Donatienne - René Bazin - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1903

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René Bazin

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Opis ebooka Donatienne - René Bazin

Donatienne est l'histoire d'une jeune bretonne mariée et mere de famille qui part a la ville comme nourrice pour aider financierement son mari et ses enfants. Happée par le tourbillon des conversations des autres bonnes, par leur amoralité, enivrée par le luxe, l'argent gagné sans efforts, elle oublie les siens et devient la maîtresse d'un valet déluré. Son mari chassé par la misere de sa ferme erre sur les routes avec les trois enfants et finit par échouer en Auvergne ou il travaille comme manoeuvre dans une carriere... Donatienne est un personnage complexe et tres humain avec ses failles et son courage. Ce personnage a parcouru un cycle de vie et de réflexions. Désir de fuir l'enfermement et la misere de la campagne, fascination de la ville et du luxe, oubli et mépris de son origine et de ses valeurs, échec, malheur, remords, solitude, remise en cause puis décision et enfin retrouvailles avec les siens et sa culture. La coiffe bretonne étant le symbole de son appartenance culturelle, elle la retire sous les moqueries des camarades en arrivant a Paris et la remet quand elle retrouve les siens. Ce roman, certes moraliste, s'attache a décrire, comme ceux des naturalistes, la condition sociale des bonnes, leurs logements, les bureaux de placement mais s'attarde aussi sur l'intériorité, la psychologie de Donatienne et surtout la complexité de son cheminement. La chute et la rédemption réunissent en un meme personnage les figures de Madeleine et de Marie et lui conferent une richesse qui l'éloigne de la caricature.

Opinie o ebooku Donatienne - René Bazin

Fragment ebooka Donatienne - René Bazin

A Propos
Chapitre 1 - LA CLOSERIE DE ROS GRIGNON
Chapitre 2 - LE DÉPART

A Propos Bazin:

Écrivain catholique français, a la fois juriste et professeur de droit, romancier, journaliste, historien, essayiste et auteur de récits de voyages.

Disponible sur Feedbooks Bazin:
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Chapitre 1 LA CLOSERIE DE ROS GRIGNON

Ils étaient assis, l’homme et la femme, en haut de la colline, sur le seuil de la ferme, la tete appuyée sur la paume des mains, lui tres grand, elle tres petite, tous deux Bretons de race ancienne. L’ombre achevait de tomber.

Une bande rouge, mince comme un fuseau, longue de bien des lieues, a peine entamée, ça et la, par l’ondulation lointaine des terres, laissait deviner l’immensité de l’horizon qu’ils avaient devant eux. Mais il n’en venait presque plus de lumiere, ni aux nuages floconneux qui barraient le ciel, ni sur la foret de Lorges, dont les vallons et les côtes fuyaient en houles melées. Bancs de nuages dans le ciel, bancs de brume dans le pli des frondaisons, tout était orienté dans le meme sens et tout dormait. Une senteur âpre, la respiration nocturne de la foret, passait par intervalles. A la limite des bois, a trois cents metres de la maison, une lande ressemblait a une tache brune. Puis il y avait un maigre champ de blé noir moissonné et, plus pres, le petit raidillon pierreux, semé de genets, qui portait la closerie de Ros Grignon.

Ils étaient pauvres. L’homme avait épousé, au retour du service, une fille de marin, servante en la paroisse d’Yffiniac, qui est peu distante de celle de Plouc. Elle avait quelques centaines de francs d’économie, des yeux noirs tres innocents et tres vifs, sous sa coiffe aux ailes relevées en forme de fleur de cyclamen. Lui ne possédait rien.

Un soldat qui revient du régiment, n’est-ce pas ? Mais c’était moins pour son argent qu’il l’avait choisie, bien sur, que parce qu’elle lui plaisait. Et comme il était réputé bon travailleur, dur a la besogne, il avait pu obtenir a bail quatre hectares de mauvaise terre, vingt pommiers, une maison composée d’une étable ou vivait la vache, d’une chambre ou dormaient les gens, sous le meme toit de paille épais d’un metre et tout brun de mousse : la closerie enfin de Ros Grignon. Cependant il payait mal. Depuis six ans qu’il était marié, trois enfants lui étaient nés, dont le dernier, Joël, avait cinq mois. La mere pouvait a peine aider son mari, dans les grands jours de peine, a remuer la terre, a semer, a sarcler, a moissonner. Et l’avoine se vendait mal, le blé noir était presque entierement consommé a la maison, et l’ombre de la foret, les racines profondes des chenes et des ajoncs, rendaient chétives les récoltes.

La nuit s’annonçait calme et humide, comme beaucoup de nuits de la fin de septembre. Dans la chambre, derriere Jean Louarn et sa femme, s’élevait le bruit régulier d’un berceau qu’une petite de cinq ans, Noémi, balançait en tirant sur une corde. Elle endormait Joël. Eux ne bougeaient pas. Les yeux vagues, on eut dit qu’ils regardaient diminuer la bande de lumiere rouge au-dessus de la foret. Des gouttes de rosée, glissant sur les tuyaux de chaume, tombaient sur le cou de l’homme, sans qu’il y prît garde. Ils se reposaient, ouvrant leurs poitrines a la brise fraîche, n’ayant point de pensée, si ce n’est le songe toujours présent de la misere, qui ne se partage plus et que chacun fait de son côté quand elle a trop duré.

Le gémissement du berceau s’arreta, et l’enfant, mal endormi, cria. La femme tourna la tete vers le fond de la chambre :

– Tire donc, Noémi ! Pourquoi ne tires-tu pas ?

Rien ne répondit. Le bruit doux de l’osier recommença. Mais le pere, sorti du reve ou il était plongé, dit lentement :

– Faudrait vendre la vache.

– Oui, reprit la femme, faudra la vendre.

Ce n’était pas la premiere fois qu’ils parlaient ainsi de mener au marché l’unique bete de l’étable. Mais ils ne se décidaient point a le faire, attendant un autre moyen de salut, sans savoir lequel.

– Faudrait la vendre avant l’hiver, ajouta Louarn.

Puis il se tut. Le petit Joël était endormi. Aucun bruit ne s’élevait de la closerie, ni de l’immense campagne épandue alentour. La lueur du couchant s’était faite mince comme un fil. C’était l’heure ou les betes de proie, les loups, les renards, les martres rôdeuses, se levant des fourrés, le cou tendu, flairent la nuit, et, tout a coup, secouant leurs pattes, commencent a trotter par les sentiers menus, a découvert.

– Bonsoir ! dit une voix enrouée.

L’homme et la femme se dresserent en sursaut. D’instinct, Louarn avait fait un pas en avant, afin d’etre entre elle et celui qui venait. Un moment, il demeura penché, fouillant l’ombre de la pente pierreuse, les bras ramenés le long du corps, pret a lutter. Mais, dans la faible tranche de lumiere qui s’échappait de la porte et faisait un petit couloir a travers la brume, une tete apparut, puis un gros corps d’homme élargi par les plis d’une blouse.

– Crains pas, Louarn, c’est moi ; j’apporte une lettre.

– C’est tout de meme pas une heure pour courir les chemins, dit Louarn.

– Vous demeurez si loin ! reprit le facteur. Je suis venu apres la levée. Tiens, voila !

Le closier étendit la main, et regarda l’enveloppe avec un rire triste. Qu’est-ce que cela lui faisait, une lettre de plus ou de moins de l’avocat Guillon, le receveur de mademoiselle Penhoat ? Puisqu’il ne pouvait pas payer, c’était de l’écriture inutile.

– Veux-tu entrer ? dit-il. Veux-tu une bolée de cidre ?

– Non, pas ce soir, une autre fois.

La blouse ronde disparut apres trois enjambées de l’homme, car le brouillard devenait épais.

– Rentrons, dit Louarn.

Tandis qu’il fermait la porte, et poussait le verrou de bois, luisant du bout, a cause du long usage, sa femme, plus pressée que lui de savoir, enlevait de terre la chandelle fichée dans un goulot de bouteille. Elle la posa sur la table, et, se penchant au-dessus, les yeux brillants :

– Dis, Jean, d’ou vient-elle, la lettre ?

Lui, de l’autre côté de la table, retourna deux ou trois fois l’enveloppe entre ses mains, l’approcha de son visage, qui était long, maigre et tout rasé, sauf un doigt de favoris, pres des cheveux, et, ne reconnaissant pas l’écriture de maître Guillon :

– Tiens, lis donc, Donatienne. Ça n’est pas de lui. Moi, l’écriture moulée, ça ne me connaît guere.

Et ce fut a son tour de regarder la petite Bretonne, qui lisait vite, suivant les lignes avec un balancement de la tete, rougissait, tremblait, et finit par dire, les yeux levés, humides de larmes et souriants tout de meme :

– Ils me demandent pour etre nourrice !

Louarn devint sombre. Ses joues plates, couleur de la mauvaise terre blanche qu’il remuait, se creuserent :

– Qui donc ? fit-il.

– Des gens ; je ne sais pas : leur nom est la. Mais le médecin, c’est celui de Saint-Brieuc.

– Et quand donc tu partirais ?

Elle baissa le front vers la table, voyant combien Louarn était troublé.

– Demain matin. Ils me disent de prendre le premier train… Vrai, je ne m’y attendais plus, mon homme !…

L’idée leur était venue, en effet, avant la naissance de Joël, que Donatienne pourrait trouver une place de nourrice, comme tant d’autres parentes ou voisines du pays, et la jeune femme était allée voir le médecin de Saint-Brieuc, qui avait pris le nom et l’adresse. Mais, depuis huit mois, n’ayant pas eu de réponse, ils croyaient la demande oubliée. Le mari seul en avait reparlé, une ou deux fois, pour dire, au temps de la moisson : « C’est bien heureux qu’ils n’aient pas voulu de toi, Donatienne ! Comment aurais-je fait, tout seul ! »

– Je ne m’y attendais plus ! répétait la petite Bretonne, le visage éclairé en dessous par la chandelle. Non, vraiment, cela me fait une surprise !…

Et voila que, malgré elle, son cour s’était mis a battre. Le sang lui montait aux joues. Une joie confuse, dont elle avait honte, lui venait de ce papier blanc qu’elle regardait maintenant sans rien lire : c’était comme une treve a sa misere, qui lui était offerte, une délivrance des soucis de sa vie de paysanne obligée de nourrir l’homme, de s’occuper sans repos des enfants et des betes. Elle sentait se soulever un peu le poids de fatigue et d’ennui qui les accablait tous deux. Les histoires que racontaient les femmes de Plouc, les gâteries dont on comblait les nourrices, la-bas, dans les villes, des visions rapides de linge brodé, de rubans de soie, de rouleaux d’or, la pensée d’orgueil, aussi, qu’elle était envoyée par le médecin dans une grande maison de Paris, tout cela, pele-mele, lui passait dans l’esprit. Elle en fut genée, se détourna vers les deux berceaux, côte a côte, pres du lit aux rideaux de serge verte, et fit semblant de border les draps de Lucienne et de Joël.

– C’est vrai que ça sera triste, mon homme… Mais, vois-tu, ça aura une fin.

Pas un mot ne lui répondit, et pas une ombre, autre que la sienne, ne remua sur le mur. Elle entendit deux gouttes d’eau qui tombaient dehors, du toit de chaume sur les pierres.

– Et puis, je gagnerai de l’argent, continua-t-elle, et je te l’enverrai. Ces gens-la doivent etre riches. Ils me donneront peut-etre des brassieres, dont les petits ont tant besoin…

L’unique chambre de la maison fut ressaisie par l’universel silence, et sembla, un moment, une chose morte, écrasée comme les bois, les landes, sous la rosée lourde de cette nuit de septembre. Donatienne comprit que l’espece de joie qu’elle n’avait pu contenir s’était effacée par degrés ; qu’elle n’aurait plus, dans son air, rien d’offensant pour son mari : et elle regarda Louarn.

Il n’avait pas bougé. La chandelle éclairait jusqu’au fond ses yeux bleus, qui ressemblaient, sous la broussaille des sourcils, a un peu de brume blonde, d’ou sortait un regard trouble de pauvre etre perdu dans un chagrin trop grand. Il suivait les mouvements de Donatienne, sans remarquer le sourire, ni la rougeur du visage, ni la lenteur de ce manege autour des berceaux ; il la suivait avec une pensée de désespoir, sans rien au dela, comme si elle eut été une image déja lointaine, séparée de lui par des lieues et des lieues. Les marins ont le meme regard, quand une voile, a l’horizon, descend vers l’infini de la mer.

– Jean ? dit-elle ; Jean Louarn ?

Il s’approcha lentement, faisant le tour de la table, jusqu’aupres du berceau de Joël. Donatienne était la, immobile. Il lui prit la main, et tous deux ils considérerent, dans l’ombre, les enfants endormis, tetes blondes tournées l’une vers l’autre, a demi recouvertes par les pointes de l’oreiller qui se courbaient au-dessus d’elles.

– Tu veilleras bien sur eux ! dit-elle. C’est si petit ! Lucienne est si futée ! On ne sait par ou elle passe, tant elle court vite, et j’ai eu souvent peur, a cause du puits. Tu recommanderas a celle qui viendra…

L’homme fit signe que oui.

– Justement, reprit Donatienne, j’y pensais, la. Tu pourrais aller chercher, demain matin, Annette Domerc, au bourg de Plouc. Elle conviendrait pour etre servante, je crois. Trouves-tu cela bien ?

Les hautes épaules de Louarn se leverent :

– Que veux-tu que je trouve bien ? dit-il. J’essaierai.

– Et ça réussira, j’en suis sure ! Tu ne dois pas t’en faire trop de chagrin. Toutes celles du pays s’en vont comme moi… Meme je suis restée plus longtemps que d’autres… Vingt-quatre ans, songe donc !

Elle dit encore plusieurs phrases, tres vite, des recommandations qu’il n’entendait pas, des formules de résignation qui ne consolent de rien. Puis sa voix claire de Bretonne se voila ; sa poitrine se gonfla plus rapidement dans son corselet galonné de velours ; elle comprit qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’il fallait, et murmura :

– Mon pauvre Jean, tout de meme !

Lui, il la prit par la taille, d’un seul bras, et, toute petite contre lui, l’emporta sous l’auvent de la cheminée, a gauche, ou il y avait un escabeau pour les veillées d’hiver. Il se laissa tomber sur l’escabeau, et, la posant sur ses genoux, ramenant, le long de son épaule, la tete mignonne de sa femme, comme il avait fait, elle s’en souvenait, un des premiers soirs de ses noces, il la tint embrassée, n’ayant eu qu’un mot pour exprimer sa tendresse d’alors, et le retrouvant pour dire sa peine d’a présent : « Femme ! Femme ! » Il ne baisait pas son visage, il ne cherchait pas meme a le voir, il appuyait seulement sur son cour et enlaçait, avec sa force de géant remueur de terre, cette créature qui était sienne, et se pénétrait de cette supreme douceur d’adieu dont le temps venait d’etre mesuré. « Ô femme ! » répétait-il. Toute sa passion était enfermée dans cette plainte, et sa jalousie inquiete, et la pitié que lui causaient toutes ces choses éparses dans le rayonnement faible de la lumiere : les berceaux, le lit, la table, le coffre aux vetements et jusqu’a l’étable d’ou arrivait, par intervalles, le bruit d’une masse lourde heurtant les planches, tout cela qui serait si triste sans elle !

Au-dessus d’eux, la cheminée montait, large, noire de suie, ouverte aux brumes qui descendaient lentement.

Donatienne avait essayé de se dégager. Mais il ne voulait pas. Alors elle s’était laissé bercer a son tour par la peur de l’inconnu. « Si je pouvais seulement voir ou tu vas ! » avait dit Louarn. Ils ne le savaient pas plus l’un que l’autre. Elle partait, lui restait, et tout leur effort de mémoire, tout ce qu’ils avaient retenu des propos de la caserne ou des commérages des femmes de Plouc n’arrivait pas a leur donner une idée, meme imparfaite, du lieu mystérieux ou serait demain Donatienne, la mere de Noémi, de Lucienne et de Joël.

Au bout de longtemps, la lettre qu’ils avaient abandonnée sur la table fut poussée par un tourbillon de vent, et glissa. Il vit, par l’ouverture de la cheminée, que le ciel était couleur de poussiere.

– La lune monte au-dessus des bois, dit-il. Il est passé dix heures, Donatienne.

Tous deux sortirent de dessous l’auvent, lui pour se dévetir et se coucher, elle pour s’occuper du petit Joël qui s’éveillait.

Et la nuit roula bientôt sur les cinq etres endormis qu’enfermait Ros Grignon. Ses étoiles, une a une, passerent au-dessus des brumes qui mouillaient la foret, au-dessus du tertre que précédait le champ moissonné, et s’en allerent vers d’autres champs, d’autres maisons perdues parmi les landes sans nom. C’était la grande nuit, les routes désertes, les fenetres closes, les villages rejoints, jusqu’au milieu des terres, par le bruit lointain des houles. Toutes les joies humaines sommeillaient dans les âmes, et presque toutes les douleurs, et le dur souci du pain. Au large des côtes seulement, tout autour de la presqu’île bretonne, des feux de navires se croisaient dans l’ombre. Mais la terre, un moment, avait cessé de se plaindre. La closerie de Jean Louarn était muette. L’homme dormait, agité parfois d’un frisson de reve ; Donatienne, frele pres de lui, et toute rose, ressemblait, quand un rayon de lune vint éclairer le lit, a ces petites figures de mariées qu’on habille de coquillages, dans les pauvres boutiques, la-bas.


Chapitre 2 LE DÉPART

Il n’y eut pas d’aube éclatante. Les voiles qui couvraient le ciel pâlirent seulement, et si peu qu’on ne savait en quel point le soleil s’était levé. Depuis une heure, Jean Louarn avait quitté Ros Grignon pour aller chercher, au bourg de Plouc, une carriole qu’on lui preterait et la servante Annette Domerc. Donatienne s’habilla, en meme temps que Noémi qui, chaque matin, commençait a aider sa mere. La petite, assise sur le bord de son lit, ébouriffée, ses cheveux retombant sur ses yeux mal ouverts, s’interrompait de tirer son bas ou de lacer sa robe, et demeurait en équilibre, prise d’un acces de sommeil, la tete penchée en avant.

La mere était debout, déja prete, et regardait ses trois enfants, l’un apres l’autre, sans rien dire. Sa tendresse maternelle l’avait envahie au premier mot, s’était emparée d’elle tout entiere, des que Louarn avait dit : « Il est cinq heures, voila le jour. » Et l’idée qu’elle allait abandonner ces trois etres nés d’elle, le dernier surtout qui n’était pas sevré, lui étreignait le cour. Elle les regardait, avec l’épouvante secrete de ne plus les revoir, d’en retrouver un de moins quand elle reviendrait. Lequel ? On n’ose approfondir ces peurs-la. L’enfant qu’elle fixait lui paraissait toujours celui que la menace obscure atteindrait. Songeant a cela, elle prit le petit Joël, et le mit tout endormi a son sein.

– Noémi, fit-elle a demi-voix, va donc donner une poignée de paille a la vache. Je l’entends qui fourrage.

Elle se pencha, souriante malgré tout, vers le nourrisson dont le visage disparut entre la poitrine blanche de la mere et le pli gonflé de la chemise. Les levres du petit commencerent a sucer le lait, avidement, avec des repos essoufflés de gourmandise. Elle aurait voulu lui dire, et elle pensait avec pitié : « Prends tout, mon mignon ! Tu ne m’auras plus ce soir. Ils te donneront a boire du lait que tu n’aimes pas. Tu aimes le mien. Bois a ta soif, pour la derniere fois ! » Et, lorsque les levres ensommeillées de Joël la quittaient, retombant l’une sur l’autre, comme un coquillage qui se ferme, elle les excitait du bout de son doigt, et l’enfant se ranimait pour boire encore la vie.

Elle le recoucha, et, ne pouvant se résoudre a le quitter, elle le regardait dormir, et elle lui souriait avec l’abandon des jours anciens, lorsque, brusquement, elle fut ressaisie par la pensée de l’heure qui passait. Noémi rentrait par la porte de l’étable, ayant des brins de paille dans les cheveux. Donatienne courut au coffre ou elle renfermait les vetements de rechange de ses enfants et les siens, – une brassée de lainages avec un peu de gros linge, – et, a la hâte, plia un vieux jupon, un fichu, une chemise et deux coiffes, dans une serviette dont elle croisa les bouts a l’aide de deux épingles. C’était tout ce qu’elle emportait : les femmes du pays lui avaient recommandé de laisser le reste a la maison, parce que les bourgeois donnaient ce qui manquait. De moins pauvres qu’elle en faisaient autant.

– Écoute ! dit-elle en tendant l’oreille.

Noémi, qui courait, s’arreta. Un roulement de voiture montait vers Ros Grignon. L’homme devait traverser le tronçon nouvellement empierré du chemin, a trois cents metres de la closerie. Donatienne eut le temps d’achever sa toilette. Elle avait bon air dans sa meilleure robe de drap noir a mille plis, avec sa guimpe blanche échancrée au cou et sur la nuque, et son rouleau serré de cheveux blonds sous la coiffe aux ailes envolées.

Le mari entra, suivi d’une fille chétive, un peu voutée, dont les yeux pâles étaient presque de la couleur de la peau toute rousselée, et qui avait dix-sept ans, et n’en paraissait pas plus de quinze.

– Bonjour, maîtresse Louarn ! dit-elle.

Donatienne ne répondit pas. Deux larmes, si grosses qu’elle n’y voyait plus, avaient rempli ses yeux. Elle embrassa Joël qui ne remua pas, Lucienne qui se tourna dans le berceau ; elle enleva dans ses bras Noémi qui venait, attirée par ces larmes qu’elle ne comprenait pas.

– Ma petite, ma chere petite, tu auras soin, toi aussi, de ton frere et de ta sour, n’est-ce pas ? Ne cours jamais loin avec eux. Je reviendrai… Adieu.

Elle la déposa par terre, prit le paquet de vetements et un parapluie de coton bleu, passa devant la servante hébétée, et se hissa dans la carriole, tandis que Louarn tenait le cheval par la bride…

Une minute apres, ils avaient descendu la pente. La porte de la maison dessinait comme un trou noir au-dessous du chaume, encadrant une petite forme brune en retrait dans cette ombre, une vision d’enfant déja presque effacée. Un tournant de la route cacha bientôt Ros Grignon, et Donatienne ne vit plus rien que la campagne indifférente des voisins, puis celle des inconnus, puis des arbres et des chemins creux dont elle n’avait aucune idée. Louarn semblait uniquement occupé de conduire. Ils allaient vers la station de l’Hermitage, la moins éloignée de Ros Grignon, dans la vapeur molle du matin, si basse que les pointes des chenes et des pommiers en étaient comme fumeuses et brouillées.

Quelques centaines de metres avant d’arriver au bourg, Jean Louarn, a une côte, se pencha vers sa femme, et l’embrassa au front.

– Tu m’écriras, dit-il, pour que je connaisse ou tu es. Je me ferai bien du tourment de toi, Donatienne…

La jeune femme répondit :

– Bien sur, et tu me donneras, toi, des nouvelles du pays.

Elle ne l’embrassa point, retenue par la tradition austere de la Bretagne, par la peur des yeux qui regardent, entre les cépées.

La carriole s’arreta devant la station, au moment ou le train de neuf heures et demie arrivait de Pontivy. Ils eurent juste le temps de courir au guichet, l’homme portant le paquet blanc, la femme essayant d’ouvrir le porte-monnaie aux armatures de cuivre usé.

Rapidement, se heurtant aux passages, bien qu’ils ne fussent chargés ni l’un ni l’autre, ils traverserent la salle d’attente, et Donatienne monta dans le compartiment de troisieme, dont un employé tenait la portiere ouverte.

– Adieu ! dit Louarn.

Elle ne l’entendit pas. Il vit le joli visage rose, les yeux bruns, les ailes en mouvement de la coiffe passer derriere la vitre miroitante du wagon, et il demeura immobile sur le quai, regardant fuir le train qui emportait Donatienne.