Lord Jim - Joseph Conrad - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1924

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Joseph Conrad

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Opis ebooka Lord Jim - Joseph Conrad

Un jeune officier de marine, le lieutenant Jim, embarque comme second a bord d'un vieux cargo «bon pour la ferraille», le Patna, pour convoyer un groupe de pelerins vers La Mecque. Dans le brouillard, le Patna heurte une épave. En inspectant la coque, Jim découvre un début de voie d'eau. Pris par la peur, Le capitaine et Jim abandonnent le navire et ses passagers. Mais le Patna ne coule pas... L'attitude de Jim a déclenché un scandale et il est radié a vie. Rongé par le remords, lui qui ne revait que de gloire et d'honneur, erre dans les ports, acceptant les travaux les plus humiliants. Une seconde chance lui est cependant offerte par le négociant Stein qui lui confie une mission en Malaisie...

Opinie o ebooku Lord Jim - Joseph Conrad

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l’attention de ses auditeurs. Ce n’était pas chose fort croyable, affirmaient-ils. Après avoir médité la question pendant quelque seize ans, je ne suis pas bien sûr de ce qu’ils avancent. On a vu,

Fragment ebooka Lord Jim - Joseph Conrad

A Propos
Note de l'auteur
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Conrad:

Joseph Conrad (born Teodor Józef Konrad Korzeniowski, 3 December 1857 – 3 August 1924) was a Polish-born novelist. Some of his works have been labelled romantic: Conrad's supposed "romanticism" is heavily imbued with irony and a fine sense of man's capacity for self-deception. Many critics regard Conrad as an important forerunner of Modernist literature. Conrad's narrative style and anti-heroic characters have influenced many writers, including Ernest Hemingway, D.H. Lawrence, Graham Greene, Joseph Heller and Jerzy Kosiński, as well as inspiring such films as Apocalypse Now (which was drawn from Conrad's Heart of Darkness). Source: Wikipedia

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Note de l'auteur

Lorsque ce roman parut pour la premiere fois en volume, l’idée se répandit que je m’étais laissé emporter par mon sujet. Des critiques affirmerent que l’ouvre, destinée a fournir une courte nouvelle, avait échappé au contrôle de son auteur et d’aucuns parurent meme prendre plaisir a découvrir des preuves certaines de ce fait. Ils se fondaient sur la durée du récit, prétendant que nul homme n’eut pu parler aussi longtemps, et retenir l’attention de ses auditeurs. Ce n’était pas chose fort croyable, affirmaient-ils.

Apres avoir médité la question pendant quelque seize ans, je ne suis pas bien sur de ce qu’ils avancent. On a vu, sous les tropiques comme dans la zone tempérée, des gens passer la moitié de la nuit a débiter des histoires. Dans le cas présent, il ne s’agit, il est vrai, que d’une seule histoire, mais elle comporte des interruptions qui donnent au conteur des moments de répit, et quant a ce qui est de l’endurance des auditeurs, il faut accepter le postulat que le récit était vraiment intéressant. Supposition préliminaire et obligatoire. Si je n’avais pas trouvé l’histoire intéressante, je n’aurais pas commencé a l’écrire. Quant a l’invraisemblance matérielle, nous savons tous que certains discours du Parlement ont duré plus pres de six que de trois heures, alors que toute la partie de mon livre comportant le récit de Marlow peut, je le crois, se lire a haute voix en moins de trois heures. D’ailleurs, bien que j’aie négligé ces détails insignifiants, il faut supposer que l’on servit des rafraîchissements cette nuit-la, et que pour aider le conteur, on lui donna bien un verre d’eau minérale quelconque.

Mais sérieusement, et pour parler franc, mon intention premiere était d’écrire une nouvelle sur l’épisode du bateau de pelerinage, rien de plus. C’était la une idée parfaitement légitime. Mais apres avoir écrit quelques pages, je m’en trouvai mécontent, pour une raison ou l’autre, et je les mis de côté, pour ne les sortir du tiroir que lorsque feu M. William Blackwood me demanda quelque chose pour sa revue.

C’est alors seulement que je m’avisai que l’épisode du bateau de pelerinage fournissait le point de départ excellent d’une libre et vagabonde histoire, et que c’était aussi un événement de nature a colorer tout le sentiment de l’existence chez un individu simple et sensible. Mais tous ces mouvements d’âme, tous ces états d’esprit préliminaires étaient pour moi un peu obscurs a cette époque, et ne m’apparaissent pas plus clairement aujourd’hui, apres tant d’années.

Les quelques pages mises de côté eurent leur poids dans le choix du sujet. Mais l’histoire tout entiere fut récrite de propos délibéré. Lorsque je la commençai, j’étais certain d’en faire un gros volume, sans prévoir pourtant qu’elle dut s’étendre sur treize numéros de revue.

On m’a parfois demandé si cette ouvre n’était pas, entre toutes les miennes, celle que je préfere. Je ne goute pas le favoritisme dans la vie publique, dans la vie privée, ou meme dans les rapports délicats d’un auteur avec ses ouvrages. En principe, je ne veux pas avoir de favoris, mais je ne vais pas jusqu’a éprouver chagrin ou ennui de la préférence que certains lecteurs accordent a mon « Lord Jim »Je ne dirai meme pas que je ne les comprenne pas… Non ! Mais j’ai eu un jour une cause de surprise et d’inquiétude.

Un de mes amis revenu d’Italie avait causé la-bas avec une dame qui n’aimait pas mon livre. Je déplorais le fait, évidemment, mais ce qui me surprit, ce fut le motif de sa désapprobation. « Vous comprenez », disait-elle, « toute cette histoire est si morbide ! »

Cette réflexion me valut une bonne heure d’inquietes réflexions. Mais je finis par conclure que, toutes réserves faites sur la nature d’un sujet un peu étranger a une sensibilité féminine normale, cette dame ne devait pas etre Italienne. Je me demande meme si elle était Européenne. En tout cas, un tempérament latin n’aurait jamais rien vu de morbide dans le sentiment aigu de la perte de l’honneur. Pareil sentiment peut etre juste ou erroné, ou peut etre condamné comme artificiel, et mon Jim n’est peut-etre pas d’un type tres répandu. Mais je puis sans crainte affirmer a mes lecteurs qu’il n’est pas le fruit d’une froide perversion de pensée. Ce n’est pas non plus un personnage des brumes septentrionales. Par une matinée ensoleillée, dans le banal décor d’une rade d’Orient, je l’ai vu passer, émouvant, significatif, sous un nuage, parfaitement silencieux. Et c’est bien ainsi qu’il devait etre. C’était a moi, avec toute la sympathie dont j’étais capable, a chercher les mots adéquats a son attitude. C’était « l’un des nôtres ».

Juin 1917.


Chapitre 1

 

Il avait six pieds, moins un ou deux pouces, peut-etre ; solidement bâti, il s’avançait droit sur vous, les épaules légerement voutées et la tete en avant, avec un regard fixe venu d’en dessous, comme un taureau qui va charger. Sa voix était profonde et forte, et son attitude trahissait une sorte de hauteur morose, qui n’avait pourtant rien d’agressif. On aurait dit d’une réserve qu’il s’imposait a lui-meme autant qu’il l’opposait aux autres. D’une impeccable netteté, et toujours vetu, des souliers au chapeau, de blanc immaculé, il était tres populaire dans les divers ports d’Orient, ou il exerçait son métier de commis maritime chez les fournisseurs de navires.

On n’exige du commis maritime aucune espece d’examen, en aucune matiere, mais il doit posséder la théorie du Débrouillage, et savoir, mieux encore, en donner la démonstration pratique. Sa besogne consiste a distancer, a force de voiles, de vapeur ou de rames, les autres commis maritimes lancés comme lui sur tout navire pret a mouiller son ancre, a aborder jovialement le capitaine en lui fourrant une carte dans la main – la carte réclame du fournisseur, – puis, des sa premiere visite a terre, a le piloter avec fermeté, mais sans ostentation, vers une boutique, vaste comme une caverne et pleine de choses bonnes a manger et a boire sur un bateau ; on y vend tout ce qui peut assurer a un navire sécurité et élégance, depuis un jeu de crochets pour son câble, jusqu’a un carnet de feuilles d’or pour les sculptures de son arriere, et le capitaine se voit accueilli comme un frere par un négociant qu’il n’avait jamais rencontré. Il trouve, dans une salle fraîche, de bons fauteuils, des bouteilles, des cigares, et tout ce qu’il faut pour écrire ; un exemplaire des reglements du port, et une cordialité qui fait fondre le sel déposé, par trois mois de navigation, sur un cour de marin. Ainsi nouées, les relations sont entretenues, tant que le navire reste au port, par les visites quotidiennes du commis maritime. Fidele comme un ami et plein d’attentions filiales pour le capitaine, il fait montre, a son endroit, d’une patience de Job, de l’entier dévouement qu’on attendrait d’une femme, et d’une gaieté de bon vivant. Apres quoi l’on envoie la note. C’est un beau métier, tout fait de cordialité avertie, et les bons commis maritimes sont rares. Quand un commis, qui possede la théorie du Débrouillage, se trouve aussi pourvu d’une éducation de marin, il vaut son pesant d’or pour le patron, et peut en attendre toutes les faveurs. Jim gagnait toujours de beaux gages et les faveurs qu’il se voyait octroyer eussent assuré la fidélité d’un démon, ce qui ne l’empechait pas, avec une noire ingratitude, de planter la brusquement son emploi pour s’en aller ailleurs. Les raisons qu’il donnait a ses chefs étaient manifestement insuffisantes, et provoquaient de leur part cette simple réflexion : « Maudit imbécile ! » des qu’il avait tourné le dos. Telle était la critique qu’éveillait son excessive sensibilité.

Pour les blancs des ports et les capitaines de navires, il était Jim et rien de plus. Il possédait un autre nom, bien entendu, mais il tenait fort a ne l’entendre jamais prononcer. Son incognito, percé comme un tamis, ne visait pas a cacher une personnalité, mais un fait. Lorsque le fait transparaissait a travers l’incognito, Jim quittait brusquement le port ou il s’employait a ce moment-la, et en gagnait un autre, en général plus loin vers l’Orient. Il s’en tenait aux ports de mer, parce que c’était un marin exilé de la mer, et parce qu’il possédait la théorie du Débrouillage, qui ne peut servir a d’autre métier qu’a celui de commis maritime. En bon ordre, il battait en retraite vers le soleil levant, et comme par hasard, mais inexorablement, le fait le poursuivait. Aussi l’avait-on vu, tour a tour, dans le cours des années, a Bombay, a Calcutta, a Rangoon, a Penang, a Batavia, et dans chacun de ces ports d’attache, il était tout simplement Jim, le commis maritime. Plus tard, lorsque son sentiment aigu de l’Intolérable l’eut chassé pour toujours des ports et de la société des blancs, jusque dans la foret vierge, les Malais du village qu’il avait choisi dans la jungle, pour y cacher sa sensibilité déplorable, ajouterent un mot au monosyllabe de son incognito. Ils l’appelerent Tuan Jim, – Lord Jim comme on dirait chez nous.

Il sortait d’un presbytere. Plus d’un capitaine de beau vaisseau marchand est issu d’un tel séjour de piété et de paix. Le pere de Jim possédait sur l’Inconnaissable des connaissances assez précises pour mener dans la voie droite les habitants des chaumieres, sans troubler la quiétude de ceux qu’une infaillible Providence a fait vivre dans des châteaux. Perchée sur une colline, la petite église avait la teinte grisâtre d’un rocher moussu, aperçu a travers les trous d’un rideau de feuillages. Elle s’élevait la depuis des siecles, mais les arbres qui l’entouraient devaient se souvenir encore d’avoir vu poser sa premiere pierre. Au-dessous d’elle, la façade rouge du presbytere mettait sa teinte chaude, parmi les pelouses, les corbeilles de fleurs et les sapins. Derriere la maison, flanquée a gauche d’une cour d’écurie pavée, s’étendait un verger ou les toits en pente des serres s’adossaient a un mur de briques. La cure était, depuis des générations, un fief de famille, mais Jim était le dernier de cinq fils, et lorsque des romans d’aventures, lus au cours des vacances, eurent éveillé sa vocation de marin, on l’expédia sans tarder sur un « bateau-école pour officiers de la marine marchande ».

Il y apprit un peu de trigonométrie, et sut bientôt brasser les vergues de perroquet. Généralement aimé, il se classait troisieme en navigation, et ramait dans le premier canot. Grâce a sa tete solide et a sa vigueur physique, il se trouvait a l’aise dans les hunes. De son poste, a la hune de misaine, il regardait souvent, avec le mépris de l’homme appelé a briller au milieu des périls, la multitude paisible des toits coupée en deux par le courant de la riviere, et, semées aux confins de la campagne voisine, les cheminées d’usines, minces comme des crayons, qui se dressaient toutes droites sous un ciel de suie, en vomissant leur fumée comme des volcans. Il voyait les grands vaisseaux en partance, les larges bacs toujours en mouvement, les petites barques qui flottaient tres bas au-dessous de lui ; il contemplait au loin la splendeur brumeuse de la mer et l’espoir d’une vie fiévreuse dans un monde d’aventures.

Sur le premier pont, dans le brouhaha babélique de deux cents voix, il s’oubliait parfois, pour vivre en reve, a l’avance, la vie marine des livres enfantins. Il se voyait arracher des hommes a un bateau qui sombre, abattre des mâts dans la tempete, porter a la nage un filin a travers le ressac ; ou bien, naufragé solitaire, sans chaussures et a demi nu, il marchait sur les rochers découverts, en quete de coquillages pour apaiser sa faim. Il rencontrait des sauvages sur les rives tropicales, réprimait des séditions en pleine mer, et soutenait dans une petite barque perdue sur l’océan, les cours désespérés de ses compagnons ; éternel exemple d’attachement au devoir, il restait inébranlable comme un héros de livre.

– « Quelque chose par devant ! Tout le monde sur le pont ! »

Il bondit sur ses pieds. Ses camarades se ruaient aux échelles. Il entendit un vacarme de pas et de cris au-dessus de sa tete, et lorsqu’il eut franchi l’écoutille il resta un instant immobile, confondu.

C’était le crépuscule d’un soir d’hiver. Le vent, fraîchi depuis midi, avait interrompu la circulation sur le fleuve et soufflait maintenant en tempete, par bouffées rageuses, qui éclataient comme des salves de gros canons tirées sur l’océan. La pluie tombait en nappes obliques, tour a tour épaisses et amincies, et Jim avait, entre les rafales, des visions menaçantes du flot tumultueux, des petites barques ballottées pele-mele pres du rivage, des bâtisses immobiles dans la brume dense, des larges bacs tanguant lourdement sur leurs ancres, des vastes pontons qui se soulevaient et s’abaissaient dans un nuage d’écume. Une bouffée nouvelle paraissait tout chasser. L’air était plein d’eau volante. Il y avait dans la tempete une sorte de furieuse volonté, une application forcenée dans les hurlements du vent et le tumulte brutal du ciel et de la mer, qui semblaient dirigés contre lui, et le laissaient anhélant de terreur. Il restait immobile ; il se sentait emporté dans un tourbillon.

On le bousculait. – « Armez le canot ! » Des jeunes gens couraient pres de lui. Un caboteur en quete d’un abri avait fracassé une goélette a l’ancre, et un maître du bateau-école avait vu l’accident. Une foule d’éleves escaladaient les lisses, se pressaient autour des palans. – « Une collision… En plein devant… M. Symons a tout vu… » Une bourrade fit trébucher Jim contre le mât de misaine. Il se retint a un câble. Enchaîné a ses amarres, le vieux bateau-école tremblant de bout en bout, faisait doucement tete au vent, et son mince gréement chantait d’une voix profonde la chanson essoufflée de sa jeunesse en mer. – « Envoyez ! » Jim vit le canot filer tout armé sous les lisses et se précipita. Il entrevit un éclaboussement. « Larguez ! Dégagez les garants ! » Il se penchait en avant. L’eau bouillonnait, striée d’écume. Visible encore dans la nuit tombante, comme enchaîné par la mer et le vent dans un cercle magique, le canot se balançait en avant du navire. Tres faible, une voix glapissante monta : – « De l’ensemble, jeunes drôles, de l’ensemble, si vous voulez sauver quelqu’un ! » Et tout a coup l’avant de la barque se souleva ; elle bondit, toutes rames en l’air, au-dessus d’une lame, et rompit le charme que vent et marée faisaient peser sur elle.

Jim sentit une poigne vigoureuse s’appesantir sur son épaule. – « Trop tard, jeune homme ! » Le commandant du navire retenait le garçon pret a bondir par-dessus bord, et Jim leva les yeux avec un regard douloureusement conscient de sa défaite. Le capitaine eut un sourire de sympathie : « Vous aurez plus de chance une autre fois. Cela vous apprendra a faire vite ! »

Une acclamation bruyante saluait le retour du canot. A demi plein d’eau, il dansait sur les lames, avec deux hommes anéantis barbotant sur le fond de son plancher. Jim n’avait plus que mépris pour ce tumulte et pour la menace de la mer et du vent, et son dépit s’en aiguisait de sa terreur passagere devant leur vaine fureur. Il saurait a l’avenir ce qu’il faudrait en penser. Il ne se souciait plus de la tempete. Il pouvait affronter de plus sérieux périls et le ferait mieux que quiconque. Il n’avait plus trace de crainte. Pourtant il se tint ce soir-la a l’écart, tandis que le premier nageur du canot, un garçon au visage de fille et aux grands yeux gris, était le héros de l’entrepont. Assailli de questions ardentes, il racontait : – « J’ai vu sa tete sortir au ras de l’eau, et j’ai lancé ma gaffe. Elle s’est accrochée a son pantalon, et j’ai cru passer par-dessus bord ; j’ai bien manqué filer, mais le vieux Symons a lâché la barre pour me saisir les jambes. Le canot a failli chavirer. Le vieux Symons est un chic vieux, et je ne lui en veux pas d’etre grognon avec nous. Il jurait tout le temps apres moi, en se pendant a ma jambe, mais c’était une façon de me dire de ne pas lâcher ma gaffe. Le vieux Symons se met facilement en colere, vous le savez… Non, ce n’était pas le petit blond, c’était l’autre, le gros barbu… quand on l’a tiré de l’eau, il geignait : « Oh ! ma jambe, ma jambe ! » et il a tourné de l’oil. Un grand type comme cela ! S’évanouir comme une petite fille ! Y en a-t-il un ici qui s’évanouirait pour un coup de gaffe ? Ce n’est pas moi, en tout cas ! Le croc lui est entré dans la jambe jusque-la… » Il montrait la gaffe apportée a cet effet, et souleva une vive émotion. « Non, imbécile, il n’avait pas le grappin dans la chair ; il s’était accroché a son pantalon. Beaucoup de sang, naturellement. »

Jim méprisait ce pitoyable étalage de vanité. La tempete avait inspiré un héroisme aussi futile que son déploiement de vaines terreurs. Jim se sentait irrité contre le tumulte de la terre et du ciel qui l’avait pris au dépourvu, en trahissant sans loyauté son généreux désir d’occasions fugitives. Il était d’ailleurs plutôt satisfait de n’etre pas descendu dans le canot, puisque le sauvetage n’avait exigé, somme toute, qu’un médiocre exploit. Mieux que les camarades qui y avaient contribué, il avait élargi son champ d’expérience. Le jour ou tous flancheraient, il serait seul, il en était sur, a savoir tenir tete aux puériles menaces de la mer et du vent. Il savait que penser maintenant d’une telle fureur qui contemplée de sang-froid se faisait méprisable. Inaperçu a l’écart de la cohue bruyante de ses camarades, il ne découvrait dans son cour aucune trace d’émotion, et le résultat final de sa faiblesse passagere fut de soulever en lui une exaltation nouvelle, devant la certitude affermie de son gout pour les aventures, et le sentiment de son multiple courage.


Chapitre 2

 

Apres deux ans d’école, il prit la mer, et trouva singulierement vides d’aventures des régions si familieres a son imagination. Il fit de nombreux voyages ; il connut la monotonie magique de l’existence entre le ciel et l’eau. Il eut a supporter les critiques des hommes, les exactions de la mer et la sévérité prosaique d’une tâche quotidienne qui donne le pain, mais dont la seule récompense se trouve dans l’amour parfait qu’elle inspire. Cette récompense-la faisait défaut a Jim. Pourtant, il ne pouvait pas retourner en arriere parce qu’il n’y a rien de plus ensorcelant, de plus désenchanteur, de plus asservissant que la vie de la mer. D’ailleurs, il avait un bel avenir devant lui. Bien élevé, ferme et courtois, il prenait une notion stricte de ses devoirs ; tres jeune encore, il embarqua comme second a bord d’un beau navire, sans avoir subi l’épreuve d’un de ces coups de la mer, qui font éclater au grand jour la valeur intime d’un homme, montrent la trempe de son caractere et la substance de son etre, et révelent a lui-meme autant qu’aux autres sa force de résistance et la vérité profonde cachée sous ses apparences.

Il n’eut, dans toute cette période, qu’un seul aperçu nouveau du sérieux des coleres de la mer. Cette évidence ne s’impose pas aussi souvent qu’on pourrait le croire. Il y a de multiples degrés dans le péril des aventures et des tempetes, et c’est de temps a autre seulement que s’affirme avec certitude une violence d’intention sinistre, ce quelque chose d’indéfinissable qui impose la conviction a l’esprit et au cour d’un homme que cette complication d’accidents ou cette fureur des éléments s’attaquent a lui avec un parti pris de malice, avec une force sans contrôle, avec une cruauté déchaînée, qui veulent lui arracher espoirs et terreurs, fatigue douloureuse et soif de repos ; qui veulent briser, détruire, anéantir tout ce qu’il a vu, connu, gouté, aimé ou hai, tout ce qui est nécessaire et sans prix : le soleil, les souvenirs, l’avenir ; qui veulent balayer a jamais de son etre tout un monde précieux, par le fait tout simple et effroyable de son anéantissement.

Estropié par la chute d’un espar, au début d’une semaine dont son capitaine espagnol disait plus tard : – « Mon ami, c’est miracle que nous ayons tenu jusqu’au bout ! » Jim passa des journées étendu sur le dos, étourdi, moulu, désespéré, torturé, comme au fond d’un abîme de douleur. Il ne se souciait plus de ce qui devait arriver et se faisait, dans ses moments de lucidité, une idée trop haute de son indifférence. Le danger que l’on ne voit pas garde l’imprécision de la pensée humaine. Les terreurs n’estompent et, faute de stimulant, l’imagination, ennemie des hommes et mere des épouvantes, s’assoupit dans l’affaiblissement des émotions épuisées. Jim ne voyait que le désordre de sa cabine en mouvement. Il gisait immobile, au milieu d’une petite dévastation, et ressentait une joie secrete de n’avoir pas a monter sur le pont. Mais de temps en temps, une irrésistible bouffée d’angoisse le prenait a la gorge, le tordait, le faisait haleter sous les couvertures, et l’inepte brutalité d’une existence soumise a l’agonie de telles sensations l’emplissait d’un éperdu désir de salut a tout prix. Puis le beau temps revint et il oublia tout.

Mais sa boiterie persistait et a la premiere escale dans un port d’Orient, il dut entrer a l’hôpital. La convalescence traînait, et force fut de le laisser en arriere.

Il n’y avait que deux autres malades dans la salle des blancs : le trésorier d’une canonniere qui s’était cassé la jambe en tombant par une écoutille, et une sorte d’entrepreneur de chemins de fer d’une province voisine, affligé de quelque mystérieuse affection tropicale, qui tenait le docteur pour un âne, et s’adonnait a de secretes débauches de spécialités pharmaceutiques, que son serviteur Tamil lui apportait en fraude, avec un inlassable dévouement. Ils se racontaient l’histoire de leur vie, jouaient un instant aux cartes, ou, allongés en pyjamas sur des chaises longues, bâillaient sans mot dire. L’hôpital était bâti sur une hauteur, et la brise molle entrée par les fenetres, toujours larges ouvertes, apportait dans la chambre nue la douceur du ciel, la langueur de la terre, le souffle ensorcelant des mers orientales. Il y avait des parfums dans cette brise, une suggestion de repos éternel, une offrande de reves sans fin. Tous les jours, Jim contemplait, par-dessus les massifs des jardins, les toits de la ville et les frondaisons des palmiers rangés sur le rivage, cette rade qui est une porte de l’Orient, cette baie semée d’une guirlande d’îlots, illuminée par un soleil glorieux, avec ses navires comme des jouets, son activité joyeuse comme une parade de fete, avec l’éternelle sérénité du ciel oriental en haut, et la paix souriante des mers orientales qui remplissait l’espace jusqu’a l’horizon.

Des qu’il put marcher sans canne, il descendit en ville pour chercher une occasion de retour au pays. Mais rien ne se présentait sur l’heure, et il finit, dans l’attente, par se meler sur le port aux compagnons de son métier. Il y en avait de deux especes. D’aucuns, peu nombreux et rarement aperçus, menaient des existences mystérieuses, et conservaient, avec une indéfectible énergie, un tempérament de pirates et des yeux de reveurs. Leur vie paraissait s’écouler dans une confusion affolante de projets, d’espoirs, de dangers, d’entreprises, en marge de la civilisation, dans les parages sombres de la mer, et leur mort était, dans leur fantastique existence, le seul événement qui parut s’imposer comme une raisonnable certitude. La majorité des marins se composait d’hommes qui, jetés la comme lui par hasard, étaient restés en qualité d’officiers sur des bateaux du pays. Ils avaient pris en horreur les lignes de la métropole, avec leurs conditions plus dures, leur service plus strict, et les hasards des océans furieux. Ils s’étaient accordés a la paix éternelle du ciel et des mers d’Orient. Ils aimaient les courtes traversées, les molles chaises longues, les gros équipages indigenes et leurs privileges de blancs. Ils frémissaient a la pensée des rudes labeurs et menaient des existences faciles et précaires, sans cesse a la veille d’un renvoi, sans cesse a la veille d’un engagement nouveau. Ils servaient des Chinois, des Arabes, des métis ; ils auraient servi le diable lui-meme, s’il leur avait promis une place assez douce. Ils s’entretenaient éternellement des chances de la fortune ; un tel commandait un caboteur sur les côtes de Chine, et ne se foulait guere ; celui-ci avait un emploi facile quelque part au Japon ; celui-la prospérait dans la flotte siamoise ; et dans tout ce qu’ils disaient, dans leurs gestes, dans leurs regards, dans leur personne, se trahissait le coin faible, le côté vermoulu, l’irrésistible appétit d’une existence d’oisiveté sans péril.

A Jim, cette foule bavarde de prétendus marins parut tout d’abord plus irréelle qu’un peuple d’ombres. Mais il finit par trouver une sorte de fascination dans le spectacle de ces hommes, dans leur apparence de prospérité fondée sur une si faible somme de travail et de dangers. Peu a peu, un sentiment nouveau se fit jour dans son esprit, a côté de son dédain primitif, et abandonnant brusquement toute idée de retour en Angleterre, il accepta une place de second sur le Patna.

Le Patna était un vapeur du pays, vieux comme les montagnes, maigre comme un lévrier et plus mangé de rouille qu’une chaudiere réformée. Propriété d’un Chinois, il était affrété par un Arabe, et commandé par une sorte de renégat Allemand de la Nouvelle-Galles du Sud, toujours pret a maudire en public son pays natal, mais non moins porté, sous l’influence de la politique victorieuse de Bismarck, sans doute, a brutaliser tous ceux dont il n’avait pas peur ; avec une mine « a feu et a sang », il arborait un nez violet et une moustache rousse. Quand on eut repeint la carcasse et blanchi l’intérieur du Patna, on y entassa quelque huit cents pelerins, qui s’empilerent sur le navire, accosté sous vapeur a une jetée de bois.

Ils s’engouffraient pas trois passerelles ; ils s’avançaient poussés par la foi et l’espoir du Paradis ; ils coulaient sans arret, avec un bruit sourd et désordonné de pieds nus, sans un mot, sans un murmure, sans un regard en arriere ; des qu’ils étaient sortis des barrieres partout disposées sur le pont, leur flot s’étalait de l’avant a l’arriere, remplissait les plus profonds recoins du bateau, comme une eau qui emplit une citerne, comme une eau qui coule dans les fissures et les crevasses, comme une eau qui monte silencieusement jusqu’a ras bord. Ils s’étaient réunis la huit cents, hommes et femmes, lourds de foi et d’espoir, lourds de tendresse et de souvenirs ; ils étaient accourus du Nord et du Sud et des confins de l’Orient ; ils avaient foulé les sentiers de la jungle, descendu des rivieres, franchi les bas-fonds dans des praos, passé d’île en île sur de petits canots, affronté les souffrances, contemplé d’étranges spectacles ; ils avaient été assaillis par des terreurs nouvelles et soutenus par un unique désir. Ils sortaient de huttes solitaires du désert, de campements populeux, de villages groupés au bord de la mer. A l’appel d’une idée, ils avaient quitté leurs forets, leurs clairieres, la protection de leurs chefs, leur prospérité, leur pauvreté, les visions de leur jeunesse et les tombes de leurs peres. Ils arrivaient couverts de poussiere, de sueur, de crasse et de haillons, hommes vigoureux a la tete de leurs familles, minces vieillards qui partaient sans espoir de retour, jeunes gens aux yeux hardis qui regardaient curieusement, fillettes farouches aux longs cheveux épars, femmes timides et voilées qui pressaient sur leur sein et serraient dans les pans flottants de leur coiffure leurs enfants endormis, pelerins inconscients d’une exigeante foi.

– « Regardez ce pétail ! » disait le patron allemand a son nouveau second.

Un Arabe, conducteur du pieux voyage, embarqua le dernier. Il s’avançait lentement, grave et beau, sous la robe blanche et le large turban. Une troupe de serviteurs le suivait, chargée de son bagage : le Patna démarra et s’écarta du môle.

Le cap sur deux petits îlots, il traversait obliquement le mouillage des voiliers, rangés en demi-cercle dans l’ombre d’une colline, puis longeait un groupe de récifs écumants. Debout a l’arriere, l’Arabe récitait a voix haute la priere de ceux qui s’en vont sur la mer. Il invoquait pour leur voyage la faveur du Tres-Haut, appelant Sa bénédiction sur le labeur des hommes et les desseins secrets de leur cour. Dans le crépuscule, l’hélice battait l’eau calme du Détroit, et, bien loin a l’arriere du bateau pelerin, un phare planté par des Incroyants sur un bas-fond perfide, semblait cligner vers lui son oil de flamme, comme pour se railler de sa mission de foi.

Le Patna franchit les Détroits, traversa le golfe, suivit le passage du « Premier Degré ». Il piquait droit vers la mer Rouge, sous un ciel serein, sous un ciel torride et sans nuages, sous un éclaboussement de soleil qui tuait toute pensée, serrait le cour, desséchait toute impulsion de force et d’énergie. Et sous la splendeur sinistre de ce ciel, la mer bleue et profonde restait impassible, sans un mouvement, sans un pli, sans une ride, visqueuse, stagnante, morte. Avec un léger sifflement, le Patna coupait cette plaine unie et lumineuse, déroulait dans le ciel son noir ruban de fumée, laissait derriere lui sur l’eau un ruban blanc d’écume, tout de suite effacé, comme un fantôme de piste tracée sur une mer morte par un fantôme de navire.

Chaque matin, le soleil, comme s’il avait dans ses révolutions suivi d’un pas égal la course du pelerinage, émergeait en une silencieuse explosion de lumiere a la meme distance en arriere du navire ; il le rejoignait a midi, dardait sur les pieux désirs des hommes les feux concentrés de ses rayons, et, soir apres soir, sombrait mystérieusement dans la mer, toujours a la meme distance en avant de l’étrave. Les cinq blancs vivaient en avant du bateau, isolés de sa cargaison humaine. De l’avant a l’arriere, les tentes formaient un toit clair au-dessus du pont, et un bourdonnement confus, un murmure assourdi de voix tristes, révélaient seuls la présence des hommes sur le flamboiement énorme de l’Océan. Ainsi coulaient les jours, immobiles, chauds, lourds, un a un disparus dans le passé comme s’ils fussent tombés a l’abîme éternellement ouvert dans le sillage du navire, et, seul sous son panache de fumée, noir et charbonneux dans l’immensité lumineuse, le bateau poursuivait sa route immuable, rôti par la flamme dont l’accablait un ciel sans pitié.

Les nuits descendaient sur lui comme une bénédiction.


Chapitre 3

 

Une paix merveilleuse envahissait le monde, et les étoiles semblaient verser, avec la sérénité de leurs rayons, une promesse d’éternelle sécurité sur la terre. La jeune lune s’incurvait, et tres bas sur l’horizon, faisait un mince copeau arraché a une lame d’or ; fraîche et polie comme une couche de glace, la mer d’Arabie étalait sa surface parfaite jusqu’au cercle parfait de l’horizon obscur. L’hélice tournait sans défaillance, comme si son battement eut fait partie du plan d’un univers bien réglé, et des deux côtés du Patna, deux plis profonds de l’eau, persistants et sombres sur la lueur immobile, englobaient, dans l’écartement de leurs cretes droites, quelques blancs tourbillons d’écume qui éclataient avec un sifflement léger, quelques vaguelettes, quelques rides, quelques ondulations qui un instant encore apres le passage du navire agitaient la surface de la mer, puis s’étalaient avec un clapotis doux, confondues a nouveau dans le cercle immobile de la terre et de l’eau, dont le point noir de la coque mouvante restait le centre, éternellement.

Sur la passerelle, Jim se sentait pénétré de la certitude d’une sécurité et d’une paix sans bornes, qui s’affirmait dans l’immobile silence de la nature, comme se lit dans la calme tendresse d’un visage de mere la certitude d’un tout-puissant amour. Sous le toit des tentes, les pelerins d’une exigeante foi s’abandonnaient a la sagesse et au courage des blancs, se fiaient a la puissance des incroyants et a la coque de fer de leur machine a feu. Ils dormaient sur des nattes, sur des couvertures, sur les planches nues, sur tous les ponts, dans tous les coins sombres, enroulés dans des torchons de couleur, emmitouflés dans des haillons sordides, la tete posée sur de minces ballots, le front sur leurs bras repliés, – hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes, décrépits et robustes, tous égaux devant le sommeil, frere de la mort.

Passant entre les hauts pavois sur l’obscurité du pont, un courant d’air égal, soulevé par la marche du navire, circulait au-dessus des rangées de corps prostrés ; des flammes basses abritées sous des globes pendaient ça et la aux poutrelles, et, dans les cercles de confuse lumiere, que l’incessante vibration du bateau faisait trembloter, apparaissaient un menton levé, deux paupieres closes, une main sombre ornée d’anneaux d’argent, un membre décharné sous les trous d’une couverture, une tete renversée, un pied nu, une gorge découverte et tendue, apparemment offerte au couteau. Des pelerins fortunés avaient disposé de lourdes caisses et des nattes poussiéreuses pour abriter leurs familles ; les déshérités gisaient côte a côte, avec tous leurs biens terrestres noués dans un chiffon placé sous leur tete ; des vieillards dormaient solitaires sur leurs tapis de priere, les genoux remontés, les mains aux oreilles, et un coude de chaque côté du visage ; un pere, les épaules dressées et les genoux sous le front, somnolait péniblement, a côté de son fils allongé sur le dos, les cheveux épars, et un bras impérieusement tendu ; une femme, couverte des pieds a la tete, comme un cadavre, d’une piece de toile blanche, tenait un enfant nu au creux de chacun de ses bras. Empilés a l’arriere, les bagages de l’Arabe formaient un amas lourd aux lignes brisées, avec une lampe dansante par-dessus ; plus loin s’estompait une confusion de formes vagues ; éclat de pots de cuivre ventrus, cale-pieds d’une chaise longue, fers de lance, fourreau droit d’un vieux sabre appuyé a un tas de coussins, goulot d’une cafetiere d’étain. Sur le couronnement, le loch tintait de temps en temps, émettant un coup unique pour chaque mille de la mission de foi. Par-dessus la masse des dormeurs passait parfois un faible et patient soupir, expression d’un reve agité, et de secs claquements métalliques, tout a coup sortis des entrailles du navire, durs raclements de pelle ou battements d’une porte de four, éclataient rudement, comme si les hommes rivés dans les profondeurs a quelque tâche mystérieuse, avaient eu des poitrines gonflées de furieuses coleres. Et tout le temps la svelte et haute carene du vapeur poursuivait sa route égale, sans une inclinaison des mâts dénudés, fendant inlassablement le grand calme des eaux, sous l’inaccessible sérénité du ciel.

Jim arpentait la passerelle, et, dans le vaste silence, ses pas sonnaient a ses oreilles comme s’ils eussent éveillé des échos sur les étoiles attentives ; ses yeux errant sur la ligne d’horizon semblaient plonger voracement dans l’insondable, sans distinguer l’ombre de l’événement tout proche. La seule ombre sur la mer était l’ombre de la fumée noire, dont l’immense panache lourdement retombé de la cheminée s’effrangeait sans cesse et se dissolvait dans l’air. Deux Malais silencieux et presque immobiles tenaient la roue, dont la bande de cuivre brillait par endroits dans l’ovale de lumiere sorti de l’habitacle. Une main aux doigts noirs, apparue dans la clarté, saisissait et lâchait tour a tour les rayons mobiles, et les anneaux de la drosse grinçaient sourdement dans la gorge de la poulie. Jim regardait la boussole, faisait le tour de l’horizon inaccessible, et dans l’exces de son bien-etre, s’étirait a faire craquer ses jointures, avec une torsion lente de tout son corps ; exalté par l’aspect invincible de l’universelle paix, il se sentait indifférent a tout ce qui pouvait lui arriver jusqu’a la fin des jours. De temps en temps, il jetait un regard nonchalant sur une carte fixée a un trépied bas, en arriere de l’appareil a gouverner. La feuille qui représentait les fonds de l’océan, offrait sous la lumiere d’une lanterne sourde pendue a une épontille, une surface aussi unie, aussi lisse que la surface luisante de la mer. Deux regles paralleles et une paire de compas étaient posées sur la carte ; la position du navire relevée a midi, était indiquée par une petite croix noire, et la ligne droite, tracée d’un ferme coup de crayon jusqu’a Perim, marquait la route du navire, le chemin des âmes vers le Saint Lieu, la promesse de salut, la certitude des récompenses éternelles. Le crayon avec sa pointe effilée contre la Côte des Somalis, gisait immobile et rond comme un espar nu flottant dans un bassin a l’abri d’un quai. – « Comme nous marchons bien », se disait Jim avec étonnement, avec une sorte de gratitude pour cette grande paix de la mer et du ciel. En de tels moments, il ne revait plus que d’actions valeureuses ; il chérissait ces pensées, et le succes d’exploits imaginaires qui faisaient la meilleure partie de sa vie, sa vérité secrete et sa réalité cachée. Dotés d’une virilité somptueuse et du charme de l’imprécision, ils passaient devant lui en un défilé héroique ; ils emportaient avec eux son âme, qu’ils grisaient du philtre divin d’une infinie confiance en elle-meme. Il n’y avait pas d’obstacle qu’il n’eut osé affronter. Cette idée lui était si chere qu’il souriait en tenant les yeux machinalement fixés devant lui, et quand il jetait un regard en arriere, il voyait la traînée blanche du sillage creusée sur la mer par la quille du bateau, aussi droit que la ligne noire tracée sur la carte par le crayon.

Il entendit le vacarme des seaux a cendres, hissés et retombés par les manches a air de la chaufferie, et ce bruit de métal lui annonça que la fin de son quart approchait. Il soupira de contentement, et du regret aussi d’avoir a quitter cette sérénité qui exaltait si bien l’aventureuse liberté de ses pensées. Il avait un peu sommeil et sentait une langueur délicieuse courir par tous ses membres, comme si le sang de son corps se fut changé en lait tiede. Le capitaine était monté sans bruit sur le pont, en pyjama, la veste de nuit ouverte. Mal éveillé, le visage rouge, l’oil gauche a demi clos, l’oil droit regardant d’un regard stupide et vitreux, il penchait sa grosse tete sur la carte en se grattant machinalement les côtes. Il y avait quelque chose d’obscene dans l’aspect de cette chair nue. Molle et graisseuse, sa poitrine luisait comme s’il eut sué sa graisse pendant son sommeil. Il fit une remarque professionnelle, d’une voix rude et seche pareille au son d’une râpe sur le bord d’une planche ; le bas de son double menton pendait comme un sac solidement amarré aux angles de sa mâchoire. Jim tressaillit et sa réponse fut pleine de déférence, mais, comme s’il venait pour la premiere fois de l’apercevoir sous un jour révélateur, l’odieuse et grasse silhouette se fixa pour toujours dans sa mémoire, incarnation de toute la vilenie, de toute la bassesse qui rôdent dans ce monde que nous aimons, qui se tapissent dans les cours memes dont nous attendons le salut, chez les hommes qui nous entourent, dans les spectacles que rencontrent nos yeux, dans les sons qui remplissent nos oreilles, dans l’air qui gonfle nos poumons.

Doucement descendu, le mince copeau de lune s’était perdu sur lu surface assombrie des eaux, et l’éternité semblait venir de derriere le ciel pour se rapprocher de la terre, avec le scintillement accentué des étoiles, et l’ombre plus profonde sous le dôme translucide qui couvrait le disque plat d’une mer opaque. Le bateau s’avançait si doucement que son mouvement restait imperceptible aux sens des hommes, comme s’il eut été une planete surpeuplée filant a travers les sombres espaces de l’éther, derriere les essaims d’étoiles, dans les formidables et calmes solitudes qui attendent le souffle des créations futures. – « Il n’y a pas de mot pour la chaleur qu’il fait la-dedans ! » gémit une voix.

Jim sourit sans se retourner. Le capitaine présentait au nouveau venu un large dos immobile : c’était une attitude du renégat, qui aimait marquer de la sorte son dédain pour un interlocuteur, quand il ne préférait pas se retourner vers lui avec un regard dévorant, avant de lâcher un torrent écumeux de paroles insultantes, jaillies de sa bouche comme un flot d’égout. Pour l’instant, il se contentait d’émettre un grognement maussade ; sur la derniere marche de l’échelle, le second mécanicien pétrissait dans ses mains humides un torchon crasseux, et poursuivait, sans se démonter, la litanie de ses plaintes. Les autres se donnaient du bon temps sur la passerelle, et il voulait etre pendu s’il eut pu dire a quoi ils servaient dans le monde. Les pauvres diables de mécaniciens qui devaient assurer la marche du navire auraient bien fait le reste aussi ; du diable si… – « Fermez ça ! » grogna brutalement l’Allemand. – « Ah oui, fermez ça !… Et quand quelque chose va mal, vous nous sautez dessus, n’est-ce pas ! », reprenait l’autre. Il était aux trois quarts rôti, mais au moins a l’avenir, il n’aurait plus a se préoccuper de ses péchés, car les trois derniers jours lui avaient valu un sérieux entraînement pour l’endroit ou s’en vont les mauvais garnements quand ils meurent… Ah oui ! diable !… Sans compter qu’il était a peu pres assourdi par leur sacré vacarme !… Cette maudite vieille compound a condensation, ce tas de ferraille rouillée chahutait et tapait comme un vieux cabestan, et pis encore ; ce qui lui faisait risquer sa vie, nuit et jour que Dieu donne, sur ce rebut de chantier de démolition, tournant a cinquante-sept tours, c’est plus qu’il n’en aurait pu dire. Il fallait etre intrépide, par le diable… Il… – « Ou avez-vous trouvé a boire ? », demanda l’Allemand d’un ton furieux, mais sans plus bouger sous la lueur de l’habitacle qu’une effigie massive taillée dans un bloc de graisse. Jim continuait a sourire a l’horizon fuyant ; son cour était plein d’impulsions généreuses, et son esprit se complaisait a sa propre supériorité. – « A boire ! » répétait le mécanicien avec un doux mépris ; silhouette vague aux jambes molles il s’accrochait des deux mains a la lisse. « Pas chez vous, capitaine ; vous etes bien trop pingre, par le diable ! Vous laisseriez crever un brave homme sans lui donner une goutte de shnaps ! Voila bien l’ordre des Allemands ; économies de bouts de chandelles et prodigalité… » Il devenait sentimental ; le chef lui avait donné deux doigts d’eau-de-vie, vers dix heures, « mais une seule fois, vous savez, le bon vieux ! Quant a le sortir de sa couchette, le vieux filou, une grue de cinq tonnes n’y serait pas arrivée. Surement ! Pas ce soir, au moins ! Il dormait tranquille comme un petit enfant, avec une bouteille d’eau-de-vie de premiere qualité sous son oreiller. » De la gorge épaisse du capitaine sortait un grognement sourd ou revenait le mot schwein[1] , modulé sur des notes hautes et basses, comme flotte une plume capricieuse, emportée par un souffle d’air. Le premier mécanicien et lui étaient d’anciens comperes, au service tous deux depuis nombre d’années, de ce vieux Chinois jovial et madré, aux lunettes a monture de corne et aux vénérables cheveux gris tressés de brins de soie rouge. L’opinion générale, sur les quais des ports d’attache du Patna, c’est qu’en matiere de fraudes impudentes, ces deux-la avaient fait ensemble a peu pres tout ce qu’on peut imaginer. Extérieurement, ils étaient assez mal assortis, l’un hargneux, l’oil terne, tout pétri de chairs molles, l’autre maigre, tout en creux, avec une tete longue et osseuse de vieux cheval, avec des joues hâves, des tempes excavées, avec un regard vitreux et indifférent sous des orbites profondes. Un jour, il avait échoué quelque part en Orient, a Canton, Shang-Hai ou a Yokohama ; sans doute ne se souciait-il guere lui-meme de se remémorer l’endroit exact et encore moins la cause de ce naufrage. Quelque vingt ans plus tôt, c’est a coups de pied simplement que, par indulgence pour sa jeunesse, on l’avait chassé de son navire, et les choses auraient pu tourner tellement plus mal, que le souvenir de cet épisode gardait a peine pour lui une trace d’amertume. Grâce a l’expansion dans ces mers de la navigation a vapeur, et a la rareté primitive des hommes de métier, il avait fini, a sa façon, par faire son chemin. Il s’empressait, avec un marmonnement lugubre, d’informer les étrangers qu’il était « un vieux routier dans ces parages ». Quand il bougeait, on aurait cru voir un squelette s’avancer sous ses habits ; ses promenades n’étaient d’ailleurs qu’une marche errante, et il vaguait souvent ainsi sous le châssis de la chaufferie, en fumant sans gout du tabac drogué dans un fourreau de cuivre, emmanché au bout de quatre pieds de tuyau de merisier ; il fumait avec une gravité imbécile, comme un penseur qui tire de la vision brumeuse d’une vérité un systeme de philosophie. Rien moins que libéral d’ordinaire avec sa provision de boisson, il s’était écarté pourtant ce soir-la de ses principes, et l’inattendu d’une telle générosité autant que la force de la liqueur avaient rendu heureux, impudent et bavard son second, une tete faible de Wapping. La fureur du patron était extreme ; il soufflait comme une pompe d’épuisement, et Jim, a demi amusé de la scene, attendait pourtant avec impatience le moment de redescendre dans sa cabine ; les dix dernieres minutes du quart étaient irritantes comme le long feu d’un canon ; ces hommes n’appartenaient pas au monde des aventures héroiques ; ce n’étaient pas de mauvais types, pourtant…; l’Allemand, meme… Le cour de Jim se souleva devant la masse de chair palpitante, d’ou sortaient des grognements mouillés, un flot bourbeux d’expressions ordurieres ; mais il se sentait trop voluptueusement alangui pour hair qui que ce fut. L’essence intime de ces hommes était sans importance ; il frottait ses épaules aux leurs, mais ils ne pouvaient pas l’atteindre ; il partageait l’air qu’ils respiraient, mais il était différent d’eux… Le patron allait-il se jeter sur le mécanicien ?… La vie était facile, et il était trop sur de lui-meme, trop sur de lui-meme pour… La ligne qui séparait sa reverie d’un demi-assoupissement était plus mince qu’un fil d’araignée.

Par une transition aisée, le second mécanicien arrivait a des considérations faciles sur l’état de ses finances et sur son courage.

– « Saoul ?… Qui cela, moi ?… Non, non, capitaine ! Rien de fait ! Vous devriez savoir que le chef n’est pas assez généreux pour saouler un moineau, bon Dieu ! Je ne me suis jamais vu en mauvais état apres boire, et on n’a pas encore trouvé le liquide qui pourrait me griser, moi. Je boirais du feu liquide pendant que vous boiriez du whisky, verre pour verre, et je resterais froid comme glace. Si je me croyais saoul, je sauterais par-dessus bord, que diable ! pour en finir plus vite ! Oui, sans hésiter !… Tout de suite !… Non, je ne quitterai pas la passerelle ! Ou voudriez-vous que je prenne l’air, par une nuit pareille ? Sur le pont, avec cette vermine-la ? C’est bien probable, n’est-ce pas ? Oh, je n’ai pas peur de ce que vous pouvez faire ! »

L’Allemand leva vers le ciel deux gros poings, qu’il secoua un instant sans mot dire.

– « Je ne sais pas ce que c’est que la peur », continuait l’autre, avec l’enthousiasme des convictions sinceres. « Je n’ai pas peur de faire tout le sacré turbin dans votre rafiot pourri, bon Dieu ! Et c’est encore une chance pour vous qu’il y ait de par le monde des gens comme nous, qui ne tremblent pas pour leur peau ; ou seriez-vous, sans ces gens-la, vous et votre vieux chaudron, avec ses tôles en papier d’emballage, en papier, vous m’entendez ? C’est tres joli pour vous qui vous arrangez, d’une façon ou de l’autre a en tirer un bon magot, mais moi, qu’est-ce que cela me rapporte ?… Cent cinquante malheureux dollars par mois, et va te faire fiche !… Je vous demande respectueusement, – respectueusement n’est-ce pas, – si ce n’est pas a plaquer une maudite affaire comme celle-la ? Pas de sécurité, vous m’entendez, pas de sécurité !… Seulement moi, je suis un de ces hommes intrépides… »

Il lâcha le bastingage et fit dans l’air de grands gestes, comme pour exprimer la force et l’étendue de sa valeur : les éclats aigus de sa voix résonnaient en cris prolongés sur la mer ; il fit, sur la pointe des pieds, quelques pas en avant et en arriere, comme pour donner plus de poids a ses paroles, et plongea tout a coup, la tete en avant, comme s’il eut reçu un coup de massue sur la nuque. Il cria : « Nom de… » en tombant, et son cri fut suivi d’un instant de silence. Simultanément, Jim et le capitaine avaient été lancés en avant ; ils se redressaient, tres raides, regardant avec stupeur la surface impassible de la mer. Puis ils leverent les yeux vers les étoiles.

Qu’était-il arrivé ? Le haletement poussif des machines continuait. La terre avait-elle été arretée dans sa course ? Ils ne comprenaient pas, et tout a coup, la mer calme, le ciel sans nuages, leur parurent effroyablement instables dans leur immobilité, comme s’ils avaient tremblé sur le bord d’un abîme de destruction. Le mécanicien sauta en l’air, de toute sa hauteur, et s’effondra a nouveau en un tas confus, d’ou sortaient des… « Qu’y a-t-il ? » en accents assourdis de profonde terreur. Un faible bruit de tonnerre, de tonnerre infiniment lointain, moins qu’un bruit, a peine une vibration, fut perceptible un instant, et le bateau trembla, en réponse, comme si le tonnerre eut grondé tres loin sous l’eau. A la barre, les yeux brillants des deux Malais se tournerent vers les blancs, mais leurs mains sombres resterent fermes sur les manettes. La coque mince poursuivait sa route ; elle parut onduler, se soulever d’un bout a l’autre de quelques pouces, comme si elle fut devenue souple tout a coup, puis elle retrouva sa rigidité pour se remettre a sa tâche, et fendre a nouveau la face unie des eaux. Son frémissement s’apaisa et le faible grondement de tonnerre se tut brusquement, comme si le bateau eut traversé une bande étroite d’eau vibrante et d’air bourdonnant.


Chapitre 4

 

Un mois plus tard environ, en s’efforçant, pour répondre a des questions formelles, de dire honnetement tout ce qu’il savait de l’incident, Jim déclarait en parlant du navire : – « Il est passé sur l’obstacle, quel qu’il fut, sans plus de peine qu’une couleuvre qui file par-dessus un bâton. » La comparaison était juste ; les questions visaient des faits précis, et l’enquete officielle se poursuivait au tribunal de simple police d’un port d’Orient. Au banc des témoins, les joues brulantes, Jim dominait le public entassé dans la haute salle fraîche ; bien au-dessus de sa tete, les cadres larges des punkahs[2] allaient et venaient doucement, et d’en bas, d’innombrables yeux le regardaient, des yeux de visages sombres, de visages blancs, de visages rouges, de visages attentifs et absorbés, comme si tous ces gens sagement assis en rang sur des bancs étroits, eussent été captivés par la fascination de sa voix. Cette voix, tres forte, sonnait violemment a ses propres oreilles ; c’était le seul bruit qu’il y eut au monde, car les questions terriblement précises qui lui arrachaient des réponses, semblaient se concréter dans sa poitrine en une douloureuse angoisse, et lui parvenaient, poignantes et silencieuses comme l’interrogatoire de sa propre conscience. Au dehors, le soleil flamboyait ; dans la salle, il y avait le vent des grands punkahs qui faisait frissonner, la honte qui brulait, les yeux attentifs dont le regard perçait le cour. Glabre et impassible, le visage du magistrat président paraissait a Jim mortellement pâle, entre les figures rouges de ses deux assesseurs maritimes. D’une large fenetre percée sous le plafond, la lumiere tombait sur la tete et les épaules des trois hommes, et ils se détachaient avec une netteté redoutable dans le demi-jour du grand tribunal, ou l’auditoire paraissait formé d’ombres au regard fixe. Ils voulaient des faits. Des faits ! Ils lui demandaient des faits, comme si les faits pouvaient expliquer quelque chose !

– « Apres avoir compris que vous veniez de heurter une épave a la dérive, une coque a demi submergée peut-etre, votre capitaine vous a ordonné d’aller voir a l’avant si le bateau avait subi une avarie. Croyiez-vous la chose probable d’apres la force du choc ? » demandait l’assesseur de gauche. Il avait un collier de barbe clairsemée et des pommettes saillantes ; les deux coudes sur la table, il joignait ses mains rudes devant son visage, en fixant sur Jim ses yeux bleus pensifs. Méprisant et massif, le second assesseur se renversait sur son siege, et, le bras étendu de toute sa longueur, tambourinait délicatement du bout des doigts sur son buvard. Au milieu, le magistrat, tres droit dans son vaste fauteuil, la tete légerement inclinée sur l’épaule, croisait les bras sur sa poitrine ; quelques fleurs s’étiolaient dans un vase de verre, a côté de son encrier.

– « Non », répondit Jim. « On m’avait dit de n’appeler personne et de ne faire aucun bruit pour ne pas soulever de panique. J’ai trouvé la précaution judicieuse. J’ai pris une des lampes pendues sous les tentes pour aller me rendre compte. En ouvrant la premiere écoutille, j’ai entendu un clapotement. J’ai descendu ma lampe au bout de sa corde, et j’ai vu que la cale d’avant était déja plus qu’a moitié pleine d’eau. J’ai compris qu’il devait y avoir un gros trou au-dessous de la ligne de flottaison. » Il s’arreta.

– « Oui », fit le gros assesseur, avec un sourire reveur a l’adresse de son buvard ; ses doigts ne cessaient pas de jouer et touchaient le papier sans bruit.

– « Sur le moment, je n’ai pas songé au danger. J’ai pu etre un peu saisi ; la chose était arrivée si doucement et si brusquement aussi. Je savais qu’il n’y avait entre la cale avant et la cale de brigantine d’autre cloison que la cloison de choc. Je suis remonté prévenir le capitaine. J’ai trouvé, au pied de l’échelle de la passerelle, le second mécanicien qui se relevait : il paraissait étourdi, et me déclara qu’il croyait s’etre brisé le bras gauche : il avait glissé du haut de l’échelle, en descendant pendant que j’étais a l’avant. Il s’écria : – « Mon Dieu ! cette cloison pourrie va céder dans une minute et ce sacré sabot va s’enfoncer sous nos pieds comme un lingot de plomb ! » Il m’écartait de son bras valide pour passer devant moi, et gravir l’échelle. Il criait sans arret, et son bras gauche pendait a son côté. J’arrivai a temps pour voir le capitaine se jeter sur lui et l’allonger a plat sur le dos, d’un coup de poing. Il ne le frappa plus, mais se pencha sur lui pour lui parler a voix basse, furieusement. Je crois qu’il lui demandait pourquoi diable, il n’allait pas arreter les machines, au lieu de faire un pareil vacarme sur le pont. Je l’entendis crier : – « Levez-vous ! Trottez ! Vite ! » Il jurait. Le mécanicien s’affala par l’échelle de tribord, contourna l’écoutille, et, tout gémissant, courut au capot de la chaufferie qui s’ouvrait a bâbord… »

Jim parlait lentement ; les détails lui revenaient a l’esprit avec une vivacité et une netteté parfaites ; il aurait pu, comme un écho, répéter les gémissements du mécanicien, pour la pleine édification de ces hommes qui demandaient des faits. Apres un premier moment de révolte, il avait fini par comprendre que seule, une déposition précise et minutieuse pourrait rendre sensible a ces gens la véritable horreur de la situation sous l’apparence abominable. Les faits que ces hommes étaient si curieux de connaître avaient été visibles, tangibles, soumis aux sens ; ils avaient tenu leur place dans l’espace et le temps, et exigé pour leur accomplissement un vapeur de quatorze cents tonneaux et vingt-sept minutes d’horloge ; ils faisaient un tout, avec des traits, des nuances d’expressions, un aspect compliqué dont l’oil pouvait garder le souvenir, mais avec quelque chose de plus aussi, quelque chose d’invisible, un esprit agissant de perdition, une volonté cachée, une âme malévole[3] dans un corps détestable. C’est cela que Jim s’efforçait d’expliquer. Il ne s’agissait point d’une affaire banale ; le moindre fait y prenait une importance primordiale, et heureusement il se souvenait de tout. Il continuait a parler, par égard pour la vérité, mais peut-etre pour lui-meme aussi ; sa parole était assurée, mais son esprit s’acharnait autour du cercle compact de faits qui avaient surgi de toute part autour de lui pour le séparer du reste des hommes ; il s’agitait comme une bete prisonniere dans une clôture de hauts piquets qui se rue tout autour, affolée dans la nuit, essayant de trouver dans la palissade un point faible, un trou, une place a escalader, une ouverture ou se faufiler pour fuir. Cette horrible activité d’esprit le faisait hésiter parfois…

– « Le capitaine allait et venait sur le pont ; il paraissait assez calme, mais il trébuchait de temps en temps et, a un moment ou je lui parlais, il me heurta de front, comme un aveugle. Il ne faisait pas de réponse précise a ce que je lui disais. Il grommelait tout bas ; tout ce que je distinguais, c’étaient des mots comme : – « Satanée vapeur !… » « Maudite vapeur ! » – quelque chose a propos de vapeur… Je pensais… »

Il s’égarait ; une question nette coupa brusquement sa déposition, comme un spasme de douleur et il éprouva un découragement, une lassitude extremes. Il y venait… il y venait… et maintenant, brutalement arreté, il lui fallait répondre par oui ou par non. Loyalement il répondit un mot : – « Oui, c’est vrai ! », et blond, large, avec ses jeunes yeux mélancoliques, il tenait au-dessus du banc ses épaules tres droites, tandis que son âme se tordait de douleur. Il dut répondre a une autre question, tres précise, tres inutile, et il attendit a nouveau. Sa bouche était seche et sans gout, comme s’il eut mangé de la poussiere, puis salée et amere, comme apres une gorgée d’eau de mer. Il épongeait son front humide, passait sa langue sur ses levres parcheminées, sentait un frisson courir dans son dos. Indifférent et morose, le gros assesseur avait baissé le front, et tambourinait en silence. Les yeux de l’autre paraissaient, a travers ses doigts joints et brulés de soleil, rayonner de bonté. Le magistrat s’était laissé aller en avant ; son visage pâle se pencha sur les fleurs, puis, s’appuyant de côté au bras de son fauteuil, il posa sa tempe dans la paume de sa main. Le vent des punkahs passait sur les tetes, sur les indigenes au teint sombre, enroulés dans des draperies amples, sur les Européens pressés les uns contre les autres, tout suants dans leurs vetements de toile, aussi ajustés apparemment que leurs peaux memes, et tenant sur leurs genoux leurs casques ronds de liege ; serrés dans de longues vestes blanches, les péons du tribunal se glissaient le long des murs, couraient vivement a droite et a gauche, alertes sur leurs pieds nus comme des épagneuls, silencieux comme des ombres sous les ceintures et les turbans rouges.

Perdus sur la foule, dans l’intervalle de ses réponses, les yeux de Jim finirent par se poser sur un blanc assis a l’écart ; il avait un visage las et soucieux, mais le regard de ses yeux calmes et clairs était droit et attentif. Jim répondit a une question nouvelle, avec la tentation de crier : « A quoi bon, a quoi bon tout cela ? » Il tapa légerement du pied, se mordit la levre, et jeta au loin un regard qui rencontra les yeux du blanc. Le regard de ces yeux-la n’était pas fasciné comme celui des autres ; c’était un acte de volonté intelligente. Entre deux questions, Jim s’oublia au point de trouver le loisir d’une réflexion. « Cet homme-la me regarde », se disait-il, « comme s’il voyait quelque chose ou quelqu’un derriere mon dos. » Il l’avait déja rencontré une fois, dans la rue peut-etre. Il était certain de ne lui avoir jamais parlé. Depuis des jours, de nombreux jours, il n’avait parlé a personne, mais avait tenu en lui-meme des colloques silencieux, incohérents, sans fin, comme un prisonnier dans sa cellule, ou un voyageur perdu dans un désert. A présent, il répondait a des questions, futiles malgré leur objet précis, mais il doutait, a l’avenir, de pouvoir jamais parler a quelqu’un. Le bruit meme de ses paroles, de sa déposition sincere, renforçait sa conviction que le langage ne pouvait plus lui etre d’aucune utilité. L’homme, la-bas, paraissait comprendre cette insurmontable difficulté. Jim le regarda, puis se détourna, comme pour un adieu définitif.

Et plus tard, bien des fois, dans de lointaines régions du monde, Marlow aimait a raconter ses souvenirs sur Jim, a les rapporter tout au long, avec un luxe de détails.

Souvent, c’était apres dîner, sous une véranda drapée d’immobile feuillage, et couronnée de fleurs ; les feux rougeoyants des cigares trouaient l’ombre profonde ; les longs fauteuils d’osier supportaient chacun un auditeur silencieux. De temps a autre, une petite lueur rouge remuait brusquement, éclairait les doigts d’une main paresseuse, un morceau de visage en parfait repos, ou allumait une flamme pourpre dans une paire d’yeux pensifs, abrités sous un front paisible ; des ses premieres paroles, le corps de Marlow, nonchalamment étendu sur son siege, s’immobilisait, comme si son esprit, déployant ses ailes, eut remonté le chemin du temps pour venir parler par ses levres, du fond du passé.