L'Affaire Charles Dexter Ward - Howard Phillips Lovecraft - ebook
Kategoria: Fantastyka i sci-fi Język: francuski Rok wydania: 1928

L'Affaire Charles Dexter Ward darmowy ebook

Howard Phillips Lovecraft

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka L'Affaire Charles Dexter Ward - Howard Phillips Lovecraft

Providence, États-Unis, 1918. Charles Dexter Ward est un jeune homme passionné d'archéologie, d'histoire, et de généalogie. C'est par le biais de cette derniere que Ward se découvre un ancetre nommé Joseph Curwen, qui avait fui la ville de Salem lors de la grande chasse aux sorciers au cours du XVIIIe siecle, et qui vint s'établir a Providence, ou il décéda en 1771. Cette découverte sera le début d'un drame au cours duquel le jeune homme perdra l'esprit.

Opinie o ebooku L'Affaire Charles Dexter Ward - Howard Phillips Lovecraft

Fragment ebooka L'Affaire Charles Dexter Ward - Howard Phillips Lovecraft

A Propos

Chapitre 1 - Résultat et prologue


A Propos Lovecraft:

Howard Phillips Lovecraft was an American author of fantasy, horror and science fiction. He is notable for blending elements of science fiction and horror; and for popularizing "cosmic horror": the notion that some concepts, entities or experiences are barely comprehensible to human minds, and those who delve into such risk their sanity. Lovecraft has become a cult figure in the horror genre and is noted as creator of the "Cthulhu Mythos," a series of loosely interconnected fictions featuring a "pantheon" of nonhuman creatures, as well as the famed Necronomicon, a grimoire of magical rites and forbidden lore. His works typically had a tone of "cosmic pessimism," regarding mankind as insignificant and powerless in the universe. Lovecraft's readership was limited during his life, and his works, particularly early in his career, have been criticized as occasionally ponderous, and for their uneven quality. Nevertheless, Lovecraft’s reputation has grown tremendously over the decades, and he is now commonly regarded as one of the most important horror writers of the 20th Century, exerting an influence that is widespread, though often indirect. Source: Wikipedia

Disponible sur Feedbooks Lovecraft:
Copyright: This work is available for countries where copyright is Life+70.
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

« Les Sels essentiels des Animaux se peuvent préparer et conserver de telle façon qu’un Homme ingénieux puisse posséder toute une Arche de Noé dans son Cabinet, et faire surgir, a son gré, la belle Forme d’un Animal a partir de ses cendres ; et par telle méthode, appliquée aux Sels essentiels de l’humaine Poussiere, un Philosophe peut, sans nulle Nécromancie criminelle, susciter la Forme d’un de ses Ancetres défunts a partir de la Poussiere en quoi son Corps a été incinéré. »

 


Chapitre 1 Résultat et prologue

Un personnage fort étrange, nommé Charles Dexter Ward, a disparu récemment d’une maison de santé, pres de Providence, Rhode Island. Il avait été interné a contrecour par un pere accablé de chagrin, qui avait vu son aberration passer de la simple excentricité a une noire folie présentant a la fois la possibilité de tendances meurtrieres et une curieuse modification du contenu de son esprit. Les médecins s’avouent completement déconcertés par son cas, car il présentait des bizarreries physiques autant que psychologiques.

En premier lieu, le malade paraissait beaucoup plus vieux qu’il ne l’était. A vrai dire, les troubles mentaux vieillissent tres vite ceux qui en sont victimes, mais le visage de ce jeune homme de vingt-six ans avait pris une expression subtile que seuls possedent les gens tres âgés. En second lieu, ses fonctions organiques montraient un curieux désordre. Il n’y avait aucune symétrie entre sa respiration et les battements de son cour ; sa voix était devenue un murmure a peine perceptible ; il lui fallait un temps incroyablement long pour digérer ; ses réactions nervales aux stimulants habituels n’avaient aucun rapport avec toutes celles, pathologiques ou normales, que la médecine pouvait connaître. La peau était seche et froide ; sa structure cellulaire semblait exagérément grossiere et lâche. Une grosse tache de naissance, en forme d’olive, avait disparu de sa hanche gauche, tandis qu’apparaissait sur sa poitrine un signe noir tres étrange qui n’existait pas auparavant. Tous les médecins s’accordent a dire que le métabolisme du sujet avait été retardé d’une façon extraordinaire.

Sur le plan psychologique également, Charles Ward était unique. Sa folie n’avait rien de commun avec aucune espece de démence consignée dans les traités les plus récents et les plus complets ; elle semblait etre une force mentale qui aurait fait de lui un génie ou un chef si elle n’eut été bizarrement déformée. Le Dr Willett, médecin de la famille Ward, affirme que les facultés mentales du malade, si on les mesurait par ses réactions a tous les sujets autres que celui de sa démence, s’étaient bel et bien accrues depuis le début de sa maladie. Le jeune Ward avait toujours été un savant et un archéologue ; mais meme ses travaux les plus brillants ne révélaient pas la prodigieuse intelligence qu’il manifesta au cours de son examen par les aliénistes. En fait, son esprit semblait si lucide et si puissant qu’on eut beaucoup de peine a obtenir l’autorisation légale de l’interner ; il fallut, pour emporter la décision, les témoignages de plusieurs personnes et la constatation de lacunes anormales dans les connaissances du patient, en dehors de son intelligence proprement dite. Jusqu’au moment de sa disparition, il se montra lecteur omnivore et aussi brillant causeur que le lui permettait sa faible voix. Des observateurs expérimentés, ne pouvant prévoir sa fuite, prédirent qu’il ne manquerait pas d’etre bientôt rendu a la liberté.

Seul le Dr Willett, qui avait mis au monde Charles Ward et n’avait pas cessé depuis lors de surveiller son évolution physique et mentale, semblait redouter cette perspective. Il avait fait une terrible découverte qu’il n’osait révéler a ses confreres. En vérité, le rôle qu’il a joué dans cette affaire ne laisse pas d’etre assez obscur. Il a été le dernier a parler au malade, trois heures avant sa fuite et plusieurs témoins se rappellent le mélange d’horreur et de soulagement qu’exprimait son visage a l’issue de cet entretien. L’évasion elle-meme reste un des mysteres inexpliqués de la maison de santé du Dr Waite : une fenetre ouverte a soixante pieds du sol n’offre pas une solution. Willett n’a aucun éclaircissement a donner, bien qu’il semble, chose étrange, avoir l’esprit beaucoup plus libre depuis la disparition de Ward. En vérité, on a l’impression qu’il aimerait en dire davantage s’il était sur qu’un grand nombre de gens attacheraient foi a ses paroles. Il avait trouvé le malade dans sa chambre, mais, peu de temps apres son départ, les infirmiers avaient frappé en vain a la porte.

Quand ils l’eurent ouverte, ils virent, en tout et pour tout, la fenetre ouverte par laquelle une froide brise d’avril faisait voler dans la piece un nuage de poussiere d’un gris bleuâtre qui faillit les étouffer. Les chiens avaient aboyé quelque temps auparavant, alors que Willett se trouvait encore dans la piece ; par la suite, les animaux n’avaient manifesté aucune agitation. On avertit aussitôt le pere de Ward par téléphone, mais il montra plus de tristesse que de surprise. Lorsque le Dr Waite se présenta en personne a son domicile, le Dr Willett se trouvait déja sur les lieux, et les deux hommes affirmerent n’avoir jamais eu connaissance d’un projet d’évasion. Seuls, quelques amis intimes de Willett et de Mr Ward ont pu fournir certains indices, et ils paraissent beaucoup trop fantastiques pour qu’on puisse y croire. Un seul fait reste certain jusqu’aujourd’hui, on n’a jamais trouvé la moindre trace du fou échappé.

Des son enfance, Charles Dexter Ward manifesta une véritable passion pour l’archéologie. Ce gout lui était venu, sans aucun doute, de la ville vénérable ou il résidait et des reliques du passé qui abondaient dans la vieille demeure de ses parents, a Prospect Street, au faîte de la colline. A mesure qu’il avançait en âge, il se consacra de plus en plus aux choses d’autrefois l’histoire, la généalogie, l’étude de l’architecture et du mobilier coloniaux, finirent par constituer son unique sphere d’intéret. Il est important de se rappeler ses gouts pour tâcher de comprendre sa folie, car, s’ils n’en constituent pas le noyau, ils jouent un rôle de premier plan dans son aspect superficiel. Les lacunes relevées par les aliénistes portaient toutes sur des sujets modernes. Elles étaient invariablement compensées par des connaissances extraordinaires concernant le passé, connaissances soigneusement cachées par le patient, mais mises a jour par des questions adroites on aurait pu croire que Ward se trouvait transféré dans une autre époque au moyen d’une étrange auto-hypnose. Chose bizarre, il semblait ne plus s’intéresser au temps d’autrefois qui lui était peut-etre devenu trop familier. De toute évidence, il s’attachait a acquérir la connaissance des faits les plus banals du monde moderne, auxquels son esprit était resté entierement et volontairement fermé. Il fit de son mieux pour dissimuler cette ignorance ; mais tous ceux qui l’observaient constaterent que son programme de lecture et de conversation était déterminé par le désir frénétique d’acquérir le bagage pratique et culturel qu’il aurait du posséder en raison de l’année de sa naissance (1902) et de l’éducation qu’il avait reçue. Les aliénistes se demandent aujourd’hui comment, étant donné ses lacunes dans ce domaine, le fou évadé parvient a affronter les complications de notre monde actuel ; l’opinion prépondérante est qu’il se cache dans une humble retraite jusqu’a ce qu’il ait accumulé tous les renseignements voulus.

Les médecins ne sont pas d’accord en ce qui concerne le début de la démence de Ward. L’éminent Dr Lyman, de Boston, le situe en 1919-1920, au cours de sa derniere année a Moses Brown School, pendant laquelle il cessa brusquement de s’intéresser au passé pour se tourner vers les sciences occultes, et refusa de passer l’examen d’admission a l’Université sous prétexte qu’il avait a faire des études individuelles beaucoup plus importantes. A cette époque, il entreprit des recherches minutieuses dans les archives municipales et les anciens cimetieres pour retrouver une tombe creusée en 1771 : la tombe d’un de ses ancetres, Joseph Curwen, dont il affirmait avoir découvert certains papiers derriere les boiseries d’une tres vieille maison d’Olney Court, au faîte de Stampers Hill, ou Curwen avait jadis habité.

Il est donc indéniable qu’un grand changement se produisit dans le comportement de Ward au cours de l’hiver de 1919-1920 ; mais le Dr Willett prétend que sa folie n’a pas commencé a cette époque. Le praticien base cette opinion sur sa connaissance intime du patient et sur certaines découvertes effroyables qu’il fit quelques années plus tard. Ces découvertes l’ont durement marqué : sa voix se brise quand il en parle, sa main tremble quand il essaie de les coucher par écrit. Willett reconnaît que le changement de 1919-1920 semble indiquer le début d’une décadence progressive qui atteignit son point culminant avec l’horrible crise de 1928, mais il estime, d’apres ses observations personnelles, qu’il convient d’établir une distinction plus subtile. Sans doute, le jeune homme avait toujours été d’humeur instable ; néanmoins, sa premiere métamorphose ne représentait pas un acces de folie véritable : elle était due simplement a ce que Ward avait fait une découverte susceptible d’impressionner profondément l’esprit humain.

La démence véritable vint quelques années plus tard quand Ward eut trouvé le portrait et les papiers de Joseph Curwen ; quand il eut effectué un voyage en pays lointain et psalmodié des invocations effroyables dans d’étranges circonstances ; quand il eut reçu certaines réponses a ces invocations et rédigé une lettre désespérée ; quand plusieurs tombes eurent été violées ; quand la mémoire du patient commença a oublier toutes les images du monde moderne, tandis que sa voix s’affaiblissait et que son aspect physique se modifiait. C’est seulement au cours de cette période, déclare Willett, que le personnage de Ward prit un caractere cauchemardesque.

On ne saurait mettre en doute que le patient ait fait, comme il l’affirme, une découverte cruciale. En premier lieu, deux ouvriers étaient aupres de lui quand il trouva les papiers de Joseph Curwen. En second lieu, le jeune homme montra au médecin ces memes documents qui semblaient parfaitement authentiques. Les cavités ou Ward prétendait les avoir découverts sont une réalité visible. Il y a eu en outre les coincidences mystérieuses des lettres d’Orne et de Hutchinson, le probleme de l’écriture de Curwen, et ce que révélerent les détectives au sujet du Dr Allen ; sans oublier le terrible message en lettres médiévales minuscules, trouvé dans la poche de Willett quand il reprit conscience apres sa terrifiante aventure.

Enfin, et surtout, il y a les deux épouvantables résultats obtenus par le docteur, grâce a certaines formules, résultats qui prouvent bien l’authenticité des papiers et leurs monstrueuses implications.


Il faut considérer l’existence de Ward avant sa folie comme une chose appartenant a un passé lointain. A l’automne de 1918, tres désireux de subir l’entraînement militaire qui faisait fureur a cette époque, il avait commencé sa premiere année a l’École Moses Brown, située tout pres de sa maison. Le vieux bâtiment, construit en 1819, et le vaste parc qui l’entoure, avaient toujours eu beaucoup de charme a ses yeux. Il passait tout son temps a travailler chez lui, a faire de longues promenades, a suivre des cours et a rechercher des documents généalogiques et archéologiques dans les différentes bibliotheques de la ville. On peut encore se le rappeler tel qu’il était en ce temps-la grand, mince, blond, un peu vouté, assez négligemment vetu, donnant une impression générale de gaucherie et de timidité.

Au cours de ses promenades, il s’attachait toujours a faire surgir des innombrables reliques de la vieille cité une image vivante et cohérente des siecles passés. Sa demeure, vaste bâtisse de l’époque des rois George, se dressait au sommet de la colline abrupte a l’est de la riviere : les fenetres de derriere lui permettaient de voir la masse des clochers, des dômes et des toits de la ville basse, et les collines violettes de la campagne lointaine. C’est la qu’il était né. Partant du porche classique de la façade en brique a double baie, sa nourrice l’avait emmené dans sa voiture jusqu’a la petite ferme blanche, vieille de deux siecles, que la ville avait depuis longtemps enserrée dans son étreinte, puis jusqu’aux majestueux bâtiments de l’Université, le long de la rue magnifique ou les grandes maisons de brique et les petites maisons de bois au porche orné de colonnes doriques revent au milieu de leurs cours spacieuses et de leurs vastes jardins.

Sa voiture avait également roulé dans Congdon Street, un peu plus bas sur le flanc de la colline, ou toutes les maisons du côté est se trouvaient sur de hautes terrasses : elles étaient en général beaucoup plus vieilles que celles du sommet, car la ville avait grandi de bas en haut. La nourrice avait coutume de s’asseoir sur un des bancs de Prospect Terrace pour bavarder avec les agents de police ; et l’un des premiers souvenirs de l’enfant était un océan confus de clochers, de dômes, de toits, de collines lointaines, qu’il aperçut depuis cette grande plate-forme, par un apres-midi d’hiver, baigné d’une lumiere violette et se détachant sur un couchant apocalyptique de rouges, d’ors, de mauves et de verts.

Lorsque Charles eut grandi, il s’aventura de plus en plus bas sur les flancs de cette colline presque a pic, atteignant chaque fois des parties de la ville plus anciennes et plus curieuses. Il descendait prudemment la pente quasi verticale de Jencken Street pour gagner le coin de Benefit Street : la, il trouvait devant lui une vieille maison de bois a la porte ornée de pilastres ioniens, et, a côté de lui, la grande maison du juge Durfee, qui conservait encore quelques vestiges de sa splendeur défunte. Cet endroit se transformait peu a peu en taudis, mais les ormes gigantesques lui pretaient la beauté de leur ombre, et l’enfant se plaisait a errer, en direction du sud, le long des demeures de l’époque pré-révolutionnaire, pourvues de grandes cheminées centrales et de portails classiques.

Vers l’Ouest, la colline s’abaissait en pente raide jusqu’au vieux quartier de Town Street qui avait été bâti au bord de la riviere en 1636. La se trouvaient d’innombrables ruelles aux maisons entassées les unes sur les autres ; et, malgré l’attrait qu’elles exerçaient sur le jeune Ward, il hésita longtemps avant de s’y hasarder, par crainte d’y découvrir des terreurs inconnues. Il préférait continuer a parcourir Benefit Street, en passant devant l’auberge branlante de La Boule d’Or ou Washington avait logé. A Meeting Street, il regardait autour de lui : vers l’Est, il voyait l’escalier de pierre auquel la route devait recourir pour gravir la pente ; vers l’Ouest, il apercevait la vieille école aux murs de brique qui fait face a l’antique auberge de La Tete de Shakespeare ou l’on imprimait, avant la révolution, La Gazette de Providence. Venait ensuite la premiere église baptiste de 1775, avec son merveilleux clocher construit par Gibbs. A cet endroit et en direction du Sud, le district devenait plus respectable ; mais les vieilles ruelles dégringolaient toujours la pente vers l’Ouest : spectrales, hérissées de toits pointus, elles plongeaient dans le chaos de décomposition iridescente du vieux port avec ses appontements de bois pourris, ses magasins de fournitures maritimes aux fenetres encrassées, sa population polyglotte aux vices sordides.

A mesure qu’il devenait plus grand et plus hardi, le jeune Ward s’aventurait dans ce maelström de maisons branlantes, de fenetres brisées, de balustrades tordues, de visages basanés et d’odeurs indescriptibles. Entre South Main Street et South Water Street, il parcourait les bassins ou venaient encore mouiller quelques vapeurs ; puis, repartant vers le Nord, il gagnait la large place du Grand-Pont ou la Maison des Marchands, bâtie en 1773, se dresse toujours solidement sur ses arches vénérables. La, il s’arretait pour contempler la prodigieuse beauté de la vieille ville aux multiples clochers, étalée sur la colline, couronnée par le dôme neuf du temple de la Christian Science, comme Londres est couronné par le dôme de Saint-Paul. Il aimait surtout arriver a ce lieu en fin d’apres-midi, quand le soleil déclinant dore de ses rayons la Maison des Marchands et les toits amoncelés sur la colline, pretant un charme magique aux quais ou les navires des Indes jetaient l’ancre jadis. Apres s’etre absorbé dans sa contemplation jusqu’au vertige, il regagnait sa demeure au crépuscule, en remontant les rues étroites ou des lueurs commençaient a briller aux fenetres.

Il lui arrivait aussi de chercher des contrastes marqués. Il consacrait parfois la moitié d’une promenade aux districts coloniaux au nord-ouest de sa maison, a l’endroit ou la colline s’abaisse jusqu’a Stampers Hill avec son ghetto et son quartier negre, groupés autour de la place d’ou partait autrefois la diligence de Boston ; et l’autre moitié au charmant quartier du Sud qui renferme George Street, Benevolent Street, Power Street, Williams Street, ou demeurent inchangées de belles demeures aux jardins verdoyants entourés de murs. Ces promenades, jointes a des études diligentes, expliquent la science archéologique qui finit par chasser le monde moderne de l’esprit de Charles Ward ; elles nous montrent aussi la nature du sol sur lequel tomba, au cours de ce fatal hiver 1919-1920, la graine qui devait donner un si terrible fruit.

Le Dr Willett est certain que, jusqu’a cette date, il n’y avait aucun élément morbide dans les études et les recherches du jeune homme. Les cimetieres présentaient a ses yeux un intéret purement historique, et il était entierement dépourvu de tout instinct violent. Puis, par degrés, on vit s’opérer en lui une étrange métamorphose, apres qu’il eut découvert parmi ses ancetres maternels un certain Joseph Curwen, venu de Salem, qui avait fait preuve d’une longévité surprenante et était le héros d’étranges histoires.

Le trisaieul de Ward, Welcome Potter, avait épousé en 1785 une certaine « Ann Tillinghast, fille de Mme  Eliza, elle-meme fille du capitaine James Tillinghast » : le nom du pere ne figurait pas dans les papiers de la famille. A la fin de l’année 1918, en examinant un volume manuscrit des archives municipales, le jeune généalogiste découvrit une inscription mentionnant un changement légal de nom, par lequel, en l’an 1772, Mme Eliza Curwen, épouse de Joseph Curwen, avait repris, ainsi que sa fille Anne, âgée de sept ans, le nom de son pere, le capitaine Tillinghast : étant donné que « le nom de son Mari était devenu un Opprobre public, en raison de ce qu’on avait appris apres sa mort, et qui confirmait une ancienne Rumeur, a laquelle une loyale Épouse avait refusé d’ajouter foi jusqu’a ce qu’elle fut si formellement prouvée qu’on ne put conserver aucun Doute ». Cette inscription fut découverte a la suite de la séparation accidentelle de deux feuillets soigneusement collés ensemble.

Charles Ward comprit tout de suite qu’il venait de se trouver un aieul jusqu’alors inconnu. Ceci le troubla d’autant plus qu’il avait déja entendu de vagues rumeurs concernant ce personnage dont il semblait qu’on eut voulu effacer officiellement le souvenir.

Jusqu’alors, Ward s’était contenté de bâtir des hypotheses plus ou moins fantaisistes au sujet du vieux Joseph Curwen ; mais, des qu’il eut découvert le lien de parenté qui les unissait, il entreprit de rechercher systématiquement tout ce qu’il pourrait trouver. Il réussit au-dela de ses plus grands espoirs : des lettres, des mémoires et des journaux intimes, enfouis dans les greniers de Providence et d’autres villes, recélaient des passages révélateurs que leurs auteurs avaient jugé inutile de détruire. Mais les documents les plus importants, ceux qui, selon le Dr Willett, causerent la perte de Ward, furent trouvés par le jeune homme, en aout 1919, derriere les boiseries d’une maison délabrée d’Olney Court.