Mémoires du cardinal de Retz écrits par lui-meme a Madame de *** - Jean-François Paul de Gondi - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1717

Mémoires du cardinal de Retz écrits par lui-meme a Madame de *** darmowy ebook

Jean-François Paul de Gondi

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Opis ebooka Mémoires du cardinal de Retz écrits par lui-meme a Madame de *** - Jean-François Paul de Gondi

Jean-François Paul de Gondi fut cardinal de Retz et cardinal-archeveque de Paris, et l'un des principaux meneurs de la Fronde. Ses Mémoires, qu'il rédige a plus de soixante ans, vers 1675-1676, a la demande de ses amis (dont Mme de Sévigné), sont l'autobiographie d'un homme politique en pleine guerre civile. Il prend sa revanche sur les déboires d'une existence «agitée par tant d'aventures différentes». Il en revit les grandes étapes en une sorte de reve éveillé. L'allégresse du récit, l'évocation colorée des événements, la pénétration psychologique, et par-dessus tout, le style varié, drôle, parfois méchant, en font un texte majeur de notre littérature et un modele pour la pensée et pour l'action. En complément a ces mémoires, vous trouverez a la fin du tome II, un texte de jeunesse, relatif a la «Conjuration de Jean-Louis de Fiesque», un conspirateur genois qu'il admirait.

Opinie o ebooku Mémoires du cardinal de Retz écrits par lui-meme a Madame de *** - Jean-François Paul de Gondi

Fragment ebooka Mémoires du cardinal de Retz écrits par lui-meme a Madame de *** - Jean-François Paul de Gondi

A Propos
Préface – Portrait du cardinal de Retz par François de La Rochefoucauld
Partie 1 - Livre Premier

Partie 2 - Livre Second

A Propos Gondi:

Jean-François Paul de Gondi, plus connu comme le cardinal de Retz, est un homme d'État et mémorialiste français né a Montmirail le 20 septembre 1613 et mort a Paris le 24 aout 1679.

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Préface – Portrait du cardinal de Retz par François de La Rochefoucauld

Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse a souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l’etre ; la vanité, et ceux qui l’ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses presque toutes opposées a sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l’État sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’a lui paraître redoutable, et a se flatter de la fausse vanité de lui etre opposé. Il a su profiter néanmoins avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert la prison avec fermeté, et n’a du sa liberté qu’a sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l’obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archeveché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais apres la mort de ce ministre il s’en est démis sans connaître ce qu’il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérets de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d’esprit, et il sait tellement tourner a son avantage les occasions que la fortune lui offre qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime a raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué a sa réputation c’est de savoir donner un beau jour a ses défauts. Il est insensible a la haine et a l’amitié, quelque soin qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre ; il est incapable d’envie ni d’avarice, soit par vertu ou par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne devait espérer de pouvoir leur rendre ; il a senti de la vanité a trouver tant de crédit, et a entreprendre de s’acquitter. Il n’a point de gout ni de délicatesse ; il s’amuse a tout et ne se plaît a rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légere connaissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait a son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour ou il ne peut plus s’attacher, et il s’éloigne du monde, qui s’éloigne de lui.


Partie 1
Livre Premier


Madame, quelque répugnance que je puisse avoir a vous donner l’histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d’aventures différentes, néanmoins, comme vous me l’avez commandé, je vous obéis, meme aux dépens de ma réputation. Le caprice de la fortune m’a fait honneur de beaucoup de fautes ; et je doute qu’il soit judicieux de lever le voile qui en cache une partie. Je vais cependant vous instruire nuement et sans détour des plus petites particularités, depuis le moment que j’ai commencé a connaître mon état ; et je ne vous celerai aucunes des démarches que j’ai faites en tous les temps de ma vie. Je vous supplie tres humblement de ne pas etre surprise de trouver si peu d’art et au contraire tant de désordre en toute ma narration, et de considérer que si, en récitant les diverses parties qui la composent, j’interromps quelquefois le fil de l’histoire, néanmoins je ne vous dirai rien qu’avec toute la sincérité que demande l’estime que je sens pour vous. Je mets mon nom a la tete de cet ouvrage, pour m’obliger davantage moi-meme a ne diminuer et a ne grossir en rien la vérité. La fausse gloire et la fausse modestie sont les deux écueils que la plupart de ceux qui ont écrit leur propre vie n’ont pu éviter. Le président de Thou l’a fait avec succes dans le dernier siecle, et dans l’antiquité César n’y a pas échoué. Vous me faites, sans doute, la justice d’etre persuadée que je n’alléguerais pas ces grands noms sur un sujet qui me regarde, si la sincérité n’était une vertu dans laquelle il est permis et meme commandé de s’égaler aux héros.

Je sors d’une maison illustre en France et ancienne en Italie. Le jour de ma naissance, on prit un esturgeon monstrueux dans une petite riviere qui passe sur la terre de Montmirail, en Brie, ou ma mere accoucha de moi. Comme je ne m’estime pas assez pour me croire un homme a augure, je ne rapporterais pas cette circonstance, si les libelles qui ont depuis été faits contre moi, et qui en ont parlé comme d’un prétendu présage de l’agitation dont ils ont voulu me faire l’auteur, ne me donnaient lieu de craindre qu’il n’y eut de l’affectation a l’omettre.

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Je le communiquai a Attichy, frere de la comtesse de Maure, et je le priai de se servir de moi la premiere fois qu’il tirerait l’épée. Il la tirait souvent et je n’attendis pas longtemps. Il me pria d’appeler pour lui Melbeville, enseigne-colonel des gardes, qui se servit de Bassompierre, celui qui est mort, avec beaucoup de réputation, major général de bataille dans l’armée de l’Empire. Nous nous battîmes a l’épée et au pistolet, derriere les Minimes du bois de Vincennes. Je blessai Bassompierre d’un coup d’épée dans la cuisse et d’un coup de pistolet dans le bras. Il ne laissa pas de me désarmer, parce qu’il passa sur moi et qu’il était plus âgé et plus fort. Nous allâmes séparer nos amis, qui étaient tous deux fort blessés. Ce combat fit assez de bruit ; mais il ne produisit pas l’effet que j’attendais. Le procureur général commença des poursuites ; mais il les discontinua a la priere de nos proches ; et ainsi je demeurai la avec ma soutane et un duel.

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La mere s’en aperçut ; elle avertit mon pere, et l’on me ramena a Paris assez brusquement. Il ne tint pas a moi de me consoler de son absence avec Mme du Châtelet ; mais comme elle était engagée avec le comte d’Harcourt, elle me traita d’écolier, et elle me joua meme assez publiquement sous ce titre, en présence de M. le comte d’Harcourt. Je m’en pris a lui ; je lui fis un appel a la comédie. Nous nous battîmes, le lendemain au matin, au-dela du faubourg Saint-Marcel. Il passa sur moi, apres m’avoir donné un coup d’épée qui ne faisait qu’effleurer l’estomac ; il me porta par terre, et il eut eu infailliblement tout l’avantage, si son épée ne lui fut tombée de la main en nous colletant. Je voulus raccourcir la mienne pour lui en donner dans les reins ; mais comme il était beaucoup plus fort et plus âgé que moi, il me tenait le bras si serré sous lui que je ne pus exécuter mon dessein. Nous demeurions ainsi sans nous pouvoir faire du mal, quand il me dit : « Levons-nous, il n’est pas honnete de se gourmer. Vous etes un joli garçon ; je vous estime, et je ne fais aucune difficulté, dans l’état ou nous sommes, de dire que je ne vous ai donné aucun sujet de me quereller. » Nous convînmes de dire au marquis de Boisy, qui était son neveu et mon ami, comment le combat s’était passé, mais de le tenir secret a l’égard du monde, a la considération de Mme du Châtelet. Ce n’était pas mon compte ; mais quel moyen honnete de le refuser ? On ne parla que peu de cette affaire, et encore fut-ce par l’indiscrétion de Noirmoutier, qui, l’ayant apprise du marquis de Boisy, la mit un peu dans le monde ; mais enfin il n’y eut point de procédures, et je demeurai encore la avec ma soutane et deux duels.

Permettez-moi, je vous supplie, de faire un peu de réflexion sur la nature de l’esprit de l’homme. Je ne crois pas qu’il y eut au monde un meilleur cour que celui de mon pere, et je puis dire que sa trempe était celle de la vertu. Cependant et ces duels et ces galanteries ne l’empecherent pas de faire tous ses efforts pour attacher a l’Église l’âme peut-etre la moins ecclésiastique qui fut dans l’univers : la prédilection pour son aîné et la vue de l’archeveché de Paris, qui était dans sa maison, produisirent cet effet. Il ne le crut pas, et ne le sentit pas lui-meme ; je jurerais meme qu’il eut lui-meme juré, dans le plus intérieur de son cour, qu’il n’avait en cela d’autre mouvement que celui qui lui était inspiré par l’appréhension des périls auxquels la profession contraire exposerait mon âme : tant il est vrai qu’il n’y a rien qui soit si sujet a l’illusion que la piété. Toutes sortes d’erreurs se glissent et se cachent sous son voile ; elle consacre toutes sortes d’imaginations ; et la meilleure intention ne suffit pas pour y faire éviter les travers. Enfin, apres tout ce que je viens de vous raconter, je demeurai homme d’Église ; mais ce n’eut pas été assurément pour longtemps, sans un incident dont je vais vous rendre compte.

M. le duc de Retz, aîné de notre maison, rompit, dans ce temps-la, par le commandement du Roi, le traité de mariage qui avait été accordé, quelques années auparavant, entre M. le duc de Mercour et sa fille. Il vint trouver mon pere, des le lendemain, et le surprit tres agréablement en lui disant qu’il était résolu de la donner a son cousin, pour réunir la maison. Comme je savais qu’elle avait une sour, qui possédait plus de quatre-vingt mille livres de rente, je songeai au meme moment a la double alliance. Je n’espérais pas que l’on y pensât pour moi, connaissant le terrain comme je le connaissais, et je pris le parti de me pourvoir de moi-meme. Comme j’eus quelque lumiere que mon pere n’était pas dans le dessein de me mener aux noces, peut-etre en vue de ce qui en arriva, je fis semblant de me radoucir a l’égard de ma profession. Je feignis d’etre touché de ce que l’on m’avait représenté tant de fois sur ce sujet, et je jouai si bien mon personnage, que l’on crut que j’étais absolument changé. Mon pere se résolut de me mener en Bretagne d’autant plus facilement que je n’en avais témoigné aucun désir. Nous trouvâmes Mlle de Retz a Beaupréau en Anjou. Je ne regardai l’aînée que comme ma sour ; je considérai d’abord Mlle de Scépeaux (c’est ainsi que l’on appelait la cadette) comme ma maîtresse. Je la trouvai tres belle, le teint du plus grand éclat du monde, des lis et des roses en abondance, les yeux admirables ; la bouche tres belle, du défaut a la taille, mais peu remarquable et qui était beaucoup couvert par la vue de quatre-vingt mille livres de rente, par l’espérance du duché de Beaupréau, et par mille chimeres que je formais sur ces fondements, qui étaient réels.

Je couvris tres bien mon jeu dans le commencement : j’avais fait l’ecclésiastique et le dévot dans tout le voyage ; je continuai dans le séjour. Je soupirais toutefois devant la belle ; elle s’en aperçut : je parlai ensuite, elle m’écouta, mais d’un air un peu sévere. Comme j’avais observé qu’elle aimait extremement une vieille fille de chambre, qui était sour d’un de mes moines de Buzay, je n’oubliai rien pour la gagner, et j’y réussis par le moyen de cent pistoles et par des promesses immenses que je lui fis. Elle mit dans l’esprit de sa maîtresse que l’on ne songeait qu’a la faire religieuse, et je lui disais, de mon côté, que l’on ne pensait qu’a me faire moine. Elle haissait cruellement sa sour, parce qu’elle était beaucoup plus aimée de son pere, et je n’aimais pas trop mon frere pour la meme raison. Cette conformité dans nos fortunes contribua beaucoup a notre liaison. Je me persuadai qu’elle était réciproque, et je me résolus de la mener en Hollande. Dans la vérité, il n’y avait rien de si facile, Machecoul, ou nous étions venus de Beaupréau, n’étant qu’a une demi-lieue de la mer ; mais il fallait de l’argent pour cette expédition ; et mon trésor étant épuisé par le don des cent pistoles, je ne me trouvais pas un sol. J’en trouvai suffisamment en témoignant a mon pere que l’économat de mes abbayes étant censé tenu de la plus grande rigueur des lois, je croyais etre obligé, en conscience, d’en prendre l’administration. La proposition ne plut pas ; mais on ne put la refuser, et parce qu’elle était dans l’ordre, et parce qu’elle faisait, en quelque façon, juger que je voulais au moins retenir mes bénéfices, puisque j’en voulais prendre soin.

Je partis des le lendemain, pour aller affermer Buzay, qui n’est qu’a cinq lieues de Machecoul. Je traitai avec un marchand de Nantes, appelé Jucatieres, qui prit avantage de ma précipitation, et qui, moyennant quatre mille écus comptants qu’il me donna, conclut un marché qui a fait sa fortune. Je crus avoir quatre millions. J’étais sur le point de m’assurer d’une de ces flutes hollandaises qui sont toujours a la rade de Retz, lorsqu’il arriva un accident qui rompit toutes mes mesures.

Mlle de Retz (car elle avait pris ce nom depuis le mariage de sa sour) avait les plus beaux yeux du monde ; mais ils n’étaient jamais si beaux que quand ils mouraient, et je n’en ai jamais vu a qui la langueur donnât tant de grâces. Un jour que nous dînions chez une dame du pays, a une lieue de Machecoul, en se regardant dans un miroir qui était dans la ruelle, elle montra tout ce que la morbidezza des Italiens a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant. Mais par malheur elle ne prit pas garde que Palluau, qui a depuis été le maréchal de Clérembault, était au point de vue du miroir. Il le remarqua, et comme il était fort attaché a Mme de Retz, avec laquelle, étant fille, il avait eu beaucoup de commerce, il ne manqua pas de lui en rendre un compte fidele, et il m’assura meme, a ce qu’il m’a dit lui-meme depuis, que ce qu’il avait vu ne pouvait pas etre un original.

Mme de Retz, qui haissait mortellement sa sour, en avertit, des le soir meme, monsieur son pere, qui ne manqua pas d’en donner part au mien. Le lendemain, l’ordinaire de Paris arriva ; l’on feignit d’avoir reçu des lettres bien pressantes : l’on dit un adieu aux dames fort léger et fort public. Mon pere me mena coucher a Nantes. Je fus, comme vous le pouvez juger, et fort surpris et fort touché. Je ne savais pas a quoi attribuer la promptitude de ce départ ; je ne pouvais me reprocher aucune imprudence ; je n’avais pas le moindre doute que Palluau eut pu avoir rien vu. Je fus un peu éclairci a Orléans, ou mon pere, appréhendant que je ne m’échappasse, ce que j’avais vainement tenté plusieurs fois des Tours, se saisit de ma cassette, ou était mon argent. Je connus, par ce procédé, que j’avais été pénétré, et j’arrivai a Paris avec la douleur que vous pouvez vous imaginer.

Je trouvai Ecquilly, oncle de Vassé et mon cousin germain, que j’ose assurer avoir été le plus honnete homme de son siecle. Il avait vingt ans plus que moi, mais il ne laissait pas de m’aimer cherement. Je lui avais communiqué, avant mon départ, la pensée que j’avais d’enlever Mlle de Retz, et il l’avait fort approuvée, non seulement parce qu’il la trouvait fort avantageuse pour moi, mais encore parce qu’il était persuadé que la double alliance était nécessaire pour assurer l’établissement de la maison. L’événement qui porte aujourd’hui notre nom dans une famille étrangere marque qu’il était assez bien fondé. Il me promit de nouveau de me servir de toute chose en cette occasion. Il me preta douze cent écus, qui était tout ce qu’il avait d’argent comptant. J’en pris trois mille du président Barillon. Ecquilly manda de Provence le pilote de sa galere, qui était homme de main et de sens. Je m’ouvris de mon dessein a Mme la comtesse de Sault, qui a été depuis Mme de Lesdiguieres.

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Ce nom m’oblige a interrompre le fil de mon discours, et vous en verrez les raisons dans la suite.

Je querellai Praslin a propos de rien : nous nous battîmes dans le bois de Boulogne, apres avoir eu des peines incroyables a nous échapper de ceux qui nous voulaient arreter. Il me donna un fort grand coup d’épée dans la gorge : je lui en donnai un, qui n’était pas moindre, dans le bras. Meillancour, écuyer de mon frere, qui me servait de second, et qui avait été blessé dans le petit ventre et désarmé, et le chevalier Du Plessis, second de Praslin, nous vinrent séparer. Je n’oubliai rien pour faire éclater ce combat, jusqu’au point d’avoir aposté des témoins ; mais l’on ne peut forcer le destin, et l’on ne songea pas seulement a en informer.

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« En ce cas-la, croyez-vous, me dit-il, qu’un attachement a une fille de cette sorte puisse vous empecher de tomber dans un inconvénient ou M. de Paris, votre oncle, est tombé, beaucoup plus par la bassesse de ses inclinations que par le déreglement de ses mours ? Il en est des ecclésiastiques comme des femmes, qui ne peuvent jamais conserver de dignité dans la galanterie que par le mérite de leurs amants. Ou est celui de Mlle de Roche, hors sa beauté ? Est-ce une excuse suffisante pour un abbé dont la premiere prétention est l’archeveché de Paris ? Si vous prenez l’épée, comme je le crois, a quoi vous exposez-vous ? Pouvez-vous répondre de vous-meme a l’égard d’une fille aussi brillante et aussi belle qu’elle est ? Dans six semaines, elle ne sera plus enfant ; elle sera sifflée par Épineuil, qui est un vieux renard, et par sa mere, qui paraît avoir de l’entendement. Que savez-vous ce qu’une beauté comme celle-la, qui sera bien instruite, vous pourra mettre dans l’esprit ? »

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M. le cardinal de Richelieu haissait au dernier point Mme la princesse de Guémené, parce qu’il était persuadé qu’elle avait traversé l’inclination qu’il avait pour la Reine, et qu’elle avait meme été de part a la piece que Mme Du Fargis, dame d’atour, lui fit quand elle porta a la reine mere, Marie de Médicis, une lettre d’amour qu’il avait écrite a la Reine sa belle-fille. Cette haine de M. le cardinal de Richelieu avait passé jusqu’au point d’avoir voulu obliger pour se venger M. le maréchal de Brézé, son beau-frere et capitaine des gardes du corps, a rendre publiques les lettres de Mme de Guémené, qui avaient été trouvées dans la cassette de M. de Montmorency, lorsqu’il fut pris a Castelnaudary ; mais le maréchal de Brézé eut ou l’honneteté ou la franchise de les rendre a Mme de Guémené. Il était pourtant fort extravagant ; mais comme M. le cardinal de Richelieu s’était trouvé autrefois honoré, en quelque façon, de son alliance, et qu’il craignait meme ses emportements et ses prôneries aupres du Roi, qui avait quelque sorte d’inclination pour lui, il le souffrait dans la vue de se donner a lui-meme quelque repos dans sa famille, qu’il souhaitait avec passion d’établir et d’unir. Il pouvait tout en France, a la réserve de ce dernier point ; car M. le maréchal de Brézé avait pris une si forte aversion pour M. de La Meilleraye, qui était grand-maître de l’artillerie en ce temps-la, et qui a été depuis le maréchal de La Meilleraye, qu’il ne le pouvait souffrir. Il ne pouvait se mettre dans l’esprit que M. le cardinal de Richelieu dut seulement songer a un homme qui était vraiment son cousin germain, mais qui n’avait apporté dans son alliance qu’une roture fort connue, la plus petite mine du monde, et un mérite, a ce qu’il publiait, fort commun.

M. le cardinal de Richelieu n’était pas de ce sentiment. Il croyait, et avec raison, beaucoup de cour a M. de La Meilleraye ; il estimait meme sa capacité dans la guerre infiniment au-dessus de ce qu’elle méritait, quoique en effet elle ne fut pas méprisable. Enfin il le destinait a la place que nous avons vu avoir été tenue depuis si glorieusement par M. de Turenne.

Vous jugez assez, par ce que je viens de vous dire, de la brouillerie du dedans de la maison de M. le cardinal de Richelieu, et de l’intéret qu’il avait a la démeler. Il y travailla avec application et il ne crut pas y pouvoir mieux réussir qu’en réunissant ces deux chefs de cabale dans une confiance qu’il n’eut pour personne et qu’il eut uniquement pour eux deux. Il les mit, pour cet effet, en commun et par indivis, dans la confidence de ses galanteries, qui en vérité ne répondaient en rien a la grandeur de ses actions, ni a l’éclat de sa vie ; car Marion de Lorme, qui était un peu moins qu’une prostituée, fut un des objets de son amour, et elle le sacrifia a Des Barreaux. Mme de Fruges, que vous voyez traînante dans les cabinets, sous le nom de vieille femme, en fut un autre. La premiere venait chez lui la nuit ; il allait aussi la nuit chez la seconde, qui était déja un reste de Buckingham et de L’Épienne. Ces deux confidents, qui avaient fait entre eux une paix fourrée, l’y menaient en habit de couleur ; Mme de Guémené faillit d’etre la victime de cette paix fourrée.

M. de La Meilleraye, que l’on appelait le Grand-Maître, était devenu amoureux d’elle ; mais elle ne l’était nullement de lui. Comme il était, et par son naturel et par sa faveur, l’homme du monde le plus impérieux, il trouva fort mauvais que l’on ne l’aimât pas. Il s’en plaignit, l’on n’en fut point touchée ; il menaça, l’on s’en moqua. Il crut le pouvoir, parce que Monsieur le Cardinal, auquel il avait dit rage contre Mme de Guémené, avait enfin obligé M. de Brézé a lui mettre entre les mains les lettres écrites a M. de Montmorency, desquelles je vous ai tantôt parlé, et il les avait données au Grand-Maître, qui, dans les secondes menaces, en laissa échapper quelque chose a Mme de Guémené. Elle ne s’en moqua plus, mais elle faillit a en enrager. Elle tomba dans une mélancolie qui n’est pas imaginable, tellement que l’on ne la reconnaissait point. Elle s’en alla a Couperay, ou elle ne voulut voir personne.

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Des que j’eus pris la résolution de me mettre a l’étude, j’y pris aussi celle de reprendre les errements de M. le cardinal de Richelieu ; et quoique mes proches memes s’y opposassent, dans l’opinion que cette matiere n’était bonne que pour des pédants, je suivis mon dessein : j’entrepris la carriere, et je l’ouvris avec succes. Elle a été remplie depuis par toutes les personnes de qualité de la meme profession. Mais comme je fus le premier depuis M. le cardinal de Richelieu, ma pensée lui plut ; et cela, joint aux bons offices que Monsieur le Grand-Maître me rendait tous les jours aupres de lui, fit qu’il parla avantageusement de moi en deux ou trois occasions, qu’il témoigna un étonnement obligeant de ce que je ne lui avais jamais fait la cour, et qu’il ordonna meme a M. de Lingendes, qui a été depuis éveque de Mâcon, de me mener chez lui.

Voila la source de ma premiere disgrâce ; car au lieu de répondre a ses avances et aux instances que Monsieur le Grand-Maître me fit pour m’obliger a lui aller faire ma cour, je ne les payai toutes que de tres méchantes excuses. Je fis le malade, j’allai a la campagne ; enfin j’en fis assez pour laisser voir que je ne voulais point m’attacher a M. le cardinal de Richelieu, qui était un tres grand homme, mais qui avait au souverain degré le faible de ne point mépriser les petites choses. Il le témoigna en ma personne ; car l’histoire de La Conjuration de Jean-Louis de Fiesque, que j’avais faite a dix-huit ans, ayant échappé, en ce temps-la, des mains de Lauzieres, a qui je l’avais confiée seulement pour la lire, et ayant été portée a M. le cardinal de Richelieu par Boisrobert, il dit tout haut, en présence du maréchal d’Estrées et de Senneterre : « Voila un dangereux esprit. » Le second le dit, des le soir meme, a mon pere, et je me le tins comme dit a moi-meme. Je continuai cependant, par ma propre considération, la conduite que je n’avais prise jusque-la que par celle de la haine personnelle que Mme de Guémené avait contre Monsieur le Cardinal.

Le succes que j’eus dans les actes de Sorbonne me donna du gout pour ce genre de réputation. Je la voulus pousser plus loin, et je m’imaginai que je pourrais réussir dans les sermons. On me conseillait de commencer par de petits couvents, ou je m’accoutumerais peu a peu. Je fis tout le contraire. Je prechai l’Ascension, la Pentecôte, la Fete-Dieu dans les Petites-Carmélites, en présence de la Reine et de toute la cour ; et cette audace m’attira un second éloge de la part de M. le cardinal de Richelieu ; car, comme on lui eut dit que j’avais bien fait, il répondit : « Il ne faut pas juger des choses par l’événement ; c’est un téméraire. » J’étais, comme vous voyez, assez occupé pour un homme de vingt-deux ans.

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Monsieur le Comte, qui avait pris une tres grande amitié pour moi, et pour le service et la personne duquel j’avais pris un tres grand attachement, partit de Paris, la nuit, pour s’aller jeter dans Sedan, dans la crainte qu’il eut d’etre arreté. Il m’envoya quérir sur les dix heures du soir. Il me dit son dessein. Je le suppliai avec instance qu’il me permît d’avoir l’honneur de l’accompagner. Il me le défendit expressément ; mais il me confia Vanbroc, un joueur de luth flamand, et qui était l’homme du monde a qui il se confiait le plus. Il me dit qu’il me le donnait en garde, que je le cachasse chez moi, et que je ne le laissasse sortir que la nuit. J’exécutai fort bien de ma part tout ce qui m’avait été ordonné ; car je mis Vanbroc dans une soupente, ou il eut fallu etre chat ou diable pour le trouver. Il ne fit pas si bien de son côté ; car il fut découvert par le concierge de l’hôtel de Soissons, au moins a ce que j’ai toujours soupçonné ; et je fus bien étonné qu’un matin, a six heures, je vis toute ma chambre pleine de gens armés, qui m’éveillerent en jetant la porte en dedans. Le prévôt de l’Île s’avança, et il me dit en jurant : « Ou est Vanbroc ? – A Sedan, je crois », lui répondis-je. Il redoubla ses jurements et il chercha dans la paillasse de tous les lits. Il menaça tous mes gens de la question : aucun d’eux, a la réserve d’un seul, ne lui en put dire de nouvelles. Ils ne s’aviserent pas de la soupente, qui dans la vérité n’était pas reconnaissable, et ils sortirent tres peu satisfaits. Vous pouvez croire qu’une note de cette nature se pouvait appeler pour moi, a l’égard de la cour, une nouvelle contusion. En voici une autre.

La licence de Sorbonne expira ; il fut question de donner les lieux, c’est-a-dire déclarer publiquement, au nom de tout le corps, lesquels ont le mieux fait dans leurs actes ; et cette déclaration se fait avec de grandes cérémonies. J’eus la vanité de prétendre le premier lieu, et je ne crus pas le devoir céder a l’abbé de La Mothe-Houdancourt, qui est présentement l’archeveque d’Auch, et sur lequel il est vrai que j’avais eu quelques avantages dans les disputes.

M. le cardinal de Richelieu, qui faisait l’honneur a cet abbé de le reconnaître pour son parent, envoya en Sorbonne le grand prieur de La Porte, son oncle, pour le recommander. Je me conduisis, dans cette occasion, mieux qu’il n’appartenait a mon âge ; car aussitôt que je le sus, j’allai trouver M. de Raconis, éveque de Lavaur, pour le prier de dire a Monsieur le Cardinal que, comme je savais le respect que je lui devais, je m’étais désisté de ma prétention aussitôt que j’avais appris qu’il y prenait part. Monsieur de Lavaur me vint retrouver, des le lendemain matin, pour me dire que Monsieur le Cardinal ne prétendait point que M. l’abbé de La Mothe eut l’obligation du lieu a ma cession, mais a son mérite, auquel on ne pouvait le refuser. La réponse m’outra ; je ne répondis que par un sourire et par une profonde révérence. Je suivis ma pointe, et j’emportai le premier lieu de quatre-vingt-quatre voix. M. le cardinal de Richelieu, qui voulait etre maître partout et en toutes choses, s’emporta jusqu’a la puérilité ; il menaça les députés de la Sorbonne de raser ce qu’il avait commencé d’y bâtir, et il fit mon éloge, tout de nouveau, avec une aigreur incroyable.

Toute ma famille s’épouvanta. Mon pere et ma tante de Maignelais, qui se joignaient ensemble, la Sorbonne, Vanbroc, Monsieur le Comte, mon frere, qui était parti la meme nuit, Mme de Guémené, a laquelle ils voyaient bien que j’étais fort attaché, souhaitaient avec passion de m’éloigner et de m’envoyer en Italie. J’y allai, et je demeurai a Venise jusqu’a la mi-aout, et il ne tint pas a moi de m’y faire assassiner. Je m’amusai a vouloir faire galanterie a la signora Vendranina, noble Vénitienne, et qui était une des personnes du monde les plus jolies. Le président de Maillier, ambassadeur pour le Roi, qui savait le péril qu’il y a, en ce pays-la, pour ces sortes d’aventures, me commanda d’en sortir. Je fis le tour de la Lombardie, et je me rendis a Rome sur la fin de septembre. M. le maréchal d’Estrées y était ambassadeur. Il me fit des leçons sur la maniere dont je devais vivre, qui me persuaderent ; et quoique je n’eusse aucun dessein d’etre d’Église, je me résolus, a tout hasard, d’acquérir de la réputation dans une cour ecclésiastique ou l’on me verrait avec la soutane.

J’exécutai fort bien ma résolution. Je ne laissai pas la moindre ombre de débauche ou de galanterie : je fus modeste au dernier point dans mes habits ; et cette modestie, qui paraissait dans ma personne, était relevée par une tres grande dépense, par de belles livrées, par un équipage fort leste, et par une suite de sept ou huit gentilshommes, dont il y en avait quatre chevaliers de Malte. Je disputai dans les Écoles de Sapience, qui ne sont pas a beaucoup pres si savantes que celles de Sorbonne ; et la fortune contribua encore a me relever.

Le prince de Schomberg, ambassadeur d’obédience de l’Empire, m’envoya dire, un jour que je jouais au ballon dans les thermes de l’empereur Antonin, de lui quitter la place. Je lui fis répondre qu’il n’y avait rien que je n’eusse rendu a Son Excellence, si elle me l’eut demandé par civilité ; mais puisque c’était un ordre, j’étais obligé de lui dire que je n’en pouvais recevoir d’aucun ambassadeur que de celui du Roi mon maître. Comme il insista et qu’il m’eut fait dire, pour la seconde fois, par un de ses estafiers, de sortir du jeu, je me mis sur la défensive ; et les Allemands, plus par mépris, a mon sens, du peu de gens que j’avais avec moi, que par autre considération, ne pousserent pas l’affaire. Ce coup, porté par un abbé tout modeste a un ambassadeur qui marchait toujours avec cent mousquetaires a cheval, fit un tres grand éclat a Rome, et si grand que Roze, que vous voyez secrétaire du cabinet, et qui était ce jour-la dans le jeu du ballon, dit que feu M. le cardinal Mazarin en eut, des ce jour, l’imagination saisie, et qu’il lui en a parlé, depuis, plusieurs fois.

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La santé de M. le cardinal de Richelieu commençait a s’affaiblir et a laisser, par conséquent, quelques vues de possibilité a prétendre a l’archeveché de Paris. Monsieur le Comte, qui avait pris quelque teinture de dévotion dans la retraite de Sedan, et qui sentait du scrupule de posséder, sous le nom de custodi nos, plus de cent mille livres de rente en bénéfices, avait écrit a mon pere qu’aussitôt qu’il serait en état d’en faire agréer a la cour sa démission en ma faveur, il me les remettrait entre les mains. Toutes ces considérations jointes ensemble ne me firent pas tout a fait perdre la résolution de quitter la soutane ; mais elles la suspendirent. Elles firent plus : elles me firent prendre celle de ne la quitter qu’a bonnes enseignes et par quelques grandes actions ; et comme je ne les voyais ni proches, ni certaines, je résolus de me signaler dans ma profession et de toutes les manieres. Je commençai par une tres grande retraite, j’étudiais presque tout le jour, je ne voyais que fort peu de monde, je n’avais presque plus d’habitudes avec toutes les femmes, hors Mme de Guémené.

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… était a la ruelle du lit ; mais ce qui y fut le plus merveilleux, est que l’on le plaignit dans le plus tendre du raccommodement. Il faudrait un volume pour déduire toutes les façons dont cette histoire fut ornée. Une des plus simples fut qu’il fallut s’obliger, par serment, de laisser a la belle un mouchoir sur les yeux quand la chambre serait trop éclairée. Comme il ne pouvait couvrir que le visage, il n’empecha pas de juger des autres beautés, qui, sans aucune exagération, passaient celles de la Vénus de Médicis, que je venais de voir tout fraîchement a Rome. J’en avais apporté la stampe, et cette merveille du siecle d’Alexandre cédait a la vivante.

Le diable avait apparu justement quinze jours devant cette aventure, a Mme la princesse de Guémené, et il lui apparaissait souvent, évoqué par les conjurations de M. d’Andilly, qui le forçait, je crois, de faire peur a sa dévote, de laquelle il était encore plus amoureux que moi, mais en Dieu et purement spirituellement. J’évoquai, de mon côté, un démon, qui lui parut sous une forme plus bénigne et plus agréable. Je la retirai au bout de six semaines du Port-Royal, ou elle faisait de temps en temps des escapades plutôt que des retraites.

Je continuai de lui rendre mes respects avec beaucoup d’assiduité et je charmais, par ce doux accord, le chagrin que ma profession ne laissait pas de nourrir toujours dans le fond de mon âme. Il s’en fallut bien peu qu’il ne sortît de cet enchantement une tempete qui eut fait changer de face a l’Europe, pour peu qu’il eut plu a la destinée d’etre de mon avis. M. le cardinal de Richelieu aimait la raillerie, mais il ne la pouvait souffrir ; et toutes les personnes de cette humeur ne sont jamais que fort aigres. Il en fit une de cette nature, en plein cercle, a Mme de Guémené ; et tout le monde remarqua qu’il voulait me désigner. Elle en fut outrée, et moi plus qu’elle ; car enfin il s’était contracté une certaine espece de ménage entre elle et moi, qui avait souvent du mauvais ménage, mais dont toutefois les intérets n’étaient pas séparés.

Au meme temps, Mme de La Meilleraye plut a Monsieur le Cardinal, et au point que le maréchal s’en était aperçu devant meme qu’il partît pour l’armée. Il en avait fait la guerre a sa femme, et d’un air qui lui fit croire d’abord qu’il était encore plus jaloux qu’ambitieux. Elle le craignait terriblement ; elle n’aimait point Monsieur le Cardinal, qui, en la mariant avec son cousin, avait, a la vérité, dépouillé sa maison, de laquelle il était idolâtre. Il était d’ailleurs encore plus vieux par ses incommodités que par son âge ; il est vrai de plus que, n’étant pédant en rien, il l’était tout a fait en galanterie. On m’avait dit le détail des avances qu’il lui avait faites, qui étaient effectivement ridicules ; mais comme il les continua jusqu’au point de lui faire faire des séjours, de temps meme considérable, a Rueil, ou il faisait le sien ordinaire, je m’aperçus que la petite cervelle de la demoiselle ne résisterait pas longtemps au brillant de la faveur, et que la jalousie du maréchal céderait bientôt un peu a son intéret, qui ne lui était pas indifférent, et pleinement a sa faiblesse pour la cour, qui n’a jamais eu d’égale.

J’étais dans les premiers feux du plaisir, qui, dans la jeunesse, se prennent aisément pour les premiers feux de l’amour, et j’avais trouvé tant de satisfaction a triompher du cardinal de Richelieu, dans un champ de bataille aussi beau que celui de l’Arsenal, que je me sentis de la rage dans le plus intérieur de mon âme, aussitôt que je reconnus qu’il y avait du changement dans toute la famille. Le mari consentait et désirait que l’on allât tres souvent a Rueil ; la femme ne me faisait plus que des confidences qui me paraissaient assez souvent fausses ; enfin la colere de Mme de Guémené, dont je vous ai dit le sujet ci-dessus, la jalousie que j’eus pour Mme de La Meilleraye, mon aversion pour ma profession, s’unirent ensemble dans un moment fatal, et faillirent a produire un des plus grands et des plus fameux événements de notre siecle.

La Rochepot, mon cousin germain et mon ami intime, était domestique de M. le duc d’Orléans, et extremement dans sa confidence. Il haissait cordialement M. le cardinal de Richelieu, et parce qu’il était fils de Mme Du Fargis, persécutée et mise en effigie par ce ministre, et parce que, tout de nouveau, Monsieur le Cardinal, qui tenait son pere encore prisonnier a la Bastille, avait refusé l’agrément du régiment de Champagne pour lui a M. le maréchal de La Meilleraye, qui avait une estime particuliere pour sa valeur. Vous pouvez croire que nous faisions souvent ensemble le panégyrique du Cardinal, et des invectives contre la faiblesse de Monsieur, qui, apres avoir engagé Monsieur le Comte a sortir du royaume et a se retirer a Sedan, sous la parole qu’il lui donna de l’y venir joindre, était revenu de Blois honteusement a la cour.

Comme j’étais aussi plein des sentiments que je vous viens de marquer, que La Rochepot l’était de ceux que l’état de sa maison et de sa personne lui devait donner, nous entrâmes aisément dans les memes pensées, qui furent de nous servir de la faiblesse de Monsieur pour exécuter ce que la hardiesse de ses domestiques fut sur le point de lui faire faire a Corbie, dont il faut, pour plus d’éclaircissements, vous entretenir un moment.

Les ennemis étant entrés en Picardie, sous le commandement de M. le prince Thomas de Savoie et de M. Piccolomini, le Roi y alla en personne, et il y mena Monsieur son frere pour général de son armée et Monsieur le Comte pour lieutenant-général. Ils étaient l’un et l’autre tres mal avec M. le cardinal de Richelieu, qui ne leur donna cet emploi que par la pure nécessité des affaires, et parce que les Espagnols, qui menaçaient le cour du royaume, avaient déja pris Corbie, La Capelle et Le Catelet. Aussitôt qu’ils furent retirés dans les Pays-Bas et que le Roi eut repris Corbie, l’on ne douta point que l’on ne cherchât les moyens de perdre Monsieur le Comte, qui avait donné beaucoup de jalousie au ministre par son courage, par sa civilité, par sa dépense ; qui était intimement bien avec Monsieur, et qui avait surtout commis le crime capital de refuser le mariage de Mme d’Aiguillon. L’Épinay, Montrésor, La Rochepot n’oublierent rien pour donner a Monsieur, par l’appréhension, le courage de se défaire du Cardinal ; Saint-Ibar, Varicarville, Bardouville et Beauregard, pere de celui qui est a moi, le persuaderent a Monsieur le Comte.

La chose fut résolue, mais elle ne fut pas exécutée. Ils eurent le Cardinal dans leurs mains a Amiens, et ils ne lui firent rien. Je n’ai jamais pu savoir pourquoi : je leur en ai oui parler a tous, et chacun rejetait la faute sur son compagnon. Je ne sais, dans la vérité, ce qui en est. Ce qui est vrai est qu’aussitôt qu’ils furent a Paris, la frayeur les saisit. Monsieur le Comte, que tout le monde convint avoir été le plus ferme de tous les conjurés d’Amiens, se retira a Sedan, qui était, en ce temps-la, en souveraineté a M. de Bouillon. Monsieur alla a Blois ; et M. de Rais, qui n’était pas de l’entreprise d’Amiens, mais qui était fort attaché a Monsieur le Comte, partit la nuit en poste de Paris, et il se jeta dans Belle-Île. Le Roi envoya a Blois M. le comte de Guiche, qui est présentement M. le maréchal de Gramont, et M. de Chavigny, secrétaire d’État et confidentissime du Cardinal. Ils firent peur a Monsieur, et ils le ramenerent a Paris, ou il avait encore plus de peur ; car ceux qui étaient a lui dans sa maison, c’est-a-dire ceux de ses domestiques qui n’étaient pas gagnés par la cour, ne manquaient pas de le prendre par cet endroit, qui était son faible, pour l’obliger de penser a sa sureté ou plutôt a la leur. Ce fut de ce penchant ou nous crumes, La Rochepot et moi, que nous le pourrions précipiter dans nos pensées. L’expression est bien irréguliere, mais je n’en trouve point qui marque plus naturellement le caractere d’un esprit comme le sien. Il pensait tout et il ne voulait rien ; et quand par hasard il voulait quelque chose, il fallait le pousser en meme temps, ou plutôt le jeter, pour le lui faire exécuter.

La Rochepot fit tous les efforts possibles, et comme il vit que l’on ne répondait que par des remises, et par des impossibilités que l’on trouvait a tous les expédients qu’il proposait, il s’avisa d’un moyen qui était assurément hasardeux, mais qui, par un sort assez commun aux actions extraordinaires, l’était beaucoup moins qu’il ne le paraissait.

M. le cardinal de Richelieu devait tenir sur les fonts Mademoiselle, qui, comme vous pouvez juger, était baptisée il y avait longtemps ; mais les cérémonies du bapteme n’avaient pas été faites. Il devait venir, pour cet effet, au Dôme, ou Mademoiselle logeait, et le bapteme se devait faire dans sa chapelle. La proposition de La Rochepot fut de continuer de faire voir a Monsieur, a tous les moments du jour, la nécessité de se défaire du Cardinal ; de lui parler moins qu’a l’ordinaire du détail de l’action, afin d’en moins hasarder le secret ; de se contenter de l’en entretenir en général, et pour l’y accoutumer et pour lui pouvoir dire en temps et lieu que l’on ne la lui avait pas celée ; que l’on avait plusieurs expériences qu’il ne pouvait lui-meme etre servi qu’en cette maniere ; qu’il l’avait lui-meme avoué mainte fois a lui La Rochepot ; qu’il n’y avait donc qu’a s’associer de braves gens qui fussent capables d’une action déterminée ; qu’a poster des relais, sous le prétexte d’un enlevement, sur le chemin de Sedan ; qu’a exécuter la chose au nom de Monsieur et en sa présence, dans la chapelle, le jour de la cérémonie ; que Monsieur l’avouerait de tout son cour des qu’elle serait exécutée, et que nous le menerions de ce pas sur nos relais a Sedan, dans un intervalle ou l’abattement des sous-ministres, joint a la joie que le Roi aurait d’etre délivré de son tyran, aurait laissé la cour en état de songer plutôt a le rechercher qu’a le poursuivre. Voila la vue de La Rochepot, qui n’était nullement impraticable, et je le sentis par l’effet que la possibilité prochaine fit dans mon esprit, tout différent de celui que la simple spéculation y avait produit.

J’avais blâmé, peut-etre cent fois, avec La Rochepot, l’inaction de Monsieur et celle de Monsieur le Comte a Amiens. Aussitôt que je me vis sur le point de la pratique, c’est-a-dire sur le point de l’exécution de la meme action dont j’avais réveillé moi-meme l’idée dans l’esprit de La Rochepot, je sentis je ne sais quoi qui pouvait etre une peur. Je le pris pour un scrupule. Je ne sais si je me trompai ; mais enfin l’imagination d’un assassinat d’un pretre, d’un cardinal me vint a l’esprit. La Rochepot se moqua de moi, et il me dit ces propres paroles : « Quand vous serez a la guerre, vous n’enleverez point de quartier, de peur d’y assassiner des gens endormis. » J’eus honte de ma réflexion ; j’embrassai le crime qui me parut consacré par de grands exemples, justifié et honoré par le grand péril. Nous prîmes et nous concertâmes notre résolution. J’engageai, des le soir, Lannoy, que vous voyez a la cour sous le nom de marquis de Piennes. La Rochepot s’assura de La Frette, du marquis de Boissy, de L’Estourville, qu’il savait etre attachés a Monsieur et enragés contre le Cardinal. Nous fîmes nos préparatifs. L’exécution était sure, le péril était grand pour nous ; mais nous pouvions raisonnablement espérer d’en sortir, parce que la garde de Monsieur, qui était dans le logis, nous eut infailliblement soutenus contre celle du Cardinal, qui ne pouvait etre qu’a la porte. La fortune, plus forte que sa garde, le tira de ce pas. Il tomba malade, ou lui ou Mademoiselle, je ne m’en ressouviens pas précisément. La cérémonie fut différée : il n’y eut point d’occasion. Monsieur s’en retourna a Blois, et le marquis de Boissy nous déclara qu’il ne nous découvrirait jamais ; mais qu’il ne pouvait plus etre de cette partie, parce qu’il venait de recevoir je ne sais quelle grâce de Monsieur le Cardinal.

Je vous confesse que cette entreprise, qui nous eut comblés de gloire si elle nous eut réussi, ne m’a jamais plu. Je n’en ai pas le meme scrupule que des deux fautes que je vous ai marqué ci-dessus avoir commises contre la morale ; mais je voudrais toutefois de tout mon cour n’en avoir jamais été. L’ancienne Rome l’aurait estimée ; mais ce n’est pas par cet endroit que j’estime l’ancienne Rome.

Je ressens, avec tant de reconnaissance et avec tant de tendresse, la bonté que vous avez de vouloir bien etre informée de mes actions que je ne me puis empecher de vous rendre compte de toutes mes pensées ; et je trouve un plaisir incroyable a les aller chercher dans le fond de mon âme, a vous les apporter et a vous les soumettre.

Il y a assez souvent de la folie a conjurer ; mais il n’y a rien de pareil pour faire les gens sages dans la suite, au moins pour quelque temps : comme le péril, en ces sortes d’affaires, dure meme apres l’occasion, l’on est prudent et circonspect dans les moments qui la suivent.

Le comte de La Rochepot, voyant que notre coup était manqué, se retira a Commercy, qui était a lui, pour sept ou huit mois. Le marquis de Boissy alla trouver le duc de Rouanné, son pere, en Poitou ; Piennes, La Frette et L’Estourville prirent le chemin de leurs maisons. Mes attachements me retinrent a Paris, mais si serré et si modéré, que j’étudiais tout le jour, et que le peu que je paraissais laissait toutes les apparences d’un bon ecclésiastique. Nous les gardâmes si bien les uns et les autres, que l’on n’eut jamais le moindre vent de cette entreprise dans le temps de M. le cardinal de Richelieu, qui a été le ministre du monde le mieux averti. L’imprudence de La Frette et de L’Estourville fit qu’elle ne fut pas secrete apres sa mort. Je dis leur imprudence ; car il n’y a rien de plus malhabile que de se faire croire capable des choses dont les exemples sont a craindre.

La déclaration de Monsieur le Comte nous tira, quelque temps apres, de nos tanieres, et nous nous réveillâmes au bruit de ses trompettes. Il faut reprendre son histoire d’un peu plus loin.

Je vous ai marqué ci-dessus qu’il s’était retiré, a Sedan, par la seule raison de sa sureté, qu’il ne pouvait trouver a la cour. Il écrivit au Roi en y arrivant : il l’assura de sa fidélité, et il lui promit de ne rien entreprendre, dans le temps de son séjour en ce lieu, contre son service. Il est certain qu’il lui tint tres fidelement sa parole, que toutes les offres de l’Espagne et de l’Empire ne le toucherent point, et qu’il rebuta meme avec colere les conseils de Saint-Ibar et de Bardouville, qui le voulaient porter au mouvement. Campion, qui était son domestique, et qu’il avait laissé a Paris pour y faire les affaires qu’il pouvait avoir a la cour, me disait tout ce détail par son ordre ; et je me souviens, entre autres, d’une lettre qu’il lui écrivait un jour, dans laquelle je lus ces propres paroles : « Les gens que vous connaissez n’oublient rien pour m’obliger a traiter avec les ennemis ; et ils m’accusent de faiblesse, parce que je redoute les exemples de Charles de Bourbon et de Robert d’Artois. » Campion avait ordre de me faire voir cette lettre et de m’en demander mon sentiment. Je pris la plume au meme instant, et j’écrivis, en un petit endroit de la réponse qu’il avait commencée : « Et moi je les accuse de folie. » Ce fut le propre jour que je partis pour aller en Italie. Voici la raison de mon sentiment.

Monsieur le Comte avait toute la hardiesse du cour que l’on appelle communément vaillance, au plus haut point qu’un homme la puisse avoir ; et il n’avait pas, meme dans le degré le plus commun, la hardiesse de l’esprit, qui est ce que l’on nomme résolution. La premiere est ordinaire et meme vulgaire ; la seconde est meme plus rare que l’on ne se le peut imaginer : elle est toutefois encore plus nécessaire que l’autre pour les grandes actions ; et y a-t-il une action plus grande au monde que la conduite d’un parti ? Celle d’une armée a, sans comparaison, moins de ressorts, celle d’un État en a davantage ; mais les ressorts n’en sont, a beaucoup pres, ni si fragiles ni si délicats. Enfin je suis persuadé qu’il faut plus de grandes qualités pour former un bon chef de parti que pour faire un bon empereur de l’univers ; et que dans le rang des qualités qui le composent, la résolution marche de pair avec le jugement : je dis avec le jugement héroique, dont le principal usage est de distinguer l’extraordinaire de l’impossible. Monsieur le Comte n’avait pas un grain de cette sorte de jugement, qui ne se rencontre meme que tres rarement dans un grand esprit. Le sien était médiocre, et susceptible, par conséquent, des injustes défiances, qui est de tous les caracteres celui qui est le plus opposé a un bon chef de parti, dont la qualité la plus souvent et la plus indispensablement praticable est de supprimer en beaucoup d’occasions et de cacher en toutes les soupçons meme les plus légitimes.

Voila ce qui m’obligea a n’etre pas de l’avis de ceux qui voulaient que Monsieur le Comte fît la guerre civile. Varicarville, qui était le plus sensé et le moins emporté de toutes les personnes de qualité qui étaient aupres de Monsieur le Comte, m’a dit depuis que, quand il vit ce que j’avais écrit dans la lettre de Campion, le jour que je partis pour aller en Italie, il ne douta pas des motifs qui m’avaient porté, contre mon inclination, a ce sentiment.

Monsieur le Comte se défendit, toute cette année et toute la suivante, des instances des Espagnols et des importunités des siens, beaucoup plus par les sages conseils de Varicarville que par sa propre force. Mais rien ne le put défendre des inquiétudes de M. le cardinal de Richelieu, qui lui faisait tous les jours faire, sous le nom du Roi, des éclaircissements fâcheux. Ce détail serait trop long a vous déduire, et je me contenterai de vous marquer que le ministre, contre ses propres intérets, précipita Monsieur le Comte dans la guerre civile, par des chicaneries que ceux qui sont favorisés a un certain point par la fortune ne manquent jamais de faire aux malheureux.

Comme les esprits commencerent a s’aigrir plus qu’a l’ordinaire, Monsieur le Comte me commanda de faire un voyage secret a Sedan. Je le vis, la nuit, dans le château ou il logeait ; je lui parlai en présence de M. de Bouillon, de Saint-Ibar, de Bardouville et de Varicarville ; et je trouvai que la véritable raison pour laquelle il m’avait mandé était le désir qu’il avait d’etre éclairci, de bouche et plus en détail que l’on ne le peut etre par une lettre, de l’état de Paris. Le compte que je lui en rendis ne put que lui etre tres agréable. Je lui dis, et il était vrai, qu’il y était aimé, honoré, adoré, et que son ennemi y était redouté et abhorré. M. de Bouillon, qui voulait en toutes façons la rupture, prit cette occasion pour en exagérer les avantages ; Saint-Ibar l’appuya avec force ; Varicarville les combattit avec vigueur.

Je me sentais trop jeune pour dire mon avis. Monsieur le Comte m’y força, et je pris la liberté de lui représenter qu’un prince du sang doit plutôt faire la guerre civile que de remettre rien ou de sa réputation ou de sa dignité ; mais qu’aussi il n’y avait que ces deux considérations qui l’y pussent judicieusement obliger, parce qu’il hasarde l’une et l’autre par le mouvement, toutes les fois que l’une ou l’autre ne le rend pas nécessaire ; qu’il me paraissait bien éloigné de cette nécessité ; que sa retraite a Sedan le défendait des bassesses auxquelles la cour avait prétendu de l’obliger : par exemple, a celle de recevoir la main gauche dans la maison meme du Cardinal ; que la haine que l’on avait pour le ministre attachait meme a cette retraite la faveur publique, qui est toujours beaucoup plus assurée par l’inaction que par l’action, parce que la gloire de l’action dépend du succes, dont personne ne se peut répondre ; et que celle que l’on rencontre en ces matieres dans l’inaction est toujours sure, étant fondée sur la haine dont le public ne se dément jamais a l’égard du ministre ; qu’il serait, a mon opinion, plus glorieux a Monsieur le Comte de se soutenir par son propre poids, c’est-a-dire par celui de sa vertu, a la vue de toute l’Europe, contre les artifices d’un ministre aussi puissant que le cardinal de Richelieu ; qu’il lui serait, dis-je, plus glorieux de se soutenir par une conduite sage et réglée, que d’allumer un feu dont les suites étaient fort incertaines ; qu’il était vrai que le ministre était en exécration, mais que je ne voyais pourtant pas encore que l’exécration fut au période qu’il est nécessaire de prendre bien justement pour les grandes révolutions ; que la santé de Monsieur le Cardinal commençait a recevoir beaucoup d’atteintes ; que si il périssait par une maladie, Monsieur le Comte aurait l’avantage d’avoir fait voir au Roi et au public qu’étant aussi considérable qu’il était, et par sa personne et par l’important poste de Sedan, il n’aurait sacrifié qu’au bien et au repos de l’État ses propres ressentiments ; et que si la santé de Monsieur le Cardinal se rétablissait, sa puissance deviendrait aussi odieuse de plus en plus, et fournirait infailliblement, par l’abus qu’il ne manquerait pas d’en faire, des occasions plus favorables au mouvement que celles qui s’y voyaient présentement.

Voila a peu pres ce que je dis a Monsieur le Comte. Il en parut touché. M. de Bouillon s’en mit en colere, il me dit meme d’un ton de raillerie : « Vous avez le sang bien froid pour un homme de votre âge ». A quoi je lui répondis ces propres mots : « Tous les serviteurs de Monsieur le Comte vous sont si obligés, Monsieur, qu’ils doivent tout souffrir de vous ; mais il n’y a que cette considération qui m’empeche de penser, a l’heure qu’il est, que vous pouvez n’etre pas toujours entre vos bastions ». M. de Bouillon revint a lui ; il me fit toutes les honnetetés imaginables, et telles qu’elles furent le commencement de notre amitié. Je demeurai encore deux jours a Sedan, dans lesquels Monsieur le Comte changea cinq fois de résolution ; et Saint-Ibar me confessa, a deux reprises différentes, qu’il était difficile de rien espérer d’un homme de cette humeur. M. de Bouillon le détermina a la fin. L’on manda don Miguel de Salamanque, ministre d’Espagne ; l’on me chargea de travailler a gagner des gens dans Paris ; l’on me donna un ordre pour toucher de l’argent et pour l’employer a cet effet, et je revins de Sedan, chargé de plus de lettres qu’il n’en fallait pour faire faire le proces a deux cents hommes.

Comme je ne me pouvais pas reprocher de n’avoir pas parlé a Monsieur le Comte dans ses véritables intérets, qui n’étaient pas assurément d’entreprendre une affaire dont il n’était pas capable, je crus que j’avais toute la liberté de songer a ce qui était des miens, que je trouvais meme sensiblement dans cette guerre. Je haissais ma profession et plus que jamais : j’y avais été jeté d’abord par l’entetement de mes proches ; le destin m’y avait retenu par toutes les chaînes et du plaisir et du devoir ; je m’y trouvais et je m’y sentais lié d’une maniere a laquelle je ne voyais presque plus d’issue. J’avais vingt-cinq ans passés, et je concevais aisément que cet âge était bien avancé pour commencer a porter le mousquet ; et ce qui me faisait le plus de peine était la réflexion que je faisais, qu’il y avait eu des moments dans lesquels j’avais, par un trop grand attachement a mes plaisirs, serré moi-meme les chaînes par lesquelles il semblait que la fortune eut pris plaisir de m’attacher, malgré moi, a l’Église. Jugez, par l’état ou ces pensées me devaient mettre, de la satisfaction que je trouvais dans une occasion qui me donnait lieu d’espérer que je pourrais trouver a cet embarras une issue, non pas seulement honnete, mais illustre. Je pensai aux moyens de me distinguer : je les imaginai, je les suivis. Vous conviendrez qu’il n’y eut que la destinée qui rompit mes mesures.

MM. les maréchaux de Vitry et de Bassompierre, M. le comte de Cramail et MM. Du Fargis et Du Coudray-Montpensier étaient, en ce temps-la, prisonniers a la Bastille pour différents sujets. Mais comme la longueur adoucit toujours les prisons, ils y étaient traités avec beaucoup d’honneteté et meme avec beaucoup de liberté. Leurs amis les allaient voir ; l’on dînait meme quelquefois avec eux. L’occasion de M. Du Fargis, qui avait épousé une sour de ma mere, m’avait donné habitude avec les autres, et j’avais reconnu, dans la conversation de quelques-uns d’entre eux, des mouvements qui m’obligerent a y faire réflexion. M. le maréchal de Vitry avait peu de sens, mais il était hardi jusqu’a la témérité ; et l’emploi qu’il avait eu de tuer le maréchal d’Ancre lui avait donné dans le monde, quoique fort injustement a mon avis, un certain air d’affaire et d’exécution. Il m’avait paru fort animé contre le Cardinal, et je crus qu’il pourrait n’etre pas inutile dans la conjoncture présente. Je ne m’adressai pas toutefois directement a lui ; et je crus qu’il serait plus a propos de sonder M. le comte de Cramail, qui avait de l’entendement, et qui avait tout pouvoir sur son esprit. Il m’entendit a demi-mot, et il me demanda d’abord si je m’étais ouvert dans la Bastille a quelqu’un. Je lui répondis sans balancer : « Non, Monsieur, et je vous en dirai la raison en peu de mots. M. le maréchal de Bassompierre est trop causeur ; je ne compte rien sur M. le maréchal de Vitry que par vous ; la fidélité du Coudray m’est un peu suspecte ; et mon bon oncle Du Fargis est un bon et brave homme, mais il a le crâne étroit. – A qui vous fiez-vous dans Paris ? me dit d’un meme fil M. le comte de Cramail. – A personne, Monsieur, lui repartis-je, qu’a vous seul. – Bon, reprit-il brusquement, vous etes mon homme. J’ai quatre-vingts ans, vous n’en avez que vingt-cinq : je vous tempérerai et vous m’échaufferez ». Nous entrâmes en matiere, nous fîmes notre plan ; et lorsque je le quittai, il me dit ces propres paroles : « Laissez-moi huit jours, je vous parlerai apres plus décisivement, et j’espere que je ferai voir au Cardinal que je suis bon a autre chose qu’a faire les Jeux de l’inconnu ». Vous remarquerez, s’il vous plaît, que les Jeux de l’inconnu étaient un livre, a la vérité tres mal fait, que le comte de Cramail avait mis au jour, et duquel M. le cardinal de Richelieu s’était fort moqué.

Vous vous étonnerez sans doute de ce que, pour une affaire de cette nature, je jetai les yeux sur des prisonniers ; mais je me justifierai par la nature meme de l’affaire, qui ne pouvait etre en de meilleures mains, comme vous l’allez voir.

J’allai dîner, justement le huitieme jour, avec M. le maréchal de Bassompierre qui, s’étant mis au jeu sur les trois heures avec Mme de Gravelle, aussi prisonniere, et avec le bonhomme Du Tremblay, gouverneur de la Bastille, nous laissa tres naturellement M. le comte de Cramail et moi ensemble. Nous allâmes sur la terrasse ; et la M. le comte de Cramail, apres m’avoir fait mille remerciements de la confiance que j’avais prise en lui et mille protestations de service pour Monsieur le Comte, me tint ce propre discours : « Il n’y a qu’un coup d’épée ou Paris qui puisse nous défaire du Cardinal. Si j’avais été de l’entreprise d’Amiens, je n’aurais pas fait, au moins a ce que je crois, comme ceux qui ont manqué leur coup. Je suis celle de Paris, elle est immanquable. J’y ai bien pensé : voila ce que j’ai ajouté a notre plan. » En finissant ce mot, il me coula dans la main un papier écrit de deux côtés, dont voici la substance : qu’il avait parlé a M. le maréchal de Vitry, qui était dans toutes les dispositions du monde de servir Monsieur le Comte ; qu’ils répondaient l’un et l’autre de se rendre maîtres de la Bastille, ou toute la garnison était a eux ; qu’ils répondaient aussi de l’Arsenal ; qu’ils se déclareraient aussitôt que Monsieur le Comte aurait gagné une bataille, et a condition que je leur fisse voir, au préalable, comme je l’avais avancé a lui, comte de Cramail, qu’ils seraient soutenus par un nombre considérable d’officiers des colonels de Paris. Cet écrit contenait ensuite beaucoup d’observations sur le détail de la conduite de l’entreprise, et meme beaucoup de conseils qui regardaient celle de Monsieur le Comte. Ce que j’y admirai le plus fut la facilité que ces messieurs eussent trouvée a l’exécution. Il fallait bien que la connaissance que j’avais du dedans de la Bastille, par l’habitude que j’avais avec eux, me l’eut fait croire possible, puisqu’il m’était venu dans l’esprit de la leur proposer. Mais je vous confesse que quand j’eus examiné le plan de M. le comte de Cramail, qui était un homme de tres grande expérience et de tres bons sens, je faillis a tomber de mon haut, en voyant que des prisonniers disposaient de la Bastille avec la meme liberté qu’eut pu prendre le gouverneur le plus autorisé dans sa place.

Comme toutes les circonstances extraordinaires sont d’un merveilleux poids dans les révolutions populaires, je fis réflexion que celle-ci, qui l’était au dernier point, ferait un effet admirable dans la ville, aussitôt qu’elle y éclaterait ; et comme rien n’anime et n’appuie plus un mouvement que le ridicule de ceux contre lesquels on le fait, je conçus qu’il nous serait aisé d’y tourner de tout point la conduite d’un ministre capable de souffrir que des prisonniers fussent en état de l’accabler, pour ainsi dire, sous leurs propres chaînes. Je ne perdis pas de temps dans les suites : je m’ouvris a feu M. d’Étampes, président du Grand Conseil, et a M. L’Écuyer, présentement doyen de la Chambre des comptes, tous deux colonels et fort autorisés parmi le bourgeois ; et je les trouvai tels que Monsieur le Comte me l’avait dit : c’est-a-dire passionnés pour ses intérets, et persuadés que le mouvement n’était pas seulement possible, mais qu’il était meme facile. Vous remarquerez, s’il vous plaît, que ces deux génies, tres médiocres, meme dans leur profession, étaient d’ailleurs peut-etre les plus pacifiques qui fussent dans le royaume. Mais il y a des feux qui embrasent tout : l’importance est d’en connaître et d’en prendre le moment.

Monsieur le Comte m’avait ordonné de ne me découvrir qu’a ces deux hommes dans Paris. J’y en ajoutai de moi-meme deux autres dont l’un fut Parmentier, substitut du procureur général, et l’autre L’Épinay, auditeur de la Chambre des comptes. Parmentier était capitaine du quartier de Saint-Eustache, qui regarde la rue des Prouvelles, considérable par le voisinage des Halles. Épinay commandait comme lieutenant la compagnie qui les joignait du côté de Montmartre, et y avait beaucoup plus de crédit que le capitaine, qui d’ailleurs était son beau-frere. Parmentier, qui, par l’esprit et par le cour, était aussi capable d’une grande action qu’homme que j’aie jamais connu, m’assura qu’il disposerait, a coup pres, de Brigalier, conseiller de la Cour des aides, capitaine de son quartier et tres puissant dans le peuple. Mais il m’ajouta, en meme temps, qu’il ne lui fallait parler de rien, parce qu’il était léger et sans secret.

Monsieur le Comte m’avait fait toucher douze mille écus par les mains de Duneau, l’un de ses secrétaires, sous je ne sais quel prétexte. Je les portai a ma tante de Maignelais, en lui disant que c’était une restitution qui m’avait été confiée par un de mes amis, a sa mort, avec ordre de l’employer moi-meme au soulagement des pauvres qui ne mendiaient pas ; que comme j’avais fait serment sur l’Évangile de distribuer moi-meme cette somme, je m’en trouvais extremement embarrassé, parce que je ne connaissais pas les gens, et que je la suppliais d’en vouloir bien prendre le soin. Elle fut ravie ; elle me dit qu’elle le ferait tres volontiers ; mais que, comme j’avais promis de faire moi-meme cette distribution, elle voulait absolument que j’y fusse présent, et pour demeurer fidelement dans ma parole, et pour m’accoutumer moi-meme aux ouvres de charité. C’était justement ce que je demandais, pour avoir lieu de me faire connaître a tous les nécessiteux de Paris. Je me laissais tous les jours comme traîner par ma tante dans des faubourgs et dans des greniers. Je voyais tres souvent chez elle des gens bien vetus, et connus meme quelquefois, qui venaient a l’aumône secrete. La bonne femme ne manquait presque jamais de leur dire : « Priez bien Dieu pour mon neveu ; c’est lui de qui il lui a plu de se servir pour cette bonne ouvre. » Jugez de l’état ou cela me mettait parmi les gens qui sont, sans comparaison, plus considérables que tous les autres dans les émotions populaires. Les riches n’y viennent que par force ; les mendiants y nuisent plus qu’ils n’y servent, parce que la crainte du pillage les fait appréhender. Ceux qui y peuvent le plus sont les gens qui sont assez pressés dans leurs affaires pour désirer du changement dans les publiques, et dont la pauvreté ne passe toutefois pas jusqu’a la mendicité publique. Je me fis donc connaître a cette sorte de gens, trois ou quatre mois durant, avec une application toute particuliere, et il n’y avait point d’enfant au coin de leur feu a qui je ne donnasse toujours, en mon particulier, quelques bagatelles : je connaissais Nanon et Babet. Le voile de Mme de Maignelais, qui n’avait jamais fait d’autre vie, couvrait toute chose. Je faisais meme un peu le dévot, et j’allais aux conférences de Saint-Lazare.

Mes deux correspondants de Sedan, qui étaient Varicarville et Beauregard, me mandaient de temps en temps que Monsieur le Comte était le mieux intentionné du monde, qu’il n’avait plus balancé depuis qu’il avait pris son parti. Et je me souviens, entre autres, qu’un jour Varicarville m’écrivait que lui et moi lui avions fait autrefois une horrible injustice, et que cela était si vrai, qu’il fallait présentement le retenir, et qu’il faisait meme paraître trop de presse aux conseils de l’Empire et d’Espagne. Vous observerez, s’il vous plaît, que ces deux cours, qui lui avaient fait des instances incroyables quand il balançait, commencerent a tenir bride en main des qu’il fut résolu, par une fatalité que le flegme naturel au climat d’Espagne attache, sous le titre de prudence, a la politique de la maison d’Autriche. Et vous pouvez remarquer, en meme temps, que Monsieur le Comte, qui avait témoigné une fermeté inébranlable trois mois durant, changea tout d’un coup de sentiment des que les ennemis lui eurent accordé ce qu’il leur avait demandé. Tel est le sort de l’irrésolution : elle n’a jamais plus d’incertitude que dans la conclusion.

Je fus averti de cette convulsion par un courrier que Varicarville me dépecha expres. Je partis la nuit meme, et j’arrivai a Sedan une heure apres Anctoville, négociateur en titre d’office, que M. de Longueville, beau-frere de Monsieur le Comte, y avait envoyé. Il y portait des ouvertures d’accommodement plausibles, mais captieuses. Nous nous joignîmes tous pour les combattre. Ceux qui avaient toujours été avec Monsieur le Comte lui représenterent avec force tout ce qu’il avait cru et dit depuis qu’il s’était résolu a la guerre. Saint-Ibar, qui avait négocié pour lui a Bruxelles, le pressait sur ses engagements, sur ses avances, sur ses instances ; j’insistais sur les pas que j’avais faits par son ordre dans Paris, sur les paroles données a MM. de Vitry et de Cramail, sur le secret confié a deux personnes par son commandement et a quatre autres pour son service et par son aveu. La matiere était belle et, depuis les engagements, n’était plus problématique. Nous persuadâmes a la fin, ou plutôt nous emportâmes apres quatre jours de conflit. Anctoville fut renvoyé avec une réponse tres fiere ; M. de Guise, qui s’était joint avec Monsieur le Comte, et qui avait fort souhaité la rupture, alla a Liege donner ordre a des levées. Saint-Ibar retourna a Bruxelles pour conclure le traité ; Varicarville prit la poste pour Vienne, et je revins a Paris, ou j’oubliai de dire a nos conjurés les irrésolutions de notre chef. Il y en eut encore depuis quelques nuages, mais légers ; et comme je sus que du côté des Espagnols tout était en état, je fis a Sedan mon dernier voyage, pour y prendre mes dernieres mesures.

J’y trouvai Metternich, colonel de l’un des plus vieux régiments de l’Empire, envoyé par le général Lamboy, qui s’avançait avec une armée fort leste et presque toute composée de vieilles troupes. Le colonel assura Monsieur le Comte que Lamboy avait ordre de faire absolument tout ce que Monsieur le Comte lui commanderait, et meme de donner bataille a M. le maréchal de Châtillon, qui commandait les armées de France qui étaient sur la Meuse. Comme toute l’entreprise de Paris dépendait de ce succes, je fus bien aise de m’éclaircir de ce détail, le plus que je pourrais, par moi-meme. Monsieur le Comte trouva bon que j’allasse a Givet avec Metternich. J’y trouvai l’armée belle et en bon état ; je vis don Miguel de Salamanque, qui me confirma ce que Metternich avait dit, et je revins a Paris avec trente-deux blancs signés de Monsieur le Comte. Je rendis compte de tout a M. le maréchal de Vitry, qui fit l’ordre de l’entreprise, qui l’écrivit de sa main, et qui la porta cinq ou six jours dans sa poche, ce qui est assez rare dans les prisons. Voici la substance de cet ordre :

Aussitôt que nous aurions reçu la nouvelle du gain de la bataille, nous le devions publier dans Paris avec toutes les figures. MM. de Vitry et de Cramail devaient s’ouvrir, en meme temps, aux autres prisonniers, se rendre maîtres de la Bastille, arreter le gouverneur, sortir dans la rue Saint-Antoine avec une troupe de noblesse, dont M. le maréchal de Vitry était assuré ; crier : « Vive le Roi et Monsieur le Comte ! » M. d’Étampes devait, a l’heure donnée, faire battre le tambour par toute sa colonelle, joindre le maréchal de Vitry au cimetiere Saint-Jean, et marcher au Palais, pour rendre des lettres de Monsieur le Comte au Parlement, et l’obliger a donner arret en sa faveur. Je devais, de mon côté, me mettre a la tete des compagnies de Parmentier et Guérin, de laquelle Épinay me répondait, avec vingt-cinq gentilshommes que j’avais engagés par différents prétextes, sans qu’ils sussent eux-memes précisément ce que c’était. Mon bon homme de gouverneur, qui croyait lui-meme que je voulais enlever Mlle de Rohan, m’en avait amené douze de son pays. Je faisais état de me saisir du Pont-Neuf, de donner la main par les quais a ceux qui marchaient au Palais, et de pousser ensuite les barricades dans les lieux qui nous paraîtraient les plus soulevés. La disposition de Paris nous faisait croire le succes infaillible ; le secret y fut gardé jusqu’au prodige. Monsieur le Comte donna la bataille et il la gagna. Vous croyez sans doute l’affaire bien avancée. Rien moins. Monsieur le Comte est tué dans le moment de sa victoire, et il est tué au milieu des siens, sans qu’il y en ait jamais eu un seul qui ait pu dire comme sa mort est arrivée. Cela est incroyable, et cela est pourtant vrai. Jugez de l’état ou je fus quand j’appris cette nouvelle. M. le comte de Cramail, le plus sage assurément de toute notre troupe, ne songea plus qu’a couvrir le passé, qui, du côté de Paris, n’était qu’entre six personnes. C’était toujours beaucoup ; mais le manquement de secret était encore plus a craindre de celui de Sedan, ou il y avait des gens beaucoup moins intéressés a le garder, parce que, ne revenant pas en France, ils avaient moins de lieu d’en appréhender le châtiment. Tout le monde fut également religieux ; MM. de Vitry et Cramail, qui avaient au commencement balancé a se sauver, se rassurerent. Personne du monde ne parla, et cette occasion, jointe a un aveu dont je vous parlerai dans la seconde partie de ce discours, m’a obligé de penser et de dire souvent que le secret n’est pas si rare que l’on le croit, entre les gens qui ont accoutumé de se meler de grandes affaires.

La mort de Monsieur le Comte me fixa dans ma profession, parce que je crus qu’il n’y avait plus rien de considérable a faire, et que je me croyais trop âgé pour en sortir par quelque chose qui ne fut pas considérable. De plus, la santé de Monsieur le Cardinal s’affaiblissait, et l’archeveché de Paris commençait a flatter mon ambition. Je me résolus donc, non pas seulement a suivre, mais encore a faire ma profession. Tout m’y portait. Mme de Guémené s’était retirée depuis six semaines dans sa maison du Port-Royal. M. d’Andilly me l’avait enlevée : elle ne mettait plus de poudre, elle ne se frisait plus, et elle m’avait donné mon congé dans toute la forme la plus authentique que l’ordre de la pénitence pouvait demander. Si Dieu m’avait ôté la place Royale, le diable ne m’avait pas laissé l’Arsenal, ou j’avais découvert, par le moyen du valet de chambre, mon confident, que j’avais absolument gagné, que Paliere, capitaine des gardes du maréchal, était pour le moins aussi bien que moi avec la maréchale de La Meilleraye. Voila de quoi devenir un saint.

La vérité est que j’en devins beaucoup plus réglé, au moins pour l’apparence. Je vécus fort retiré. Je ne laissai plus rien de problématique pour le choix de ma profession ; j’étudiai beaucoup ; je pris habitude avec soin avec tout ce qu’il y avait de gens de science et de piété ; je fis presque de mon logis une académie ; j’observai avec application de ne pas ériger l’académie en tribunal ; je commençai a ménager, sans affectation, les chanoines et les curés, que je trouvais tres naturellement chez mon oncle. Je ne faisais pas le dévôt, parce que je ne me pouvais assurer que je pusse durer a le contrefaire ; mais j’estimais beaucoup les dévots ; et a leur égard, c’est un des plus grands points de la piété. J’accommodais meme mes plaisirs au reste de ma pratique. Je ne me pouvais passer de galanterie ; mais je la fis avec Mme de Pommereux, jeune et coquette, mais de la maniere qui me convenait ; parce qu’ayant toute la jeunesse, non pas seulement chez elle, mais a ses oreilles, les apparentes affaires des autres couvraient la mienne, qui était, ou du moins qui fut quelque temps apres plus effective. Enfin ma conduite me réussit, et au point qu’en vérité je fus fort a la mode parmi les gens de ma profession, et que les dévots memes disaient, apres M. Vincent, qui m’avait appliqué ce mot de Évangile : que je n’avais pas assez de piété, mais que je n’étais pas trop éloigné du royaume de Dieu.

La fortune me favorisa, en cette occasion, plus qu’elle n’avait accoutumé. Je trouvai par hasard Métrezat, fameux ministre de Charenton, chez Mme d’Harambure, huguenote précieuse et savante. Elle me mit aux mains avec lui par curiosité. La dispute s’engagea, et au point qu’elle eut neuf conférences de suite en neuf jours différents. M. le maréchal de La Force et M. de Turenne se trouverent a trois ou quatre. Un gentilhomme de Poitou, qui fut présent a toutes, se convertit. Comme je n’avais pas encore vingt-six ans, cet événement fit grand bruit, et entre autres effets, il en produisit un qui n’avait guere de rapport a sa cause. Je vous le raconterai, apres que j’aurai rendu la justice que je dois a une honneteté que je reçus de Métrezat, dans une de ses conférences.

J’avais eu quelque avantage sur lui dans la cinquieme, ou la question de la vocation fut traitée. Il m’embarrassa dans la sixieme, ou l’on parlait de l’autorité du Pape, parce que, ne voulant pas me brouiller avec Rome, je lui répondais sur des principes qui ne sont pas si aisés a défendre que ceux de Sorbonne. Le ministre s’aperçut de ma peine : il m’épargna les endroits qui eussent pu m’obliger a m’expliquer d’une maniere qui eut choqué le nonce. Je remarquai son procédé ; je l’en remerciai, au sortir de la conférence, en présence de M. de Turenne, et il me répondit ces propres mots : « Il n’est pas juste d’empecher M. l’abbé de Retz d’etre cardinal ». Cette délicatesse n’est pas, comme vous voyez, d’un pédant de Geneve.

Je vous ai dit ci-dessus que cette conférence produisit un effet bien différent de sa cause. Le voici :

Mme de Vendôme, dont vous avez oui parler, prit une affection pour moi, depuis cette conférence, qui allait jusqu’a la tendresse d’une mere. Elle y avait assisté, quoique assurément elle n’y entendît rien ; mais ce qui la confirma encore dans son sentiment, fut celui de M. de Lisieux, qui était son directeur, et qui logeait toujours chez elle quant il était a Paris. Il revint en ce temps-la de son diocese, et comme il avait beaucoup d’amitié pour moi et qu’il me trouva dans les dispositions de m’attacher a ma profession, ce qu’il avait souhaité passionnément, il prit tous les soins imaginables de faire valoir dans le monde le peu de qualités qu’il pouvait excuser en moi. Il est constant que ce fut a lui a qui je dus le peu d’éclat que j’eus en ce temps-la ; et il n’y avait personne en France dont l’approbation en put tant donner. Ses sermons l’avaient élevé, d’une naissance fort basse et étrangere (il était flamand), a l’épiscopat ; il l’avait soutenu avec une piété sans faste et sans fard. Son désintéressement était au-dela de celui des anachoretes ; il avait la vigueur de saint Ambroise, et il conservait dans la cour et aupres du Roi une liberté que M. le cardinal de Richelieu, qui avait été son écolier en théologie, craignait et révérait. Ce bon homme, qui avait tant d’amitié pour moi qu’il me faisait trois fois la semaine des leçons sur les Épîtres de saint Paul, se mit en tete de convertir M. de Turenne et de m’en donner l’honneur.

M. de Turenne avait beaucoup de respect pour lui ; mais il lui en donna encore plus de marques, par une raison qu’il m’a dite lui-meme, mais qu’il ne m’a dite que plus de dix ans apres. M. le comte de Brion, que vous pouvez, je crois, avoir vu dans votre enfance sous le nom de duc Damville, était fort amoureux de Mlle de Vendôme, qui a été depuis Mme de Nemours, et il était aussi fort ami de M. de Turenne, qui pour lui faire plaisir et pour lui donner lieu de voir plus souvent Mlle de Vendôme, affectait d’écouter les exhortations de M. de Lisieux, et de lui rendre meme beaucoup de devoirs. Le comte de Brion, qui avait été deux fois capucin, et qui faisait un salmigondis perpétuel de dévotion et de péché, prenait une sensible part a sa prétendue conversion ; et il ne bougeait des conférences, qui se faisaient tres souvent, et qui se tenaient toujours dans la chambre de Mme de Vendôme. Brion avait fort peu d’esprit ; mais il avait beaucoup de routine, qui en beaucoup de choses supplée a l’esprit ; et cette routine, jointe a la maniere que vous connaissiez de M. de Turenne, et a la mine indolente de Mlle de Vendôme, fit que je pris le tout pour bon, et que je ne m’aperçus jamais de quoi que ce soit. Vous me permettrez, s’il vous plaît, de faire ici une petite digression, avant que j’entre plus avant dans la suite de cette histoire. Les confiances que je vous ai faites, jusqu’ici, de toutes les dames que je vous ai nommées, ne me donnent aucun scrupule, parce qu’il n’y en a pas une que je croie ne vous avoir pu faire avec honneur ; la discrétion a ses bornes, et je ne les crois pas…

…  …  …  …  … . .

Je crois que j’en aurais meme davantage de me plaindre du peu de lieu que j’ai trouvé a vous en faire des confiances qui vous pussent etre de tout point particulieres. En voici une qui l’est certainement, qui n’a jamais été pénétrée, que je n’ai jamais faite a personne, que je n’ai jamais laissé soupçonner ; je ne l’ai pas du, et parce que je suis persuadé que la personne qu’elle regarde ne m’a jamais trompé…

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Les conférences dont je vous ai parlé ci-dessus se terminaient assez souvent par des promenades dans les jardins. Feu Mme de Choisy en proposa une a Saint-Cloud ; et elle dit en badinant a Mme de Vendôme qu’il y fallait donner la comédie a M. de Lisieux. Le bon homme, qui admirait les pieces de Corneille, répondit qu’il n’en ferait aucune difficulté, pourvu que ce fut a la campagne et qu’il y eut peu de monde. La partie se fit ; l’on convint qu’il n’y aurait que Mme et Mlle de Vendôme, Mme de Choisy, M. de Turenne, M. de Brion, Voiture, et moi. Brion se chargea de la comédie et des violons ; je me chargeai de la collation. Nous allâmes a Saint-Cloud, chez Monsieur l’archeveque. Les comédiens, qui jouaient ce soir-la a Rueil, chez Monsieur le Cardinal, n’arriverent qu’extremement tard. M. de Lisieux prit plaisir aux violons ; Mme de Vendôme ne se lassait point de voir danser mademoiselle sa fille, qui dansait pourtant toute seule. Enfin l’on s’amusa tant que la petite pointe du jour (c’était dans les plus grands jours de l’été) commençait a paraître quand l’on fut au bas de la descente des Bons-Hommes.

Justement au pied, le carrosse arreta tout court. Comme j’étais a l’une des portieres avec Mlle de Vendôme, je demandai au cocher pourquoi il arretait, et il me répondit avec une voix fort étonnée : « Voulez-vous que je passe par-dessus tous les diables qui sont la devant moi ? » Je mis la tete hors de la portiere, et comme j’ai toujours eu la vue fort basse, je ne vis rien. Mme de Choisy, qui était a l’autre portiere avec M. de Turenne, fut la premiere qui aperçut du carrosse la cause de la frayeur du cocher ; je dis du carrosse, car cinq ou six laquais qui étaient derriere criaient : « Jésus Maria ! » et tremblaient déja de peur. M. de Turenne se jeta hors du carrosse, au cri de Mme de Choisy. Je crus que c’étaient des voleurs ; je sautai aussi hors du carrosse ; je pris l’épée d’un laquais, je la tirai, et j’allai joindre de l’autre côté M. de Turenne, que je trouvai regardant fixement quelque chose que je ne voyais point. Je lui demandai ce qu’il regardait, et il me répondit, en me poussant du bras et assez bas : « Je vous le dirai ; mais il ne faut pas épouvanter ces dames », qui, dans la vérité, hurlaient plutôt qu’elles ne criaient. Voiture commença un oremus ; vous connaissez peut-etre les cris aigus de Mme de Choisy ; Mlle de Vendôme disait son chapelet ; Mme de Vendôme se voulait confesser a M. de Lisieux, qui lui disait : « Ma fille, n’ayez point de peur, vous etes en la main de Dieu » ; et le comte de Brion avait entonné, bien dévotement, a genoux, avec tous nos laquais, les litanies de la Vierge. Tout cela se passa, comme vous vous pouvez imaginer, en meme temps et en moins de rien. M. de Turenne, qui avait une petite épée a son côté, l’avait aussi tirée, et apres avoir un peu regardé, comme je vous l’ai déja dit, il se tourna vers moi de l’air dont il eut demandé son dîner et de l’air dont il eut donné une bataille, avec ces paroles : « Allons voir ces gens-la. – Quelles gens ? » lui repartis-je ; et dans le vrai je croyais que tout le monde eut perdu le sens. Il me répondit : « Effectivement, je crois que ce pourrait bien etre des diables. » Comme nous avions déja fait cinq ou six pas du côté de la Savonnerie, et que nous étions, par conséquent, plus proches du spectacle, je commençai a entrevoir quelque chose, et ce qui m’en parut fut une longue procession de fantômes noirs, qui me donna d’abord plus d’émotion qu’elle n’en avait donné a M. de Turenne, mais qui, par la réflexion que je fis, que j’avais longtemps cherché des esprits et qu’apparemment j’en trouvais en ce lieu, me fit faire un mouvement plus vif que ses manieres ne lui permettaient de faire. Je fis deux ou trois sauts vers la procession. Les gens du carrosse, qui croyaient que nous étions aux mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne furent pourtant pas eux qui eurent le plus de frayeur. Les pauvres augustins réformés et déchaussés, que l’on appelle les capucins noirs, qui étaient nos diables d’imagination, voyant venir a eux deux hommes qui avaient l’épée a la main, l’eurent tres grande ; et l’un d’eux, se détachant de la troupe, nous cria : « Messieurs, nous sommes de pauvres religieux qui ne faisons point de mal a personne, et qui venons de nous rafraîchir un peu dans la riviere pour notre santé. »

Nous retournâmes au carrosse, M. de Turenne et moi, avec les éclats de rire que vous vous pouvez imaginer, et nous fîmes, lui et moi, des le moment meme, deux observations, que nous nous communiquâmes des le lendemain matin. Il me jura que la premiere apparition de ces fantômes imaginaires lui avait donné de la joie, quoiqu’il eut toujours cru auparavant qu’il aurait peur s’il voyait jamais quelque chose d’extraordinaire ; et je lui avouai que la premiere vue m’avait ému, quoique j’eusse souhaité toute ma vie de voir des esprits. La seconde observation que nous fîmes fut que tout ce que nous lisons dans la vie de la plupart des hommes est faux. M. de Turenne me jura qu’il n’avait pas senti la moindre émotion, et il convint que j’avais eu sujet de croire, par son regard si fixe et par son mouvement si lent, qu’il en avait eu beaucoup. Je lui confessai que j’en avais eu d’abord, et il me protesta qu’il aurait juré sur son salut que je n’avais eu que du courage et de la gaieté. Qui peut donc écrire la vérité, que ceux qui l’ont sentie ? Et le président de Thou a eu raison de dire qu’il n’y a de véritables histoires que celles qui ont été écrites par les hommes qui ont été assez sinceres pour parler véritablement d’eux-memes. Ma morale ne tire aucun mérite de cette sincérité ; car je trouve une satisfaction si sensible a vous rendre compte de tous les replis de mon âme et de ceux de mon cour, que la raison, a mon égard, a eu beaucoup moins de part que le plaisir dans la religion et l’exactitude que j’ai pour la vérité.

Mlle de Vendôme conçut un mépris inconcevable pour le pauvre Brion, qui en effet avait fait voir aussi de son côté, dans cette ridicule aventure, une faiblesse inimaginable. Elle s’en moqua avec moi des que l’on fut rentré en carrosse, et elle me dit : « Je sens, a l’estime que je fais de la valeur, que je suis petite-fille de Henri le Grand. Il faut que vous ne craigniez rien, puisque vous n’avez pas eu peur en cette occasion. – J’ai eu peur, lui répondis-je, mademoiselle ; mais comme je ne suis pas si dévot que Brion, ma peur n’a pas tourné du côté des litanies. – Vous n’en avez point eu, me dit-elle, et je crois que vous ne croyez pas aux diables ; car M. de Turenne, qui est bien brave, a été bien ému lui-meme, et il n’allait pas si vite que vous. » Je vous confesse que cette distinction qu’elle mit entre M. de Turenne et moi me plut, et me fit naître la pensée de hasarder quelques douceurs. Je lui dis donc : « On peut croire le diable et ne le pas craindre ; il y a des choses au monde plus terribles. – Et quoi ? reprit-elle. – Elles le sont si fort que l’on n’oserait meme les nommer », lui répondis-je. Elle m’entendit bien, a ce qu’elle m’a confessé depuis, mais elle n’en fit pas semblant : elle se remit dans la conversation publique. L’on descendit a l’hôtel de Vendôme, et chacun s’en alla chez soi.

Mlle de Vendôme n’était pas ce que l’on appelle une grande beauté ; mais elle en avait pourtant beaucoup, et l’on avait approuvé ce que j’avais dit d’elle et de Mlle de Guise : qu’elles étaient des beautés de qualité ; on n’était point étonné, en les voyant, de les trouver princesses. Mlle de Vendôme avait tres peu d’esprit ; mais il est certain qu’au temps dont je vous parle, sa sottise n’était pas encore bien développée. Elle avait un sérieux qui n’était pas de sens, mais de langueur, avec un petit grain de hauteur ; et cette sorte de sérieux cache bien des défauts. Enfin elle était aimable, a tout prendre.

Je suivis ma pointe et je trouvais des commodités merveilleuses. Je m’attirais des éloges de tout le monde en ne bougeant de chez M. de Lisieux, qui logeait a l’hôtel de Vendôme ; les conférences pour M. de Turenne furent suivies de l’explication des Épîtres de saint Paul, que le bon homme était ravi de me faire répéter en français, sous le prétexte de les faire entendre a Mme de Vendôme et a ma tante de Maignelais, qui s’y trouvait presque toujours. L’on fit deux voyages a Anet : l’un fut de quinze jours, et l’autre de six semaines ; et dans le dernier voyage, j’allai plus loin qu’a Anet. Je n’allai pourtant pas a tout et je n’y ai jamais été : l’on s’était fait des bornes desquelles l’on ne voulut jamais sortir. J’allai toutefois tres loin et longtemps, car je ne fus arreté dans ma course que par son mariage, qui ne se fit qu’un peu apres la mort du feu Roi. Elle se mit dans la dévotion ; elle me precha ; je lui rendis des portraits, des lettres et des cheveux ; je demeurai son serviteur, et je fus assez heureux pour lui en donner de bonnes marques dans les suites de la guerre civile.

Permettez, je vous supplie, a mon scrupule de vous supplier encore tres humblement de vous ressouvenir, en ce lieu, du commandement que vous me fîtes l’avant-veille de votre départ de Paris, chez une de vos amies, de ne vous celer dans ce récit quoi que ce soit de tout ce qui m’est jamais arrivé.

Vous voyez, par ce que je viens de vous dire, que mes occupations ecclésiastiques étaient diversifiées et égayées par d’autres, qui étaient un peu plus agréables ; mais elles n’en étaient pas assurément déparées. La bienséance y était observée en tout, et le peu qui y manquait était suppléé par mon bonheur, qui fut tel que tous les ecclésiastiques du diocese me souhaitaient pour successeur de mon oncle, avec une passion qu’ils ne pouvaient cacher. M. le cardinal de Richelieu était bien éloigné de cette pensée : ma maison lui était fort odieuse et ma personne ne lui plaisait pas, par les raisons que je vous ai touchées ci-dessus. Voici deux occasions qui l’aigrirent encore bien davantage.

Je dis a feu M. le président de Mesmes, dans la conversation, une chose assez semblable, quoique contraire, a ce que je vous ai dit quelquefois, qui est que je connais une personne qui n’a que de petits défauts ; mais qu’il n’y a aucun de ces défauts qui ne soit la cause ou l’effet de quelque bonne qualité. Je disais a M. le président de Mesmes que M. le cardinal de Richelieu n’avait aucune grande qualité qui ne fut la cause ou l’effet de quelque grand défaut. Ce mot, qui avait été dit tete a tete, dans un cabinet, fut redit, je ne sais par qui, a Monsieur le Cardinal, et il fut redit sous mon nom : jugez de l’effet ! L’autre chose qui le fâcha fut que j’allai voir M. le président Barillon, qui était prisonnier a Amboise pour des remontrances qui s’étaient faites au Parlement ; et que je l’allai voir dans une circonstance qui fit remarquer mon voyage. Deux misérables ermites et faux-monnayeurs, qui avaient eu quelque communication secrete avec M. de Vendôme, peut-etre touchant leur second métier, et qui n’étaient pas satisfaits de lui, l’accuserent tres faussement de leur avoir proposé de tuer Monsieur le Cardinal ; et pour donner plus de créance a leur déposition, ils nommerent tous ceux qu’ils croyaient etre notés en ce pays-la. Montrésor et M. Barillon furent du nombre : je le sus des premiers par Bergeron, commis de M. de Noyers ; et comme j’aimais extremement le président Barillon, je pris la poste, le soir meme, pour l’aller avertir et le tirer d’Amboise, ce qui était tres faisable. Comme il était tout a fait innocent, il ne voulut pas seulement écouter la proposition que je lui en fis, et il demeura dans Amboise, en méprisant et les accusateurs et l’accusation. Monsieur le Cardinal dit a M. de Lisieux, a propos de ce voyage, que j’étais ami de tous ses ennemis, et M. de Lisieux lui répondit : « Il est vrai, et vous l’en devez estimer ; vous n’avez nul sujet de vous en plaindre. J’ai observé que ceux dont vous entendiez parler étaient tous ses amis devant que d’etre vos ennemis. – Si cela est vrai, lui dit Monsieur le Cardinal, l’on a tort de me faire les contes que l’on m’en fait. » M. de Lisieux me rendit sur cela tous les bons offices imaginables, et tels qu’il me dit le lendemain, et qu’il me l’a dit encore plusieurs fois depuis, que si M. le cardinal de Richelieu eut vécu, il m’eut infailliblement rétabli dans son esprit. Ce qui y mettait le plus de disposition était que M. de Lisieux l’avait assuré que, quoique j’eusse lieu de me croire perdu a la cour, je n’avais jamais voulu etre des amis de Monsieur le Grand ; et il est vrai que M. de Thou, avec lequel j’avais habitude et amitié particuliere, m’en avait pressé, et que je n’y donnai point, parce que je n’y crus d’abord rien de solide, et l’événement a fait voir que je ne m’y étais pas trompé.

M. le cardinal de Richelieu mourut devant que M. de Lisieux eut pu achever ce qu’il avait commencé pour mon raccommodement, et je demeurai ainsi dans la foule de ceux qui avaient été notés par le ministere. Ce caractere ne fut pas favorable les premieres semaines qui suivirent la mort de Monsieur le Cardinal. Quoique le Roi en eut une joie incroyable, il voulut conserver toutes les apparences : il ratifia les legs que ce ministre avait faits des charges et des gouvernements ; il caressa tous ses poches, il maintint dans le ministere toutes ses créatures, et il affecta de recevoir assez mal tous ceux qui avaient été mal avec lui. Je fus le seul privilégié. Lorsque M. l’archeveque de Paris me présenta au Roi, il me traita, je ne dis pas seulement honnetement, mais avec une distinction qui surprit et qui étonna tout le monde ; il me parla de mes études, de mes sermons ; il me fit meme des railleries douces et obligeantes. Il me commanda de lui faire ma cour toutes les semaines.

Voici les raisons de ce bon traitement, que nous ne sumes nous-memes que la veille de sa mort. Il les dit a la Reine.

Ces deux raisons sont deux aventures qui m’arriverent au sortir du college, et desquelles je ne vous ai pas parlé, parce que je n’ai pas cru que n’ayant aucun rapport a rien par elles-memes, elles méritassent seulement votre réflexion. Je suis obligé de les y exposer en ce lieu, parce que je trouve que la fortune leur a donné plus de suites sans comparaison qu’elles n’en devaient avoir naturellement. Je vous dois dire de plus, pour la vérité, que je ne m’en suis pas souvenu dans le commencement de ce discours, et qu’il n’y a que leur suite qui les ait remises dans ma mémoire.

Un peu apres que je fus sorti du college, ce valet de chambre de mon gouverneur qui était mon tercero me trouva chez une misérable épingliere une niece de quatorze ans, qui était d’une beauté surprenante. Il l’acheta pour moi cent cinquante pistoles, apres me l’avoir fait voir ; il lui loua une petite maison a Issy ; il mit sa sour aupres d’elle ; et j’y allai le lendemain qu’elle y fut logée. Je la trouvai dans un abattement extreme, et je n’en fus point surpris, parce que je l’attribuai a la pudeur. J’y trouvai quelque chose de plus le lendemain, qui fut une raison encore plus surprenante et plus extraordinaire que sa beauté et c’était beaucoup dire. Elle me parla sagement, saintement, et sans emportement : toutefois elle ne pleura qu’autant qu’elle ne put pas s’en empecher ; elle craignait sa tante a un point qui me fit pitié. J’admirai son esprit, et apres son mérite et sa vertu. Je la pressai autant qu’il le fallut pour l’éprouver. J’eus honte pour moi-meme. J’attendis la nuit pour la mettre dans mon carrosse ; je la menai a ma tante de Maignelais, qui la mit dans une religion, ou elle mourut huit ou dix ans apres en réputation de sainteté. Ma tante, a qui cette fille avoua que les menaces de l’épingliere l’avaient si fort intimidée qu’elle aurait fait tout ce que j’aurais voulu, fut si touchée de mon procédé, qu’elle alla, des le lendemain, le conter a M. de Lisieux, qui le dit, le jour meme au Roi, a son dîner.

Voila la premiere de ces deux aventures. La seconde ne fut pas de meme nature ; mais elle ne fit pas un moindre effet dans l’esprit du Roi.

Un an avant cette premiere aventure, j’étais allé courre le cerf a Fontainebleau, avec la meute de M. de Souvré, et comme mes chevaux étaient fort las, je pris la poste pour revenir a Paris. Comme j’étais mieux monté que mon gouverneur et qu’un valet de chambre, qui couraient avec moi, j’arrivai le premier a Juvisy, et je fis mettre ma selle sur le meilleur cheval que j’y trouvai. Coutenant, capitaine de la petite compagnie de chevau-légers du Roi, brave, mais extravagant et scélérat, qui venait de Paris aussi en poste, commanda a un palefrenier d’ôter ma selle et d’y mettre la sienne. Je m’avançai en lui disant que j’avais retenu le cheval ; et comme il me voyait avec un petit collet uni et un habit noir tout simple, il me prit pour ce que j’étais en effet, c’est-a-dire pour un écolier, et il ne me répondit que par un soufflet, qu’il me donna a tour de bras, et qui me mit tout en sang. Je mis l’épée a la main et lui aussi ; et des le premier coup que nous nous portâmes, il tomba, le pied lui ayant glissé ; et comme il donna de la main, en se voulant soutenir, contre un morceau de bois un peu pointu, son épée s’en alla aussi de l’autre côté. Je me reculai deux pas, et je lui dis de reprendre son épée ; il le fit, mais ce fut par la pointe, car il m’en présenta la garde en me demandant un million de pardons. Il les redoubla bien quand mon gouverneur fut arrivé, qui lui dit qui j’étais. Il retourna sur ses pas ; il alla conter au Roi, avec lequel il avait une tres grande liberté, toute cette petite histoire. Elle lui plut, et il s’en souvint en temps et lieu, comme vous le verrez encore plus particulierement a sa mort. Je reprends le fil de mon discours.

Le bon traitement que je recevais du Roi fit croire a mes proches que l’on pourrait peut-etre trouver quelque ouverture pour moi a la coadjutorerie de Paris. Ils y trouverent d’abord beaucoup de difficulté dans l’esprit de mon oncle, tres petit, et par conséquent jaloux et difficile. Ils le gagnerent par le moyen de Defita, son avocat, et de Couret, son aumônier ; mais ils firent en meme temps une faute, qui rompit au moins pour ce coup leurs mesures. Ils firent éclater, contre mon sentiment, le consentement de M. de Paris, et ils souffrirent meme que la Sorbonne, les curés, et le chapitre lui en fissent des remerciements. Cette conduite eut beaucoup d’éclat ; mais elle en eut trop ; et MM. le cardinal Mazarin, des Noyers et de Chavigny en prirent sujet de me traverser, en disant au Roi qu’il ne fallait pas accoutumer les corps a se désigner eux-memes des archeveques : de sorte que M. le maréchal de Schomberg, qui avait épousé en premieres noces ma cousine germaine, ayant voulu sonder le gué, n’y trouva aucun jour. Le Roi lui répondit avec beaucoup de bonté pour moi, que j’étais encore trop jeune.

Nous découvrîmes, quelque temps apres, un obstacle plus sourd, mais aussi plus dangereux. M. des Noyers, secrétaire d’État, et celui des trois ministres qui paraissait le mieux a la cour, était dévot de profession, et meme jésuite secret a ce l’on a cru. Il se mit en tete d’etre archeveque de Paris ; et comme l’on croyait compter surement tous les mois sur la mort de mon oncle, qui était dans la vérité fort infirme, il crut qu’il fallait a tout hasard m’éloigner de Paris, ou il voyait que j’étais extremement aimé, et me donner une place qui me parut belle et raisonnable pour un homme de mon âge. Il me fit proposer au roi, par le pere Sirmond, jésuite et son confesseur, pour l’éveché d’Agde, qui n’a que vingt-deux paroisses, et qui vaut plus de trente mille livres de rente. Le Roi agréa la proposition avec joie, et il m’en envoya le brevet le jour meme. Je vous confesse que je fus embarrassé au-dela de tout ce que je vous puis exprimer. Ma dévotion ne me portait nullement en Languedoc. Vous voyez les inconvénients du refus, si grands que je n’eusse pas trouvé un homme qui me l’eut osé conseiller. Je pris mon parti de moi-meme. J’allai trouver le Roi. Je lui dis, apres l’avoir remercié, que j’appréhendais extremement le poids d’un éveché éloigné ; que mon âge avait besoin d’avis et de conseils qui ne se rencontrent jamais que fort imparfaitement dans les provinces. J’ajoutai a cela tout ce que vous vous pouvez imaginer. Je fus plus heureux que sage. Le Roi ne se fâcha point de mon refus, et il continua a me tres bien traiter. Cette circonstance, jointe a la retraite de M. des Noyers, qui donna dans le panneau que M. de Chavigny lui avait tendu, réveilla mes espérances de la coadjutorerie de Paris. Comme le Roi avait pris des engagements assez publics de n’en point admettre, depuis celle qu’il avait accordée a M. d’Arles, l’on balançait, et l’on se donnait du temps avec d’autant moins de peine, que sa santé s’affaiblissait tous les jours et que j’avais lieu de tout espérer de la régence.

Le Roi mourut. M. de Beaufort, qui était de tout temps a la Reine, et qui en faisait meme le galant, se mit en tete de gouverner, dont il était moins capable que son valet de chambre. M. l’éveque de Beauvais, plus idiot que tous les idiots de votre connaissance, prit la figure de premier ministre, et il demanda, des le premier jour, aux Hollandais qu’ils se convertissent a la religion catholique, si ils voulaient demeurer dans l’alliance de France. La Reine eut honte de cette momerie du ministre : elle me commanda d’aller offrir, de sa part, la premiere place a mon pere ; et voyant qu’il refusait obstinément de sortir de sa cellule des peres de l’Oratoire, elle se mit entre les mains du cardinal Mazarin.

Vous pouvez juger qu’il ne me fut pas difficile de trouver ma place dans ces moments, dans lesquels d’ailleurs l’on ne refusait rien ; et La Feuillade, frere de celui que vous voyez a la cour, disait qu’il n’y avait plus que quatre petits mots dans la langue française : « La Reine est si bonne ! ».

Mme de Maignelais et M. de Lisieux demanderent la coadjutorerie pour moi, et la Reine la leur refusa, en disant qu’elle ne l’accorderait qu’a mon pere, qui ne voulait point du tout paraître au Louvre. Il y vint enfin une unique fois. La Reine lui dit publiquement qu’elle avait reçu ordre du feu Roi, la veille de sa mort, de me la faire expédier, et qu’il lui avait dit, en présence de M. de Lisieux, qu’il m’ait toujours eu dans l’esprit, depuis les deux aventures de l’épingliere et de Coutenant. Quel rapport de ces deux bagatelles a l’archeveché de Paris ? et voila toutefois comme la plupart des choses se font.

Tous les corps vinrent remercier la Reine. Lauzieres, maître des requetes et mon ami particulier, m’apporta seize mille écus pour mes bulles. Je les envoyai a Rome par un courrier, avec ordre de ne point demander de grâce, pour ne point différer l’expédition et pour ne laisser aucun temps aux ministres de la traverser. Je la reçus la veille de la Toussaint. Je montai, le lendemain, en chaire dans Saint-Jean, pour y commencer l’Avent, que j’y prechai. Mais il est temps de prendre un peu d’haleine.

Il me semble que je n’ai été jusqu’ici que dans le parterre, ou tout au plus dans l’orchestre, a jouer et a badiner avec les violons ; je vas monter sur le théâtre, ou vous verrez des scenes, non pas dignes de vous, mais un peu moins indignes de votre attention.

Fin de la premiere partie de la vie du cardinal de Retz.


Partie 2
Livre Second