Mademoiselle de Maupin - Théophile Gautier - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1835

Mademoiselle de Maupin darmowy ebook

Théophile Gautier

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Mademoiselle de Maupin - Théophile Gautier

La «Préface», oeuvre a part entiere, fait date dans l'histoire littéraire. Sur un ton enlevé, perfide et caustique, l'auteur attaque les bien-pensants, représentants de la tartufferie et de la censure, et ceux qui voudraient voir un côté «utile» dans une oeuvre littéraire, alors que l'art, par définition non assujetti a la morale ou a l'utilité, échappe a la notion de progres pour ne s'allier qu'a celle du plaisir. Le roman lui-meme, en grande partie épistolaire, nous parle avant tout de l'Amour, du Sexe, de la Femme, de l'Homme, éternels sujets...

Opinie o ebooku Mademoiselle de Maupin - Théophile Gautier

Fragment ebooka Mademoiselle de Maupin - Théophile Gautier

A Propos
Préface – Une des choses les plus burlesques…

A Propos Gautier:

Théophile Gautier est un poete, romancier, peintre et critique d'art français, né a Tarbes le 31 aout 1811 et mort a Neuilly-sur-Seine le 23 octobre 1872 a 61 ans.

Disponible sur Feedbooks Gautier:
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Préface – Une des choses les plus burlesques…

 

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque ou nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur qu’ils soient, rouges, verts ou tricolores.

La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n’avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve ! La bonne et digne femme ! – Nous trouvons que ses yeux ont assez de brillant a travers leurs bésicles, que son bas n’est pas trop mal tiré, qu’elle prend son tabac dans sa boîte d’or avec toute la grâce imaginable, que son petit chien fait la révérence comme un maître a danser. – Nous trouvons tout cela. – Nous conviendrons meme que pour son âge elle n’est pas trop mal en point, et qu’elle porte ses années on ne peut mieux. – C’est une grand-mere tres agréable, mais c’est une grand-mere… – Il me semble naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied et l’oil agaçants, la joue légerement allumée, le rire a la bouche et le cour sur la main. – Les journalistes les plus monstrueusement vertueux ne sauraient etre d’un avis différent ; et, s’ils disent le contraire, il est tres probable qu’ils ne le pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.

Je me souviens des quolibets lancés avant la révolution (c’est de celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal vicomte Sosthene de La Rochefoucauld qui allongea les robes des danseuses de l’Opéra, et appliqua de ses mains patriciennes un pudique emplâtre sur le milieu de toutes les statues. – M. le vicomte Sosthene de La Rochefoucauld est dépassé de bien loin. – La pudeur a été tres perfectionnée depuis ce temps, et l’on entre en des raffinements qu’il n’aurait pas imaginés.

Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder les statues a de certains endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne, découpée par les ciseaux de M. le chargé des beaux-arts, la chose la plus ridicule du monde. Il parait que j’avais tort, et que la feuille de vigne est une institution des plus méritoires.

On m’a dit, j’ai refusé d’y ajouter foi, tant cela me semblait singulier, qu’il existait des gens qui, devant la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange, n’y avaient rien vu autre chose que l’épisode des prélats libertins, et s’étaient voilé la face en criant a l’abomination de la désolation !

Ces gens-la ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le couplet de la couleuvre. – S’il y a quelque nudité dans un tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc a la fange, et ne s’inquietent pas des fleurs épanouies ni des beaux fruits dorés qui pendent de toutes parts.

J’avoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la soubrette effrontée, peut tres bien étaler devant moi sa gorge rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche pour couvrir ce sein que l’on ne saurait voir. – Je regarderai sa gorge comme sa figure, et, si elle l’a blanche et bien formée, j’y prendrai plaisir. – Mais je ne tâterai pas si la robe d’Elmire est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.

Cette grande affectation de morale qui regne maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse. – Chaque feuilleton devient une chaire ; chaque journaliste, un prédicateur ; il n’y manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est a la pluie et a l’homélie ; on se défend de l’une et de l’autre en ne sortant qu’en voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa pipe.

Mon doux Jésus ! quel déchaînement ! quelle furie !

– Qui vous a mordu ? qui vous a piqué ? que diable avez-vous donc pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile a vivre, et qui ne demande qu’a s’amuser lui-meme et a ne pas ennuyer les autres, si faire se peut ? – Agissez avec le vice comme Serre avec le gendarme : embrassez-vous, et que tout cela finisse. – Croyez-m’en, vous vous en trouverez bien. – Eh ! mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, que feriez-vous donc sans le vice ? – Vous seriez réduits, des demain, a la mendicité, si l’on devenait vertueux aujourd’hui.

Les théâtres seraient fermés ce soir. – Sur quoi feriez-vous votre feuilleton ? – Plus de bals de l’Opéra pour remplir vos colonnes, – plus de romans a disséquer ; car bals, romans, comédies, sont les vraies pompes de Satan, si l’on en croit notre sainte Mere l’Église. – L’actrice renverrait son entreteneur, et ne pourrait plus vous payer son éloge. – On ne s’abonnerait plus a vos journaux ; on lirait saint Augustin, on irait a l’église, on dirait son rosaire. Cela serait peut-etre tres bien ; mais, a coup sur, vous n’y gagneriez pas. – Si l’on était vertueux, ou placeriez-vous vos articles sur l’immoralité du siecle ? Vous voyez bien que le vice est bon a quelque chose.

Mais c’est la mode maintenant d’etre vertueux et chrétien, c’est une tournure qu’on se donne ; on se pose en saint Jérôme, comme autrefois en don Juan ; l’on est pâle et macéré, l’on porte les cheveux a l’apôtre, l’on marche les mains jointes et les yeux fichés en terre ; on prend un petit air confit en perfection ; on a une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et du buis bénit a son lit ; l’on ne jure plus, l’on fume peu, et l’on chique a peine. – Alors on est chrétien, l’on parle de la sainteté de l’art, de la haute mission de l’artiste, de la poésie du catholicisme, de M. de Lamennais, des peintres de l’école angélique, du concile de Trente, de l’humanité progressive et de mille autres belles choses. – Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme ; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale, et amalgament avec un sérieux digne d’éloges les Actes des Apôtres et les décrets de la sainte convention, c’est l’épithete sacramentelle ; d’autres y ajoutent, pour dernier ingrédient, quelques idées saint-simoniennes. – Ceux-la sont complets et carrés par la base ; apres eux, il faut tirer l’échelle. Il n’est pas donné au ridicule humain d’aller plus loin, – has ultra metas…,etc. Ce sont les colonnes d’Hercule du burlesque.

Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui court que le néo-christianisme lui-meme jouit d’une certaine faveur. On dit qu’il compte jusqu’a un adepte, y compris M. Drouineau.

Une variété extremement curieuse du journaliste proprement dit moral, c’est le journaliste a famille féminine.

Celui-la pousse la susceptibilité pudique jusqu’a l’anthropophagie, ou peu s’en faut.

Sa maniere de procéder, pour etre simple et facile au premier coup d’oil, n’en est pas moins bouffonne et superlativement récréative, et je crois qu’elle vaut qu’on la conserve a la postérité, – a nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand siecle.

D’abord pour se poser en journaliste de cette espece, il faut quelques petits ustensiles préparatoires, – tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques meres, le plus de sours possible, un assortiment de filles complet et des cousines innombrablement. – Ensuite il faut une piece de théâtre ou un roman quelconque, une plume, de l’encre, du papier et un imprimeur. Il faudrait peut-etre bien une idée et plusieurs abonnés ; mais on s’en passe avec beaucoup de philosophie et l’argent des actionnaires.

Quand on a tout cela, l’on peut s’établir journaliste moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent a la rédaction.

Modeles d’articles vertueux

sur une premiere représentation.

« Apres la littérature de sang, la littérature de fange ; apres la Morgue et le bagne, l’alcôve et le lupanar ; apres les guenilles tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche ; apres, etc. (selon le besoin et l’espace, on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu’a cinquante et au-dela), – c’est justice. – Voila ou menent l’oubli des saines doctrines et le dévergondage romantique : le théâtre est devenu une école de prostitution ou l’on n’ose se hasarder qu’en tremblant avec une femme qu’on respecte. Vous venez sur la foi d’un nom illustre, et vous etes obligé de vous retirer au troisieme acte avec votre jeune fille toute troublée et toute décontenancée. Votre femme cache sa rougeur derriere son éventail ; votre sour, votre cousine, etc. » (On peut diversifier les titres de parenté ; il suffit que ce soient des femelles.)

Nota. – Il y en a un qui a poussé la moralité jusqu’a dire : Je n’irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. – Celui-la, je l’admire et je l’aime ; je le porte dans mon cour, comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien ; car il a eu l’idée la plus triomphante, la plus pyramidale, la plus ébouriffée, la plus luxorienne qui soit tombée dans une cervelle d’homme, en ce benoît dix-neuvieme siecle ou il en est tombé tant et de si drôles.

La méthode pour rendre compte d’un livre est tres expéditive et a la portée de toutes les intelligences :

« Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez vous ; ne le laissez pas traîner sur la table. Si votre femme et votre fille venaient a l’ouvrir, elles seraient perdues. – Ce livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut-etre eu un grand succes, au temps de Crébillon, dans les petites maisons, aux soupers fins des duchesses ; mais maintenant que les mours se sont épurées, maintenant que la main du peuple a fait crouler l’édifice vermoulu de l’aristocratie, etc., etc., que… que… que… – il faut, dans toute ouvre, une idée, une idée… la, une idée morale et religieuse qui… une vue haute et profonde répondant aux besoins de l’humanité ; car il est déplorable que de jeunes écrivains sacrifient au succes les choses les plus saintes, et usent un talent, estimable d’ailleurs, a des peintures lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la virginité du capitaine de dragons est, apres la découverte de l’Amérique, la plus belle découverte que l’on ait faite depuis longtemps). – Le roman dont nous faisons la critique rappelle Thérese philosophe, Félicia, le Compere Mathieu, les Contes de Grécourt. » – Le journaliste vertueux est d’une érudition immense en fait de romans orduriers ; – je serais curieux de savoir pourquoi.

Il est effrayant de songer qu’il y a, de par les journaux, beaucoup d’honnetes industriels qui n’ont que ces deux recettes pour subsister, eux et la nombreuse famille qu’ils emploient.

Apparemment que je suis le personnage le plus énormément immoral qu’il se puisse trouver en Europe et ailleurs ; car je ne vois rien de plus licencieux dans les romans et les comédies de maintenant que dans les romans et les comédies d’autrefois, et je ne comprends guere pourquoi les oreilles de messieurs des journaux sont devenues tout a coup si janséniquement chatouilleuses.

Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus échevelées et les plus dévergondées de MM. tels et tels, que je ne nomme pas, par égard pour leur pudeur.

Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour n’en pas convenir.

Qu’on ne m’objecte pas que j’ai allégué ici des noms peu ou mal connus. Si je n’ai pas touché aux noms éclatants et monumentaux, ce n’est pas qu’ils ne puissent appuyer mon assertion de leur grande autorité.

Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurément pas, a la différence de mérite pres, beaucoup plus susceptibles d’etre donnés en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes immoraux de notre ami le lycanthrope, ou meme que les Contes moraux du doucereux Marmontel.

Que voit-on dans les comédies du grand Moliere ? La sainte institution du mariage (style de catéchisme et de journaliste) bafouée et tournée en ridicule a chaque scene.

Le mari est vieux et laid et cacochyme ; il met sa perruque de travers ; son habit n’est plus a la mode ; il a une canne a bec-de-corbin, le nez barbouillé de tabac, les jambes courtes, l’abdomen gros comme un budget. – Il bredouille, et ne dit que des sottises ; il en fait autant qu’il en dit ; il ne voit rien, il n’entend rien ; on embrasse sa femme a sa barbe ; il ne sait pas de quoi il est question : cela dure ainsi jusqu’a ce qu’il soit bien et dument constaté cocu a ses yeux et aux yeux de toute la salle on ne peut plus édifiée, et qui applaudit a tout rompre.

Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus mariés.

Le mariage s’appelle, chez Moliere, George Dandin ou Sganarelle.

L’adultere, Damis ou Clitandre ; il n’y a pas de nom assez doucereux et charmant pour lui.

L’adultere est toujours jeune, beau, bien fait et marqués pour le moins. Il entre en chantonnant a la cantonade la courante la plus nouvelle ; il fait un ou deux pas en scene de l’air le plus délibéré et le plus triomphant du monde ; il se gratte l’oreille avec l’ongle rose de son petit doigt coquettement écarquillé ; il peigne avec son peigne d’écaille sa belle chevelure blondine, et rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les nouds de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse ; ses gants flairent mieux que benjoin et civette ; ses plumes ont couté un louis le brin.

Comme son oil est en feu et sa joue en fleur ! que sa bouche est souriante ! que ses dents sont blanches ! comme sa main est douce et bien lavée.

Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumées en beau style précieux et du meilleur air ; il a lu les romans et sait la poésie, il est vaillant et prompt a dégainer, il seme l’or a pleines mains. – Aussi Angélique, Agnes, Isabelle se peuvent a peine tenir de lui sauter au cou, si bien élevées et si grandes dames qu’elles soient ; aussi le mari est-il régulierement trompé au cinquieme acte, bien heureux quand ce n’est pas des le premier.

Voila comme le mariage est traité par Moliere, l’un des plus hauts et des plus graves génies qui jamais aient été. – Croit-on qu’il y ait rien de plus fort dans les réquisitoires d’Indiana et de Valentine ?

La paternité est encore moins respectée, s’il est possible. Voyez Orgon, voyez Géronte, voyez-les tous.

Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs valets ! Comme on met a nu, sans pitié pour leur âge, et leur avarice, et leur entetement, et leur imbécillité ! – Quelles plaisanteries ! quelles mystifications !

Comme on les pousse par les épaules hors de la vie, ces pauvres vieux qui sont longs a mourir, et qui ne veulent point donner leur argent ! comme on parle de l’éternité des parents ! quels plaidoyers contre l’hérédité, et comme cela est plus convaincant que toutes les déclamations saint-simoniennes !

Un pere, c’est un ogre, c’est un Argus, c’est un geôlier, un tyran, quelque chose qui n’est bon tout au plus qu’a retarder un mariage pendant trois jusqu’a la reconnaissance finale. – Un pere est le mari ridicule au grand complet. – Jamais un fils n’est ridicule dans Moliere ; car Moliere, comme tous les auteurs de tous les temps possibles, faisait sa cour a la jeune génération aux dépens de l’ancienne.

Et les Scapins, avec leur cape rayée a la napolitaine, et leur bonnet sur l’oreille, et leur plume balayant les bandes d’air, ne sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes d’etre canonisés ? – Les bagnes sont pleins d’honnetes gens qui n’ont pas fait le quart de ce qu’ils font. Les roueries de Trialph sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes et les Martons, quelles gaillardes, tudieu ! – Les courtisanes des rues sont loin d’etre aussi délurées, aussi promptes a la riposte grivoise. Comme elles s’entendent a remettre un billet ! comme elles font bien la garde pendant les rendez-vous ! – Ce sont, sur ma parole, de précieuses filles, serviables et de bon conseil.

C’est une charmante société qui s’agite et se promene a travers ces comédies et ces imbroglios. – Tuteurs dupés, maris cocus, suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles d’amour, fils débauchés, femmes adulteres ; cela ne vaut-il pas bien les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs en vogue ?

Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de poison obligée : les dénouements sont aussi heureux que les dénouements des contes de fées, et tout le monde, jusqu’au mari, est on ne peut plus satisfait. Dans Moliere, la vertu est toujours honnie et rossée ; c’est elle qui porte les cornes, et tend le dos a Mascarille ; a peine si la moralité apparaît une fois a la fin de la piece sous la personnification un peu bourgeoise de l’exempt Loyal.

Tout ce que nous venons de dire ici n’est pas pour écorner le piédestal de Moliere ; nous ne sommes pas assez fou pour aller secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras ; nous voulions simplement démontrer aux pieux feuilletonistes, qu’effarouchent les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens, dont ils recommandent chaque jour la lecture et l’imitation, les surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralité.

A Moliere nous pourrions aisément joindre et Marivaux et La Fontaine, ces deux expressions si opposées de l’esprit français, et Régnier, et Rabelais, et Marot, et bien d’autres. Mais notre intention n’est pas de faire ici, a propos de morale, un cours de littérature a l’usage des vierges du feuilleton.

Il me semble que l’on ne devrait pas faire tant de tapage a propos de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps d’Eve la blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, etre aussi primitifs et aussi patriarcaux que l’on était dans l’arche. Nous ne sommes pas des petites filles se préparant a leur premiere communion ; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne répondons pas tarte a la creme. Notre naiveté est assez passablement savante, et il y a longtemps que notre virginité court la ville ; ce sont la de ces choses que l’on n’a pas deux fois ; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il n’y a rien au monde qui coure plus vite qu’une virginité qui s’en va et qu’une illusion qui s’envole.

Apres tout, il n’y a peut-etre pas grand mal, et la science de toutes choses est-elle préférable a l’ignorance de toutes choses. C’est une question que je laisse a débattre a de plus savants que moi. Toujours est-il que le monde a passé l’âge ou l’on peut jouer la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour faire l’enfantin et le virginal sans se rendre ridicule.

Depuis son hymen avec la civilisation, la société a perdu le droit d’etre ingénue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont encore de mise au coucher de la mariée, et qui ne peuvent plus servir le lendemain ; car la jeune femme ne se souvient peut-etre plus de la jeune fille, ou, si elle s’en souvient, c’est une chose tres indécente, et qui compromet gravement la réputation du mari.

Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplacé dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me prend quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, a moi qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop fortement épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de l’entrain peut en avoir a se reprocher.

A côté de ces Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du balcon de l’Opéra, de ces Catons a tant la ligne qui gourmandent le siecle d’une si belle façon, je me trouve en effet le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre ; et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes péchés, tant capitaux que véniels, avec les blancs et interlignes de rigueur, pourrait a peine, entre les mains du plus habile libraire, former un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour quelqu’un qui n’a pas la prétention d’aller en paradis dans l’autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d’etre rosiere en celui-ci.

Puis quand je pense que j’ai rencontré sous la table, et meme ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je reviens a une meilleure opinion de moi-meme, et j’estime qu’avec tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est bien, a mes yeux, le plus grand et le pire de tous : – c’est l’hypocrisie que je veux dire.

En cherchant bien, on trouverait peut-etre un autre petit vice a ajouter ; mais celui-ci est tellement hideux qu’en vérité je n’ose presque pas le nommer. Approchez-vous, et je m’en vais vous couler son nom dans l’oreille : – c’est l’envie.

L’envie, et pas autre chose.

C’est elle qui s’en va rampant et serpentant a travers toutes ces paternes homélies : quelque soin qu’elle prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps, au-dessus des métaphores et des figures de rhétorique, sa petite tete plate de vipere ; on la surprend a lécher de sa langue fourchue ses levres toutes bleues de venin, on l’entend siffloter tout doucettement a l’ombre d’une épithete insidieuse.

Je sais bien que c’est une insupportable fatuité de prétendre qu’on vous envie, et que cela est presque aussi nauséabond qu’un merveilleux qui se vante d’une bonne fortune. – Je n’ai pas la forfanterie de me croire des ennemis et des envieux ; c’est un bonheur qui n’est pas donné a tout le monde, et je ne l’aurai probablement pas de longtemps : aussi je parlerai librement et sans arriere-pensée, comme quelqu’un de tres désintéressé dans cette question.

Une chose certaine et facile a démontrer a ceux qui pourraient en douter, c’est l’antipathie naturelle du critique contre le poete, – de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, – du frelon contre l’abeille – du cheval hongre contre l’étalon.

Vous ne vous faites critique qu’apres qu’il est bien constaté a vos propres yeux que vous ne pouvez etre poete. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginer ; mais vous n’avez pas assez de vigueur pour cela ; l’haleine vous a manqué, et vous etes retombé pâle et efflanqué au pied de la sainte montagne.

Je conçois cette haine. Il est douloureux de voir un autre s’asseoir au banquet ou l’on n’est pas invité, et coucher avec la femme qui n’a pas voulu de vous. Je plains de tout mon cour le pauvre eunuque obligé d’assister aux ébats du Grand Seigneur.

Il est admis dans les profondeurs les plus secretes de l’Oda ; il mene les sultanes au bain ; il voit luire sous l’eau d’argent des grands réservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et plus polis que des agates ; les beautés les plus cachées lui apparaissent sans voiles. On ne se gene pas devant lui. – C’est un eunuque. – Le sultan caresse sa favorite en sa présence, et la baise sur sa bouche de grenade. – En vérité, c’est une bien fausse situation que la sienne, et il doit etre bien embarrassé de sa contenance.

Il en est de meme pour le critique qui voit le poete se promener dans le jardin de poésie avec ses neuf belles odalisques, et s’ébattre paresseusement a l’ombre de grands lauriers verts. Il est bien difficile qu’il ne ramasse pas les pierres du grand chemin pour les lui jeter et le blesser derriere son mur, s’il est assez adroit pour cela.

Le critique qui n’a rien produit est un lâche ; c’est comme un abbé qui courtise la femme d’un laique : celui-ci ne peut lui rendre la pareille ni se battre avec lui.

Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers a poulaine, que l’histoire des différentes manieres de déprécier un ouvrage quelconque depuis un mois jusqu’a nos jours.

Il y a assez de matieres pour quinze ou seize volumes in-folio ; mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous bornerons a quelques lignes, – bienfait pour lequel nous demandons une reconnaissance plus qu’éternelle. – A une époque tres reculée, qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le roman moyen âge florissait principalement a Paris et dans la banlieue. La cotte armoriée était en grand honneur ; on ne méprisait pas les coiffures a la hennin, on estimait fort le pantalon mi-parti ; la dague était hors de prix ; le soulier a poulaine était adoré comme un fétiche. – Ce n’étaient qu’ogives, tourelles, colonnettes, verrieres coloriées, cathédrales et châteaux forts ; – ce n’étaient que demoiselles et damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants chevaliers et châtelains féroces ; – toutes choses certainement plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal a personne.

Le critique n’avait pas attendu au second roman pour commencer son ouvre de dépréciation ; des le premier qui avait paru, il s’était enveloppé de son cilice de poil de chameau, et s’était répandu un boisseau de cendre sur la tete : puis, prenant sa grande voix dolente, il s’était mis a crier :

– Encore du moyen âge, toujours du moyen âge ! qui me délivrera du moyen âge, de ce moyen âge qui n’est pas le moyen âge ? – Moyen âge de carton et de terre cuite qui n’a du moyen âge que le nom. – Oh ! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur cour de fer, dans leur poitrine de fer ! – Oh ! les cathédrales avec leurs rosaces toujours épanouies et leurs verrieres en fleurs, avec leurs dentelles de granit, avec leurs trefles découpés a jour, leurs pignons tailladés en scie, avec leur chasuble de pierre brodée comme un voile de mariée, avec leurs cierges, avec leurs chants, avec leurs pretres étincelants, avec leur peuple a genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et battant de l’aile sous les voutes ! – comme ils m’ont gâté mon moyen âge, mon moyen âge si fin et si coloré ! comme ils l’ont fait disparaître sous une couche de grossier badigeon ! quelles criardes enluminures ! – Ah ! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu, blanc sur noir et vert sur jaune, vous n’avez vu du moyen âge que l’écorce, vous n’avez pas deviné l’âme du moyen âge, le sang ne circule pas dans la peau dont vous revetez vos fantômes, il n’y a pas de cour dans vos corselets d’acier, il n’y a pas de jambes dans vos pantalons de tricot, pas de ventre ni de gorge derriere vos jupes armoriées : ce sont des habits qui ont la forme d’hommes, et voila tout. – Donc, a bas le moyen âge tel que nous l’ont fait les faiseurs (le grand mot est lâché ! les faiseurs) ! Le moyen âge ne répond a rien maintenant, nous voulons autre chose.

Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen âge, se prit d’une belle passion pour ce pauvre moyen âge, qu’ils prétendaient avoir tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé par l’empechement des journaux : – drames, mélodrames, romances, nouvelles, poésies, il y eut jusqu’a des vaudevilles moyen âge, et Momus répéta des flonflons féodaux.

A côté du roman moyen âge verdissait le roman charogne, genre de roman tres agréable, et dont les petites-maîtresses nerveuses et les cuisinieres blasées faisaient une tres grande consommation.

Les feuilletonistes sont bien vite arrivés a l’odeur comme des corbeaux a la curée, et ils ont dépecé du bec de leurs plumes et méchamment mis a mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait qu’a prospérer et a se putréfier paisiblement sur les rayons graisseux des cabinets de lecture. Que n’ont-ils pas dit ? que n’ont-ils pas écrit ? – Littérature de morgue ou de bagne, cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et d’argousin qui a la fievre chaude ! Ils donnaient bénignement a entendre que les auteurs étaient des assassins et des vampires, qu’ils avaient contracté la vicieuse habitude de tuer leur pere et leur mere, qu’ils buvaient du sang dans des crânes, qu’ils se servaient de tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.

Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille, tres débonnaires et de bonne société, gantés de blanc, fashionablement myopes, – se nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes d’homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou d’enfant nouveau-né. – Pour avoir vu et touché leurs manuscrits, ils savaient parfaitement qu’ils étaient écrits avec de l’encre de la grande vertu, sur du papier anglais, et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.

Mais, quoi qu’ils dissent ou qu’ils fissent, le siecle était a la charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir ; le lecteur ne se prenait qu’a un hameçon amorcé d’un petit cadavre déja bleuissant. – Chose tres concevable ; mettez une rose au bout de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit fretin ; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes, barbillons, perches, anguilles sauteront a trois pieds hors de l’eau pour le happer. – Les hommes ne sont pas aussi différents des poissons qu’on a l’air de le croire généralement.

On aurait dit que les journalistes étaient devenus quakers, brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris une subite horreur du rouge et du sang. – Jamais on ne les avait vus si fondants, si émollients ; – c’était de la creme et du petit lait. – Ils n’admettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou le vert pomme. Le rose n’était que souffert, et, si le public les eut laissés faire, ils l’eussent mené paître des épinards sur les rives du Lignon, côte a côte avec les moutons d’Amaryllis. Ils avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d’oie de roses pompons et de faveurs en maniere de houlette pastorale. Ils laissaient flotter leurs cheveux a l’enfant, et s’étaient fait des virginités d’apres la recette de Marion Delorme, a quoi ils avaient aussi bien réussi qu’elle.

Ils appliquaient a la littérature l’article du Décalogue :

Homicide point ne seras.

On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique, et le cinquieme acte était devenu impossible.

Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques vécussent jusqu’a l’âge de Melchisédech ; et cependant il est reconnu, depuis un temps immémorial, que le but de toute tragédie est de faire assommer a la derniere scene un pauvre diable de grand homme qui n’en peut mais, comme le but de toute comédie est de conjoindre matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers d’environ soixante ans chacun.

C’est vers ce temps que j’ai jeté au feu (apres en avoir tiré un double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen âge, l’un en vers et l’autre en prose, dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce qui eut été tres jovial et assez inédit.

Pour me conformer a leurs idées, j’ai composé depuis une tragédie antique en cinq actes, nommée Héliogabale, dont le héros se jette dans les latrines, situation extremement neuve et qui a l’avantage d’amener une décoration non encore vue au théâtre. – J’ai fait aussi un drame moderne extremement supérieur a Antony, Arthur ou l’Homme fatal, ou l’idée providentielle arrive sous la forme d’un pâté de foie gras de Strasbourg, que le héros mange jusqu’a la derniere miette apres avoir consommé plusieurs viols, ce qui, joint a ses remords, lui donne une abominable indigestion dont il meurt. – Fin morale s’il en fut, qui prouve que Dieu est juste et que le vice est toujours puni et la vertu récompensée.

Quant au genre monstre, vous savez comme ils l’ont traité, comme ils ont arrangé Han d’Islande, ce mangeur d’hommes, Habibrah l’obi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui n’est que bossu, – toute cette famille si étrangement fourmillante, – toutes ces crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et sauteler a travers les forets vierges et les cathédrales de ses romans. Ni les grands traits a la Michel-Ange, ni les curiosités dignes de Callot, ni les effets d’Ombre et de Pair a la façon de Goya, rien n’a pu trouver grâce devant eux ; ils l’ont renvoyé a ses odes, quand il a fait des romans ; a ses romans, quand il a fait des drames : tactique ordinaire des journalistes qui aiment toujours mieux ce qu’on a fait que ce qu’on fait. Heureux homme, toutefois, que celui qui est reconnu supérieur meme par les feuilletonistes dans tous ses ouvrages, excepté, bien entendu, celui dont ils rendent compte, et qui n’aurait qu’a écrire un traité de théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son théâtre admirable !

Pour le roman de cour, le roman ardent et passionné, qui a pour pere Werther l’Allemand, et pour mere Manon Lescaut la Française, nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots de la teigne morale qui s’y est désespérément attachée sous prétexte de religion et de bonnes mours. Les poux critiques sont comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur pourrait bien ébrécher les dents.

Nous pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les modernes apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux, sans etre aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez généralement une mere, et que plusieurs d’entre eux ont des sours et sont pourvus d’une abondante famille féminine ; mais leurs meres et leurs sours ne lisent pas de romans, meme de romans immoraux ; elles cousent, brodent et s’occupent des choses de la maison. – Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont d’une entiere blancheur : vous les pouvez regarder aux jambes, – elles ne sont pas bleues, et le bonhomme Chrysale, lui qui haissait tant les femmes savantes, les proposerait pour exemple a la docte Philaminte.

Quant aux épouses de ces messieurs, puisqu’ils en ont tant, si virginaux que soient leurs maris, il me semble, a moi, qu’il est de certaines choses qu’elles doivent savoir. – Au fait, il se peut bien qu’ils ne leur aient rien montré. Alors je comprends qu’ils tiennent a les maintenir dans cette précieuse et benoîte ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophete ! – Les femmes sont curieuses ; fassent le ciel et la morale qu’elles contentent leur curiosité d’une maniere plus légitime qu’Eve, leur grand-mere, et n’aillent pas faire des questions au serpent !

Pour leurs filles, si elles ont été en pension, je ne vois pas ce que les livres pourraient leur apprendre.

Il est aussi absurde de dire qu’un homme est un ivrogne parce qu’il décrit une orgie, un débauché parce qu’il raconte une débauche que de prétendre qu’un homme est vertueux parce qu’il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le contraire. – C’est le personnage qui parle et non l’auteur ; son héros est athée, cela ne veut pas dire qu’il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en brigands, il n’est pas pour cela un brigand. A ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques ; ils ont plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche ; on ne l’a pas fait cependant, et je ne crois meme pas qu’on le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique. C’est une des manies de ces petits grimauds a cervelle étroite que de substituer toujours l’auteur a l’ouvrage et de recourir a la personnalité pour donner quelque pauvre intéret de scandale a leurs misérables rapsodies, qu’ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.

Nous ne concevons guere a quoi tendent toutes ces criailleries, a quoi bon toutes ces coleres et tous ces abois, – et qui pousse messieurs les Geoffroy au petit pied a se faire les don Quichotte de la morale, et, vrais sergents de ville littéraires, a empoigner et a bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promene dans un livre la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu trop haut. – C’est fort singulier.

L’époque, quoi qu’ils en disent, est immorale (si ce mot-la signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n’en voulons pas d’autre preuve que la quantité de livres immoraux qu’elle produit et le succes qu’ils ont. – Les livres suivent les mours et les mours ne suivent pas les livres. – La Régence a fait Crébillon, ce n’est pas Crébillon qui a fait la Régence. Les petites bergeres de Boucher étaient fardées et débraillées, parce que les petites marquises étaient fardées et débraillées. – Les tableaux se font d’apres les modeles et non les modeles d’apres les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais ou que la littérature et les arts influaient sur les mours. Qui que ce soit, c’est indubitablement un grand sot. – C’est comme si l’on disait : Les petits pois font pousser le printemps ; les petits pois poussent au contraire parce que c’est le printemps, et les cerises parce que c’est l’été. Les arbres portent les fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi éternelle et invariable dans sa variété ; les siecles se succedent, et chacun porte son fruit qui n’est pas celui du siecle précédent ; les livres sont les fruits des mours.

A côté des journalistes moraux, sous cette pluie d’homélies comme sous une pluie d’été dans quelque parc, il a surgi, entre les planches du tréteau saint-simonien, une théorie de petits champignons d’une nouvelle espece assez curieuse, dont nous allons faire l’histoire naturelle.

Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le nez court a ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant n’y voyaient pas aussi loin que leur nez.

Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, – ces messieurs se renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de derriere, et, se balançant d’un air capable, ils se rengorgeaient et disaient :

A quoi sert ce livre ? Comment peut-on l’appliquer a la moralisation et au bien-etre de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi ! pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de progressif ! Comment, au lieu de faire la grande synthese de l’humanité, et de suivre, a travers les événements de l’histoire, les phases de l’idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies et des romans qui ne menent a rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir ? Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime en présence de si graves intérets ? – Que nous font, a nous, et le style et la rime, et la forme ? c’est bien de cela qu’il s’agit (pauvres renards, ils sont trop verts) ! – La société soufre, elle est en proie a un grand déchirement intérieur (traduisez : personne ne veut s’abonner aux journaux utiles). C’est au poete a chercher la cause de ce malaise et a le guérir. Le moyen, il le trouvera en sympathisant de cour et d’âme avec l’humanité (des poetes philanthropes ! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce poete, nous l’attendons, nous l’appelons de tous nos voux. Quand il paraîtra, a lui les acclamations de la foule, a lui les palmes, a lui les couronnes, a lui le Prytanée…

A la bonne heure ; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur se tienne éveillé jusqu’a la fin de cette bienheureuse Préface, nous ne continuerons pas cette imitation tres fidele du style utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours d’académie.