La Caravane - Contes orientaux - Wilhelm Hauff - ebook
Kategoria: Dla dzieci i młodzieży Język: francuski Rok wydania: 1828

La Caravane - Contes orientaux darmowy ebook

Wilhelm Hauff

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Opis ebooka La Caravane - Contes orientaux - Wilhelm Hauff

Une caravane de commerçants traverse le désert. Se joint a eux un mystérieux étranger venu de nulle part, qui commence a raconter a ses hôtes une histoire merveilleuse... Wilhelm Hauff, qui mourut a 25 ans et dont la carriere littéraire ne dura que deux ans, nous propose ici un recueil de contes orientaux pour enfants, dans la meme veine que Les Mille et une Nuits. Ces histoires d'aventures, teintées d'un humour bon enfant, font se succéder des personnages hors du commun en présence de génies, de bonnes fées, de méchants vizirs...

Opinie o ebooku La Caravane - Contes orientaux - Wilhelm Hauff

Fragment ebooka La Caravane - Contes orientaux - Wilhelm Hauff

A Propos
AVERTISSEMENT
Chapitre 1 - LA CARAVANE
Chapitre 2 - LE CALIFE CIGOGNE
I
II
III

A Propos Hauff:

Wilhelm Hauff (* 29 novembre 1802 Stuttgart; † 18. novembre 1827 Stuttgart) est un écrivain allemand de l'époque du Biedermeier. Apres ses études, il est devenu le précepteur des enfants du ministre de la guerre de Wurtemberg, le générale Ernst Eugen von Huegel (1774-1849). Pour eux il écrit ses contes, qu'il a édités en 1826. Inspiré par les romans de Sir Walter Scott, Hauff écrit le roman historique Lichtenstein (1826), qui a acquis une grande popularité en Allemagne et particulierement en Souabe, traitant de la période la plus intéressante dans l'histoire de ce pays, le regne du duc Ulrich (1487-1550). Sources : fr.wikipedia.org

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AVERTISSEMENT

 

Né le 29 novembre 1802, a Stuttgart, Wilhelm Hauff, l’auteur de ces contes, mourut dans la meme ville, le 18 novembre 1827.

Il n’avait pas vingt-cinq ans, et sa carriere littéraire, commencée vers 1825, en avait duré a peine deux !

Son trop court passage a travers le monde des lettres ne laissa pas cependant d’etre remarqué, et ses poésies, ses romans, ses contes, ses fantaisies, ses nouvelles, ses esquisses, dont le recueil entier a été publié, en 1840, a Stuttgart, par les soins de M. Gustave Schwab, son ami, faisaient présager le plus brillant avenir.

Ce n’est pas ici le lieu d’apprécier dans son ensemble cet esprit fin et délicat, qui savait allier a la fois, dans un mélange non moins piquant que rare, la fraîcheur de sentiment la plus exquise a la verve comique la plus franche. Plus tard, peut-etre essayerons-nous de faire quelque nouvel emprunt a Hauff, et nous aurons alors occasion de revenir plus longuement sur cet auteur et sur ses mérites divers. Qu’il nous suffise aujourd’hui, nous bornant a ses contes d’enfants, de constater ce simple fait, qui en dit a lui seul plus que de longs éloges : le calife Gigogne, le petit Mouck, le tailleur Labakan et son aiguille qui coud toute seule, sont, parmi la population enfantine de l’Allemagne, des personnages non moins célebres que, chez nous, Barbe-Bleue, le Petit-Poucet, Peau-d’Âne, ou Riquet a la Houppe.

Si nous avons réussi a ne pas trop défigurer notre auteur en l’habillant a la française, nous espérons qu’il pourra obtenir du jeune public auquel nous le présentons comme un ami un peu de cette sympathie dont il est en possession depuis longtemps déja de l’autre côté du Rhin.

A. T.


Chapitre 1 LA CARAVANE

 

Un jour, une grande caravane traversait le désert. Rien n’apparaissait encore sur la plaine immense que le sable et le ciel, mais déja l’on entendait vaguement résonner dans le lointain les clochettes et les grelots d’argent des chameaux et des chevaux. Un épais nuage de poussiere soulevé par la marche des voyageurs ne tarda pas du reste a annoncer leur approche, que révélait en meme temps, chaque fois qu’un souffle d’air venait balayer la plaine, une sorte de fourmillement lumineux produit par le reflet du soleil sur les armes et les costumes.

Ainsi se présenta la caravane aux yeux d’un personnage qui, de son côté, s’avançait a sa rencontre monté sur un cheval magnifique. Les flancs du noble animal étaient recouverts d’une large peau de tigre, autour de laquelle cliquetaient, suspendus a des courroies de couleur amarante, des grelots de métal et des croissants d’ivoire entremelés de grosses houppes de soie, tandis que sa tete balançait avec fierté un élégant panache de plumes de héron. Le costume du cavalier répondait au splendide harnachement de sa monture : un turban blanc brodé d’or tranchait vivement sur sa pelisse et ses larges pantalons rouges ; des bottes de maroquin chamarrées de dessins multicolores protégeaient ses jambes, et la ceinture de cachemire qui ceignait ses reins supportait, en le laissant voir a demi, un riche yatagan au fourreau ciselé, au pommeau d’agate, et dont la lame devait etre a coup sur du plus fin acier de Damas. Quant au cavalier lui-meme, il avait quelque chose d’étrange et de farouche a la fois. Son turban profondément enfoncé sur son front, ses yeux qui reluisaient d’un feu sombre sous ses sourcils touffus, sa longue barbe descendant a flots épais sur sa poitrine, enfin son nez recourbé comme le bec d’un oiseau de proie, tout contribuait a lui donner une mine fiere et sombre devant laquelle il était impossible de se défendre d’une certaine émotion.

Lorsque le cavalier ne fut plus qu’a cinquante pas de l’avant-garde de la caravane, il rendit les renes a son cheval, qui le porta en un clin d’oil a la tete du convoi. C’était un événement si extraordinaire de voir chevaucher un homme seul a travers le désert que les éclaireurs, craignant une surprise, abaisserent aussitôt la pointe de leurs lances.

« A qui en avez-vous ? cria le cavalier en se voyant reçu si belliqueusement. Croyez-vous donc qu’un homme seul puisse arreter votre caravane ? »

Les éclaireurs, confus de leur précipitation a se mettre en défense, releverent leurs lances, tandis que leur chef s’approchait de l’étranger pour savoir de lui ce qu’il désirait.

« Quel est le maître de cette caravane ? demanda le cavalier.

– Elle n’appartient pas a une seule personne, répondit celui auquel il s’adressait, mais a plusieurs marchands qui reviennent de la Mecque dans leur patrie, et que nous accompagnons a travers le désert, afin de les protéger contre toute mauvaise rencontre.

– Conduis-moi donc aupres de tes marchands, demanda l’étranger.

– Je ne le puis en ce moment, répondit le guide. Il nous faut pousser plus loin sans retard ; et d’ailleurs les marchands sont au moins a un quart d’heure en arriere de nous ; mais, si vous voulez cheminer avec moi jusqu’a ce que nous nous arretions pour le repos de midi, il me sera possible alors de vous satisfaire. »

L’étranger ne fit aucune réflexion. Il prit une longue pipe qui était attachée a l’arçon de sa selle, et se mit a fumer a larges bouffées, tout en marchant a côté du conducteur de l’avant-garde.

Celui-ci, fort intrigué par la soudaine apparition de l’inconnu, ne savait pas trop comment se comporter a son égard. Il aurait bien voulu savoir son nom ; mais il n’osait pas le lui demander directement et s’efforçait d’engager adroitement la conversation. Apres avoir longuement ruminé, il crut enfin avoir trouvé une entrée en matiere assez convenable. Se tournant donc tout a coup vers l’étranger en esquissant un sourire gracieux : « Vous fumez la de bon tabac ! s’écria-t-il.

– Oui, » fit l’inconnu d’un ton bref, en continuant d’aspirer a intervalles égaux la vapeur du latakieh ; et ce fut tout.

Ce oui tout sec déconcerta un peu notre curieux, mais il ne voulut pas cependant se tenir pour battu. Pendant un gros quart d’heure encore il martela donc son cerveau, d’ou il tira enfin cette phrase, qui lui paraissait tout a fait triomphante et d’un effet irrésistible sur l’esprit d’un Arabe : « Votre cheval a une fameuse allure, seigneur !

– Oui ! » répondit l’inconnu souriant imperceptiblement ; et secouant la cendre de sa pipe, il la laissa retomber a ses côtés sans ajouter une syllabe.

Deux fois repoussé avec perte dans ses tentatives de dialogue, le pauvre guide comprit qu’il devait se résigner a ne rien savoir. Aussi bien n’avait-il plus le temps de chercher quelque autre moyen d’en venir a ses fins : on était arrivé a l’endroit ou se devait faire la halte de midi.

Apres avoir posé ses gens en sentinelles, le guide s’arreta lui-meme avec l’étranger pour laisser arriver le gros de la caravane.

Trente chameaux pesamment chargés et accompagnés de leurs conducteurs se présenterent d’abord, et furent bientôt suivis des cinq marchands dont avait parlé le guide. C’étaient pour la plupart des hommes d’un âge déja avancé et d’un extérieur sérieux et grave, un seul excepté, qui paraissait beaucoup plus jeune que les autres, comme aussi plus vif et plus gai. Une grande quantité de chameaux et de chevaux de transport fermait la marche.

Le campement fut établi aussitôt : les marchands au centre ; autour d’eux, les gens de leur suite ; un peu plus loin, les chameaux et les chevaux, et plus loin encore, formant le cercle, les gens de l’escorte, avec leurs longues lances, dont le fer se détachait aigu et menaçant sur le bleu du ciel.

Une vaste tente de soie rayée de rouge et de blanc se dressait au milieu des autres et se distinguait entre toutes par son ampleur et sa magnificence. Au moment ou le conducteur de la caravane en souleva le rideau, afin d’y introduire l’étranger, les cinq marchands, accroupis sur de riches coussins, venaient de commencer leur repas ; des esclaves éthiopiens les servaient et circulaient autour d’eux, silencieux et rapides comme des ombres.

 

« Qu’y a-t-il ? » s’écria l’un des marchands en apercevant le guide.

Mais avant que celui-ci eut trouvé une formule d’introduction convenable, l’étranger prit la parole et dit :

« Je me nomme Sélim Baruch, je suis de Bagdad. Je revenais d’un pelerinage a la Mecque en compagnie de plusieurs de mes compatriotes, lorsqu’a deux journées d’ici environ une bande de voleurs nous attaqua et me fît prisonnier. J’ai réussi a tromper la vigilance de mes gardiens et a m’échapper de leur camp ; mais perdu au milieu du désert, seul, sans ressources d’aucune sorte, sans aliments, sans eau, sans guide, j’errais au hasard, et je n’aurais pas tardé a périr sans doute ou a tomber dans quelque nouvelle embuscade, lorsque le Prophete a permis que j’entendisse dans le lointain les clochettes de votre caravane, et je me suis avancé alors a votre rencontre. Permettez-moi de voyager dans votre société ; vous n’aurez pas secouru un ingrat, je vous le jure ! Et si jamais vous venez a Bagdad, peut-etre me sera-t-il donné de pouvoir vous obliger a mon tour. Je suis le neveu du grand vizir.

– Sélim Baruch, dit le plus vieux des marchands d’un ton a la fois cordial et grave, sois le bienvenu sous notre tente ! C’est une grande joie pour nous de pouvoir te venir en aide. Assieds-toi donc, et mange et bois avec nous. »

Et Sélim Baruch prit place a côté des marchands, et il mangea et but avec eux.

Apres le repas, les esclaves apporterent des sorbets et des pipes, et les marchands se mirent a fumer, silencieux et graves. Rangés autour de la tente, immobiles, les jambes croisées, le dos enfoncé dans de moelleux coussins, les yeux demi-voilés, leur esprit paraissait entierement absorbé dans la contemplation des nuages de fumée bleuâtre que rejetait leur bouche muette, et qui montaient et se perdaient dans l’air en se tordant en spirales capricieuses. Aucun bruit ne s’élevait au dehors, si ce n’est, a de longs intervalles, le hennissement plaintif de quelque cavale cherchant l’air et n’aspirant que le sable embrasé. Le plus jeune des marchands rompit enfin ce silence méditatif, et s’adressant a ses compagnons :

« Voici trois jours déja, s’écria-t-il apres un long bâillement, que nous sommes ainsi, a cheval ou a table, en marche ou au repos, sans distraction, sans plaisirs d’aucune sorte ; pour ma part, cela commence, je vous l’avouerai, a m’ennuyer furieusement, et d’autant plus que j’aime assez, apres le repas, a me procurer quelque divertissement. Danse ou musique, n’importe ! cela aide a la digestion et repose l’esprit des sérieuses pensées, Voyons, mes chers amis, je péris d’ennui si vous ne venez a mon aide. Ne savez-vous donc rien, dites-moi, qui puisse rompre un peu la monotonie de nos journées ? »

Les quatre vieux marchands fumerent plus fort et parurent se plonger plus profondément encore dans leurs méditations.

Mais l’étranger prenant la parole : « Permettez-moi, dit-il au jeune homme, de vous faire une proposition. Les plaisirs que nous pouvons nous procurer ici ne sauraient etre tres variés, sans doute ; mais si l’un de nous voulait bien cependant raconter aux autres, a chaque halte, quelque histoire, quelque aventure de sa vie, ou mieux encore, quelqu’un de ces contes naifs et plaisants qui se transmettent de génération en génération, qui ont amusé l’enfance de nos grands-peres avant la nôtre et qui égayeront apres nous nos arriere-neveux, peut-etre que cet intermede pourrait déja, faute de mieux, nous apporter un peu de distraction.

– Sélim Baruch, tu as bien parlé ! dit Achmet, le plus vieux des marchands ; nous agréons ta proposition. Je ne sais rien, pour ma part, de plus amusant que les contes d’enfants : l’action y est vive toujours, et jamais ne s’attarde et ne se noie en de longs verbiages ; les événements qui s’y déroulent sont faux, impossibles, absurdes souvent, si l’on veut, mais les sentiments des personnages sont réels, humains, et c’est la l’essentiel, a mon sens, et la seule vérité dont on doive s’inquiéter en matiere de contes. Enfin, et pour considération derniere, la vertu s’y trouve toujours récompensée, et cela repose un peu du spectacle du monde, ou malheureusement il n’en est pas toujours ainsi !

– Je suis heureux que vous approuviez mon idée, reprit Sélim, et, pour payer ma bienvenue, je commencerai. »

Les cinq marchands se rapprocherent joyeusement les uns des autres et firent asseoir l’étranger au milieu d’eux. Attentifs au moindre signe, les esclaves accoururent. Aussitôt les tasses furent remplies, les pipes chargées, l’eau des narguilehs renouvelée, et des charbons ardents apportés pour les allumer. Pendant ce temps, et pour s’éclaircir la voix, Sélim buvait a petites gorgées un sorbet au cédrat. Apres qu’il eut fini, il passa légerement sa main dans sa longue barbe pour l’écarter de ses levres et commença ainsi : « Je vais donc vous raconter l’histoire du calife Cigogne. »


Chapitre 2 LE CALIFE CIGOGNE

 


I

 

Par un beau soir d’été, le calife de Bagdad, Chasid, était paresseusement étendu sur son sofa. Apres avoir dormi quelque peu, car la chaleur était accablante, le calife s’était réveillé de tres bonne humeur. Il fumait dans une longue pipe de bois de rose, en buvant par intervalles quelques gouttes de café que lui versait un esclave, et, tout en savourant lentement chaque gorgée, il caressait d’un air satisfait sa barbe qui était fort belle. Bref, on voyait du premier coup d’oil que le calife était dans un état de béatitude parfaite.

Dans ces moments-la, sa hautesse était assez abordable et daignait meme se montrer douce et bienveillante envers les simples mortels qui avaient affaire a elle. Aussi était-ce l’heure qu’avait adoptée son grand vizir Manzour pour lui rendre sa visite quotidienne. Le grand vizir vint donc au palais ce jour-la selon son habitude ; mais, ce qui était rare chez lui, il avait l’air tout pensif.

« Eh ! d’ou te vient cette mine a l’envers, grand vizir ? s’écria le calife étonné, en ôtant un instant de ses levres le bouquin d’ambre de sa pipe.

– Seigneur, répondit le vizir en croisant ses bras sur sa poitrine et en s’inclinant profondément, j’ignore si mon visage trahit malgré moi les secretes pensées de mon âme, mais je viens de voir en entrant ici un juif qui étale de si belles marchandises, que je me dépitais intérieurement, je vous l’avouerai, de n’avoir pas plus d’argent superflu. »

Le calife, qui cherchait depuis longtemps une occasion d’etre agréable a son grand vizir, pour lequel il avait une véritable affection, fit signe a l’un de ses esclaves noirs d’aller chercher le marchand.

Celui-ci fut rendu presque aussitôt que mandé.

C’était un petit homme, brun de visage, le nez mince et crochu, la levre narquoise et retroussée a droite et a gauche par deux dents jaunâtres et hideuses, les seules qui lui restassent dans la bouche. Ses petits yeux verts, pareils a ceux d’un aspic, lançaient des flammes sous ses sourcils roux. Des qu’il parut devant le calife, il frappa le pavé de son front et s’avança comme en rampant, les traits contractés, sous prétexte de sourire, par la plus épouvantable grimace qui jamais se soit imprimée sur un visage humain. Il portait devant lui, soutenu par une large courroie qui s’appuyait sur ses épaules voutées, un coffre de bois de sandal dans lequel étaient entassées toutes sortes de marchandises précieuses, que sa main noire et velue faisait miroiter aux yeux des chalands avec l’astuce commerciale d’un vrai fils de Juda.

C’étaient des perles d’Ophir ajustées en pendants d’oreilles, des bagues d’or vert rehaussées de brillants que l’oil pouvait a peine regarder, tant elles jetaient de feux ; puis encore des pistolets richement damasquinés, des coupes d’onix, des peignes d’ivoire incrustés d’or, et mille autres bijoux non moins rares et non moins enviables. Apres avoir passé le tout en revue, le calife acheta pour Manzour et pour lui de magnifiques pistolets, et de plus pour la femme du vizir, un peigne d’argent ciselé, niellé et rehaussé d’une couronne de perles fines qui en faisaient la chose du monde la plus riche et la plus belle a la fois. Comme le marchand allait fermer son coffre, le calife, qui ne pouvait en détacher ses yeux, découvrit un petit tiroir, le seul qui n’eut pas été ouvert, et demanda s’il n’y avait pas encore la quelques joyaux. Le colporteur ouvrit le compartiment que lui désignait le calife et en tira une espece de tabatiere contenant une poudre noirâtre, que recouvrait un papier chargé de caracteres singuliers, dont ni Chasid ni Manzour ne purent déchiffrer un seul mot.

« Cette boîte me vient, dit le colporteur, d’un marchand qui l’avait trouvée sur son chemin en allant a la Mecque. J’ignore ce que c’est ; mais elle est d’ailleurs tout a votre service, si vous la désirez ; pour moi, je ne sais qu’en faire. »

Le calife, quoique fort ignorant, entassait volontiers dans les armoires de sa bibliotheque toutes sortes de curiosités et de vieux parchemins. Il acheta la tabatiere et le manuscrit, et renvoya le marchand, qui sortit a reculons, en s’inclinant non moins profondément qu’a son entrée.

Chasid contemplait tout joyeux son acquisition, mais non sans songer pourtant qu’il eut bien voulu savoir ce que signifiait l’écrit qu’il tournait et retournait machinalement entre ses mains.

« Ne connais-tu personne qui me puisse lire cela ? dit-il enfin a son vizir.

– Tres-gracieux seigneur, répondit celui-ci, je sais aupres de la grande mosquée un homme qu’on appelle Sélim le Savant. Il comprend, dit-on, toutes les langues. Ordonnez qu’on l’aille quérir ; peut-etre pourra-t-il expliquer ces caracteres mystérieux. »

Deux esclaves furent envoyés sur-le-champ a la recherche de Sélim le Savant, avec mission de le ramener sur l’heure.

« Sélim, lui dit le calife aussitôt qu’il entra, on te dit fort versé dans la connaissance des langues. Examine un peu cet écrit et vois si tu peux le lire. Je te donnerai un habit de fete tout neuf si tu parviens a m’en expliquer le sens. Sinon il te sera appliqué douze soufflets et vingt-cinq coups de bâton sous la plante des pieds, pour avoir usurpé le glorieux nom de Savant. »

Sélim s’inclina et répondit : « Que ta volonté soit faite, maître. » Puis il se mit a considérer attentivement l’écrit qui lui était soumis. Tout a coup il s’écria : « C’est du latin, seigneur, ou que je sois pendu !

– Eh ! latin ou grec, dis-nous donc vite ce qu’il y a la dedans, » dit le calife impatienté.

Sélim se hâta de traduire, et voici ce qu’il lut :

« Qui que tu sois, qui trouveras cet objet, remercie Allah de la faveur qu’il daigne t’accorder. Celui qui respire une pincée de la poudre qui est renfermée dans cette boite et dit en meme temps : « MUTABOR » celui-la peut se métamorphoser a son gré en tel animal qu’il lui plaît, et comprendre aussi les idées qu’échangent les animaux dans leur langage. S’il veut ensuite revenir a la forme humaine, qu’il s’incline trois fois vers l’Orient en prononçant le meme mot, et le charme est rompu. Garde-toi seulement, a toi qui tenteras l’épreuve, garde-toi de rire tandis que tu seras métamorphosé. Autrement le mot magique s’enfuirait irrévocablement de ton souvenir, et tu serais condamné a rester a jamais dans la famille des betes. »

A mesure que Sélim le Savant avançait dans la traduction du papier cabalistique, le calife sentait se développer en lui une joie qu’il avait peine a contenir. Apres avoir fait jurer au savant de ne révéler a personne le secret dont il était possesseur, il se hâta de le renvoyer, mais non sans l’avoir fait revetir auparavant d’une magnifique robe de soie, laquelle n’ajouta pas peu a la considération dont Sélim le Savant jouissait déja dans Bagdad.

A peine fut-il sorti que le calife, s’abandonnant a sa joie : « Voila ce que j’appelle un fameux marché ! s’écria-t-il. Quel plaisir, mon cher Manzour, de se pouvoir changer en bete ! Des demain matin, tu viens me trouver ; nous allons ensemble dans la campagne, nous prisons dans ma précieuse tabatiere, et nous comprenons alors tout ce qui se dit et se chante, se chuchote et se murmure dans l’air et dans l’eau, dans la foret et dans la plaine. »


II

 

La nuit sembla bien longue a l’impatient calife. Enfin le jour parut, et tout aussitôt, au grand étonnement de ses esclaves, Chasid s’élança de sa couche. A peine avait-il eu le temps de déjeuner et de s’habiller, que le grand vizir se présenta devant lui, comme il en avait reçu l’ordre, pour l’accompagner dans sa promenade.

Sans plus attendre, le calife glissa dans sa ceinture sa tabatiere magique, et saisissant le bras de son vizir, apres avoir ordonné a sa suite de demeurer en arriere, il commença sur-le-champ, en compagnie du fidele Manzour, son aventureuse expédition.

Ils se promenerent d’abord a travers les vastes jardins du palais, mais en vain et sans qu’ils pussent rencontrer un seul etre vivant sur lequel essayer leur magie. Finalement, le grand vizir proposa de pousser plus loin, jusqu’aupres d’un étang, ou il avait vu souvent, disait-il, beaucoup d’animaux de toutes sortes, et particulierement des cigognes dont l’allure grave et les clappements singuliers avaient toujours excité son attention.

Le calife agréa avec empressement la proposition de son vizir et se dirigea aussitôt avec lui vers l’endroit indiqué. A peine arrivés sur le bord de l’étang, nos deux amis aperçurent une vieille cigogne se promenant sérieusement de long en large en chassant aux grenouilles et marmottant je ne sais quoi dans son long bec, et presque au meme instant ils découvrirent en l’air, a une tres-grande hauteur, un autre de ces oiseaux dont le vol paraissait tendre aussi de leur côté.

« Je parierais ma barbe, gracieux seigneur, dit le vizir, que ces deux betes vont avoir tout a l’heure une belle conversation. Qu’en dites-vous ? Si nous nous changions en cigognes ?

– Soit, répondit le calife ; mais avant tout, recordons-nous un peu et fixons bien dans notre esprit comment on redevient homme.

– Rien de plus facile, fit le vizir d’un ton dégagé ; nous nous inclinons trois fois vers l’Orient en disant : MUTABOR…

– Et je redeviens calife et toi vizir, poursuivit Chasid ; fort bien. Mais ne va pas rire, au nom du ciel, ou sinon nous sommes perdus. »

Tandis que le calife parlait ainsi, il aperçut distinctement planant au-dessus de leurs tetes et descendant peu a peu vers la terre, la cigogne qui ne leur était apparue d’abord que comme un point noir perdu dans l’espace. Incapable de résister plus longtemps a son envie, il tira vivement la tabatiere de sa ceinture ; il y puisa une large prise, la présenta a son vizir qui prisa pareillement, et tous deux s’écrierent : « MUTABOR ».

Le mot magique était a peine prononcé, que leurs jambes se ratatinerent et devinrent greles et rouges. Dans le meme instant, les belles pantoufles jaunes du calife et celles de son compagnon firent place a d’affreux pieds de cigogne ; leurs bras se changerent en ailes, leur cou s’élança d’une aune au-dessus de leurs épaules ; enfin, et pour compléter la métamorphose, leur barbe s’évanouit et tout leur corps se couvrit d’un moelleux duvet.

« Vous avez la un bien beau bec ! monsieur le grand vizir, s’écria le calife en sortant d’un long étonnement. Par la barbe du Prophete ! je n’ai de ma vie rien vu de pareil.

– Je vous remercie tres-humblement, répondit le grand vizir en pliant son long cou ; mais, si je l’osais, je pourrais affirmer de mon côté a votre hautesse qu’elle me semble presque avoir encore meilleur air en cigogne qu’en calife.

– Flatteur ! dit le calife, la métamorphose ne t’a pas changé.

– Non, en conscience, protesta le vizir du plus grand sérieux du monde, je n’ai dit que la pure vérité. Mais allons donc un peu, s’il vous plaît, du côté de nos camarades, et voyons enfin si nous savons vraiment parler cigogne. »

Tandis qu’ils devisaient ainsi, la cigogne avait pris terre. Apres avoir coquettement épluché ses pattes et lissé ses plumes a l’aide de son bec, elle s’avança vers la chercheuse de grenouilles, qui continuait toujours son meme manege. Le calife et son vizir s’empresserent de les rejoindre, et je vous laisse a penser quelle fut leur stupéfaction en entendant le dialogue suivant :

« Bonjour, madame Longues-Jambes ; si matin déja sur la prairie !

– Mille compliments, chere Joli-Bec ; je viens de me pecher un petit déjeuner dont je serais fort honorée que vous voulussiez bien prendre votre part. Un quart de lézard, une cuisse de grenouille vous agréeront peut-etre ?

– Je vous rends grâce, je ne suis pas en appétit. Aussi bien suis-je venue sur la prairie pour un tout autre motif : je dois danser ce soir un grand pas dans un bal que donne mon pere, et je voudrais auparavant m’exercer un peu a l’écart. »

Tout en parlant, la jeune cigogne s’était mise a sautiller, en décrivant a travers la prairie les figures les plus baroques. Le calife et le grand vizir considéraient tout cela les yeux écarquillés, le bec grand ouvert et sans pouvoir parvenir a se remettre de leur étonnement. Mais lorsque la jeune danseuse, en maniere de bouquet final, se tint sur une seule patte, dans une pose de sylphide, le corps incliné et battant agréablement des ailes, tous deux alors n’y purent tenir. Un fou rire s’échappa de leur long bec, si puissant, si irrésistible qu’ils furent un long temps avant de le pouvoir modérer. Le calife le premier parvint a se contenir. « Vraiment, s’écria-t-il, c’était une bonne bouffonnerie, une charge impayable. Il est fâcheux seulement que ces sottes betes se soient effarouchées de nos rires : sans cela, bien sur, elles allaient chanter. »

Mais alors il revint en pensée au vizir que le rire était interdit pendant la métamorphose sous peine d’abetissement indéfini ; et soudain, ce ressouvenir apaisant son hilarité, l’air tout penaud, il fit part au calife de son inquiétude.

« Peste ! fit Chasid, par la Mecque et Médine ! ce serait une bien mauvaise plaisanterie si j’allais rester cigogne. Mais rappelle-toi donc un peu ce qu’il faut faire pour nous débetifier ; je n’en ai plus, moi, la moindre idée.

– Nous devons trois fois nous incliner vers l’Orient, se hâta de dire le vizir, et prononcer en meme temps MU… MU… MU… diable de mot ! Essayons cependant ; cela nous reviendra peut-etre. »

Aussitôt les deux cigognes de saluer le soleil et de s’incliner tant et si bien que leurs longs becs labouraient presque le sol. Mais, ô misere ! le mot magique avait fui de leur mémoire. En vain le calife s’inclinait et se réinclinait ; en vain Manzour s’épuisait a crier MU… MU… MU… Ils avaient l’un et l’autre totalement perdu le souvenir des dernieres syllabes.

Et voila comment le malheureux Chasid et son infortuné vizir furent changés en cigognes et demeurerent emplumés plus longtemps qu’ils ne l’eussent voulu.


III

 

Nos deux pauvres enchantés erraient tristement a travers la campagne, le cerveau brisé des efforts qu’ils avaient faits pour rompre le charme qui les tenait captifs, et ne sachant a quoi se résoudre dans leur malheur. De sortir de leur peau de cigogne, il n’y fallait plus songer ! Il leur venait bien en pensée, par instants, de rentrer dans la ville et d’essayer de s’y faire reconnaître. Mais a qui pourraient-ils persuader qu’une misérable cigogne fut le brillant calife Chasid ? Et puis, a supposer meme qu’on voulut bien les croire, les habitants de Bagdad consentiraient-ils alors a se laisser gouverner par un prince de figure si étrange ?

Ils vaguerent ainsi plusieurs jours en se nourrissant pietrement de fruits sauvages qu’ils ne pouvaient encore avaler qu’a grand’peine a cause de leur long bec. Quant aux lézards et aux grenouilles dont se délectaient leurs nouvelles compagnes, ils se sentaient médiocrement portés vers ce régal, dont ils redoutaient d’ailleurs les suites pour leur estomac. L’unique plaisir qui leur restât dans leur triste situation était la faculté de voler, qu’ils avaient du reste assez cherement acquise ! aussi volaient-ils souvent sur les toits élevés de Bagdad pour voir ce qui se passait dans la ville.

La premiere fois qu’ils s’y rendirent, la population répandue dans les rues leur offrit le spectacle d’une grande inquiétude mélangée d’une véritable tristesse. Cela fendait le cour du pauvre vizir. Mais vers le quatrieme jour apres leur métamorphose, comme nos deux oiseaux venaient justement de se percher sur la cime du palais du calife, voila que tout a coup ils aperçurent un magnifique cortege qui parcourait les rues de la ville, aux joyeuses fanfares des fifres et des tambours. Monté sur un cheval splendidement harnaché, que Chasid reconnut sous ses housses de velours pour sa monture favorite, un homme revetu d’un manteau écarlate brodé d’or s’avançait en triomphateur, entouré d’une milice aux costumes éclatants ; – et la moitié de Bagdad bondissait autour de lui en criant : « Salut a Mizra ! Salut au maître de Bagdad ! »

En ce moment, les deux cigognes, qui étaient perchées sur le toit du palais, se regarderent l’une l’autre, et Chasid prenant la parole :

« Comprends-tu maintenant d’ou vient notre métamorphose, grand vizir ? Ce Mizra est le fils de mon ennemi mortel, du puissant enchanteur Kaschnur, qui m’a juré, dans une heure funeste, une haine implacable. Mais je n’ai pas encore perdu tout espoir. Suis-moi ; nous allons nous rendre au tombeau du Prophete, et peut-etre l’influence du saint lieu parviendra-t-elle a rompre le charme. »

Les deux cigognes quitterent le toit du palais et se dirigerent du côté de Médine.

Les pauvres betes faisaient de leur mieux pour régler leur vol l’une sur l’autre ; mais cela ne leur était pas facile, car elles avaient encore peu de pratique. « Seigneur, soupira le grand vizir apres une couple d’heures, pardonnez-moi, mais je ne puis plus me soutenir ; vous volez trop vite pour moi ! aussi bien, il est déja tard, et il serait prudent, je pense, de chercher un gîte pour la nuit. »

Chasid était bon prince : il écouta d’une oreille compatissante la priere de son grand vizir, et tout aussitôt il dirigea son vol vers une espece de ruine qu’il venait de découvrir dans le fond de la vallée.

L’endroit ou nos deux oiseaux s’abattirent paraissait avoir été occupé jadis par un vaste château. De hautes et belles colonnes, qui surgissaient ça et la parmi des monceaux de débris, et plusieurs salles encore assez bien conservées, témoignaient meme de l’ancienne magnificence de l’habitation. Chasid et son compagnon erraient a travers un dédale d’immenses corridors, cherchant quelque petite place pour se mettre a couvert, quand tout a coup la cigogne Manzour s’arreta comme pétrifiée. « Maître, murmura le vizir d’une voix éteinte, si ce n’était pas trop de folie pour un premier ministre et plus encore pour une cigogne d’avoir peur des fantômes, je vous avouerais que j’ai le cour tout ému : on a soupiré et gémi ici pres. »

Le calife s’arreta pour mieux écouter et entendit comme un léger sanglot qui paraissait appartenir plutôt a un etre humain qu’a un animal. Plein d’anxiété, il voulait marcher vers l’endroit d’ou partaient ces sons plaintifs ; mais le prudent vizir, le happant par le bout de l’aile, le conjura instamment de ne pas se précipiter dans des périls nouveaux et inconnus. Peines inutiles ! le calife, qui portait un cour brave sous son plumage de cigogne, s’arracha violemment au bec de son vizir, et, sans hésiter, s’élança tete baissée dans un sombre corridor.

Il ne tarda pas a rencontrer une porte qui paraissait simplement poussée, et a travers laquelle lui parvinrent plus distincts des soupirs et des gémissements répétés. Chasid continua résolument d’avancer, mais il avait a peine entre-bâillé la porte que la surprise le cloua sur le seuil.

Dans une chambre en ruine et qu’éclairait avarement une petite fenetre grillée, il venait d’apercevoir, retirée dans le coin le plus sombre, une énorme chouette. D’abondantes larmes roulaient dans ses gros yeux jaunes, et des sanglots étouffés s’échappaient de son bec recourbé. Néanmoins, et malgré la douleur qui paraissait l’accabler, elle ne put retenir un cri de joie a l’aspect du calife et de son compagnon qui venait de le rejoindre. Elle essuya, non sans grâce, avec ses ailes mouchetées de brun, les larmes qui remplissaient ses yeux, et, a la profonde stupéfaction des deux aventuriers, elle s’écria en bon arabe : « Soyez les bienvenus, chers oiseaux ! vous m’etes un doux présage de ma prochaine délivrance ; car il m’a été prédit un jour que des cigognes m’apporteraient un grand bonheur. »

Lorsque le calife fut revenu de la stupeur que lui avait causée d’abord cette étrange apparition, il s’inclina galamment de toute la longueur de son cou, et se plantant sur ses jambes greles du moins mal qu’il le put, il répondit :

« Madame la chouette, d’apres vos paroles, je ne crois pas me tromper en voyant en vous une personne dont les infortunes semblent avoir beaucoup d’analogie avec les nôtres. Mais hélas ! l’espoir que vous nourrissez d’obtenir par nous votre délivrance me semble bien vain, et vous pourrez bientôt connaître par vous-meme l’étendue de notre délaissement, si vous daignez écouter notre histoire. »

La chouette l’ayant prié poliment de la lui raconter, le calife, qui se piquait d’etre beau diseur, entama aussitôt le récit de ses infortunes, que nous connaissons déja.