Ma Vie d'Enfant - Maxim Gorky - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1914

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Maxim Gorky

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Opis ebooka Ma Vie d'Enfant - Maxim Gorky

Maxime Gorki est un écrivain russe soviétique considéré comme un des fondateurs du réalisme socialiste en littérature et un homme engagé politiquement et intellectuellement aux côtés des Révolutionnaires bolcheviques. Enfant pauvre et autodidacte, formé par les difficultés et les errances de sa jeunesse, passé par le journalisme, il devient un écrivain célebre des ses débuts littéraires. Auteur de nouvelles pittoresques mettant en scene les misérables de Russie profonde, de pieces de théâtre dénonciatrices ou de romans socialement engagés, il raconte ici son enfance dans ce premier volume de sa trilogie autobiographique (les deux volumes suivants sont «En gagnant mon pain» et «Mes universités»).

Opinie o ebooku Ma Vie d'Enfant - Maxim Gorky

Fragment ebooka Ma Vie d'Enfant - Maxim Gorky

A Propos
AVANT-PROPOS
I.

A Propos Gorky:

Aleksey Maksimovich Peshkov (March 28 [O.S. March 16] 1868 – June 18, 1936), better known as Maxim Gorky, was a Russian/Soviet author, a founder of the socialist realism literary method and a political activist. From 1906 to 1913 and from 1921 to 1929 he lived abroad, mostly in Capri, Italy; after his return to the Soviet Union he accepted the cultural policies of the time, although he was not permitted to leave the country.

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AVANT-PROPOS

Par ses ouvrages antérieurs, on a pu se faire une idée, a peu pres exacte, de la vie tourmentée, douloureuse, féconde que mena, des l’adolescence, le grand romancier russe.

Tour a tour marmiton, boulanger, vagabond, débardeur, pelerin, Maxime Gorki (de son vrai nom Alexis Pechkof) a connu tous les mondes, côtoyé toutes les miseres, subi toutes les privations, frôlé toutes les laideurs et senti toutes les beautés, jusqu’au jour ou, désespéré, a vingt ans, il se tira dans la poitrine cette balle qui lui troua le poumon gauche, le laissant incurablement malade pour le reste de ses jours.

Ce furent ensuite les liaisons avec de pauvres étudiants, avec ceux qui « se nourrissent, selon le mot de Turguenief, de privations physiques et de souffrances morales », ce furent enfin des années d’étude ardente, les premiers essais, la notoriété, la grande, l’universelle gloire.

Tout cela, avons-nous dit, nous le savions sinon en détails, au moins en partie, par les ouvres ou Gorki s’est mis en scene lui-meme et qui refletent, sous les couleurs les plus variées, les différents milieux dans lesquels il a vécu.

Mais les années de son enfance restaient impénétrables et comme ensevelies dans une sorte de brume mystérieuse et troublante.

Souvent, cependant, les admirateurs, les amis avaient supplié l’écrivain de leur faire quelques confidences. Ils voulaient savoir par quelle série d’épreuves cette âme était passée ; comment s’était formé cet autodidacte génial, a la fois tendre et violent, doux et révolté.

Gorki s’était toujours montré rebelle a ces curiosités. Trop de souvenirs pénibles l’étreignaient a évoquer ces heures lointaines, a mettre a nu tant de miseres morales, a dévoiler tant de brutalités, a raviver tant de blessures encore saignantes.

Patiemment, durant des années, les amis revinrent a la charge et Gorki céda.

En hiver 1913, a Capri, gravement malade, appréhendant meme une issue fatale, il se résolut a exhumer du passé les souvenirs dormant sous la cendre des ans et a écrire ces mémoires, qui reconstituent la premiere partie, tout a fait ignorée, de sa vie.

*

* *

La connaissance de cette existence d’enfant, de cette petite âme si sensible, en butte aux brutalités d’une tyrannique organisation sociale, éclaire merveilleusement la figure du romancier, explique son inlassable amour de la liberté et de la justice, ainsi que sa foi inébranlable en une régénération russe : amour et foi qui ont fait de sa vie d’homme et d’écrivain un apostolat et un sacerdoce.

Aucune lecture n’est plus émouvante a l’heure actuelle que le récit de cette formation initiale d’une âme de révolutionnaire russe.

SERGE PERSKI.


I.

Pres de la fenetre, dans une petite piece presque obscure, mon pere, tout de blanc vetu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d’un mouvement bizarre, s’écartent l’un de l’autre spasmodiquement, tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s’est éteint ; le visage si bon d’ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les mâchoires distendues emplit mon cour d’un vague effroi[1] .

En jupe rouge, a demi vetue, ma mere s’est agenouillée pres de lui et, au moyen d’un petit peigne noir dont j’aime a me servir pour scier les écorces des pasteques, elle partage les longs et souples cheveux de mon pere qui lui retombent obstinément sur le front. Sans arret, d’une voix pâteuse et rauque, elle parle, et de ses yeux gris boursouflés de grosses larmes s’égouttent comme des glaçons qui fondraient.

Grand’mere me tient par la main ; c’est une femme au corps grassouillet, surmonté d’une grosse tete aux yeux énormes sous lesquels bourgeonne un nez comique et mou. Toute sa personne apparaît noire, flasque et étonnamment intéressante. Elle pleure aussi, accompagnant d’une harmonie particuliere et vraiment agréable les sanglots de ma mere. Secouée de frissons, elle me tire et me pousse vers mon pere, mais je résiste et me cache derriere elle, car je suis gené et j’ai peur.

Jamais jusqu’a ce jour je n’avais vu pleurer les grandes personnes, et je ne parvenais pas a comprendre les paroles que me répétait ma grand’mere :

– Dis adieu a ton pere, tu ne le reverras plus jamais, il est mort, le pauvre cher homme ; il est mort trop tôt ; ce n’était pas son heure…

Je venais de quitter le lit ou une grave maladie m’avait retenu. Je cherchai a fixer mes souvenirs. Oui, durant les jours passés dans ma chambre, mon pere, je me le rappelai fort bien, m’avait tenu compagnie, me soignant et me distrayant et puis, tout a coup, il avait disparu et la grand’mere, une personne étrangere, était venue le remplacer.

– D’ou sors-tu ? lui demandai-je.

Cette personne répondit :

– D’en haut, de Nijni ; et puis, je ne suis pas sortie, je suis arrivée ! On ne sort pas de l’eau, on va en bateau.

Ces propos me semblaient bizarres, peu clairs et invraisemblables. Au-dessus de nous vivaient des Persans barbus au teint coloré, tandis que le sous-sol était occupé par un vieux Kalmouk tout jaune, qui vendait des peaux de moutons. Et l’eau, que venait-elle faire dans cette affaire ? Cette femme embrouillait tout ; mais ce qu’elle disait était drôle. Elle parlait d’une voix douce, gaie et chantante. Des le premier jour, nous fumes amis, et a ce moment-la j’aurais voulu qu’elle quittât avec moi, et au plus vite, cette chambre lugubre.

C’est que ma mere m’impressionne ; ses larmes et ses gémissements ont éveillé en moi un sentiment inconnu jusqu’alors : l’inquiétude. C’est la premiere fois que je la vois ainsi : en temps ordinaire, elle gardait une attitude sévere et parlait peu. Tres grande, toujours propre et bien arrangée, elle montrait un corps aux lignes nettes et des bras vigoureux. Aujourd’hui elle m’apparaît comme boursouflée, les traits ravagés, les vetements en désordre ; ses cheveux disposés sur sa tete en un casque volumineux et blond retombent en meches sur le visage et sur l’épaule ; une des nattes descend meme effleurer la figure du pere endormi. Je suis dans la chambre depuis longtemps déja, et pourtant ma mere ne m’a pas regardé une seule fois ; elle continue en geignant a lisser la chevelure de son époux et les larmes l’étouffent par moment.

Soudain la porte s’ouvre ; des paysans sont la, accompagnés d’un sergent de ville qui crie sur un ton irrité :

– Arrangez-le et dépechez-vous…

Sous l’effet du courant d’air qui s’était établi, un châle noir pendu devant la fenetre se gonflait comme une voile. Je me souviens alors, je ne sais pourquoi, qu’un jour mon pere m’avait fait monter dans un bateau a voiles. Soudain, un coup de tonnerre avait retenti. Le pere s’était mis a rire, puis, me serrant avec force entre ses genoux, il s’était écrié :

– Ce n’est rien, Alexis, n’aie pas peur…

Tout a coup, ma mere se leva lourdement, mais aussitôt elle se rassit, puis s’allongea sur le dos et ses cheveux balayerent le sol ; son visage blanc et aveuglé par les larmes devint bleu ; les dents découvertes comme celles de mon pere, elle proféra d’une voix terrifiante ces quelques mots :

– Fermez la porte ! Faites sortir Alexis !…

Ma grand’mere me repoussa, se précipita vers l’ouverture et s’exclama :

– N’ayez pas peur, bonnes gens, laissez-nous ; allez-vous-en, au nom du Christ ! Ce n’est pas le choléra ; elle va accoucher ; de grâce, bonnes gens !

Caché derriere une malle, dans un recoin obscur, je regardai ma mere se tordre sur le sol, gémissante et grinçant des dents, cependant que grand’mere, agenouillée pres d’elle, psalmodiait d’une voix caressante et joyeuse :

– Au nom du Pere et du Fils… Prends courage, Varioucha… Sainte Mere de Dieu ! Priez pour nous…

J’avais peur ; les deux femmes se traînaient sur le plancher avec des plaintes et des soupirs ; parfois elles effleuraient le corps immobile et glacé de mon pere dont la bouche entr’ouverte avait l’air de ricaner. Longtemps elles resterent ainsi ; a plusieurs reprises ma mere essaya bien de se lever, mais elle retombait bientôt ; grand’mere, sans que je susse pourquoi, s’échappa de la piece, roulant a la façon d’une grosse boule noire et molle ; puis, dans l’obscurité, un cri d’enfant retentit.

– Je te rends grâces, Seigneur ! C’est un garçon ! s’exclama l’aieule qui rentrait.

Et elle alluma une chandelle.

Je m’endormis sans doute dans mon coin, car rien de plus n’est resté dans ma mémoire.

Le second souvenir de ma vie date d’une journée pluvieuse ; je revois un coin désert du cimetiere ; je suis debout sur un tas de terre visqueuse et glissante et je regarde un trou dans lequel on vient de descendre le cercueil de mon pere ; l’eau a envahi le fond et des grenouilles y barbotent ; deux d’entre elles ont déja sauté sur le couvercle jaune du cercueil.

Je suis la avec grand’mere, le sergent de ville tout mouillé et deux hommes aux faces renfrognées, munis de pelles. Une pluie tiede et fine comme des perles nous asperge sans relâche.

– Comblez la fosse, ordonne le représentant de l’autorité, et il s’en va.

Grand’mere se met a pleurer, le visage enfoui sous un pan de son fichu. Les hommes se penchent et, a la hâte, jettent sur la boîte funebre les mottes grasses qui tombent en faisant clapoter l’eau boueuse. Les grenouilles apeurées abandonnent alors le couvercle du cercueil et sautent pour s’enfuir entre les parois de la fosse ; mais les mottes de terre les font retomber.

– Va-t’en d’ici, Alexis, m’ordonna grand’mere en me touchant l’épaule, mais je résistai a son injonction, car je ne voulais pas m’en aller.

– Ah ! mon Dieu ! soupira-t-elle alors, se plaignant du ciel autant que de moi.

Longtemps, elle resta la, immobile et silencieuse, la tete baissée. La fosse était comblée, et elle ne songeait toujours point a partir.

On entendait sur le sol le bruit métallique des pelles ; le vent se leva, chassant les nuages, emmenant la pluie. Grand’mere alors sembla se réveiller, elle me prit par la main et me conduisit vers une église lointaine, dont le clocher dressait sa fleche au milieu d’une multitude de croix noires.

– Pourquoi ne pleures-tu pas ? interrogea-t-elle, quand nous fumes tous deux hors de l’enceinte. Tu devrais bien pleurer un peu.

– Je n’en ai pas envie ! répondis-je.

– Eh bien, si tu n’en as pas envie, ne pleure pas ! conclut-elle a mi-voix.

Ces réflexions me semblaient bien étonnantes ; je pleurais rarement et seulement quand on m’humiliait ; jamais la souffrance ne m’avait arraché de sanglots ; mon pere se moquait de mes larmes et ma mere, quand il m’arrivait d’en verser, me criait régulierement :

– Je te défends de pleurer !

Nous suivîmes en fiacre une rue large et tres sale, bordée de maisons rouges, et je demandai a ma compagne :

– Les grenouilles pourront-elles sortir ?

– Non, elles ne pourront s’échapper maintenant. Que Dieu soit avec elles !

Ni mon pere ni ma mere ne prononçaient si souvent et avec une telle confiance familiere le nom de Dieu.

*

* *

Peu de jours apres ces événements, je me trouve en bateau, dans une petite cabine, avec ma mere et grand’maman ; mon frere nouveau-né Maxime était mort et on venait de le coucher sur une table dans un coin, enveloppé d’un lange blanc bordé de rouge.

Juché sur des malles et des paquets, par une sorte de fenetre ronde et bombée comme l’oil d’une jument, je regarde le paysage : une eau trouble et écumeuse court sans cesse derriere la vitre mouillée. Parfois une vague se redresse qui vient lécher le hublot, et instinctivement je saute a terre.

– N’aie pas peur, rassure grand’mere, et ses bras tendus me soulevent sans effort et m’installent de nouveau sur les ballots.

Une brume grise plane au-dessus de la riviere, tandis qu’au loin une bande de terre verte alternativement se montre et disparaît dans l’atmosphere brouillée. Tout tremble. Seule ma mere, debout, appuyée a la cloison et les mains croisées derriere la tete, garde une immobilité rigide. Son visage est sombre et impassible, comme un masque d’airain ; ses paupieres sont closes. Elle ne parle pas. Elle m’apparaît toute changée, toute différente ; et la robe meme qu’elle porte est nouvelle pour moi.

Souvent grand’mere, a mi-voix, lui propose :

– Varioucha, si tu mangeais un peu ? Rien qu’un petit morceau, veux-tu ?

Elle ne répond ni ne bouge.

En général grand’mere parle en chuchotant ; mais quand elle s’adresse a ma mere, elle éleve un peu la voix ; cependant il y a dans ses inflexions quelque chose de timide et de prudent : il me semble qu’elle a peur de ma mere et ce sentiment, que je comprends fort bien, nous rapproche et nous unit.

– Voila Saratof, s’écrie tout a coup maman sur un ton dur et irrité. Ou est le matelot ?

Quelles paroles bizarres et nouvelles elle emploie maintenant : « Saratof, matelot » !

Un gros homme a cheveux gris et vetu de bleu entra dans la cabine ; il apportait une petite caisse dont grand’mere le débarrassa et ou elle étendit le corps de mon frere, puis elle se dirigea vers la porte, les bras tendus ; mais elle était trop grosse pour passer par l’étroite issue autrement qu’en travers et elle s’arreta sur le seuil, embarrassée.

– Ah ! maman ! s’écria ma mere en lui enlevant le cercueil.

La-dessus toutes deux disparurent et je restai dans la cabine a examiner l’homme en bleu.

– Alors, il est parti, ton petit frere ! s’exclama-t-il en se penchant sur moi.

– Qui es-tu ? répliquai-je.

– Un matelot.

– Et Saratof, qui est-ce ?

– Une ville. Regarde par la fenetre, tu la verras.

Derriere la vitre, la terre semblait courir noire et déchiquetée ; de la fumée, du brouillard s’en exhalaient et cela faisait songer a un gros morceau de pain fraîchement coupé de la miche.

– Ou est-elle allée, grand’mere ?

– Enterrer son petit-fils.

– On l’enterrera dans la terre ?

– Mais oui, bien sur.

Je racontai au matelot comment on avait enterré vivantes des grenouilles, lors des funérailles de mon pere. Il me souleva dans ses bras, me serra contre sa poitrine et m’embrassa :

– Ah ! mon petit, tu ne comprends pas encore ! Ce n’est pas des grenouilles qu’il faut avoir pitié ; tant pis pour elles ! C’est ta mere qu’il faut plaindre ; la pauvre femme est-elle assez malheureuse !

Au-dessus de nous, il y eut des grincements et des gémissements, mais je savais déja que c’était la manouvre du bateau qui provoquait ces bruits et je n’eus pas peur ; cependant le matelot me posa vivement sur le sol et sortit en disant :

– Il faut que je me sauve !

Moi aussi, j’avais bien envie de m’en aller. Je franchis le seuil. Le couloir étroit et obscur était désert. Non loin de la porte, sur les marches de l’escalier, des barres de cuivre étincelaient. Levant les yeux, je vis des gens qui tenaient des besaces et des paquets. Tout le monde quittait le bateau, c’était évident : je devais donc débarquer moi aussi.

Mais lorsque j’arrivai a la passerelle avec la foule des voyageurs, tous se mirent a crier :

– Qui es-tu ? D’ou sors-tu ?

– Je ne sais pas.

On me poussa, on me secoua, on me fouilla. Enfin le matelot aux cheveux gris arriva, s’empara de moi et expliqua :

– C’est un gamin d’Astrakhan… un passager des cabines…

Il me ramena en courant dans la piece que je venais de quitter, me posa sur nos colis et s’en alla non sans m’avoir menacé du doigt :

– Ne bouge pas ! Sinon…

Au-dessus de ma tete, le bruit peu a peu diminuait ; le bateau ne vacillait plus, l’eau redevenait calme. La fenetre me semblait obstruée par une sorte de muraille humide ; il faisait sombre, l’air était étouffant ; les bagages qui encombraient la piece me genaient ; tout allait de travers. Une grande angoisse me saisit : peut-etre allait-on me laisser seul a jamais sur un bateau vide ?

Je m’approchai de la porte, mais j’ignorais l’art de l’ouvrir et il m’était impossible d’en forcer la serrure. Prenant une bouteille pleine de lait je frappai la poignée de toutes mes forces : le flacon se brisa et le lait, coulant dans mes souliers, m’inonda les pieds.

Chagriné par cet échec, je me couchai sur nos paquets, pleurant silencieusement, et je m’endormis dans les larmes.

Lorsque je me réveillai, le bateau ronflait et tremblait de nouveau ; la fenetre de la cabine flambait comme le soleil. Assise pres de moi, grand’mere se coiffait, fronçant le sourcil, chuchotant je ne sais quoi. Elle avait une masse de cheveux d’un noir bleuâtre qui couvraient d’une toison épaisse ses épaules, sa poitrine, ses genoux et venaient tomber jusqu’a terre. Une de ses mains les soulevait et les étendait tandis que l’autre, armée d’un peigne de bois aux dents rares, mettait a grand’peine de l’ordre dans les grosses meches indisciplinées. Ses levres grimaçaient ; ses yeux noirs irrités étincelaient et son visage tout entier, sous cette masse de cheveux, présentait un aspect minuscule et risible.

Elle avait un air méchant que je ne lui connaissais pas encore ; mais quand je lui eus demandé pourquoi elle avait de si longs cheveux, elle me répondit de sa voix tendre et douce de tous les jours :

– C’est pour me punir sans doute que Dieu me les a donnés ; comment se coiffer avec une telle criniere ! Quand j’étais jeune, j’en étais fiere ; dans ma vieillesse, je la maudis. Et toi, mon petit, tu ferais mieux de dormir ! le soleil vient a peine de se montrer et tu as besoin de repos.

– Je n’ai plus sommeil !

– Eh bien, soit, ne dors plus ! acquiesça-t-elle sans discuter davantage, et tout en continuant a natter ses cheveux, elle jeta un coup d’oil sur la couchette ou ma mere était allongée, raide comme une corde tendue. Comment as-tu donc fait hier pour casser la bouteille ? Raconte-moi cela tout bas !

Elle parlait en chantonnant d’une façon particuliere, et les mots qu’elle prononçait se gravaient facilement dans ma mémoire ; ils étaient pareils a des fleurs, brillantes, amicales et riches de seve généreuse. Quand grand’mere souriait, ses prunelles larges comme des cerises se dilataient, s’enflammaient ; une lueur indiciblement agréable émanait de son regard ; son sourire découvrait des dents blanches et solides ; et quoique la peau noirâtre des joues fut plissée en une multitude de rides, le visage semblait quand meme jeune et rayonnant. Il était pourtant gâté par ce nez bourgeonnant aux narines gonflées et a l’extrémité écarlate. Grand’mere aimait un peu trop la boisson et plongeait souvent ses doigts dans une tabatiere noire incrustée d’argent. Sa personne tout entiere était sombre, mais comme éclairée du dedans ; et a travers ses yeux, son etre intérieur brillait d’une lumiere chaude, joyeuse et jamais éteinte. Elle était voutée, presque bossue, tres corpulente et cependant se mouvait avec aisance et légereté, comme une grosse chatte dont elle avait la souplesse caressante et féline.

Avant sa venue, j’avais, pour ainsi dire, sommeillé, noyé dans je ne sais quelle pénombre ; mais elle avait paru, m’avait réveillé et conduit a la lumiere ; sa présence avait lié tout ce qui m’entourait d’un fil continu ; elle avait tendu entre l’ambiance et mon âme une passerelle de lumiere, et du coup elle était devenue a jamais l’amie la plus proche de mon cour, l’etre le plus compréhensible et le plus cher. Ce fut son amour désintéressé de l’univers qui m’enrichit et m’imprégna de cette force invincible dont j’eus tant besoin pour passer les heures difficiles.

*

* *

Il y a quarante ans, les bateaux n’allaient pas vite ; et il nous fallut beaucoup de temps pour arriver a Nijni-Novgorod ; j’ai gardé une impression fort nette de ces premiers jours ou je me saturai, si je puis dire, de beauté.

Le temps restait pur, et du matin au soir nous demeurions grand’mere et moi sur le pont, a regarder, sous le ciel serein, les rives du Volga s’enfuir dorées par l’automne et brodées de soie.

Sans hâte, le bateau roux clair, remorquant une barque au bout d’un long câble, bat l’eau grise et bleue ; bruyant et paresseux, il remonte lentement le courant. La barque, elle, est grise aussi et ressemble vaguement a un cloporte. Le soleil, sans qu’on se rende compte de sa marche, vogue au-dessus du fleuve. Chaque heure voit le décor se transformer ainsi que dans les contes de fées ; les vertes montagnes sont pareilles a des plis somptueux ornant le riche vetement de la terre ; sur les rivages, des villes et des villages apparaissent prestigieux ; une feuille d’automne dorée nage sur les eaux.

– Regarde comme tout cela est beau ! s’écrie a chaque instant grand’mere, en m’entraînant d’un bord du bateau a l’autre ; et ce disant, ses yeux dilatés rayonnent de bonheur.

Souvent, quand elle contemple ainsi le paysage, il lui arrive de m’oublier totalement : debout, les mains jointes sur la poitrine, elle sourit, silencieuse et les larmes aux yeux, jusqu’a l’instant ou je la tire par sa jupe noire garnie de percale a fleurs.

– Hein ? s’exclame-t-elle, surprise. Il me semble que je me suis endormie et que j’ai revé.

– Pourquoi pleures-tu ?

– C’est de joie, mon petit, et aussi de vieillesse, explique-t-elle en souriant. Je suis déja une vieille, mes années, mes printemps ont dépassé la sixieme dizaine.

Et, humant une prise, elle se met a me narrer des histoires fantastiques de bons brigands, de saints, d’animaux et de forces mauvaises.

Quand elle raconte, elle se penche vers moi d’un air mystérieux, ses pupilles dilatées se fixent sur mes yeux comme pour verser dans mon cour une force qui doit me soulever. Elle parle a mi-voix comme si elle chantait et ses phrases, au fur et a mesure que s’allonge le récit, prennent une allure de plus en plus cadencée. C’est exquis de l’écouter, et je réclame :

– Encore, grand’mere ! encore !

– « … Il était aussi une fois un vieux petit lutin, assis pres du poele ; comme il s’était fait mal a la patte avec du vermicelle il se dandinait en gémissant : « Oh ! que j’ai mal, petites souris, oh ! je ne puis supporter cette douleur, petits rats ! »

Et, prenant sa jambe dans ses mains, elle la soulevait et la berçait, accompagnant ce geste d’une grimace divertissante, mimant son récit comme si elle eut souffert elle-meme réellement.

Des matelots barbus, de braves gens, nous entourent, écoutent, rient, font des compliments a la narratrice et eux aussi demandent :

– Voyons, grand’mere, raconte-nous encore quelque chose.

Ensuite ils proposent :

– Viens donc souper avec nous !

Au cours du repas, ils lui offrent de l’eau-de-vie et a moi des melons et des pasteques ; mais tout cela se fait en cachette, car il y a sur le bateau un homme qui défend de manger des fruits (a cause des épidémies), et qui, des qu’il en aperçoit, vous les enleve pour les jeter a l’eau. Il est habillé a peu pres comme un soldat de police, il est toujours ivre et les gens se cachent des qu’ils le voient approcher.

Ma mere ne monte que rarement sur le pont ; elle ne vient pas vers nous, et garde toujours le meme silence obstiné. Son grand corps bien proportionné, son visage d’airain, la lourde couronne de ses cheveux blonds nattés, sa silhouette vigoureuse et ferme, je crois voir encore tout cela derriere un brouillard ou un nuage transparent qui rend lointains et froids les yeux gris au regard droit, aussi grands que ceux de mon aieule.

Une fois, elle fit remarquer d’un ton sévere :

– Les gens se moquent de vous, maman !

– Que Dieu soit avec eux ! répliqua grand’mere avec insouciance, et grand bien leur fasse ; qu’ils rient si cela leur fait plaisir !

Je me rappelle la joie enfantine de la chere aieule en revoyant Nijni-Novgorod. Me tirant par la main, elle me poussa vers le bord et s’exclama :

– Regarde, comme c’est beau, regarde ! La voila, notre belle ville ! La voila, la ville de Dieu ! Regarde, que d’églises ! On dirait qu’elles volent vers le ciel !

Elle pleurait presque en disant a ma mere :

– Regarde, Varioucha, n’est-ce pas que c’est beau ? Tu l’avais oubliée sans doute, ta ville ! Admire et réjouis-toi !

Ma mere eut un petit sourire sombre.

Lorsque le bateau s’arreta en face de la belle cité, au milieu du fleuve tout encombré d’embarcations, hérissé de mâts pointus, une grande barque pleine de gens nous accosta ; on leur tendit une échelle et, l’un apres l’autre, les occupants du canot grimperent sur le pont. Le premier que j’aperçus fut un petit vieillard sec et vif qui se distinguait par son long vetement noir, sa barbiche roussâtre et comme dorée, dominée par un nez aquilin au-dessus duquel luisaient deux petits yeux verts.

– Papa ! s’exclama ma mere, d’une voix a la fois sourde et forte, et elle se précipita vers lui ; il lui prit la tete et lui caressa les joues de ses petites mains rouges, puis se mit a crier et a glapir :

– Eh bien ! Ah ! Ah ! nous voila !

Grand’mere embrassait et étreignait tout le monde a la fois, semblait-il ; elle tournait comme une toupie ; elle me poussa vers des gens inconnus, en m’expliquant tres vite :

– Allons, dépeche-toi ! Voila l’oncle Mikhail, c’est Jacob… La tante Nathalia ; tes cousins, ils s’appellent Sachka et Sacha, leur sour Catherine ; tout cela, c’est notre famille, nous sommes nombreux, n’est-ce pas ?

Le grand-pere lui demanda :

– Et tu es en bonne santé, mere ?

Ils s’embrasserent a trois reprises.

Puis le grand-pere, me tirant d’un groupe compact, me demanda, la main posée sur la tete :

– Qui es-tu ?

– Un petit d’Astrakhan… un passager des cabines…

– Que raconte-t-il ? s’étonna l’aieul en s’adressant a ma mere et, sans attendre la réponse, il s’écarta de moi en remarquant :

– Il a les pommettes de son pere… Descendons dans le canot.

Nous débarquâmes, et, en groupe, par une route pavée de gros cailloux entre deux talus recouverts d’une herbe flétrie et piétinée, nous nous dirigeâmes vers la montagne.

Grand-pere et maman nous devançaient tous. De taille beaucoup plus petite que la sienne, il allait a petits pas rapides ; ma mere, elle, le regardait de haut en bas et semblait flotter en l’air. Venaient ensuite les deux oncles : Mikhail, sec comme son pere, les cheveux lisses et noirs, et Jacob, blond et rayonnant ; de grosses femmes en robes de couleurs criardes et cinq ou six enfants, tous plus âgés que moi et tous tranquilles, les suivaient. Je fermais la marche entre grand’mere et la petite tante Nathalie. Celle-ci, qui était pâle et avait des yeux bleus et un ventre énorme, s’arretait a chaque instant ; haletante, elle murmurait :

– Ah ! je n’en puis plus !

– Pourquoi t’ont-ils dérangée ? grommelait grand’mere avec irritation. Quelle race de nigauds !

Les grandes personnes ni les enfants ne me plaisaient ; je me sentais un étranger parmi eux ; et dans ce nouveau milieu, grand’mere elle-meme s’était comme effacée et éloignée de moi.

Mon aieul surtout me déplaisait ; du premier coup, je sentis en lui un ennemi, et une curiosité inquiete a son égard naquit en moi de cette réception.

Nous arrivâmes en haut de la montée. A l’entrée de la grand’rue, et appuyée au talus de droite, se trouvait une maison a un étage, trapue et peinte en rose sale, dont les fenetres bombées s’ouvraient sous un toit surbaissé. De la rue elle me parut grande ; et pourtant a l’intérieur, dans les petites chambres presque obscures, on était a l’étroit. De meme que sur le bateau, c’était plein de gens irrités qui s’agitaient ; des petits enfants s’ébattaient comme une bande de moineaux pillards, et il stagnait partout une odeur inconnue qui vous saisissait a la gorge.

Nous pénétrâmes dans une cour déplaisante, elle aussi, entierement encombrée de grands morceaux d’étoffe mouillée et de cuves pleines d’une eau colorée et épaisse ou trempaient des chiffons. Dans un coin, sous un petit appentis délabré, des buches flambaient dans un fourneau sur lequel des choses mystérieuses cuisaient et bouillonnaient, tandis qu’un homme invisible prononçait a haute voix des paroles étranges :

– Du santal… de la fuchsine… du vitriol.