Fondements de la métaphysique des moeurs - Emmanuel Kant - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1785

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Emmanuel Kant

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Opinie o ebooku Fondements de la métaphysique des moeurs - Emmanuel Kant

Fragment ebooka Fondements de la métaphysique des moeurs - Emmanuel Kant

A Propos
Préface
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Préface

L'ancienne philosophie grecque se divisait en trois sciences : la PHYSIQUE, l'ÉTHIQUE et la LOGIQUE. Cette division est parfaitement conforme a la nature des choses et l'on n'a guere d'autre perfectionnement a y apporter que celui qui consiste a y ajouter le principe sur lequel elle se fonde, afin que de cette façon on s'assure d'une part qu'elle est complete, que d'autre part l'on puisse déterminer exactement les subdivisions nécessaires.

Toute connaissance rationnelle ou bien est matérielle et se rapporte a quelque objet, ou bien est formelle et ne s'occupe que de la forme de l'entendement et de la raison en eux-memes et des regles universelles de la pensée en général sans acception d'objets. La philosophie formelle s'appelle LOGIQUE, tandis que la philosophie matérielle, celle qui a affaire a des objets déterminés et aux lois auxquelles ils sont soumis, se divise a son tour en deux. Car ces lois sont ou des lois de la nature ou des lois de la liberté. La science de la premiere s'appelle PHYSIQUE, celle de la seconde s'appelle ÉTHIQUE : celle-la est encore nommée Philosophie naturelle, celle-ci Philosophie morale,

La Logique ne peut avoir de partie empirique, c’est-a-dire de partie ou les lois universelles et nécessaires de la pensée s'appuieraient sur des principes qui seraient tirés de l'expérience : car autrement dit elle ne serait pas une logique, c'est-a-dire un canon pour l'entendement et la raison qui vaut pour toute pensée et qui doit etre démontré. Au contraire, la Philosophie naturelle aussi bien que la Philosophie morale peuvent avoir chacune sa partie empirique, car il faut qu'elles assignent leurs lois, l'une a la nature en tant qu'objet d'expérience, l'autre a la volonté de l'homme en tant qu'elle est affectée par la nature : lois, dans le premier cas, d'apres lesquelles tout arrive : dans le second cas, d'apres lesquelles tout doit arriver, mais en tenant compte pourtant encore des conditions qui font que souvent ce qui doit arriver n'arrive point.

On peut appeler empirique toute philosophie qui s'appuie sur des principes de l'expérience; pure, au contraire, celle qui expose ses doctrines en partant uniquement de principes a priori. Celle-ci, lorsqu'elle est simplement formelle, se nomme Logique, mais si elle est restreinte a des objets déterminés de l'entendement, elle se nomme Métaphysique.

De la sorte naît l'idée d'une double métaphysique, une Métaphysique de la nature et une Métaphysique des mours. La Physique aura ainsi, outre sa partie empirique, une partie rationnelle; de meme l’Ethique; cependant ici la partie empirique pourrait recevoir particulierement le nom d'Anthropologie pratique, la partie rationnelle proprement celui de Morale.

Toutes les industries, tous les métiers et tous les arts ont gagné a la division du travail. La raison en est qu'alors ce n'est pas un seul qui fait tout, mais que chacun se borne a une certaine tâche qui, par son mode d'exécution, se distingue sensiblement des autres, afin de pouvoir s'en acquitter avec la plus grande perfection possible et avec plus d'aisance. La ou les travaux ne sont pas ainsi distingués et divisés, ou chacun est un artiste a tout faire, les industries restent encore dans la plus grande barbarie. Or ce serait sans doute un objet qui en lui-meme ne serait pas indigne d'examen que de se demander si la philosophie pure n'exige pas dans toutes ses parties un homme spécial qui soit a elle, et si pour l'ensemble de cette industrie qui est la science, il ne vaudrait pas mieux que ceux qui sont habitués a débiter, conformément au gout du public, l'empirique melé au rationnel en toutes sortes de proportions qu'eux-memes ne connaissent pas, qui se qualifient eux-memes de vrais penseurs tandis qu'ils traitent de songe-creux ceux qui travaillent a la partie purement rationnelle, que ceux-la, dis-je, fussent avertis de ne pas mener de front deux occupations qui demandent a etre conduites de façon tout a fait différente, dont chacune exige peut-etre un talent particulier, et dont la réunion en une personne ne fait que des gâcheurs d'ouvrage, Néanmoins, je me borne ici a demander si la nature de la science ne requiert pas qu'on sépare toujours soigneusement la partie empirique de la partie rationnelle, qu'on fasse précéder la Physique proprement dite (empirique) d'une Métaphysique de la nature, d'autre part, l'Anthropologie pratique d'une Métaphysique des mours, qui devraient etre soigneusement expurgées l'une et l'autre de tout élément empirique, cela afin de savoir tout ce que la raison pure peut faire dans les deux cas et a quelles sources elle puise elle-meme cet enseignement a priori qui est le sien, que d'ailleurs cette derniere tâche soit entreprise par tous les moralistes (dont le nom est légion) ou seulement par quelques-uns qui s'y sentent appelés.

Comme mes vues portent ici proprement sur la philosophie morale, je limite a ces termes stricts la question posée : ne pense-t-on pas qu'il soit de la plus extreme nécessité d'élaborer une bonne fois une Philosophie morale pure qui serait completement expurgée de tout ce qui ne peut etre qu'empirique et qui appartient a l'Anthropologie? Car qu'il doive y avoir une telle philosophie, cela résulte en toute évidence de l'idée commune du devoir et des lois morales, Tout le monde doit convenir que pour avoir une valeur morale, c'est-a-dire pour fonder une obligation, il faut qu'une loi implique en elle une absolue nécessité, qu'il faut que ce commandement : “ Tu ne dois pas mentir ", ne se trouve pas valable pour les hommes seulement en laissant a d'autres etres raisonnables la faculté de n'en tenir aucun compte, et qu'il en est de meme de toutes les autres lois morales proprement dites ; que par conséquent le principe de l’obligation ne doit pas etre ici cherché dans la nature de l'homme, ni dans les circonstances ou il est placé en ce monde, mais a priori dans les seuls concepts de la raison pure; et que toute autre prescription qui se fonde sur des principes de la simple expérience, fut-elle a certains égards une prescription universelle, du moment que pour la moindre part, peut-etre seulement par un mobile, elle s'appuie sur des raisons empiriques, si elle peut etre appelée une regle pratique, ne peut jamais etre dite une loi morale.

Ainsi non seulement les lois morales, y compris leurs principes, se distinguent essentiellement, dans toute connaissance pratique, de tout ce qui renferme quelque chose d'empirique, mais encore toute philosophie morale repose entierement sur sa partie pure, et, appliquée a l'homme, elle ne fait pas le moindre emprunt a la connaissance de ce qu'il est (Anthropologie); elle lui donne, au contraire, en tant qu'il est un etre raisonnable, des lois a priori Il est vrai que ces lois exigent encore une faculté de juger aiguisée par l'expérience, afin de discerner d'un côté dans quels cas elles sont applicables, afin de leur procurer d'autre part un acces dans la volonté humaine et une influence pour la pratique; car l'homme, affecté qu'il est lui-meme par tant d’inclinations, est bien capable sans doute de concevoir l'idée d'une raison pure pratique, mais n'a pas si aisément le pouvoir de la rendre efficace in concreto dans sa conduite.

Une Métaphysique des mours est donc rigoureusement nécessaire, non pas seulement a cause d'un besoin de la spéculation, afin d’explorer la source des principes pratiques qui sont a priori dans notre raison, mais parce que la moralité elle-meme reste exposée a toutes sortes de corruptions, aussi longtemps que manque ce fil conducteur et cette regle supreme qui permet de l’apprécier exactement. Car, lorsqu'il s'agit de ce qui doit etre moralement bon, ce n'est pas assez qu'il y ait conformité a la loi morale , il faut encore que ce soit pour la loi morale que la chose se fasse; sinon, cette conformité n'est que tres accidentelle et tres incertaine, parce que le principe qui est étranger a la morale produira sans doute de temps a autre ces actions conformes, mais souvent aussi des actions contraires a la loi. Or la loi morale dans sa pureté et dans sa vérité (ce qui précisément en matiere pratique est le plus important) ne doit pas etre cherchée ailleurs que dans une Philosophie pure ; aussi faut-il que celle-ci (la Métaphysique) vienne en premier lieu ; sans elle il ne peut y avoir en aucune façon de philosophie morale. Je dirai meme que celle qui mele ces principes purs avec les principes empiriques ne mérite pas le nom de philosophie (car la philosophie se distingue précisément de la connaissance rationnelle commune en ce qu'elle expose dans une science a part ce que cette connaissance commune ne saisit que mélangé) ; elle mérite bien moins encore le nom de philosophie morale, puisque justement par cet amalgame elle porte atteinte a la pureté de la moralité elle-meme et qu'elle va contre sa propre destination.

Qu'on n'aille pas croire cependant que ce qui est réclamé ici on l'ait déja dans la propédeutique que l'illustre Wolff a mise en tete de sa philosophie morale, je veux dire dans ce qu'il a appelé Philosophie pratique universelle, et qu'ici par suite il n'y ait pas précisément un champ entierement nouveau a fouiller. Justement parce qu'elle devait etre une philosophie pratique universelle, ce qu'elle a considéré, ce n'a pas été une volonté de quelque espece particuliere, comme une volonté qui serait déterminée sans mobiles empiriques d'aucune sorte, tout a fait en vertu de principes a priori et qu'on pourrait nommer une volonté pure, mais le vouloir en général, avec toutes les actions et conditions qui dans ce sens général lui appartiennent; elle se distingue donc d'une Métaphysique des mours de la meme façon que la Logique générale se distingue de la Philosophie transcendantale ; la Logique générale, en effet, expose les opérations et les regles de la pensée en général tandis que la Philosophie transcendantale expose uniquement les opérations et les regles spéciales de la pensée PURE, c’est-a-dire de la pensée par laquelle des objets sont connus completement a priori. C'est que la Métaphysique des mours doit examiner l'idée et les principes d'une volonté pure possible, non les actions et les conditions du vouloir humain en général, qui pour la plus grande part sont tirées de la Psychologie. Le fait que dans la Philosophie pratique générale il est aussi question (bien a tort cependant) de lois morales et de devoir, ne constitue aucune objection a ce que j’affirme. En effet, les auteurs de cette science restent encore fideles en cela a l'idée qu'ils s'en font; ils ne distinguent pas, parmi les principes de détermination, ceux qui, comme tels, sont représentés tout a fait a priori par la seule raison et sont proprement moraux, de ceux qui sont empiriques, que l'entendement érige en concepts généraux par la simple comparaison des expériences; ils les considerent au contraire sans avoir égard a la différence de leurs origines, ne tenant compte que de leur nombre plus ou moins grand (car ils sont tous a leurs yeux de la meme espece), et ils forment ainsi leur concept d'obligation; ce concept. a la vérité, n'est rien moins que moral ; mais le caractere en est tout ce qu'on peut attendre qu'il soit dans une philosophie qui sur l'origine de tous les concepts pratiques possibles ne décide nullement, s'ils se produisent a priori ou simplement a posteriori.

Or, dans l'intention ou je suis de publier un jour une Métaphysique des mours, je la fais précéder de ce livre qui en pose les fondements Sans doute il n'y a a la rigueur, pour pouvoir la fonder, que la Critique d'une raison pure pratique, comme pour fonder la Métaphysique il faut la Critique de la raison pure spéculative que j'ai déja publiée. Mais, d'une part, la premiere de ces Critiques n'est pas d'une aussi extreme nécessité que la seconde, parce qu'en matiere morale la raison humaine, meme dans l’intelligence la plus commune, peut etre aisément portée a un haut degré d'exactitude et de perfection, tandis que dans son usage théorique, mais pur, elle est tout a fait dialectique; d'autre part, pour la Critique d'une raison pure pratique, si elle doit etre complete, je crois indispensable que l'on se mette a meme de montrer en meme temps l'unité de la raison pratique avec la raison spéculative dans un principe commun ; car, en fin de compte, il ne peut pourtant y avoir qu'une seule et meme raison, qui ne doit souffrir de distinction que dans ses applications. Or je ne pourrais ici encore pousser mon travail a ce point d'achevement sans introduire des considérations d'un tout autre ordre et sans embrouiller le lecteur. C'est pourquoi, au lieu du titre de Critique de la raison pure pratique, je me suis servi de Fondements de la Métaphysique des mours

Et comme aussi, en troisieme lieu, une Métaphysique des mours, malgré ce que le titre a d'effrayant, peut néanmoins a un haut degré etre populaire et appropriée a l'intelligence commune, je juge utile d'en détacher ce travail préliminaire ou en sont posés les fondements, afin de n'avoir pas besoin dans la suite d'ajouter l'élément de subtilité inévitable en ces matieres a des doctrines plus aisées a entendre.

Quant a ces Fondements. que je présente au public, ils ne sont rien de plus que la recherche et l'établissement du principe supreme de la moralité, ce qui suffit a constituer une tâche complete dans son plan et qu'il y a lieu de séparer de toute autre recherche morale. Sans doute mes assertions sur ce probleme essentiel si important et qui jusqu’a présent n'a pas été encore, tant s'en faut, traité de façon satisfaisante, recevraient de l'application du principe a tout le systeme et de la puissance d’explication suffisante qu'il manifeste en tout une grande confirmation; mais j'ai du renoncer a cet avantage, qui au fond eut été plus d'accord avec mon amour-propre qu'avec l'intéret de tous; car la facilité a s'appliquer un principe ainsi que son apparente suffisance ne fournissent pas de démonstration absolument sure de son exactitude ; elles suscitent plutôt un certain parti pris de ne pas l'examiner et l'apprécier en toute rigueur pour lui-meme, sans égard aux conséquences.

J'ai suivi dans cet écrit la méthode qui est, a mon avis, la plus convenable, quand on veut procéder analytiquement de la connaissance commune a la détermination de ce qui en est le principe supreme, puis, par une marche inverse, redescendre synthétiquement de l'examen de ce principe et de ses sources a la connaissance commune ou l'on en rencontre l'application. L'ouvrage se trouve donc ainsi divisé :

1° Premiere section : passage de la connaissance rationnelle commune de la moralité a la connaissance philosophique.

2° Deuxieme section : passage de la philosophie morale populaire a la Métaphysique des mours.

3° Troisieme section : derniere démarche de la Métaphysique des mours a la Critique de la raison pure pratique.