David Copperfield - Tome I - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Dla dzieci i młodzieży Język: francuski Rok wydania: 1850

David Copperfield - Tome I darmowy ebook

Charles Dickens

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Opis ebooka David Copperfield - Tome I - Charles Dickens

La vie de David Copperfield est sans histoire jusqu'au jour ou sa mere se remarie. Maltraité par son beau-pere, envoyé en pension, David commence une lente descente aux enfers. Travaillant a Londres pour survivre, il n'a plus qu'une idée en tete: s'enfuir et retrouver le bonheur perdu... Mais il ne peux compter que sur lui et la providence pour s'en sortir...

Opinie o ebooku David Copperfield - Tome I - Charles Dickens

Fragment ebooka David Copperfield - Tome I - Charles Dickens

A Propos
Chapitre 1 - Je viens au monde.
Chapitre 2 - J’observe.
Chapitre 3 - Un changement.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Je viens au monde.

Serai-je le héros de ma propre histoire ou quelque autre y prendra-t-il cette place ? C’est ce que ces pages vont apprendre au lecteur. Pour commencer par le commencement, je dirai donc que je suis né un vendredi, a minuit (du moins on me l’a dit, et je le crois). Et chose digne de remarque, l’horloge commença a sonner, et moi, je commençai a crier, au meme instant.

Vu le jour et l’heure de ma naissance, la garde de ma mere et quelques commeres du voisinage qui me portaient le plus vif intéret longtemps avant que nous pussions faire mutuellement connaissance, déclarerent : 1° que j’étais destiné a etre malheureux dans cette vie ; 2° que j’aurais le privilege de voir des fantômes et des esprits. Tout enfant de l’un ou de l’autre sexe assez malheureux pour naître un vendredi soir vers minuit possédait invariablement, disaient-elles, ce double don.

Je ne m’occupe pas ici de leur premiere prédiction. La suite de cette histoire en prouvera la justesse ou la fausseté. Quant au second point, je me bornerai a remarquer que j’attends toujours, a moins que les revenants ne m’aient fait leur visite quand j’étais encore a la mamelle. Ce n’est pas que je me plaigne de ce retard, bien au contraire : et meme si quelqu’un possede en ce moment cette portion de mon héritage, je l’autorise de tout mon cour a la garder pour lui.

Je suis né coiffé : on mit ma coiffe en vente par la voie des annonces de journaux, au tres-modique prix de quinze guinées. Je ne sais si c’est que les marins étaient alors a court d’argent, ou s’ils n’avaient pas la foi et préféraient se confier a des ceintures de liege, mais ce qu’il y a de positif, c’est qu’on ne reçut qu’une seule proposition ; elle vint d’un courtier de commerce qui offrait cinquante francs en argent, et le reste de la somme en vin de Xéres : il ne voulait pas payer davantage l’assurance de ne jamais se noyer. On renonça donc aux annonces qu’il fallut payer, bien entendu. Quant au xéres, ma pauvre mere venait de vendre le sien, ce n’était pas pour en acheter d’autre. Dix ans apres on mit ma coiffe en loterie, a une demi-couronne le billet, il y en avait cinquante, et le gagnant devait ajouter cinq shillings en sus. J’assistai au tirage de la loterie, et je me rappelle que j’étais fort ennuyé et fort humilié de voir ainsi disposer d’une portion de mon individu. La coiffe fut gagnée par une vieille dame qui tira, bien a contre-cour, de son sac les cinq shillings en gros sols, encore y manquait-il un penny ; mais ce fut en vain qu’on perdit son temps et son arithmétique a en convaincre la vieille dame. Le fait est que tout le monde vous dira dans le pays qu’elle ne s’est pas noyée, et qu’elle a eu le bonheur de mourir victorieusement dans son lit a quatre-vingt-douze ans. On m’a raconté que, jusqu’a son dernier soupir, elle s’est vantée de n’avoir jamais traversé l’eau, que sur un pont : souvent en buvant son thé (occupation qui lui plaisait fort), elle s’emportait contre l’impiété de ces marins et de ces voyageurs qui ont la présomption d’aller « vagabonder » au loin. En vain on lui représentait que sans cette coupable pratique, on manquerait de bien de petites douceurs, peut-etre meme de thé. Elle répliquait d’un ton toujours plus énergique et avec une confiance toujours plus entiere dans la force de son raisonnement :

« Non, non, pas de vagabondage. »

Mais pour ne pas nous exposer a vagabonder nous-meme, revenons a ma naissance.

Je suis né a Blunderstone, dans le comté de Suffolk ou dans ces environs-la, comme on dit. J’étais un enfant posthume. Lorsque mes yeux s’ouvrirent a la lumiere de ce monde, mon pere avait fermé les siens depuis plus de six mois. Il y a pour moi, meme a présent, quelque chose d’étrange dans la pensée qu’il ne m’a jamais vu ; quelque chose de plus étrange encore dans le lointain souvenir qui me reste des jours de mon enfance passée non loin de la pierre blanche qui recouvrait son tombeau. Que de fois je me suis senti saisi alors d’une compassion indéfinissable pour ce pauvre tombeau couché tout seul au milieu du cimetiere, par une nuit obscure, tandis qu’il faisait si chaud et si clair dans notre petit salon ! il me semblait qu’il y avait presque de la cruauté a le laisser la dehors, et a lui fermer si soigneusement notre porte.

Le grand personnage de notre famille, c’était une tante de mon pere, par conséquent ma grand’tante a moi, dont j’aurai a m’occuper plus loin, miss Trotwood ou miss Betsy, comme l’appelait ma pauvre mere, quand elle parvenait a prendre sur elle de nommer cette terrible personne (ce qui arrivait tres-rarement). Miss Betsy donc avait épousé un homme plus jeune qu’elle, tres-beau, mais non pas dans le sens du proverbe : « pour etre beau, il faut etre bon. » On le soupçonnait fortement d’avoir battu miss Betsy, et meme d’avoir un jour, a propos d’une discussion de budget domestique, pris quelques dispositions subites, mais violentes, pour la jeter par la fenetre d’un second étage. Ces preuves évidentes d’incompatibilité d’humeur déciderent miss Betsy a le payer pour qu’il s’en allât et pour qu’il acceptât une séparation a l’amiable. Il partit pour les Indes avec son capital, et la, disaient les légendes de famille, on l’avait rencontré monté sur un éléphant, en compagnie d’un babouin ; je crois en cela qu’on se trompe : ce n’était pas un babouin, on aura sans doute confondu avec une de ces princesses indiennes qu’on appelle Begum. Dans tous les cas, dix ans apres on reçut chez lui la nouvelle de sa mort. Personne n’a jamais su quel effet cette nouvelle fit sur ma tante : immédiatement apres leur séparation, elle avait repris son nom de fille, et acheté dans un hameau, bien loin, une petite maison au bord de la mer ou elle était allée s’établir. Elle passait la pour une vieille demoiselle qui vivait seule, en compagnie de sa servante, sans voir âme qui vive.

Mon pere avait été, je crois, le favori de miss Betsy, mais elle ne lui avait jamais pardonné son mariage, sous prétexte que ma mere n’était « qu’une poupée de cire. » Elle n’avait jamais vu ma mere, mais elle savait qu’elle n’avait pas encore vingt ans. Mon pere ne revit jamais miss Betsy. Il avait le double de l’âge de ma mere quand il l’épousa, et sa santé était loin d’etre robuste. Il mourut un an apres, six mois avant ma naissance, comme je l’ai déja dit.

Tel était l’état des choses dans la matinée de ce mémorable et important vendredi (qu’il me soit permis de le qualifier ainsi). Je ne puis donc pas me vanter d’avoir su alors tout ce que je viens de raconter, ni d’avoir conservé aucun souvenir personnel de ce qui va suivre.

Mal portante, profondément abattue, ma mere s’était assise au coin du feu qu’elle contemplait a travers ses larmes ; elle songeait avec tristesse a sa propre vie et a celle du pauvre petit orphelin qui allait etre accueilli a son arrivée dans un monde peu charmé de le recevoir, par quelques paquets d’épingles de mauvais augure prophétiques, déja préparées dans un tiroir de sa chambre ; ma mere, dis-je, était assise devant son feu par une matinée claire et froide du mois de mars. Triste et timide, elle se disait qu’elle succomberait probablement a l’épreuve qui l’attendait, lorsqu’en levant les yeux pour essuyer ses larmes, elle vit arriver par le jardin une femme qu’elle ne connaissait pas.

Au second coup d’oil, ma mere eut un pressentiment certain que c’était miss Betsy. Les rayons du soleil couchant éclairaient a la porte du jardin toute la personne de cette étrangere, elle marchait d’un pas trop ferme et d’un air trop déterminé pour que ce put etre une autre que Betsy Trotwood.

En arrivant devant la maison, elle donna une autre preuve de son identité. Mon pere avait souvent fait entendre a ma mere que sa tante ne se conduisait presque jamais comme le reste des humains ; et voila en effet qu’au lieu de sonner a la porte, elle vint se planter devant la fenetre, et appuya si fort son nez contre la vitre qu’il en devint tout blanc et parfaitement plat au meme instant, a ce que m’a souvent raconté ma pauvre mere.

Cette apparition porta un tel coup a ma mere que c’est a miss Betsy, j’en suis convaincu, que je dois d’etre né un vendredi.

Ma mere se leva brusquement et alla se cacher dans un coin derriere sa chaise. Miss Betsy apres avoir lentement parcouru toute la piece du regard, en roulant les yeux comme le font certaines tetes de Sarrasin dans les horloges flamandes, aperçut enfin ma mere. Elle lui fit signe d’un air refrogné de venir lui ouvrir la porte, comme quelqu’un qui a l’habitude du commandement. Ma mere obéit.

« Mistress David Copperfield, je suppose, dit miss Betsy en appuyant sur le dernier mot, sans doute pour faire comprendre que sa supposition venait de ce qu’elle voyait ma mere en grand deuil, et sur le point d’accoucher.

– Oui, répondit faiblement ma mere.

– Miss Trotwood, lui répliqua-t-on ; vous avez entendu parler d’elle, je suppose ? »

Ma mere dit qu’elle avait eu ce plaisir. Mais elle sentait que malgré elle, elle laissait assez voir que le plaisir n’avait pas été immense.

« Eh bien ! maintenant vous la voyez, » dit miss Betsy. Ma mere baissa la tete et la pria d’entrer.

Elles s’acheminerent vers la piece que ma mere venait de quitter ; depuis la mort de mon pere, on n’avait pas fait de feu dans le salon de l’autre côté du corridor ; elles s’assirent, miss Betsy gardait le silence ; apres de vains efforts pour se contenir, ma mere fondit en larmes.

« Allons, allons ! dit miss Betsy vivement, pas de tout cela ! venez ici. »

Ma mere ne pouvait que sangloter sans répondre.

« Ôtez votre bonnet, enfant, dit miss Betsy, il faut que je vous voie. »

Trop effrayée pour résister a cette étrange requete, ma mere fit ce qu’on lui disait ; mais ses mains tremblaient tellement qu’elle détacha ses longs cheveux en meme temps que son bonnet.

« Ah ! bon Dieu ! s’écria miss Betsy, vous n’etes qu’un enfant ! »

Ma mere avait certainement l’air tres-jeune pour son âge ; elle baissa la tete, pauvre femme ! comme si c’était sa faute, et murmura, au milieu de ses larmes, qu’elle avait peur d’etre bien enfant pour etre déja veuve et mere. Il y eut un moment de silence, pendant lequel ma mere s’imagina que miss Betsy passait doucement la main sur ses cheveux ; elle leva timidement les yeux : mais non, la tante était assise d’un air rechigné devant le feu, sa robe relevée, les mains croisées sur ses genoux, les pieds posés sur les chenets.

« Au nom du ciel, s’écria tout d’un coup miss Betsy, pourquoi l’appeler rookery[1] ?

– Vous parlez de cette maison, madame ? demanda ma mere.

– Oui, pourquoi l’appeler Rookery ? Vous l’auriez appelé cookery[2], pour peu que vous eussiez eu de bon sens, l’un ou l’autre.

– M. Copperfield aimait ce nom, répondit ma mere. Quand il acheta cette maison, il se plaisait a penser qu’il y avait des nids de corbeaux dans les alentours. »

Le vent du soir s’élevait, et les vieux ormes du jardin s’agitaient avec tant de bruit, que ma mere et miss Betsy jeterent toutes deux les yeux de ce côté. Les grands arbres se penchaient l’un vers l’autre, comme des géants qui vont se confier un secret, et qui, apres quelques secondes de confidence, se relevent brusquement, secouant au loin leurs bras énormes, comme si ce qu’ils viennent d’entendre ne leur laissait aucun repos : quelques vieux nids de corbeaux, a moitié détruits par les vents, ballottaient sur les branches supérieures, comme un débris de navire bondit sur une mer orageuse.

« Ou sont les oiseaux ? demanda miss Betsy.

– Les… ? » Ma mere pensait a toute autre chose.

« Les corbeaux ?… ou sont-ils passés ? redemanda miss Betsy.

– Je n’en ai jamais vu ici, dit ma mere. Nous croyions, M. Copperfield avait cru… qu’il y avait une belle rookery, mais les nids étaient tres-anciens et depuis longtemps abandonnés.

– Voila bien David Copperfield ! dit miss Betsy. C’est bien la lui, d’appeler sa maison la rookery, quand il n’y a pas dans les environs un seul corbeau, et de croire aux oiseaux parce qu’il voit des nids !

– M. Copperfield est mort, repartit ma mere, et si vous osez me dire du mal de lui… »

Ma pauvre mere eut un moment, je le soupçonne, l’intention de se jeter sur ma tante pour l’étrangler. Meme en santé, ma mere n’aurait été qu’un triste champion dans un combat corps a corps avec miss Betsy ; mais a peine avait-elle quitté sa chaise qu’elle y renonça, et se rasseyant humblement, elle s’évanouit.

Lorsqu’elle revint a elle, peut-etre par les soins de miss Betsy, ma mere vit sa tante debout devant la fenetre ; l’obscurité avait succédé au crépuscule, et la lueur du feu les aidait seule a se distinguer l’une l’autre.

« Eh bien ! dit miss Betsy, en revenant s’asseoir, comme si elle avait contemplé un instant le paysage, eh bien, quand comptez-vous ?…

– Je suis toute tremblante, balbutia ma mere. Je ne sais ce qui m’arrive. Je vais mourir, c’est sur.

– Non, non, non, dit miss Betsy, prenez un peu de thé.

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! croyez-vous que cela me fasse un peu de bien ? répondit ma mere d’un ton désolé.

– Bien certainement, dit miss Betsy. Pure imagination ! Quel nom donnez-vous a votre fille ?

– Je ne sais pas encore si ce sera une fille, madame, dit ma mere dans son innocence.

– Que le bon Dieu bénisse cette enfant ! » s’écria miss Betsy en citant, sans s’en douter, la seconde sentence inscrite en épingles sur la pelote, dans la commode d’en haut, mais en l’appliquant a ma mere elle-meme, au lieu qu’elle s’appliquait a moi, « ce n’est pas de cela que je parle. Je parle de votre servante.

– Peggotty ! dit ma mere.

– Peggotty ! répéta miss Betsy avec une nuance d’indignation, voulez-vous me faire croire qu’une femme a reçu, dans une église chrétienne, le nom de Peggotty ?

– C’est son nom de famille, reprit timidement ma mere. M. Copperfield le lui donnait habituellement pour éviter toute confusion, parce qu’elle portait le meme nom de bapteme que moi.

– Ici, Peggotty ! s’écria miss Betsy en ouvrant la porte de la salle a manger. Du thé. Votre maîtresse est un peu souffrante. Et ne lambinons pas. »

Apres avoir donné cet ordre avec autant d’énergie que si elle avait exercé de toute éternité une autorité incontestée dans la maison, miss Betsy alla s’assurer de la venue de Peggotty qui arrivait stupéfaite, sa chandelle a la main, au son de cette voix inconnue ; puis elle revint s’asseoir comme auparavant, les pieds sur les chenets, sa robe retroussée, et ses mains croisées sur ses genoux.

« Vous disiez que ce serait peut-etre une fille, dit miss Betsy. Cela ne fait pas un doute. J’ai un pressentiment que ce sera une fille. Eh bien, mon enfant, a dater du jour de sa naissance, cette fille…

– Ou ce garçon, se permit d’insinuer ma mere.

– Je vous dis que j’ai un pressentiment que ce sera une fille, répliqua miss Betsy. Ne me contredisez pas. A dater du jour de la naissance de cette fille, je veux etre son amie. Je compte etre sa marraine, et je vous prie de l’appeler Betsy Trotwood Copperfield. Il ne faut pas qu’il y ait d’erreurs dans la vie de cette Betsy-la. Il ne faut pas qu’on se joue de ses affections, pauvre enfant. Elle sera tres-bien élevée, et soigneusement prémunie contre le danger de mettre sa sotte confiance en quelqu’un qui ne la mérite pas. Pour ce qui est de ça, je m’en charge. »

Miss Betsy hochait la tete, a la fin de chaque phrase, comme si le souvenir de ses anciens griefs la poursuivait et qu’elle eut de la peine a ne pas y faire des allusions plus explicites. Du moins ma mere crut s’en apercevoir, a la faible lueur du feu, mais elle avait trop peur de miss Betsy, elle était trop mal a son aise, trop intimidée et trop effarouchée pour observer clairement les choses ou pour savoir que dire.

« David était-il bon pour vous, enfant ? demanda miss Betsy apres un moment de silence, durant lequel sa tete avait fini par se tenir tranquille. Viviez-vous bien ensemble ?

– Nous étions tres-heureux, dit ma mere. M. Copperfield n’était que trop bon pour moi.

– Il vous gâtait, probablement ? repartit miss Betsy.

– J’en ai peur, maintenant que je me trouve de nouveau seule et abandonnée dans ce triste monde, dit ma mere en pleurant.

– Allons ! ne pleurez donc pas, dit miss Betsy, vous n’étiez pas bien assortis, petite… si jamais deux individus peuvent etre bien assortis… Voila pourquoi je vous ai fait cette question… Vous étiez orpheline, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Et gouvernante ?

– J’étais sous-gouvernante dans une maison ou M. Copperfield venait souvent. M. Copperfield était tres-bon pour moi, il s’occupait beaucoup de moi : il me témoignait beaucoup d’intéret, enfin il m’a demandé de l’épouser. Je lui ai dit oui, et nous nous sommes mariés, dit ma mere avec simplicité.

– Pauvre enfant ! dit miss Betsy, les yeux toujours fixés sur le feu, savez-vous faire quelque chose ?

– Madame, je vous demande pardon… balbutia ma mere.

– Savez-vous tenir une maison, par exemple ? dit miss Betsy.

– Bien peu, je crains, répondit ma mere. Bien moins que je ne devrais. Mais M. Copperfield me donnait des leçons…

– Avec cela qu’il en savait long lui-meme ! murmura miss Betsy.

– Et j’espere que j’en aurais profité, car j’avais grande envie d’apprendre, et c’était un maître si patient, mais le malheur affreux qui m’a frappée… » Ici ma mere fut de nouveau interrompue par ses sanglots.

« Bien, bien ! dit miss Betsy.

– Je tenais tres-régulierement mon livre de comptes, et je faisais la balance tous les soirs avec M. Copperfield, dit ma mere avec une nouvelle explosion de sanglots.

– Bien, bien ! dit miss Betsy, ne pleurez plus.

– Et jamais nous n’avons eu la plus petite discussion la-dessus, excepté quand M. Copperfield trouvait que mes trois et mes cinq se ressemblaient trop, ou que je faisais de trop longues queues a mes sept et a mes neuf : et ma mere recommença a pleurer de plus belle.

– Vous vous rendrez malade, dit miss Betsy, et cela ne vaudra rien ni pour vous, ni pour ma filleule. Allons ! ne recommencez pas. »

Cet argument contribua peut-etre a calmer ma mere, mais je soupçonne que son malaise, toujours croissant, y fit plus encore. Il y eut un assez long silence, interrompu seulement par quelques interjections que murmurait par-ci par-la miss Betsy, tout en se chauffant les pieds.

« David avait placé sa fortune en rente viagere, dit-elle enfin. Qu’a-t-il fait pour vous ?

– M. Copperfield, répondit ma mere avec un peu d’hésitation, avait eu la grande bonté de placer sur ma tete une portion de cette rente.

– Combien ? demanda miss Betsy.

– Cent cinq livres sterling, répondit ma mere.

– Il aurait pu faire plus mal, dit ma tante. »

Plus mal ! c’était tout justement le mot qui convenait a la circonstance ; car ma mere se trouvait plus mal, et Peggotty, qui venait d’entrer en apportant le thé, vit en un clin d’oil qu’elle était plus souffrante, comme miss Betsy aurait pu s’en apercevoir auparavant elle-meme sans l’obscurité, et la conduisit immédiatement dans sa chambre ; puis elle dépecha a la recherche de la garde et du médecin son neveu Ham Peggotty, qu’elle avait tenu caché dans la maison, depuis plusieurs jours, a l’insu de ma mere, afin d’avoir un messager toujours disponible en un cas pressant.

La garde et l’accoucheur, ces pouvoirs alliés, furent extremement étonnés, lorsqu’a leur arrivée presque simultanée, ils trouverent assise devant le feu une dame inconnue d’un aspect imposant ; son chapeau était accroché a son bras gauche, et elle était occupée a se boucher les oreilles avec de la ouate. Peggotty ignorait absolument qui elle était ; ma mere se taisait sur son compte, c’était un étrange mystere. La provision de ouate qu’elle tirait de sa poche pour la fourrer dans ses oreilles, n’ôtait rien a la solennité de son maintien.

Le médecin monta chez ma mere, puis il redescendit, décidé a etre poli et aimable pour la femme inconnue, avec laquelle il allait probablement se trouver en tete-a-tete pendant quelques heures. C’était le petit homme le plus doux et le plus affable qu’on put voir. Il se glissait de côté dans une chambre pour entrer et pour sortir, afin de prendre le moins de place possible. Il marchait aussi doucement, plus doucement peut-etre que le fantôme dans Hamlet. Il s’avançait la tete penchée sur l’épaule. Par un sentiment modeste de son humble importance, et par le désir modeste de ne gener personne, il ne suffirait pas de dire qu’il était incapable d’adresser un mot désobligeant a un chien : il ne l’aurait pas meme dit a un chien enragé. Peut-etre lui aurait-il glissé doucement un demi-mot, rien qu’une syllabe, et tout bas, car il parlait aussi humblement qu’il marchait, mais quant a le rudoyer ou a lui faire de la peine, cela n’aurait jamais pu lui entrer dans la tete.

M. Chillip regarda affectueusement ma tante, la salua doucement, la tete toujours inclinée de côté, puis il dit, en portant la main a son oreille gauche :

« Est-ce une irritation locale, madame ?

– Moi ! » répliqua ma tante en se débouchant brusquement une oreille.

M. Chillip l’a souvent répété depuis a ma mere, l’impétuosité de ma tante lui causa alors une telle alarme, qu’il ne comprend pas comment il put conserver son sang-froid. Mais il répéta doucement :

« C’est une irritation locale, madame ?

« Quelle betise ! » répondit ma tante, et elle se reboucha rapidement l’oreille.

Que faire apres cela ? M. Chillip s’assit et regarda timidement ma tante jusqu’a ce qu’on le rappelât aupres de ma mere. Apres un quart d’heure d’absence, il redescendit.

« Eh bien ! dit ma tante en enlevant le coton d’une oreille.

– Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous avançons tout doucement, madame.

– Bah ! bah ! » dit ma tante en l’arretant brusquement sur cette interjection méprisante. Puis, comme auparavant, elle se reboucha l’oreille.

En vérité (M. Chillip l’a souvent dit a ma mere depuis) ; en vérité, il se sentait presque indigné. A ne parler qu’au point de vue de sa profession, il se sentait presque indigné. Cependant il se rassit et la regarda pendant pres de deux heures, toujours assise devant le feu, jusqu’a ce qu’il remontât chez ma mere. Apres cette autre absence, il vint retrouver ma tante.

« Eh bien ? dit-elle en ôtant la ouate de la meme oreille.

– Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous avançons tout doucement, madame.

– Ah ! ah ! ah ! » dit ma tante, et cela avec un tel dédain, que M. Chillip se sentit incapable de supporter plus longtemps miss Betsy. Il y avait de quoi lui faire perdre la tete, il l’a dit depuis. Il aima mieux aller s’asseoir sur l’escalier, dans l’obscurité, en dépit d’un violent courant l’air, et c’est la qu’il attendit qu’on vînt le chercher.

Ham Peggotty (témoin digne de foi, puisqu’il allait a l’école du gouvernement et qu’il était fort comme un Turc sur le catéchisme), raconta le lendemain qu’il avait eu le malheur d’entr’ouvrir la porte de la salle a manger une heure apres le départ de M. Chillip. Miss Betsy parcourait la chambre dans une grande agitation ; elle l’avait aperçu et s’était jetée sur lui. Évidemment, le coton ne bouchait pas assez hermétiquement les oreilles de ma tante, car de temps a autre, quand le bruit des voix ou des pas devenait plus fort dans la chambre de ma mere, miss Betsy faisait sentir a sa malheureuse victime l’exces de son agitation. Elle lui faisait arpenter la chambre en tous sens, le secouant vivement par sa cravate (comme s’il avait pris trop de laudanum), elle lui ébouriffait les cheveux, elle lui chiffonnait son col de chemise, elle fourrait du coton dans les oreilles du pauvre enfant, les confondant sans doute avec les siennes, enfin elle lui faisait subir toute sorte de mauvais traitements. Ce récit fut en partie confirmé par sa tante, qui le rencontra a minuit et demi, un instant apres sa délivrance ; elle affirmait qu’il était aussi rouge que moi a ce meme moment.

L’excellent M. Chillip ne pouvait en vouloir longtemps a quelqu’un, surtout en un pareil moment. Il se glissa dans la salle a manger des qu’il eut une minute de libre et dit a ma tante d’un ton affable :

« Eh bien, madame, je suis heureux de pouvoir vous féliciter !

– De quoi ? » dit brusquement ma tante.

M. Chillip se sentit de nouveau troublé par la grande sévérité des manieres de ma tante : il lui fit un petit salut, et tenta un léger sourire dans le but de l’apaiser.

« Miséricorde ! qu’a donc cet homme ? s’écria ma tante de plus en plus impatientée. Est-il muet ?

– Calmez-vous, ma chere madame, dit M. Chillip de sa plus douce voix. Il n’y a plus le moindre motif d’inquiétude, madame. Soyez calme, je vous en prie. »

Je ne comprends pas comment ma tante put résister au désir de secouer M. Chillip jusqu’a ce qu’il fut venu a bout d’articuler ce qu’il avait a dire. Elle se borna a hocher la tete, mais avec un regard qui le fit frissonner.

« Eh bien, madame, reprit M. Chillip des qu’il eut retrouvé un peu de courage, je suis heureux de pouvoir vous féliciter. Tout est fini, madame, et bien fini. »

Pendant les cinq ou six minutes qu’employa M. Chillip a prononcer cette harangue, ma tante l’observa curieusement.

« Comment va-t-elle ? dit ma tante en croisant les bras, son chapeau toujours pendu a son poignet gauche.

– Eh bien, madame, elle sera bientôt tout a fait bien, j’espere, répondit M. Chillip. Elle est aussi bien que possible, pour une jeune mere qui se trouve dans une si triste situation. Je n’ai aucune objection a ce que vous la voyiez, madame. Cela lui fera peut-etre du bien.

– Et elle, comment va-t-elle ? » demanda vivement ma tante.

M. Chillip pencha encore un peu plus la tete et regarda ma tante d’un air câlin.

« L’enfant, dit ma tante, comment va-t-elle ?

– Madame, répondit M. Chillip, je me figurais que vous le saviez. C’est un garçon. »

Ma tante ne dit pas un mot ; elle saisit son chapeau par les brides, le lança comme une fronde a la tete de M. Chillip, le remit tout bosselé sur sa propre tete, sortit de la chambre et n’y rentra pas. Elle disparut comme une fée de mauvaise humeur ou comme un de ces etres surnaturels, que j’étais, disait-on, appelé a voir par le privilege de ma naissance ; elle disparut et ne revint plus.

Mon Dieu, non. J’étais couché dans mon berceau, ma mere était dans son lit et Betsy Trotwood Copperfield était pour toujours dans la région des reves et des ombres, dans cette région mystérieuse d’ou je venais d’arriver ; la lune, qui éclairait les fenetres de ma chambre, se reflétait au loin sur la demeure terrestre de tant de nouveaux venus comme moi, aussi bien que sur le monticule sous lequel reposaient les restes mortels de celui sans lequel je n’aurais jamais existé.


Chapitre 2 J’observe.

Les premiers objets que je retrouve sous une forme distincte quand je cherche a me rappeler les jours de ma petite enfance, c’est d’abord ma mere, avec ses beaux cheveux et son air jeune. Ensuite c’est Peggotty ; elle n’a pas d’âge, ses yeux sont si noirs qu’ils jettent une nuance sombre sur tout son visage ; ses joues et ses bras sont si durs et si rouges que jadis, il m’en souvient, je ne comprenais pas comment les oiseaux ne venaient pas la becqueter plutôt que les pommes.

Il me semble que je vois ma mere et Peggotty placées l’une en face de l’autre ; pour se faire petites, elles se penchent ou s’agenouillent par terre, et je vais en chancelant de l’une a l’autre. Il me reste un souvenir qui me semble encore tout récent du doigt que Peggotty me tendait pour m’aider a marcher, un doigt usé par son aiguille et plus rude qu’une râpe a muscade.

C’est peut-etre une illusion, mais pourtant je crois que la mémoire de beaucoup d’entre nous garde plus d’empreinte des jours d’enfance qu’on ne le croit généralement, de meme que je crois la faculté de l’observation souvent tres-développée et tres-exacte chez les enfants. La plupart des hommes faits qui sont remarquables a ce point de vue ont, selon moi, conservé cette faculté plutôt qu’ils ne l’ont acquise ; et, ce qui semblerait le prouver, c’est qu’ils ont en général une vivacité d’impression et une sérénité de caractere qui sont bien certainement chez eux un héritage de l’enfance.

Peut-etre m’accusera-t-on de divagation si je m’arrete sur cette réflexion, mais cela m’amene a dire que je tire mes conclusions de mon expérience personnelle, et si, dans la suite de ce récit, on trouve la preuve que dans mon enfance j’avais une grande disposition a observer, ou que dans mon âge mur j’ai conservé un vif souvenir de mon enfance, on sera moins étonné que je me croie en effet des droits incontestables a ces traits caractéristiques.

En cherchant, comme je l’ai déja dit, a débrouiller le chaos de mon enfance, les premiers objets qui se présentent a moi, ce sont ma mere et Peggotty. Qu’est-ce que je me rappelle encore ? Voyons.

Ce qui sort d’abord du nuage, c’est notre maison, souvenir familier et distinct. Au rez-de-chaussée, voila la cuisine de Peggotty qui donne sur une cour ; dans cette cour il y a, au bout d’une perche, un pigeonnier sans le moindre pigeon ; une grande niche a chien, dans un coin, sans un seul petit chien ; plus, une quantité de poulets qui me paraissent gigantesques, et qui arpentent la cour de l’air le plus menaçant et le plus féroce. Il y a un coq qui saute sur son perchoir pour m’examiner tandis que je passe ma tete a la fenetre de la cuisine : cela me fait trembler, il a l’air si cruel ! La nuit, dans mes reves, je vois les oies au long cou qui s’avancent vers moi, pres de la grille ; je les revois sans cesse en songe, comme un homme entouré de betes féroces s’endort en revant lions.

Voila un long corridor, je n’en vois pas la fin : il mene de la cuisine de Peggotty a la porte d’entrée. La chambre aux provisions donne dans ce corridor, il y fait tout noir, et il faut la traverser bien vite le soir, car qui sait ce qu’on peut rencontrer au milieu de ces cruches, de ces pots, de ces vieilles boites a thé ? Un vieux quinquet l’éclaire faiblement, et par la porte entrebâillée, il arrive une odeur bizarre de savon, de câpres, de poivre, de chandelles et de café, le tout combiné. Ensuite il y a les deux salons : le salon ou nous nous tenons le soir, ma mere, moi et Peggotty, car Peggotty est toujours avec nous quand nous sommes seuls et qu’elle a fini son ouvrage ; et le grand salon ou nous nous tenons le dimanche : il est plus beau, mais on n’y est pas aussi a son aise. Cette chambre a un aspect lamentable a mes yeux, car Peggotty m’a narré (je ne sais pas quand, il y a probablement un siecle) l’enterrement de mon pere tout du long : elle m’a raconté que c’est dans ce salon que les amis de la famille s’étaient réunis en manteaux de deuil. C’est encore la qu’un dimanche soir ma mere nous a lu, a Peggotty et a moi, l’histoire de Lazare ressuscité des morts : et j’ai eu si peur qu’on a été obligé de me faire sortir de mon lit, et de me montrer par la fenetre le cimetiere parfaitement tranquille, le lieu ou les morts dormaient en repos, a la pâle clarté de la lune.

Je ne connais nulle part de gazon aussi vert que le gazon de ce cimetiere ; il n’y a rien de si touffu que ces arbres, rien de si calme que ces tombeaux. Chaque matin, quand je m’agenouille sur mon petit lit pres de la chambre de ma mere, je vois les moutons qui paissent sur cette herbe verte ; je vois le soleil brillant qui se reflete sur le cadran solaire, et je m’étonne qu’avec cet entourage funebre il puisse encore marquer l’heure.

Voila notre banc dans l’église, notre banc avec son grand dossier. Tout pres il y a une fenetre par laquelle on peut voir notre maison ; pendant l’office du matin, Peggotty la regarde a chaque instant pour s’assurer qu’elle n’est ni brulée ni dévalisée en son absence. Mais Peggotty ne veut pas que je fasse comme elle, et quand cela m’arrive, elle me fait signe que je dois regarder le pasteur. Cependant je ne peux pas toujours le regarder ; je le connais bien quand il n’a pas cette grande chose blanche sur lui, et j’ai peur qu’il ne s’étonne de ce que je le regarde fixement : il va peut-etre s’interrompre pour me demander ce que cela signifie. Mais qu’est-ce que je vais donc faire ? C’est bien vilain de bâiller, et pourtant il faut bien faire quelque chose. Je regarde ma mere, mais elle fait semblant de ne pas me voir. Je regarde un petit garçon qui est la pres de moi, et il me fait des grimaces. Je regarde le rayon de soleil qui pénetre sous le portique, et je vois une brebis égarée, ce n’est pas un pécheur que je veux dire, c’est un mouton qui est sur le point d’entrer dans l’église. Je sens que si je le regardais plus longtemps, je finirais par lui crier de s’en aller, et alors ce serait une belle affaire ! Je regarde les inscriptions gravées sur les tombeaux le long du mur, et je tâche de penser a feu M. Bodgers, natif de cette paroisse, et a ce qu’a du etre la douleur de Mme Bodgers, quand M. Bodgers a succombé apres une longue maladie ou la science des médecins est restée absolument inefficace. Je me demande si on a consulté pour ce monsieur le docteur Chillip ; et si c’est lui qui a été inefficace, je voudrais savoir s’il trouve agréable de relire chaque dimanche l’épitaphe de M. Bodgers. Je regarde M. Chillip dans sa cravate du dimanche, puis je passe a la chaire. Comme on y jouerait bien ! Cela ferait une fameuse forteresse, l’ennemi se précipiterait par l’escalier pour nous attaquer ; et nous, nous l’écraserions avec le coussin de velours et tous ses glands. Peu a peu mes yeux se ferment : j’entends encore le pasteur répéter un psaume ; il fait une chaleur étouffante, puis je n’entends plus rien, jusqu’au moment ou je glisse du banc avec un fracas épouvantable, et ou Peggotty m’entraîne hors de l’église plus mort que vif.

Maintenant je vois la façade de notre maison : la fenetre de nos chambres est ouverte, et il y pénetre un air embaumé ; les vieux nids de corbeaux se balancent encore au sommet des ormes, dans le jardin. A présent me voila derriere la maison, derriere la cour ou se tiennent la niche et le pigeonnier vide : c’est un endroit tout rempli de papillons, fermé par une grande barriere, avec une porte qui a un cadenas ; les arbres sont chargés de fruits, de fruits plus murs et plus abondants que dans aucun autre jardin ; ma mere en cueille quelques-uns, et moi je me tiens derriere elle et je grappille quelques groseilles en tapinois, d’un air aussi indifférent que je peux. Un grand vent s’éleve, l’été s’est enfui. Nous jouons dans le salon, par un soir d’hiver. Quand ma mere est fatiguée, elle va s’asseoir dans un fauteuil, elle roule autour de ses doigts les longues boucles de ses cheveux, elle regarde sa taille élancée, et personne ne sait mieux que moi qu’elle est contente d’etre si jolie.

Voila mes plus anciens souvenirs. Ajoutez-y l’opinion, si j’avais déja une opinion, que nous avions, ma mere et moi, un peu peur de Peggotty, et que nous suivions presque toujours ses conseils.

Un soir, Peggotty et moi nous étions seuls dans le salon, assis au coin du feu. J’avais lu a Peggotty une histoire de crocodiles. Il fallait que j’eusse lu avec bien peu d’intelligence ou que la pauvre fille eut été bien distraite, car je me rappelle qu’il ne lui resta de ma lecture qu’une sorte d’impression vague, que les crocodiles étaient une espece de légumes. J’étais fatigué de lire, et je tombais de sommeil, mais on m’avait fait ce soir-la la grande faveur de me laisser attendre le retour de ma mere qui dînait chez une voisine, et je serais plutôt mort sur ma chaise que d’aller me coucher. Plus j’avais envie de dormir, plus Peggotty me semblait devenir immense et prendre des proportions démesurées. J’écarquillais les yeux tant que je pouvais : je tâchais de les fixer constamment sur Peggotty qui causait assidument ; j’examinais le petit bout de cire sur lequel elle passait son fil, et qui était rayé dans tous les sens ; et la petite chaumiere figurée qui contenait son metre, et sa boîte a ouvrage dont le couvercle représentait la cathédrale de Saint-Paul avec un dôme rose. Puis c’était le tour du dé d’acier, enfin de Peggotty elle-meme : je la trouvais charmante. J’avais tellement sommeil, que si j’avais cessé un seul instant de tenir mes yeux ouverts, c’était fini.

« Peggotty, dis-je tout a coup, avez-vous jamais été mariée ?

– Seigneur ! monsieur Davy, répondit Peggotty, d’ou vous vient cette idée de parler mariage ?

Elle me répondit si vivement que cela me réveilla parfaitement. Elle quitta son ouvrage et me regarda fixement, tout en tirant son aiguillée de fil dans toute sa longueur.

« Voyons ! Peggotty, avez-vous été mariée ? repris-je, vous etes une tres-belle femme, n’est-ce pas ? »

Je trouvais la beauté de Peggotty d’un tout autre style que celle de ma mere, mais dans son genre, elle me semblait parfaite. Nous avions dans le grand salon un tabouret de velours rouge, sur lequel ma mere avait peint un bouquet. Le fond de ce tabouret et le teint de Peggotty me paraissaient absolument semblables. Le velours était doux a toucher, et la figure de Peggotty était rude, mais cela n’y faisait rien.

« Moi, belle, Davy ! dit Peggotty. Ah ! certes non, mon garçon. Mais qui vous a donc mis le mariage en tete ?

– Je n’en sais rien. On ne peut pas épouser plus d’une personne a la fois, n’est-ce pas, Peggotty ?

– Certainement non, dit Peggotty du ton le plus positif.

– Mais si la personne qu’on a épousée vient a mourir, on peut en épouser une autre, n’est-ce pas, Peggotty ?

– On le peut, me dit Peggotty, si on en a envie. C’est une affaire d’opinion.

– Mais vous, Peggotty, lui dis-je, quelle est la vôtre ? »

En lui faisant cette question, je la regardais comme elle m’avait regardé elle-meme un instant auparavant en entendant ma question.

« Mon opinion a moi, dit Peggotty en se remettant a coudre apres un moment d’indécision, mon opinion c’est que je ne me suis jamais mariée moi-meme, monsieur Davy, et que je ne pense pas me marier jamais. Voila tout ce que j’en sais.

– Vous n’etes pas fâchée contre moi, n’est-ce pas, Peggotty ? » dis-je apres m’etre tu un instant.

J’avais peur qu’elle ne fut fâchée, elle m’avait parlé si brusquement ; mais je me trompais : elle posa le bas qu’elle raccommodait, et prenant dans ses bras ma petite tete frisée, elle la serra de toutes ses forces. Je dis de toutes ses forces, parce que comme elle était tres-grasse, une ou deux des agrafes de sa robe sautaient chaque fois qu’elle se livrait a un exercice un peu violent. Or, je me rappelle qu’au moment ou elle me serra dans ses bras, j’entendis deux agrafes craquer et s’élancer a l’autre bout de la chambre.

« Maintenant lisez-moi encore un peu des cocodrilles, dit Peggotty qui n’était pas encore bien forte sur ce nom-la, j’ai tant d’envie d’en savoir plus long sur leur compte. »

Je ne comprenais pas parfaitement pourquoi Peggotty avait l’air si drôle, ni pourquoi elle était si pressée de reprendre la lecture des crocodiles. Nous nous remîmes a l’histoire de ces monstres avec un nouvel intéret : tantôt nous mettions couver leurs oufs au grand soleil dans le sable ; tantôt nous les faisions enrager en tournant constamment autour d’eux d’un mouvement rapide que leur forme singuliere les empechait de pouvoir suivre avec la meme rapidité ; tantôt nous imitions les indigenes, et nous nous jetions a l’eau pour enfoncer de longues pointes dans la gueule de ces horribles betes ; enfin nous en étions venus a savoir nos crocodiles par cour, moi du moins, car Peggotty avait des moments de distraction ou elle s’enfonçait assidument dans les mains et dans les bras sa longue aiguille a repriser.

Nous allions nous mettre aux alligators quand on sonna a la porte du jardin. Nous courumes pour l’ouvrir ; c’était ma mere, plus jolie que jamais, a ce qu’il me sembla : elle était escortée d’un monsieur qui avait des cheveux et des favoris noirs superbes : il était déja revenu de l’église avec nous le dimanche précédent.

Ma mere s’arreta sur le seuil de la porte pour m’embrasser, ce qui fit dire au monsieur que j’étais plus heureux qu’un prince, ou quelque chose de ce genre, car il est possible qu’ici mes réflexions d’un autre âge aident légerement a ma mémoire.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » demandai-je a ce monsieur par-dessus l’épaule de ma mere.

Il me caressa la joue ; mais je ne sais pourquoi, sa voix et sa personne ne me plaisaient nullement, et j’étais tres-fâché de voir que sa main touchait celle de ma mere tandis qu’il me caressait. Je le repoussai de toutes mes forces.

« Oh ! Davy, s’écria ma mere.

– Cher enfant ! dit le monsieur, je comprends bien sa jalousie. »

Jamais je n’avais vu d’aussi belles couleurs sur le visage de ma mere. Elle me gronda doucement de mon impolitesse, et, me serrant dans ses bras, elle remercia le monsieur de ce qu’il avait bien voulu prendre la peine de l’accompagner jusque chez elle. En parlant ainsi elle lui tendait la main, et en lui tendant la main, elle me regardait.

« Dites-moi bonsoir, mon bel enfant, dit le monsieur apres s’etre penché pour baiser la petite main de ma mere, je le vis bien.

– Bonsoir, dis-je.

– Venez ici, voyons, soyons bons amis, dit-il en riant. Donnez-moi la main.

Ma mere tenait ma main droite dans la sienne, je tendis l’autre.

« Mais c’est la main gauche, Davy ! » dit le monsieur en riant.

Ma mere voulut me faire tendre la main droite, mais j’étais décidé a ne pas le faire, on sait pourquoi. Je donnai la main gauche a l’étranger qui la serra cordialement en disant que j’étais un fameux garçon, puis il s’en alla.

Je le vis se retourner a la porte du jardin, et nous jeter un regard d’adieu avec ses yeux noirs et son expression de mauvais augure.

Peggotty n’avait pas dit une parole ni bougé le petit doigt, elle ferma les volets et nous rentrâmes dans le petit salon. Au lieu de venir s’asseoir pres du feu, suivant sa coutume, ma mere restait a l’autre bout de la chambre, chantonnant a mi-voix.

« J’espere que vous avez passé agréablement la soirée, madame ? dit Peggotty, debout au milieu du salon, un flambeau a la main, et roide comme un bâton.

– Tres-agréablement, Peggotty, reprit gaiement ma mere. Je vous remercie bien.

– Une figure nouvelle, cela fait un changement agréable, murmura Peggotty.

– Tres-agréable, » répondit ma mere.

Peggotty restait immobile au milieu du salon, ma mere se remit a chanter, je m’endormis. Mais je ne dormais pas assez profondément pour ne pas entendre le bruit des voix, sans comprendre pourtant ce qu’on disait. Quand je me réveillai de ce demi-sommeil, ma mere et Peggotty étaient en larmes.

« Ce n’est toujours pas un individu comme ça qui aurait été du gout de M. Copperfield, disait Peggotty, je le jure sur mon honneur.

– Mais, grand Dieu ! s’écriait ma mere, voulez-vous me faire perdre la tete ? Il n’y a jamais eu de pauvre fille plus maltraitée par ses domestiques que moi. Mais je ne sais pas pourquoi je m’appelle une pauvre fille ! N’ai-je pas été mariée, Peggotty ?

– Dieu m’est témoin que si, madame, répondit Peggotty.

– Alors comment osez-vous, dit ma mere, c’est-a-dire, non, Peggotty, comment avez-vous le courage de me rendre si malheureuse, et de me dire des choses si désagréables, quand vous savez que, hors d’ici, je n’ai pas un seul ami a qui m’adresser ?

– Raison de plus, repartit Peggotty, pour que je vous dise que cela ne vous convient pas. Non, cela ne vous convient pas. Rien au monde ne me fera dire que cela vous convient. Non. »

Dans son enthousiasme, Peggotty gesticulait si vivement avec son flambeau, que je vis le moment ou elle allait le jeter par terre.

« Comment avez-vous le courage, dit encore ma mere, en pleurant toujours plus fort, de parler si injustement ? Comment pouvez-vous vous enteter a parler comme si c’était une chose faite, quand je vous répete pour la centieme fois, que tout s’est borné a la politesse la plus banale. Vous parlez d’admiration ; mais qu’y puis-je faire ? Si on a la sottise de m’admirer, est-ce ma faute ? Qu’y puis-je faire, je vous le demande ? Vous voudriez peut-etre me voir raser tous mes cheveux, ou me noircir le visage, ou bien encore m’échauder une joue. En vérité, Peggotty, je crois que vous le voudriez. Je crois que cela vous ferait plaisir. »

Ce reproche sembla faire beaucoup de peine a Peggotty.

« Et mon pauvre enfant ! s’écria ma mere en s’approchant du fauteuil ou j’étais étendu, pour me caresser, mon cher petit David ! Ose-t-on prétendre que je n’aime pas ce petit trésor, mon bon petit garçon !

– Personne n’a jamais fait une semblable supposition, dit Peggotty.

– Si fait, Peggotty, répondit ma mere, vous le savez bien. C’est la ce que vous vouliez dire, et pourtant, mauvaise fille, vous savez aussi bien que moi que le mois dernier, si je n’ai pas acheté une ombrelle neuve, bien que ma vieille ombrelle verte soit tout en loques, ce n’est que pour lui. Vous le savez bien, Peggotty. Vous ne pouvez pas dire le contraire. » Puis se tournant tendrement vers moi, elle appuya sa joue contre la mienne. « Suis-je une mauvaise maman pour toi, mon David ? Suis-je une maman égoiste ou cruelle, ou méchante ? Dis que oui, mon garçon, et Peggotty t’aimera : l’amour de Peggotty vaut bien mieux que le mien, David. Je ne t’aime pas, du tout moi, n’est-ce pas ? »

Ici nous nous mîmes tous a pleurer. Je criais plus fort que les autres, mais nous pleurions tous les trois a plein cour. J’étais tout a fait désespéré, et dans le premier transport de ma tendresse indignée, je crains d’avoir appelé Peggotty « une méchante bete. » Cette honnete créature était profondément affligée, je m’en souviens bien ; et certainement sa robe n’a pas du conserver alors une seule agrafe, car il y eut une explosion terrible de ces petits ornements, au moment ou, apres s’etre réconciliée avec ma mere, elle vint s’agenouiller a côté du grand fauteuil pour se réconcilier avec moi.

Nous allâmes tous nous coucher, prodigieusement abattus. Longtemps mes sanglots me réveillerent, et une fois, en ouvrant mes yeux en sursaut, je vis ma mere assise sur mon lit. Elle se pencha vers moi, je mis ma tete sur son épaule, et je m’endormis profondément.

Je ne saurais affirmer si je revis le monsieur inconnu le dimanche d’apres, ou s’il se passa plus de temps avant qu’il reparut. Je ne prétends pas me souvenir exactement des dates. Mais il était a l’église et il revint avec nous jusqu’a la maison. Il entra sous prétexte de voir un beau géranium qui s’épanouissait a la fenetre du salon. Non qu’il me parut y faire grande attention, mais avant de s’en aller, il demanda a ma mere de lui donner une fleur de son géranium. Elle le pria de la choisir lui-meme, mais il refusa je ne sais pourquoi, et ma mere cueillit une branche qu’elle lui donna. Il dit que jamais il ne s’en séparerait, et moi, je le trouvais bien bete de ne pas savoir que dans deux jours ce brin de fleur serait tout flétri.

Peu a peu Peggotty resta moins le soir avec nous. Ma mere la traitait toujours avec déférence, peut-etre meme plus que par le passé, et nous faisions un trio d’amis, mais pourtant ce n’était pas tout a fait comme autrefois, et nous n’étions pas si heureux. Parfois je me figurais que Peggotty était fâchée de voir porter successivement a ma mere toutes les jolies robes qu’elle avait dans ses tiroirs, ou bien qu’elle lui en voulait d’aller si souvent chez la meme voisine, mais je ne pouvais pas venir a bout de bien comprendre d’ou cela venait.

Je finissais par m’accoutumer au monsieur aux grands favoris noirs. Je ne l’aimais pas plus qu’au commencement, et j’en étais tout aussi jaloux, mais pas par la raison que j’aurais pu donner quelques années plus tard. C’était une aversion d’enfant, purement instinctive, et basée sur une idée générale que Peggotty et moi nous n’avions besoin de personne pour aimer ma mere. Je n’avais pas d’autre arriere-pensée. Je savais faire, a part moi, mes petites réflexions, mais quant a les réunir, pour en faire un tout, c’était au-dessus de mes forces.

J’étais dans le jardin avec ma mere, par une belle matinée d’automne, quand M. Murdstone arriva a cheval (j’avais fini par savoir son nom). Il s’arreta pour dire bonjour a ma mere, et lui dit qu’il allait a Lowestoft voir des amis qui y faisaient une partie avec leur yacht, puis il ajouta gaiement qu’il était tout pret a me prendre en croupe si cela m’amusait.

Le temps était si pur et si doux, et le cheval avait l’air si disposé a partir, il caracolait si gaiement devant la grille, que j’avais grande envie d’etre de la partie. Ma mere me dit de monter chez Peggotty pour m’habiller, tandis que M. Murdstone allait m’attendre. Il descendit de cheval, passa son bras dans les renes, et se mit a longer doucement la baie d’aubépine qui le séparait seule de ma mere. Peggotty et moi nous les regardions par la petite fenetre de ma chambre ; ils se pencherent tous deux pour examiner de plus pres l’aubépine, et Peggotty passa tout d’un coup, a cette vue, de l’humeur la plus douce a une étrange brusquerie, si bien qu’elle me brossait les cheveux a rebours, de toute sa force.

Nous partîmes enfin, M. Murdstone et moi, et nous suivîmes le sentier verdoyant, au petit trot. Il avait un bras passé autour de moi, et je ne sais pourquoi, moi qui en général n’étais pas d’une nature inquiete, j’avais sans cesse envie de me retourner pour le voir en face. Il avait de ces yeux noirs ternes et creux (je ne trouve pas d’autre expression pour peindre des yeux qui n’ont pas de profondeur ou l’on puisse plonger son regard), de ces yeux qui semblent parfois se perdre dans l’espace et vous regarder en louchant. Souvent quand je l’observais, je rencontrais ce regard avec terreur, et je me demandais a quoi il pouvait penser d’un air si grave. Ses cheveux étaient encore plus noirs et plus épais que je ne me l’étais figuré. Le bas de son visage était parfaitement carré, et son menton tout couvert de petits points noirs apres qu’il s’était rasé chaque matin lui donnait une ressemblance frappante avec les figures de cire qu’on avait montrées dans notre voisinage quelques mois auparavant. Tout cela joint a des sourcils tres-réguliers, a un beau teint brun (au diable son souvenir et son teint !), me disposait, malgré mes pressentiments, a le trouver un tres-bel homme. Je ne doute pas que ma pauvre mere ne fut du meme avis.

Nous arrivâmes a un hôtel sur la plage : dans le salon se trouvaient deux messieurs qui fumaient ; ils étaient vetus de jaquettes peu élégantes, et s’étaient étendus tout de leur long sur quatre ou cinq chaises. Dans un coin, il y avait un gros paquet de manteaux et une banderole pour un bateau.

Ils se dresserent a notre arrivée sur leurs pieds, avec un sans-façon qui me frappa, en s’écriant :

« Allons donc, Murdstone ! nous vous croyions mort et enterré.

– Pas encore ! dit M. Murdstone.

– Et qui est ce jeune homme ? dit un des messieurs en s’emparant de moi.

– C’est Davy, répondit M. Murdstone.

– Davy qui ? demanda le monsieur, David Jones ?

– Davy Copperfield, dit M. Murdstone.

– Comment ! C’est le boulet de la séduisante mistress Copperfield, de la jolie petite veuve ?

– Quinion, dit M. Murdstone, prenez garde a ce que vous dites : on est malin.

– Et ou est cet on ? » demanda le monsieur en riant.

Je levai vivement la tete ; j’avais envie de savoir de qui il était question.

« Rien, c’est Brooks de Sheffield, » dit M. Murdstone.

Je fus charmé d’apprendre que ce n’était que Brooks de Sheffield ; j’avais cru d’abord que c’était de moi qu’il s’agissait.

Évidemment c’était un drôle d’individu que ce M. Brooks de Sheffield, car, a ce nom, les deux messieurs se mirent a rire de tout leur cour, et M. Murdstone en fit autant. Au bout d’un moment, celui qu’il avait appelé Quinion se mit a dire :

« Et que pense Brooks de Sheffield de l’affaire en question ?

– Je ne crois pas qu’il soit encore bien au courant, dit M. Murdstone, mais je doute qu’il approuve. »

Ici de nouveaux éclats de rire ; M. Quinion annonça qu’il allait demander une bouteille de sherry pour boire a la santé de Brooks. On apporta le vin demandé, M. Quinion en versa un peu dans mon verre, et m’ayant donné un biscuit, il me fit lever et proposer un toast « A la confusion de Brooks de Sheffield ! » Le toast fut reçu avec de grands applaudissements, et de tels rires que je me mis a rire aussi, ce qui fit encore plus rire les autres. Enfin l’amusement fut grand pour tous.

Apres nous etre promenés sur les falaises, nous allâmes nous asseoir sur l’herbe ; on s’amusa a regarder a travers une lunette d’approche : je ne voyais absolument rien quand on l’approchait de mon oil, tout en disant que je voyais bien, puis on revint a l’hôtel pour dîner. Pendant tout le temps de la promenade, les deux amis de M. Murdstone fumerent sans interruption. Du reste, a en juger par l’odeur de leurs habits, il est évident qu’ils n’avaient pas fait autre chose depuis que ces habits étaient sortis des mains du tailleur. Il ne faut pas oublier de dire que nous allâmes rendre visite au yacht. Ces trois messieurs descendirent dans la cabine et se mirent a examiner des papiers ; je les voyais parfaitement du pont ou j’étais. J’avais pour me tenir compagnie un homme charmant, qui avait une masse de cheveux roux, avec un tout petit chapeau verni ; sur sa jaquette rayée, il y avait écrit « l’Alouette » en grosses lettres. Je me figurais que c’était son nom, et qu’il le portait inscrit sur sa poitrine, parce que, demeurant a bord d’un vaisseau, il n’avait pas de porte cochere a son hôtel, ou il put le mettre, mais quand je l’appelai M. l’Alouette, il me dit que c’était le nom de son bâtiment.

J’avais remarqué pendant tout le jour que M. Murdstone était plus grave et plus silencieux que ses deux amis, qui paraissaient gais et insouciants et plaisantaient librement ensemble, mais rarement avec lui. Je crus voir qu’il était plus spirituel et plus réservé qu’eux, et qu’il leur inspirait comme a moi une espece de terreur. Une ou deux fois je m’aperçus que M. Quinion, tout en causant, le regardait du coin de l’oil, comme pour s’assurer que ce qu’il disait ne lui avait pas déplu ; a un autre moment il poussa le pied de M. Passnidge, qui était fort animé, et lui fit signe de jeter un regard sur M. Murdstone, assis dans un coin et gardant le plus profond silence. Je crois me rappeler que M. Murdstone ne rit pas une seule fois ce jour-la, excepté a l’occasion du toast porté a Brooks de Sheffield. Il est vrai que c’était une plaisanterie de son invention.

Nous revînmes de bonne heure a la maison. La soirée était magnifique ; ma mere se promena avec M. Murdstone le long de la haie d’épines, pendant que j’allais prendre mon thé. Quand il fut parti, ma mere me fit raconter toute notre journée, et me demanda tout ce qu’on avait dit ou fait. Je lui rapportai ce qu’on avait dit sur son compte ; elle se mit a rire, en répétant que ces messieurs étaient des impertinents qui se moquaient d’elle, mais je vis bien que cela lui faisait plaisir. Je le devinais alors aussi bien que je le sais maintenant. Je saisis cette occasion de lui demander si elle connaissait M. Brooks de Sheffield ; elle me répondit que non, mais que probablement c’était quelque fabricant de coutellerie.

Est-il possible, au moment ou le visage de ma mere paraît devant moi, aussi distinctement que celui d’une personne que je reconnaîtrais dans une rue pleine de monde, que ce visage n’existe plus ? Je sais qu’il a changé, je sais qu’il n’est plus ; mais en parlant de sa beauté innocente et enfantine, puis-je croire qu’elle a disparu et qu’elle n’est plus, tandis que je sens pres de moi sa douce respiration, comme je la sentais ce soir-la ? Est-il possible que ma mere ait changé, lorsque mon souvenir me la rappelle toujours ainsi ; lorsque mon cour fidele aux affections de sa jeunesse, retient encore présent dans sa mémoire ce qu’il chérissait alors.

Pendant que je parle de ma mere, je la vois belle comme elle était le soir ou nous eumes cette conversation, lorsqu’elle vint me dire bonsoir. Elle se mit gaiement a genoux pres de mon lit, et me dit, en appuyant son menton sur ses mains :

« Qu’est-ce qu’ils ont donc dit, Davy ? répete-le moi, je ne peux pas le croire.

– La séduisante… commençai-je a dire. »

Ma mere mit sa main sur mes levres pour m’arreter.

« Mais non, ce n’était pas séduisante, dit-elle en riant, ce ne pouvait pas etre séduisante, Davy. Je sais bien que non.

– Mais si ! la séduisante Mme Copperfield, répétai-je avec vigueur, et aussi « la jolie. »

– Non, non, ce n’était pas la jolie, pas la jolie, repartit ma mere en plaçant de nouveau les doigts sur mes levres.

– Oui, oui, la jolie petite veuve.

– Quels fous ! quels impertinents ! cria ma mere en riant et en se cachant le visage. Quels hommes absurdes ! N’est-ce pas ? mon petit Davy ?

– Mais, maman.

– Ne le dis pas a Peggotty ; elle se fâcherait contre eux. Moi, je suis extremement fâchée contre eux, mais j’aime mieux que Peggotty ne le sache pas. »

Je promis, bien entendu. Ma mere m’embrassa encore je ne sais combien de fois ; et je dormis bientôt profondément.

Il me semble, a la distance qui m’en sépare, que ce fut le lendemain que Peggotty me fit l’étrange et aventureuse proposition que je vais rapporter ; mais il est probable que ce fut deux mois apres.

Nous étions un soir ensemble comme par le passé (ma mere était sortie selon sa coutume), nous étions ensemble, Peggotty et moi, en compagnie du bas, du petit metre, du morceau de cire, de la boîte avec saint Paul sur le couvercle, et du livre des crocodiles, quand Peggotty apres m’avoir regardé plusieurs fois, et apres avoir ouvert la bouche comme si elle allait parler, sans toutefois prononcer un seul mot, ce qui m’aurait fort effrayé, si je n’avais cru qu’elle bâillait tout simplement, me dit enfin d’un ton câlin :

« Monsieur Davy, aimeriez-vous a venir avec moi passer quinze jours chez mon frere, a Portsmouth ? Cela ne vous amuserait-il pas ?

– Votre frere est-il agréable, Peggotty ? demandai-je par précaution.

– Ah ! je crois bien qu’il est agréable ! s’écria Peggotty en levant les bras au ciel. Et puis il y a la mer, et les barques, et les vaisseaux, et les pecheurs, et la plage, et Am, qui jouera avec vous. »

Peggotty voulait parler de son neveu Ham, que nous avons déja vu dans le premier chapitre, mais en supprimant l’H de son nom, elle en faisait une conjugaison de la grammaire anglaise[3].

Ce programme de divertissement m’enchanta, et je répondis que cela m’amuserait parfaitement : mais qu’en dirait ma mere ?

– Eh bien ! je parierais une guinée, dit Peggotty en me regardant attentivement, qu’elle nous laissera aller. Je le lui demanderai des qu’elle rentrera, si vous voulez. Qu’en dites-vous ?

– Mais, qu’est-ce qu’elle fera pendant que nous serons partis ? dis-je en appuyant mes petits coudes sur la table, comme pour donner plus de force a ma question. Elle ne peut pas rester toute seule. »

Le trou que Peggotty se mit tout d’un coup a chercher dans le talon du bas qu’elle raccommodait devait etre si petit, que je crois bien qu’il ne valait pas la peine d’etre raccommodé.

« Mais, Peggotty, je vous dis qu’elle ne peut pas rester toute seule.

– Que le bon Dieu vous bénisse ! dit enfin Peggotty en levant les yeux sur moi : ne le savez-vous pas ? Elle va passer quinze jours chez mistress Grayper, et mistress Grayper va avoir beaucoup de monde. »

Puisqu’il en était ainsi, j’étais tout pret a partir. J’attendais avec la plus vive impatience que ma mere revint de chez mistress Grayper (car elle était chez elle ce soir-la) pour voir si on nous permettrait de mettre a exécution ce beau projet. Ma mere fut beaucoup moins surprise que je ne m’y attendais, et donna immédiatement son consentement ; tout fut arrangé le soir meme, et on convint de ce qu’on payerait pendant ma visite pour mon logement et ma nourriture.

Le jour de notre départ arriva bientôt. On l’avait choisi si rapproché qu’il arriva bientôt, meme pour moi qui attendais ce moment avec une impatience fébrile, et qui redoutais presque de voir un tremblement de terre, une éruption de volcan, ou quelque autre grande convulsion de la nature, venir a la traverse de notre excursion. Nous devions faire le voyage dans la carriole d’un voiturier qui partait le matin apres déjeuner. J’aurais donné je ne sais quoi pour qu’on me permît de m’habiller la veille au soir et de me coucher tout botté.

Je ne songe pas sans une profonde émotion, bien que j’en parle d’un ton léger, a la joie que j’éprouvais en quittant la maison ou j’avais été si heureux : je ne soupçonnais guere tout ce que j’allais quitter pour toujours.

J’aime a me rappeler que lorsque la carriole était devant la porte, et que ma mere m’embrassait, je me mis a pleurer en songeant, avec une tendresse reconnaissante, a elle et a ce lieu que je n’avais encore jamais quitté. J’aime a me rappeler que ma mere pleurait aussi, et que je sentais son cour battre contre le mien.

J’aime a me rappeler qu’au moment ou le voiturier se mettait en marche, ma mere courut a la grille et lui cria de s’arreter, parce qu’elle voulait m’embrasser encore une fois. J’aime a songer a la profonde tendresse avec laquelle elle me serra de nouveau dans ses bras.

Elle restait debout, seule sur la route, M. Murdstone s’approcha d’elle, et il me sembla qu’il lui reprochait d’etre trop émue. Je le regardais a travers les barreaux de la carriole, tout en me demandant de quoi il se melait. Peggotty qui se retournait aussi de l’autre côté, avait l’air fort peu satisfait, ce que je vis bien quand elle regarda de mon côté.

Pour moi, je restai longtemps occupé a contempler Peggotty, tout en revant a une supposition que je venais de faire : si Peggotty avait l’intention de me perdre comme le petit Poucet dans les contes de fées, ne pourrais-je pas toujours retrouver mon chemin a l’aide des boutons et des agrafes qu’elle laisserait tomber en route ?


Chapitre 3 Un changement.

Le cheval du voiturier était bien la plus paresseuse bete qu’on puisse imaginer (du moins je l’espere) ; il cheminait lentement, la tete pendante, comme s’il se plaisait a faire attendre les pratiques pour lesquelles il transportait des paquets. Je m’imaginais meme parfois qu’il éclatait de rire a cette pensée, mais le voiturier m’assura que c’était un acces de toux, parce qu’il était enrhumé.

Le voiturier avait, lui aussi, l’habitude de se tenir la tete pendante, le corps penché en avant tandis qu’il conduisait, en dormant a moitié, les bras étendus sur ses genoux. Je dis tandis qu’il conduisait, mais je crois que la carriole aurait aussi bien pu aller a Yarmouth sans lui, car le cheval se conduisait tout seul ; et quant a la conversation, l’homme n’en avait pas d’autre que de siffler.

Peggotty avait sur ses genoux un panier de provisions, qui aurait bien pu durer jusqu’a Londres, si nous y avions été par le meme moyen de transport. Nous mangions et nous dormions alternativement. Peggotty s’endormait régulierement le menton appuyé sur l’anse de son panier, et jamais, si je ne l’avais pas entendu de mes deux oreilles, on ne m’aurait fait croire qu’une faible femme put ronfler avec tant d’énergie.

Nous fîmes tant de détours par une foule de petits chemins, et nous passâmes tant de temps a une auberge ou il fallait déposer un bois de lit, et dans bien d’autres endroits encore, que j’étais tres-fatigué et bien content d’arriver enfin a Yarmouth, que je trouvai bien spongieux et bien imbibé en jetant les yeux sur la grande étendue d’eau qu’on voyait le long de la riviere ; je ne pouvais pas non plus m’empecher d’etre surpris qu’il y eut une partie du monde si plate, quand mon livre de géographie disait que la terre était ronde. Mais je réfléchis que Yarmouth était probablement situé a un des pôles, ce qui expliquait tout.

A mesure que nous approchions, je voyais l’horizon s’étendre comme une ligne droite sous le ciel : je dis a Peggotty qu’une petite colline par-ci par-la ferait beaucoup mieux, et que, si la terre était un peu plus séparée de la mer, et que la ville ne fut pas ainsi trempée dans la marée montante, comme une rôtie dans de l’eau panée, ce serait bien plus joli. Mais Peggotty me répondit, avec plus d’autorité qu’a l’ordinaire, qu’il fallait prendre les choses comme elles sont, et que, pour sa part, elle était fiere d’appartenir a ce qu’on appelle les Harengs de Yarmouth.

Quand nous fumes au milieu de la rue (qui me parut fort étrange) et que je sentis l’odeur du poisson, de la poix, de l’étoupe et du goudron ; quand je vis les matelots qui se promenaient, et les charrettes qui dansaient sur les pavés, je compris que j’avais été injuste envers une ville si commerçante ; je l’avouai a Peggotty qui écoutait avec une grande complaisance mes expressions de ravissement et qui me dit qu’il était bien reconnu (je suppose que c’était une chose reconnue par ceux qui ont la bonne fortune d’etre des harengs de naissance) qu’a tout prendre, Yarmouth était la plus belle ville de l’univers.

« Voila mon Am, s’écria Peggotty ; comme il est grandi ! c’est a ne pas le reconnaître. »

En effet, il nous attendait a la porte de l’auberge ; il me demanda comment je me portais, comme a une vieille connaissance. Au premier abord ; il me semblait que je ne le connaissais pas aussi bien qu’il paraissait me connaître, attendu qu’il n’était jamais venu a la maison depuis la nuit de ma naissance, ce qui naturellement lui donnait de l’avantage sur moi. Mais notre intimité fit de rapides progres quand il me prit sur son dos pour m’emporter chez lui. C’était un grand garçon de six pieds de haut, fort et gros en proportion, aux épaules rondes et robustes ; mais son visage avait une expression enfantine, et ses cheveux blonds tout frisés lui donnaient l’air d’un mouton. Il avait une jaquette de toile a voiles, et un pantalon si roide qu’il se serait tenu tout aussi droit quand meme il n’y aurait pas eu de jambes dedans. Quant a sa coiffure, on ne peut pas dire qu’il portât un chapeau, c’était plutôt un toit de goudron sur un vieux bâtiment.

Ham me portait sur son dos et tenait sous son bras une petite caisse a nous : Peggotty en portait une autre. Nous traversions des sentiers couverts de tas de copeaux et de petites montagnes de sable ; nous passions a côté de fabriques de gaz, de corderies, de chantiers de construction, de chantiers de démolition, de chantiers de calfatage, d’ateliers de gréement, de forges en mouvement, et d’une foule d’établissements pareils ; enfin nous arrivâmes en face de la grande étendue grise que j’avais déja vue de loin ; Ham me dit :

« Voila notre maison, monsieur Davy. »

Je regardai de tous côtés, aussi loin que mes yeux pouvaient voir dans ce désert, sur la mer, sur la riviere, mais sans découvrir la moindre maison. Il y avait une barque noire, ou quelque autre espece de vieux bateau pres de la, échoué sur le sable ; un tuyau de tôle, qui remplaçait la cheminée, fumait tout tranquillement, mais je n’apercevais rien autre chose qui eut l’air d’une habitation.

« Ce n’est pas ça ? dis-je, cette chose qui ressemble a un bateau ?

– C’est ça, monsieur Davy, » répliqua Ham.

Si c’eut été le palais d’Aladin, l’ouf de roc et tout ça, je crois que je n’aurais pas été plus charmé de l’idée romanesque d’y demeurer. Il y avait dans le flanc du bateau une charmante petite porte ; il y avait un plafond et des petites fenetres ; mais ce qui en faisait le mérite, c’est que c’était un vrai bateau qui avait certainement vogué sur la mer des centaines de fois ; un bateau qui n’avait jamais été destiné a servir de maison sur la terre ferme. C’est la ce qui en faisait le charme a mes yeux. S’il avait jamais été destiné a servir de maison, je l’aurais peut-etre trouvé petit pour une maison, ou incommode, ou trop isolé ; mais du moment que cela n’avait pas été construit dans ce but, c’était une ravissante demeure.

A l’intérieur elle était parfaitement propre, et aussi bien arrangée que possible. Il y avait une table, une horloge de Hollande, une commode, et sur la commode il y avait un plateau ou l’on voyait une dame armée d’un parasol, se promenant avec un enfant a l’air martial qui jouait au cerceau. Une Bible retenait le plateau et l’empechait de glisser : s’il était tombé, le plateau aurait écrasé dans sa chute une quantité de tasses, de soucoupes et une théiere qui étaient rangées autour du livre. Sur les murs, il y avait quelques gravures coloriées, encadrées et sous verre, qui représentaient des sujets de l’Écriture. Toutes les fois qu’il m’est arrivé depuis d’en voir de semblables entre les mains de marchands ambulants, j’ai revu immédiatement apparaître devant moi tout l’intérieur de la maison du frere de Peggotty. Les plus remarquables de ces tableaux, c’étaient Abraham en rouge qui allait sacrifier Isaac en bleu, et Daniel en jaune, au milieu d’une fosse remplie de lions verts. Sur le manteau de la cheminée on voyait une peinture du lougre la Sarah-Jane, construit a Sunderland, avec une vraie petite poupe en bois qui y était adaptée ; c’était une ouvre d’art, un chef-d’ouvre de menuiserie que je considérais comme l’un des biens les plus précieux que ce monde put offrir. Aux poutres du plafond, il y avait de grands crochets dont je ne comprenais pas bien encore l’usage, des coffres et autres ustensiles aussi commodes pour servir de chaises.

Des que j’eus franchi le sol, je vis tout cela d’un clin-d’oil (on n’a pas oublié que j’étais un enfant observateur). Puis Peggotty ouvrit une petite porte et me montra une chambre a coucher. C’était la chambre la plus complete et la plus charmante qu’on put inventer, dans la poupe du vaisseau, avec une petite fenetre par laquelle passait autrefois le gouvernail ; un petit miroir placé juste a ma hauteur, avec un cadre en coquilles d’huîtres ; un petit lit, juste assez grand pour s’y fourrer, et sur la table un bouquet d’herbes marines dans une cruche bleue. Les murs étaient d’une blancheur éclatante, et le couvre-pieds avait des nuances si vives que cela me faisait mal aux yeux. Ce que je remarquai surtout dans cette délicieuse maison, c’est l’odeur du poisson ; elle était si pénétrante, que quand je tirai mon mouchoir de poche, on aurait dit, a l’odeur, qu’il avait servi a envelopper un homard. Lorsque je confiai cette découverte a Peggotty, elle m’apprit que son frere faisait le commerce des homards, des crabes et des écrevisses ; je trouvai ensuite un tas de ces animaux, étrangement entortillés les uns dans les autres et toujours occupés a pincer tout ce qu’ils trouvaient au fond d’un petit réservoir en bois, ou on mettait aussi les pots et les bouilloires.

Nous fumes reçus par une femme tres-polie qui portait un tablier blanc, et que j’avais vue nous faire la révérence a une demi-lieue de distance, quand j’arrivais sur le dos de Ham. Elle avait pres d’elle une ravissante petite fille (du moins c’était mon avis), avec un collier de perles bleues ; elle ne voulut jamais me laisser l’embrasser, et alla se cacher quand je lui en fis la proposition. Nous finissions de dîner de la façon la plus somptueuse, avec des poules d’eau bouillies, du beurre fondu, des pommes de terre, et une côtelette a mon usage, lorsque nous vîmes arriver un homme aux longs cheveux qui avait l’air tres-bon enfant. Comme il appelait Peggotty « ma mignonne, » et qu’il lui donna un gros baiser sur la joue, je n’eus aucun doute (vu la retenue habituelle de Peggotty) que ce ne fut son frere ; en effet, c’était lui, et on me le présenta bientôt comme M. Peggotty, le maître de céans.

« Je suis bien aise de vous voir, monsieur ? dit M. Peggotty. Nous sommes de braves gens, monsieur, un peu rudes, mais tout a votre service. »

Je le remerciai, et je lui répondis que j’étais bien sur d’etre heureux dans un aussi charmant endroit.

« Comment va votre maman, monsieur ? dit M. Peggotty. L’avez-vous laissée en bonne santé ? »

Je répondis a M. Peggotty qu’elle était en aussi bonne santé que je pouvais le souhaiter, et qu’elle lui envoyait ses compliments, ce qui était de ma part une fiction polie.

« Je lui suis bien obligé, » dit M. Peggotty. « Eh bien, monsieur, si vous pouvez vous accommoder de nous, pendant quinze jours, dit-il, en se tournant vers sa sour, et Ham, et la petite Émilie, nous serons fiers de votre compagnie. »

Apres m’avoir fait les honneurs de sa maison de la façon la plus hospitaliere, M. Peggotty alla se débarbouiller avec de l’eau chaude, tout en observant que « l’eau froide ne suffisait pas pour lui nettoyer la figure. » Il revint bientôt, ayant beaucoup gagné a cette toilette, mais si rouge que je ne pus m’empecher de penser que sa figure avait cela de commun avec les homards, les crabes et les écrevisses, qu’elle entrait dans l’eau chaude toute noire, et qu’elle en ressortait toute rouge.

Quand nous eumes pris le thé, on ferma la porte et on s’établit bien confortablement (les nuits étaient déja froides et brumeuses), cela me parut la plus délicieuse retraite que put concevoir l’imagination des hommes. Entendre le vent souffler sur la mer, savoir que le brouillard envahissait toute cette plaine désolée qui nous entourait, et se sentir pres du feu, dans une maison absolument isolée, qui était un bateau, cela avait quelque chose de féerique. La petite Émilie avait surmonté sa timidité, elle était assise a côté de moi sur le coffre le moins élevé ; il y avait la tout juste de la place pour nous deux au coin de la cheminée ; mistress Peggotty avec son tablier blanc, tricotait au coin opposé ; Peggotty tirait l’aiguille, avec sa boîte au couvercle de saint Paul et le petit bout de cire qui semblaient n’avoir jamais connu d’autre domicile. Ham qui m’avait donné ma premiere leçon du jeu de bataille, cherchait a se rappeler comment on disait la bonne aventure, et laissait sur chaque carte qu’il retournait la marque de son pouce. M. Peggotty fumait sa pipe. Je sentis que c’était un moment propre a la conversation et a l’intimité.

« M. Peggotty ! lui dis-je.

– Monsieur, dit-il.

– Est-ce que vous avez donné a votre fils le nom de Ham, parce que vous vivez dans une espece d’arche ? »

M. Peggotty sembla trouver que c’était une idée tres-profonde, mais il répondit :

« Non, monsieur, je ne lui ai jamais donné de nom.

– Qui lui a donc donné ce nom ? dis-je en posant a M. Peggotty la seconde question du catéchisme.

– Mais, monsieur, c’est son pere qui le lui a donné, dit M. Peggotty.

– Je croyais que vous étiez son pere.

– C’était mon frere Joe qui était son pere, dit M. Peggotty.

– Il est mort, M. Peggotty ? demandai-je apres un moment de silence respectueux.

– Noyé, dit M. Peggotty. »

J’étais tres-étonné que M. Peggotty ne fut pas le pere de Ham, et je me demandais si je ne me trompais pas aussi sur sa parenté avec les autres personnes présentes. J’avais si grande envie de le savoir, que je me déterminai a le demander a M. Peggotty.

« Et la petite Émilie, dis-je, en la regardant. C’est votre fille, n’est-ce pas, monsieur Peggotty ?

– Non, monsieur. C’était mon beau-frere, Tom, qui était son pere. »

Je ne pus m’empecher de lui dire apres un autre silence plein de respect : « Il est mort, M. Peggotty ?

– Noyé, » dit M. Peggotty.

Je sentais combien il était difficile de continuer sur ce sujet, mais je ne savais pas encore tout, et je voulais tout savoir. J’ajoutai donc :

« Vous avez des enfants, monsieur Peggotty.

– Non, monsieur, répondit-il en riant. Je suis célibataire.

– Célibataire ! dis-je avec étonnement. Mais alors, qu’est-ce que c’est que ça, monsieur Peggotty ? » Et je lui montrai la personne au tablier blanc qui tricotait.

« C’est mistress Gummidge, dit M. Peggotty.

– Gummidge, monsieur Peggotty ? »

Mais ici Peggotty, je veux dire ma Peggotty a moi, me fit des signes tellement expressifs pour me dire de ne plus faire de questions qu’il ne me resta plus qu’a m’asseoir et a regarder toute la compagnie qui garda le silence, jusqu’au moment ou on alla se coucher. Alors, dans le secret de ma petite cabine, Peggotty m’informa que Ham et Émilie étaient un neveu et une niece de mon hôte qu’il avait adoptés dans leur enfance a différentes époques, lorsque la mort de leurs parents les avait laissés sans ressources, et que mistress Gummidge était la veuve d’un marin, son associé dans l’exploitation d’une barque, qui était mort tres-pauvre. Mon frere n’est lui-meme qu’un pauvre homme, disait Peggotty, mais c’est de l’or en barre, franc comme l’acier, (je cite ses comparaisons). Le seul sujet, a ce qu’elle m’apprit, qui fit sortir son frere de son caractere ou qui le portât a jurer, c’était lorsqu’on parlait de sa générosité. Pour peu qu’on y fit allusion, il donnait sur la table un violent coup de poing de sa main droite (si bien qu’un jour il en fendit la table en deux) et il jura qu’il ficherait le camp et s’en irait au diable, si jamais on lui parlait de ça. J’eus beau faire des questions, personne n’avait la moindre explication grammaticale a me donner de l’étymologie de cette terrible locution : « ficher un camp. » Mais tous s’accordaient a la regarder comme une imprécation des plus solennelles.

Je sentais profondément toute la bonté de mon hôte, et j’avais l’âme tres-satisfaite sans compter que je tombais de sommeil, tout en pretant l’oreille au bruit que faisaient les femmes en allant se coucher dans un petit lit comme le mien, placé a l’autre extrémité du bateau, tandis que M. Peggotty et Ham suspendaient deux hamacs aux crochets que j’avais remarqués au plafond. Le sommeil s’emparait de moi, mais je me sentais pourtant saisi d’une crainte vague, en songeant a la grande profondeur sombre qui m’entourait, en entendant le vent gémir sur les vagues, et les soulever tout a coup. Mais je me dis qu’apres tout j’étais dans un bateau, et que s’il arrivait quelque chose, M. Peggotty était la pour venir a notre aide.

Cependant il ne m’arriva pas d’autre mal, que de m’éveiller tranquillement, le lendemain. Des que le soleil brilla sur le cadre en coquilles d’huîtres qui entourait mon miroir, je sautai hors de mon lit, et je courus sur la plage avec la petite Émilie pour ramasser des coquillages.

« Vous etes un vrai petit marin, je pense ? dis-je a Émilie. Non que j’eusse jamais rien pensé de pareil, mais je trouvai qu’il était du devoir de la galanterie de lui dire quelque chose, et je voyais en ce moment dans les yeux brillants d’Émilie, se réfléchir une petite voile si étincelante, que cela m’inspira cette réflexion.

– Non, dit Émilie, en hochant la tete, j’ai peur de la mer.

– Peur ! répétai-je avec un petit air fanfaron, tout en regardant en face le grand Océan. Moi je n’ai pas peur !

– Ah ! la mer est si cruelle ; dit Émilie. Je l’ai vue bien cruelle pour quelques-uns de nos hommes. Je l’ai vue mettre en pieces un bateau aussi grand que notre maison.

– J’espere que ce n’était pas la barque ou…

– Ou mon pere a été noyé ? dit Émilie. Non ce n’était pas celle-la : je ne l’ai jamais vue, celle-la.

– Et lui, l’avez-vous connu ? demandai-je. »

La petite Émilie secoua la tete. « Pas que je me souvienne ? »

Quelle coincidence ! Je lui expliquai immédiatement comment je n’avais jamais vu mon pere ; et comment ma mere et moi nous vivions toujours ensemble parfaitement heureux, ce que nous comptions faire éternellement ; et comment le tombeau de mon pere était dans le cimetiere pres de notre maison, a l’ombre d’un arbre sous lequel j’avais souvent été me promener le matin pour entendre chanter les petits oiseaux. Mais il y avait quelques différences entre Émilie et moi, bien que nous fussions tous deux orphelins. Elle avait perdu sa mere avant son pere, et personne ne savait ou était le tombeau de son pere ; on savait seulement qu’il reposait quelque part dans la mer profonde.

« Et puis, dit Émilie, tout en cherchant des coquillages et des cailloux, votre pere était un monsieur, et votre mere est une dame ; et moi, mon pere était un pecheur, ma mere était fille de pecheur, et mon oncle Dan est un pecheur.

– Dan est monsieur Peggotty, n’est-ce pas ? dis-je.

– Mon oncle Dan la-bas, répondit Émilie, tout en m’indiquant le bateau.

– Oui c’est de lui que je parle. Il doit etre tres-bon, n’est-ce pas ?

– Bon ? dit Émilie. Si j’étais une dame, je lui donnerais un habit bleu de ciel avec des boutons de diamant, un pantalon de nankin, un gilet de velours rouge, un chapeau a trois cornes, une grosse montre d’or, une pipe en argent, et un coffre tout plein d’argent. »

Je dis que je ne doutais pas que M. Peggotty ne méritât tous ces trésors. Je dois avouer que j’avais quelque peine a me le représenter parfaitement a son aise dans l’accoutrement que revait pour lui sa petite niece, exaltée par sa reconnaissance, et que j’avais en particulier des doutes sur l’utilité du chapeau a trois cornes ; mais je gardai ces réflexions pour moi.

La petite Émilie levait les yeux tout en énumérant ces divers articles, comme si elle contemplait une glorieuse vision. Nous nous remîmes a chercher des pierres et des coquillages.

« Vous aimeriez a etre une dame ? » lui dis-je.

Émilie me regarda, et se mit a rire en me disant oui.

« Je l’aimerais beaucoup. Alors nous serions tous des messieurs et des dames. Moi, et mon oncle, et Ham, et mistress Gummidge. Alors nous ne nous inquiéterions pas du mauvais temps. Pas pour nous, du moins. Cela nous ferait seulement de la peine pour les pauvres pecheurs, et nous leur donnerions de l’argent quand il leur arriverait quelque malheur. »

Cela me parut un tableau tres-satisfaisant et par conséquent extremement naturel. J’exprimai le plaisir que j’avais a y songer, et la petite Émilie se sentit le courage de me dire, bien timidement :

« N’avez-vous pas peur de la mer, maintenant ? »

La mer était assez calme pour me rassurer, mais je suis bien sur que si une vague d’une dimension suffisante s’était avancée vers moi, j’aurais immédiatement pris la fuite, poursuivi par le souvenir de tous ses parents noyés. Cependant je répondis : « Non, » et j’ajoutai : « Mais ni vous non plus, bien que vous prétendiez avoir peur, » car elle marchait beaucoup trop pres du bord d’une vieille jetée en bois sur laquelle nous nous étions aventurés, et j’avais vraiment peur qu’elle ne tombât.

« Oh ! ce n’est pas de cela que j’ai peur, dit la petite Émilie, mais c’est quand la mer gronde, que ça me réveille, et que je tremble en pensant a l’oncle Dan et a Ham ; il me semble que je les entends crier au secours. Voila pourquoi j’aimerais tant a etre une dame. Mais ici je n’ai pas peur. Pas du tout. Regardez-moi ! »

Elle s’élança, et se mit a courir le long d’une grosse poutre qui partait de l’endroit ou nous étions et dominait la mer d’assez haut, sans la moindre barriere. Cet incident se grava tellement dans ma mémoire, que, si j’étais peintre, je pourrais encore aujourd’hui le reproduire exactement : je pourrais montrer la petite Émilie s’avançant a la mort (je le croyais alors), les yeux fixés au loin sur la mer, avec une expression que je n’ai jamais oubliée.

Elle revint bientôt pres de moi, agile, hardie et voltigeante, et je ris de mes craintes, aussi bien que du cri que j’avais poussé, cri inutile en tout cas, puisqu’il n’y avait personne pres de la. Mais depuis, je me suis souvent demandé s’il n’était pas possible (il y a tant de choses que nous ne savons pas), que, dans cette témérité subite de l’enfant, et dans son regard de défi jeté aux vagues lointaines, il y eut comme un instinct de pitié filiale qui lui faisait trouver du plaisir a se sentir aussi en danger, a revendiquer sa part du trépas subi par son pere, un souhait vague et rapide d’aller ce jour-la le rejoindre dans la mort. Depuis ce temps-la il m’est arrivé de me demander a moi-meme : « Je suppose que ce fut la une révélation soudaine de la vie qu’elle allait avoir a traverser, et que, dans mon âme d’enfant, j’eusse été capable de la comprendre ; je suppose que sa vie eut dépendu de moi, d’un mouvement de ma main, aurais-je bien fait de la lui tendre pour la sauver de sa chute ? Il m’est arrivé, (je ne dis pas que cette réflexion ait duré longtemps), de me demander s’il n’aurait pas alors mieux valu pour la petite Émilie que les eaux se refermassent sur elle, ce matin-la, devant moi, et de me répondre oui, cela aurait mieux valu. » Mais n’anticipons pas : il sera toujours temps d’en parler. N’importe, puisque c’est dit, je le laisse.

Nous errâmes longtemps ensemble, tout en nous remplissant les poches d’un tas de choses que nous trouvions tres-curieuses ; ensuite nous remîmes soigneusement dans l’eau des étoiles de mer. Je ne connais pas assez les habitudes de cette race d’etres pour etre bien sur qu’ils nous aient été reconnaissants de cette attention. Puis enfin nous reprîmes le chemin de la demeure de M. Peggotty. Nous nous arretâmes pres du réservoir aux homards pour échanger un innocent baiser, et nous rentrâmes pour déjeuner, tout rouges de santé et de plaisir.

« Comme deux jeunes grives, » dit M. Peggotty. Ce que je pris pour un compliment.

Il va sans dire que j’étais amoureux de la petite Émilie. Certainement j’aimais cette enfant, avec toute la sincérité et toute la tendresse qu’on peut éprouver plus tard dans la vie ; je l’aimais avec plus de pureté et de désintéressement qu’il n’y en a dans l’amour de la jeunesse, quelque grand et quelque élevé qu’il soit. Mon imagination créait autour de cette petite créature aux yeux bleus quelque chose d’idéal qui faisait d’elle un vrai petit ange. Si par une matinée au ciel d’azur, je l’avais vue déployer ses ailes et s’envoler en ma présence, je crois que j’aurais regardé cela comme un événement auquel je devais m’attendre.

Nous nous promenions pendant des heures entieres en nous donnant la main pres de cette plaine monotone de Yarmouth. Les jours s’écoulaient gaiement pour nous, comme si le temps n’avait pas lui-meme grandi, et qu’il fut encore un enfant, toujours pret a jouer comme nous. Je disais a Émilie que je l’adorais, et que si elle ne m’aimait pas, il ne me restait plus qu’a me passer une épée a travers le corps. Elle me répondait qu’elle m’adorait, elle aussi, et je suis sur que c’était vrai.

Quant a songer a l’inégalité de nos conditions, a notre jeunesse, ou a tout autre obstacle, la petite Émilie et moi nous ne prenions pas cette peine, nous ne songions pas a l’avenir. Nous ne nous inquiétions pas plus de ce que nous ferions plus tard que de ce que nous avions fait autrefois. En attendant nous faisions l’admiration de mistress Gummidge et de Peggotty, qui murmuraient souvent le soir, lorsque nous étions tendrement assis a côté l’un de l’autre, sur notre petit coffre. « Seigneur Dieu, n’est-ce pas charmant ? » M. Peggotty nous souriait tout en fumant sa pipe, et Ham faisait pendant des heures entieres des grimaces de satisfaction. Je suppose que nous les amusions a peu pres comme aurait pu le faire un joli joujou, ou un modele en miniature du Colysée.

Je découvris bientôt que mistress Gummidge n’était pas toujours aussi aimable qu’on aurait pu s’y attendre, vu les termes dans lesquels elle se trouvait vis-a-vis de M. Peggotty. Mistress Gummidge était naturellement assez grognon, et elle se plaignait plus qu’il ne fallait pour que cela fut agréable dans une si petite colonie. J’en étais tres-fâché pour elle, mais souvent je me disais qu’on serait bien mieux a son aise si mistress Gummidge avait une chambre commode, ou elle put se retirer jusqu’a ce qu’elle eut repris un peu sa bonne humeur.

M. Peggotty allait parfois a un cabaret appelé Le bon Vivant. Je découvris cela un soir, deux ou trois jours apres notre arrivée, en voyant mistress Gummidge lever sans cesse les yeux sur l’horloge hollandaise, entre huit et neuf heures, tout en répétant qu’il était au cabaret, et que, bien mieux, elle s’était doutée des le matin qu’il ne manquerait pas d’y aller.

Pendant toute la matinée, mistress Gummidge avait été extremement abattue, et dans l’apres-midi elle avait fondu en larmes, parce que le feu s’était mis a fumer. « Je suis une pauvre créature perdue sans ressource, » s’écria mistress Gummidge, en voyant ce désagrément, tout me contrarie.

« Oh ! ce sera bientôt passé, » dit Peggotty (c’est de notre Peggotty que je parle), et puis, voyez-vous, c’est aussi désagréable pour nous que pour vous.

– Oui, mais moi, je le sens davantage, » dit mistress Gummidge.

C’était par un jour tres-froid, le vent était perçant. Mistress Gummidge était, a ce qu’il me semblait, tres-bien établie dans le coin le plus chaud de la chambre, elle avait la meilleure chaise, mais ce jour-la rien ne lui convenait. Elle se plaignait constamment du froid, qui lui causait une douleur dans le dos : elle appelait cela des fourmillements. Enfin elle se mit a pleurer et a répéter qu’elle n’était qu’une pauvre créature abandonnée, et que tout tournait contre elle.

« Il fait certainement tres-froid, dit Peggotty. Nous le sentons bien tous, comme vous.

– Oui, mais moi, je le sens plus que d’autres, » dit Mistress Gummidge.

Et de meme a dîner, mistress Gummidge était toujours servie immédiatement apres moi, a qui on donnait la préférence comme a un personnage de distinction. Le poisson était mince et maigre, et les pommes de terre étaient légerement brulées. Nous avouâmes tous que c’était pour nous un petit désappointement, mais mistress Gummidge fondit en larmes et déclara avec une grande amertume qu’elle le sentait plus qu’aucun de nous.

Quand M. Peggotty rentra, vers neuf heures, l’infortunée mistress Gummidge tricotait dans son coin de l’air le plus misérable. Peggotty travaillait gaiement. Ham raccommodait une paire de grandes bottes. Moi, je lisais tout haut, la petite Émilie a côté de moi. Mistress Gummidge avait poussé un soupir de désolation, et n’avait pas, depuis le thé, levé une seule fois les yeux sur nous.

« Eh bien, les amis, dit M. Peggotty en prenant une chaise, comment ça va-t-il ? »

Nous lui adressâmes tous un mot de bienvenue, excepté mistress Gummidge qui hocha tristement la tete sur son tricot.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? dit M. Peggotty tout en frappant des mains. Courage, vieille mere » (M. Peggotty voulait dire, vieille fille).

Mistress Gummidge n’avait pas la force de reprendre courage. Elle tira un vieux mouchoir de soie noire et s’essuya les yeux, mais au lieu de le remettre dans sa poche, elle le garda a la main, s’essuya de nouveau les yeux et le garda encore, tout pret pour une autre occasion.

« Qu’est-ce qui cloche, ma bonne femme ? dit M. Peggotty.

– Rien, répondit mistress Gummidge. Vous revenez du Bon vivant, Dan ?

– Mais oui, j’ai fait ce soir une petite visite au Bon vivant, dit M. Peggotty.

– Je suis fâchée que ce soit moi qui vous force a aller la, dit mistress Gummidge.

– Me forcer ! mais je n’ai pas besoin qu’on m’y force, repartit M. Peggotty avec le rire le plus franc ; je n’y suis que trop disposé.

– Tres-disposé, dit mistress Gummidge en secouant la tete et en s’essuyant les yeux. Oui, oui, tres-disposé ; je suis fâchée que ce soit a cause de moi que vous y soyez si disposé.

– A cause de vous ? Ce n’est pas a cause de vous ! dit M. Peggotty. N’allez pas croire ça.

– Si, si, s’écria mistress Gummidge, je sais que je suis… je sais que je suis une pauvre créature perdue sans ressources, que non-seulement tout me contrarie, mais que je contrarie tout le monde. Oui, oui, je sens plus que d’autres et je le montre davantage. C’est mon malheur. »

Je ne pouvais m’empecher, tout en écoutant ce discours, de me dire que son malheur se faisait bien sentir aussi a quelques autres membres de la famille. Mais M. Peggotty se garda bien de faire cette réflexion, et se borna a prier mistress Gummidge de reprendre courage.

« J’aimerais mieux etre je ne sais pas quoi, dit mistress Gummidge. Certainement je me connais bien : ce sont mes peines qui m’ont aigrie. Je les sens toujours, et alors elles me contrarient. Je voudrais ne pas les sentir, mais je les sens. Je voudrais avoir le cour plus dur, mais je ne l’ai pas. Je rends cette maison misérable, je ne m’en étonne pas. Je n’ai fait que tourmenter votre sour tout le jour et M. Davy aussi. »

Ici l’attendrissement me gagna et je m’écriai dans mon trouble :

« Non, mistress Gummidge, vous ne m’avez pas tourmenté.

– Je sais bien que c’est mal a moi, dit mistress Gummidge. C’est mal reconnaître tout ce qu’on a fait pour moi. Je ferais mieux d’aller mourir a l’hospice. Je suis une pauvre créature perdue sans ressources, et il vaut mieux que je ne reste pas ici a faire aller tout de travers. Si les choses vont tout de travers avec moi et que j’aille moi-meme tout de travers, il vaut mieux que j’aille tout de travers dans l’hospice de la paroisse. Dan, laissez-moi y aller mourir, pour vous débarrasser de moi ! »

A ces mots mistress Gummidge se retira, et alla se coucher. Quand elle fut partie, M. Peggotty, qui jusque-la lui avait manifesté la plus profonde sympathie, se tourna vers nous, le visage encore tout empreint de ce sentiment, et nous dit a voix basse :

« Elle a pensé a l’ancien. »

Je ne comprenais pas bien sur quel ancien on supposait qu’avait pu méditer mistress Gummidge, mais Peggotty m’expliqua, tout en m’aidant a me coucher, que c’était feu M. Gummidge, et que son frere avait toujours cette explication toute prete dans de telles occasions, explication qui lui causait alors une grande émotion. Je l’entendis répéter a Ham, plusieurs fois, du hamac ou il était couché :

« Pauvre femme ! c’est qu’elle pensait a l’ancien ! »

Et toutes les fois que, durant mon séjour, mistress Gummidge se laissa aller a sa mélancolie (ce qui arriva assez fréquemment) il répéta la meme chose pour excuser son abattement, et toujours avec la plus tendre commisération.

Quinze jours se passerent ainsi, sans autre variété que le changement des marées qui faisait sortir ou rentrer M. Peggotty a d’autres heures, et qui apportait aussi quelque variété dans les occupations de Ham. Quand ce dernier n’avait rien a faire, il se promenait quelquefois avec nous pour nous montrer les vaisseaux et les barques. Une ou deux fois, il nous fit faire une excursion en bateau. Je ne sais pourquoi il y a des impressions qui s’associent plus particulierement a un lieu qu’a un autre, mais je crois que c’est comme cela pour beaucoup de personnes, surtout pour les souvenirs de leur enfance ; ce qu’il y a de sur, c’est que je ne puis jamais lire ou entendre prononcer le nom de Yarmouth sans me rappeler un certain dimanche matin ou nous étions sur la plage : les cloches appelaient les fideles a l’église : La tete de la petite Émilie reposait sur mon épaule : Ham jetait nonchalamment des cailloux dans la mer, et le soleil, dissipant au loin un épais brouillard, nous faisait entrevoir les vaisseaux a l’horizon.

Enfin le jour de la séparation arriva. Je me sentais le courage de quitter M. Peggotty et mistress Gummidge, mais mon cour se brisait a la pensée de dire adieu a la petite Émilie. Nous allâmes, en nous donnant le bras, jusqu’a l’auberge ou le voiturier descendait, et en chemin je promis de lui écrire (je tins plus tard ma promesse, en lui envoyant une page de caracteres plus gros que ceux des affiches ou des annonces des appartements a louer). Au moment de nous quitter, notre émotion fut terrible, et s’il m’est jamais arrivé dans ma vie de sentir se faire dans mon cour un vide immense, c’est ce jour-la.

Pendant tout le temps de ma visite, j’avais été assez ingrat pour la maison paternelle ; je n’y avais que peu ou point pensé ; mais a peine eus-je repris le chemin de ma demeure, que ma conscience enfantine m’en montra le chemin d’un air de reproche, et plus je me sentis désolé, plus je compris que c’était la mon refuge, et que ma mere était mon amie et ma consolation.

A mesure que nous avancions, ce sentiment s’emparait de moi davantage. Aussi, en reconnaissant sur la route tout ce qui m’était familier et cher, je me sentais transporté du désir d’arriver pres de ma mere et de me jeter dans ses bras. Mais Peggotty, au lieu de partager mes transports, cherchait a les calmer (bien que tres-tendrement) et elle avait l’air tout embarrassé et mal a son aise.

Blunderstone la Rookery devait cependant, en dépit des efforts de Peggotty, apparaître devant moi, lorsque cela plairait au cheval du voiturier. Je le vis enfin, comme je me le rappelle bien encore, par cette froide matinée, sous un ciel gris qui annonçait la pluie !

La porte s’ouvrit ; moitié riant, moitié pleurant, dans une douce agitation, je levai les yeux pour voir ma mere. Ce n’était pas elle, mais une servante inconnue.

« Comment, Peggotty ! dis-je d’un ton lamentable, elle n’est pas encore revenue ?

– Si, si, monsieur Davy, dit Peggotty, elle est revenue. Attendez un moment, monsieur Davy, et… et je vous dirai quelque chose. »

Au milieu de son agitation, Peggotty, naturellement fort maladroite, mettait sa robe en lambeaux dans ses efforts pour descendre de la carriole, mais j’étais trop étonné et trop désappointé pour le lui dire. Quand elle fut descendue, elle me prit par la main, me conduisit dans la cuisine, a ma grande stupéfaction, puis ferma la porte.

« Peggotty, dis-je tout effrayé, qu’est-ce qu’il y a donc ?

– Il n’y a rien, mon cher monsieur Davy ; que le bon Dieu vous bénisse ! répondit-elle, en affectant de prendre un air joyeux.

– Si, je suis sur qu’il y a quelque chose. Ou est maman ?

– Ou est maman, monsieur Davy ? répéta Peggotty.

– Oui. Pourquoi n’est-elle pas a la grille, et pourquoi sommes-nous entrés ici ? Oh ! Peggotty ! » Mes yeux se remplissaient de larmes et il me semblait que j’allais tomber.

« Que Dieu le bénisse, ce cher enfant ! cria Peggotty en me saisissant par le bras. Qu’est-ce que vous avez ? Mon chéri, parlez-moi !

– Elle n’est pas morte, elle aussi ? Oh ! Peggotty, elle n’est pas morte ?

– Non ! » s’écria Peggotty avec une énergie incroyable ; puis elle se rassit toute haletante, en disant que je lui avais porté un coup.

Je me mis a l’embrasser de toutes mes forces pour effacer le coup ou pour lui en donner un autre qui rectifiât le premier, puis je restai debout devant elle, silencieux et étonné.

« Voyez-vous, mon chéri, j’aurais du vous le dire plus tôt, reprit Peggotty, mais je n’en ai pas trouvé l’occasion. J’aurais du le faire peut-etre, mais voila… c’est que… je n’ai pas pu m’y décider tout a fait.

– Continuez, Peggotty, dis-je plus effrayé que jamais.

– Monsieur Davy, dit Peggotty en dénouant son chapeau d’une main tremblante et d’une voix entrecoupée, c’est que, voyez-vous, vous avez un papa ! »

Je tremblai, puis je pâlis. Quelque chose, je ne saurais dire quoi, quelque chose qui semblait venir du tombeau dans le cimetiere, comme si les morts s’étaient réveillés, avait passé aupres de moi, répandant un souffle mortel.

« Un autre, dit Peggotty.

– Un autre ? » répétai-je.

Peggotty toussa légerement, comme si elle avait avalé quelque chose qui lui raclât le gosier, puis me prenant la main, elle me dit :

« Venez le voir.

– Je ne veux pas le voir.

– Et votre maman, » dit Peggotty.

Je ne reculai plus, et nous allâmes droit au grand salon, ou elle me laissa. Ma mere était assise a un coin de la cheminée ; je vis M. Murdstone assis a l’autre. Ma mere laissa tomber son ouvrage et se leva précipitamment, mais timidement, a ce que je crus voir.

« Maintenant, Clara, ma chere, dit M. Murdstone, souvenez-vous ! Il faut vous contenir, il faut toujours vous contenir ! Davy, mon garçon, comment vous portez-vous ? »

Je lui tendis la main. Apres un moment de suspens, j’allai embrasser ma mere : elle m’embrassa aussi, posa doucement la main sur mon épaule, puis se remit a travailler. Je ne pouvais regarder ni elle ni lui, mais je savais bien qu’il nous regardait tous deux ; je m’approchai de la fenetre et je contemplai longtemps quelques arbustes que les frimas faisaient ployer sous leur poids.

Des que je pus m’échapper, je montai l’escalier. Mon ancienne chambre que j’aimais tant était toute changée, et je devais habiter bien loin de la. Je redescendis pour voir si je trouverais quelque chose qui n’eut pas changé : tout me paraissait si différent ! j’errai dans la cour, mais bientôt je fus forcé de m’enfuir, car la niche, jadis vide, était maintenant occupée par un grand chien, a la gueule profonde et a la criniere noire, un vrai diable : a ma vue il s’était élancé vers moi comme pour me happer.