Le Pirate - Sir Walter Scott - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1821

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Le Pirate - Sir Walter Scott

L’histoire se déroule dans les îles Shetland au début du XVIIIe siecle. Magnus Troil, vieil homme respectable, y vit paisiblement avec ses deux filles, Minna et Brenda. Il a loué a Basil Mertoun et a son fils Mordaunt, un château retiré du village. Mordaunt côtoie depuis son adolescence les deux jeunes filles sans pour autant en préférer une. Un jour de tempete, il sauve un naufragé nommé Cleveland qu’il envoie en convalescence chez le vieil homme. Minna et Cleveland tombent amoureux. Magnus, sur la base d'une méchante rumeur propagée par Cleveland, bannit Mordaunt de sa demeure. Mais Brenda n'y croit pas et, en l'absence du jeune homme, réalise qu'elle l'aime. Une parente du vieil homme a un comportement étrange, qui évoque le surnaturel. Quel secret cache-t-elle ? Qui est réellement ce Cleveland ?...

Opinie o ebooku Le Pirate - Sir Walter Scott

Fragment ebooka Le Pirate - Sir Walter Scott

A Propos

AVERTISSEMENT.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Scott:

Sir Walter Scott, 1st Baronet (15 August 1771 – 21 September 1832) was a prolific Scottish historical novelist and poet popular throughout Europe during his time. In some ways Scott was the first author to have a truly international career in his lifetime, with many contemporary readers all over Europe, Australia, and North America. His novels and poetry are still read, and many of his works remain classics of both English-language literature and specifically Scottish literature. Famous titles include Ivanhoe, Rob Roy, The Lady of the Lake, Waverley and The Heart of Midlothian. Source: Wikipedia

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

« Tout en lui de la mer annonce les ravages. »

SHAKSPEARE, la Tempete.


AVERTISSEMENT.

Le but de l’histoire suivante est de faire connaître d’une maniere exacte certains évenemens remarquables qui eurent lieu dans les îles Orcades, et dont des traditions imparfaites et des relations tronquées n’ont conservé que les particularités peu fideles que je vais transcrire :

– En janvier 1724 – 1725, un bâtiment nommé the Revenge, armé de trente gros canons et de six d’un moindre calibre, commandé par John Gow ou Goff, ou Smith, aborda dans les îles Orcades ; les déprédations et les actes d’insolence que se permit l’équipage le firent reconnaître bientôt pour un pirate. Les habitans de ces îles éloignées, n’ayant ni armes ni moyens de résistance, se soumirent quelque temps a leurs oppresseurs, et le capitaine de ces bandits fut assez audacieux, non seulement pour se rendre a terre, mais pour donner des bals dans le village de Stromness : il réussit meme a gagner le cour d’une jeune personne qui possédait quelque fortune, et il en reçut la promesse de sa foi avant qu’on eut découvert qui il était.

Un bon citoyen, James Fea, jeune homme de Clestron, forma le projet de s’emparer du flibustier, et il y réussit en employant alternativement le courage et l’adresse. Une circonstance qui l’y aida beaucoup fut que le bâtiment de Gow échoua pres du havre de Calfsound, dans l’île d’Éda, a peu de distance d’une maison ou M. Fea demeurait alors. Celui-ci inventa différens stratagemes, et les exécuta au risque de sa vie, pour faire prisonniers tous les pirates, qui étaient des hommes déterminés et bien armés. Il fut puissamment aidé dans cette entreprise par M. James Laing, aieul de feu Malcolm Laing, auteur ingénieux de l’Histoire d’Écosse pendant le dix-septieme siecle.

Gow et d’autres hommes de son équipage reçurent, en vertu d’une sentence rendue par la haute cour de l’amirauté, la punition que leurs crimes avaient méritée depuis long-temps. Gow montra une audace sans exemple quand il comparut devant cette cour, et, d’apres ce que rapporte un témoin oculaire, il paraît qu’on le traita avec une sévérité extraordinaire pour le forcer a répondre. Voici les termes du récit auquel j’emprunte ces détails : – « John Gow ne voulant pas répondre, on le fit amener a la barre, et le juge ordonna que deux hommes lui serreraient les pouces avec une ficelle jusqu’a ce qu’elle se rompît ; qu’on la doublerait ensuite pour les lui serrer de nouveau, jusqu’a ce que la double corde se rompît encore ; enfin qu’on en prendrait trois, que les exécuteurs serreraient de toutes leurs forces. Gow souffrit cette torture avec la plus grande fermeté. » – Le lendemain matin (27 mai 1725), quand il eut vu les préparatifs qu’on faisait pour sa mort, son courage l’abandonna, et il dit au maréchal de la cour qu’il n’aurait pas donné tant d’embarras si on lui avait garanti qu’il ne serait pas pendu avec des chaînes. Il fut jugé, condamné et exécuté avec d’autres hommes de son équipage.

On dit que la jeune personne dont Gow avait gagné la tendresse se rendit a Londres pour le voir avant sa mort, et qu’étant arrivée trop tard, elle eut le courage de demander a voir son cadavre, lui toucha la main, et reprit ainsi la foi qu’elle lui avait donnée. Si elle n’avait pas accompli cette cérémonie, elle n’aurait pu, d’apres les idées superstitieuses de son pays, éviter de recevoir la visite de l’esprit de son amant défunt, dans le cas ou elle aurait donné a quelque amant vivant la foi qu’elle avait promise au mort. Cette partie de la légende peut servir de commentaire sur le conte de la charmante ballade écossaise qui commence ainsi :

A la porte de Marguerite

Un esprit vint pendant la nuit, etc.

La relation de cet évenement ajoute que M. Fea, cet homme plein de courage, grâce aux efforts duquel Gow avait été arreté dans sa carriere de crimes, bien loin d’en etre récompensé par le gouvernement, n’en put meme obtenir aucune protection dans une multitude de proces injustes qu’intenterent contre lui les avocats de Newgate, agissant au nom de Gow et des autres pirates. Ces poursuites vexatoires, prix de son courage, et les dépenses qu’elles lui occasionerent, le ruinerent ainsi que sa famille, et firent de lui un exemple mémorable pour tous ceux qui, a l’avenir, voudront se meler d’arreter des pirates de leur autorité privée.

On doit supposer, pour l’honneur du gouvernement de Georges Ier, que cette derniere circonstance, de meme que les dates et les autres détails prétendus de cette histoire, sont inexacts, puisqu’on verra qu’ils ne peuvent se concilier avec la narration véridique qu’on va lire, et qui a été rédigée sur des matériaux qui n’ont été accessibles qu’a

L’AUTEUR DE WAVERLEY.

Ce 1er novembre 1821.


Chapitre 1

 

« La tempete a cessé ; déja sur le rivage

« Les flots en se brisant n’inspirent plus d’effroi.

« Mais quelle voix, Thulé, s’écrie ; – Est-ce pour toi

« Que j’ai brulé ma harpe en ce climat sauvage ? »

MACNIEL.

Cette île longue, étroite, irréguliere, vulgairement appelée Main-Land, c’est-a-dire le continent des îles Shetland, parce qu’elle est la plus grande de cet archipel se termine par un rocher d’une hauteur effrayante ; comme le savent fort bien les marins habitués a naviguer dans les mers orageuses dont est entouré le Thulé des anciens. Ce rocher, nommé le cap de Sumburgh, oppose sa tete nue et ses flancs stériles aux efforts d’un courant terrible, et forme l’extrémité de l’île du côté du sud-est. Ce promontoire élevé est constamment exposé aux lames d’une marée furieuse qui, partant d’entre les Orcades et les îles Shetland, et roulant avec une force qui ne le cede qu’a celle du frith [1] de Pentland, tire son nom du cap dont nous venons de parler, et s’appelle le roost de Sumburgh ; roost étant le mot par lequel on désigne dans ces îles les courans de cette espece.

Du côté de la terre, ce promontoire est couvert d’un tres court gazon, et descend rapidement jusqu’a un petit isthme sur lequel la mer a empiété par des criques qui, s’avançant de chaque côté, semblent tendre progressivement a opérer une jonction, et a faire une île de ce cap, qui deviendra alors un rocher solitaire, entierement séparé du continent, dont il forme aujourd’hui l’extrémité.

On regardait pourtant, dans les anciens temps, cet évenement comme invraisemblable ou fort éloigné ; car jadis un chef norwégien, ou, suivant d’autres traditions, et comme le nom d’Iarlshof [2] semble l’indiquer, un ancien comte des Orcades avait choisi cette langue de terre pour y construire son château. Il est abandonné depuis longtemps, et ce n’est qu’avec difficulté qu’on peut en distinguer quelques vestiges ; car les sables mouvans, enlevés par les ouragans de ces parages féconds en tempetes, ont couvert et presque enterré les ruines des bâtimens : mais, a la fin du dix-septieme siecle, il existait une partie du château du comte encore habitable. C’était un édifice d’une architecture grossiere, construit en moellons, et n’offrant rien qui put satisfaire l’oil ou exalter l’imagination. Un large et antique manoir, avec un toit escarpé couvert en dalles de gres, serait peut-etre ce qui en donnerait l’idée la plus juste a un lecteur de nos jours. Les croisées, peu nombreuses et basses, étaient distribuées sans le moindre égard pour les lois de la régularité. De moindres bâtimens, dépendances du château, et contenant les offices ou appartemens destinés a la suite du comte, avaient été autrefois contigus au corps-de-logis principal ; mais ils étaient tombés en ruine : on s’était servi des solives pour faire du feu ou pour d’autres usages ; les murs s’étaient écroulés en bien des endroits, et, pour compléter la dévastation, le sable, pénétrant déja dans ce qui servait jadis d’appartemens, y formait une couche de deux ou trois pieds d’épaisseur.

Au milieu de cette scene de désolation, les habitans d’Iarlshof avaient réussi, par un travail soutenu, a conserver en bon état quelques verges de terre qu’ils avaient entourées d’une clôture pour en former un jardin ; et comme les murailles du château protégeaient ce terrain contre le souffle redoutable des vents de mer, on y voyait croître les végétaux que le climat était susceptible de produire, ou, pour mieux dire, ceux dont les vents permettaient la végétation ; car on éprouve dans ces îles un froid moins rigoureux qu’en Écosse ; mais, sans l’abri d’un mur, il est presque impossible d’obtenir de la terre les légumes les plus communs ; et quant aux arbres, et meme aux arbustes, on n’y pense pas, tant est terrible le passage des ouragans.

A peu de distance du château, et pres du bord de la mer, précisément a l’endroit ou la crique forme une espece de port imparfait, dans lequel ou voyait trois ou quatre barques de pecheurs, s’élevaient quelques misérables chaumieres, demeure des habitans du hameau d’Iarlshof, qui tenaient a loyer du seigneur la totalité de ce canton aux conditions ordinaires, conditions assez dures, comme on peut bien le penser. Ce seigneur résidait lui-meme sur un domaine qu’il possédait dans une situation plus favorable, dans un autre canton de cette île, et il ne visitait que rarement ses possessions de Sumburgh. C’était un bon Shetlandais, simple, honnete, un peu emporté, résultat nécessaire de la vie qu’il menait au milieu des gens qui dépendaient de lui, et aimant un peu trop les plaisirs de la table, ce qu’il faut peut-etre attribuer a ce qu’il avait trop de loisir ; mais il était plein de franchise ; bon et généreux pour ses gens, et remplissant tous les devoirs de l’hospitalité envers les étrangers. Il descendait d’une ancienne et noble famille de Norwege, circonstance qui le rendait plus cher aux classes inférieures, parmi lesquelles presque tous les individus ont la meme origine, tandis que les lairds ou propriétaires sont en général de race écossaise ; et a cette époque on les considérait encore comme des étrangers et des intrus. Magnus Troil, qui faisait remonter sa généalogie jusqu’au comte fondateur supposé d’Iarlshof, était surtout de cette opinion.

Ceux qui habitaient alors le hameau d’Iarlshof avaient éprouvé, en diverses occasions, la bienfaisance du propriétaire de leur territoire. Quand M. Mertoun, tel était le nom de l’homme qui occupait alors la vieille maison, était arrivé dans les îles Shetland, quelques années avant l’époque ou commence notre histoire, il avait reçu chez Magnus Troil cette hospitalité sincere et cordiale qui fait le caractere distinctif de cette contrée. Personne ne lui demanda d’ou il venait, ou il allait, dans quel dessein il arrivait dans un coin si éloigné de l’empire britannique, ou combien de temps il avait dessein d’y rester. Il était completement étranger a tout le monde, et cependant il fut accablé a l’instant d’une foule d’invitations. Il trouvait un domicile dans chaque maison ou il allait faire une visite, pouvait y rester aussi long-temps que bon lui semblait, et y vivait comme s’il eut fait partie de la famille, sans qu’on exigeât de lui aucune attention, et sans devenir lui-meme l’objet de celle des autres, jusqu’a ce qu’il jugeât a propos de s’en aller ailleurs. Cette indifférence apparente de ces bons insulaires pour le rang, le caractere et les qualités de leur hôte, ne prenait pas sa source dans l’apathie, car ils avaient leur bonne part de la curiosité naturelle a l’homme ; mais leur délicatesse aurait cru manquer aux lois de l’hospitalité, en lui faisant des questions auxquelles il aurait pu lui etre difficile ou désagréable de répondre ; et au lieu de chercher, comme c’est l’usage dans d’autres pays, a arracher de M. Mertoun des confidences qu’il eut faites avec peine, les circonspects Shetlandais se contentaient de recueillir avec empressement le peu de renseignemens que pouvait leur fournir le cours de la conversation.

Mais un rocher du désert de l’Arabie n’a pas plus de répugnance a fournir de l’eau, que M. Basile Mertoun n’en avait a accorder, sa confiance meme pour des objets presque indifférens ; et le beau monde de Thulé ne vit jamais sa politesse mise a une plus rude épreuve, que lorsqu’on s’y rappelait que le savoir-vivre lui défendait de faire des questions sur un personnage si mystérieux.

Tout ce qu’on savait alors de lui pouvait se résumer en peu de mots. M. Mertoun était arrivé a Lerwick, qui commençait a prendre quelque importance, mais qui n’était pas encore reconnue comme la principale ville de l’île, sur un bâtiment hollandais, accompagné seulement de son fils, beau garçon d’environ quatorze ans. Il pouvait lui-meme avoir quarante et quelques années. Le maître du navire le présenta a quelques uns de ses bons amis, avec lesquels il avait coutume de troquer du genievre et du pain d’épice contre les petits boufs des îles Shetland, des oies enfumées et des bas de laine d’agneau ; et quoique Meinheer ne put rien dire de lui, si ce n’est : – Meinheer Mertoun a payé son passage comme un gentilhomme, et a donné un dollar pour boire a l’équipage, – cette recommandation suffit pour procurer au passager du Hollandais un cercle respectable de connaissances, et ce cercle s’étendit a mesure qu’on reconnut a l’étranger des talens et des connaissances peu ordinaires.

Cette découverte se fit en quelque sorte par force, car Mertoun n’était guere plus disposé a parler de lieux communs que de ses propres affaires. Mais il se trouvait, quelquefois entraîné dans des discussions qui faisaient reconnaître en lui, presque en dépit de lui-meme, le savant et l’homme du monde. D’autres fois, comme en retour de l’hospitalité qu’il recevait, il semblait faire un effort sur lui-meme pour entrer en conversation avec ceux qui l’entouraient, surtout quand cette conversation était d’un genre grave, mélancolique et satirique, ce qui convenait le mieux a la tournure de son esprit. Dans toutes ces occasions, l’opinion universelle des Shetlandais était qu’il devait avoir reçu une excellente éducation, mais bien négligée sur ce point bien important, car M. Mertoun savait a peine distinguer la proue d’un vaisseau de sa poupe, et une vache n’aurait pu etre plus ignorante dans tout ce qui concernait la conduite d’une barque. On avait peine a concevoir qu’une ignorance si grossiere de l’art le plus nécessaire a la vie (du moins dans les îles Shetland) put s’allier avec les connaissances qu’il montrait sous tant d’autres rapports. Tel était pourtant le fait.

A moins qu’on ne parvînt a le faire sortir de son caractere de la maniere que nous venons de dire ; M. Basile Mertoun était sombre et concentré en lui-meme. Une grosse gaieté le mettait en fuite a l’instant, et l’enjouement modéré d’une société d’amis produisait invariablement sur son front un abattement plus profond que celui qu’on y remarquait habituellement.

Les femmes aiment toujours a pénétrer les mysteres et a soulager la mélancolie, surtout quand il est question d’un homme bien fait, et qui n’a point encore passé le bel âge de la vie ; il est donc possible que parmi les filles de Thulé, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, cet étranger pensif en eut trouvé quelqu’une qui se fut chargée du soin de le consoler, s’il eut montré quelque disposition a recevoir ce charitable service ; mais, bien loin d’agir ainsi, il semblait meme fuir la présence de ce sexe auquel nous recourons dans toutes nos afflictions de corps et d’esprit pour en obtenir pitié et consolation.

A ces singularités, M. Mertoun en joignait une autre particulierement désagréable a son hôte et a son principal patron, Magnus Troil. Ce magnat des îles Shetland, qui, comme nous l’avons déja dit, descendait, du côté de son pere, d’une ancienne famille norwégienne par le mariage d’un de ses ancetres avec une dame danoise, était profondément convaincu qu’un verre de genievre ou d’eau-de-vie était une panacée infaillible contre tous les soucis et toutes les afflictions du monde. C’était un spécifique auquel M. Mertoun n’avait jamais recours ; il ne buvait que de l’eau, de l’eau pure, et nulles prieres ne pouvaient le déterminer a gouter une autre boisson que celle d’une fontaine limpide. Or c’était ce que Magnus Troil ne pouvait tolérer, c’était outrager les anciennes lois conviviales du Nord, qu’il avait, quant a lui, toujours observées si rigoureusement, que, quoiqu’il eut coutume d’affirmer que jamais il ne s’était couché une seule fois ivre, ce qui n’était vrai que dans le sens qu’il attachait a ce mot, il lui aurait été impossible de prouver qu’il se fut jamais mis au lit avec le libre et plein exercice de sa raison. On peut donc demander en quoi la société de cet étranger pouvait dédommager Magnus du déplaisir que lui causait son habitude de sobriété. D’abord il avait cet air d’importance qui indique un homme de quelque considération ; et quoiqu’on conjecturât qu’il n’était pas riche, ses dépenses prouvaient d’une maniere certaine qu’on ne pouvait le regarder comme pauvre. Il avait d’ailleurs quelque talent de conversation, quand il daignait en faire usage, comme nous l’avons déja donné a entendre ; et sa misanthropie, ou aversion pour les affaires et les relations sociales, s’exprimait souvent de maniere a passer pour de l’esprit, dans un endroit ou l’esprit était rare. Par-dessus tout, l’esprit secret de M. Mertoun semblait impénétrable, et sa présence avait tout l’intéret d’une énigme, qu’on aime a lire et a relire précisément parce qu’on ne peut en deviner le mot.

Malgré toutes ces recommandations, Mertoun différait de son hôte en des points si essentiels, qu’apres qu’il eut passé chez lui un certain temps, Magnus Troil fut agréablement surpris quand un soir, apres etre restés ensemble deux heures dans un silence absolu, a boire de l’eau-de-vie et de l’eau, c’est-a-dire Magnus l’alcohol ; et Mertoun le liquide élément, Mertoun demanda a son hôte la permission d’occuper, comme son locataire, sa maison abandonnée d’Iarlshof, a l’extrémité du territoire nommé Dunrossness, et située au bas du promontoire de Sumburgh.

– Je vais en etre débarrassé de la maniere la plus honnete, pensa Magnus, et son visage de rabat-joie n’arretera plus la bouteille dans sa ronde. Son départ va pourtant me ruiner en citrons, car un seul de ses regards suffisait pour donner de l’acidité a un océan de punch.

Cependant le généreux et bon Shetlandais fit avec désintéressement des représentations a M. Mertoun sur la solitude a laquelle il allait se condamner, et sur les inconvéniens auxquels il devait s’attendre. – A peine se trouve-t-il dans cette vieille maison, lui dit-il, les meubles les plus indispensables ; il n’y a pas de société a plusieurs milles a la ronde ; vous ne trouverez d’autres provisions que des sillocks salés [3], et vous n’aurez pour toute compagnie que des mouettes et d’autres oiseaux de mer.

– Mon bon ami, répondit Mertoun si vous aviez voulu me faire préférer ce séjour a tout autre, vous n’auriez pu mieux vous y prendre qu’en m’assurant que j’y serai loin de la société des hommes, et que le luxe ne pourra y pénétrer. Un réduit ou ma tete et celle de mon fils puissent etre a l’abri de l’intempérie des saisons, c’est tout ce que je désire. Fixez la redevance que j’aurai a vous payer, M. Troil, et permettez que je sois votre locataire a Iarlshof.

– La redevance ! répondit le Shetlandais ; ma foi elle ne peut pas etre bien considérable pour une vieille maison que personne n’a habitée depuis la mort de ma mere, mais que Dieu lui fasse paix. Quant a un abri, les vieux murs sont assez épais, et peuvent encore soutenir plus d’un coup de vent. Mais, au nom du ciel, M. Mertoun, réfléchissez a ce que vous allez faire. Un homme né parmi nous qui voudrait aller s’établir a Iarlshof formerait un projet extravagant, a plus forte raison vous qui etes natif d’un autre pays, que ce soit d’Angleterre, d’Écosse ou d’Irlande, c’est ce que personne ne peut dire…

– Et ce qui n’importe guere, répliqua Mertoun d’un ton brusque.

– Je ne m’en inquiete pas plus que de la nageoire d’un hareng, répondit le laird ; seulement, je vous veux du bien de n’etre pas Écossais, car j’espere que vous ne l’etes pas. Ces Écossais ! ils sont arrivés ici comme une volée d’oies sauvages, ils y ont amené leurs petits, et s’y sont mis a couvert : qu’on leur propose aujourd’hui de retourner sur leurs montagnes stériles ou dans leurs basses terres, apres qu’ils ont gouté du bouf du Shetland et des poissons de nos voes [4] ! Non, monsieur – (ici Magnus prit un ton plus animé, avalant de temps en temps un petit coup d’eau-de-vie, ce qui enflammait son ressentiment contre les intrus, et lui donnait en meme temps la force d’endurer les réflexions mortifiantes qui se présentaient a son esprit) : – non, monsieur, nous ne reverrons plus les anciens temps de ces îles ; leurs mours primitives n’existent plus. Que sont devenus nos anciens propriétaires, nos Patersons, nos Feas, nos Schlagbrenners, nos Yhiorbiorns ? Ils ont fait place aux Giffords, aux Scotts, aux Mouats, gens dont le nom suffit pour prouver qu’eux et leurs ancetres, ils sont étrangers au sol que les Troils ont habité avant les jours de Turf-Einar [5] qui le premier apprit en ces lieux a bruler de la tourbe, et qu’un nom rappelant sa découverte signale a la postérité reconnaissante.

C’était un sujet de conversation sur lequel le potentat d’Iarlshof était assez diffus, et Mertoun le lui vit entamer avec plaisir, parce qu’il savait qu’il ne serait pas obligé de contribuer a entretenir la conversation, et que par conséquent il pourrait se livrer a son humeur sombre, tandis que le Shetlandais Norwégien déclamerait contre les changemens survenus dans les mours et dans les habitans. Mais a l’instant ou Magnus arrivait a la fâcheuse conclusion que dans un siecle il existerait a peine un merk et meme une ure [6] de terre entre les mains des habitans norses et de vrais udallers [7] des îles Shetland, il se rappela quelle était la proposition de son hôte, et s’arreta tout-a-coup.

– Je ne dis pas tout cela, ajouta-t-il en s’interrompant, pour vous donner a entendre que je ne me soucie pas que vous vous établissiez sur mon domaine ; mais quant a Iarlshof, c’est un endroit bien sauvage. N’importe d’ou vous veniez, je garantis que vous direz, comme les autres voyageurs, que vous venez d’un climat meilleur que le nôtre, car c’est ainsi que vous parlez tous. Et cependant vous voulez vous retirer dans un lieu évité par les naturels meme du pays ! Ne prendrez-vous pas votre verre ? (Ces mots du bon udaller doivent etre considérés comme un soit dit en passant.) – Je vide le mien a votre santé.

– Mon cher monsieur, répondit Mertoun, tous les climats me sont indifférens, et pourvu que je trouve assez d’air pour le jeu de mes poumons, je m’inquiete fort peu qu’il vienne de l’Arabie ou de la Laponie.

– Oh ! pour de l’air, vous en aurez assez, répliqua Magnus, vous n’en manquerez pas. Il est un peu humide, disent les étrangers ; mais nous connaissons un correctif a cet inconvénient. Je bois a votre santé, M. Mertoun ; il faut que vous appreniez a en faire autant, et a fumer une pipe ; et alors, comme vous le dites, vous ne trouverez aucune différence entre l’air des îles Shetland et celui de l’Arabie. Mais connaissez-vous Iarlshof ?

L’étranger répondit négativement.

– En ce cas, vous n’avez nulle idée de votre entreprise. Si vous croyez y trouver une aussi bonne rade qu’ici, avec une maison située sur le bord d’une voe qui amene les harengs a votre porte, vous vous trompez, mon ami. Vous ne verrez a Iarlshof que les vagues se brisant contre les rochers, et le roost de Sumburgh, dont chaque vague court a raison de quinze nouds par heure.

– Au moins je n’y verrai pas le courant des passions humaines.

– Vous n’y entendrez que les cris des mouettes et le mugissement des vagues, depuis le lever du soleil jusqu’a son coucher.

– J’y consens, mon bon ami, pourvu que je n’entende pas le caquetage des langues femelles.

– Ah ! dit le seigneur norse, vous parlez ainsi, parce que vous venez d’entendre mes filles, Minna et Brenda, chanter dans le jardin avec votre Mordaunt. Eh bien ! j’ai plus de plaisir a écouter leurs petites voix, que l’alouette que j’ai ouie une fois a Caithness, ou le rossignol que je ne connais que par les livres. Que deviendront ces pauvres filles quand elles n’auront plus Mordaunt pour jouer avec elles ?

– Elles sauront y pourvoir. Plus jeunes ou plus âgées, les femmes trouvent des compagnons ou des dupes. Mais la question, M. Troil, est de savoir si vous voulez me louer cette vieille maison d’Iarlshof ?

– Bien volontiers, puisque vous etes décidé a vivre dans une pareille solitude.

– Et quelle sera la redevance ?

– La redevance ! Hein ! Il faut que vous ayez le morceau de terrain qu’on nommait autrefois un jardin, un droit dans le scathold, et un merk de terre, afin qu’on puisse pecher pour vous. Croyez-vous que huit lispunds de beurre et huit shillings sterling par an soient une demande exorbitante ?

M. Mertoun accepta des conditions si raisonnables, et depuis ce temps il demeura principalement dans la maison solitaire dont nous avons fait la description au commencement de ce chapitre, se résignant non seulement sans plainte, mais, a ce qu’il semblait, avec un sombre plaisir, a toutes les privations qu’une position si écartée et si sauvage imposait nécessairement a celui qui l’habitait.


Chapitre 2

 

« … Dans ces déserts sauvages,

« Dans ces lointaines mers qu’agitent tant d’orages,

« Il éprouve, Anselmo, de secrets sentimens,

« Que lui refuseraient des climats plus charmans.

Ancienne tragédie.

Les habitans peu nombreux du hameau d’Iarlshof n’avaient pas appris d’abord sans alarmes qu’un personnage d’un rang supérieur au leur venait fixer sa résidence dans cette demeure ruinée qu’on appelait encore le château. Dans ce temps-la (car tout est changé pour le mieux), la présence d’un supérieur qui habitait un château était presque toujours inséparable d’un surcroît de charges et d’exactions, dont un prétexte quelconque, fondé sur les coutumes féodales, justifiait la pratique. C’était par suite de maint privilége arbitraire que le redoutable et puissant voisin auquel on donnait le nom de tacksman [8] s’appropriait sans pudeur une partie des bénéfices précaires que le faible tenancier avait acquis par des travaux pénibles. Mais bientôt les tenanciers reconnurent qu’ils n’avaient pas a craindre d’oppression de cette espece de la part de Basile Mertoun ; qu’il fut riche ou pauvre, sa dépense était au moins proportionnée a ses moyens, et la frugalité la mieux entendue était le caractere distinctif de ses habitudes. Son luxe consistait en un petit nombre de livres et quelques instrumens de physique, qu’il faisait venir de Londres quand il en trouvait l’occasion ; et pour ces îles c’était un signe de richesses extraordinaires. Mais, d’un autre côté, sa table et les dépenses de son intérieur n’étaient que celle d’un petit propriétaire de cette contrée. Les tenanciers s’embarrasserent donc fort peu de la qualité du nouveau tacksman des qu’ils eurent reconnu que sa présence avait plutôt amélioré qu’empiré leur condition. Une fois la crainte de l’oppression bannie de leurs esprits, ils s’entendirent entre eux pour mettre a profit son insouciance, et se concerterent pour lui faire payer un prix excessif les objets de détail nécessaires a son ménage. L’étranger fermait les yeux sur ce petit manége avec une indifférence plus que philosophique, lorsqu’un incident, qui fit connaître son caractere sous un autre point de vue, vint mettre un terme aux impôts qu’on tentait de lever sur lui.

M. Mertoun était un jour retiré dans une tourelle solitaire, occupé sérieusement a examiner un paquet de livres long-temps attendus, et enfin arrivés de Londres par Hull, Lerwick, et de la a Iarlshof, par un bâtiment baleinier, lorsque ses oreilles furent frappées du bruit d’une querelle qui s’était élevée dans la cuisine entre un vieille gouvernante a la tete de sa maison, et un nommé Sweyn Érickson, qui, dans l’art de manier la rame et de pecher en pleine mer, ne le cédait a aucun Shetlandais. La dispute s’échauffa, et les clameurs en vinrent a un tel point que la patience de M. Mertoun s’épuisa. Agité par une indignation plus vive que celle que ressentent d’ordinaire les personnes indolentes quand elles sont, excitées par un évenement désagréable et en opposition violente a leur caractere, il descendit a la cuisine, demanda le sujet de la querelle, et insista d’un ton si bref et si absolu pour le connaître, que les deux parties tenterent vainement d’éluder de répondre a ses pressantes questions et furent forcées d’en révéler la cause. – Il s’agissait d’une différence d’opinion entre l’honnete femme de charge et le non moins honnete pecheur, sur le partage des cent pour cent au-dela du prix ordinaire que l’on voulait faire payer a M. Mertoun pour quelques morues que Sweyn venait d’apporter pour la consommation de la maison d’Iarlshof.

Des que le fait fut bien éclairci et avoué, M. Mertoun fixa sur les coupables des yeux ou se peignaient a la fois et le mépris et une colere qui présageaient une prompte explosion. – Écoute, vieille sorciere, dit-il en apostrophant la femme de charge, déloge a l’instant de chez moi, et apprends que je te chasse, non parce que tu m’as menti, non parce que tu m’as volé, non a cause de ta basse ingratitude, mais pour avoir eu l’impudence d’élever ainsi la voix chez moi, et d’y faire un tel vacarme.

Et pour toi, dit-il en s’adressant ensuite a Sweyn, pour toi, misérable coquin, qui t’imagines que tu peux voler un étranger comme tu dégraisses une baleine, apprends que je n’ignore pas les droits que j’ai sur toi, et que m’a cédés ton maître Magnus Troil. Provoque-moi davantage, et tu apprendras a tes dépens qu’il m’est aussi facile de te punir qu’il te l’a été de venir ici troubler mon repos. Je n’ignore pas ce que signifient le scat, le wattle, le hawkhen, le kagalef, et les autres droits que vos seigneurs vous forçaient jadis a leur payer, comme ils le font encore de nos jours ; et il n’y en a pas un de vous a qui je ne puisse faire maudire le jour ou, non content de me voler, il s’exposera a troubler ma tranquillité par ces atroces clameurs norses, que je ne puis comparer qu’aux cris discordans d’une volée de mouettes du pôle arctique.

Sweyn stupéfait ne trouva pour le moment rien de mieux a répondre que d’offrir humblement gratis a Son Honneur le meme poisson qui avait fait le sujet de la dispute, en le suppliant avec le meme air d’humilité de vouloir bien oublier l’affaire. Mais, pendant qu’il avait parlé, la colere de M. Mertoun s’était encore accrue au point qu’il n’en était plus le maître. Il prend d’une main l’argent et le lui jette a la tete, tandis que de l’autre il saisit le poisson, et s’en sert pour mettre Sweyn dehors. Sweyn ne s’arreta pas pour ramasser l’argent et emporter le poisson, tant il fut effrayé de l’exces de fureur tyrannique de l’étranger. Il se sauva a toutes jambes au village, alla raconter l’aventure a ses camarades, et les prévint que s’ils s’exposaient davantage a provoquer sa colere, ils auraient bientôt un maître aussi absolu que Paté Stuart [9], qui les vexerait et les enverrait a la potence sans jugement et sans pitié.

La femme de charge congédiée ne manqua pas d’arriver aussi pour prendre l’avis de ses parens et de ses amis (car elle était, comme Sweyn, native du village) sur ce qu’elle avait a faire pour rentrer dans une bonne place perdue si subitement. Le vieux Rauzellaer du pays, qui avait la voix la plus influente dans les délibérations des habitans, se fit rendre compte de tout ce qui s’était passé, et prononça gravement que Sweyn Érickson avait outre-passé les bornes en vendant son poisson a M. Mertoun a un prix si élevé ; et quelque prétexte que le maître put alléguer pour s’abandonner ainsi a sa colere, son véritable motif devait etre le sou qu’on lui avait fait payer pour la morue qui, au prix courant, ne valait qu’un demi-sou. En conséquence de cette sage et décisive résolution, il exhorta toute la communauté a renoncer a ces exactions, et a se borner a l’avenir a ne plus demander que vingt-cinq pour cent au-dessus du taux ordinaire. – A ce prix, ajouta-t-il il ne pourra pas raisonnablement murmurer ; puisqu’il est disposé a ne pas vous faire du mal, il faut s’attendre qu’il le trouvera modéré, et que sans difficulté il vous fera du bien. Vingt-cinq pour cent est un profit honnete, et cette modération vous assurera les bénédictions de Dieu et les bonnes grâces de saint Ronald.

Les dociles habitans d’Iarlshof, de l’avis du judicieux Rauzellaer, se réduisirent a ne plus tromper M. Mertoun que de vingt-cinq pour cent, taux modéré et tres raisonnable auquel devraient se soumettre sans murmurer les nababs, les gouverneurs, les fournisseurs, les spéculateurs dans les fonds publics, et ces autres personnages qui, au moyen d’une fortune récente et rapidement acquise, se sont trouvés en état de s’établir dans le pays sur un pied splendide. Au moins M. Mertoun ne parut pas éloigné de cette opinion, car il eut l’air de ne plus guere s’inquiéter des dépenses de son ménage.

Les peres conscrits d’Iarlshof, apres avoir ainsi arrangé leurs propres affaires, prirent ensuite en considération celle de Swertha, la femme de charge si brusquement congédiée : il leur importait que cette alliée non moins utile qu’expérimentée fut rétablie dans son poste de femme de charge, si la chose était possible ; mais ici leur sagesse fut en défaut. Swertha, dans son désespoir, eut recours aux bons offices de Mordaunt Mertoun, dont elle avait gagné les bonnes grâces par quelques vieilles ballades norwégiennes, et par des contes lugubres sur les Trows et les Drows (nains des Scaldes), dont l’antiquité superstitieuse avait peuplé maintes cavernes isolées et maintes vallées sombres dans le Dunrossness, comme dans les autres districts des îles Shetland. – Swertha, lui dit le jeune homme, je ne puis faire pour vous que bien peu de chose, mais vous pouvez davantage par vous-meme : la colere de mon pere ressemble a la fureur de ces antiques champions dont parlent vos chansons.

– Ah ! oui, oui, poisson de mon cour, lui répondit la vieille d’un ton pathétique, les Berserkars étaient des champions qui vivaient du temps du bienheureux saint Olave, et qui avaient coutume de se précipiter aveuglément sur les épées, les lances, les harpons et les mousquets, de s’en emparer, et de les briser en pieces avec la meme facilité qu’un requin traverserait un filet a harengs ; mais quand l’acces de leur fureur était passé, ils redevenaient aussi faibles, aussi irrésolus que l’onde.

– Précisément, Swertha, c’est ici la meme chose, répliqua Mordaunt. Mon pere ne songe plus a sa colere quand elle est passée, et en cela il a beaucoup de ressemblance avec un Berserkar ; quelque violente qu’elle ait été aujourd’hui, il l’aura oubliée demain. Il ne vous a pas encore remplacée au château ; depuis votre sortie, il n’y a pas eu un mets chaud préparé, ni pain mis au four ; nous n’avons vécu que de restes de viandes froides. Or je vous garantis, Swertha, que si, revenant hardiment au château, vous y reprenez la suite de vos anciennes habitudes, vous n’entendrez pas un seul mot sortir de la bouche de mon pere.

Swertha hésita d’abord a suivre un avis si hardi. – M. Mertoun, répondit-elle, ressemblait plus dans sa colere a un démon qu’a aucun des Berserkars ; ses yeux étaient étincelans, sa bouche écumante, et ce serait tenter la Providence que de s’exposer de nouveau a tant de fureur. Mais, sur les motifs d’encouragement que le fils lui donna de nouveau, Swertha se détermina a reparaître devant le pere. Revetue de son costume accoutumé, suivant la recommandation du jeune homme, elle se glissa dans le château, et y reprit les occupations variées et nombreuses dont elle y était chargée, avec toute l’apparence d’une femme aussi attentive aux soins du ménage, que si elle ne les eut jamais abandonnés.

Le premier jour de son retour, Swertha ne se montra pas aux regards de son maître ; mais elle s’imagina que si apres trois jours de viande froide elle lui servait un plat chaud préparé de son mieux, cette circonstance la rappellerait favorablement a son souvenir. Mordaunt lui dit que son pere n’avait fait aucune attention au changement de nourriture. Elle avait remarqué elle-meme qu’en passant et repassant devant lui en diverses occasions, sa présence n’avait produit aucun effet sur son singulier maître : elle commença a croire alors qu’il avait tout oublié ; elle ne fut convaincue du contraire qu’un certain jour qu’elle commençait a élever la voix dans une dispute avec l’autre servante de la maison. M. Mertoun, qui en ce moment passait pres du lieu de la scene, la regarda fixement, et lui adressa cette seule parole : – Souviens-toi ! – d’un ton qui apprit a Swertha a mettre un frein a sa langue pendant plusieurs semaines.

Si M. Mertoun était bizarre dans sa maniere de gouverner sa maison, il semblait ne pas l’etre moins dans le systeme d’éducation qu’il suivait a l’égard de son fils. Il ne témoignait guere d’affection paternelle a ce jeune homme ; cependant, dans ses jours de bonne humeur, les progres de son fils semblaient faire le principal objet de toutes ses pensées ; il avait assez de livres et de connaissances par lui-meme pour l’instruire dans les branches ordinaires des sciences ; comme instituteur, il était calme, aimait l’ordre, et il exigeait strictement, pour ne pas dire séverement, de son éleve toute l’attention nécessaire a ses devoirs. Mais la lecture de l’histoire dont il s’occupait surtout, et l’étude des auteurs classiques, lui présentaient souvent des faits ou des opinions qui opéraient une impression subite sur l’esprit de M. Mertoun, et ramenaient soudain ce que Swertha, Sweyn et meme Mordaunt s’étaient habitués a distinguer par le nom de son heure sombre. Aux premiers symptômes de cette crise, dont il sentait lui-meme l’approche avant qu’elle se déclarât, il se retirait dans l’appartement le plus éloigné, et ne permettait pas meme a Mordaunt d’y pénétrer. La il restait enfermé pendant des jours et des semaines entieres, ne sortant qu’a des heures irrégulieres pour prendre la nourriture qu’on avait eu le soin de placer a sa portée, et a laquelle il touchait a peine. Dans d’autres temps, et surtout durant le solstice d’hiver, que chacun passe généralement renfermé chez soi dans les fetes et les amusemens, ce malheureux solitaire s’enveloppait dans un manteau brun foncé, et errait ça et la, tantôt sur les bords d’une mer orageuse, tantôt sur les bruyeres les plus désertes, s’abandonnant sans réserve a ses sombres reveries, et exposé aux intempéries du ciel, parce qu’il était sur qu’il ne serait ni rencontré ni observé.

A mesure que Mordaunt croissait en âge, il avait appris a remarquer ces signes particuliers, avant-coureurs des acces de mélancolie de son malheureux pere, et a prendre des précautions pour empecher qu’il ne fut interrompu mal a propos ; car une pareille interruption ne manquait jamais de réveiller sa fureur : a ces précautions il ajoutait le soin de lui faire préparer et porter a propos ce qui était nécessaire a sa subsistance. Il avait aussi remarqué que s’il s’offrait a la vue de son pere avant que la crise fut passée, les effets en devenaient beaucoup plus prolongés. Ainsi, par respect pour lui, et en meme temps pour se livrer aux exercices actifs et aux amusemens qu’on recherche naturellement a son âge, Mordaunt avait contracté l’habitude de s’absenter d’Iarlshof, et meme du canton, bien persuadé que son pere, revenu a un état calme et ordinaire, ne songerait guere a savoir comment il aurait disposé de ce temps de loisir, et qu’il lui suffisait d’etre sur que son fils n’avait pas été témoin de sa faiblesse tant était grande sa susceptibilité sur ce point.

Le jeune Mordaunt, dans l’impuissance de continuer son éducation sans interruption, profitait donc de ces intervalles pour jouir des amusemens que lui offrait le pays, et pour donner une libre carriere a son caractere vif, hardi et entreprenant. Tantôt il lui arrivait de prendre part avec la jeunesse du village a ces divertissemens périlleux, du nombre desquels – « le métier périlleux d’aller cueillir le samphire [10] » – ne leur présentait pas plus de dangers qu’une simple promenade sur un terrain uni ; tantôt il se joignait a ces excursions nocturnes ou il ne s’agissait de rien moins que de gravir les flancs de rochers escarpés, pour y dénicher les oufs et les petits des oiseaux de mer ; et dans ces expéditions téméraires il déployait une adresse, une activité et une présence d’esprit qui, dans un jeune homme étranger au pays, frappaient d’étonnement les plus vieux chasseurs. D’autres fois Mordaunt accompagnait Sweyn et d’autres pecheurs dans leurs longues et pénibles excursions en pleine mer, apprenant d’eux l’art de conduire une barque, art dans lequel les Shetlandais égalent tous les sujets de l’empire britannique, s’ils ne les surpassent point. Cet exercice seul avait des charmes pour Mordaunt, indépendamment de la peche. Dans ce temps, les vieilles ballades ou sagas de la Norwege n’étaient pas oubliées des pecheurs, qui les chantaient encore dans l’idiome norse, langue de leurs ancetres. Ces vieux contes de la Scandinavie avaient de quoi séduire une jeune tete, et les étranges légendes des Berserkars, des rois de la mer, des nains, des géans et des sorciers, que Mordaunt entendait raconter par les naturels de îles Shetland, étaient, selon lui, au moins égales en beauté aux fictions classiques de l’antiquité, si elles ne les surpassaient pas. Souvent, voguant au milieu des flots, on lui désignait du doigt les lieux auxquels faisaient allusion ces poésies sauvages, a moitié chantées, a moitié récitées par des voix aussi rauques et aussi bruyantes que celle de l’Océan. Ici c’était une baie témoin d’un combat naval ; la c’était un monceau de pierres a peine visible qui s’élevait sur une des pointes saillantes du cap, comme l’asile ou le château-fort de quelque puissant comte ou de quelque fameux pirate. Plus loin, dans un marais solitaire, une pierre grise indiquait le tombeau d’un héros ; d’un autre côté on lui montrait, comme la demeure d’une fameuse sorciere, une caverne inhabitée contre laquelle venaient échouer sans se rompre de pesantes lames d’eau.

L’Océan avait aussi ses mysteres, dont l’effet était rendu plus frappant encore a l’aide du sombre crépuscule par le moyen duquel on ne les apercevait qu’imparfaitement pendant plus de la moitié de l’année. Ses abîmes sans fond et ses cavernes secretes, a en croire les contes de Sweyn et d’autres pecheurs versés dans la science des légendes, renfermaient des merveilles que les navigateurs modernes rejettent avec dédain. Dans la baie paisible, éclairée par la lune, ou les vagues a peine agitées a leur surface venaient doucement se répandre sur un lit de sable entremelé de coquillages, on voyait encore la sirene glisser légerement sur les eaux a la clarté de l’astre de la nuit, melant sa voix au souffle de la brise ; et souvent on l’entendait chanter les merveilles souterraines et des prédictions sur l’avenir. Le kraken [11], cet animal, le plus énorme des etres vivans, venait encore, du moins on le supposait, se montrer dans les gouffres les plus profonds de l’Océan du nord, et en violer le repos et le calme ; souvent, quand les brumes couvraient au loin la mer, l’oil exercé du batelier apercevait les cornes du monstrueux léviathan se balançant au milieu des flocons du brouillard ; et le marin effrayé faisait force de rames et de voiles, de peur que le soudain refoulement des eaux, occasioné par la descente précipitée du monstre au fond de la mer, ne livrât son faible esquif a la merci de ses innombrables bras. On connaissait aussi le serpent de mer, qui, s’élevant des abîmes, tend vers les cieux son énorme criniere, semblable a celle d’un belliqueux coursier, se dresse a la hauteur d’un mât, et semble épier de son oil brillant le moment de saisir ses victimes. Des histoires miraculeuses de ces monstres marins, et de beaucoup d’autres moins connus, étaient alors universellement admises parmi les habitans des îles Shetland, et leurs descendans n’ont pas encore cessé d’y ajouter foi.

De pareils contes ont cours partout chez le vulgaire ; mais l’imagination en est surtout affectée dans les mers du nord, au milieu de ces caps et de ces précipices qui ont plusieurs centaines de pieds de profondeur, et parmi tous ces détroits périlleux, ces courans, ces tourbillons, ces récifs presque a fleur d’eau au-dessus desquels l’Océan s’agite, écume et bouillonne ; ces sombres cavernes aux extrémités desquelles nul esquif n’osa jamais pénétrer, ces îles solitaires et souvent inhabitées, enfin parmi ces ruines d’antiques forteresses, vues imparfaitement aux faibles clartés d’un hiver du pôle arctique. Mordaunt avait un caractere romanesque ; – ces superstitions donnaient a son imagination un exercice agréable et intéressant ; suspendu entre le doute et l’envie de croire, il écoutait avec plaisir les chants qui célébraient ces merveilles de la nature inventées par la crédulité, et racontées dans le langage grossier mais énergique des anciens Scaldes.

Cependant il ne manquait pas de ces amusemens plus doux qui auraient du convenir davantage a l’âge de Mordaunt que ces contes extravagans, et tous ces pénibles et grossiers exercices que nous venons de décrire. Quand, dans les îles Shetland, la saison de l’hiver avait amené les longues nuits, et que le travail était devenu impossible, le temps se passait en plaisirs, en fetes et en amusemens bruyans. Tout ce que le pecheur avait su conserver de ses profits de l’été, il le dépensait souvent avec profusion dans ses foyers, en frais de joyeuse hospitalité ; d’une autre part, les propriétaires et les riches, non moins hospitaliers, passaient leur temps dans les fetes et les festins ; ils peuplaient leurs maisons de convives, et oubliaient la rigueur de la saison par la bonne chere, le vin, la danse, les chansons, la joie, la plaisanterie et les amusemens de toute espece.

Au milieu de ces divertissemens, et malgré la rigueur du climat et de la saison, nul jeune homme n’avait plus d’aptitude, plus de feu pour la danse, les plaisirs bruyans et l’enjouement, que le jeune Mordaunt Mertoun. Quand l’état moral de son Pere le rendait libre ou exigeait son absence, il courait de maison en maison, parfaitement accueilli partout ou il se présentait. S’agissait-il de chanter, il unissait de suite sa voix a celles des chanteurs, et il n’était pas moins disposé a se meler parmi les danseurs. Si le temps le permettait, il se jetait dans un bateau, ou souvent il montait sur un de ces petits chevaux qu’on trouvait partout errans dans de vastes marais, et il se rendait ainsi dans les diverses demeures de ces insulaires hospitaliers. Personne ne savait mieux que lui exécuter la danse de l’épée, amusement qui tirait son origine des anciens Norses. Il jouait de deux instrumens, le gue et le violon, et s’accompagnait en chantant les airs mélancoliques et touchans qui sont particuliers a cette contrée. Il avait l’art de relever avec intelligence la monotonie de cette musique par d’autres airs plus vifs du nord de l’Écosse. Était-il question d’aller en partie de mascarade visiter quelque seigneur voisin ou quelque riche Udaller, on concevait un bon augure de l’expédition si Mordaunt Mertoun consentait a etre a la tete de la troupe, et a diriger la musique. Il était, dans ces occasions, d’une gaieté folle ; il conduisait sa bande de maison en maison, portant l’enjouement et la bonne humeur partout ou il entrait, et laissant des regrets quand il se retirait. Mordaunt se faisait ainsi connaître et aimer généralement dans la plupart des premieres et des plus anciennes familles de Main-Land ; mais c’était dans celle du propriétaire et du patron de son pere, Magnus Troil, qu’il se rendait le plus souvent et le plus volontiers.

L’accueil cordial et sincere que lui faisait ce respectable vieillard, et l’idée ou était Mordaunt qu’il était le patron de son pere, n’étaient pas les seules causes de ses fréquentes visites. A son arrivée, le digne et ancien Udaller se levait de son énorme fauteuil garni de peau de veau marin, et dont le bois, de chene massif, avait été sculpté par le ciseau grossier de quelque charpentier de Hambourg ; la main était a l’instant reçue et serrée avec la meme sincérité qu’elle était offerte, et la bonne réception était proclamée du meme ton de voix qui jadis se serait fait entendre au retour d’Ioul [12], fete si célebre du temps des anciens Goths. La maison de Magnus Troil renfermait un attrait plus doux : c’étaient deux cours plus jeunes, dont l’accueil, s’il était moins bruyant, n’était pas moins sincere que celui du joyeux Udaller. Mais ce n’est pas a la fin d’un chapitre qu’il faut entrer en matiere sur ce sujet.


Chapitre 3

 

« Connaissez-vous la charmante Bessie ?

« Connaissez-vous Marie aux blonds cheveux ?

« Préférez-vous ou Bessie ou Marie ?

« Elles sont belles toutes deux.

« Je regardais hier Bessie,

« Et croyais l’aimer a jamais ;

« Mais aujourd’hui j’ai vu Marie,

« Et je me rends a ses attraits.

Chanson écossaise.

Déja nous avons nommé Minna et Brenda, filles de Magnus Troil. Leur mere était morte depuis quelques années ; elles étaient alors deux jeunes et jolies sours : l’aînée, qui pouvait avoir dix-huit mois de plus que Mordaunt Mertoun, entrait dans sa dix-neuvieme année ; et la cadette n’avait que dix-sept ans. Elles étaient la joie du cour de leur pere, et ranimaient ses yeux éteints. Quoiqu’elles jouissent d’une liberté qui aurait pu mettre en danger leur bonheur et celui du vieil Udaller ; sa tendresse indulgente et aveugle n’avait pas a se plaindre du moindre manque d’égards ni d’aucun caprice féminin. On remarquait a la fois dans les ceux filles de Magnus une certaine ressemblance de famille, et une différence frappante dans leurs caracteres et dans leurs traits.

Leur mere avait pris naissance dans les montagnes du Sutherland, en Écosse ; elle était fille d’un noble Chef qui, forcé de fuir sa patrie dans les troubles du dix-septieme siecle, avait trouvé un asile dans ces îles paisibles, que leur pauvreté et leur solitude avaient laissées a l’abri des dissensions civiles. Saint-Clair c’était le nom de ce noble Écossais, n’avait cessé, depuis son arrivée, de soupirer pour sa patrie, de regretter les champs qui l’avaient vu naître, les hommes de son clan, sa tour féodale, son autorité perdue ; et sa carriere s’était terminée apres un assez court exil. La beauté de sa fille, malgré son origine écossaise, toucha le cour généreux de Magnus Troil ; il offrit ses voux a la jeune orpheline, il en fut écouté. Mais la jeune épouse ne survécut que cinq ans a leur mariage, laissant son époux livré a la profonde douleur d’avoir vu s’éclipser si rapidement son bonheur domestique.

Minna avait la taille noble et majestueuse de sa mere, ses yeux et ses cheveux noirs, et ses sourcils bien dessinés ; elle semblait au moins de ce côté étrangere au sang de Thulé :

Vantez la blancheur de son teint,

Mais ne dites pas qu’elle est pâle.

Son visage était si délicatement coloré de rose, que le lis paraissait a bien des gens y avoir pris une part trop considérable ; mais, si cette fleur plus pâle prédominait, le teint de Minna n’avait rien de languissant ni de maladif ; la nature lui avait donné la santé et la fraîcheur, et ses traits avaient cela de remarquable qu’ils exprimaient un caractere reveur et noble. Si Minna entendait raconter des traits d’injustice, d’infortune et de persécution, le sang colorait vivement ses joues, et montrait quelle devait etre son ardeur, malgré son caractere généralement grave, pensif et réservé. Si des étrangers s’imaginaient quelquefois que ces beaux traits étaient rembrunis par une mélancolie dont son âge et sa situation dans le monde pouvaient a peine lui fournir un sujet, ils n’avaient besoin que de la mieux connaître pour etre aussitôt persuadés que la cause réelle de sa gravité se trouvait dans sa paisible douceur, et dans l’énergie secrete d’une âme qui prenait peu d’intéret aux évenemens ordinaires et communs de la société. La plupart de ceux qui avaient reconnu qu’un chagrin réel n’était pas la cause de sa mélancolie, et qu’elle prenait plutôt sa source dans un esprit occupé d’objets plus importans que ceux qui l’environnaient, auraient pu lui souhaiter tout ce qui pouvait ajouter a son bonheur, mais ils auraient difficilement voulu voir se changer en un extérieur plus gai son maintien plein de grâces naturelles et naives, quoique sérieuses ; en un mot, et malgré le désir que nous avions de ne pas employer ici la comparaison rebattue d’un ange, nous ne pouvons nous refuser a ajouter qu’il y avait dans la beauté grave de Minna, dans l’aisance mesurée et cependant gracieuse de ses mouvemens, dans la mélodie de sa voix et dans la sérénité de ses yeux, un je ne sais quoi qui semblait dire que la fille de Magnus Troil appartenait a une sphere, plus élevée et plus pure, et que ce n’était que par hasard qu’elle visitait un monde peu digne d’elle.

Brenda, a peine moins belle ; mais aussi aimable et aussi innocente, ne différait pas moins de sa sour par ses traits et l’expression de sa physionomie, que par ses gouts et son caractere. Ses cheveux touffus étaient de ce brun pâle qui reçoit une teinte dorée d’un rayon passager de l’astre du jour, mais qui reprend sa couleur primitive quand le rayon a disparu. Ses yeux, sa bouche, la ravissante symétrie de ses belles dents, que souvent elle laissait apercevoir dans son innocente vivacité, la fraîcheur de son teint, dont un coloris délicat relevait la blancheur égale a celle de la neige, tout enfin retraçait son origine, et disait qu’elle descendait des anciens Scandinaves. Si elle était moins grande que Minna, elle avait en retour les formes d’une fée, et sa taille plus déliée était un modele de proportions charmantes ; sa démarche était pleine d’aisance, et ses pas avaient la légereté de ceux d’un enfant. Ses yeux, qui voyaient toujours avec plaisir tout ce qu’ils rencontraient, preuve de son enjouement et de sa candeur, inspiraient en général plus d’admiration que les charmes de sa sour, quoique peut-etre celle que Minna faisait naître fut plus forte et melée de plus de respect.

Les gouts de ces aimables sours ne différaient pas moins que leurs traits. Cette différence n’existait cependant pas dans les douces affections du cour, car elles se ressemblaient parfaitement a cet égard, et l’on ne pouvait dire que l’une fut plus attachée que l’autre a son pere ; mais l’enjouement de Brenda se melait aux petits détails domestiques, aux occupations de chaque jour, et semblait inépuisable. Sa sour, plus réservée, paraissait n’apporter dans la société que le désir de s’intéresser a ce qui s’y passait, et d’en etre satisfaite ; mais elle se laissait entraîner aux distractions et aux amusemens sans songer a y jouer un rôle actif. Elle tolérait la gaieté plutôt qu’elle n’en jouissait, et les plaisirs d’un genre plus grave et plus solitaire étaient ceux qu’elle préférait. Les connaissances qu’on acquiert par les livres étaient hors de sa portée. Ce pays ne fournissait alors que fort peu d’occasions d’étudier les leçons

Que la mort legue a la postérité ;

et Magnus Troil, tel que nous l’avons peint, n’était pas un homme dans la maison duquel on put acquérir de telles connaissances. Mais le livre de la nature était ouvert sous les yeux de Minna ; ce livre, le plus noble de tous, dont les pages merveilleuses ne cessent de commander notre admiration, lors meme que nous sommes incapables de les comprendre. Minna Troil connaissait les plantes de ces sauvages contrées, les coquillages disséminés sur les rivages, et, aussi bien qu’aucun chasseur, les nombreuses especes de ces habitans ailés des airs qui fréquentent les rocs escarpés, et y viennent déposer périodiquement l’espoir de leur génération. Elle était douée d’un génie étonnant d’observation qui était rarement détourné par des sensations étrangeres. Elle gardait profondément gravées dans sa mémoire heureuse les lumieres qu’elle avait acquises par l’habitude de la patience et d’une attention soutenue. Elle avait aussi appris a élever son âme a la hauteur des scenes mélancoliques et solitaires, mais majestueuses, au milieu desquelles le hasard l’avait placée. L’Océan avec ses formes variées de sublimité et de terreur, les rochers et les précipices dont la vue glace d’effroi, et qui retentissent des éternels mugissemens des vagues et des cris aigus des oiseaux de mer, avaient pour Minna un charme particulier dans toutes les vicissitudes des saisons. Au caractere d’enthousiasme romanesque particulier au peuple dont sa mere descendait, elle joignait un véritable amour pour les sites et le climat de son pays natal ; et cette passion non seulement occupait son imagination, mais l’agitait quelquefois. Sa sour, spectatrice des memes scenes, les considérait avec un sentiment d’émotion ou de terreur ; mais ces sensations n’étaient en elle que passageres, et s’effaçaient a son retour dans la maison paternelle ; au contraire, l’imagination de Minna en restait long-temps frappée, dans la solitude et le silence de la nuit, comme dans le sein de la société. Quelquefois, assise au milieu d’un cercle nombreux, on l’eut prise pour une belle statue : ses pensées erraient sur les bords sauvages de la mer et sur les montagnes encore plus sauvages de son île natale ; cependant, quand elle était rappelée a la conversation, et qu’elle s’y melait avec intéret, il était rare que ses amis ne reconnussent pas qu’ils étaient plus redevables a Minna qu’a tout autre d’en avoir augmenté les jouissances. Bien que dans ses manieres quelque chose semblât, malgré sa jeunesse, commander la déférence autant que l’affection, Brenda, si gaie et si aimable, n’était pas plus généralement chérie que la pensive et sérieuse Minna.

Les deux sours faisaient a la fois les délices de leur famille et l’orgueil de l’île, dont les habitans d’un certain rang avaient formé entre eux une communauté d’amis, par suite des distances respectives de leurs demeures, comme aussi par les habitudes d’une douce hospitalité.

Un poete errant, un peu musicien, qui, apres avoir tenté la fortune dans diverses contrées, était revenu dans sa patrie pour y finir ses jours comme il le pourrait, avait chanté les filles de Magnus Troil dans un poeme qu’il avait intitulé la Nuit et le Jour ; et dans la description qu’il avait faite de Minna, on serait tenté de croire qu’il avait, quoique par une esquisse grossiere, imité par anticipation ces beaux vers de lord Byron :

« Elle marche dans sa beauté, comme la nuit des cieux sans nuage et parsemés d’étoiles. Tout ce qu’il y a de plus beau dans l’alliance du sombre azur et des astres se retrouve dans son aspect et ses yeux. Telle est cette douce lumiere que le ciel refuse a la splendeur du jour. »

Magnus Troil aimait ses deux filles avec tant de tendresse, qu’il eut été difficile de dire laquelle il préférait ; cependant peut-etre aimait-il davantage la sérieuse Minna dans ses promenades, et peut-etre encore avait-il de la prédilection pour l’enjouée Brenda quand il était assis au coin du feu. C’est assez dire qu’il désirait la société de l’aînée quand il était d’une humeur sombre et triste, et celle de la jeune quand il était joyeux ; ou, ce qui revient au meme, il préférait Minna avant midi, et Brenda quand la bouteille avait circulé dans la soirée.

Mais ce qui en apparence était encore plus extraordinaire, c’est que l’affection du jeune Mertoun, de meme que celle du pere, semblait se balancer et se partager avec la meme impartialité entre les deux sours. Des son enfance, nous l’avons déja dit, il avait reçu avec son pere l’hospitalité chez le respectable Udaller a Burgh-Westra, et depuis qu’ils étaient allés se fixer l’un et l’autre a Iarlshof, a pres de vingt milles de distance, l’éloignement ne l’avait pas empeché de visiter fréquemment la famille : cependant le voyage était pénible, et meme dangereux dans la saison rigoureuse de l’année ; il fallait gravir des montagnes et traverser des fondrieres dans lesquelles on pouvait s’enfoncer a chaque pas. Le chemin était souvent coupé par des criques et des bras de mer qui se prolongeaient dans l’île de chaque côté, ainsi que par les lacs ; cependant, des que l’humeur noire de son pere donnait a Mordaunt l’avis de s’absenter d’Iarlshof, il n’y avait point de difficulté, point de danger qui fut capable de le retenir, et il arrivait le lendemain a Burgh-Westra, apres avoir employé a son voyage moins de temps que n’en aurait peut-etre mis l’insulaire le plus actif.

Il était, comme de raison, considéré par le public shetlandais comme l’amant d’une des filles de Magnus Troil ; on en doutait d’autant moins que le respectable vieillard ne dissimulait rien du plaisir qu’il éprouvait a le recevoir a son arrivée, et de la franche amitié qu’il lui portait ; il était donc tout simple de croire qu’il pouvait aspirer a la main de l’une ou de l’autre de ces beautés, et obtenir une riche dot d’îles, de pays marécageux entremelés de rochers, de droits de peche, etc. ; une dot, en un mot, telle qu’il convenait d’en donner une a une fille chérie ; et la perspective de devenir un jour, par le déces du généreux Udaller, propriétaire de la moitié des domaines de l’ancienne maison Troil. D’apres les probabilités au moins il y avait plus de vraisemblance dans la conséquence qu’on tirait des relations du jeune homme avec cette famille, que dans une foule d’autres conjectures qu’on admet souvent comme des faits incontestables. Mais hélas ! le point, principal avait échappé a la pénétration des observateurs, et ce point était de savoir a laquelle des deux jeunes personnes Mordaunt avait donné son cour. Il semblait en général les traiter avec l’attachement et l’amitié d’un frere dont la préférence ne penchait pas plus d’un côté que de l’autre. Ou si quelquefois, et c’était ce qui arrivait souvent, l’une d’elles paraissait etre l’objet de ses attentions, la cause en appartenait uniquement a des circonstances qui mettaient en évidence les qualités et les talens particuliers de celle qu’il semblait alors préférer.

Toutes deux excellaient dans la musique simple du Nord, et quand elles s’exerçaient a cet art délicieux, Mordaunt, leur compagnon d’étude, et souvent aussi leur précepteur, aidait tantôt Minna a apprendre ces airs sauvages, solennels et simples, sur lesquels les scaldes et les ménestrels chantaient jadis les exploits des héros ; et tantôt on le trouvait également zélé a enseigner a Brenda une musique plus vive et plus compliquée, que la tendresse paternelle de Magnus Troil avait fait venir de Londres ou d’Édimbourg pour l’amusement de ses filles. Quand il conversait avec elles, Mordaunt, qui réunissait a l’enthousiasme le plus ardent la vive et impétueuse gaieté de la jeunesse, n’était pas moins pret a entrer dans les visions poétiques de Minna qu’a écouter le babil vif et plaisant de sa sour. En un mot, il paraissait si peu avoir un attachement de préférence pour l’une d’elles, que quelquefois on l’entendait dire que Minna n’était jamais plus aimable que lorsque sa sour, d’un ton de légereté enchanteresse, la sollicitait de se dépouiller pour un moment de sa gravité habituelle, ou bien que Brenda n’était jamais si intéressante que lorsque, assise et tranquille, et pretant une oreille attentive aux accens de sa sour, elle partageait ses romanesques émotions. Le public était donc en défaut, pour nous servir de l’expression du chasseur ; et, apres avoir long-temps balancé, n’étant pas plus en état de conclure laquelle des deux sours Mordaunt devait épouser, il en était réduit a attendre, pour prononcer, l’époque de la majorité du jeune homme, ou le moment qu’il plairait au vénérable et fier Udaller de le faire décider lui-meme. – Ce serait une chose fort plaisante, disait-on, que ce jeune Mertoun, étranger en ce pays, qui ne possédait aucuns moyens visibles d’existence, et qui n’était connu de personne, osât se permettre d’hésiter, ou affectât d’avoir le droit de choisir entre les deux beautés les plus renommées des îles de Shetland : a la place de Magnus Troil, on saurait bientôt a quoi s’en tenir. – Toutes ces remarques et d’autres se répétaient seulement tout bas ; car on connaissait le caractere emporté du vieil Udaller ; on savait qu’il était pétri de ce feu qui distinguait les anciens Norses, et il pouvait y avoir du danger a se meler des affaires de sa famille sans y etre invité. Telles étaient les liaisons de Mordaunt avec la maison de Magnus Troil, a Burg-Westra, quand survinrent les incidens qui vont suivre.


Chapitre 4

 

« … Ma foi, pareil matin

« N’est guere favorable au pauvre pelerin.

« Voyez-vous ce brouillard qui, sous un voile sombre,

« Met nos champs, nos vallons et nos coteaux a l’ombre ?

« Tel est le crepe noir porté depuis deux jours

« Par veuve ayant perdu l’objet de ses amours.

« Mais je préférerais que la veuve en déboire

« Des vertus du défunt me fit la longue histoire,

« M’assaillit de soupirs et m’inondât de pleurs,

« Plutôt que de braver l’orage et ses fureurs. »

Le Double mariage.

Le printemps était déja avancé, et Mordaunt Mertoun avait passé une semaine dans les amusemens et les fetes a Burgh-Westra, quand il annonça a la famille qu’il était obligé de lui faire ses adieux pour retourner a Iarlshof. Les deux jeunes personnes combattirent sa résolution, et leur pere surtout s’opposait décidément a son départ ; il n’en voyait nullement la nécessité. – Si votre pere désire vous voir, lui dit-il (et, soit dit en passant, je ne le crois pas), qu’il se jette dans le bateau de Sweyn, ou qu’il monte sur un bidet s’il préfere venir par terre ; il trouvera ici vingt personnes qui seront bien aises de s’assurer qu’il n’a pas entierement perdu l’usage de sa langue dans sa longue solitude ; car il faut avouer, ajouta-t-il, qu’il en faisait peu d’usage tandis qu’il vivait avec nous.

Mordaunt ne pouvait nier la taciturnité de son pere, ni son aversion pour la société ; mais il disait que c’était pour cela meme que sa présence était plus nécessaire a Iarlshof, attendu qu’il lui servait de moyen de communication avec les autres personnes de la maison ; et il tirait de la seconde circonstance, c’est-a-dire de l’aversion qu’il avait pour la société, la conclusion de la nécessité de son propre retour, puisque son pere n’avait pas d’autre société que la sienne. Quant a une visite de Mertoun a Burgh-Westra, on pourrait aussi bien s’attendre, dit-il, voir arriver le cap Sumburgh.

– Ce serait un hôte fort embarrassant, répondit Magnus Troil ; mais vous resterez au moins a dîner avec nous aujourd’hui. Nous avons les familles de Muness, de Quendale, de Therelivoe, et je ne sais combien d’autres, outre les trente personnages qui ont passé ici cette charmante nuit. Nous aurons aujourd’hui autant de monde qu’on en pourra coucher dans les chambres, dans les granges et sous les hangars ; et ce serait en ce moment que vous voudriez nous quitter !

– Et la danse de ce soir ? ajouta Brenda d’un ton moitié grondeur, moitié boudeur : et les jeunes gens de l’île de Paba qui doivent exécuter la danse de l’épée, qui nous aidera a leur tenir tete pour l’honneur de Main-Land ?

– Vous avez, répliqua Mordaunt, une foule de bons et d’aimables danseurs dans votre île, sans que j’aie besoin de me mettre du nombre ; et, partout ou il y a de tels danseurs, Brenda ne manquera jamais d’y trouver les plus habiles cavaliers. Pour moi, si je danse ce soir, ce sera a travers les sables de Dunrossness.

– Que dites-vous la ? s’écria Minna, qui pendant la conversation avait regardé d’un air inquiet a travers la fenetre ; au moins ne vous avisez pas de passer aujourd’hui par Dunrossness.

– Et pourquoi pas aujourd’hui aussi bien que demain ? lui dit en riant Mordaunt.

– Pourquoi pas ? Ne voyez-vous pas la-bas cet épais brouillard qui plane sur cette chaîne d’îles, et qui, depuis la pointe du jour, ne permet pas a l’oil de pénétrer jusqu’a la derniere montagne, le cap de Fitful-Head ? L’oiseau de mer dirige son vol vers le rivage ; a travers le brouillard, le canard semble ondoyer comme mon écharpe ; voyez les mouettes fuir vers les rochers pour y chercher un abri.

– Et pourtant, dit le pere, elles sont en état de supporter un coup de vent aussi bien qu’un vaisseau de roi. Leur vol vers les rochers est toujours un signe de tempete.

– Restez donc avec nous, dit Minna ; la tempete menace d’etre terrible, ce sera un beau spectacle sans doute a contempler de Burgh-Westra, si nous n’avons pas d’ami exposé a sa fureur. Voyez comme l’air est lourd et étouffant, quoique la saison de l’été soit a peine arrivée, et que l’atmosphere soit si calme qu’il n’y ait pas un brin d’herbe agité sur la bruyere. Restez avec nous, Mordaunt, vous dis-je ; tout annonce la tempete la plus furieuse.

– Quoi ! dit Magnus, vous nous quitteriez pour le nouveau Tacksman du nouveau chambellan, qui vient de nous arriver d’Écosse pour donner des leçons a nous autres sauvages des îles Shetland ! – Faites comme il vous plaira, jeune homme, si vous chantez sur cette gamme.

– Oh non, répondit Mordaunt, j’ai seulement la curiosité de voir les nouveaux outils qu’il a apportés avec lui.

– Oui, les nouveautés font tourner la tete a bien des jeunes gens, dit Magnus ; je voudrais bien savoir si la nouvelle charrue tiendra contre nos rochers.

Le jeune homme, pour ne pas heurter les préjugés du vieil Udaller contre les innovations, dit que si ses présages se vérifiaient, il ne s’arreterait a Stour-Burgh que le temps nécessaire pour éviter le plus fort de l’ouragan ; mais que si ce n’était que de la pluie, il ne craignait pas d’etre fondu, et qu’il continuerait sa route.

– L’orage sera autre chose que de la pluie, dit Minna ; voyez comme les nuages épaississent a chaque minute ; voyez ces rayons d’un rouge pâle et de pourpre qui divisent leur masse noirâtre.

– Je vois tout cela, répliqua Mordaunt, et j’en conclus seulement que je n’ai pas un moment a perdre. Adieu donc, Minna ; je vous enverrai des plumes d’aigle, s’il y a un seul aigle dans l’île de Foulab. Adieu aussi, ma jolie Brenda : gardez-moi une place dans votre souvenir, dussent les jeunes gens de Paba danser aussi bien que vous le dites.

– Prenez garde a vous, lui dirent en meme temps les deux sours, puisque vous voulez absolument partir.

Le vieux Magnus gronda ses deux filles de supposer qu’un jeune homme actif courut des dangers en s’exposant a quelques coups de vent sur mer ou sur terre ; il finit cependant par donner sérieusement a Mordaunt l’avis de différer son départ, ou du moins de s’arreter a Stour-Burgh : – Car, lui dit-il, les secondes pensées sont les meilleures ; et comme la maison de cet Écossais est située sur votre route, en cas de tempete on entre dans le premier port qu’on trouve. Mais gardez-vous bien de vous imaginer qu’on vous ouvrira aisément la porte, quelle que soit la violence de l’ouragan ; il y a de certaines choses en Écosse qu’on appelle des verrous et des barres, qu’on ne connaît pas ici, grâces en soient rendues a saint Ronald, excepté la grande serrure du vieux château de Scolloway, que tout le monde s’empresse d’aller voir. Ces belles choses-la font peut-etre partie des perfectionnemens que cet Écossais nous apporte. Allons, partez, Mordaunt, puisque vous le voulez. – Vous devriez boire le coup de l’étrier, si vous aviez seulement trois ans de plus ; mais la jeunesse ne doit jamais boire qu’apres dîner ; ainsi donc je le boirai pour vous, car il ne faut pas perdre les bonnes habitudes, autrement il en arriverait mal. Voici une rasade a votre santé. – Et en meme temps il vida un grand verre plein d’eau-de-vie avec le meme sang-froid que si c’eut été un verre d’eau. Ainsi regretté et averti de toutes parts, Mordaunt quitta ce toit hospitalier, l’imagination remplie des agrémens qu’il y avait trouvés ; et jetant un regard sur l’épaisse fumée qui s’élevait du faîte des cheminées, il se rappela d’abord la solitude inhospitaliere d’Iarlshof, fit ensuite le parallele de l’humeur sombre et mélancolique de son pere avec la cordiale franchise des hôtes qu’il quittait, et ne put retenir quelques soupirs.

Les prédictions de Minna ne tarderent pas a se réaliser. Il y avait a peine trois heures que Mordaunt était en voyage, lorsque le vent, qui avait été si calme dans la matinée, commença a faire entendre des sons plaintifs, comme s’il eut voulu déplorer d’avance les désastres que sa fureur allait causer, semblable a l’homme en démence dans l’état d’accablement qui précede ses acces de rage. Bientôt ces sons se changerent en mugissemens avec toute la violence des tempetes du nord. L’ouragan était accompagné de bourrasques, de pluie et de grele qui semblaient fondre contre les montagnes et les rochers les plus voisins de notre voyageur. Son attention en était distraite malgré tous ses efforts. Il éprouvait une grande difficulté a se maintenir sur le chemin qu’il voulait suivre, dans une contrée ou il n’y a ni route ni traces qui dirigent les pas de celui qui s’égare, et auquel de vastes étangs, des lacs et des lagunes opposent des obstacles sans cesse renaissans. Toutes les eaux de l’intérieur des terres se répandaient en larges nappes, dont la plupart, soulevées et emportées par les tourbillons, et agitées par les vents, étaient transportées loin des vagues dont elles avaient fait partie ; et meme le gout salé des gouttes d’eau qui frappaient son visage prouvait a Mordaunt que l’Océan plus éloigné, partageant la fureur de la tempete, melait son écume jaillissante aux ondes des lacs et des rivieres de l’intérieur du pays.

Au milieu de cet effroyable désordre de la nature, Mordaunt déployait une fermeté courageuse, comme si la guerre avec les élémens lui eut été familiere ; et, en homme qui n’envisageait ses efforts pour les dompter que comme une preuve de résolution, il sentait, comme il arrive d’ordinaire a ceux qui éprouvent de grands désastres, que la réaction du courage est elle-meme une sorte de triomphe élevant l’âme au sublime. Distinguer la route qu’il devait suivre quand les bestiaux avaient été obligés de fuir les montagnes, et les oiseaux le firmament qu’ils habitent, était pour lui la preuve la plus forte de sa supériorité. – On n’entendra pas parler de moi a Burgh-Westra, se disait-il a lui-meme, comme on a parlé du vieux Ringan Ewenson, dont la barque coula a fond entre la rade et le quai. Je suis d’une autre trempe ; je ne crains ni le feu, ni l’eau, ni les vagues de la mer, ni les fondrieres des marécages.

Mordaunt continuait ainsi sa route, sans cesse aux prises avec l’ouragan ; et les rochers, les montagnes et les promontoires étant enveloppés d’un sombre brouillard, il suppléait aux signes ordinaires qui servent aux voyageurs a diriger leur marche, par une sagacité d’instinct qu’aidait beaucoup sa connaissance intime des objets les plus minutieux de ces lieux sauvages. C’était donc, nous le répétons, au milieu de ce terrible conflit qu’il avançait lentement, quelquefois s’arretant pour respirer, quelquefois meme obligé de se coucher au plus fort de la tempete ; et, quand ses fureurs se calmaient un peu, il s’ouvrait un passage rapide en suivant le courant ; lorsqu’il ne pouvait y réussir, il imitait la manouvre d’un vaisseau qui, par des viremens combinés, parvient a se mettre sous le vent ; mais jamais Mordaunt ne cédait un pouce du terrain qui lui avait couté tant de peines et de calculs.

Cependant, malgré son expérience et son courage, sa situation était devenue pénible et meme précaire ; – ce n’était pas parce que sa jaquette de marin et ses pantalons, vetement ordinaire des jeunes gens de ces contrées quand ils voyagent, étaient entierement mouillés ; meme sans orage, dans un climat si humide, il ne lui aurait pas fallu plus de temps pour éprouver un pareil inconvénient : mais il courait un danger réel que tout son courage ne pouvait pas toujours impunément braver, lorsqu’il lui fallait traverser des torrens qui dispersaient au loin leurs eaux, et s’ouvrir un passage a travers des terrains marécageux qui, noyés sous un déluge de pluie, forçaient a chaque instant le voyageur a faire un long circuit, inutile dans d’autres temps. Mordaunt luttait ainsi avec opiniâtreté contre les vents, la grele, la pluie et la tourmente, lorsqu’enfin épuisé par la fatigue, et apres s’etre trompé plus d’une fois de route, il eut le bonheur de découvrir la maison de Stour-Burgh ou d’Harfra, car ces noms étaient donnés indifféremment a la résidence de M. Triptoleme Yellowley. Ce personnage était le mandataire choisi par l’intendant des îles Orcades et de Shetland, grand spéculateur qui se proposait, par le moyen de Triptoleme, d’introduire dans le Thulé des Romains des innovations dont l’existence, a cette époque encore reculée, était a peine connue dans l’Écosse meme.

Mordaunt parvint, non sans peine, a l’habitation de ce digne agriculteur, le seul refuge qu’il put espérer de trouver dans un rayon de quelques milles. Il alla droit a la porte, dans la pleine confiance d’entrer a l’instant sans difficulté ; mais quelle fut sa surprise en voyant qu’elle n’était pas seulement fermée au loquet, ce que la rigueur du temps pouvait excuser, mais qu’elle était encore verrouillée, précaution qui, suivant la remarque déja faite par Magnus Troil, était presque inconnue dans cet archipel ! Appeler et frapper a coups redoublés avec un bâton et des pierres, c’était tout ce qu’avait a faire un jeune homme également impatienté par sa lutte contre l’orage et par les obstacles inattendus qui s’opposaient a son admission. Comme on le laissa quelques minutes épuiser sa patience et ses cris, nous allons profiter de ce court intervalle pour informer nos lecteurs de ce qu’était Triptoleme Yellowley, et comment il avait reçu un nom si singulier.

Jasper Yellowley, pere de Triptoleme (quoique né au pied de Roseberry-Topping), s’était chargé, a la sollicitation d’un noble comte d’Écosse, de l’exploitation d’une ferme dans les Mearns, ou il est inutile de dire qu’il ne tarda pas a reconnaître que les choses étaient bien différentes des espérances qu’il en avait conçues. Ce fut en vain que le vigoureux fermier employa tous ses moyens et son expérience pour contre-balancer les désavantages d’un terrain froid et humide ; peut-etre cependant en serait-il venu a bout, si son voisinage des monts Grampiens ne l’avait exposé continuellement aux visites des gentilshommes en plaid de la montagne, qui firent du jeune Norval un guerrier et un héros, mais qui ne purent que réduire le pauvre Jasper Yellowley a la besace. Cependant cette fatalité fut en quelque sorte balancée par l’impression, que firent sur miss Barbara Clinkscale son teint frais et vermeil et ses formes robustes. Cette miss Barbara était fille du dernier Clinkscale, et sour du laird actuel de ce nom. On jugea universellement dans le pays que cette union était peu naturelle, et meme horrible, vu que la maison de Clinkscale était au moins aussi amplement pourvue de l’orgueil écossais que de la parcimonie proverbialement attribuée a cette nation. Mais miss Baby avait a sa disposition une assez belle fortune de deux mille marcs : c’était une femme de tete, et qui, depuis vingt ans, était majeure, et conséquemment sui juris, ainsi que le lui certifia l’homme de loi qui dressa le contrat de mariage. Aussi, bravant les commentaires, et les conséquences, elle n’hésita pas a donner sa main au fermier du comté d’York. Son frere et ses plus riches parens s’exhalerent en reproches violens, et désavouerent formellement une parente qui venait de se déshonorer ainsi. Mais cette maison si orgueilleuse de Clinkscale, semblable a bien d’autres familles écossaises de ces temps-la, avait aussi dans sa parenté un nombre d’alliés qui ne furent pas si difficiles ; c’étaient des cousins au dixieme et meme jusqu’au seizieme degré. Non seulement ils reconnurent la cousine Barbara apres son mariage, mais meme ils eurent la condescendance de manger avec le nouveau cousin ses pois et son lard (quoique le lard fut alors autant en abomination chez les Écossais que chez les juifs) ; et ils auraient volontiers consenti a resserrer les liens de l’amitié et de la parenté par l’emprunt de quelque argent, si la bonne dame, qui connaissait le jargon, et flairait le piege aussi bien que la commere la plus déliée des Mearns, n’avait placé son veto absolu sur cette tentative a une plus étroite intimité. S’il lui arrivait d’héberger le jeune Deilbelicket, le vieux Dougald Baresword, seigneur de Bandybrawl, et autres, elle savait fort bien trouver l’indemnité de l’hospitalité qu’elle ne croyait pas devoir leur refuser, en se servant utilement d’eux dans ses négociations avec ces braves gens a main légere d’au-dela du Cairn, qui, voyant ceux qu’ils pillaient – devenus les alliés de leurs propres amis, et connus par eux a l’église et au marché, – se contenterent, par une composition amiable, d’une somme modérée par année.

Ce succes éminent réconcilia l’honnete Jasper a l’empire que sa tendre épouse commençait a prendre sur lui ; et ce qui acheva de le consolider, ce fut qu’elle se trouva bientôt en bon chemin pour augmenter sa famille. En cette occasion, elle eut un songe remarquable, comme cela arrive souvent aux femmes avant la naissance d’un illustre rejeton. Elle reva qu’elle mettait au monde une charrue tirée par trois paires de boufs du comté d’Angus ; et, habituellement curieuse d’expliquer de tels présages, elle convoqua ses commeres pour examiner ce que ce reve signifiait. Apres beaucoup d’hésitation, le bon Jasper se hasarda de dire que cette vision avait plus de rapport au passé qu’au présent, et qu’elle pouvait avoir été occasionée par la vive impression que sa tendre épouse avait reçue en rencontrant pres de sa maison sa grande charrue attelée de six boufs qui faisaient l’orgueil de son cour. Cette explication fit jeter les hauts cris a l’assemblée, au point que Jasper quitta précipitamment la salle des délibérations en se bouchant les oreilles.

– Écoutez-le donc, s’écria une vieille femme d’une taille masculine ; écoutez-le, avec ses boufs dont il fait une idole comme du veau de Bethel ! Non ! non ! ce n’est point une charrue selon la chair, que ce bel enfant (car ce sera un beau garçon) se chargera de conduire ; il s’agit d’une charrue selon l’esprit, et je suis sure que nous le verrons un jour precher dans la chaire de la paroisse, ou tout au moins sur une montagne.

– Ce n’est rien que tout cela, dit la vieille lady Glenprosing, et je vous réponds qu’il pourra porter la tete plus haut que votre vieux James Guthrie dont vous faites tant d’étalage. Il s’élevera plus haut, il sera ministre de la paroisse ; et quand il deviendrait éveque, qui pourrait en etre surpris ?

Le gant ainsi jeté par la sibylle fut ramassé par une autre ; la controverse s’échauffa, on n’entendit plus que cris ; et de l’eau de cannelle distribuée parmi les délibérantes ne produisit d’autre effet que celui de l’huile jetée sur le feu : mais tout-a-coup Jasper rentra, tenant en main un soc de charrue ; sa présence, jointe a la honte de faire tant de bruit devant l’étranger, imposa une sorte de crainte et de silence.

On ne peut dire si ce fut par impatience de donner la lumiere a un etre voué a de si hautes destinées, quoique encore bien incertaines, ou bien si ce ne fut pas plutôt l’effroi que lui causa le fracas épouvantable qui avait eu lieu en sa présence ; mais la pauvre Yellowley tomba malade tout-a-coup, et, contre la formule d’usage, on dit qu’elle l’était beaucoup plus qu’on ne s’y attendait. Elle possédait cependant encore toute sa présence d’esprit, et elle en profita pour tirer de son digne époux les deux promesses suivantes : d’abord que, lors du bapteme de l’enfant, dont la naissance allait probablement lui couter si cher, on lui donnerait un nom qui rappellerait le songe dont elle avait été favorisée ; et ensuite qu’on lui procurerait l’éducation nécessaire pour qu’il put entrer dans l’Église. Le fermier, pensant que sa moitié avait droit, dans un tel moment, de dicter ses volontés, souscrivit sans réflexions a tout ce qu’elle exigea. Un enfant du sexe masculin vit bientôt le jour ; mais l’état de la mere ne lui permit pas, pendant quelque temps, de s’informer si la premiere condition avait été remplie. Dans sa convalescence elle fit des questions, et on lui apprit que, comme on avait jugé indispensable de le baptiser sans délai, il avait reçu le nom de Triptoleme, et que le curé, qui était un homme d’une grande érudition, avait jugé que ce nom renfermait une belle et classique allusion a la charrue attelée de trois boufs, et vue par la mere dans un songe. Mistress Yellowley ne parut pas fort enchantée de la maniere dont on avait satisfait a sa premiere condition, et ce ne fut qu’en murmurant un peu contre ce nom paien qu’elle prit son parti, comme dans le cas célebre de Tristram Shandy, se réservant bien in petto d’en contrarier les effets, en donnant a l’enfant qui le portait une éducation qui éleverait son âme au-dessus de la pensée et des instrumens qui avaient rapport au servile métier de la culture des terres.

Jasper, en homme avisé, riait sous cape de ces projets, prévoyant bien que le petit Triptoleme ne serait qu’un enfant de la balle, un jovial fermier, qui n’aurait que peu de chose du sang distingué, mais un peu âcre, de la fiere maison de Clinkscale. Il remarqua avec une joie secrete que les sons qui réussissaient le mieux a endormir le marmot dans son berceau étaient ceux du sifflet des laboureurs, et que les premiers mots qu’il bégaya furent les noms des boufs de son étable ; de plus, le petit garçon avait un gout décidé pour l’ale brassée a la maison, de préférence a celle des cabarets, a deux sous la pinte ; et il ne lâchait jamais le gobelet avec tant de regret que lorsque Jasper avait, par quelque manouvre de son invention, mis dans les ingrédiens de cette ale une double dose au moins de la portion ordinaire de dreche que sa ménagere accordait avec parcimonie. Ajoutez a cela que quand l’enfant était dans ses acces de vagissemens, le bon pere, pour le distraire, s’était avisé d’un expédient qui lui réussit a merveille ; c’était de faire sonner une bride a ses oreilles, et tout-a-coup Triptoleme se taisait et se calmait. De tous ces symptômes Jasper concluait avec assurance, mais en secret, que son héritier deviendrait un excellent fermier, et qu’il n’aurait que peu de chose de l’illustre sang de sa digne mere.

Cependant mistress Yellowley, un an apres la naissance de son fils, mit au monde une fille que l’on nomma Barbara. On remarqua, des sa premiere enfance, qu’elle avait le nez pincé et les levres minces, ce que les habitans des Mearns savaient fort bien etre des traits caractéristiques de la famille Clinkscale ; et, comme a mesure qu’elle avançait en âge on la voyait saisir avec violence et retenir avec obstination les joujoux de Triptoleme, outre qu’elle le pinçait, le mordait, et égratignait les gens sans provocation, les observateurs attentifs jugeaient que miss Baby serait toute sa mere. Des gens malins allaient jusqu’a dire que le sang âcre de la maison des Clinkscale n’avait pas été en cette occasion adouci par celui de la vieille Angleterre, que le jeune Deilbelicket faisait des visites bien fréquentes a la famille Jasper ; et il leur semblait étrange que mistress Yellowley, qui, comme tout le monde le savait, ne donnait rien pour rien, fut si attentive et si empressée a garnir la table a l’arrivée du jeune homme, et a verser de l’ale a rasade a ce fainéant parasite qui n’avait rien a faire au monde. Mais en considérant la vertu austere et la bonne conduite de mistress Yellowley, on lui rendait généralement pleine justice, ainsi qu’au gout délicat de M. Deilbelicket.

Jusque la le jeune Triptoleme avait reçu du ministre toute l’instruction que celui-ci pouvait lui donner ; car, quoique la dame fut de la religion persécutée, son digne époux, édifié par la robe noire et le livre des prieres, était toujours attaché aux usages de l’Église établie. On envoya avec le temps le jeune homme a Saint-André, pour y continuer ses études. Il y alla, il est vrai, mais, il faut le dire, de tendres souvenirs ramenaient ses idées vers la charrue de son pere. La petite biere du collége ne le consolait pas de la perte des gâteaux et de la bonne ale du toit paternel. Cependant il fit des progres, et l’on trouva qu’il avait un gout tout particulier pour les auteurs de l’antiquité qui avaient fait de la culture l’objet de leurs savantes recherches. Il entendait passablement les Bucoliques de Virgile, et savait les Géorgiques par cour ; mais, quant a l’Énéide, il n’y avait pas moyen de lui en inspirer le gout, et il montrait meme une aversion prononcée pour ce vers célebre :

Quadrupedante putren sonitu quatit ungula campum,

parce que, suivant le sens qu’il attachait au mot putrem, il pensait que les combattans, dans leur ardeur inconsidérée, galopaient sur un champ nouvellement labouré et fumé. Caton le Censeur était son favori parmi les héros et les philosophes classiques de Rome, non a cause de l’austérité de ses mours, mais parce qu’il était l’auteur du traité de Re rustica. Il avait toujours dans la bouche cette phrase de Cicéron : Jam neminem antepones Catoni. Il aimait assez Palladius et Terentius Varron, mais Columelle était son livre de poche. A tous ces anciens écrivains il en joignait de plus modernes, tels que Tusser, Hartlib et autres, qui avaient écrit sur l’économie rurale ; il n’oubliait pas les Reveries du berger de la plaine de Salisbury, et ces philomates plus instruits qui, au lieu de charger leurs almanachs de vaines prédictions politiques, dirigeaient l’attention de leurs lecteurs vers une bonne culture, moyen plus sur de prédire de bonnes récoltes ; et qui, sans s’embarrasser de l’élévation ou de la chute des empires, se contentaient d’indiquer les saisons convenables pour semer et recueillir, avec l’indication présumée de la température de chaque mois ; comme, par exemple, de la neige en janvier, et des chaleurs en juillet.

Pour revenir a Triptoleme Yellowley, le recteur de Saint-Léonard était en général fort satisfait des dispositions tranquilles et studieuses de son éleve ; il le jugeait meme digne de son nom de quatre syllabes d’origine grecque ; cependant il n’aimait pas du tout son attention exclusive a ses auteurs favoris. – Avoir continuellement l’esprit tendu vers les différentes natures du sol, le nez baissé sur le terreau, les engrais et le fumier, lui disait-il, cela sent trop la charrue ; – et il cherchait a élever son imagination jusqu’a l’histoire, la poésie et la théologie ; mais c’était bien en vain, Triptoleme Yellowley était malheureusement enteté dans ses idées. S’il s’occupait de la bataille de Pharsale, c’était moins comme d’un évenement dont avait dépendu la liberté du monde, que comme ayant du procurer une excellente récolte pour l’année suivante, dans le champ ou cette bataille s’était donnée. Il n’était pas aisé de lui faire lire un seul vers de notre poésie ; il ne voulait connaître de tous nos poetes que le vieux Tusser, dont il savait par cour, comme nous l’avons déja dit, beaucoup de passages sur la bonne culture. Il avait acheté d’un colporteur, parce que le titre l’avait flatté, la Vision du laboureur Piers ; mais il n’en eut pas lu deux pages, qu’il jeta le livre au feu, comme un libelle politique, impudent et d’un titre menteur. Quant a la théologie, il se résumait a dire a ses professeurs que, depuis la chute de notre premier pere, l’homme avait été destiné a labourer la terre, et a gagner son pain a la sueur de son front ; et que, pour son compte, il était résolu a remplir cette tâche de son mieux, laissant aux autres le soin de méditer comme il leur plairait sur les mysteres les plus secrets de la religion.

Avec des vues si étroites et son unique penchant pour les travaux de la vie champetre, il est douteux que les progres que Triptoleme avait faits dans ses études, ou plutôt que l’usage qu’il se promettait d’en faire, eut beaucoup satisfait les espérances ambitieuses de son affectionnée mere. Il est vrai pourtant qu’il ne montrait pas de répugnance a embrasser la profession ecclésiastique, qui convient assez bien a l’indolence habituelle des esprits spéculateurs. Il avait en vue, pour parler franc (et plut au ciel que cette vue lui eut été particuliere), de cultiver la glebe [13] six jours de la semaine, et de precher tres régulierement le septieme : il aurait dîné ce jour-la avec quelque bon franklin ou laird campagnard, fumé sa pipe, bu a la ronde apres le dîner, sans oublier une conférence secrete sur ce sujet inépuisable,

Quid faciat laetas segetes.

Or, pour l’exécution de ce plan, qui d’ailleurs n’indiquait rien de ce qu’on appelle l’essentiel de l’affaire, il fallait posséder une manse, c’est-a-dire un presbytere, et de cette possession se tirait nécessairement la conséquence au moins d’un acquiescement a la doctrine épiscopale et aux autres questions hétérodoxes de ce temps-la. Jusqu’a quel point la manse, la glebe, les dîmes, le salaire et l’argent auraient-ils prévalu sur les préjugés de la mere de Triptoleme en faveur du presbytérianisme ? – Son zele n’eut pas le temps d’etre mis a une épreuve si terrible : elle mourut avant que son fils eut fini ses études, laissant un époux chéri dans un désespoir dont il est aisé de se faire une idée. Le vieux Jasper commença par rappeler son fils du collége de Saint-André, pour le seconder dans ses travaux champetres, c’était le premier acte de son administration domestique, car il était tout simple de supposer que notre Triptoleme, appelé a mettre en pratique une théorie étudiée par lui avec tant d’ardeur, aurait été, pour nous servir d’une comparaison qu’il eut jugée brillante, comme une vache lâchée dans un champ de trefle. Hélas ! faux calculs et espérances trompeuses de l’humanité !

Un philosophe rieur, le Démocrite de notre siecle, comparait un jour la vie de l’homme a une table percée de trous, dont chacun aurait une cheville taillée pour en remplir exactement le vide : mais si vous vous pressez trop et placez les chevilles sans choix, vous causerez inévitablement les méprises les plus grossieres : – car combien de fois, continue le philosophe, ne voyons-nous pas la cheville ronde placée dans le trou a trois coins ! – Cette nouvelle maniere de rendre compte des caprices de la fortune excita le rire des auditeurs, a l’exception d’un gros et gras alderman qui semblait s’appliquer le cas particulier cité, et prétendait avec force que ce n’était pas la une affaire de plaisanterie. Quoi qu’il en soit, pour appliquer ici cette excellente comparaison, il est clair que Triptoleme était sorti de la roue de la fortune au moins cent ans trop tôt. S’il avait paru sur la scene du monde de nos jours, c’est-a-dire depuis trente a quarante ans, il n’aurait pas manqué d’occuper l’important emploi de vice-président de quelque éminente société d’agriculture, et d’en exercer toutes les fonctions sous les auspices de quelque noble duc ou seigneur, qui, comme cela aurait pu arriver, aurait ou n’aurait pas connu la différence entre un cheval et une charrette. Il aurait certainement obtenu un pareil poste, car il était versé dans ces détails qui, sans résultat dans la pratique, constituent le connaisseur dans les arts, et surtout dans l’agriculture. Triptoleme Yellowley aurait donc du, nous le répétons, ne figurer sur la scene du monde qu’un siecle plus tard ; car, tandis qu’il aurait été, dans ce dernier cas, assis dans un fauteuil, le marteau en main [14] et la rasade de vin de Porto devant lui, offrant a la société le fameux toast a la prospérité et a la bonne éducation du bétail dans toutes ses branches, son pere le mit a la tete d’une charrue, et le chargea du soin de diriger ses boufs, sur l’excellence desquels il aurait, de nos jours, déployé ses talens oratoires, et dont, au lieu de piquer les flancs, il aurait découpé les croupions avec l’habileté d’un écuyer tranchant. Le bon Jasper se plaignait de ce que la ferme ne prospérait pas, quoique son savant fils (qu’il appelait toujours Toleme) parlât aussi bien que personne au monde de grains, de farines, de navets, de graine de navette, de jacheres et de pâturages. Les affaires empirerent bien davantage quand le bonhomme Jasper, accablé d’années, fut enfin obligé d’abandonner les renes du gouvernement a la science académique de Triptoleme.

Mais, comme si la nature lui en eut voulu, le terrain de la ferme qu’il exploitait dans les Mearns était si ingrat, qu’il n’y avait pas moyen de rien tenter de raisonnable ; il produisait tout, a l’exception de ce que le cultivateur voulait avoir ; car il y avait force chardons : ce qui indique une terre seche ; – et force fougere, ce qui, dit-on, annonce une couche profonde de terre : enfin on ne manquait pas d’orties, ce qui faisait voir qu’elle avait été autrefois marnée et labourée a fond, meme dans les parties ou il était peu probable que la charrue eut jamais passé : preuve encore de la tradition populaire d’apres laquelle ces memes terres auraient été anciennement cultivées par les Peghts [15]. Il y avait aussi abondance de pierres pour tenir le terrain chaud suivant la doctrine de quelques fermiers, et un grand nombre de sources d’eau pour le rafraîchir et provoquer la seve, suivant la théorie de quelques autres. C’était en vain que le pauvre Triptoleme, agissant tour a tour d’apres ces opinions diverses, cherchait a tirer parti des qualités qu’il supposait au sol ; il égalait en malheur le pauvre Tusser, dont les cinq cents recettes de bonne culture, si utiles aux agriculteurs de son temps, ne lui valurent pas a lui la somme de cent pence.

Dans le fait, si l’on en excepte une centaine d’acres de terres encloses, auxquelles Jasper avait reconnu de bonne heure la nécessité de borner ses travaux, il n’y avait pas un coin de la ferme propre a autre chose qu’a briser les instrumens de labour, et a tuer les bestiaux qu’on y aurait employés ; et, quant a la partie qui était cultivée avec un profit certain, ce profit était bientôt absorbé, d’abord par la culture partielle, ensuite par les dépenses ordinaires de l’exploitation générale, et enfin par les essais que faisait Triptoleme. Aussi quand il parlait de ses garçons de ferme et de ses chevaux, avait-il coutume de dire en poussant un profond soupir : – Tout cela me dévore ; – conclusion qui pourrait bien s’appliquer au plus grand nombre de nos propriétaires fermiers, en faisant la balance de leurs livres de compte a la fin de l’année.

De nos jours, les affaires de Triptoleme en seraient venues a une plus prompte terminaison. Il aurait eu un crédit sur une banque, et mis des billets en circulation ; il aurait travaillé en grand, puis le shériff n’aurait pas tardé a saisir récoltes, grains, bestiaux, fourrages, et tous les instrumens d’exploitation ; mais, dans ces vieux temps, il n’était pas si aisé de se ruiner. – Tout ce qu’il y avait de fermiers en Écosse était au meme niveau de pauvreté, et il y était extremement difficile de s’élever a une hauteur d’ou, en tombant, on aurait eu l’occasion de se casser le cou avec quelque éclat. Les fermiers de ces temps-la étaient dans la situation de ceux qui, n’ayant aucun crédit, peuvent bien, il est vrai, etre réduits a la misere, mais a qui il est impossible de faire banqueroute. Ajoutons, en revenant a Triptoleme, que le mauvais succes de ses plans, et les dépenses qu’ils entraînaient, se balançaient en quelque sorte par la parcimonie extreme de sa sour mistress Barbara, qui sur ce point n’avait point son égale. Elle aurait réalisé, si la chose eut été possible, l’idée de ce savant philosophe qui disait gravement que le sommeil était un besoin imaginaire, et la faim une pure habitude : ce philosophe paraissait avoir renoncé a l’un et a l’autre ; mais on fut désabusé quand, malheureusement pour lui, on découvrit qu’il avait des intelligences avec la cuisiniere de la maison, qui lui donnait acces au garde-manger et qui partageait son lit avec lui. Mistress Barbara Yellowley était incapable de pareilles fraudes ; levée de grand matin et se couchant fort tard, elle donnait a ses filles de travail une tâche peut-etre un peu trop forte, et elle ne les perdait pas plus de vue dans la journée que le chat a l’affut de la souris. Quant au manger, l’air paraissait etre son unique régal, et elle aurait volontiers destiné le meme ordinaire a ceux qui étaient sous sa direction. Son frere, indolent dans ses habitudes, mais qui du reste avait un fort bon appétit, n’aurait pas trouvé d’inconvénient a gouter de temps a autre une bouchée de viande, n’eut-ce été que pour savoir si les moutons de sa ferme étaient bons et bien engraissés ; mais, s’il se fut aventuré a en faire la proposition a sa sour, on aurait vu Barbara tressaillir d’effroi, comme s’il n’eut été question de rien moins que de manger un enfant ; au surplus, comme Triptoleme était d’un caractere assez simple, il n’eut pas de peine a se résigner a la nécessité d’un careme perpétuel, trop heureux quand il pouvait attraper a la dérobée un petit morceau de beurre pour en dorer son pain d’avoine, ou qu’il pouvait échapper a la nécessité de manger du saumon six jours sur sept, soit dans la saison, soit hors de la saison, car ils vivaient pres de la riviere d’Esk. Mais quoique Barbara mît fidelement en commun toutes les épargnes qu’elle devait a ses grands talens en économie pratique, et que les propriétés de la mere commune eussent passé, du moins en majeure partie, en d’autres mains pour des besoins extremes, on vit enfin approcher le terme ou il deviendrait impossible a Triptoleme de résister plus long-temps a ce qu’il appelait sa mauvaise étoile, et ce que d’autres appelaient le résultat naturel de ses absurdes spéculations. Heureusement, dans cette crise, un dieu descendant du ciel, comme dans nos opéras, accourut a son secours : pour parler plus clairement, ce fut alors que le noble lord, propriétaire de leur ferme, arriva a son château situé dans leur voisinage, dans son carrosse attelé de six chevaux, avec des coureurs, et dans toute la splendeur du dix-septieme siecle.

Ce grand personnage se trouvait etre précisément le fils du seigneur qui avait fait venir Jasper du comté d’York en Écosse ; et le fils était, comme son pere, un homme a projets et a plans bizarres. Il avait, au milieu des révolutions du temps, obtenu pour un certain nombre d’années, en paiement d’une certaine rente, la concession des terres qui appartenaient a la couronne dans les îles Orcades et Shetland, ainsi que leur administration sous le titre de lord chamberlayn, et il avait résolu d’en tirer le plus grand revenu possible, en recourant aux meilleurs moyens d’exploitation et d’amélioration. Comme il connaissait un peu notre ami Triptoleme, il pensa assez malheureusement que c’était l’homme qu’il lui fallait pour l’exécution de ses plans. Il l’envoya chercher ; la conférence s’engagea dans la grande salle du château, et il fut si édifié du génie de notre ami et de ses profondes connaissances dans tout ce qui concernait l’agriculture, qu’il ne perdit pas de temps pour s’assurer de la coopération d’un homme si précieux.

Les arrangemens se firent au gré de Triptoleme ; celui-ci avait déja appris, par une longue et couteuse expérience, que, sans déprécier son mérite, ni meme douter un moment de ses talens, il ferait aussi bien de laisser tous les frais et tous les risques a la charge du propriétaire. Au fait, les espérances dont il avait flatté la crédulité du lord chamberlayn étaient si séduisantes, que le digne patron repoussa toute idée d’admettre son protégé a aucun partage des bénéfices ; car, quelque peu avancée que fut alors l’agriculture en Écosse, cet art y était déja arrivé a beaucoup plus de perfection que dans les régions de Thulé. De son côté, Triptoleme se piquait d’etre initié dans ses mysteres plus avant que tous ceux qui l’exerçaient dans les Mearns. L’amélioration, résultat de ses vastes connaissances, devait donc suivre la meme proportion, pour ne rien dire de plus, et les bénéfices immenses appartenir au noble patron, sauf cependant un honnete salaire pour l’intendant, une maison, une ferme, et tout ce qu’il fallait pour l’entretien de sa famille. Barbara ne put cacher ses vifs transports de joie a une semblable nouvelle, car on se trouvait débarrassé de la ferme de Cauldshouthers qui menaçait de faire une mauvaise fin. – Si nous ne pouvions maintenant, disait-elle, fournir a nos dépenses de maison quand tout y entrera et qu’il n’en sortira rien, il faudrait etre pires que des infideles.

Triptoleme ne tarda pas a jouer l’important et l’homme affairé ; il marchait la tete haute, buvant et se régalant partout ; donnant des ordres et faisant une provision des instrumens d’agriculture que devaient employer les naturels de ces îles dont les destinées étaient menacées d’une formidable révolution. Quels instrumens ! qu’ils paraîtraient étranges, s’ils étaient présentés aujourd’hui a une de nos sociétés d’agriculture ! Mais tout est relatif ; l’ancienne charrue d’Écosse semblerait plus étrange a un fermier écossais du temps actuel, que les cuirasses et les casques de l’armée de Cortes ne le seraient de nos jours pour les soldats d’un de nos régimens. Et cependant Cortes a conquis le Mexique ; et sans doute ces vieilles charrues auront pu etre une amélioration dans l’agriculture de Thulé. On est resté dans une ignorance forcée sur les causes qui avaient déterminé Triptoleme a préférer d’aller fixer sa résidence dans les îles Shetland plutôt que dans les Orcades. Peut-etre pensait-il que les habitans des premieres étaient plus simples et plus dociles que ceux des autres ; ou peut-etre préférait-il la situation de la ferme qu’il devait occuper, ferme vraiment passable, au meme établissement qu’il ne tenait qu’a lui d’avoir a Pomone, nom qu’on donne a la principale des îles Orcades. Triptoleme s’établit donc en qualité de facteur, et avec toute l’autorité que donne ce titre, a Harfra, ou, comme on nommait cet endroit, a Stour-Burgh, nom dérivé des débris d’un ancien fort construit par les Pictes, et presque contigu a la maison d’habitation ; il arriva résolu a honorer le nom qu’il portait par ses travaux, ses préceptes et son exemple, et non moins décidé a civiliser les habitans des Îles Shetland, et a étendre leurs connaissances encore bornées dans les arts primitifs de la société humaine.