L'Ami Commun - Tome I - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1865

L'Ami Commun - Tome I darmowy ebook

Charles Dickens

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Opis ebooka L'Ami Commun - Tome I - Charles Dickens

Le corps d'un homme est retrouvé dans la Tamise. Apres identification, il s'agit de John Harmon, de retour a Londres pour recevoir son héritage. Le pere de John avait ajouté une clause particuliere a son testament: Il ne pourrait recevoir l'héritage qu'a la condition d'épouser la jolie Bella Wilfer, dont il ignorait tout. Dans la cas contraire, la fortune du vieil Harmon irait a son ancien bras droit, Nicodeme Boffin. Ce roman, dans lequel on sent l'influence de Wilkie Collins, est le dernier terminé par Charles Dickens.

Opinie o ebooku L'Ami Commun - Tome I - Charles Dickens

Fragment ebooka L'Ami Commun - Tome I - Charles Dickens

A Propos
PREMIERE PARTIE – ENTRE LA COUPE ET LES LEVRES
II – L’HOMME DE QUELQUE PART
III – UN NOUVEAU PERSONNAGE
A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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PREMIERE PARTIE – ENTRE LA COUPE ET LES LEVRES

I – A LA DÉCOUVERTE

Inutile de préciser la date ; mais de nos jours, vers la fin d’une soirée d’automne, un bateau fangeux et d’aspect équivoque flottait sur la Tamise entre le pont de Southwark, qui est en fonte, et le pont de Londres, qui est en pierre.

Deux personnes étaient dans ce bateau : un homme vigoureux, a cheveux gris et en désordre, au teint bronzé par le soleil, et une jeune fille de dix-neuf a vingt ans qui lui ressemblait assez pour que l’on reconnut qu’il était son pere.

La jeune fille ramait, et maniait ses avirons avec une grande aisance. L’homme aux cheveux gris, les cordes lâches du gouvernail entre les mains, et les mains dans la ceinture, fouillait la riviere d’un oil avide. Il n’avait pas de filet, pas d’hameçons, pas de ligne ; ce ne pouvait pas etre un pecheur. Ce n’était pas non plus un batelier ; son bateau n’offrait ni inscription, ni peinture, ni siége ou un passager put s’asseoir ; nul autre objet qu’un rouleau de corde, plus une gaffe couverte de rouille ; et ce bateau n’était ni assez grand, ni assez solide pour servir au transport des marchandises.

Rien dans cet homme, ni dans son entourage, ne laissait deviner ce qu’il cherchait ; mais il cherchait quelque chose, et du regard le plus attentif. Depuis une heure que la marée descendait, le moindre courant, la moindre ride qui se produisait sur sa large nappe, était guettée par l’homme, tandis que le bateau présentait au reflux soit la proue, soit la poupe, suivant la direction que lui imprimait la fille sur un signe de tete du pere.

La rameuse épiait le visage du guetteur non moins attentivement que celui-ci épiait l’eau du fleuve ; mais il y avait dans la fixité du regard de la jeune fille une nuance de crainte ou d’horreur. Ce bateau moussu, plus en rapport avec le fond de la Tamise qu’avec la surface de l’eau, en raison de la bourbe dont il était couvert, servait évidemment a son usage habituel ; et, non moins évidemment, ceux qu’il portait faisaient une chose qu’ils avaient souvent faite, et cherchaient ce qu’ils avaient souvent cherché.

Sa barbe et ses cheveux incultes, sa tete nue, ses bras fauves, ses manches relevées au-dessus du coude, le mouchoir au noud lâche qui pendait sur sa poitrine découverte ; ses vetements, qu’on eut dit formés de la boue dont sa barque était souillée, donnaient a l’homme un air a demi sauvage ; mais la constance et la fermeté de son regard annonçaient une occupation familiere. De meme pour la jeune fille : la souplesse de ses mouvements, le jeu de ses poignets, peut-etre plus encore l’effroi ou l’horreur qu’on lisait dans ses yeux, tout cela était affaire d’habitude.

« Détourne le bateau, Lizzie ; le courant est fort a cette place. Tiens ferme devant la marée. »

Se fiant a l’adresse de sa fille, il n’usa meme pas du gouvernail, et se pencha vers le flot avec une attention qui l’absorba.

Le regard que sa fille attachait sur lui n’était pas moins attentif ; mais un rayon du couchant vint briller au fond du bateau ; il y rencontra une ancienne tache qui rappelait la forme d’un corps humain, enveloppé d’un manteau ou d’un suaire, et la colora d’une teinte sanglante. Cette tache animée frappa Lizzie, et la fit tressaillir.

« Qu’est-ce que tu as ? Je ne vois rien, » dit l’homme, qui, malgré l’attention qu’il donnait aux vagues arrivantes, n’en eut pas moins conscience de l’émotion de sa fille.

La lueur rouge avait disparu ; le frisson était passé ; le regard que le pere avait ramené dans le batelet s’éloigna et courut de nouveau sur le fleuve, s’arretant dans tous les endroits ou l’eau rapide rencontrait un obstacle. A chaque amarre, chaque bateau, chaque barge stationnaires ou le courant venait se heurter et se diviser en fer de fleche, a toutes les saillies du pont de Southwark, aux palettes des steamboats, qui battaient l’eau fangeuse, aux pieces de bois flottantes, reliées en faisceaux devant certains quais, son oil brillant jetait un regard famélique.

Une heure environ apres le coucher du soleil, les cordes du gouvernail se tendirent, et le bateau fut dirigé vers la rive droite du fleuve. Épiant toujours la figure de son pere, la jeune fille rama aussitôt dans la meme direction. Tout a coup le bateau vira de bord ; il se balança comme par l’effet d’une secousse inattendue, et la partie supérieure de l’homme se pencha en dehors de la poupe.

Lizzie releva le capuchon de sa mante, se le rabattit sur le visage, et se détournant de façon a regarder en aval du fleuve, elle continua de godiller ; mais cette fois pour descendre avec le courant. Jusqu’ici le bateau n’avait fait que se maintenir a la meme hauteur ; a présent sa course était rapide. La masse de plus en plus noire du pont de Londres, ses lumieres, réfléchies par la Tamise, avaient été dépassées, et les rangées de navires se déployaient a droite et a gauche.

Seulement alors le pere de Lizzie rentra ses épaules dans le bateau, et se lava les bras qui étaient couverts de fange. Il avait quelque chose dans la main droite : un objet qui eut également besoin d’etre lavé. C’était de l’argent. Il le fit sonner une fois, souffla dessus, et le frappa doucement de la main gauche.

« C’est heureux ! dit-il d’une voix rauque, Lizzie ! »

La jeune fille se retourna en tressaillant ; elle était fort pâle, et continua de ramer en silence. Quant a lui, avec ses cheveux ébouriffés, son nez aquilin, ses yeux étincelants, il ressemblait a un oiseau de proie, excité par la chasse.

« Découvre-toi, Lizzie. »

Elle ôta son capuchon.

« Viens te mettre la, et donne-moi les godilles ; je ferai le reste de la besogne.

– Non, non, pere ! je ne peux pas… vraiment… j’en serais trop pres ! »

Il s’était avancé pour changer de place avec elle ; cette voix suppliante le fit se rasseoir a côté du gouvernail.

« Quel mal veux-tu que ça te fasse ? demanda-t-il.

– Aucun ; mais c’est plus fort que moi.

– Tu as pris en haine jusqu’a la vue de la riviere.

– Je… ne l’aime pas, dit-elle.

– Comme si elle n’était pas ton gagne-pain ! ton boire et ton manger ! »

A ces mots, la jeune fille tressaillit ; elle cessa de ramer pendant un instant, et parut sur le point de défaillir. Son pere n’en vit rien, occupé qu’il était a regarder l’objet qu’entraînait son bateau.

« Comment peux-tu etre aussi ingrate ! et pour ta meilleure amie, poursuivit-il. Le charbon qui te réchauffait quand tu étais petite, je le ramassais dans la riviere, le long des barges qui en apportent. C’est la marée qui a jeté sur la rive le panier ou tu dormais ; les patins que j’ai mis dessous pour en faire un berceau, je les ai taillés dans une piece de bois flotté, qui provenait d’un navire. »

Lizzie porta sa main droite a ses levres et la tendit vers son pere avec amour, puis elle reprit son aviron. Au meme instant un bateau du meme aspect que le leur, bien qu’en meilleur état, sortit d’un endroit obscur et vint se placer a côté d’eux.

« Toujours d’la chance, Gaffer ! dit l’homme aux yeux louches, qui était seul dans ce bateau. Je l’ai ben vu a ton sillage ; t’as encore eu de la chance.

– Ah ! te voila dehors ? répondit l’autre sechement.

– Oui, camarade. »

La lune, d’un jaune pâle, éclairait maintenant la Tamise, et permettait de voir le nouveau venu, qui, resté un peu en arriere du premier bateau, regardait le sillage de celui-ci avec attention.

« Des que t’as été en vue, reprit-il, j’ai dit en moi-meme : v’la Gaffer, et il a encore eu d’la chance. N’aie pas peur, camarade ; c’n’est qu’une godille, j’n’y toucherai pas. »

Cette derniere phrase répondait au mouvement d’impatience qui venait d’échapper a Gaffer. En la proférant, l’homme aux yeux louches retira de l’eau celle de ses rames qui pouvait etre inquiétante, et de la main qui fut libre s’appuya au bateau qu’il suivait.

« Il n’a pas besoin de nouveaux coups, dit-il ; autant que j’peux voir, il a eu son compte, est-ce pas, camarade ? Battu sur toutes les côtes, et par pus d’une marée. Faut-i’que j’aie peu de chance ! Tu le vois ben, camarade. Il a fallu qu’en remontant i’passe a côté de moi ; j’faisais le guet au-dessous du pont ; est-ce que je l’ai vu ? Mais toi, Gaffer, t’es de la race des vautours, tu les découvr’ a l’odeur. »

Il parlait a voix basse, et de temps a autre il regardait Lizzie, qui avait remis son capuchon.

Les deux hommes, penchés alors au-dessus du fleuve, contemplaient avec un intéret diabolique le sillage du premier bateau.

« A nous deux, i’serait facile de l’prendre, dit celui qui louchait. Veux-tu que j’t’aide, camarade ?

– Non ! répliqua l’autre, et d’un ton si dur, que le premier en fut interdit.

– Camarade, reprit-il des qu’il eut recouvré la parole, n’aurais-tu pas mangé quéque chose qui n’te va pas ?

– Oui, dit Gaffer, j’ai trop avalé du camarade ; je ne suis pas le tien, moi.

– Ça n’t’empeche pas d’avoir été mon associé, sir Gaffer, esquire. Et depuis quand est-ce que tu n’es pus mon camarade ?

– Depuis que tu as volé, répondit Gaffer ; volé un vivant ! ajouta-t-il avec indignation.

– Et si j’avais volé un mort ?

– C’est impossible.

– Meme pour toi, Gaffer ?

– Comme pour les autres. Est-ce qu’un mort a de l’argent ? Est-ce qu’il en use ? A quel monde est-ce qu’appartiennent les morts ? a l’autre monde, n’est-ce pas ? Et l’argent ? a celui-ci. Il ne peut donc pas etre aux noyés. Un mort n’en a pas besoin ; il n’en dépense pas, il n’en demande pas, ne s’aperçoit pas qu’il lui en manque. Il ne faut pas confondre l’envers et l’endroit des choses, le juste et l’injuste ; apres tout, c’est digne d’un lâche qui fait tort a ceux qui vivent.

– Je vas t’dire ce qui en est, Gaffer…

– Non ; c’est moi qui te le dirai : tu as fouillé dans la poche d’un matelot ; tu en as été quitte pour quelques jours de prison ; c’est a bon compte. Estime-toi bien heureux, – tu pouvais le payer plus cher, – et fais-en ton profit, mais ne songe pas a me donner du camarade. Nous avons travaillé ensemble ; je ne dis pas non ; mais cela n’arrivera plus, ni dans le présent ni dans l’avenir. Et maintenant que c’est dit, gagne au large.

– Crois-tu te débarrasser de moi de c’te façon-la, Gaffer ?

– Si celle-la ne réussit pas j’essayerai d’une autre : tu auras du traversin sur les doigts, ou de la gaffe sur la tete. Allons, file ! vite au large ! Toi, Lizzie, nage du côté de la maison, et ferme ! puisque tu ne veux pas que je prenne ta place. »

Lizzie lança le bateau, et l’autre fut bientôt distancé. Gaffer, prenant l’attitude satisfaite d’un homme qui vient de proclamer des principes d’une haute moralité, et qui s’est mis de la sorte dans une position inattaquable, alluma lentement sa pipe et fuma, tout en surveillant ce que traînait son batelet.

Parfois quand celui-ci, rencontrant un obstacle, s’arretait tout a coup, l’objet remorqué surgissait d’une maniere effrayante, et semblait vouloir rompre ses liens ; a part cela, il suivait le bateau avec une entiere soumission. Un novice aurait pu s’imaginer que les rides de l’eau, en glissant sur cet objet, avaient une effroyable ressemblance avec les vagues changements de physionomie qui passent sur un visage aveugle ; mais Gaffer était loin d’etre novice et n’avait aucune imagination.


II – L’HOMME DE QUELQUE PART

Mister et Mistress Vénéering sont les nouveaux habitants d’une maison neuve, située dans l’un des quartiers neufs de Londres. Tout chez eux est battant neuf : la vaisselle est neuve, l’argenterie, les tableaux, la voiture, les harnais et les chevaux sont neufs. Eux-memes sont des gens neufs, et des mariés aussi neufs que le permet la naissance légale d’un bébé tout neuf. S’ils faisaient revenir un de leurs grands-peres, il arriverait du grand bazar bien et dument emballé, sortirait de l’emballage, reverni des pieds a la tete, et n’aurait pas une éraillure ; car, depuis les chaises du vestibule, aux armoiries toutes neuves, jusqu’au piano a queue, nouveau mouvement, et au pare-étincelles nouveau systeme, on ne voit pas dans toute la maison un seul objet qui ne soit nouvellement poli ou verni. Et ce que l’on observe dans le mobilier des Vénéering se remarque dans leurs personnes, dont la surface, légerement gluante, rappelle un peu trop la boutique.

Il y a dans le quartier Saint-James, ou, quand il ne sert pas, il est remisé au-dessus d’une écurie de Duke-street, un meuble de salle a manger, meuble innocent, chaussé de larges souliers de castor, pour qui les Vénéering sont un sujet d’inquiétude perpétuelle. Cousin germain de lord Snigsworth, ce meuble inoffensif, qu’on appelle Twemlow, représente dans maintes familles la table a manger a son état normal.

Mister et mistress Vénéering, par exemple, organisant un dîner, prennent Twemlow pour base, et lui mettent des rallonges, c’est-a-dire lui ajoutent des convives. Parfois la table se compose de Twemlow et de six personnes ; parfois on la tire jusqu’aux dernieres limites du possible, et Twemlow a vingt rallonges. Dans ces grandes occasions, mister et mistress Vénéering, placés au milieu de la table, se font vis-a-vis a distance de Twemlow ; car plus celui-ci est déployé, plus il est loin du centre et se rapproche du buffet ou des rideaux de la fenetre.

Mais ce n’est pas la ce qui tourmente le faible esprit de Twemlow ; il est habitué a ces contre-courants, et peut en sonder la profondeur. L’abîme ou il se perd, et d’ou jaillit la difficulté croissante qui absorbe ses jours, est cette question insoluble : « Suis-je le plus ancien, ou le plus nouveau des amis de Vénéering ? » L’innocent gentleman a consacré bien des heures a l’examen de ce probleme, soit dans son appartement de Duke-street, soit au fond de Saint-James’s square, dont le séjour ombreux et glacial est si favorable a la méditation.

La premiere fois que Twemlow a rencontré Vénéering, c’était au club, ou ledit Vénéering ne connaissait personne, excepté l’individu qui le présentait. Cet individu lui-meme ne connaissait le nouveau membre que depuis deux jours et paraissait etre son ami le plus intime.

Une rouelle de veau, scélératement accommodée par le cuisinier du club, cimenta leur union séance tenante. Twemlow reçut immédiatement une invitation de Vénéering. Il accepta et dîna chez celui-ci avec l’individu qui les avait mis en rapport. Aussitôt l’individu lui fit son engagement, et il dîna avec Vénéering chez cet individu.

A ce meme dîner se trouvaient un Membre du Parlement, un Ingénieur, un Payeur de la dette nationale, un Poëme sur Shakespeare, une Charge publique, un Abus, qui tous paraissaient étrangers a Vénéering. Cependant Twemlow fut immédiatement invité par celui-ci a dîner avec le Parlementaire, l’Ingénieur, le Payeur, le Poëme, l’Abus, la Charge publique ; et il découvrit en dînant que Vénéering n’avait pas de meilleurs amis que tous ces gens-la ; tandis que leurs femmes étaient les objets les plus chers de l’affection de mistress Vénéering, dont elles recevaient les plus tendres confidences.

La main sur le front, le pauvre gentleman s’est dit : « Je ne veux plus y songer ; il y a de quoi y gagner un ramollissement du cerveau. » Et néanmoins il y pense toujours sans parvenir a se former une opinion.

Ce soir, il y a gala chez les Vénéering ; onze rallonges a Twemlow : quatorze personnes, y compris monsieur et madame. Quatre domestiques, poitrine bombée, vetements unis, sont rangés dans le vestibule. Un cinquieme valet monte l’escalier d’un air lamentable, comme s’il disait en lui-meme : « Encore un malheureux qui vient dîner ; telle est la vie ! » et il annonce :

« Mis-ter Twemlow ! »

Missis Vénéering accueille avec joie son bon M. Twemlow. Mister Vénéering s’empare de la main de ce cher Twemlow. Missis ne suppose pas qu’on puisse s’intéresser a des créatures aussi insipides que les enfants ; mais un si vieil ami sera enchanté de voir bébé.

« Ah ! ah ! dit Vénéering en hochant la tete avec émotion devant ce nouvel article de ménage, plus tard vous connaîtrez mieux l’ami de votre famille. » Puis il présente son cher Twemlow a MM. Boots et Brewer, « ses deux amis, » sans trop savoir s’il ne prend pas l’un pour l’autre.

Arrive un incident malheureux : on annonce « mister et mistress Podsnap. »

« Ma chere, dit Vénéering avec un ton du plus affectueux intéret, ma chere, voici les Podsnap. »

Un homme beaucoup trop gras, la figure souriante et d’une fraîcheur apoplectique, apparaît avec sa femme, qu’il abandonne pour s’élancer vers Twemlow.

« Comment allez-vous ? lui dit-il. Si enchanté de vous connaître ! Charmante maison que vous avez la. Serions-nous en retard ? J’espere que non. Si enchanté de la circonstance ! je vous assure. »

Au premier choc, Twemlow, dans ses jolis petits souliers et ses bas de soie passés de mode, fait deux petits sauts a reculons comme s’il voulait bondir sur le divan qui est derriere lui. Mais le gros homme ne permet pas qu’il lui échappe.

« Laissez-moi, lui dit-il en essayant d’attirer les regards de sa femme, laissez-moi le plaisir de présenter mistress Podsnap a son amphitryon ; elle sera, j’en suis sur, enchantée de la circonstance. » (Il paraît trouver a cette phrase une jeunesse éternelle.)

Pendant ce temps-la, mistress Podsnap confirme tant qu’elle peut la méprise de son mari. Il lui est impossible, pour son compte, de faire la meme erreur, missis Vénéering étant la seule femme qu’elle ait trouvée dans le salon ; mais, regardant M. Twemlow d’un air compatissant, elle demande a sa voisine, en prenant une voix émue, « s’il ne vient pas d’etre tourmenté par la bile, » et ajoute que « bébé lui ressemble déja beaucoup. »

Il est rare que l’on soit content d’etre pris pour un autre ; et Vénéering, qui, ce soir meme, a revetu le devant de chemise du jeune Antinoüs (batiste neuve, sortant des mains de l’ouvriere), n’est pas du tout flatté qu’on prenne pour lui un etre sec, a figure de parchemin, et qui est son aîné de quelque trente ans.

M. Twemlow, d’autre part, ayant la conscience d’etre beaucoup mieux né que Vénéering, considere le gros homme comme un âne mal appris. Pour trancher la difficulté, Vénéering s’approche de mister Podsnap en lui tendant la main, et lui affirme d’un air souriant qu’il est charmé de le voir. Sur quoi l’incorrigible personnage lui répond d’un air dégagé :

« Merci bien. Impossible de me rappeler en ce moment ou j’ai eu le plaisir de vous voir. J’en suis confus ; mais enchanté de la circonstance, je vous assure. »

Puis, s’emparant de Twemlow, qui se rejette en arriere autant que sa faiblesse le lui permet, il l’entraîne vers mistress Podsnap, et va le lui présenter sous le nom de Vénéering, lorsque l’arrivée de nouveaux convives éclaire enfin la situation.

Les poignées de main recommencent ; elles vont cette fois a leur adresse, et le gros homme termine l’incident a sa propre satisfaction en disant a Twemlow :

« Circonstance ridicule ; mais enchanté de l’occasion, je vous assure. »

Apres avoir subi cette terrible épreuve, et noté la fusion de Boots en Brewer, de Brewer en Boots ; apres avoir observé que, parmi les derniers convives, quatre personnes discretes ont cherché du regard le maître de la maison, et, dans leur incertitude, se sont abstenues de saluer jusqu’a ce que Vénéering leur eut tendu la main, Twemlow est sur le point de conclure qu’il est le plus ancien ami de Vénéering, et son cerveau en est raffermi. Mais il le sent bientôt se ramollir, en voyant de ses propres yeux ledit Vénéering et le gros homme attachés l’un a l’autre comme des jumeaux, et en entendant de la propre bouche de missis Vénéering que mister Podsnap doit etre le parrain de bébé.

« Le dîner est servi ! »

Ces mots sont jetés d’une voix qui semble dire : « Allez vous faire empoisonner, malheureux fils des hommes ! »

Twemlow, ne s’étant vu assigner aucune lady, marche a l’arriere-garde, la main droite appuyée sur le front. Boots et Brewer, le croyant malade, murmurent a voix basse : « Pris de faiblesse : n’a pas eu de lunch. »

Mais il est seulement accablé par l’énigme qui fait le tourment de sa vie. Ranimé par le potage, il devise paisiblement avec Boots et Brewer des faits et gestes de la Cour. Au premier service, interpellé par Vénéering sur cette question controversée : Lord Snigsworth, son cousin germain, est-il encore a Londres ? il répond que son cousin germain est a la campagne.

« A Snigsworthy-Park ? demande Vénéering.

– A Snigsworthy, réplique Twemlow. »

Boots et Brewer regardent celui-ci comme un homme a cultiver ; et l’amphitryon l’envisage comme un article rémunérateur.

Pendant ce temps-la, s’approchant des convives, le funebre valet leur offre du châblis et, comme un sombre chimiste, a l’air de sous-entendre chaque fois : Vous n’en voudriez pas, si vous saviez de quoi il se compose.

La glace, qui est au-dessus du buffet, réfléchit la table et les objets qu’elle porte : armoiries neuves, or et argent ciselé, gravé, fouillé, mat et bruni : un chameau pour tout faire. Le collége héraldique a découvert a Vénéering un ancetre du temps des croisades qui avait cet animal dans ses armes, ou qui aurait pu l’avoir ; et les fleurs, les fruits, les lumieres sont portés par une file de chameaux, dont quelques-uns s’agenouillent pour recevoir le sel.

La glace réfléchit Vénéering : une quarantaine d’années, cheveux bruns et flottants, disposition a l’embonpoint, air fin et mystérieux, physionomie voilée ; une espece de prophete d’assez bonne mine, gardant pour lui ses découvertes prophétiques.

Missis Vénéering : cheveux blonds (moins pâles qu’ils ne pourraient l’etre), nez et doigts aquilins ; toilette voyante, bijoux étincelants, air enthousiaste et propitiatoire, sachant qu’elle porte un coin du voile de son mari.

Mister Podsnap : embonpoint florissant, une petite aile blonde et roide de chaque côté d’une tete chauve (plutôt une brosse que des cheveux), boutons rouges sur le front, vaste col de chemise, tres-chiffonné par derriere.

Mistress Podsnap : admirable comme ostéologie ; cou et narines d’un cheval de bois, visage dur et sévere, coiffure majestueuse a laquelle Podsnap a suspendu ses offrandes dorées.

M. Twemlow : chevelure blanche ; un homme sec, poli, sensible au vent d’est ; col d’habit et cravate a la Georges IV ; les joues rentrées comme s’il avait fait un violent effort pour se retirer en lui-meme, et qu’il se fut arreté la, ne pouvant pas aller plus loin.

Une jeune fille tres-mure : repentirs aile de corbeau, teint d’un éclat suffisant quand elle est poudrée et fardée, comme ce soir ; efforts considérables pour captiver un jeune homme également tres-mur, qui a beaucoup trop de nez dans le visage, de feux dans les favoris, de torse dans le gilet, d’éclat dans les yeux, dans les boutons de chemise, les boutons d’habit, les dents et la parole.

La séduisante et vieille lady Tippins, a la droite de Vénéering : immense figure oblongue, d’un brun foncé, pareil a celui qu’on voit dans une cuiller. Sur la tete une allée garnie de fleurs, comme pour conduire le public au tas de faux cheveux qui couvre la nuque. Elle aime a patronner missis Vénéering, qui est ravie de ce patronage.

Un certain Mortimer, autre ancien ami de la famille, qui n’était jamais venu dans la maison, et ne semble pas éprouver le besoin d’y revenir. Il s’est laissé enganter par lady Tippins (une amie de son adolescence), qui l’a entraîné chez ces gens-la pour qu’il voulut bien y causer ; mais il garde un silence désespérant a la gauche de missis Vénéering.

Eugene, l’ami de Mortimer : enterré vif dans le dos de sa chaise, derriere l’une des épaules poudreuses de la jeune fille, et vidant d’un air sombre le calice de champagne, toutes les fois qu’il lui est offert par le valet chimiste.

Enfin, quatre tampons, dont Boots et Brewer, interposés entre le reste des convives et les accidents qui pourraient survenir.

Les dîners des Vénéering sont parfaits, sans quoi les amis ne viendraient pas ; et tout se passe a merveille. Lady Tippins, notamment, a fait sur ses facultés digestives une série d’expériences tellement completes, qu’il serait précieux pour l’humanité d’en connaître les résultats. Approvisionnée de denrées des cinq parties du monde, cette vieille et solide frégate a enfin touché le pôle nord ; et tandis qu’on emporte les plats ou étaient les glaces, elle laisse tomber les mots suivants :

« Mon cher Vénéering… »

(Twemlow porte la main a son front, car il lui semble que lady Tippins devient la meilleure amie de son hôte.)

« Mon cher Vénéering, c’est tout ce qu’il y a de curieux ! Je ne vous demande pas, comme les annonces, de me croire sans garantie respectable. Mortimer connaît le fait ; il vous répondra de mes paroles. »

Le gentleman interpellé souleve ses paupieres et entrouvre la bouche ; mais un vague sourire, signifiant : a quoi bon ! glisse sur son visage ; il ferme les levres et laisse retomber ses paupieres.

« Voyons, reprend lady Tippins, en frappant de son éventail sur les phalanges de sa main gauche, dont le squelette est singulierement développé, voyons, Mortimer ! dites-nous tout ce qu’on peut dire sur l’homme de la Jamaique.

– D’honneur, répond le gentleman, je n’ai jamais entendu parler d’aucun habitant de la Jamaique, si ce n’est d’un frere de…

– Alors de Tabago.

– Je n’y ai jamais connu personne.

– Excepté, dit Eugene avec tant d’imprévu que la jeune fille, qui l’avait oublié, retire en tressaillant l’épaulette dont elle lui masquait les convives, excepté notre ami qui n’a vécu si longtemps que de pudding au riz et de colle de poisson, jusqu’au moment ou son médecin lui fit changer de régime : un gigot de mouton par jour, ou quelque chose comme cela. »

Eugene, que l’on croyait de retour en ce monde, redisparaît derriere l’épaulette de sa voisine.

« Missis Vénéering, s’écrie lady Tippins, je vous le demande, n’est-ce pas une conduite affreuse ? Je mene partout mes adorateurs, deux ou trois a la fois, a la condition de m’obéir en aveugle, et voila le principal, le chef de mes esclaves, qui en pleine société manque a tous ses serments ! Puis cet autre, un grossier personnage, qui prétend ne pas se rappeler ses « nursery rhymes ; » le tout pour me déplaire, parce qu’il sait que je les adore. »

Cette horrible fiction, touchant ses adorateurs, est la manie de lady Tippins. Elle en a toujours un ou deux avec elle. Elle en prend note, les tient en partie double, en a sans cesse de nouveaux a inscrire, d’anciens a mettre hors de compte, ou sur la liste noire, ou sur la liste bleue, a joindre a l’addition, a soustraire du total, a reporter sur le grand-livre, etc.

Mister et mistress Vénéering sont charmés de cette piquante sortie. Peut-etre le charme en est-il rehaussé par le jeu de certaines cordes jaunes qui s’agitent dans le gosier de lady Tippins, comme les pattes d’un poulet qui gratte le sable.

« Des a présent, poursuit-elle, je bannis ce misérable traître ; je le raye de mon Cupidon (c’est le nom de mon grand-livre, chere belle). Mais je tiens a mon histoire, et je vous supplie, tres-chere, de la demander a cet infâme, puisque j’ai perdu toute influence sur lui. Vilain homme ! odieux parjure ! continue la vieille belle en regardant Mortimer et en faisant claquer son éventail.

– Nous sommes tous profondément intrigués, dit Vénéering, par cet homme de quelque part.

– Vivement intéressés !

– Tres-émus !

– Fort dramatique !

– L’homme de nulle part, peut-etre ? s’écrient a la fois les quatre tampons. »

Et missis Vénéering, joignant les mains comme un bébé, car les séductions de milady sont contagieuses, se tourne vers son voisin de gauche, et balbutie d’une voix enfantine :

« Prie ! plaît ! l’homme de quelque part ! »

Sur quoi les quatre tampons, mis en mouvement par un ressort mystérieux, s’écrient en chour :

« Impossible de résister.

– Ma parole, dit Mortimer d’une voix dolente, je trouve excessivement embarrassant d’avoir les yeux de l’Europe ainsi attachés sur moi. Ma seule consolation est que chacun de vous exécrera lady Tippins, quand vous aurez vu combien cet homme de quelque part est assommant. Désolé de détruire son prestige en lui donnant un domicile ; mais la vérité m’y condamne. Il vient de… le nom m’échappe ; c’est connu de tout le monde… un endroit ou l’on fait du vin.

– Day et Martin’s ? demande Eugene.

– Non, réplique Mortimer sans s’émouvoir ; chez eux on fabrique du porto ; ce n’est pas cela. Mon homme vient du pays ou l’on fait… le vin du Cap. Au reste, mon bon, il importe peu ; mon histoire n’est pas de la statistique, car elle est sans précédent. »

Une chose a noter, c’est qu’a la table de Vénéering on s’inquiete fort peu des maîtres de la maison, et que celui qui a quelque chose a dire s’adresse de préférence a tel ou tel convive.

Mortimer s’adresse donc a Eugene, et poursuit son histoire :

« Mon homme, dit-il, qu’on appelle Harmon, est fils unique d’un affreux scélérat qui a fait fortune dans le balayage.

– Gilet rouge et clochette ? demande Eugene d’une voix sombre.

– Avec échelle et panier, si bon vous semble, répond Mortimer. Toujours est-il que d’une façon ou de l’autre ce pere devint riche comme un entrepreneur. Vivant dans un trou, au fond de ses montagnes composées de balayures, ce vieux drôle jetait, comme un volcan, sur son petit domaine, tout ce qu’il avait ramassé : détritus de charbon, épluchures de légumes, fragments d’os, tessons de vaisselle, fine poussiere, immondices, boue et ferraille, toute espece de débris. »

Ici Mortimer ayant tout a coup le ressouvenir de missis Vénéering, lui adresse quatre ou cinq paroles ; puis il cherche un nouvel auditeur, essaye du cousin de lord Snigsworth, ne lui trouve pas les qualités voulues, et se jette sur les tampons qui l’accueillent avec enthousiasme.

« L’etre moral (je crois, dit-il, que c’est l’expression consacrée), l’etre moral de ce balayeur n’avait pas de plus grande jouissance que de lancer l’anatheme a ses proches, et de les mettre a la porte. Il commença naturellement par se délivrer de l’épouse de son choix, et donna ensuite a sa fille la meme preuve d’affection. Il lui présenta un mari dont il était enchanté, mais elle fort mécontente, et s’occupa de la dot ; je ne saurais dire quelle somme de balayures ; mais quelque chose d’immense. L’affaire en était la, quand la pauvre fille lui annonça respectueusement qu’elle s’était promise a ce personnage populaire que les romanciers et les poëtes désignent sous le nom d’Un-Autre. Elle ajouta que ce serait réduire son cour en poudre, et sa vie en tessons, que de la condamner a ce mariage. Sur quoi le pere vénérable s’empressa de la maudire et de la jeter a la porte. On prétend que ce fut par un soir d’hiver. »

Le funebre chimiste (il a évidemment une faible opinion de cette histoire) concede un peu de bordeaux aux quatre tampons, qui, obéissant au meme ressort, se versent la liqueur dans la bouche avec un tortillement de joie particulier, et s’écrient tous a la fois :

« Continuez, je vous prie.

– Les ressources pécuniaires d’Un-Autre, ainsi qu’il arrive fréquemment, étaient des plus restreintes. Je ne crois pas exagérer en disant qu’il était absolument a sec. La jeune fille l’épousa néanmoins ; et tous deux vécurent dans un cottage, ayant sans doute un chevrefeuille a l’entrée. Ils y resterent jusqu’a la mort de la jeune femme. On peut, a cet égard, consulter le registre de la paroisse. J’ignore de quoi la pauvre créature est morte ; mais les inquiétudes, les privations peuvent y avoir été pour quelque chose, bien qu’il n’en soit rien dit a la page ou la cause du déces est inscrite dans la forme voulue. Quant au mari, c’est le chagrin qui l’a tué ; cela ne fait pas le moindre doute ; il fut si malheureux de la perte de sa femme, qu’il n’a pu lui survivre, a peine huit ou dix mois. »

Un rien fait soupçonner chez l’indolent Mortimer que si jamais la bonne compagnie pouvait se permettre une émotion, lui qui est du meilleur monde, il aurait la faiblesse de se laisser toucher par ce qu’il raconte. Il parvient a le dissimuler ; mais enfin il l’éprouve.

Eugene n’est pas non plus sans une légere atteinte ; car, au moment ou cette effrayante lady Tippins déclare que si l’Autre vivait encore, elle le placerait a la tete de ses adorateurs, sa mélancolie augmente, et il joue d’une maniere féroce avec son couteau a dessert.

Mortimer continue :

« Revenons maintenant, comme disent les romanciers, chose que nous voudrions leur interdire, revenons au héros de notre histoire. Âgé de quatorze ans lors de l’expulsion de sa sour, et alors a Bruxelles dans un pensionnat au rabais, il fut quelque temps avant d’apprendre ce qui avait eu lieu, et ne le sut probablement que par la jeune fille, car sa mere était morte. Aussitôt la nouvelle, il prit la fuite et revint en Angleterre. Un garçon de ressources pour avoir eu de quoi faire ce voyage avec les cinq sous qu’il touchait par semaine. Il arriva cependant, tomba comme une bombe entre les bras paternels, et plaida la cause de sa sour. Le vénérable pere lui répondit par sa malédiction, et s’empressa de le mettre dehors. Choqué, blessé, terrifié, cherchant fortune, le pauvre diable s’embarqua ; et, finalement se trouva dans les vignes du Cap, ou il devint propriétaire, éleveur ou colon, comme vous voudrez l’appeler. »

Un pas indécis traverse le vestibule ; quelqu’un frappe a la porte. Le chimiste va voir ce que c’est ; il confere aigrement avec le frappeur invisible, paraît ému de la réponse qui lui est faite, et quitte la salle.

« Bref, continue Mortimer, on a fini par découvrir sa résidence ; et il revient apres quatorze ans d’exil. »

Un des tampons surprend tout a coup les trois autres en se détachant du groupe ; il désire savoir pourquoi cet homme revient ?

« Merci de me l’avoir rappelé, poursuit Mortimer ; j’oubliais de dire que le pere est mort. »

Enhardi par le meme succes, le meme tampon demande a quelle époque.

« L’autre jour ; il y a dix mois, peut-etre un an.

– Et de quelle maladie ? s’écrie le tampon, d’un air dégagé. »

Mais, triste exemple du courage malheureux, ses trois pareils le regardent bouche béante, et personne ne lui répond.

Mortimer, se rappelant alors qu’il existe un Vénéering, s’adresse a lui pour la premiere fois :

« Le pere est mort, redit-il.

– Mort ! » répete d’un air grave le Vénéering satisfait. Il croise les bras, se compose un visage pour écouter d’une façon juridique les détails qu’on va lui offrir, et se voit replongé dans une froide solitude. Mortimer a saisi l’oil vagabond de M. Podsnap, et dit au gros homme :

« On a trouvé un testament, daté d’une époque ancienne, peu de temps apres le départ du fils. Une chaîne de tas d’ordures et une espece de maison située au pied de ces collines, sont léguées a un ancien domestique, exécuteur testamentaire. Le reste, qui est fort considérable, est laissé au fils. Il y avait ensuite les volontés du défunt relativement aux funérailles ; des cérémonies excentriques, certaines précautions a prendre pour ne pas l’enterrer vif, des choses insignifiantes, si ce n’est que… »

L’histoire s’arrete. Le chimiste est de retour ; chacun le regarde ; non pas qu’on ait besoin de le voir, mais en vertu de cette influence qui pousse les hommes a saisir l’occasion de regarder n’importe quoi plutôt que celui qui leur parle.

« Si ce n’est que le fils, reprend Mortimer, n’est héritier qu’a la condition d’épouser une jeune fille qui, aujourd’hui bonne a marier, avait quatre ou cinq ans a l’époque ou cette clause fut écrite. Des recherches, des annonces, ont fait découvrir ce fils dans le petit fermier du Cap ; et a l’heure qu’il est notre homme arrive en Angleterre, fort étonné probablement d’hériter d’une pareille fortune, et d’avoir a prendre femme.

– La jeune fille est-elle bien ? » demande mistress Podsnap.

Mortimer l’ignore.

« Et si le mariage n’a pas lieu, dit Mister Podsnap, que deviendra la fortune ?

– Il y est pourvu, répond Mortimer ; en pareil cas, le testament la donne au vieux serviteur a l’exclusion du fils. De meme, si ce dernier était mort, le domestique serait légataire universel. »

Missis Vénéering a enfin réveillé lady Tippins ; elle vient d’y parvenir en lui poussant avec adresse, sur les doigts, une file de plats et d’assiettes, lorsque tout le monde, excepté Mortimer, s’aperçoit que le chimiste, plus funebre que jamais, présente un papier a celui-ci. Missis Vénéering, sur le point de quitter sa place, est retenue par la curiosité. Mortimer, en dépit des efforts du chimiste pour attirer ses regards, avale tranquillement un verre de madere, et ne se doute pas du papier qui absorbe l’attention générale.

Enfin lady Tippins, qui d’abord ne savait plus ou elle était, mais qui a maintenant conscience des objets qui l’entourent, s’écrie :

« Odieux parjure ! plus perfide que Don Juan, pourquoi refusez-vous le billet du commandeur ? »

Mortimer, a qui le valet a mis le papier sous le nez, jette un regard autour de lui et demande ce que c’est. Le chimiste s’incline et lui parle a l’oreille.

« Qui cela ? dit Mortimer. »

Nouvelle inclinaison et réponse a voix basse.

Mortimer regarde le chimiste avec surprise ; il ouvre le billet, le lit deux fois, le retourne, examine la feuille blanche, devient pâle et le relit pour la troisieme fois.

« Singulier a-propos ! dit-il, en promenant les yeux autour de la table ; c’est le dénouement de l’histoire.

– Il est marié ? dit l’un.

– Il refuse ? dit un autre.

– Un codicille ? demande un troisieme.

– Vous n’y etes pas ; dit Mortimer, l’histoire est plus complete et plus émouvante : le futur s’est noyé. »


III – UN NOUVEAU PERSONNAGE

Tandis que les robes de ces dames disparaissaient graduellement dans l’escalier de Vénéering, Mortimer sortit de la salle a manger. Il entra dans une bibliotheque, ou des livres tout neufs, étalaient des reliures neuves, libéralement dorées, et fit demander la personne qui avait apporté le billet. C’était un garçon d’environ quinze ans. Mortimer examina ce garçon ; et celui-ci regarda les pelerins tout flambants neufs, qui, accrochés a la muraille, allaient a Cantorbéry dans plus de dorure que de paysage[1].

« De qui est ce billet ? demanda le gentleman.

– Il est de moi, m’sieur.

– Qui vous a dit de l’écrire ?

– C’est mon pere, Jessé Hexam.

– Est-ce lui qui a trouvé le corps ?

– Oui, m’sieur.

– Qu’est-ce que fait votre pere ? »

Le gamin hésita ; il lança aux pelerins un regard de reproche comme s’ils avaient été coupables de l’embarras qu’il éprouvait ; puis il forma un pli a la jambiere droite de son pantalon et finit par répondre :

« Il a un bateau.

– Est-ce bien loin ?

– Quoi ? demanda l’autre, qui était sur ses gardes, et partait de nouveau pour Cantorbéry.

– D’ici chez votre pere.

– Oui, m’sieur ; mais je suis venu en cab ; l’homme est resté ; il attend qu’on le paye ; nous pouvons retourner avec lui. Je suis allé d’abord a votre cabinet, d’apres ce que disaient les papiers qu’il avait dans sa poche. Arrivé la, je n’ai trouvé personne qu’un jeune gars de mon âge, et il m’a envoyé ici. »

Il y avait dans ce gamin un singulier mélange de sauvagerie et de quasi-civilisation. Sa voix était rauque, son corps chétif et rabougri, son visage grossier ; mais il était plus propre que les gamins de son espece ; il avait une belle écriture, bien qu’elle fut ronde et grosse ; et le regard perçant qu’il attachait sur la bibliotheque pénétrait sous la reliure : qui sait lire ne regarde pas un livre, meme un livre fermé, derriere la vitre d’une armoire, comme celui qui est illettré.

« A-t-on fait tout ce qu’il fallait pour le rappeler a la vie ? dit Mortimer en cherchant son chapeau.

– Si vous l’aviez vu, dit le gamin, vous ne le demanderiez pas. L’armée de Pharaon, qui a péri dans la mer Rouge, n’est pas plus défunte que lui ; et si Lazare avait été seulement a moitié aussi avancé, sa résurrection serait le plus grand des miracles.

– Vous connaissez la mer Rouge ? s’écria Mortimer en se retournant, et le chapeau sur la tete.

– C’est a l’école, m’sieur, que j’ai lu cette histoire-la.

– Celle de Lazare aussi ?

– Oui, m’sieur ; mais ne le dites pas a mon pere : on ne tiendrait plus chez nous. C’est ma sour qui a eu l’idée de me faire apprendre.

– Une bonne sour que vous avez la !

– Pas grand’chose, dit le gamin ; a peine si elle connaît ses lettres ; encore c’est moi qui lui ai montré. »

Le sombre Eugene, qui, tout en flânant avait gagné la bibliotheque, assistait, les mains dans ses poches, a la fin de ce dialogue. En entendant le jeune drôle parler de sa sour avec aussi peu de respect, il lui prit le menton d’une maniere un peu rude, et le regarda fixement.

« Eh bien ! v’la qui est sur, dit le gamin en cherchant a se dégager ; vous pourrez me reconnaître. »

Au lieu de lui répondre, Eugene proposa a Mortimer de l’accompagner ; et la voiture qui avait amené le gamin les emporta tous les trois : les deux amis, anciens camarades d’études, assis dans l’intérieur, ou ils fumerent leurs cigares, et le gamin sur le siége, a côté du cocher.

« Vois ce que c’est ! dit Mortimer ; voila cinq ans que je suis au tableau des solicitors de la Haute-Cour, ainsi que des attorneys at common-law[2] et depuis cette époque, a part les instructions gratuites que je reçois une fois par quinzaine pour le testament de lady Tippins, qui n’a rien a laisser, je n’ai pas eu d’autre affaire que cette aventure romanesque.

– Et moi, dit Eugene, depuis sept ans que je suis sur la liste des avocats, je n’en ai pas eu du tout ; je n’en aurai jamais ; et il m’en arriverait une, que je ne saurais pas la traiter.

– Quant a cela, répondit l’autre avec le plus grand calme, je ne suis pas bien sur de m’en tirer mieux que toi.

– Cette profession m’est odieuse, reprit Eugene en étendant les jambes sur la banquette opposée.

– Je l’ai en horreur, dit Mortimer. Cela te generait-il si je m’allongeais aussi ?

– Nullement. Je n’en voulais pas, continua Eugene ; on m’y a forcé ; la famille avait besoin d’un barrister ; elle peut se vanter d’en avoir un fameux.

– Absolument comme moi, répliqua l’autre ; il fallait un solicitor dans la famille : elle a eu la main heureuse.

– Nous sommes quatre, dit Eugene, dont les noms sont écrits sur le montant d’une porte, a côté d’un trou noir que l’on appelle Chambers. A nous tous, nous possédons un clerc : Cassim-Baba, dans la caverne de voleurs ; et Cassim est le seul de la compagnie qui soit un peu respectable.

– Je suis seul chez moi, dit Mortimer ; mon cabinet est en haut d’un affreux escalier et donne sur un cimetiere. Mon clerc, qui est a moi seul, n’a pas d’autre occupation que de contempler ce champ funebre ; je me demande ce qu’il deviendra plus tard. A quoi pense-t-il au fond de ce nid de corbeau ? Fait-il des projets de meurtre ou des plans dignes d’un sage ? Apres tant d’années de solitude méditative, aura-t-il grandi pour éclairer les hommes, ou pour les empoisonner ? Deviner cette énigme est le seul intéret que je trouve a la profession. N’as-tu pas une allumette ? Je te remercie. »

Eugene s’adossa au fond de la voiture, se croisa les bras, ferma les yeux et huma son cigare.

« Des idiots, vous parlent d’énergie ! reprit-il d’une voix nasillarde. S’il est dans tout le dictionnaire un mot que j’abomine, c’est bien celui-la ; un mot convenu, mot de perroquet, une superstition. Que diable ! est-ce que je peux aller dans la rue prendre a la gorge le premier homme qui me paraîtra solvable, et lui dire, en le tenant au collet : « Vous allez plaider, monsieur ! et me choisir pour avocat ! un proces ou la vie ! » Ce serait énergique.

– Je pense de meme, répondit Mortimer. Donnez-moi l’occasion, quelque chose qui en vaille la peine, et j’aurai de l’énergie.

– Moi aussi, » dit Eugene.

Il est probable que, dans le courant de la soirée, dix mille jeunes gens de la ville de Londres, firent cette meme remarque, si féconde en promesses.

Le cab roulait toujours ; il avait passé le Monument, la Tour et les docks ; passé Ratcliffe et Rotherhithe ; passé les cloaques ou les flots accumulés de la lie humaine semblent précipités des hauteurs, et s’arreter jusqu’a ce qu’ils débordent et tombent dans la riviere ; passé au milieu de navires que l’on croirait échoués, et de maisons que l’on supposerait a flots ; passé entre les mâts qui regardent par les fenetres, et les fenetres qui regardent au fond des écoutilles.

Quelques tours de roue, et le cab finit par s’arreter dans un coin ténébreux, souvent lavé par le fleuve, mais jamais nettoyé. Le gamin descendit et ouvrit la portiere.

« M’sieur, dit-il en parlant au singulier afin d’exclure Eugene, il faut descendre, et venir a pied chez nous ; c’est a deux pas.

– Un quartier perdu ! exécrable ! s’écria le gentleman en glissant sur les pierres et sur les immondices dont la rue était jonchée.

– C’est ici, » dit le gamin, apres avoir tourné l’angle aigu d’un vieux mur.

La maison était basse, et avait du jadis etre le corps d’un moulin ; elle portait au front une verrue de bois pourri qui semblait indiquer le point d’attache des quatre ailes ; mais dans l’ombre tout cela était peu visible. Le gamin leva le loquet, et les gentlemen se trouverent tout a coup dans une piece circulaire ; ils y virent un homme qui regardait le feu, et une jeune fille qui travaillait. Couverte de rouille, la grille ou brulait le charbon n’avait pas été faite pour le foyer ; et la lampe, qui éclairait la jeune fille et qui ressemblait a un oignon de jacinthe, filait et fumait dans le goulot d’un cruchon.

Pres de la muraille, un cadre en bois faisait l’office de couchette ; en face du lit, un escalier vermoulu, également en bois, ou plutôt une échelle, conduisait a l’étage supérieur. Un petit nombre d’ustensiles de cuisine, quelques plats, une ou deux écuelles de faience commune, dispersés sur un petit dressoir, et deux ou trois vieilles rames complétaient le mobilier.

Les soliveaux noircis, fondus, pleins de nouds grimaçants, donnaient a cette piece un air rechigné ; et soliveaux, carrelage et muraille, anciennement barbouillés de farine, tachetés de minium, qui sans doute y avait été en magasin, moisis par une humidité traditionnelle, paraissaient tomber en décomposition.

« Pere, dit le gamin, voici le gentleman. »

L’homme qui était devant le feu releva sa tete ébouriffée et attacha sur le solicitor son regard d’oiseau de proie.

« C’est vous, dit-il, qu’on appelle Mortimer Lightwood, esquire ?

– Oui, répondit le jeune homme. Celui que vous avez trouvé est-il ici ? ajouta Mortimer en se tournant avec répugnance vers la couchette.

– Non : mais il n’est pas loin. J’ai averti la police, je me mets toujours en regle, et la police est venue le prendre ; elle n’a pas perdu de temps, car c’est déja imprimé. Voila le papier qui dit la chose. »

Il prit la lampe et l’approcha du mur ou était placardée une affiche portant ces mots officiels :

CORPS TROUVÉ.

Les deux amis lurent cette affiche avec attention, pendant que Gaffer, qui les éclairait, les examinait tous les deux.

« D’apres ce que je vois, dit Lightwood en se retournant, ce malheureux jeune homme n’avait que des papiers sur lui ?

– Que des papiers, » répondit Gaffer.

A ces mots, la jeune fille se leva, prit son ouvrage et sortit de la chambre.

« Pas d’autre argent, poursuivit Mortimer, que trois pence dans une des poches de l’habit ?

– Trois pence, répéta Hexam en appuyant sur chaque mot.

– Les poches du pantalon, continua le gentleman, étaient vides et retournées. »

Hexam fit un signe affirmatif.

« Rien de plus commun, dit-il ; je ne sais pas si c’est la marée qui en est cause, mais voyez plutôt. »

Il approcha sa lampe d’un autre placard :

« Les poches étaient vides et retournées. »

Meme détail sur les deux affiches suivantes.

« Je ne sais pas lire, reprit Gaffer, mais je n’en ai pas besoin ; je les reconnais a la place qu’ils occupent. Tenez, en voila un qui était matelot ; il avait deux ancres, un pavillon, un G, un F et un T sur le bras ; est-ce que ce n’est pas vrai ?

– Tres-vrai, dit Mortimer.

– La, c’est une jeune femme avec des bottines grises ; son linge était marqué d’une croix ; puis un homme qui avait reçu un mauvais coup a la tempe. Voila deux sours, deux jeunes filles, attachées l’une a l’autre avec un mouchoir. Ici un vieux drôle, un ivrogne en chaussons de lisiere et en bonnet de nuit. Il avait offert de se jeter a l’eau et d’y plonger, si on lui payait d’avance une demi-bouteille de rhum ; et il a tenu parole pour la premiere fois de sa vie. La chambre en est tapissée ; je les connais tous ; je suis donc assez savant. »

Il promena la lampe sur la rangée d’affiches, en confirmation de ses lumieres intellectuelles ; puis il la reposa sur la table, resta derriere les gentlemen et les regarda fixement. De meme que certains oiseaux de proie, il offrait cette particularité que, lorsqu’il fronçait les sourcils, sa huppe ébouriffée se hérissait de plus en plus.

« Est-ce que c’est vous qui les avez tous repechés ? » demanda Eugene.

Au lieu de répondre, l’oiseau de proie dit lentement :

« Et vous, monsieur, quel est votre nom ?

– Mister Wrayburn, mon ami, s’empressa de dire Mortimer.

– Que demandait mister Wrayburn ? reprit Hexam.

– Tout simplement, dit Eugene, si c’était vous qui aviez retrouvé tous ces gens-la.

– Pour la plupart, tout simplement, répondit Hexam.

– Supposez-vous que, dans le nombre, il y en ait dont la mort soit le résultat d’un crime ?

– Je suppose jamais rien, dit l’oiseau de proie ; c’est pas mon genre. Si, tous les jours de l’année, par quelque temps qu’il fasse, vous étiez obligé de fouiller dans la riviere pour en retirer de quoi vivre, vous n’auriez pas l’esprit a faire des suppositions. Faut-il vous montrer la route ? »

Il reçut de Mortimer un signe affirmatif, ouvrit la porte, et se vit en face d’un homme extremement pâle.

« Une personne qu’on cherche, ou un cadavre trouvé ? demanda Gaffer ; lequel des deux ?

– Je me suis perdu ! répondit l’homme d’une voix haletante. Je suis… étranger, et ne sais pas le chemin… Il… faut… cependant que je trouve l’endroit ou est déposé celui… dont il est question dans cette affiche ; il est possible que je le connaisse. »

On le comprenait a peine tant il était essoufflé ; mais il montrait un exemplaire du nouveau placard. L’état de cette feuille encore humide, ou peut-etre l’exactitude de son coup d’oil, apprit a Hexam ce dont il s’agissait. Il répondit sans hésiter :

« Le gentleman que voici, mister Lightwood, s’en occupe précisément.

– Mister Lightwood ! » dit l’inconnu.

Durant la pause qui suivit cette exclamation, le gentleman et l’étranger s’examinerent : ils ne se connaissaient pas. Ce fut Lightwood, qui, d’un air dégagé, rompit enfin le silence.

« Vous m’avez fait l’honneur, dit-il, de proférer mon nom ?

– Je n’ai fait que le répéter.

– Vous ne connaissez pas Londres, monsieur ?

– Nullement.

– Et vous cherchez mister Harmon ?

– Non, monsieur.

– Des lors, je peux vous dire que votre démarche est inutile ; vous n’avez pas a craindre ce que vous paraissez redouter ; cependant s’il vous plaisait de venir avec nous ? »

L’étranger accepta.

Quelques détours au milieu de ruelles fangeuses, dont la boue avait pu etre déposée par la derniere marée, ainsi qu’en témoignait l’odeur, les conduisirent a la station de police. Ils y trouverent l’inspecteur de nuit, armé d’une plume et d’une regle, et mettant ses livres au courant avec autant de calme que s’il avait été au fond d’un monastere, autant de sang-froid que s’il n’y avait pas eu, dans la piece voisine, une femme ivre dont les hurlements et les coups lui retentissaient dans l’oreille.

L’inspecteur releve les yeux ; et de l’air d’un érudit absorbé par ses études, il adresse a Gaffer un signe de tete qui dit évidemment : « Nous vous connaissons, vous ! un jour ou l’autre vous comblerez la mesure. » Puis il informe les gentlemen qu’il est a eux sur-le-champ ; il continue de rayer sa page, écrit ce qu’il a a écrire, et le fait avec soin et méthode. Il s’agirait de l’enluminure d’un missel qu’il n’y mettrait pas plus de patience. La femme ivre crie et frappe toujours, réclamant avec rage le foie d’une autre femme ; l’inspecteur ne paraît meme pas l’entendre.

Il demande enfin une lanterne. L’objet lui est présenté avec déférence par un satellite obéissant. Il prend un trousseau de clefs ; puis regardant les visiteurs : « Maintenant, messieurs… » Et les gentlemen l’accompagnent.

Il traverse la cour, ouvre une caverne glaciale ou il entre suivi des autres, qui en sortent précipitamment.

« Guere plus décomposé que lady Tippins, dit tout bas Eugene a Lightwood. »

Ils reviennent au bureau, ou les cris et les coups de la furibonde retentissent toujours ; et ou l’inspecteur, paisible abbé de ce monastere, leur fait tranquillement le résumé de la cause : « Rien n’indique la maniere dont le fait a du se produire ; il arrive souvent de n’avoir a ce sujet aucune indication. Trop tard pour qu’on puisse dire avec certitude si les meurtrissures ont eu lieu avant ou apres la mort. Un célebre chirurgien affirme que c’est avant ; un confrere, non moins célebre, affirme que c’est apres. Le sommelier du navire sur lequel ce gentleman a fait la traversée, est venu voir le défunt, et l’a parfaitement reconnu ; il est pret a répondre de l’identité du corps et de celle des vetements. D’ailleurs on a les papiers. Comment ce jeune homme a-t-il disparu en quittant le navire pour ne se retrouver que dans la Tamise ? Obscurité complete. Probablement quelque aventure qu’il a poursuivie, la croyant sans danger, et qui lui a été fatale. Au reste l’enquete aura lieu demain, et la vérité se découvrira, cela ne fait pas le moindre doute.

« Il paraît, continue l’inspecteur a voix basse, et en examinant l’étranger, il paraît que tout cela impressionne beaucoup votre ami. La vue du corps lui a cassé bras et jambes. »

Mortimer répond que l’étranger n’est pas son ami, qu’il ne le connaît meme pas.

« Vraiment ? dit l’inspecteur en approchant une oreille attentive ; et ou l’avez-vous rencontré ? »

Les deux coudes sur son pupitre, les cinq doigts de la main droite appuyés aux cinq doigts de la main gauche, M. l’inspecteur, qui a pris cette pose pour faire son résumé, et qui l’a conservée en écoutant Mortimer, dirige son regard vers l’inconnu, et dit a haute voix, sans meme remuer la tete :

« Est-ce que vous vous trouvez mal, monsieur ? Vous ne semblez pas habitué a ce genre d’opération.

– Oh ! non, répond l’étranger, qui, la tete basse, est adossé a la cheminée et jette les yeux autour de lui ; oh ! non ! Quel horrible spectacle !

– Vous veniez cependant pour examiner le corps ?

– Oui, monsieur.

– L’avez-vous reconnu ?

– Non, monsieur. Épouvantable chose ! horrible a voir !

– Qui pensiez-vous que ce pouvait etre ? Décrivez-nous celui que vous cherchez, il est possible qu’on vous aide a le découvrir.

– Non, non, dit l’étranger ; c’est inutile. Bonsoir. »

M. l’inspecteur n’a fait aucun mouvement, n’a pas dit une parole ; néanmoins le satellite a glissé devant la porte ; il est adossé au guichet, son bras gauche y est allongé, et de la main droite il dirige sa lanterne vers l’inconnu.

« Cependant, vous cherchez quelqu’un, reprend l’inspecteur ; autrement vous ne seriez point ici. N’est-il pas naturel de vous demander quelques détails sur cet ami ou cet ennemi, afin de vous seconder dans vos recherches ?

– Veuillez m’excuser, monsieur, vous savez mieux que personne qu’il y a, dans les familles, de ces malheurs dont on n’entretient les autres qu’a la derniere extrémité. Je reconnais que vous remplissez un devoir en me faisant cette question, veuillez reconnaître que j’use d’un droit en refusant d’y répondre. »

L’étranger se retourne vers le guichet, ou le subalterne, l’oil rivé sur son chef, reste immobile.

« Monsieur, dit l’inspecteur, vous ne me refuserez pas votre carte.

– Je vous la donnerais volontiers ; mais je n’en ai pas, répond l’inconnu, qui devient tres-rouge, et dont la voix exprime la confusion.

– Alors, dit l’officier de police sans changer de ton ni de maniere, consentez-vous a me donner par écrit votre nom et votre adresse ?

– Certainement, monsieur. »

L’inspecteur prend une plume, la trempe dans l’encrier, met lentement une feuille de papier a côté de lui, et rentre dans sa premiere attitude. L’étranger se dirige vers le pupitre, et sous le regard de l’inspecteur, qui paraît lui compter les cheveux, il écrit d’une main tremblante :

« Julius Handford, café de l’Échiquier, Palace Yard, Westminster.

– C’est la que vous etes descendu ?

– Oui, monsieur.

– Vous habitez la campagne ?

– Euh… oui, j’habite la campagne.

– Bonsoir, monsieur. »

Le guichet est ouvert, et Jules Handford peut sortir.

« Réserve ! dit l’inspecteur, voyez cette adresse ; suivez cet homme, mais sans lui faire injure ; assurez-vous qu’il demeure bien a l’endroit indiqué ; et prenez sur lui tous les renseignements possibles. »

Le satellite avait disparu ; M. l’inspecteur, redevenu le tranquille abbé du monastere, avait repris sa plume et s’était replongé dans ses livres. Les deux amis qui l’observaient, plus divertis de sa maniere d’etre que soupçonneux de mister Handford, lui demanderent avant de partir s’il croyait réellement que celui-ci eut trempé dans cette douloureuse affaire.

L’abbé n’en savait rien ; il ajouta que s’il y avait eu crime, quelqu’un l’avait commis. « Le vol par effraction ou a la tire a besoin d’apprentissage ; mais pour le meurtre, c’est inutile, nous en sommes tous capables. » Il avait vu, dit-il, bien des gens venir pour reconnaître des morts ; et jamais personne n’avait été ému de cette façon-la. Néanmoins, l’impression pouvait etre physique et n’avoir rien de moral. Singuliere nature, s’il en était ainsi ; dans tous les cas, singuliere chose ! Quel dommage que le sang ne jaillisse pas de la blessure au contact de l’assassin, comme on le croyait autrefois ; mais la police n’a jamais rien tiré des morts.

« Vous aurez d’elle et de ses pareilles plus de tapage que vous n’en voudrez, poursuivit-il en désignant la furie qui demandait toujours le foie de sa compagne ; mais des trépassés vous n’obtiendrez pas un signe. »

N’ayant plus rien a faire jusqu’a l’enquete, les deux amis allerent reprendre leur voiture. Les deux Hexam partirent de leur côté. En arrivant au coin, le pere dit a son fils de retourner a la maison. Quant a lui, il entra dans une taverne a rideaux rouges, dont la muraille ventrue se gonflait hydropiquement au-dessus de la chaussée boueuse.

Le gamin retrouva sa sour aupres du feu, et travaillant toujours. Sa premiere question fut pour lui demander ou elle était allée pendant la visite des gentlemen.

« Dans la rue, dit-elle.

– Ce n’était pas nécessaire ; on avait rempli toutes les formalités.

– L’un d’eux, reprit la jeune fille, celui qui ne disait rien, ne me quittait pas du regard ; j’ai eu peur qu’il ne vît la chose sur ma figure. Mais ne parlons pas de moi, Charley. Tu m’as fait trembler quand tu as avoué a notre pere que tu écrivais un peu.

– Bah ! je lui ai laissé croire que personne ne pouvait me lire ; et quand il m’a vu écrire si lentement, en barbouillant d’encre tout mon papier, il a cru que c’était vrai, et n’a plus rien dit. »

La jeune fille quitta son ouvrage ; elle traîna sa chaise a côté de celle du gamin, et s’appuyant sur l’épaule de son frere :

« Tu travailleras bien, Charley ; n’est-ce pas ? dit-elle.

– Est-ce que je perds mon temps ?

– Non, Charley ; tu as du courage. Moi aussi, je fais ce que je peux ; je suis toujours a penser, a inventer quelque chose ; souvent je n’en dors pas, a force de chercher le moyen d’amasser un schelling par-ci, un autre par-la, pour faire croire a pere que tu gagnes ta vie au bord de l’eau.

– Tu es sa préférée, Lizzie ; tu lui fais croire tout ce que tu veux.

– Je le voudrais bien, Charley ; si je pouvais seulement lui persuader qu’il est bon de s’instruire, j’en serais contente, vois-tu !… assez pour en mourir de joie.

– Tais-toi, Lizzie ; je ne veux pas que tu meures. »

Elle croisa les mains sur l’épaule de son frere, y posa sa joue brune, et regarda le brasier d’un air pensif.

« Le soir, dit-elle, quand tu es a l’école, ce qui arrive tous les deux jours, et que notre pere…

– Est aux Six-Joyeux-Portefaix, interrompit le gamin en faisant un signe de tete dans la direction de la taverne.

– Je regarde bruler le feu, poursuivit la sour, et il me semble voir dans la braise, – tiens comme a présent, – ou brille cette petite flamme.

– C’est du gaz, pas autre chose, dit le frere. Ce charbon-la vient d’une foret, qui a été sous l’eau du temps de Noé. Regarde bien : si je prends le fourgon et que j’attise le feu…

– Non, frere ! n’y touche pas ; la petite lueur qui va et vient disparaîtrait, et c’est d’elle que je parle ; le soir, en la regardant, j’y vois comme des images.

– Montre-les-moi, dit le gamin.

– C’est que pour les voir, il faut mes yeux, Charley.

– Alors dis-moi ce qu’elles représentent.

– Il y a moi d’abord ; puis toi ensuite, a l’âge ou tu n’étais qu’un bébé. Pauvre petit, qui n’avais pas de mere !

– Faut pas dire cela, interrompit le gamin, j’avais une petite sour qui était aussi ma mere. » Il lui passa les deux bras autour de la taille, et croisa les doigts pour la tenir embrassée. Tout émue, la jeune fille se mit a rire, et les yeux humides, elle reprit la parole :

« Il y a donc toi et moi, Charley. Nous sommes dans la rue tout seuls, pendant que pere est a l’ouvrage. Il a emporté la clef de peur que nous ne mettions le feu, ou que tu ne viennes a tomber par la fenetre. Nous nous asseyons sur le pas de la porte, sur les marches des autres, ou bien au bord de l’eau ; nous flânons pour passer le temps. Tu étais un peu lourd, Charley, et j’étais obligée de me reposer. Quelquefois nous avions sommeil, et nous dormions ensemble ; quelquefois nous avions peur ; et quelquefois bien faim. Mais ce qui arrivait le plus souvent, et ce qui était bien dur, c’était d’avoir froid ; te rappelles-tu, Charley ?

– Oui, je me rappelle, dit le frere en la serrant dans ses bras ; je me fourrais sous un petit châle ou j’étais caché ; et la, moi, j’avais chaud.

– Quelquefois il pleut, reprit-elle en regardant toujours la braise, et nous nous mettons sous un bateau, ou bien sous autre chose. Quelquefois il est tard ; nous allons ou il y a du gaz ; nous nous asseyons et nous regardons passer le monde. A la fin arrive pere, qui nous ramene a la maison. Comme on s’y trouve bien, apres une journée passée dans la rue ! Pere me déchausse et me fait sécher les pieds. Je suis a côté de sa chaise pendant qu’il fume sa pipe ; j’y reste bien longtemps apres que tu es au lit. Je regarde la main de pere, je me dis qu’elle est bien grande ; mais qu’elle n’a jamais été lourde quand elle m’a touchée. Je pense a la voix de pere ; je me dis qu’elle est bien rude, mais que jamais elle ne s’est fâchée en me parlant. Et puis je me vois grandir ; pere a confiance en moi ; il m’emmene avec lui ; et quelle que soit sa fureur, il ne pense jamais a me battre. »

Le gamin laissa tomber un grognement qui semblait dire : – Mais je suis battu, moi !

« C’est le passé, ajouta Lizzie.

– Eh bien ! tire la ficelle, et montre-moi l’avenir, reprit Charley.

– Je ne demande pas mieux, chéri ; la ficelle est tirée. Je me vois toujours avec pere et ne le quittant jamais, parce qu’il aime sa fille et que je l’aime de tout mon cour. Je ne sais pas lire ; si je l’avais appris il aurait cru que je le reniais ; et j’aurais perdu mon influence. Je n’en ai pas assez, car je n’empeche rien ; mais j’essaye toujours, dans l’espoir de réussir. En attendant, je le retiens dans une certaine limite ; si je m’en allais, il serait exaspéré ; et, soit vengeance ou déception, il pourrait tourner mal.

– A mon tour, dit le gamin ; un petit bout d’image qui me concerne.

– J’y arrivais, dit la sour, qui, restée dans la meme attitude, secoue tristement la tete. Les autres s’élevaient, reprit-elle.

– Ou suis-je donc, Lizzie ?

– Dans le creux qui est a côté de la flamme.

– Un soupirail d’enfer ! s’écria Charley, dont le regard, suivant les yeux de sa sour, tomba sur la grille, qui, presque vide, et montée sur de longues pattes, ressemblait a un squelette.

– C’est la que je te vois, continua Lizzie. Tu es a l’école, travaillant en cachette de pere a te faire une existence. Tu as tous les prix ; tu apprends de mieux en mieux, et tu finis par etre un jour… comment as-tu dit quand tu m’en as parlé ?

– Ah ! la bonne aventure, qui ne sait pas ce qu’elle veut prédire, s’écria le gamin un peu soulagé de voir en défaut ce trou diabolique ; c’est instituteur, Lizzie.

– Tu es donc instituteur ; tu fais de nouveaux progres ; tu deviens tres-savant, et tout le monde te respecte. Mais il y a longtemps que la chose est venue aux oreilles de pere ; il t’a chassé, et nous ne te voyons plus.

– Non, Lizzie, non, pere ne m’a pas renvoyé ?

– Si, Charley, tu peux me croire. Je vois d’ailleurs, aussi clairement que possible, que ton chemin n’est pas le nôtre. Alors meme qu’il te pardonnerait, ce qu’il ne fera pas, il faudrait l’éloigner pour ne pas souffrir de notre ombre. Mais je vois encore…

– Aussi clairement que possible ? demanda le gamin.

– Oui, Charley ; c’est une bonne action que de t’avoir écarté d’une mauvaise route, et mis a meme de te faire une vie honorable. Suis le chemin que j’aurai pu t’ouvrir. Pour moi, je te le répete, je me vois seule avec pere, le faisant aller aussi droit que je pourrai, me servant de tous les moyens possibles, et attendant qu’un heureux hasard, ou qu’un malheur, un accident, une maladie, que sais-je ? me donne l’occasion de le tourner vers le bien.

– Tu ne sais pas lire dans un livre, Lizzie ; mais tu as dans ce trou noir toute une bibliotheque.

– Oh ! Charley, que je serais heureuse si je pouvais lire dans de vrais livres ; je souffre tant de mon ignorance ! mais j’en souffrirais bien davantage si je ne savais pas que c’est un lien entre mon pere et moi. Écoute ! je l’entends revenir. »

Il était minuit passé ; l’oiseau de proie revenait au perchoir. Le lendemain, vers midi, il reparaissait aux Joyeux-Portefaix pour déposer comme témoin devant le coroner, chose qui pour lui n’était pas nouvelle.

Également appelé comme témoin, M. Mortimer Lightwood joignait a cette qualité celle d’éminent solicitor, chargé de suivre la cause au nom des héritiers du défunt. M. l’inspecteur suivait l’affaire de son côté, et gardait pour lui ses remarques personnelles. M. Jules Handford ayant donné sa véritable adresse, et les renseignements pris a l’hôtel l’ayant représenté comme tres-solvable, sans qu’on put dire autre chose, sinon qu’il vivait dans la retraite, M. Handford n’avait pas été assigné, et ne figurait a l’audience que dans les replis ténébreux du cerveau de l’inspecteur.

La cause prit aux yeux du public un vif intéret par la déposition du solicitor, qui raconta pourquoi le jeune Harmon revenait en Angleterre.

Disons, entre parentheses, que pendant plusieurs jours ces circonstances furent racontées a table, par MM. Vénéering, Twemlow, Podsnap, Boots et Brewer, qui ne parvinrent jamais a s’entendre, et les exposerent tous d’une façon contradictoire.

Un témoignage non moins intéressant fut celui de Job Potterson, le commis des vivres du navire, témoignage confirmé par celui de Jacob Kibble, passager sur le meme bâtiment, a savoir que le défunt était venu a bord avec une petite valise renfermant le prix de sa propriété du Cap, c’est-a-dire plus de sept cents livres en especes, et qu’il portait cette valise quand il avait débarqué.

Enfin l’habileté dont Jessé Hexam avait fait preuve en retirant de la Tamise un si grand nombre de cadavres, ajouta puissamment a l’intéret de l’enquete. Ce fut au point qu’un admirateur de cette habileté précieuse envoya au Times, sous la signature d’Un ami des funérailles (peut-etre un entrepreneur des pompes funebres), dix-huit timbres-poste avec priere de publier cinq fois l’annonce ou le fait se trouvait mentionné.

Les témoins entendus, il fut déclaré par le jury que le corps de Mister John Harmon avait été découvert flottant dans la Tamise, dans un état de décomposition déja fort avancé, et présentant des lésions nombreuses. Que la mort dudit John Harmon avait eu lieu dans des circonstances qui faisaient naître les soupçons les plus graves ; mais que pas un des témoignages obtenus par l’enquete ne laissait entrevoir de quelle maniere cette mort s’était produite. Pour quels motifs le jury demandait que l’administration de la police (ce qui parut toucher profondément M. l’inspecteur) offrît une prime importante pour la pénétration de ce mystere. Quarante-huit heures apres il était donc proclamé qu’une récompense de cent livres, et le pardon de tout délit, seraient accordés a quiconque, n’étant pas l’auteur du crime, etc., etc., selon la forme voulue.

Cette proclamation rendit M. l’inspecteur plus studieux que jamais ; elle le fit séjourner, dans une attitude méditative, sur les escales de la riviere et les chaussées qui les avoisinent ; errer dans les environs, fureter dans les bateaux, et réunir telles et telles choses recueillies en différents lieux.

Mais assemblez ceci avec cela, vous aurez, suivant le plus ou moins de succes de votre assemblage, une femme et un poisson en les mettant a part, ou une sirene en les réunissant. Or, M. l’inspecteur ne parvint jamais qu’a former une sirene, a laquelle ni magistrat, ni jury ne voulut croire. Et, de meme que la marée l’avait fait connaître, l’assassinat d’Harmon, ainsi que dans le public on désignait l’affaire, eut son flux et son reflux. Il monta et descendit, fut tantôt a la ville, tantôt a la campagne, tantôt dans les palais et tantôt dans les bouges ; parmi les lords, les ladies, les gentlemen ; puis chez les artisans, les portefaix, les laboureurs, jusqu’au jour ou, apres un calme plat, il fut entraîné a la mer et disparut au loin.