Je le dédie a l’ami de tous les jours, a vous, mon cher Alphonse, comme un témoignage de la vive et sincere affection.

 

De votre dévoué

ÉMILE GABORIAU.


Partie 1
L'Enquete


Chapitre 1

 

Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait etre le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sureté sortait du poste de police de l’ancienne barriere d’Italie.

La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau a la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.

Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrieres d’Amérique.

S’y aventurer de nuit était réputé si dangereux, que les soldats des forts venus a Paris, avec la permission du spectacle, avaient ordre de s’attendre a la barriere et de ne rentrer que par groupes de trois ou quatre.

C’est que les terrains vagues, encore nombreux, devenaient, passé minuit, le domaine de cette tourbe de misérables sans aveu et sans asile, qui redoutent jusqu’aux formalités sommaires des plus infâmes garnis.

Les vagabonds et les repris de justice s’y donnaient rendez-vous. Si la journée avait été bonne, ils faisaient ripaille avec les comestibles volés aux étalages. Quand le sommeil les gagnait, ils se glissaient sous les hangars des fabriques ou parmi les décombres de maisons abandonnées.

Tout avait été mis en ouvre pour déloger des hôtes si dangereux, mais les plus énergiques mesures demeuraient vaines.

Surveillés, traqués, harcelés, toujours sous le coup d’une razzia, ils revenaient quand meme, avec une obstination idiote, obéissant, on ne saurait dire a quelle mystérieuse attraction.

Si bien que la police avait la comme une immense souriciere incessamment tendue, ou son gibier venait bénévolement se prendre.

Le résultat d’une perquisition était si bien prévu, si sur, que c’est d’un ton de certitude absolue que le chef de poste cria a la ronde qui s’éloignait :

– Je vais toujours préparer les logements de nos pratiques. Bonne chasse et bien du plaisir !

Ce dernier souhait, par exemple, était pure ironie, car le temps était aussi mauvais que possible.

Il avait abondamment neigé les jours précédents, et le dégel commençait. Partout ou la circulation avait été un peu active, il y avait un demi-pied de boue. Il faisait encore froid cependant, un froid humide a transir jusqu’a la moelle des os. Avec cela le brouillard était si intense que le bras étendu on ne distinguait pas sa main.

– Quel chien de métier ! grommela un des agents.

– Oui, répondit l’inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien que si tu avais seulement trente mille francs de rentes, tu ne serais pas ici.

Le rire qui accueillit cette vulgaire plaisanterie était moins une flatterie qu’un hommage rendu a une supériorité reconnue et établie.

L’inspecteur était, en effet, un serviteur des plus appréciés a la Préfecture, et qui avait fait ses preuves.

Sa perspicacité n’était peut-etre pas fort grande, mais il savait a fond son métier et en connaissait les ressources, les ficelles et les artifices. La pratique lui avait, en outre, donné un aplomb imperturbable, une superbe confiance en soi et une sorte de grossiere diplomatie, jouant assez bien l’habileté.

A ces qualités et a ces défauts, il joignait une incontestable bravoure.

Il mettait la main au collet du plus redoutable malfaiteur aussi tranquillement qu’une dévote trempe son doigt dans un bénitier.

C’était un homme de quarante-six ans, taillé en force, ayant les traits durs, une terrible moustache, et de petits yeux gris sous des sourcils en broussailles.

Son nom était Gévrol, mais le plus habituellement on l’appelait : Général.

Ce sobriquet caressait sa vanité, qui n’était pas médiocre, et ses subordonnés ne l’ignoraient pas.

Sans doute il pensait qu’il rejaillissait sur sa personne quelque chose de la considération attachée a ce grade.

– Si vous geignez déja, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout a l’heure ?

Dans le fait, il n’y avait pas encore trop a se plaindre.

La petite troupe remontait alors la route de Choisy : les trottoirs étaient relativement propres, et les boutiques des marchands de vins suffisaient a éclairer la marche.

Car tous les débits étaient ouverts. Il n’est brouillard ni dégel capables de décourager les amis de la gaieté. Le carnaval de barriere se grisait dans les cabarets et se démenait dans les bals publics.

Des fenetres ouvertes, s’échappaient alternativement des vociférations ou des bouffées de musiques enragées. Puis, c’était un ivrogne qui passait festonnant sur la chaussée, ou un masque crotté qui se glissait comme une ombre honteuse, le long des maisons.

Devant certains établissements, Gévrol commandait : halte ! Il sifflait d’une façon particuliere, et presque aussitôt un homme sortait. C’était un agent arrivant a l’ordre. On écoutait son rapport et on passait.

Peu a peu, cependant, on approchait des fortifications. Les lumieres se faisaient rares et il y avait de grands emplacements vides entre les maisons.

– Par file a gauche, garçons ! ordonna Gévrol ; nous allons rejoindre la route d’Ivry et nous couperons ensuite au plus court pour gagner la rue du Chevaleret.

De ce point, l’expédition devenait réellement pénible.

La ronde venait de s’engager dans un chemin a peine tracé, n’ayant pas meme de nom, coupé de fondrieres, embarrassé de décombres, et que le brouillard, la boue et la neige rendaient périlleux.

Désormais plus de lumiere, plus de cabarets ; ni pas, ni voix, rien, la solitude, les ténebres, le silence.

On se serait cru a mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et continu qui monte de la grande ville comme le mugissement d’un torrent du fond d’un gouffre.

Tous les agents avaient retroussé leur pantalon au-dessus de la cheville, et ils avançaient lentement, choisissant tant bien que mal les places ou poser le pied, un a un, comme des Indiens sur le sentier de la guerre.

Ils venaient de dépasser la rue du Château-des-Rentiers, quand tout a coup un cri déchirant traversa l’espace.

A cette heure, en cet endroit, ce cri était si affreusement significatif, que d’un commun mouvement tous les hommes s’arreterent.

– Vous avez entendu, Général ? demanda a demi-voix un des agents.

– Oui, on s’égorge certainement pres d’ici … mais ou ? Silence et écoutons.

Tous resterent immobiles, l’oreille tendue, retenant leur souffle, et bientôt un second cri, un hurlement plutôt, retentit.

– Eh ! s’écria l’inspecteur de la sureté, c’est a la Poivriere.

Cette dénomination bizarre disait a elle seule et la signification du lieu qu’elle désignait, et quelles pratiques le fréquentaient d’habitude.

Dans la langue imagée qui a cours du côté du Montparnasse, on dit qu’un buveur est « poivre » quand il a laissé sa raison au fond des pots. De la le sobriquet de « voleurs au poivrier, » donné aux coquins dont la spécialité est de dévaliser les pauvres ivrognes inoffensifs.

Ce nom, cependant, n’éveillant aucun souvenir dans l’esprit des agents :

– Comment ! ajouta Gévrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez la mere Chupin, la-bas, a droite… Au galop, et gare aux billets de parterre !

Donnant l’exemple, il s’élança dans la direction indiquée, ses hommes le suivirent, et en moins d’une minute, ils arriverent a une masure sinistre d’aspect, bâtie au milieu de terrains vagues.

C’était bien de ce repaire que partaient les cris, ils avaient redoublé et avaient été suivis de deux coups de feu.

La maison était hermétiquement close, mais par des ouvertures en forme de cour, pratiquées aux volets, filtraient des lueurs rougeâtres comme celles d’un incendie.

Un des agents se précipita vers une des fenetres, et s’enlevant a la force des poignets, il essaya de voir par les découpures ce qui se passait a l’intérieur.

Gévrol, lui, courut a la porte.

– Ouvrez !… commanda-t-il, en frappant rudement. Pas de réponse.

Mais on distinguait tres bien les trépignements d’une lutte acharnée, des blasphemes, un râle sourd et par intervalles des sanglots de femme.

– Horrible !… fit l’agent cramponné au volet, c’est horrible !

Cette exclamation décida Gévrol.

– Au nom de la loi !… cria-t-il une troisieme fois.

Et personne ne répondant, il recula, prit du champ, et d’un coup d’épaule qui avait la violence d’un coup de bélier, il jeta bas la porte.

Alors fut expliqué l’accent d’épouvante de l’agent qui avait collé son oil aux découpures des volets.

La salle basse de la Poivriere présentait un tel spectacle, que tous les employés de la sureté et Gévrol lui-meme demeurerent un moment cloués sur place, glacés d’une indicible horreur.

Tout, dans le cabaret, trahissait une lutte acharnée, une de ces sauvages « batteries » qui trop souvent ensanglantent les bouges des barrieres.

Les chandelles avaient du etre éteintes des le commencement de la bagarre, mais un grand feu clair de planches de sapin illuminait jusqu’aux moindres recoins.

Tables, verres, bouteilles, ustensiles de ménage, tabourets dépaillés, tout était renversé, jeté pele-mele, brisé, piétiné, haché menu.

Pres de la cheminée, en travers, deux hommes étaient étendus a terre, sur le dos, les bras en croix, immobiles. Un troisieme gisait au milieu de la piece.

A droite, dans le fond, sur les premieres marches d’un escalier conduisant a l’étage supérieur, une femme était accroupie. Elle avait relevé son tablier sur sa tete, et poussait des gémissements inarticulés.

En face, dans le cadre d’une porte de communication grande ouverte, un homme se tenait debout, roide et bleme, ayant devant lui, comme un rempart, une lourde table de chene.

Il était d’un certain âge, de taille moyenne, et portait toute sa barbe.

Son costume, qui était celui des déchargeurs de bateaux du quai de la Gare, était en lambeaux et tout souillé de boue, de vin et de sang.

Celui-la certainement était le meurtrier.

L’expression de son visage était atroce. La folie furieuse flamboyait dans ses yeux, et un ricanement convulsif contractait ses traits. Il avait au cou et a la joue deux blessures qui saignaient abondamment.

De sa main droite, enveloppée d’un mouchoir a carreaux, il tenait un revolver a cinq coups, dont il dirigeait le canon vers les agents.

– Rends-toi !… lui cria Gévrol.

Les levres de l’homme remuerent ; mais, en dépit d’un visible effort, il ne put articuler une syllabe.

– Ne fais pas le malin, continua l’inspecteur de la sureté, nous sommes en force, tu es pincé ; ainsi, bas les armes !…

– Je suis innocent, prononça l’homme d’une voix rauque.

– Naturellement, mais cela ne nous regarde pas.

– J’ai été attaqué, demandez plutôt a cette vieille ; je me suis défendu, j’ai tué, j’étais dans mon droit !

Le geste dont il appuya ces paroles était si menaçant, qu’un des agents, resté a demi dehors, attira violemment Gévrol a lui, en disant :

– Gare, Général ! méfiez-vous !… Le revolver du gredin a cinq coups et nous n’en avons entendu que deux.

Mais l’inspecteur de la Sureté, inaccessible a la crainte, repoussa son subordonné et s’avança de nouveau, en poursuivant du ton le plus calme :

– Pas de betises, mon gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce qui est possible, apres tout, ne la gâte pas.

Une effrayante indécision se lut sur les traits de l’homme. Il tenait au bout du doigt la vie de Gévrol ; allait-il presser la détente ?

Non. Il lança violemment son arme a terre en disant :

– Venez donc me prendre !

Et se retournant, il se ramassa sur lui-meme, pour s’élancer dans la piece voisine, pour fuir par quelque issue connue de lui.

Gévrol avait deviné ce mouvement. Il bondit en avant, lui aussi, les bras étendus, mais la table l’arreta.

– Ah !… cria-t-il, le misérable nous échappe.

Déja le sort du misérable était fixé.

Tandis que Gévrol parlementait, un des agents – celui de la fenetre – avait tourné la maison et y avait pénétré par la porte de derriere.

Quand le meurtrier prit son élan, il se précipita sur lui, il l’empoigna a la ceinture, et avec une vigueur et une adresse surprenantes, le repoussa.

L’homme voulut se débattre, résister ; en vain. Il avait perdu l’équilibre, il chancela et bascula par-dessus la table qui l’avait protégé, en murmurant assez haut pour que tout le monde put l’entendre :

– Perdu ! C’est les Prussiens qui arrivent.

Cette simple et décisive manouvre, qui assurait la victoire, devait enchanter l’inspecteur de la Sureté.

– Bien, mon garçon, dit-il a son agent, tres bien !… Ah ! tu as la vocation, toi, et tu iras loin, si jamais une occasion…

Il s’interrompit. Tous les siens partageaient si manifestement son enthousiasme que la jalousie le saisit. Il vit son prestige diminué et se hâta d’ajouter :

– Ton idée m’était venue, mais je ne pouvais la communiquer sans donner l’éveil au gredin.

Ce correctif était superflu. Les agents ne s’occupaient plus que du meurtrier. Ils l’avaient entouré, et apres lui avoir attaché les pieds et les mains, ils le liaient étroitement sur une chaise.

Lui se laissait faire. A son exaltation furieuse se avait succédé cette morne prostration qui suit tous les efforts exorbitants. Ses traits n’exprimaient plus qu’une farouche insensibilité, l’hébétude de la bete fauve prise au piege. Évidemment, il se résignait et s’abandonnait.

Des que Gévrol vit que ses hommes avaient terminé leur besogne :

– Maintenant, commanda-t-il, inquiétons-nous des autres, et éclairez-moi, car le feu ne flambe plus guere.

C’est par les deux individus étendus en travers de la porte que l’inspecteur de la Sureté commença son examen.

Il interrogea le battement de leur cour ; le cour ne battait plus.

Il tint pres de leurs levres le verre de sa montre ; le verre resta clair et brillant.

– Rien ! murmura-t-il apres plusieurs expériences, rien ; ils sont morts. Le mâtin ne les a pas manqués. Laissons-les dans la position ou ils sont jusqu’a l’arrivée de la justice et voyons le troisieme.

Le troisieme respirait encore.

C’était un tout jeune homme, portant l’uniforme de l’infanterie de ligne. Il était en petite tenue, sans armes, et sa grande capote grise entr’ouverte laissait voir sa poitrine nue.

On le souleva avec mille précautions, car il geignait pitoyablement a chaque mouvement, et on le plaça sur son séant, le dos appuyé contre le mur.

Alors, il ouvrit les yeux, et d’une voix éteinte demanda a boire.

On lui présenta une tasse d’eau, il la vida avec délices, puis il respira longuement et parut reprendre quelques forces.

– Ou es-tu blessé ? demanda Gévrol.

– A la tete, tenez, la, répondit-il en essayant de soulever un de ses bras, oh ! que je souffre !…

L’agent qui avait coupé la retraite du meurtrier s’était approché, et avec une dextérité qui lui eut enviée un vieux chirurgien, il palpait la plaie béante que le jeune homme avait un peu au-dessus de la nuque.

– Ce n’est pas grand’chose, prononça-t-il.

Mais il n’y avait pas a se méprendre au mouvement de sa levre inférieure. Il était clair qu’il jugeait la blessure tres dangereuse, sinon mortelle.

– Ce ne sera meme rien, affirma Gévrol, les coups a la tete, quand ils ne tuent pas roide, guérissent dans le mois.

Le blessé sourit tristement.

– J’ai mon compte, murmura-t-il.

– Bast !…

– Oh !… Il n’y a pas a dire non, je le sens. Mais je ne me plains pas. Je n’ai que ce que je mérite.

Tous les agents, sur ces mots, se retournerent vers le meurtrier. Ils pensaient qu’il allait profiter de cette déclaration pour renouveler ses protestations d’innocence.

Leur attente fut déçue : il ne bougea pas, bien qu’il eut tres certainement entendu.

– Mais voila, poursuivit le blessé, d’une voix qui allait s’éteignant, ce brigand de Lacheneur m’a entraîné.

– Lacheneur ?…

– Oui, Jean Lacheneur, un ancien acteur, qui m’avait connu quand j’étais riche…, car j’ai eu de la fortune, mais j’ai tout mangé, je voulais m’amuser… Lui, me sachant sans le sou, est venu a moi, et il m’a promis assez d’argent pour recommencer ma vie d’autrefois… Et c’est pour l’avoir cru, que je vais crever comme un chien, dans ce bouge !… Oh ! je veux me venger !

A cet espoir, ses poings se crisperent pour une derniere menace.

– Je veux me venger, dit-il encore. J’en sais long, plus qu’il ne croit… je dirai tout !…

Il avait trop présumé de ses forces.

La colere lui avait donné un instant d’énergie, mais c’était au prix du reste de vie qui palpitait en lui.

Quand il voulut reprendre, il ne le put. A deux reprises, il ouvrit la bouche ; il ne sortit de sa gorge qu’un cri étouffé de rage impuissante.

Ce fut la derniere manifestation de son intelligence. Une écume sanglante vint a ses levres, ses yeux se renverserent, son corps se roidit, et une convulsion supreme le rabattit la face contre terre.

– C’est fini, murmura Gévrol.

– Pas encore, répondit le jeune agent dont l’intervention avait été si utile ; mais il n’en a pas pour dix minutes. Pauvre diable !… Il ne dira rien.

L’inspecteur de la sureté s’était redressé, aussi calme que s’il eut assisté a la scene la plus ordinaire du monde, et soigneusement il époussetait les genoux de son pantalon.

– Bast !… répondit-il, nous saurons quand meme ce que nous avons intéret a savoir. Ce garçon est troupier, et il a sur les boutons de sa capote le numéro de son régiment, ainsi !…

Un fin sourire plissa les levres du jeune agent.

– Je crois que vous vous trompez, Général, dit-il.

– Cependant…

– Oui, je sais, en le voyant sous l’habit militaire, vous avez supposé… Eh bien !… non. Ce malheureux n’était pas soldat. En voulez-vous une preuve immédiate, entre dix ?… Regardez s’il est tondu en brosse, a l’ordonnance ? Ou avez-vous vu des troupiers avec des cheveux tombant sur les épaules ?

L’objection interdit le général, mais il se remit vite.

– Penses-tu, fit-il brusquement, que j’ai mes yeux dans ma poche ? Ta remarque ne pas échappé ; seulement, je me suis dit : Voila un gaillard qui profite de ce qu’il est en congé pour se passer du perruquier.

– A moins que…

Mais Gévrol n’admet pas les interruptions.

– Assez causé !… prononça-t-il. Tout ce qui s’est passé, nous allons l’apprendre. La mere Chupin n’est pas morte, elle, la coquine !

Tout en parlant, il marchait vers la vieille qui était restée obstinément accroupie sur son escalier. Depuis l’entrée de la ronde, elle n’avait ni parlé, ni remué, ni hasardé un regard. Seulement, ses gémissements n’avaient pas discontinué.

D’un geste rapide, Gévrol arracha le tablier qu’elle avait ramené sur sa tete, et alors elle apparut telle que l’avaient faite les années, l’inconduite, la misere, et des torrents d’eau-de-vie et de mele-cassis : ridée, ratatinée, édentée, éraillée, n’ayant plus sur les os que la peau, plus jaune et plus seche qu’un vieux parchemin.

– Allons, debout !… dit l’inspecteur. Ah ! tes jérémiades ne me touchent guere. Tu devrais etre fouettée, pour les drogues infâmes que tu mets dans tes boissons, et qui allument des folies furieuses dans les cervelles des ivrognes.

La vieille promena autour de la salle ses petits yeux rougis, et d’un ton larmoyant :

– Quel malheur !… gémit-elle, Qu’est-ce que je vais devenir ! Tout est cassé, brisé ! Me voila ruinée.

Elle ne paraissait sensible qu’a la perte de sa vaisselle.

– Voyons, interrogea Gévrol, comment la bataille est-elle venue ?

– Hélas !… Je ne le sais seulement pas. J’étais la-haut a rapiécer des nippes a mon fils, quand j’ai entendu une dispute.

– Et apres ?

– Comme de juste, je suis descendue, et j’ai vu ces trois qui sont étendus la, qui cherchaient des raisons a cet autre que vous avez attaché, le pauvre innocent. Car il est innocent, vrai comme je suis une honnete femme. Si mon fils Polyte avait été la, il se serait mis entre eux ; mais moi, une veuve, qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai crié a la garde de toutes mes forces…

Elle se rassit, sur ce témoignage, pensant en avoir dit assez. Mais Gévrol la contraignit brutalement de se relever.

– Oh ! nous n’avons pas fini, dit-il, je veux d’autres détails.

– Lesquels, cher monsieur Gévrol, puisque je n’ai rien vu.

La colere commençait a rougir les maîtresses oreilles de l’inspecteur.

– Que dirais-tu, la vieille, fit-il, si je t’arretais ?

– Ce serait une grande injustice.

– C’est ce qui arrivera cependant si tu t’obstines a te taire. J’ai idée qu’une quinzaine a Saint-Lazare te délierait joliment la langue.

Ce nom produisit sur la veuve Chupin l’effet d’une pile électrique. Elle abandonna subitement ses hypocrites lamentations, se redressa, campa fierement ses poings sur ses hanches et se mit a accabler d’invectives Gévrol et ses agents, les accusant d’en vouloir a sa famille, car ils avaient déja arreté son fils, un excellent sujet, jurant qu’au surplus elle ne craignait pas la prison, et que meme elle serait bien aise d’y finir ses jours a l’abri du besoin.

Un moment, le général essaya d’imposer silence a l’affreuse mégere, mais il reconnut qu’il n’était pas de force, d’ailleurs tous ses agents riaient. Il lui tourna donc le dos, et, s’avançant vers le meurtrier :

– Toi, du moins, fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications.

L’homme hésita un moment.

– Je vous ai dit, répondit-il enfin, tout ce que j’avais a vous dire. Je vous ai affirmé que je suis innocent, et un homme pret a mourir, frappé de ma main, et cette vieille femme ont confirmé ma déclaration. Que voulez-vous de plus ? Quand le juge m’interrogera, je répondrai peut-etre ; jusque-la, n’espérez pas un mot.

Il était aisé de voir que la détermination de l’homme était irrévocable, et elle ne devait pas surprendre un vieil inspecteur de la sureté.

Tres souvent des criminels, sur le premier moment, opposent a toutes les questions le mutisme le plus absolu. Ceux-la sont les expérimentés, les habiles, ceux qui préparent des nuits blanches aux juges d’instruction.

Ils ont appris, ceux-la, qu’un systeme de défense ne s’improvise pas, que c’est au contraire une ouvre de patience et de méditation, ou tout doit se tenir et s’enchaîner logiquement.

Et sachant quelle portée terrible peut avoir au cours de l’instruction une réponse insignifiante en apparence, arrachée au trouble du flagrant délit, il se taisait, il gagnait du temps.

Cependant, Gévrol allait peut-etre insister, quand on lui annonça que le « soldat » venait de rendre le dernier soupir.

– Puisque c’est ainsi, mes enfants, prononça-t-il, deux d’entre vous vont rester ici, et je filerai avec les autres. J’irai réveiller le commissaire de police, et je lui remettrai l’affaire ; il s’en arrangera, et selon ce qu’il décidera, nous agirons. Ma responsabilité, en tout cas, sera a couvert. Ainsi, déliez les jambes de notre pratique et attachez un peu les mains de la mere Chupin, nous les déposerons au poste en passant.

Tous les agents s’empresserent d’obéir, a l’exception du plus jeune d’entre eux, celui qui avait mérité les éloges du Général.

Il s’approcha de son chef, et lui faisant signe qu’il avait a lui parler, il l’entraîna dehors.

Lorsqu’ils furent a quelques pas de la maison :

– Que me veux-tu ? demanda Gévrol.

– Je voudrais savoir, Général, ce que vous pensez de cette affaire.

– Je pense, mon garçon, que quatre coquins se sont rencontrés dans ce coupe-gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont venus aux coups. L’un d’eux avait un revolver, il a tué les autres. C’est simple comme bonjour. Selon ses antécédents et aussi selon les antécédents des victimes, l’assassin sera jugé. Peut-etre la société lui doit-elle des remerciements…

– Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations…

– Absolument inutiles.

Le jeune agent parut se recueillir.

– C’est qu’il me semble a moi, Général, reprit-il, que cette affaire n’est pas parfaitement claire. Avez-vous étudié le meurtrier, examiné son maintien, observé son regard ?… Avez-vous surpris comme moi…

– Et ensuite ?

– Eh bien !… il me semble, je me trompe peut-etre ; mais enfin je crois que les apparences nous trompent. Oui, je sens quelque chose…

– Bah ?… Et comment expliques-tu cela ?

– Comment expliquez-vous le flair du chien de chasse ?

Gévrol, champion de la police positiviste, haussait prodigieusement les épaules.

– En un mot, dit-il, tu devines ici un mélodrame … un rendez-vous de grands seigneurs déguisés, a la Poivriere, chez la Chupin … comme a l’Ambigu… Cherche, mon garçon, cherche, je te le permets…

– Quoi !… vous permettez…

– C’est-a-dire que j’ordonne… Tu vas rester ici avec celui de tes camarades que tu choisiras… Et si tu trouves quelque chose que je n’aie pas vu, je te permets de me payer une paire de lunettes.


Chapitre 2

 

L’agent auquel Gévrol abandonnait une information qu’il jugeait inutile, était un débutant dans « la partie. »

Il s’appelait Lecoq.

C’était un garçon de vingt-cinq a vingt-six ans, presque imberbe, pâle, avec la levre rouge et d’abondants cheveux noirs ondés. Il était un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient une vigueur peu commune.

En lui, d’ailleurs, rien de remarquable, sinon l’oil, qui selon sa volonté, étincelait ou s’éteignait comme le feu d’un phare a éclipses, et le nez, dont les ailes larges et charnues avaient une surprenante mobilité.

Fils d’une riche et honorable famille de Normandie, Lecoq avait reçu une bonne et solide éducation.

Il commençait son droit a Paris, quand dans la meme semaine, coup sur coup, il apprit que son pere, completement ruiné, venait de mourir, et que sa mere ne lui avait survécu que quelques heures.

Désormais il était seul au monde, sans ressources…, et il fallait vivre. Il put apprécier sa juste valeur ; elle était nulle.

L’Université, avec le diplôme de bachelier, ne donne pas de brevet de rentes viageres. C’est une lacune. A quoi servait a l’orphelin sa science du lycée ?

Il envia le sort de ceux qui, ayant un état au bout des bras, peuvent entrer hardiment chez le premier patron venu et dire : Je voudrais de l’ouvrage.

Ceux-la travaillent et mangent.

Lui, demanda du pain a tous les métiers qui sont le lot des déclassés. Métiers ingrats !… Il y a cent mille déclassés a Paris.

N’importe !… Il fit preuve d’énergie. Il donna des leçons et copia des rôles pour un avoué. Un jour, il débuta dans la nouveauté ; le mois suivant, il allait proposer a domicile des rossignols de librairie. Il fut courtier d’annonces, maître d’études, dénicheur d’assurances, placier a la commission….

En dernier lieu, il avait obtenu un emploi pres d’un astronome dont le nom est une autorité, le baron Moser. Il passait ses journées a remettre au net des calculs vertigineux, a raison de cent francs par mois.

Mais le découragement arrivait. Apres cinq ans, il se trouvait au meme point. Il était pris d’acces de rage quand il récapitulait les espérances avortées, les tentatives vaines, les affronts endurés.

Le passé avait été triste, le présent était presque intolérable, l’avenir menaçait d’etre affreux.

Condamné a de perpétuelles privations, il essayait du moins d’échapper aux dégouts de la réalité en se réfugiant dans le reve.

Seul en son taudis, apres un écourant labeur, poigné par les mille convoitises de la jeunesse, il songeait aux moyens de s’enrichir d’un coup, du soir au lendemain.

Sur cette pente, son imagination devait aller loin. Il n’avait pas tardé a admettre les pires expédients.

Mais a mesure qu’il s’abandonnait a ses chimeres, il découvrait en lui de singulieres facultés d’invention et comme l’instinct du mal. Les vols les plus audacieux et réputés les plus habiles, n’étaient, a son jugement, que d’insignes maladresses.

Il se disait que s’il voulait, lui !… Et alors il cherchait, et il trouvait des combinaisons étranges, qui assuraient le succes et garantissaient mathématiquement l’impunité. Bientôt, ce fut chez lui une manie, un délire. Au point que ce garçon, admirablement honnete, passait sa vie a perpétrer, par la pensée, les plus abominables méfaits. Tant, que lui-meme s’effraya de ce jeu. Il ne fallait qu’une heure d’égarement pour passer de l’idée au fait, de la théorie a la pratique.

Puis, ainsi qu’il advient a tous les monomanes, l’heure sonna ou les bizarres conceptions qui emplissaient sa cervelle déborderent.

Un jour, il ne put s’empecher d’exposer a son patron un petit plan qu’il avait conçu et muri, et qui eut permis de rafler cinq ou six cent mille francs sur les places de Londres et de Paris. Deux lettres et une dépeche télégraphique, et le tour était joué. Et impossible d’échouer, et pas un soupçon a craindre.

L’astronome, stupéfait de la simplicité du moyen, admira. Mais, a la réflexion, il jugea peu prudent de garder pres de soi un secrétaire si ingénieux.

C’est pourquoi, le lendemain, il lui remit un mois d’appointements et le congédia en lui disant :

– Quand on a vos dispositions et, qu’on est pauvre, on devient un voleur fameux ou un illustre policier. Choisissez.

Lecoq se retira confus, mais la phrase de l’astronome devait germer dans son esprit.

– Au fait, se disait-il, pourquoi ne pas suivre un bon conseil ?

La police ne lui inspirait aucune répugnance, loin de la. Souvent il avait admiré cette mystérieuse puissance dont la volonté est rue de Jérusalem et la main partout ; qu’on ne voit ni n’entend, et qui néanmoins entend et voit tout.

Il fut séduit par la perspective d’etre l’instrument de cette Providence au petit pied. Il entrevit un utile et honorable emploi du génie particulier qui lui avait été départi, une existence d’émotions et de luttes passionnées, des aventures inouies, et au bout la célébrité.

Bref, la vocation l’emportait.

Si bien que la semaine suivante, grâce a une lettre de recommandation du baron Moser, il était admis a la Préfecture, en qualité d’auxiliaire du service de la sureté.

Un désenchantement assez cruel l’attendait a ses débuts. Il avait vu les résultats, non les moyens. Sa surprise fut celle d’un naif amateur de théâtre pénétrant pour la premiere fois dans les coulisses, et voyant de pres les décors et les trucs qui, a distance, éblouissent.

Mais il avait l’enthousiasme et le zele de l’homme qui se sent dans sa voie. Il persévéra, voilant d’une fausse modestie son envie de parvenir, se fiant aux circonstances pour faire tôt ou tard éclater sa supériorité.

Eh bien !… l’occasion qu’il souhaitait si ardemment, qu’il épiait depuis des mois, il venait, croyait-il, de la trouver a la Poivriere.

Pendant qu’il était suspendu a la fenetre, il vit, aux éclairs de son ambition, le chemin du succes.

Ce n’était d’abord qu’un pressentiment. Ce fut bientôt une présomption, puis une conviction basée sur des faits positifs qui avaient échappé a tous, mais qu’il avait recueillis et notés.

La fortune se décidait en sa faveur ; il le reconnut en voyant Gévrol négliger jusqu’aux formalités les plus élémentaires, en l’entendant déclarer d’un ton péremptoire qu’il fallait attribuer ce triple meurtre a une de ces querelles féroces si fréquentes entre rôdeurs de barrieres.

– Va, pensait-il, marche, enferre-toi ; crois-en les apparences, puisque tu ne sais rien découvrir au-dela. Je te démontrerai que ma jeune théorie vaut un peu mieux que ta vieille pratique.

Le laisser-aller de l’inspecteur autorisait Lecoq a reprendre l’information en sous-ouvre, secretement, pour son compte. Il ne voulut pas agir ainsi.

En prévenant son supérieur avant de rien tenter, il allait au-devant d’une accusation d’ambition ou de mauvaise camaraderie. Ce sont des accusations graves, dans une profession ou les rivalités d’amour-propre ont des violences inouies, ou les vanités blessées peuvent se venger par toutes sortes de méchants tours ou de petites trahisons.

Il parla donc… assez pour pouvoir dire en cas de succes : « Eh ! je vous avais averti !… » assez peu pour ne pas éclairer les ténebres de Gévrol.

La permission qu’il obtint était un premier triomphe, et du meilleur augure ; mais il sut dissimuler, et c’est du ton le plus détaché qu’il pria un de ses collegues de rester avec lui.

Puis, tandis que les autres s’appretaient a partir, il s’assit sur le coin d’une table, étranger en apparence a tout ce qui se passait, n’osant relever la tete tant il craignait de trahir sa joie, tant il tremblait qu’on ne lut dans ses yeux ses projets et ses espérances.

Intérieurement, il était dévoré d’impatience. Si le meurtrier se pretait de bonne grâce aux précautions a prendre pour qu’il ne put s’évader, il avait fallu se mettre a quatre pour lier les poignets de la veuve Chupin, qui se débattait en hurlant comme si on l’eut brulée vive.

– Ils n’en termineront pas ! se disait Lecoq.

Ils finirent cependant. Gévrol donna l’ordre du départ, et sortit le dernier apres avoir adressé a son subordonné un adieu railleur.

Lui ne répondit pas. Il s’avança jusque sur le seuil de la porte pour s’assurer que la ronde s’éloignait réellement.

Il frissonnait a cette idée que Gévrol pouvait réfléchir, se raviser et revenir prendre l’affaire, comme c’était son droit.

Ses anxiétés étaient vaines. Peu a peu le pas des hommes s’éteignit, les cris de la veuve Chupin se perdirent dans la nuit. On n’entendit plus rien.

Alors Lecoq rentra. Il n’avait plus a cacher sa joie, son oil étincelait. Comme un conquérant qui prend possession d’un empire, il frappa du pied le sol en s’écriant :

– Maintenant, a nous deux !…


Chapitre 3

 

Autorisé par Gévrol a choisir l’agent qui resterait avec lui a la Poivriere, Lecoq s’était adressé a celui qu’il estimait le moins intelligent.

Ce n’était pas, de sa part, crainte d’avoir a partager les bénéfices d’un succes, mais nécessité de garder sous la main un aide dont il put, a la rigueur, se faire obéir.

C’était un bonhomme de cinquante ans, qui, apres un congé dans la cavalerie, était entré a la Préfecture.

Du modeste poste qu’il occupait, il avait vu se succéder bien des préfets, et on eut peuplé un bagne, rien qu’avec les malfaiteurs qu’il avait arretés de sa main.

Il n’en était ni plus fort ni plus zélé. Quand on lui donnait un ordre, il l’exécutait militairement, tel qu’il l’avait compris.

S’il l’avait mal compris, tant pis !

Il faisait son métier a l’aveugle, comme un vieux cheval tourne un manege.

Quand il avait un instant de liberté, et de l’argent, il buvait.

Il traversait la vie entre deux vins, sans toutefois dépasser jamais un certain état de demi lucidité.

On avait su autrefois, puis oublié son nom. On l’appelait le pere Absinthe.

Comme de raison, il ne remarqua ni l’enthousiasme, ni l’accent de triomphe de son jeune compagnon.

– Ma foi ! lui dit-il, des qu’ils furent seuls, tu as eu en me retenant ici une fiere idée, et je t’en remercie. Pendant que les camarades vont passer la nuit a patauger dans la neige, je vais faire un bon somme.

Il était la, dans un bouge qui suait le sang, ou palpitait le crime, en face des cadavres chauds encore de trois hommes assassinés, et il parlait de dormir.

Au fait que lui importait !… Il avait tant vu en sa vie de scenes pareilles ! L’habitude n’amene-t-elle pas fatalement l’indifférence professionnelle, prodigieux phénomene qui donne au soldat le sang-froid au milieu de la melée, au chirurgien l’impassibilité quand le patient hurle et se tord sous son bistouri.

– Je suis allé la-haut jeter un coup d’oil, poursuivit le bonhomme, j’ai vu un lit, chacun de nous montera la garde a son tour….

D’un geste impérieux, Lecoq l’interrompit.

– Rayez cela de vos papiers, pere Absinthe, déclara-t-il, nous ne sommes pas ici pour flâner, mais bien pour commencer l’information, pour nous livrer aux plus minutieuses recherches et tâcher de recueillir des indices… Dans quelques heures arriveront le commissaire de police, le médecin, le juge d’instruction… je veux avoir un rapport a leur présenter.

Cette proposition parut révolter le vieil agent.

– Eh ! a quoi bon !… s’écria-t-il. Je connais le Général. Quand il va chercher le commissaire, comme ce soir, c’est qu’il est sur qu’il n’y a rien a faire. Penses-tu voir quelque chose ou il n’a rien vu ?…

– Je pense que Gévrol peut se tromper comme tout le monde. Je crois qu’il s’est fié trop légerement a ce qui lui a semblé l’évidence ; je jurerais que cette affaire n’est pas ce qu’elle paraît etre ; je suis sur que, si vous le voulez, nous découvrirons ce que cachent les apparences.

Si grande que fut la véhémence du jeune policier, elle toucha si peu le vieux, qu’il bâilla a se décrocher la mâchoire en disant :

– Tu as peut-etre raison, mais moi je monte me jeter sur le lit. Que cela ne t’empeche pas de chercher ; si tu trouves, tu m’éveilleras.

Lecoq ne donna aucun signe d’impatience et meme, en réalité, il ne s’impatientait pas. C’était une épreuve qu’il tentait.

– Vous m’accorderez bien un moment, reprit-il. En cinq minutes, montre en main, je me charge de vous faire toucher du doigt le mystere que je soupçonne.

– Va pour cinq minutes.

– Du reste, vous etes libre, papa. Seulement, il est clair que, si j’agis seul, j’empocherai seul la gratification que vaudrait infailliblement une découverte.

A ce mot gratification, le vieux policier dressa l’oreille. Il eut l’éblouissante vision d’un nombre infini de bouteilles de la liqueur verte dont il portait le nom.

– Persuade-moi donc, dit-il, en s’asseyant sur un tabouret qu’il avait relevé.

Lecoq resta debout devant lui, bien en face.

– Pour commencer, interrogea-t-il, qu’est-ce, a votre avis, que cet individu que nous avons arreté ?

– Un déchargeur de bateaux, probablement, ou un ravageur.

– C’est-a-dire un homme appartenant aux plus humbles conditions de la société, n’ayant en conséquence reçu aucune éducation.

– Justement.

C’est les yeux sur les yeux de son compagnon, que Lecoq parlait. Il se défiait de soi comme tous les gens d’un mérite réel, et il s’était dit que s’il réussissait a faire pénétrer ses convictions dans l’esprit obtus de ce vieil enteté, il serait assuré de leur justesse.

– Eh bien !… continua-t-il, que me répondrez-vous si je vous prouve que cet individu a reçu une éducation distinguée, raffinée meme ?…

– Je répondrai que c’est bien extraordinaire, je répondrai … mais bete que je suis, tu ne me prouveras jamais cela.

– Si, et tres facilement. Vous souvenez-vous des paroles qu’il a prononcées en tombant, quand je l’ai poussé ?

– Je les ai encore dans l’oreille. Il a dit : « C’est les Prussiens qui arrivent ! »

– Vous doutez-vous de ce qu’il voulait dire ?

– Quelle question !… J’ai bien compris qu’il n’aime pas les Prussiens et qu’il a cru nous adresser une grosse injure.

Lecoq attendait cette réponse.

– Eh bien !… pere Absinthe, déclara-t-il gravement, vous n’y etes pas, oh ! mais la, pas du tout. Et la preuve que cet homme a une éducation bien supérieure a sa condition apparente, c’est que vous, un vieux roué, vous n’avez saisi ni son intention, ni sa pensée. C’est cette phrase qui a été pour moi le trait de lumiere.

La physionomie du pere Absinthe exprimait cette étrange et comique perplexité de l’homme qui, flairant une mystification, se demande s’il doit rire ou se fâcher. Réflexions faites, il se fâcha.

– Tu es un peu jeune, commença-t-il, pour faire poser un vieux comme moi. Je n’aime pas beaucoup les blagueurs….

– Un instant !… interrompit Lecoq, je m’explique. Vous n’etes pas sans avoir entendu parler d’une terrible bataille qui a été un des plus affreux désastres de la France, la bataille de Waterloo ?….

– Je ne vois pas quel rapport….

– Répondez toujours.

– Alors … oui !

– Bien ! Vous devez, en ce cas, papa, savoir que la victoire pencha d’abord du côté de la France. Les Anglais commençaient a faiblir, et déja l’Empereur s’écriait : « Nous les tenons ! » quand, tout a coup, sur la droite, un peu en arriere, on découvrit des troupes qui s’avançaient. C’était l’armée Prussienne. La bataille de Waterloo était perdue !

De sa vie, le digne Absinthe n’avait fait d’aussi grands efforts de compréhension. Ils ne furent pas inutiles, car il se dressa a demi, et du ton dont Archimede dut crier : « J’ai trouvé ! » il s’écria :

– J’y suis !… Les paroles de l’homme étaient une allusion.

– C’est vous qui l’avez dit, approuva Lecoq. Mais je n’ai pas fini. Si l’Empereur fut consterné de l’apparition des Prussiens, c’est que, de ce côté, précisément, il attendait un de ses généraux, Grouchy, avec 35, 000 soldats. Donc, si l’allusion de l’homme est exacte et complete, il comptait non sur un ennemi, qui venait de tourner sa position, mais sur des amis… Concluez.

Fortement empoigné, sinon convaincu, le bonhomme écarquillait extraordinairement ses yeux, l’instant d’avant appesantis par le sommeil.

– Cristi !… murmura-t-il, tu nous contes cela d’un ton !… Mais, au fait, je me souviens, tu auras vu quelque chose par le trou du volet.

Le jeune policier remua négativement la tete.

– Sur mon honneur, déclara-t-il, je n’ai rien vu que la lutte entre le meurtrier et ce pauvre diable vetu en soldat. La phrase seule a éveillé mon attention.

– Prodigieux !… répétait le vieil agent, incroyable, épatant !….

– J’ajouterai que la réflexion a confirmé mes soupçons. Je me suis demandé, par exemple, pourquoi cet homme, au lieu de fuir, nous avait attendus et restait la, sur cette porte, a parlementer….

D’un bond, le pere Absinthe fut debout.

– Pourquoi ? interrompit-il. Parce qu’il a des complices et qu’il voulait leur laisser le temps de se sauver. Ah !… je comprends tout.

Un sourire de triomphe errait sur les levres de Lecoq.

– Voila ce que je me suis dit, reprit-il. Et maintenant, il est aisé de vérifier nos soupçons. Il y a de la neige dehors, n’est-ce pas ?…

Il n’en fallut pas davantage. Le vieil agent saisit une lumiere, et suivi de son compagnon, il courut a la porte de derriere de la maison qui ouvrait sur un petit jardin.

En cet endroit abrité, le dégel était en retard, et sur le blanc tapis de neige, apparaissaient comme autant de taches noires, de nombreuses traces de pas.

Sans hésiter, Lecoq s’était jeté a genoux pour examiner de pres ; il se releva presque aussitôt.

– Ce ne sont pas des pieds d’hommes, dit-il, qui ont laissé ces empreintes !… Il y avait des femmes !…


Chapitre 4

 

Les entetés de la trempe du pere Absinthe, toujours en garde contre l’opinion d’autrui, sont précisément ceux qui, par la suite, s’en éprennent follement.

Quand une idée a enfin pénétré dans leur cervelle vide, elle s’y installe magistralement, l’emplit et s’y développe jusqu’a la ravager.

Désormais, bien plus que son jeune compagnon, le vétéran de la rue de Jérusalem était persuadé, était certain que l’habile Gévrol s’était trompé, et il riait de la méprise.

En entendant Lecoq affirmer que des femmes avaient assisté a l’horrible scene de la Poivriere, sa joie n’eut plus de bornes.

– Bonne affaire !… s’écria-t-il, excellente affaire !…

Et se souvenant tout a propos d’une maxime usée et banale déja au temps de Cicéron, il ajouta d’un ton sentencieux :

– Qui tient la femme, tient la cause !…

Lecoq ne daigna pas répondre. Il restait sur le seuil de la porte, le dos appuyé contre l’huisserie, la main sur le front, immobile autant qu’une statue.

La découverte qu’il venait de faire et qui ravissait le pere Absinthe, le consternait. C’était l’anéantissement de ses espérances, l’écroulement de l’ingénieux échafaudage bâti par son imagination sur un seul mot.

Plus de mystere, partant plus d’enquete triomphante, plus de célébrité gagnée du soir au lendemain par un coup d’éclat !

La présence de deux femmes dans ce coupe-gorge expliquait tout de la façon la plus naturelle et la plus vulgaire.

Elle expliquait la lutte, le témoignage de la veuve Chupin, la déclaration du faux soldat mourant.

L’attitude du meurtrier devenait toute simple. Il était resté pour couvrir la retraite de deux femmes ; il s’était livré pour ne les pas laisser prendre, acte de chevaleresque galanterie, si bien dans le caractere français, que les plus tristes coquins des barrieres en sont coutumiers.

Restait cette allusion si inattendue a la bataille de Waterloo. Mais que prouvait-elle maintenant ? Rien.

Qui ne sait ou une passion indigne peut faire descendre un homme bien né !… Le carnaval justifiait tous les travestissements….

Mais pendant que Lecoq tournait et retournait dans son esprit toutes ces probabilités, le pere Absinthe s’impatientait.

– Allons-nous rester plantés ici pour reverdir ? dit-il. Nous arretons-nous juste au moment ou notre enquete donne des résultats si brillants ?…

Des résultats brillants !… Ce mot blessa le jeune policier autant que la plus amere ironie.

– Ah ! laissez-moi tranquille !… fit-il brutalement, et surtout n’avancez pas dans le jardin, vous gâteriez les empreintes.

Le bonhomme jura, puis se tut. Il subissait l’irrésistible ascendant d’une intelligence supérieure, d’une énergique volonté.

Lecoq avait repris le fil de ses déductions.

– Voici probablement, pensait-il, comment les choses se sont passées :

Le meurtrier, sortant du bal de l’Arc-en-Ciel, qui est la-bas, pres des fortifications, arrive ici avec deux femmes… Il y trouve trois buveurs qui le plaisantent ou qui se montrent trop galants… Il se fâche… Les autres le menacent, il est seul contre trois, il est armé, il perd la tete et fait feu…

Il s’interrompit, et apres un instant ajouta tout haut :

– Mais est-ce bien le meurtrier qui a amené les femmes ? S’il est jugé, tout l’effort du débat portera sur ce point… On peut essayer de l’éclaircir.

Aussitôt il traversa le cabaret, ayant toujours son vieux collegue sur les talons, et se mit a examiner les alentours de la porte enfoncée par Gévrol.

Peine perdue ! Il n’y restait que tres peu de neige, et tant de personnes avaient passé et piétiné, qu’on ne discernait rien.

Quelle déception apres un si long espoir !…

Lecoq pleurait presque de rage. Il voyait remise indéfiniment cette capricieuse occasion si fiévreusement épiée. Il lui semblait entendre les grossiers sarcasmes de Gévrol.

– Allons !… murmura-t-il, assez bas pour n’etre pas entendu, il faut savoir reconnaître sa défaite. Le Général avait raison et je ne suis qu’un sot.

Il était si positivement persuadé qu’on pouvait tout au plus relever les circonstances d’un crime vulgaire, qu’il se demandait s’il ne serait pas sage de renoncer a toute information et de rentrer faire un somme, en attendant le commissaire de police.

Mais ce n’était plus l’opinion du pere Absinthe.

Le bonhomme, qui était a mille lieues des réflexions de son compagnon, ne s’expliquait pas son inaction et ne tenait plus en place.

– Eh bien !… garçon, fit-il, deviens-tu fou ! Voici assez de temps perdu, ce me semble. La justice va arriver dans quelques heures ; quel rapport présenterons-nous ?… Moi d’abord, si tu as envie de flâner, j’agis seul…

Si attristé qu’il fut, le jeune policier ne put s’empecher de sourire. Il reconnaissait ses exhortations de l’instant d’avant. C’était le vieux qui devenait l’intrépide.

– A l’ouvre donc ! soupira-t-il, en homme qui, prévoyant un échec, veut du moins ne rien avoir a se reprocher.

Seulement, il était malaisé de suivre des traces de pas en plein air, la nuit, a la lueur vacillante d’une chandelle que le plus léger souffle devait éteindre.

– Il est impossible, dit Lecoq, qu’il n’y ait pas une lanterne dans cette masure. Le tout est de mettre la main dessus.

Ils fureterent, et, en effet, au premier étage, dans la propre chambre de la veuve Chupin, ils découvrirent une lanterne toute garnie, si petite et si nette, que certainement elle n’était pas destinée a d’honnetes usages.

– Un véritable outil de filou, fit le pere Absinthe avec un gros rire.

L’outil était commode, en tout cas, les deux agents le reconnurent lorsque, de retour au jardin, ils recommencerent méthodiquement leurs investigations.

Ils s’avancerent un peu avec des précautions infinies.

Le vieil agent, debout, dirigeait au bon endroit la lumiere de la lanterne, et Lecoq, a genoux, étudiait les empreintes avec l’attention d’un chiromancien s’efforçant de lire l’avenir dans la main d’un riche client.

Un nouvel examen assura Lecoq qu’il avait bien vu. Il était évident que deux femmes avaient quitté la Poivriere par cette issue. Elles étaient sorties en courant, cette certitude résultait de la largeur des enjambées, et aussi de la disposition des empreintes.

La différence des traces laissées par les deux fugitives était d’ailleurs si remarquable, qu’elle sauta aux yeux du pere Absinthe.

– Cristi !… murmura-t-il, une de ces gaillardes peut se vanter d’avoir un joli pied au bout de la jambe.

Il avait raison. L’une des pistes trahissait un pied mignon, coquet, étroit, emprisonné dans d’élégantes bottines, hautes de talon, fines de semelles, cambrées outre mesure.

L’autre dénonçait un gros pied, court, qui allait en s’élargissant vers le bout, chaussé de solides souliers tres plats.

Cette circonstance était bien peu de chose. Elle suffit pour rendre a Lecoq toutes ses espérances, tant l’homme accueille facilement les présomptions qui flattent ses désirs.

Palpitant d’anxiété, il se traîna sur la neige l’espace d’un metre, pour analyser d’autres vestiges, il se baissa, et aussitôt laissa échapper la plus éloquente exclamation.

– Qu’y a-t-il ? interrogea vivement le vieux policier, qu’as-tu vu ?

– Voyez vous-meme, papa ; tenez, la…

Le bonhomme se pencha, et sa surprise fut si forte qu’il faillit lâcher sa lanterne.

– Oh !… dit-il d’une voix étranglée, un pas d’homme !…

– Juste. Et le gaillard avait de maîtresses bottes. Quelle empreinte, hein ! Est-elle nette, est-elle pure !… On peut compter les clous.

Le digne pere Absinthe se grattait furieusement l’oreille, ce qui est sa façon d’aiguillonner son intelligence paresseuse.

– Mais il me semble, hasarda-t-il enfin, que l’individu ne sortait pas de ce cabaret de malheur.

– Parbleu !… la direction du pied le dit assez. Non, il n’en sortait pas, il s’y rendait. Seulement, il n’a pas dépassé cette place ou nous sommes. Il s’avançait sur la pointe du pied, le cou tendu, pretant l’oreille, quand, arrivé ici, il a entendu du bruit… la peur l’a pris, il s’est enfui.

– Ou bien, garçon, les femmes sortaient comme il arrivait, et alors…

– Non. Les femmes étaient hors du jardin quand il y a pénétré.

L’assertion, pour le coup, sembla au bonhomme par trop audacieuse.

– Ça, fit-il, on ne peut pas le savoir.

– Je le sais, cependant, et de la façon la plus positive. Vous doutez, papa !… C’est que vos yeux vieillissent. Approchez un peu votre lanterne, et vous constaterez que la… oui, vous y etes, notre homme a posé sa grosse botte juste sur une des empreintes de la femme au petit pied, et l’a aux trois quarts effacée.

Cet irrécusable témoignage matériel stupéfia le vieux policier.

– Maintenant, continua Lecoq, ce pas est-il bien celui du complice que le meurtrier espérait ?… Ne serait-ce pas celui de quelque rôdeur de terrain vague attiré par les coups de feu ?… C’est ce qu’il nous faut savoir … et nous le saurons. Venez !…

Une clôture de lattes entre-croisées, d’un peu plus d’un metre de haut, assez semblable a celles qui défendent l’acces des lignes de chemins de fer, séparait des terrains vagues le jardinet de la veuve Chupin.

Quand Lecoq avait tourné le cabaret pour cerner le meurtrier, il était venu se heurter contre cette barriere, et, tremblant d’arriver trop tard, il l’avait franchie, au grand détriment de son pantalon, sans se demander seulement s’il existait une issue.

Il en existait une. Un léger portillon de lattes, comme le reste, tournant dans des gonds de gros fil de fer, maintenu par un taquet de bois, permettait d’entrer et de sortir de ce côté.

Eh bien ! c’est droit a ce portillon que les pas marqués sur la neige conduisirent les deux agents de la sureté.

Cette particularité devait frapper le jeune policier. Il s’arreta court.

– Oh !… murmura-t-il comme en aparté, ces deux femmes ne venaient pas ce soir a la Poivriere pour la premiere fois.

– Tu crois, garçon ? interrogea le pere Absinthe.

– Je l’affirmerais presque. Comment, sans l’habitude des etres de ce bouge, soupçonner l’existence de cette issue ? L’aperçoit-on, par cette nuit obscure, avec ce brouillard épais ? Non, car moi qui, sans me vanter, ai de bons yeux, je ne l’ai pas vue….

– Ça, c’est vrai !…

– Les deux femmes y sont venues, pourtant, sans hésitation, sans tâtonnements, en ligne directe ; et notez qu’il leur a fallu traverser diagonalement le jardin.

Le vétéran eut donné quelque chose pour avoir une petite objection a présenter, le malheur est qu’il n’en trouva pas.

– Par ma foi ! fit-il, tu as une drôle de maniere de procéder. Tu n’es qu’un conscrit, je suis un vieux de la vieille, j’ai assisté, en ma vie, a plus d’enquetes que tu n’as d’années, et jamais je n’ai vu….

– Bast !… interrompit Lecoq, vous en verrez bien d’autres. Par exemple, je puis vous apprendre, pour commencer, que si les femmes savaient la situation exacte du portillon, l’homme ne la connaissait que par oui-dire….

– Oh ! pour le coup !…

– Cela se démontre, papa. Étudiez les empreintes du gaillard, et vous qui etes malin, vous reconnaîtrez qu’en venant il a diablement dévié. Il était si peu sur de son affaire que, pour trouver l’ouverture il a été obligé de la chercher, les mains en avant… et ses doigts ont laissé des traces sur la mince couche de neige qui recouvre la clôture.

Le bonhomme n’eut point été fâché de se rendre compte par lui-meme, ainsi qu’il le disait, mais Lecoq était pressé.

– En route, en route ! dit-il, vous vérifierez mes assertions une autre fois….

Ils sortirent alors du jardinet, et s’attacherent aux empreintes qui remontaient vers les boulevards extérieurs, en appuyant toutefois un peu sur la droite dans la direction de la rue du Patay.

Point n’était besoin d’une attention soutenue. Personne, hormis les fugitifs, ne s’était aventuré dans ces parages déserts depuis la derniere tombée de neige. Un enfant eut suivi la voie, tant elle était claire et distincte.

Quatre empreintes, tres différentes, formaient la piste : deux étaient celles des femmes ; les deux, autres, l’une a l’aller, l’autre au retour, avaient été laissées par l’homme.

A diverses reprises, ce dernier avait posé le pied juste sur les pas des deux femmes, les effaçant a demi, et ainsi il ne pouvait subsister de doutes quant a l’instant précis de la soirée ou il était venu épier.

A cent metres environ de la Poivriere, Lecoq saisit brusquement le bras de son vieux collegue.

– Halte !… commanda-t-il, nous approchons du bon endroit, j’entrevois des indices positifs.

L’endroit était un chantier abandonné, ou plutôt la réserve d’un entrepreneur de bâtisses. Il s’y trouvait déposés selon le caprice des charretiers quantité d’énormes blocs de pierre, les uns travaillés, les autres bruts, et bon nombre de grandes pieces de bois grossierement équarries.

Devant un de ces madriers, dont la surface avait été essuyée, toutes les empreintes se rejoignaient, se melaient et se confondaient.

– Ici, prononça le jeune policier, nos fugitives ont rencontré l’homme, et tenu conseil avec lui. L’une d’elles, celle qui a les pieds si petits, s’est assise.

– C’est ce dont nous allons nous assurer plus amplement, fit d’un ton entendu le pere Absinthe.

Mais son compagnon coupa court a ces velléités de vérification.

– Vous, l’ancien, dit-il, vous allez me faire l’amitié de vous tenir tranquille ; passez-moi la lanterne et ne bougez plus…

Le ton modeste de Lecoq était devenu soudainement si impérieux que le bonhomme n’osa lui résister.

Comme le soldat au commandement de fixe, il resta planté sur ses jambes, immobile, muet, penaud, suivant d’un oil curieux et ahuri les mouvements de son collegue.

Libre de ses allures, maître de manouvrer la lumiere selon la rapidité de ses idées, le jeune policier explorait les environs dans un rayon assez étendu.

Moins inquiet, moins remuant, moins agile, est le limier qui quete.

Il allait, venait, tournait, s’écartait, revenait encore, courant ou s’arretant sans raison apparente ; il palpait, il scrutait, il interrogeait tout : le terrain, les bois, les pierres et jusqu’aux plus menus objets ; tantôt debout, le plus souvent a genoux, quelquefois a plat ventre, le visage si pres de terre que son haleine devait faire fondre la neige.

Il avait tiré un metre de sa poche, et il s’en servait avec une prestesse d’arpenteur, il mesurait, mesurait, mesurait….

Et tous ces mouvements, il les accompagnait de gestes bizarres comme ceux d’un fou, les entrecoupant de jurons ou de petits rires, d’exclamations de dépit ou de plaisir.

Enfin, apres un quart d’heure de cet étrange exercice, il revint pres du pere Absinthe, posa sa lanterne sur le madrier, s’essuya les mains a son mouchoir et dit :

– Maintenant, je sais tout.

– Oh !… c’est peut-etre beaucoup.

– Quand je dis tout, je veux dire tout ce qui se rattache a cet épisode du drame qui la-bas, chez la veuve Chupin, s’est dénoué dans le sang. Ce terrain vague, couvert de neige, est comme une immense page blanche ou les gens que nous recherchons ont écrit, non-seulement leurs mouvements et leurs démarches, mais encore leurs secretes pensées, les espérances et les angoisses qui les agitaient. Que vous disent-elles, papa, ces empreintes fugitives ? Rien. Pour moi, elles vivent comme ceux qui les ont laissées, elles palpitent, elles parlent, elles accusent !…

A part soi, le vieil agent de la sureté se disait :

– Certainement, ce garçon est intelligent ; il a des moyens, c’est incontestable, seulement il est toqué.

– Voici donc, poursuivait Lecoq, la scene que j’ai lue. Pendant que le meurtrier se rendait a la Poivriere, avec les deux femmes, son compagnon, je l’appellerai son complice, venait l’attendre ici. C’est un homme d’un certain âge, de haute taille, – il a au moins un metre quatre-vingts, – coiffé d’une casquette molle, vetu d’un paletot marron de drap moutonneux, marié tres probablement, car il porte une alliance au petit doigt de la main droite….

Les gestes désespérés de son vieux collegue le contraignirent de s’arreter.

Ce signalement d’un individu dont l’existence n’était que bien juste démontrée, ces détails précis donnés d’un ton de certitude absolue, renversaient toutes les idées du pere Absinthe et renouvelaient ses perplexités.

– Ce n’est pas bien, grondait-il, non, ce n’est pas délicat. Tu me parles de gratification, je prends la chose au sérieux, je t’écoute, je t’obéis en tout … et voila que tu te moques de moi. Nous trouvons quelque chose, et au lieu d’aller de l’avant, tu t’arretes a conter des blagues….

– Non, répondit le jeune policier, je ne raille pas et je ne vous ai rien dit encore dont je ne sois matériellement sur, rien qui ne soit la stricte et indiscutable vérité.

– Et tu voudrais que je croie….

– Ne craignez rien, papa, je ne violenterai pas vos convictions. Quand je vous aurai dit mes moyens d’investigation, vous rirez de la simplicité de ce qui, en ce moment, vous semble incompréhensible.

– Va donc, fit le bonhomme d’un ton résigné.

– Nous en étions, mon ancien, au moment ou le complice montait ici la garde, et le temps lui durait. Pour distraire son impatience, il faisait, les cent pas le long de cette piece de bois, et par instants il suspendait sa monotone promenade pour preter l’oreille. N’entendant rien, il frappait du pied, en se disant sans doute : « Que diable devient donc l’autre, la-bas !… » Il avait fait une trentaine de tours, je les ai comptés, quand un bruit sourd rompit le silence … les deux femmes arrivaient.

Au récit de Lecoq, tous les sentiments divers dont se compose le plaisir de l’enfant écoutant un conte de fées, le doute, la foi, l’anxiété, l’espérance, se heurtaient et se brouillaient dans la cervelle du pere Absinthe.

Que croire, que rejeter ? Il ne savait. Comment discerner le faux du vrai, parmi toutes ces assertions également péremptoires ?

D’un autre côté, la gravité du jeune policier, qui certes n’était pas feinte, écartait toute idée de plaisanterie.

Puis la curiosité l’aiguillonnait.

– Nous voici donc aux femmes, dit-il.

– Mon Dieu, oui, répondit Lecoq ; seulement, ici la certitude cesse ; plus de preuves, mais seulement des présomptions. J’ai tout lieu de croire que nos fugitives ont quitté la salle du cabaret des le commencement de la bagarre, avant les cris qui nous ont fait accourir. Qui sont-elles ? Je ne puis que le conjecturer. Je soupçonne cependant qu’elles ne sont pas de conditions égales. J’inclinerais volontiers a penser que l’une est la maîtresse et l’autre la servante.

– Il est de fait, hasarda le vieil agent, que la différence de leurs pieds et de leurs chaussures est considérable.

Cette observation ingénieuse eut le don d’arracher un sourire aux préoccupations du jeune policier.

– Cette différence, dit-il sérieusement, est quelque chose, mais ce n’est pas elle qui a fixé mon opinion. Si le plus ou moins de perfection des extrémités réglait les conditions sociales, beaucoup de maîtresses seraient servantes. Ce qui me frappe, le voici : Quand ces deux malheureuses sortent épouvantées de chez la Chupin, la femme au petit pied s’élance d’un bond dans le jardin, elle court en avant, elle entraîne l’autre, elle la distance. L’horreur de la situation, l’infamie du lieu, l’effroi du scandale, l’idée d’une situation a sauver, lui communiquent une merveilleuse énergie.

Mais son effort, ainsi qu’il arrive toujours aux femmes délicates et nerveuses, ne dure que quelques secondes. Elle n’est pas a la moitié du chemin qu’il y a d’ici a la Poivriere, que son élan se ralentit, ses jambes fléchissent. Dix pas plus loin, elle chancelle et trébuche. Quelques pas encore, elle s’affaisse si bien que ses jupes appuient sur la neige et y tracent un léger cercle.

Alors intervient la femme aux souliers plats. Elle saisit sa compagne par la taille, elle l’aide, – et leurs empreintes se confondent – puis la voyant décidément pres de défaillir, elle la souleve entre ses robustes bras et la porte – et l’empreinte de la femme au petit pied cesse….

Lecoq inventait-il a plaisir, cette scene n’était-elle qu’un jeu de son imagination ?

Feignait-il cet accent absolu que donne la conviction profonde et sincere, et qui fait, pour ainsi dire, revivre la réalité ?

Le pere Absinthe conservait l’ombre d’un doute, mais il entrevoyait un moyen infaillible d’en finir avec ses soupçons.

Il s’empara lestement de la lanterne et courut étudier ces empreintes qu’il avait regardées, qu’il n’avait pas su voir, qui avaient été muettes pour lui, et qui avaient livré leur secret a un autre.

Il dut se rendre. Tout ce que Lecoq avait annoncé, il le retrouva, il reconnut les pas confondus, le cercle des jupons, la lacune des élégantes empreintes.

A son retour, sa contenance seule trahissait une admiration respectueusement ébahie, et c’est avec une nuance tres saisissable de confusion qu’il dit :

– Il ne faut pas en vouloir a un vieux de la vieille, qui est un peu comme saint Thomas… J’ai touché du doigt, et je voudrais bien savoir la suite.

Certes, il s’en fallait que le jeune policier lui en voulut de son incrédulité.

– Ensuite, reprit-il, le complice qui avait entendu venir les fugitives court au-devant d’elles, et il aide la femme au large pied a porter sa compagne. Cette derniere se trouvait décidément mal. Aussitôt le complice retire sa casquette, et s’en sert pour épousseter la neige qui se trouvait sur le madrier. Puis, ne jugeant pas la place assez seche, il l’essuie du pan de sa redingote.

Ces soins sont-ils pure galanterie ou prévenance habituelle d’un subalterne ? Je me le suis demandé.

Ce qui est positif, c’est que pendant que la femme au petit pied reprenait ses sens, a demi étendue sur ce madrier, l’autre entraînait le complice a cinq ou six pas, a gauche, jusqu’a cet énorme bloc.

La, elle lui parle, et tout en l’écoutant, l’homme, machinalement, pose sur le bloc couvert de neige, sa main qui y laisse une empreinte d’une merveilleuse netteté … puis l’entretien continuant, c’est son coude qu’il appuie sur la neige….

Comme tous les gens d’une intelligence bornée, le pere Absinthe devait passer rapidement d’une défiance idiote a une confiance absurde.

Il pouvait tout croire désormais, par la meme raison que d’abord il n’avait rien cru.

Sans notions sur les bornes des déductions et de la pénétration humaines, il n’apercevait pas de limites au génie conjectural de son compagnon.

C’est donc de la meilleure foi du monde qu’il lui demanda :

– Et que disaient le complice et la femme aux souliers plats ?

Si Lecoq sourit de cette naiveté, l’autre ne s’en douta pas.

– Il m’est assez difficile de répondre, fit-il ; je crois pourtant que la femme expliquait a l’homme l’immensité et l’imminence du danger de sa compagne, et qu’ils cherchaient a eux deux le moyen de le conjurer. Peut-etre rapportait-elle des ordres donnés par le meurtrier. Le positif, c’est qu’elle finit en priant le complice de courir jusqu’a la Poivriere pour essayer de surprendre ce qui s’y passe. Et il y court, puisque sa piste de l’aller part de ce bloc de pierre.

– Et dire, s’écria le vieil agent, que nous étions dans le cabaret a ce moment !… Un mot de Gévrol et nous pincions la bande entiere. Quelle déveine et quel malheur !…

Le désintéressement de Lecoq n’allait pas jusqu’a partager les regrets de son collegue.

L’erreur de Gévrol, il la bénissait, au contraire. N’était-ce pas a elle qu’il devait l’information de cette affaire que de plus en plus il jugeait mystérieuse, et que cependant il espérait pénétrer ?

– Pour finir, reprit-il, le complice ne tarde pas a reparaître, il a vu la scene, il a eu peur, il s’est hâté !… Il tremble que l’idée ne vienne aux agents qu’il a vus de battre les terrains vagues. C’est a la femme aux petits pieds qu’il s’adresse, il lui démontre la nécessité de la fuite, et que chaque minute perdue peut devenir mortelle. A sa voix, elle rassemble toute son énergie, elle se leve et s’éloigne au bras de sa compagne.

L’homme leur a-t-il indiqué la route a suivre, la connaissaient-elles ? Nous le saurons plus tard. Ce qui est acquis, c’est qu’il les a accompagnées a quelque distance pour veiller sur elles.

Mais au-dessus de ce devoir de protéger ces deux femmes, il en a un plus sacré, celui de secourir s’il le peut son complice. Il rebrousse donc chemin, repasse par ici, et voici sa derniere piste qui s’éloigne dans la direction de la rue du Château-des-Rentiers. Il veut savoir ce que deviendra le meurtrier, il va se placer sur son passage….

Pareil au dilettante qui sait attendre, pour applaudir, la fin du morceau qui le transporte, le pere Absinthe avait su contenir son admiration.

C’est seulement quand il vit que le jeune policier avait fini, qu’il lâcha la bride a son enthousiasme.

– Voila une enquete !… s’écria-t-il. Et on dit que Gévrol est fort. Qu’il y vienne donc !… Tenez, voulez-vous que je vous dise ? Eh bien ! comparé a vous, le Général n’est que de la Saint-Jean.

Certes la flatterie était grossiere, mais sa sincérité n’était pas douteuse. Puis c’était la premiere fois que cette rosée de la louange tombait sur la vanité de Lecoq : elle l’épanouit.

– Bast !… répondit-il d’un ton modeste, vous etes trop indulgent, papa. En somme, qu’ai-je fait de si fort ? Je vous ai dit que l’homme avait un certain âge … ce n’était pas difficile apres avoir examiné son pas lourd et traînant. Je vous ai fixé sa taille, la belle malice !… Quand je me suis aperçu qu’il s’était accoudé sur le bloc de pierre qui est la, a gauche, j’ai mesuré le susdit bloc. Il a un metre soixante-sept, donc l’homme qui a pu y appuyer son coude a au moins un metre quatre-vingts. L’empreinte de sa main m’a prouvé que je ne me trompais pas. En voyant qu’on avait enlevé la neige qui recouvrait le madrier, je me suis demandé avec quoi ; j’ai songé que ce pouvait etre avec une casquette, et une marque laissée par la visiere m’a prouvé que je ne me trompais pas.

Enfin, si j’ai su de quelle couleur est son paletot, et de quelle étoffe, c’est que lorsqu’il a essuyé le bois humide, des éclats de bois ont retenu ces petits flocons de laine marron que j’ai retrouvés et qui figureront aux pieces de conviction… Qu’est-ce que tout cela ? Rien. A peine avons-nous les premiers éléments de l’affaire… Nous tenons le fil, il s’agit d’aller jusqu’au bout… En avant donc !

Le vieux policier était électrisé, et comme un écho, il répéta :

– En avant ! ! !


Chapitre 5

 

Cette nuit-la les vagabonds réfugiés aux environs de la Poivriere dormirent peu, et encore d’un pénible sommeil, coupé de sursauts, trouble par l’affreux cauchemar d’une descente de police.

Réveillés par les détonations de l’arme du meurtrier, croyant a quelque collision entre des agents de la sureté et un de leurs camarades, ils resterent sur pied pour la plupart, l’oil et l’oreille au guet, prets a détaler comme une bande de chacals a la moindre apparence de danger.

D’abord, ils ne découvrirent rien de suspect.

Mais plus tard, sur les deux heures du matin, lorsqu’ils se rassuraient, le brouillard s’étant un peu dissipé, ils furent témoins d’un phénomene bien fait pour raviver toutes leurs inquiétudes.

Au milieu des terrains déserts, que les gens du quartier appelaient « la plaine, » une lumiere petite et fort brillante, décrivait les plus capricieuses évolutions.

Elle se mouvait comme au hasard, sans direction apparente, traçant les plus inexplicables zigzags, rasant le sol parfois, d’autres fois s’élevant, immobile par instants et la seconde d’apres filant comme une balle.

En dépit du lieu et de la saison, les moins ignorants d’entre les coquins crurent a un feu follet, a une de ces flammes légeres qui s’allument spontanément au-dessus des marais et flottent dans l’atmosphere au gré de la brise.

Ce feu follet… c’était la lanterne des deux agents de la sureté qui continuaient leurs investigations….

Avant de quitter le chantier ou il s’était si soudainement révélé a son premier disciple, Lecoq avait eu de longues et cruelles perplexités.

Il n’avait pas encore le coup d’oil magistral de la pratique. Il n’avait pas surtout la hardiesse et la promptitude de décision que donne un passé de succes.

Or, il hésitait entre deux partis également raisonnables, offrant chacun en sa faveur des probabilités et des arguments de meme poids.

Il se trouvait entre deux pistes : celle des deux femmes, d’un côté, celle du complice du meurtrier, de l’autre.

A laquelle s’attacher ?… Car, de pouvoir les relever toutes deux, il ne fallait pas l’espérer.

Assis sur le madrier qui lui semblait garder encore la chaleur du corps de la femme au petit pied, le front dans sa main, il réfléchissait, il pesait ses chances.

– Suivre l’homme, murmurait-il, cela ne m’apprendra rien que je ne devine. Il est allé s’embusquer sur le passage de la ronde, il l’a accompagnée de loin, il a regardé coffrer son complice, enfin il a sans doute rôdé autour du poste. En me jetant rapidement sur ses traces, puis-je espérer le rejoindre, me saisir de sa personne ? Non, trop de temps s’est écoulé….

Ce monologue, le pere Absinthe l’écoutait avec une curiosité ardente et convaincue, anxieux autant que le naif qui est allé consulter une somnambule pour un objet perdu, et qui attend l’oracle.

– Suivre les femmes, continuait le jeune policier, a quoi cela menera-t-il ? Peut-etre a une découverte importante, peut-etre a rien !

De ce côté, c’est l’inconnu avec toutes ses déceptions, mais aussi avec toutes ses chances heureuses.

Il se leva, son parti était pris.

– Eh bien !… s’écria-t-il, je choisis l’inconnu ! Nous allons, pere Absinthe, nous attacher aux pas des deux femmes, et tant qu’ils nous guideront, nous irons….

Enflammés d’une ardeur pareille, ils se mirent en marche. Au bout de la voie ou ils s’engageaient, ils apercevaient, ainsi qu’un phare magique, l’un la gratification, l’autre la gloire du succes.

Ils allaient grand train. Au début ce n’était qu’un jeu de suivre ces traces si distinctes qui s’éloignaient dans la direction de la Seine.

Mais ils ne tarderent pas a etre forcés de ralentir leur allure.

Le désert finissait, ils arrivaient aux confins de la civilisation pour ainsi dire, et a chaque instant des empreintes étrangeres se melaient aux empreintes des fugitives, se confondaient avec elles ; et parfois les effaçaient.

Puis, en beaucoup d’endroits, selon l’exposition ou la nature du sol, le dégel avait fait son ouvre, et il se rencontrait de grands espaces absolument débarrassés de neige.

La piste se trouvait alors interrompue, et ce n’était pas trop, pour la ressaisir, de toute la sagacité de Lecoq et de toute la bonne volonté de son vieux compagnon.

En ces occasions, le pere Absinthe plantait sa canne en terre, pres de la derniere empreinte relevée, et Lecoq et lui quetaient et battaient le terrain autour de ce point de repaire, a la façon des limiers en défaut.

C’est alors que la lanterne évoluait si étrangement.

Dix fois, malgré tout, ils eussent perdu la voie ou pris le change, sans les élégantes bottines de la femme au petit pied.

Elles avaient, ces bottines, des talons si hauts, si étroits, si singulierement échancrés, qu’ils rendaient une méprise impossible. Ils s’enfonçaient a chaque pas de trois ou quatre centimetres dans la neige ou dans la boue, et leur empreinte révélatrice restait nette comme celle du cachet sur la cire.

C’est grâce a ces talons que les agents reconnurent que les deux fugitives n’avaient pas remonté la rue du Patay, comme on devait s’y attendre. Sans doute elles l’avaient jugée peu sure et trop éclairée.

Elles l’avaient traversée simplement, un peu au-dessous de la ruelle de la Croix-Rouge, et avaient profité d’un vide entre deux maisons pour se rejeter dans les terrains vagues.

– Décidément, murmura Lecoq, les coquines connaissent le pays.

En effet, elles en savaient si bien la topographie, qu’en quittant la rue du Patay, elles avaient brusquement tourné a droite, pour éviter de vastes tranchées ouvertes par des chercheurs de terre a brique.

Mais leur piste était redevenue on ne peut plus visible, et elle resta telle jusqu’a la rue du Chevaleret.

La, par exemple, les indices cesserent brusquement.

Lecoq releva bien huit ou dix empreintes de la fugitive aux souliers plats, mais ce fut tout.

Le terrain, il est vrai, ne se pretait guere a une exploration de cette nature. La circulation avait été assez active dans la rue du Chevaleret, et s’il restait encore un peu de neige sur les trottoirs, le milieu de la chaussée était transformé en une riviere de boue.

– Les gaillardes ont-elles enfin songé que la neige pouvait les trahir, grommela le jeune policier, ont-elles pris la chaussée ?

A coup sur, elles n’avaient pu traverser comme l’instant d’avant ; car de l’autre côté de la rue s’étendait le mur d’une fabrique.

– Ni, ni, prononça le pere Absinthe, nous en sommes pour nos frais.

Mais Lecoq n’était pas d’une trempe a jeter le manche apres la cognée pour un échec.

Animé de la rage froide de l’homme qui voit lui échapper l’objet qu’il croyait saisir, il recommença ses recherches, et bien lui en prit.

– J’y suis !… cria-t-il tout a coup, je devine, je vois !…

Le pere Absinthe s’approcha. Il ne voyait ni ne devinait, lui, mais il n’en était plus a douter de son compagnon.

– Regardez la, lui dit Lecoq ; qu’apercevez-vous ?…

– Les traces laissées par les roues d’une voiture qui a tourné court.

– Eh bien !… papa, ces traces expliquent tout. Arrivées a cette rue, nos fugitives ont aperçu dans le lointain les lanternes d’un fiacre qui s’avançait, revenant de Paris. S’il était vide, c’était le salut. Elles l’ont attendu, et, quand il a été a portée, elles ont appelé le cocher… Sans doute, elles lui ont promis un bon pourboire ; ce qui est clair, c’est qu’il a consenti a rebrousser chemin. Il a tourné court, elles sont montées en voiture… et voila pourquoi les empreintes finissent ici.

Cette explication ne dérida pas le bonhomme.

– Sommes-nous plus avancés, maintenant que nous savons cela ? dit-il.

Lecoq ne put s’empecher de hausser les épaules.

– Espériez-vous donc, fit-il, que la piste des coquines nous conduirait a travers tout Paris jusqu’a la porte de leur maison ?…

– Non, mais…

– Alors, que voulez-vous de mieux ? Pensez-vous que je ne saurai pas, demain, retrouver ce cocher ? Il rentrait a vide, cet homme, sa journée finie, donc sa remise est dans le quartier. Croyez-vous qu’il ne se souviendra pas d’avoir pris deux personnes rue du Chevaleret ? Il nous dira ou il les a déposées, ce qui ne signifie rien, car elles ne lui auront certes pas donné leur adresse, mais il nous dira aussi leur signalement, comment elles étaient mises, leur air, leur âge, leurs façons. Et avec cela, et ce que nous savons déja…

Un geste éloquent compléta sa pensée, puis il ajouta :

– Il s’agit, a présent, de regagner la Poivriere, et vite… Et vous, l’ancien, vous pouvez éteindre votre lanterne.


Chapitre 6

 

Tout en jouant ferme des jambes pour se maintenir a la hauteur de son compagnon qui courait presque, tant il avait hâte d’etre de retour a la Poivriere, le pere Absinthe songeait, et une lumiere toute nouvelle se faisait dans son cerveau.

Depuis vingt-cinq ans qu’il était a la Préfecture, le bonhomme avait vu, selon son expression, bien des collegues lui passer sur le corps, et conquérir apres une année d’emploi une situation qu’on refusait a ses longs services.

En ce cas-la, il ne manquait jamais d’accuser ses supérieurs d’injustice, et ses rivaux heureux de basse flatterie.

Pour lui l’ancienneté était le seul titre a l’avancement, l’unique, le plus beau, le plus respectable.

Quand il avait dit : « Faire des passe-droits a un ancien, a un vieux de la vieille, est une infamie, » il avait résumé son opinion, ses griefs et toutes ses amertumes.

Eh bien !… cette nuit-la, le pere Absinthe découvrit qu’a côté de l’ancienneté il y avait quelque chose, et que « le choix » a sa raison d’etre. Il s’avoua que ce conscrit qu’il avait traité si légerement, venait d’entamer une information comme jamais lui, vétéran chevronné, n’eut su le faire.

Mais s’entretenir avec soi n’était pas le fort du bonhomme, il ne tarda pas a s’ennuyer de lui-meme, et comme on arrivait a un passage assez difficile pour qu’il fut nécessaire de ralentir le train, il jugea le moment favorable a un bout de conversation.

– Vous ne dites rien, camarade, commença-t-il, et on jurerait que vous n’etes pas content.

Ce vous, surprenant résultat des réflexions du vieil agent, aurait frappé Lecoq, si son esprit n’eut été a mille lieues de son compagnon.

– Je ne suis pas content, en effet, répondit-il.

– Allons donc !… Vous étiez gai comme pinson, il n’y a pas dix minutes.

– C’est qu’alors je ne prévoyais pas le malheur qui nous menace.

– Un malheur…

– Et tres grand. Ne sentez-vous donc pas que le temps s’est incroyablement radouci. Il est clair que le vent est au sud. Le brouillard s’est dissipé, mais le temps est couvert, il menace… Il pleuvra peut-etre avant une heure.

– Il tombe des gouttes déja, je viens d’en sentir une…

Cette phrase fit sur Lecoq l’effet d’un coup de fouet donné a un cheval vigoureux. Il bondit et prit une allure encore plus précipitée, en répétant :

– Hâtons-nous !… hâtons-nous !…

Le bonhomme prit le pas de course, mais son esprit était on ne peut plus troublé de la réponse de son jeune compagnon.

Un grand malheur !… Le vent du sud !… La pluie !… Il ne voyait pas, non il ne pouvait voir le rapport.

Intrigué outre mesure, vaguement inquiet, il questionna, bien qu’il n’eut guere que juste assez d’haleine pour suffire a la course forcée qu’il fournissait.

– Parole d’honneur, dit-il, j’ai beau me creuser la tete…

Le jeune policier eut pitié de son anxiété.

– Quoi !… interrompit-il, toujours courant, vous ne comprenez pas que de ces nuages noirs que le vent pousse, dépendent le sort de notre enquete, mon succes, votre gratification !…

– Oh !…

– Il n’y a pas de oh ! l’ancien, malheureusement. Vingt minutes d’une petite pluie douce et nous aurions perdu notre temps et nos peines. Qu’il pleuve, la neige fond et adieu nos preuves. Ah ! c’est une fatalité ! Marchons, marchons plus vite !… En etes-vous a savoir qu’une enquete doit apporter autre chose que des paroles !… Quand nous affirmerons au juge d’instruction que nous avons vu des traces de pas, il nous répondra : ou ? Et que dire ?… Quand nous jurerons sur nos grands dieux que nous avons reconnu et relevé le pied d’un homme et de deux femmes, on nous dira : faites un peu voir ?… Qui sera penaud alors ?… Le pere Absinthe et Lecoq. Sans compter que Gévrol ne se fera pas faute de déclarer que nous mentons pour nous faire valoir et pour l’humilier…

– Par exemple !…

– Plus vite, papa, plus vite, vous vous indignerez demain. Pourvu qu’il ne pleuve pas !… Des empreintes si belles, si nettes, reconnaissables, qui seraient la confusion des coupables… Comment les conserver. Par quel procédé les solidifier ?… J’y coulerais de mon sang, s’il devait s’y figer.

Le pere Absinthe se rendait cette justice que sa part de collaboration jusqu’ici était des plus minimes.

Il avait tenu la lanterne.

Mais voici que pour acquérir des droits réels et solides a la gratification, une occasion, croyait-il, se présentait.

Il la saisit…

– Je sais, déclara-t-il, comment on opere pour mouler et conserver des pas marqués sur la neige.

A ces mots, le jeune policier s’arreta net.

– Vous savez cela, vous ? interrompit-il.

– Oui, moi, répondit le vieil agent, avec la nuance de fatuité d’un homme qui prend sa revanche. On a inventé le truc pour l’affaire de la Maison-Blanche qui a eu lieu l’hiver, au mois de décembre…

– Je me la rappelle.

– Eh bien !… il y avait sur la neige, dans la cour, une grande diablesse d’empreinte qui faisait le bonheur du juge d’instruction. Il disait qu’a elle seule elle était toute la question, et qu’elle vaudrait dix ans de travaux forcés de plus a l’accusé. Naturellement il tenait a la conserver. Ou fit venir un grand chimiste de Paris.

– Passez, passez !…

– Pour lors, je n’ai pas vu pratiquer la chose de mes yeux, mais l’expert m’a tout raconté en me montrant le bloc qu’on avait obtenu. Meme il me disait qu’il m’expliquait cela a cause de ma profession, et pour mon éducation…

Lecoq trépignait d’impatience.

– Enfin, dit-il brusquement, comment s’y prenait-il.

– Attendez… j’y suis. On prend des plaques de gélatine de premiere qualité, bien transparentes, et on les met tremper dans de l’eau froide. Quand elles sont bien ramollies, on les fait chauffer et fondre au bain-marie, jusqu’a ce qu’elles forment une bouillie ni trop claire ni trop épaisse. On laisse refroidir cette bouillie jusqu’au point ou elle ne coule plus que bien juste et on en verse une couche bien mince sur l’empreinte.

Lecoq était pris de cette irritation si naturelle apres une fausse joie, quand on reconnaît qu’on a perdu son temps a écouter un imbécile.

– Assez !… interrompit-il durement ; votre procédé est celui d’Hugoulin, et on le trouve dans tous les manuels. Il est excellent, mais en quoi peut-il nous servir ?… Avez-vous de la gélatine sur vous ?…

– Pour cela, non…

– Ni moi non plus… Autant donc eut valu me conseiller de couler du plomb fondu dans les empreintes pour les fixer…

Ils reprirent leur course, et cinq minutes plus tard, sans un mot échangé, ils rentraient dans le cabaret de la veuve Chupin.

Le premier mouvement du bonhomme devait etre de s’asseoir, de se reposer, de respirer… Lecoq ne lui en laissa pas le loisir.

– Haut de pied, papa ! commanda-t-il ; procurez-moi une terrine, un plat, un vase quelconque ; donnez-moi de l’eau ; réunissez tout ce qu’il y a de planches, de caisses, de vieilles boîtes dans cette cambuse.

Lui-meme, pendant que son compagnon obéissait, il s’arma d’un tesson de bouteille et se mit a racler furieusement l’enduit de la cloison qui séparait en deux les pieces du rez-de-chaussée de la Poivriere.

Son intelligence, déconcertée d’abord par l’imminence d’une catastrophe imprévue, avait repris son équilibre. Il avait réfléchi, il s’était ingénié a chercher un moyen de conjurer l’accident… et il espérait.

Quand il eut a ses pieds sept ou huit poignées de poussiere de plâtre, il en délaya la moitié dans de l’eau, de façon a former une pâte extremement peu consistante, et il mit le reste de côté dans une assiette.

– Maintenant, papa, dit-il, venez m’éclairer.

Une fois dans le jardin, le jeune policier chercha la plus nette et la plus profonde des empreintes, s’agenouilla devant et commença son expérience, palpitant d’anxiété.

Il répandit d’abord sur l’empreinte une fine couche de poussiere de plâtre sec, et sur cette couche, avec des précautions infinies, il versa petit a petit son délayage, qu’il saupoudrait a mesure de poussiere seche.

O bonheur !… La tentative réussissait !… Le tout formait un bloc homogene et se moulait. Et apres une heure de travail, il possédait une demi-douzaine de clichés, qui manquaient peut-etre de netteté, mais fort suffisants encore comme pieces de conviction.

Lecoq avait eu raison de craindre ; la pluie commençait.

Il eut encore néanmoins le temps de couvrir avec les planches et les caisses réunies par le pere Absinthe un certain nombre de traces qu’il mettait ainsi, pour quelques heures, a l’abri du dégel…

Enfin, il respira. Le juge d’instruction pouvait venir.


Chapitre 7

 

Il y a loin, de la Poivriere a la rue du Chevaleret, meme en prenant par la « plaine » qui évite les détours.

Il n’avait pas fallu moins de quatre heures a Lecoq et a son vieux collegue, pour recueillir au dehors leurs éléments d’information.

Et pendant tout ce temps, le cabaret de la veuve Chupin était resté grand ouvert, accessible au premier venu.

Pourtant, lorsque le jeune policier avait, a son retour, remarqué cet oubli des précautions les plus élémentaires, il ne s’en était pas inquiété.

Tout bien considéré, il était difficile de soupçonner de graves inconvénients a cette étourderie.

Qui donc serait venu, passé minuit, jusqu’a ce cabaret ? Sa redoutable renommée élevait autour de lui comme des fortifications. Les pires coquins n’y buvaient pas sans inquiétude, craignant, s’ils venaient a perdre conscience de leurs actes, d’etre dépouillés par des voleurs au poivrier.

Il se pouvait, tout au plus, qu’un intrépide, revenant de danser a l’Arc-en-Ciel, ou il y avait bal de nuit, se sentant quelques sous en poche, et altéré par conséquent, eut été attiré par les lueurs qui s’échappaient de la porte.

Mais il suffisait d’un regard a l’intérieur pour mettre en fuite les plus braves.

En moins d’une seconde, le jeune policier avait envisagé toutes ces probabilités, mais il n’en avait soufflé mot au pere Absinthe.

C’est que, peu a peu, l’ivresse de sa joie et de ses espérances s’était dissipée, il était revenu a son calme habituel et, faisant un retour sur soi, il n’était pas enchanté de sa conduite.

Qu’il expérimentât son systeme d’investigations sur le pere Absinthe, comme l’apprenti tribun essaie sur ses amis ses moyens oratoires, rien de mieux.

Meme, il avait accablé de sa supériorité le vétéran de la rue de Jérusalem, il l’en avait écrasé.

Le beau mérite et la rare victoire !… Le bonhomme était un beta ; lui, Lecoq, se croyait tres fin… Était-ce une raison pour se pavaner et faire la roue ?…

Si encore il eut donné de sa force et de sa pénétration une preuve éclatante !… Mais qu’avait-il fait ?… Le mystere était-il éclairci ?… Le succes cessait-il d’etre problématique ?… Pour un fil tiré, l’écheveau n’est pas débrouillé.

Cette nuit-la, sans doute, alors que se décidait son avenir de policier, il se jura que, s’il ne parvenait pas a se guérir de sa vanité, il s’efforcerait de la dissimuler.

C’est donc d’un ton fort modeste qu’il s’adressa a son compagnon :

– Nous en avons fini avec le dehors, dit-il ; ne serait-il pas sage de nous occuper de l’intérieur ?…

Tout semblait bien tel que l’avaient vu les deux agents en s’éloignant. Une chandelle a meche fumeuse et charbonnée éclairait de ses reflets rougeâtres le meme désordre, et les cadavres roidis des trois victimes.

Sans perdre une minute, Lecoq se mit a ramasser et a étudier un a un tous les objets renversés. Quelques-uns étaient encore intacts. Ceci tenait a ce que la veuve Chupin avait reculé devant la dépense d’un carrelage, jugeant assez bon pour les pieds de ses pratiques le terrain meme sur lequel était bâti le cabaret. Ce sol, qui avait du etre uni autrefois, comme l’aire des fermes, s’était dégradé a la longue, et par les temps humides, par les jours de dégel, il n’était guere moins boueux que « la plaine » elle-meme.

Les premieres recherches donnerent les débris d’un saladier, et une grande cuiller de fer, trop tordue pour n’avoir pas servi d’arme pendant la bataille.

Il était clair qu’aux premiers mots de la querelle, les victimes se régalaient de ce mélange d’eau, de vin et de sucre, classique aux barrieres, sous le nom de vin a la française.

Apres le saladier, les deux agents réunirent cinq de ces horribles verres de cabaret, lourds, a fond tres épais, qui semblent devoir contenir une demi-bouteille, et qui, en réalité, ne tiennent presque rien. Trois étaient brisés, deux entiers.

Il y avait eu du vin dans ces cinq verres … du meme vin a la française. On le voyait, mais pour plus de sureté, Lecoq appliqua sa langue sur l’espece de mélasse bleuâtre restée au fond de chacun d’eux.

– Diable !… murmura-t-il d’un air inquiet.

Aussitôt il examina successivement le dessus de toutes les tables renversées. Sur l’une d’elles, celle qui se trouvait entre la cheminée et la fenetre, on distinguait les traces encore humides de cinq verres, du saladier et meme de la cuiller.

Cette circonstance avait pour le jeune policier une énorme gravité.

Elle prouvait clairement que cinq personnes avaient vidé le saladier de compagnie. Mais quelles personnes ?…

– Oh !… fit Lecoq sur deux tons différents. Oh !… Ne serait-ce donc pas avec le meurtrier qu’étaient les deux femmes !…

Un moyen simple se présentait pour lever tous les doutes. C’était de voir si on ne découvrirait pas d’autres verres. On n’en découvrit qu’un, de la meme forme que les autres, mais plus petit. On y avait bu de l’eau-de-vie.

Donc les femmes n’étaient pas avec le meurtrier, donc il ne s’était pas battu parce que les autres les avaient insultées, donc…

Du coup, toutes les suppositions de Lecoq s’en allaient a vau-l’eau. C’était un premier échec, il s’en désolait en silence, quand le pere Absinthe, qui n’avait pas cessé de fureter, poussa un cri.

Le jeune policier se retourna, il vit que l’autre était tout pâle.

– Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.

– Il y a que quelqu’un est venu en notre absence.

– Impossible !…

Ce n’était pas impossible, c’était vrai.

Lorsque Gévrol avait arraché le tablier de la veuve Chupin, il l’avait jeté sur les marches de l’escalier, aucun des agents n’y avait touché… Eh bien !… les poches de ce tablier étaient retournées, c’était une preuve cela, c’était l’évidence.

Le jeune policier était consterné, et la contraction de son visage disait l’effort de sa pensée.

– Qui peut etre venu ?… murmurait-il. Des voleurs ?… C’est improbable…

Puis, apres un long silence que le vieil agent se garda bien d’interrompre :

– Celui qui est venu, s’écria-t-il, qui a osé pénétrer dans cette salle gardée par les cadavres d’hommes assassinés… celui-la ne peut etre que le complice… Mais ce n’est pas assez d’un soupçon, il me faut une certitude, il me la faut, je la veux !…

Ah !… ils la chercherent longtemps, et ce n’est qu’apres plus d’une heure d’efforts, que, devant la porte enfoncée par Gévrol, ils démelerent dans la boue, entre tous les piétinements, une empreinte qui se rapportait exactement a celles de l’homme qui était venu épier dans le jardin. Ils comparerent, ils reconnurent les memes dessins formés par les clous, sous la semelle.

– C’est donc lui ! dit le jeune policier. Il nous a guettés, il nous a vus nous éloigner et il est entré… Mais pourquoi ?… Quelle nécessité pressante, irrésistible, a pu le décider a braver un danger imminent ?…

Il saisit la main de son compagnon, et la serrant a la briser :

– Pourquoi ?… continua-t-il violemment. Ah !… je ne le devine que trop. Il avait été laissé ici, oublié, perdu, quelque piece de conviction qui devait éclairer les ténebres de cette horrible affaire… Et pour la ressaisir, pour la reprendre, il s’est dévoué. Et dire que c’est par ma faute, par ma seule faute a moi, que cette preuve décisive nous échappe… Et je me croyais fort !… Quelle leçon !… Il fallait fermer la porte, un imbécile y eut songé…

Il s’interrompit et demeura bouche béante, la pupille dilatée, étendant le doigt vers un des coins de la salle.

– Qu’avez-vous ? demanda le bonhomme effrayé.

Il ne répondit pas ; mais lentement, avec les mouvements roides d’un somnambule, il s’approcha de l’endroit qu’il avait désigné du doigt, se baissa, ramassa un objet fort menu, et dit :

– Mon étourderie ne méritait pas ce bonheur.

L’objet qu’il avait ramassé était une boucle d’oreille, du genre de celles que les joailliers appellent des boutons. Elle était composée d’un seul diamant, tres gros. La monture était d’une merveilleuse délicatesse…

– Ce diamant, déclara-t-il, apres un moment d’examen, doit valoir pour le moins cinq ou six mille francs.

– Vraiment ?…

– Je crois pouvoir l’affirmer.

Il n’eut pas dit : « je crois, » quelques heures plus tôt, il eut dit carrément : « j’affirme. » Mais une premiere erreur était une leçon qu’il ne devait oublier de sa vie.

– Peut-etre, objecta le pere Absinthe, peut-etre est-ce cette boucle d’oreille, que venait chercher le complice ?

– Cette supposition n’est guere admissible. Il n’eut point, en ce cas, fouillé le tablier de la Chupin. A quoi bon ?… Non, il devait courir apres autre chose… apres une lettre, par exemple…

Le vieux policier n’écoutait plus, il avait pris la boucle d’oreille, et l’examinait a son tour.

– Et dire, murmurait-il, émerveillé des feux du diamant, et dire qu’il est venu a la Poivriere une femme qui avait pour dix mille francs de pierres aux oreilles !… qui le croirait !

Lecoq hocha la tete d’un air pensif.

– Oui, c’est invraisemblable, répondit-il, incroyable, absurde … Et cependant, nous en verrons bien d’autres, si nous arrivons jamais – ce dont je doute – a déchirer le voile de cette mystérieuse affaire.


Chapitre 8

 

Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son vieux collegue jugerent leur information complete.

Il n’y avait plus dans le cabaret un pouce carré qui n’eut été exploré, scrupuleusement examiné, étudié pour ainsi dire a la loupe.

Restait a rédiger le rapport.

Le jeune policier s’assit devant une table et commença par esquisser le plan du théâtre du meurtre, plan dont la légende explicative devait aider singulierement a l’intelligence de son récit :

A. – Point d’ou la ronde commandée par l’inspecteur du service de la sureté, Gévrol, entendit les cris des victimes. (La distance de ce point au cabaret dit la Poivriere n’est que de 123 metres, ce qui donne a supposer que ces cris étaient les premiers, que, par conséquent, le combat commençait seulement.)

B. – Fenetre fermée par des volets pleins, dont les ouvertures permirent a l’un des agents d’apercevoir la scene de l’intérieur.

C. – Porte enfoncée par l’inspecteur de la sureté, Gévrol.

D. – Escalier sur lequel était assise, pleurant, la veuve Chupin, arretée provisoirement. (C’est sur la troisieme marche de cet escalier, que le tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouvé, les poches retournées.)

F. – Cheminée.

H.H.H. – Tables. (Les empreintes d’un saladier et de cinq verres ont été constatées sur celle qui se trouve entre les points F. et B.)

T. – Porte communiquant avec l’arriere-salle du cabaret, devant laquelle le meurtrier armé se tenait debout.

K. – Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par ou pénétra celui des agents qui eut l’idée de couper la retraite du meurtrier.

L. – Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues.

M.M.M. – Empreintes de pas sur la neige, relevées par les agents restés a la Poivriere, apres le départ de l’inspecteur Gévrol.

Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n’écrivait pas une seule fois son nom.

En exposant les choses qu’il avait imaginées ou faites, il mettait simplement : « un agent… »

Ce n’était pas modestie, mais calcul. A s’effacer a propos, on gagne un relief plus considérable quand on sort de l’ombre.

C’était par calcul aussi qu’il plaçait Gévrol en avant.

Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne guerre, en somme, devait, pensait-il, appeler l’attention sur l’agent qui avait su agir quand tout l’effort du chef s’était borné a enfoncer une porte.

Ce qu’il rédigeait n’était pas un proces-verbal, acte authentique réservé aux seuls officiers de la police judiciaire, – c’était un simple rapport admis tout au plus a titre de renseignement, et cependant il le soignait comme un jeune général le bulletin de sa premiere victoire.

Tandis qu’il dessinait et écrivait, le pere Absinthe se penchait au-dessus de son épaule pour voir.

Le plan, particulierement, émerveillait le bonhomme. Il lui en était passé beaucoup sous les yeux, mais il s’était toujours figuré qu’il fallait etre ingénieur, architecte, arpenteur tout au moins, pour exécuter un semblable travail. Point. Avec un metre pour prendre quelques mesures et un bout de planche en guise de regle, ce conscrit, son collegue, se tirait d’affaire.

Sa considération pour Lecoq s’en augmenta prodigieusement.

Il est vrai que le digne vétéran de la rue de Jérusalem ne s’était aperçu, ni de l’explosion de la vanité du jeune policier, ni de son retour a une attitude modeste. Il n’avait vu ni ses inquiétudes, ni ses hésitations, ni les défauts de sa pénétration.

Apres un bon moment, cependant, le pere Absinthe se lassa de regarder courir la plume sur le papier. Il éprouvait le malaise d’une nuit passée, il se sentait la tete brulante et il grelottait.

Puis, les genoux, ainsi qu’il le disait, lui rentraient dans le corps.

Peut-etre aussi, sans en avoir conscience, éprouvait-il quelque impression de cette salle de cabaret, plus sinistre aux lueurs blafardes de l’aube.

Toujours est-il qu’il se mit a fureter dans les armoires et finit par découvrir, ô bonheur !… une bouteille d’eau-de-vie aux trois quarts pleine. Il eut une seconde d’hésitation, mais ma foi !… il s’en versa un grand plein verre, qu’il lampa d’un trait.

– En voulez-vous ? demanda-t-il apres a son compagnon. Pour fameuse, non, elle ne l’est pas … Mais c’est égal, ça dégourdit et ça dissipe.

Lecoq refusa, il n’avait pas besoin d’etre dissipé. Toutes les facultés de son intelligence étaient en jeu. Il s’agissait qu’a la seule lecture du rapport, le juge d’instruction dit : « Qu’on m’aille quérir le gaillard qui a rédigé cela. » Tout son avenir de policier était dans cet ordre.

Et il s’attachait a etre net, bref et précis, a bien indiquer comment ses soupçons au sujet du meurtrier étaient venus, avaient grandi, s’étaient confirmés. Il expliquait par quelle série de déductions il arrivait a établir une vérité qui, si elle n’était pas la vraie, était au moins une vérité assez probable pour servir de base a une instruction.

Puis, il détaillait les pieces de conviction placées en ce moment devant lui.

C’étaient les flocons de laine marron recueillis sur le madrier, la précieuse boucle d’oreille, les clichés des différentes empreintes du jardin, le tablier aux poches retournées de la veuve Chupin.

C’était le revolver du meurtrier, dont trois coups sur cinq étaient encore chargés.

L’arme, bien que sans ornements, était remarquablement belle et soignée, et sur la crosse elle portait le nom d’un des premiers armuriers de Londres : Stephen, 14, Skinner-street.

Lecoq sentait bien qu’en fouillant les victimes il rassemblerait d’autres indices, tres précieux peut-etre, mais cela il n’osa pas le faire. Il était encore trop petit garçon pour hasarder une telle démarche. D’ailleurs, il comprenait que s’il se risquait, Gévrol, furieux de s’etre fourvoyé, ne manquerait pas de crier qu’en dérangeant l’attitude des corps il avait rendu les constatations des médecins impossibles.

Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant de ci et de la quelques expressions, lorsque le pere Absinthe, qui était allé fumer une pipe sur le seuil de la porte, l’appela.

– Quoi de nouveau ?… répondit Lecoq.

– Voici Gévrol et deux de nos collegues qui ramenent avec eux le commissaire et deux messieurs bien mis.

C’était, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son arrondissement, mais médiocrement inquiet.

Pourquoi se serait-il ému ?

Gévrol, dont l’opinion en pareille matiere faisait autorité, avait pris soin de le rassurer lorsqu’il était allé l’éveiller.

– Il ne s’agit, lui avait-il dit, que d’une batterie entre des pratiques a nous, des habitués de la Poivriere. Si tous ces mauvais gars-la pouvaient s’entre-détruire, nous serions plus tranquilles.

Il ajoutait que le meurtrier était arreté, coffré, que par conséquent cette affaire ne présentait aucun caractere d’urgence.

De plus, le crime n’avait pas, ne pouvait avoir le vol pour mobile. C’était énorme. La police en est venue a s’inquiéter des atteintes a la propriété plus, peut-etre, que des attentats contre les personnes. Et c’est logique, a une époque ou les ruses de la convoitise se substituent a l’énergie de la passion, ou les scélérats audacieux deviennent rares tandis que les lâches filous pullulent.

Le commissaire ne vit donc pas d’inconvénient a attendre le jour pour procéder a une enquete sommaire.

Il avait vu le meurtrier, avisé le parquet, et maintenant il venait, sans trop de hâte, accompagné de deux médecins délégués par le procureur impérial pour les constatations médico-légales.

Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du 53e de ligne, requis par lui, pour reconnaître, s’il y avait lieu, celui des morts qui portait l’uniforme, et qui, a en croire le chiffre des boutons de sa capote, appartenait au 53e régiment alors caserné dans les forts.

Moins encore que le commissaire, l’inspecteur de la sureté s’inquiétait.

Il allait sifflotant, décrivant des moulinets avec sa canne qui ne le quitte jamais, se faisant fete de la déconfiture de ce drôle présomptueux qui avait voulu rester pour glaner la ou il n’avait pas aperçu de moisson.

Aussi, des qu’il fut a portée de voix, interpella-t-il le pere Absinthe, lequel, apres avoir prévenu Lecoq, était resté sur le seuil de la porte, adossé aux montants, tirant et renvoyant régulierement des bouffées de sa pipe, immobile comme un sphinx fumeur.

– Eh bien !… vieux, cria Gévrol, avez-vous a nous raconter un bon gros mélodrame, bien noir et bien mystérieux ?

– Je n’ai rien a raconter, moi, répondit le bonhomme, sans retirer la pipe soudée a ses levres, je suis trop bete, c’est connu… Mais monsieur Lecoq pourrait bien vous apprendre quelque chose sur quoi vous n’avez pas compté.

Ce titre : Monsieur, dont le vieil agent de la sureté gratifiait son camarade, déplut si fort a Gévrol qu’il ne voulut pas comprendre.

– Qui ça… fit-il, de qui parles-tu ?

– De mon collegue, parbleu !… qui est en train de finir son rapport, de monsieur Lecoq, enfin.

Sans malice, assurément, le bonhomme venait d’etre le parrain du jeune policier. De ce jour, pour ses ennemis aussi bien que pour ses amis, il devint et resta Monsieur Lecoq. Monsieur, en toutes lettres.

– Ah ! ah !… fit l’inspecteur, qui visiblement avait la puce a l’oreille. Ah !… il a découvert….

– Le pot aux roses que les autres n’avaient pas flairé … oui, Général, c’est cela meme.

Par cette seule phrase, le pere Absinthe se faisait un ennemi de son chef. Mais Lecoq l’avait séduit. Il était du parti de Lecoq, lui, envers et contre tous, il était résolu a s’attacher a lui, a partager sa fortune mauvaise ou bonne.

– On verra bien ! murmura l’inspecteur, qui a part soi se promettait de surveiller ce garçon, qu’un succes pouvait poser en rival.

Il n’ajouta rien de plus. Le groupe qu’il précédait arrivait, et il s’effaça pour livrer passage au commissaire de police.

Ce n’était pas un débutant, ce commissaire. Il avait été officier de paix au quartier du Faubourg du Temple aux beaux jours de l’Épi-Scié et des Quatre-Billards, et cependant il ne put maîtriser un mouvement d’horreur en pénétrant dans la salle de la Poivriere.

Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux brave médaillé et chevronné, fut plus impressionné encore. Il devint aussi pâle que les cadavres qui étaient la, a terre, et fut obligé de s’appuyer a la muraille.

Seuls les deux médecins furent stoiques.

Lecoq s’était levé, son rapport a la main ; il avait salué, et, prenant une attitude respectueuse, il attendait qu’on l’interrogeât.

– Vous avez du passer une nuit affreuse, dit le commissaire avec bonté, et sans utilité pour la justice, car toutes les investigations étaient superflues….

– Je crois pourtant, répondit le jeune policier, tout cuirassé de diplomatie, que je n’ai pas perdu mon temps. Je tenais a me conformer aux instructions de mon chef, j’ai cherché et j’ai trouvé bien des choses … J’ai acquis, par exemple, la certitude que le meurtrier avait un ami, sinon un complice, dont je pourrais presque donner le signalement … Il doit etre d’un certain âge, et porter, si je ne me trompe, une casquette a coiffe molle et un paletot de drap marron moutonneux ; quant a ses bottes…

– Tonnerre !… exclama Gévrol, et moi qui….

Il s’arreta court, en homme dont l’instinct a devancé la réflexion, et qui voudrait bien pouvoir reprendre ses paroles.

– Et vous qui ?… interrogea le commissaire. Que voulez-vous dire ?

Furieux, mais trop avancé pour reculer, l’inspecteur de la sureté s’exécuta.

– Voici la chose, dit-il. Ce matin, il y a une heure, pendant que je vous attendais, monsieur le commissaire, devant le poste de la barriere d’Italie, ou est consigné le meurtrier, je vis venir de loin un individu dont le signalement n’est pas sans analogie avec celui que nous donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement ivre, il chancelait, il trébuchait, il battait les murailles … Il essaya de traverser la chaussée, pourtant, mais parvenu au milieu, il se coucha en travers, dans une position telle qu’il ne pouvait manquer d’etre écrasé.

Lecoq détourna la tete, il ne voulait pas qu’on lut dans ses yeux qu’il comprenait.

– Voyant cela, poursuivit Gévrol, j’appelai deux sergents de ville, et je les priai de venir m’aider a faire lever ce malheureux. Nous allons a lui, déja il paraissait endormi, nous le secouons, il se dresse sur son séant, nous lui disons qu’il ne peut rester la…, mais voila qu’aussitôt il paraît pris d’une colere furieuse, il nous injurie, il nous menace, il essaye de nous frapper … Et ma foi !… nous le conduisons au poste, pour qu’il cuve du moins son vin en sureté.

– Et vous l’avez enfermé avec le meurtrier ? demanda Lecoq.

– Naturellement … Tu sais bien qu’au poste de la barriere d’Italie il n’y a que deux violons, un pour les hommes, l’autre pour les femmes ; par conséquent…

Le commissaire réfléchissait.

– Ah !… voila qui est fâcheux, murmura-t-il … et pas de remede.

– Pardon !… il en est un, objecta Gévrol. Je puis envoyer un de mes hommes jusqu’au poste, avec ordre de retenir le faux ivrogne….

D’un geste, le jeune policier osa l’interrompre.

– Peine perdue, prononça-t-il froidement. Si cet individu est le complice, il s’est dégrisé, soyez tranquille, et a cette heure il est loin.

– Alors … que faire ? demanda l’inspecteur de son air le plus ironique. Peut-on connaître l’avis de … monsieur Lecoq ?

– Je pense que le hasard nous offrait une occasion superbe, que nous n’avons pas su la saisir et que le plus court est d’en faire notre deuil et d’attendre qu’elle se représente.

Malgré tout, Gévrol s’enteta a dépecher un de ses hommes, et des qu’il se fut éloigné, Lecoq dut commencer la lecture de son rapport.

Il le débitait rapidement, évitant de mettre en relief les circonstances décisives, réservant pour l’instruction sa pensée intime, mais si forte était la logique de ses déductions, qu’a tout moment il était interrompu par les approbations du commissaire et les « tres bien ! » des médecins.

Seul, Gévrol qui représentait l’opposition, haussait les épaules a se démancher le cou, tout en verdissant de jalousie.

Le rapport terminé :

– Je crois, jeune homme, dit le commissaire a Lecoq, que seul en cette affaire vous avez vu juste … Je me suis trompé. Mais vos explications me font voir d’un tout autre oil l’attitude du meurtrier pendant que je l’interrogeais, il n’y a qu’un moment. C’est qu’il a refusé, oh !… obstinément, de me répondre … Il n’a meme pas consenti a me dire son nom…

Il se tut un moment, rassemblant dans sa mémoire toutes les circonstances du passé, et d’un ton pensif il ajouta :

– Nous sommes, je le jurerais, en présence d’un de ces crimes mystérieux dont les mobiles échappent a la perspicacité humaine… d’une de ces ténébreuses affaires dont la justice n’a jamais le fin mot…

Lecoq dissimulait un fin sourire.

– Oh ! pensait-il, nous verrons bien !…


Chapitre 9

 

Jamais consultation au chevet d’un malade mourant de quelque mal inconnu, ne mit en présence deux médecins aussi différents que ceux qui, sur la réquisition du parquet, accompagnaient le commissaire de police.

L’un, grand, vieux, tout chauve, portait un large chapeau, et sur son vaste habit noir mal coupé, un paletot de forme antique. Celui-la était un de ces savants modestes, comme il s’en rencontre dans les quartiers excentriques de Paris, un de ces guérisseurs dévoués a leur art, qui, trop souvent, meurent ignorés apres d’immenses services rendus.

Il avait ce calme débonnaire de l’homme qui, ayant ausculté toutes les miseres humaines, comprend tout. Mais une conscience troublée ne soutenait pas son regard perspicace, plus aigu que ses lancettes.

L’autre, jeune, frais, blond, jovial, trop bien mis, cachait ses mains blanches et frileuses sous des gants de daim fourrés. Son oil ne savait que caresser ou rire. Il devait s’éprendre de toutes ces panacées miraculeuses qui chaque mois sautent des laboratoires de la pharmacie a la quatrieme page des journaux. Il avait du écrire plus d’un article de « médecine a l’usage des gens du monde, » dans les feuilles de sport.

– Je vous demanderai, messieurs, leur dit le commissaire de police, de vouloir bien commencer votre expertise par l’examen de celle des victimes qui porte le costume militaire. Voici un sergent-major, requis pour une simple question d’identité, que je voudrais renvoyer le plus tôt possible a sa caserne.

Les deux médecins répondirent par un geste d’assentiment, et aidés par le pere Absinthe et un autre agent, ils souleverent le cadavre et l’étendirent sur deux tables, préalablement mises bout a bout.

Il n’y avait pas eu a étudier l’attitude du corps, pour en tirer quelque éclaircissement, puisque le malheureux qui râlait encore a l’arrivée de la ronde avait été déplacé avant d’expirer.

– Approchez-vous, sergent, commanda le commissaire de police, et regardez bien cet homme.

C’est avec une tres visible répugnance que le vieux troupier obéit.

– Quel est l’uniforme qu’il porte ? continua le commissaire.

– Celui du 53e de ligne, 2e bataillon, compagnie des voltigeurs.

– Le reconnaissez-vous ?

– Aucunement.

– Vous etes sur qu’il n’appartient pas a votre régiment ?

– Ça, je ne puis l’affirmer ; il y a au dépôt des conscrits que je n’ai jamais vus. Mais je suis pret a affirmer qu’il n’a jamais fait partie du 2° bataillon, qui est le mien, de la compagnie des voltigeurs dont je suis le sergent-major.

Lecoq, resté a l’écart jusque-la, s’avança.

– Peut-etre serait-il bon, dit-il, de voir le numéro matricule des effets de cet homme.

– L’idée est bonne, approuva le sergent.

– Voici toujours son képi, ajouta le jeune policier, il porte au fond le numéro 3, 129.

Ou suivit le conseil de Lecoq, et il fut reconnu que chacune des pieces de l’habillement de cet infortuné, était timbrée d’un numéro différent.

– Parbleu !… murmura le sergent, il en a de toutes les paroisses… C’est singulier tout de meme !…

Invité a vérifier scrupuleusement ses assertions, le brave troupier redoubla d’application, rassemblant par un effort toutes ses facultés intellectuelles.

– Ma foi !… dit-il enfin, je parierais mes galons qu’il n’a jamais été militaire. Ce particulier doit etre un pékin qui se sera déguisé comme cela par farce, a l’occasion du dimanche gras.

– A quoi reconnaissez-vous cela !…

– Dame !… je le sens mieux que je ne puis l’expliquer. Je le reconnais a ses cheveux, a ses ongles, a sa tenue, a un certain je ne sais quoi, enfin a tout et a rien … Et tenez, le pauvre diable ne savait seulement pas se chausser, il a lacé ses guetres a l’envers.

Il n’y avait évidemment plus a hésiter apres ce témoignage, qui venait confirmer la premiere observation de Lecoq.

– Cependant, insista le commissaire, si cet individu est un pékin, comment s’est-il procuré ces effets ? Peut-il les avoir empruntés a des hommes de votre compagnie ?

– A la grande rigueur, oui … mais il est difficile de l’imaginer.

– Est-il du moins possible de s’en assurer ?

– Oh !… tres bien. Je n’ai qu’a courir a la caserne et a ordonner une revue d’habillement.

– En effet, approuva le commissaire, le moyen est bon.

Mais Lecoq venait d’en imaginer un aussi concluant et plus prompt.

– Un mot, sergent, dit-il. Est-ce que les régiments ne vendent pas de temps a autre, aux encheres publiques, les effets hors de service ?

– Si… tous les ans une fois au moins, apres l’inspection.

– Et ne fait-on pas une remarque aux vetements ainsi vendus ?

– Pardonnez-moi.

– Alors, voyez donc si l’uniforme de ce malheureux ne présente pas des traces de cette remarque.

Le sous-officier retourna le collet de la capote, visita la ceinture du pantalon, et dit :

– Vous avez raison … ce sont des effets réformés.

L’oil du jeune policier brilla, mais ce ne fut qu’un éclair.

– Il faut donc, observa-t-il, que ce pauvre diable ait acheté ce costume. Ou ?… Au Temple nécessairement, chez un de ces richissimes marchands qui font en gros le commerce des effets militaires. Ils ne sont que cinq ou six, j’irai de l’un a l’autre, et celui qui a vendu cet uniforme reconnaîtra certainement sa marchandise a quelque signe….

– Et cela nous menera loin, grommela Gévrol.

Loin ou non, l’incident était vidé. Le sergent-major a sa grande satisfaction, reçut l’autorisation de se retirer, non sans avoir été prévenu, toutefois, que tres probablement le juge d’instruction aurait besoin de sa déposition.

Le moment était venu de fouiller le faux soldat, et le commissaire de police, qui se chargea en personne de cette opération, espérait bien qu’elle donnerait pour résultat une manifestation quelconque de l’identité de cet inconnu.

Il opérait, et dictait en meme temps a un agent son proces-verbal, c’est-a-dire la description minutieuse de tous les objets qu’il rencontrait.

C’était : Dans la poche droite du pantalon : du tabac a fumer, une pipe de bruyere et des allumettes.

Dans la poche gauche : un porte-monnaie de cuir tres crasseux, en forme de portefeuille, renfermant sept francs soixante centimes, et un mouchoir de poche en toile, assez propre, mais sans marque.

Et rien autre !…

Le commissaire se désolait, lorsque, tournant et retournant le porte-monnaie, il découvrit un compartiment qui lui avait échappé, par cette raison qu’il était dissimulé sous un repli du cuir.

Dans ce compartiment était un papier soigneusement plié. Il le déplia et lut a haute voix ce billet :

« Mon cher Gustave,

« Demain, dimanche soir, ne manque pas de venir au bal de l’Arc-en-Ciel, selon nos conventions. Si tu n’as plus d’argent, passe chez moi, j’en laisse a mon concierge qui te le remettra.

« Sois la-bas a huit heures. Si je n’y suis pas déja, je ne tarderai pas a paraître.

« Tout va bien,

« LACHENEUR. »

Hélas !… qu’apprenait-elle, cette lettre ! Que le mort s’appelait Gustave ; qu’il était en relations avec Lacheneur, lequel lui avançait de l’argent pour une certaine chose, et que de plus ils s’étaient rencontrés a l’Arc-en-Ciel quelques heures avant le meurtre.

C’était peu, bien peu !… C’était quelque chose, cependant ; c’était un indice, et dans ces ténebres absolues, il suffit parfois, pour se guider, de la plus chétive lueur.

– Lacheneur !… grommela Gévrol, le pauvre diable prononçait ce nom dans son agonie…

– Précisément, insista le pere Absinthe, et meme il voulait se venger de lui … Il l’accusait de l’avoir attiré dans un piege … Le malheur est que le dernier hoquet lui a coupé la parole…

Lecoq se taisait. Le commissaire de police lui avait tendu la lettre, et il l’étudiait avec une incroyable intensité d’attention.

Le papier était ordinaire, l’encre bleue. Dans un des angles était un timbre a demi-effacé ne laissant distinguer que ce nom : Beaumarchais.

C’était assez pour Lecoq.

– Cette lettre, pensa-t-il, a certainement été écrite dans un café du boulevard Beaumarchais … Lequel ? je le saurai, car c’est ce Lacheneur qu’il faut retrouver.

Pendant que, réunis autour du commissaire, les hommes de la Préfecture tenaient conseil et délibéraient, les médecins abordaient la partie délicate et véritablement pénible de leur tâche.

Avec le secours de l’obligeant pere Absinthe, ils avaient dépouillé de ses vetements le corps du faux soldat, et, penchés sur leur « sujet, » comme les chirurgiens du « cours d’anatomie, » les manches retroussées, ils l’examinaient, l’inspectaient, l’évaluaient physiquement.

Volontiers le jeune docteur-artiste eut enjambé des formalités tres ridicules selon lui, et tout a fait superflues ; mais le vieux avait de la mission du médecin-légiste une opinion trop haute pour faire bon marché du plus menu détail.

Minutieusement, avec la plus scrupuleuse exactitude, il notait la taille du mort, son âge présumé, la nature de son tempérament, la couleur et la longueur de ses cheveux, relatant l’état de son embonpoint et le degré de développement de son systeme musculaire.

Ensuite, ils passerent a l’examen de la blessure.

Lecoq avait bien vu. Les docteurs constaterent une fracture a la base du crâne. Elle ne pouvait, déclarait leur rapport, avoir été produite que par l’action d’un instrument contondant a large surface, ou par un choc violent de la tete contre un corps tres dur, d’une certaine étendue.

Or, nulle arme n’avait été retrouvée, autre que le revolver, dont la crosse n’était pas assez forte pour produire une telle blessure.

Il fallait donc, de toute nécessité, qu’il y ait eu une lutte corps a corps entre le faux soldat et le meurtrier, et que ce dernier, saisissant son adversaire par le cou, lui eut fracassé la tete contre le mur.

La présence d’ecchymoses tres petites et tres nombreuses autour du cou donnait a ces conclusions une vraisemblance absolue.

Ils ne releverent d’ailleurs aucune autre lésion ; pas une contusion, pas une égratignure, rien.

Ne devenait-il pas des-lors évident, que cette lutte si acharnée, mortelle, avait du etre excessivement courte.

Entre l’instant ou la ronde avait entendu un cri et le moment ou Lecoq avait vu par la découpure du volet tomber la victime, tout avait été consommé.

L’examen des deux autres individus « homicidés », pour parler la langue de la médecine légale, exigeait des précautions différentes sinon plus grandes.

Leur position avait été respectée ; ils gisaient en travers de la cheminée comme ils étaient tombés, et leur attitude devait fournir des indices précieux.

Elle était telle, cette attitude, qu’il ne pouvait meme venir a l’idée que leur mort n’eut pas été instantanée.

Tous deux étaient étendus sur le dos, les jambes allongées, les mains largement ouvertes.

Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils avaient été foudroyés.

Leur physionomie, a l’un et a l’autre, exprima l’épouvante arrivée a son paroxysme. Ce qui devait faire présumer, l’opinion de Devergie admise, que le dernier sentiment de leur existence avait été non la colere et la haine, mais la terreur…

– Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autorisé a imaginer qu’ils ont du etre stupéfiés par quelque spectacle absolument imprévu, étrange, effrayant … Cette expression terrifiée que je leur vois, je ne l’ai surprise qu’une fois, sur les traits d’une brave femme, morte subitement du saisissement qu’elle éprouva en voyant entrer chez elle un de ses voisins qui s’était déguisé en fantôme, pour lui faire une bonne farce.

Ces explications du médecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il cherchait a les ajuster aux vagues hypotheses qui surgissaient du fond de sa pensée.

Mais qui pouvaient etre ces individus, accessibles a une telle peur ?

Garderaient-ils comme l’autre le secret de leur identité ?

Le premier que les docteurs examinerent avait dépassé la cinquantaine. Ses cheveux étaient rares et blanchissaient ; toute sa barbe était rasée, a l’exception d’une grosse touffe rousse et rude qui s’épanouissait sous son menton tres proéminent.

Il était misérablement vetu, d’un pantalon qui s’effiloquait sur des bottes lugubrement éculées, et d’une blouse de laine noire toute maculée.

Celui-la, le vieux docteur le déclara, avait été tué d’un coup de feu tiré a bout portant : la largeur de la plaie circulaire, l’absence de sang sur les bords, la peau rétractée, les chairs dénudées, noircies, brulées, le démontraient avec une précision mathématique.

L’énorme différence des plaies d’armes a feu selon la distance, sauta aux yeux quand les médecins arriverent a l’autopsie du dernier de ces malheureux.

La balle qui lui avait donné la mort avait été tirée a plus d’un metre de lui, et sa blessure n’avait rien de l’aspect hideux de l’autre.

Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon, était petit, trapu et remarquablement laid.

Sa figure completement imberbe était toute couturée par la petite vérole.

Sa tenue était celle des pires rôdeurs de barrieres. Il portait un pantalon a carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte a revers. Ses bottines avaient été cirées. La petite casquette cirée, tombée pres de lui, devait bien accompagner sa coiffure prétentieuse et sa cravate a la Collin…

Mais voila tout ce que le rapport des médecins dégagé de ses termes techniques, voila tout ce que les investigations les plus attentives fournirent de renseignements.

Vainement les poches de ces deux hommes avaient été explorées, fouillées ; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de leur personnalité, de leur nom, de leur situation sociale, de leur profession.

Non rien, pas une indication meme vague, pas une lettre, pas une adresse, pas un chiffon de papier ; rien, pas meme un de ces menus objets d’un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe, qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation d’identité.

Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque, des cahiers a cigarettes, voila tout ce qu’on avait réuni.

Le plus âgé avait soixante-sept francs, a meme son gousset ; le plus jeune était nanti de deux louis…

Ainsi, rarement la police s’était trouvée en présence d’une aussi grave affaire avec aussi peu de renseignements.

A l’exception du fait lui-meme, trop prouvé par trois victimes, elle ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilités entrevues, loin de dissiper les ténebres, les épaississaient.

Certes, il était a espérer qu’avec du temps, de l’obstination, des recherches et les puissants moyens d’investigation dont dispose la rue de Jérusalem, on arriverait jusqu’a la vérité…

Mais, en attendant, tout était mystere, a ce point qu’on en était a se demander de quel côté réellement était le crime.

Le meurtrier était arreté, mais s’il persistait dans son mutisme, comment lui jeter son nom a la face ? Il protestait de son innocence, comment l’accabler des preuves de sa culpabilité ?

Des victimes, on ignorait tout … Et l’une d’elles s’accusait.

Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin.

Deux femmes, dont l’une pouvait perdre a la Poivriere une boucle d’oreille de 5, 000 francs, avaient assisté a la lutte … puis disparu.

Un complice, apres deux traits d’une audace inouie, s’était échappé….

Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretiere, le complice et les victimes, étaient également suspects, inquiétants, étranges, également soupçonnés de n’etre pas ce qu’ils semblaient etre.

Aussi le commissaire, d’une voix attristée, résumait ses impressions. Peut-etre songeait-il qu’il aurait, au sujet de tout cela, un quart d’heure difficile a la Préfecture.

– Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus a la Morgue. La, on les reconnaîtra sans doute.

Il se recueillit et ajouta :

– Et dire que l’un de ces morts est peut-etre Lacheneur…

– C’est peu probable, dit Lecoq. Le faux soldat, demeuré le dernier vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S’il eut supposé Lacheneur tué, il n’eut pas parlé de vengeance.

Gévrol qui depuis deux heures affectait de rester a l’écart, s’était rapproché. Il n’était pas homme a se rendre meme a l’évidence.

– Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m’en croire, il s’en tiendra a mon opinion, un peu plus positive que les reveries de M. Lecoq.

Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l’interrompit, et l’instant d’apres le juge d’instruction entrait.


Chapitre 10

 

Il n’était personne a la Poivriere qui ne connut, au moins de vue, le juge d’instruction qui arrivait, et Gévrol, vieil habitué du Palais de Justice, murmura son nom.

M. Maurice d’Escorval.

Il était fils de ce fameux baron d’Escorval qui, en 1815, faillit payer de sa vie son dévouement a l’Empire, et dont Napoléon, a Sainte-Hélene, faisait ce magnifique éloge :

« Il existe, je le crois, des hommes aussi honnetes ; mais plus honnetes, non, ce n’est pas possible. »

Entré jeune dans la magistrature, doué de remarquables aptitudes, M. d’Escorval semblait promis aux plus hautes destinées. Il trompa les pronostics en refusant obstinément toutes les situations qui lui furent offertes, pour conserver pres du tribunal de la Seine ses modestes et utiles fonctions.

Il disait, pour expliquer ses refus, qu’il tenait au séjour de Paris plus qu’a l’avancement le plus envié, et on ne comprenait pas trop cette passion de sa part. Malgré ses brillantes relations, en effet, et en dépit de sa fortune tres considérable, depuis la mort d’un frere aîné, il menait l’existence la plus retirée, cachant sa vie, ne se révélant que par son travail obstiné et par le bien qu’il répandait autour de lui.

C’était alors un homme de quarante-deux ans, qui paraissait plus jeune que son âge, encore que son front commençât a se dégarnir.

On eut admiré sa physionomie sans l’inquiétante immobilité qui la déparait, sans le plis sarcastique de ses levres trop minces, sans l’expression morne de ses yeux d’un bleu pâle.

Dire qu’il était froid et grave, eut été mal dire, et trop peu. Il était la gravité et la froideur memes avec une nuance de hauteur…

Saisi des le seuil du cabaret par l’horreur du spectacle, c’est a peine si M. d’Escorval accorda aux médecins et au commissaire un salut distrait. Les autres ne comptaient pas, pour lui.

Déja, toutes ses facultés étaient en jeu. Il étudiait le terrain, arretant son regard aux moindres objets, avec cette sagacité attentive du juge qui sait le poids d’un détail et qui comprend l’éloquence des circonstances extérieures.

– C’est grave !… dit-il enfin, bien grave !…

Le commissaire de police, pour toute réponse, leva les bras au ciel, geste qui traduisait bien sa pensée :

– A qui le dites-vous !…

Le fait est que, depuis deux heures, le digne commissaire trouvait cruellement lourde sa responsabilité, et qu’il bénissait le magistrat qui l’en déchargeait.

– Monsieur le procureur impérial n’a pu m’accompagner, reprit M. d’Escorval, il n’a pas le don d’ubiquité, et je doute qu’il lui soit possible de venir me rejoindre. Commençons donc nos opérations…

Jusqu’ici la curiosité des assistants était déçue, aussi le commissaire fut-il l’interprete du sentiment général, lorsqu’il dit :

– Monsieur le juge d’instruction a sans doute interrogé le coupable, et il doit savoir….

– Je ne sais rien, interrompit M. d’Escorval, qui parut fort surpris de l’interpellation.

Il s’assit sur cette réponse, et pendant que son greffier rédigeait les préliminaires de tout proces-verbal de constat, il se mit, lui, a lire le rapport écrit par Lecoq.

Blotti dans l’ombre, pâle, ému, fiévreux, le jeune policier s’efforçait de surprendre sur l’impassible visage du magistrat un indice de ses impressions.

C’était son avenir qui se décidait, qui allait dépendre d’un oui ou d’un non.

Et ce n’était plus a une intelligence obtuse comme celle du pere Absinthe qu’il s’adressait, mais a une perspicacité supérieure.

– Si encore, pensait-il, je pouvais plaider ma cause !… Mais qu’est la phrase écrite, comparée a la phrase parlée, mimée, vivante, palpitante de l’émotion et des convictions de qui la prononce….

Bientôt il se sentit rassuré.

La figure du juge d’instruction gardait son immobilité, mais il hochait la tete, en signe d’approbation, et meme, par instants, un détail plus ingénieux que les autres lui arrachait une exclamation : « Pas mal !… tres bien !… »

Lorsqu’il eut achevé :

– Tout ceci, dit-il enfin au commissaire, ne ressemble guere a votre rapport de ce matin, qui présentait cette ténébreuse affaire comme une bataille entre quelques misérables vagabonds.

L’observation n’était que trop juste, et le commissaire n’en était pas a regretter d’etre resté chaudement au lit, s’en remettant absolument a Gévrol.

– Ce matin, répondit-il évasivement, j’avais résumé les impressions premieres… elles ont été modifiées par les recherches ultérieures, de sorte que…

– Oh ! interrompit le juge, je ne vous fais aucun reproche, je n’ai que des félicitations a vous adresser, au contraire… On n’agit pas mieux ni plus vite. Toute cette information révele une grande pénétration, et les résultats en sont surtout exposés avec une clarté et une précision rares.

Lecoq eut comme un éblouissement.

Le commissaire, lui, hésita une seconde.

La tentation lui venait de confisquer l’éloge a son profit.

S’il la repoussa, c’est qu’il était honnete et que de plus il ne lui déplaisait pas de faire piece a Gévrol, pour le punir de sa légereté présomptueuse.

– Je dois avouer, dit-il enfin, que l’honneur de cette enquete ne me revient pas.

– Des lors, a qui l’attribuer, sinon a l’inspecteur du service de la sureté ?

Ainsi pensa M. d’Escorval, non sans surprise, car ayant déja employé Gévrol, il était loin de lui soupçonner l’ingéniosité, le style surtout, du rapport.

– C’est donc vous, lui demanda-t-il, qui avez si rondement conduit cette affaire ?

– Ma foi, non !… répondit l’homme de la Préfecture, je n’ai pas tant d’esprit que ça, moi !… Je me contente de relever ce que je découvre, et je dis : Voila. Je veux bien etre pendu si toutes les imaginations de ce rapport existent ailleurs que dans la cervelle de celui qui l’a fait… Des blagues, quoi !

Peut-etre était-il de bonne foi, étant de ces gens que l’amour-propre aveugle a ce point que, les yeux crevés par l’évidence, ils la nient.

– Cependant, insista le juge, les femmes dont voici les empreintes ont existé !… Le complice qui a laissé sur un madrier ces flocons de laine est un etre réel… Cette boucle d’oreille est un indice réel, palpable…

Gévrol se tenait a quatre pour ne pas hausser les épaules.

– Tout cela, dit-il, s’explique sans qu’il soit besoin de chercher midi a quatorze heures. Que le meurtrier ait un complice… c’est possible. La présence des femmes est naturelle, partout ou il y a des filous, on rencontre des voleuses. Quant au diamant, que prouve-t-il ?… Que les coquins avaient fait un bon coup, qu’ils étaient venus ici partager le butin, et que du partage est venue la querelle…

C’était une explication, et si plausible, que M. d’Escorval garda le silence, se recueillant avant de prendre une détermination.

– Décidément, déclara-t-il enfin, j’adopte l’hypothese du rapport… Quel en est l’auteur ?

La colere rendait Gévrol plus rouge qu’un homard.

– L’auteur, répondit-il, est un de mes agents que voici, un fort et adroit, monsieur Lecoq !… Allons, malin, approche qu’on te voie…

Le jeune policier s’avança, les levres contractées par ce sourire de satisfaction qu’on appelle familierement « la bouche en cour. »

– Mon rapport n’est qu’un sommaire, monsieur, commença-t-il, mais j’ai certaines idées…

– Vous me les direz si je vous interroge, interrompit le juge.

Et sans se soucier du désappointement de Lecoq, il prit dans le portefeuille de son greffier deux imprimés qu’il remplit et qu’il tendit a Gévrol, en disant :

– Voici deux mandats de dépôt… faites prendre, au poste ou ils sont consignés, l’inculpé et la maîtresse de ce cabaret, et qu’on les conduise a la Préfecture, ou on les tiendra au secret.

Cet ordre donné, M. d’Escorval se retournait déja vers les médecins, quand le jeune policier, au risque d’une rebuffade nouvelle, intervint.

– Oserais-je, demanda-t-il, prier monsieur le juge de me confier cette mission ?

– Impossible, je puis avoir besoin de vous ici.

– C’est que, monsieur, j’aurais aimé pour recueillir certains indices, une occasion qui ne se représentera pas…

Le juge d’instruction comprit peut-etre les intentions du jeune agent.

– Soit donc, répondit-il, mais en ce cas vous m’attendrez a la Préfecture ou je me transporterai des que j’aurai terminé ici… Allez !…

Lecoq ne se fit pas répéter la permission ; il s’empara des mandats et s’élança dehors.

Il ne courait pas, il volait a travers les terrains vagues. Des fatigues de la nuit, il ne ressentait plus rien. Jamais il ne s’était senti le corps si dispos et si alerte, l’esprit si net et si lucide.

Il espérait, il avait confiance, et il eut été parfaitement heureux, s’il eut eu affaire a un tout autre juge d’instruction.

M. d’Escorval le genait et le glaçait au point de paralyser ses moyens. Puis, de quel air de dédain il l’avait toisé, de quel ton impératif il lui avait imposé silence, et cela, lorsqu’il venait de louer son travail…

– Mais bast !… se disait-il, est-ce qu’on a jamais ici-bas une joie sans mélange !…

Et il courait…


Chapitre 11

 

Quand, apres vingt minutes de course, Lecoq arriva a l’entrée de la route de Choisy, le chef de poste de la place d’Italie faisait les cent pas, la pipe aux dents, devant son corps de garde.

A son air soucieux, au coup d’oil inquiet qu’il jetait a chaque instant sur une petite fenetre munie d’un abat-jour, les passants devaient reconnaître qu’il avait en cage, en ce moment, quelque oiseau d’importance.

Des qu’il reconnut le jeune policier, son front se dérida, et il suspendit sa promenade.

– Eh bien !… demanda-t-il, quelles nouvelles ?

– J’apporte l’ordre de conduire les prisonniers a la Préfecture.

Le chef de poste, aussitôt, se frotta les mains a s’enlever l’épiderme.

– Grand bien leur fasse !… s’écria-t-il, la voiture cellulaire passera d’ici a une heure, nous les y emballerons bien gentiment, et fouette cocher !…

Force fut a Lecoq d’interrompre l’expansion de sa satisfaction.

– Les prisonniers sont-ils seuls ? interrogea-t-il.

– Absolument seuls, la femme d’un côté, l’homme de l’autre … la nuit n’a pas donné … une nuit de Dimanche gras !… c’est surprenant. Il est vrai que votre chasse a été interrompue.

– Vous avez eu un ivrogne, cependant.

– Tiens ! oui … dans le fait … ce matin, au jour… Un pauvre diable qui doit une fameuse chandelle a Gévrol.

Ce mot, ironie involontaire, devait aviver les regrets de Lecoq.

– Une fameuse chandelle, en effet !… approuva-t-il.

– C’est sur, quoique vous ayez l’air de rire : sans Gévrol, il se faisait écraser.

– Et qu’est-il devenu, cet ivrogne ?…

Le chef de poste haussa les épaules.

– Ah !… dame !… répondit-il, vous m’en demandez trop !… C’était un brave homme, qui avait passé la nuit chez des amis, et que l’air a étourdi quand il est sorti. Il nous a expliqué cela, quand il a été dégrisé, au bout d’une demi-heure. Non, je n’ai jamais vu un homme si vexé. Il en pleurait. Il répétait comme cela : Un pere de famille, a mon âge !… c’est honteux !… Qu’est-ce que va dire ma femme !… que penseront les enfants !…

– Il parlait beaucoup de sa femme ?…

– Rien que d’elle… Il doit meme nous avoir dit son nom… Eudoxie, Léocadie… un nom dans ce genre-la, toujours. Il croyait, le pauvre bonhomme, qu’il était fautif, et qu’on allait le garder en prison. Il demandait a envoyer un commissionnaire chez lui. Quand on lui a dit qu’il était libre, j’ai cru qu’il allait devenir fou de plaisir, il nous embrassait les mains… Et il a filé !… Ah ! il ne demandait pas son reste !

La raillerie du hasard continuait.

– Et vous l’avez mis avec le meurtrier ? interrogea Lecoq.

– Comme de juste.

– Ils se sont parlé.

– Parlé !… plus souvent ! Le bonhomme était soul, je vous le répete, si soul qu’il n’aurait pas seulement pu dire : pain. Quand on l’a déposé dans le violon, pouf !… il est tombé comme une souche. Des qu’il s’est éveillé on lui a ouvert… Non, ils ne se sont pas parlé.

Le jeune policier était devenu pensif.

– C’est bien cela, murmura-t-il.

– Vous dites ?…

– Rien.

Lecoq n’avait que faire de communiquer ses réflexions au chef de poste. Elles n’étaient pas précisément gaies…

– Je l’avais compris, pensait-il, cet ivrogne, qui n’est autre que le complice, a autant d’habileté que d’audace et de sang-froid. Pendant que nous suivions ses traces, il nous épiait. Nous nous éloignons, il ose pénétrer dans le cabaret. Puis il vient se faire prendre ici, et grâce a un truc d’une simplicité enfantine, comme tous les trucs qui réussissent, il parvient a parler au meurtrier. Avec quelle perfection il a joué son rôle !… Tous les sergents de ville y ont été pris, eux qui cependant se connaissent en ivrognes !… Mais je sais qu’il jouait un rôle, c’est déja quelque chose… Je sais qu’il faut prendre le contre-pied de tout ce qu’il a dit… Il a parlé de sa famille, de sa femme, de ses enfants… donc il n’a ni enfants, ni femme, ni famille…

Il s’interrompit, il s’oubliait, ce n’était pas le moment de se perdre en conjectures.

– Au fait, reprit-il a haute voix, comment était-il, cet ivrogne ?

– C’était un grand et gros papa, rougeaud, avec des favoris blancs, large figure, petits yeux, nez épaté, l’air bete et jovial…, une maniere de Jocrisse.

– Quel âge lui avez-vous donné ?

– De quarante a cinquante ans.

– Avez-vous quelque idée de sa profession ?

– Ma foi !… ce bonhomme avec sa casquette et son grand mac-farlane marron doit etre quelque petit boutiquier ou un employé.

Ce signalement assez précis obtenu, c’était toujours autant de pris ; Lecoq allait pénétrer dans le corps de garde quand une réflexion l’arreta.

– J’espere du moins, dit-il, que cet ivrogne n’a pas communiqué avec la Chupin !…

Le chef de poste éclata de rire.

– Eh !… comment l’eut-il pu !… répondit-il. Est-ce que la vieille n’est pas dans sa prison a elle !… Ah ! la coquine ! Tenez, il n’y a pas une heure qu’elle a cessé de hurler et de vociférer. Non !… de ma vie, je n’ai entendu des horreurs et des abominations comme celles qu’elle nous criait. C’était a faire rougir les pavés du poste ; meme l’ivrogne en était tellement interloqué qu’il est allé lui parler au judas pour l’engager a se taire….

Le jeune policier eut un si terrible geste que le chef du poste s’arreta court.

– Qu’y a-t-il donc ? balbutia-t-il. Vous vous fâchez … pourquoi ?

– Parce que, répondit Lecoq furieux, parce que…

Et ne voulant pas avouer la cause vraie de sa colere, il entra au poste en disant qu’il allait voir le prisonnier.

Resté seul, le chef de poste se mit a jurer a son tour.

– Ces « cocos » de la sureté sont toujours les memes, grondait-il, tous. Ils vous questionnent, on leur dit tout ce qu’ils veulent savoir, et apres, si on leur demande quelque chose, ils vous répondent : « rien » ou « parce que » !… Farceurs !… Ils ont trop de chance, et ça les rend fiers. Pas de garde, pas d’uniforme, la liberté… Mais ou donc est passé celui-ci ?

L’oil collé au judas qui sert aux hommes de garde a surveiller les prisonniers du violon, Lecoq examinait avidement le meurtrier.

C’était a se demander si c’était bien la le meme homme qu’il avait vu quelques heures plus tôt a la Poivriere, debout sur le seuil de la porte de communication, tenant la ronde en respect, enflammé par toutes les furies de la haine, le front haut, l’oil étincelant, la levre frémissante….

Maintenant, toute sa personne trahissait le plus effroyable affaissement, l’abandon de soi, l’anéantissement de la pensée, l’hébétude, le désespoir…

Il était assis en face du judas, sur un banc grossier, les coudes sur les genoux, le menton dans la main, l’oil fixe, la levre pendante…

– Non, murmura Lecoq, non cet homme n’est pas ce qu’il paraît etre.

Il l’avait examiné, il voulut lui parler. Il entra, l’homme leva la tete, arreta sur lui un regard sans expression, mais ne dit mot.

– Eh bien !… demanda le jeune policier, comment cela va-t-il ?

– Je suis innocent ! répondit l’homme d’une voix rauque.

– Je l’espere bien … mais c’est l’affaire du juge. Moi je viens savoir si vous n’auriez pas besoin de prendre quelque chose…

– Non !

Sur la seconde meme, le meurtrier se ravisa.

– Tout de meme, ajouta-t-il, je casserais bien une croute, histoire de boire un verre de vin.

– On vous sert, répondit Lecoq.

Il sortit aussitôt, et tout en courant dans le voisinage pour acheter quelques comestibles, il se pénétrait de cette idée, qu’en demandant a boire apres un refus, l’homme n’avait songé qu’a la vraisemblance du personnage qu’il prétendait jouer…

Quoi qu’il en fut, le meurtrier mangea du meilleur appétit. Il se versa ensuite un grand verre de vin, le vida lentement et dit :

– C’est bon !… Ça fait du bien ou ça passe.

Cette satisfaction désappointa fort le jeune policier. Il avait choisi, en maniere d’épreuve, un de ces horribles liquides bleuâtres, troubles, épais, nauséabonds, qui se fabriquent a la barriere, et il s’attendait a un haut-le-cour, pour le moins, du meurtrier…

Et pas du tout !… Mais il n’eut pas le loisir de chercher les conclusions de ce fait. Un roulement au dehors annonçait l’arrivée de la voiture de la Préfecture, lugubre véhicule, qui a reçu entre autres noms celui de « panier a salade a compartiments. »

Il fallut y porter la veuve Chupin, qui se débattait et criait a l’assassin, puis le meurtrier fut invité a y prendre place.

La, du moins, le jeune policier comptait sur quelque manifestation de répugnance, et il guettait… Rien. L’homme monta dans l’affreuse voiture le plus naturellement du monde, et meme il prit possession de son compartiment en habitué, qui connaît les etres et sait quelle position est la meilleure dans un si étroit espace.

– Ah ! le mâtin est fort !… murmura Lecoq dépité, mais je l’attends a la Préfecture.