Contes littéraires du bibliophile Jacob a ses petits-enfants - Paul Lacroix (dit Bibliophile Jacob) - ebook
Kategoria: Dla dzieci i młodzieży Język: francuski Rok wydania: 1882

Contes littéraires du bibliophile Jacob a ses petits-enfants darmowy ebook

Paul Lacroix (dit Bibliophile Jacob)

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Opinie o ebooku Contes littéraires du bibliophile Jacob a ses petits-enfants - Paul Lacroix (dit Bibliophile Jacob)

Fragment ebooka Contes littéraires du bibliophile Jacob a ses petits-enfants - Paul Lacroix (dit Bibliophile Jacob)

A Propos
A EDMOND FERDINAND PERIER
INTRODUCTION – LA CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR

A Propos Lacroix (dit Bibliophile Jacob):

Paul Lacroix, plus connu sous les pseudonymes de P. L. Jacob ou du Bibliophile Jacob, né le 27 février 1806 a Paris et mort a Paris le 19 octobre 1884, est un polygraphe érudit français. Fils de Jean-Louis Lacroix de Niré, déja littérateur sur les bancs de l’école, il faisait encore sa philosophie an college Bourbon lorsqu’il publia son édition de Clément Marot. A l’âge de dix-neuf ans, il présenta au théâtre de l'Odéon plusieurs comédies en vers, qui furent reçues, mais les ennuis qui accompagnent la carriere d’auteur dramatique le dégouterent bientôt et il cessa en meme temps sa collaboration aux journaux de la petite presse, ou il s’était fait cependant quelque réputation par de piquantes épigrammes. Menant de front la littérature facile et la littérature difficile, comme on disait alors, il composa d’un côté des romans et de l’autre des livres d’histoire, puis il mela les deux genres dans plusieurs publications. Ses premiers romans eurent du succes et firent école, malgré les difficultés de lecture qu’offrait l’imitation du vieux langage. La parution de l’Histoire du seizieme siecle, remplie de recherches inédites, fut bien accueillie des esprits sérieux. Cette publication valut a l’auteur, a peine âgé de vingt-huit ans, la croix de la Légion d'honneur. Les romans historiques du Bibliophile Jacob, souvent réimprimés et traduits en plusieurs langues, contribuerent pour une grande part a propager le gout du Moyen Âge, qui se répandit alors en France et en Europe jusque dans les arts. Ses publications bibliographiques eurent la meme influence sur le gout des livres : il continua a cet égard la mission de Charles Nodier. P. L. Jacob parcourut l’Italie pour rechercher dans les bibliotheques publiques les manuscrits inédits relatifs a l’histoire de France. En 1842, il fonda avec M. Thoré l’Alliance des Arts, dans le but de faire connaître, par de bons catalogues, les trésors artistiques et littéraires que possédaient les collections particulieres, et de servir ainsi les intérets des amateurs de livres et d’objets d’art. Cet établissement, qui dura jusqu’en 1848, publiait un Bulletin, dont P. L. Jacob avait la direction. Nommé membre des comités historiques du ministere de l’Instruction publique, il en fit partie jusqu’en 1881, et y est rentré en 1858. Il eut une part active a la plupart des grandes publications qui virent le jour sous les auspices de ces comités. En 1848, il fut appelé a faire partie de la commission des monuments historiques créée pres du ministere de l’intérieur. Pendant plus de dix ans, il poursuivit la réforme de la Bibliotheque du Roi et proposa un plan de réorganisation de ce grand établissement. En 1855, il fut nommé conservateur de la bibliotheque de l'Arsenal et a notamment rédigé le catalogue de la bibliotheque de Soleinne. La réunion de ses ouvrages semble représenter la vie de plusieurs hommes. Il a tant produit, traduit, édité, annoté, que la notice qui le concerne dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siecle occupe deux pleines colonnes. Il publia, avec Henri Martin, une Histoire de France par les principaux historiens. Sources : http://fr.wikipedia.org

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A EDMOND FERDINAND PERIER

 

Lorsque tu seras en âge de lire ce recueil de Contes littéraires, que je dépose dans ton berceau, en te le dédiant, sous les auspices de tes bons parents, je ne serai plus la, sans doute, pour recevoir tes premiers remerciements ; mais je suis heureux et satisfait de ceux que ton excellent pere et ta charmante mere m’adressent aujourd’hui en ton nom.

Ils te diront, un jour, que j’étais leur ami, apres avoir été celui de ton aieul, et que j’ai voulu, par cette dédicace, te rappeler plus tard l’affection sincere qui m’attachait a ta famille depuis si longtemps.

Une dédicace, en tete d’un ouvrage composé pour la jeunesse, est, mon cher enfant, la bénédiction d’un vieillard.

 

Paul L. Jacob,
Bibliophile,
Âgé de cent vingt-cinq ans.


INTRODUCTION – LA CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR

 

Je l’ai dit ailleurs : je suis vieux et bien vieux, quoique les centenaires deviennent de plus en plus rares depuis le temps du patriarche Jacob, dont je ne descends pas toutefois en ligne directe. J’ajouterai que mon nom est le seul point d’analogie qui me rapproche de cet antique chef d’Israël ; il ne m’est pas donné, comme a lui, de voir dans mes derniers jours les enfants de mes petits-enfants, ni d’espérer une race aussi nombreuse que les étoiles. Voila pourquoi je cherche a me créer une famille chez les autres et a me consoler de mon existence solitaire par de douces illusions. Il est si aisé de se persuader que tout ce qui nous aime nous appartient !

J’ai donc ainsi beaucoup, beaucoup d’enfants et de petits-enfants, fils et filles, qui répondent a ces noms-la avec tendresse, et qui m’appellent a leur tour papa Jacob, sans qu’il leur en coute de prendre cette douce habitude. L’affection vraie et naive que je sais leur inspirer n’acquiert tout son développement qu’a la suite d’une connaissance réciproque, plus ou moins prompte a s’établir entre nous ; je ne dédaigne jamais d’en faire tous les frais, et je crois que l’amitié peut avoir de fortes racines dans un tout jeune cour : les petits amis n’ont pas souvent l’ingratitude des grands.

Mon extérieur grave et bizarre, je l’avoue, ne prévient pas d’abord en ma faveur ces esprits légers, joyeux, craintifs, nouveaux dans la vie, ignorants de tout et surtout des hommes. Les enfants qui me rencontrent pour la premiere fois, sans avoir été apprivoisés d’avance par mon nom, qui est familier a la plupart d’entre eux, s’effarouchent, s’effraient et s’enfuient, a l’aspect inaccoutumé de ma physionomie et de mon costume. Il y a du Croquemitaine en mon air, et je ne m’abuse pas sur l’étrange caractere des traits de mon visage anguleux, grimaçant, ridé et jauni, sur la menaçante longueur de mon nez, sur le regard sévere de mes yeux couverts de gros sourcils blancs. Ma haute taille, encore droite, cependant, contraste avec ma maigreur et me donne un air assez imposant. Quant au costume, il est plus commode qu’élégant, et je ne trouve pas mauvais qu’on en rie ; mais mon bonnet de coton, noué d’un ruban noir, préserve du froid ma tete chauve, mieux que ne ferait une perruque blonde ou poudrée, et mon ample robe de chambre, en soie a fleurs, dissimule les distractions ordinaires de ma toilette : c’est, d’ailleurs, une mise fort convenable pour les bouquins qui forment ma société et mon cortege.

Cependant les enfants me reviennent bientôt, quel que soit leur étonnement a ma premiere apparition ; eussent-ils couru se cacher derriere le fauteuil de leur pere ou dans les bras de leur mere, il suffit que mon nom soit prononcé, pour les ramener a l’instant jusque sur mes genoux ; car ma réputation de conteur s’est répandue parmi eux, avant qu’ils aient appris a lire ; on chérit tant les contes, a cet âge, qu’on est plus exigeant sur la quantité que sur la qualité : sans etre un Berquin, un conteur de bonne volonté amuse et instruit facilement a la fois des intelligences neuves et impressionnables ; il suffit de savoir se faire écouter, et bientôt on a un auditoire plus attentif, plus silencieux, plus fidele, que celui de toutes les académies du monde ; car l’intéret du récit tient lieu d’éloquence.

Or, voyez comme a mon insu j’ai contracté l’engagement éternel de faire des contes aux enfants, moi qui ai rempli ma longue carriere d’études spéciales, arides et monotones, moi qui journellement amasse dans ma mémoire des dates et des matériaux historiques ! Néanmoins, je n’ai jamais eu la maladresse et l’incurie de traîner mes contes dans la route battue des enfantillages frivoles, niais ou absurdes ; j’accorde a l’enfance plus d’estime qu’on ne fait dans bien des systemes d’éducation, et je tâche toujours de l’élever, au lieu de la rabaisser. Je ne lui prete pas mon dos pour y monter a cheval, comme Henri IV lui-meme m’en donne l’exemple ; je ne vais pas, débile et cassé que je suis, me meler a des jeux bruyants qui demandent une pétulance et une vivacité que j’ai perdues depuis nombre d’années ; aussi bien, vaut-il mieux mettre l’enfance a notre portée que de descendre a la sienne, et ce serait présomption téméraire que de lutter avec elle de souplesse et d’activité, quand nous ne voyons pas sans lunettes, quand nous ne marchons pas sans canne.

Selon mon systeme, justifié par la pratique, je tends toujours a développer l’intelligence, qui suit rarement les progres de la force physique, et je me plais a cultiver les fruits précoces de l’esprit dans leur naive saveur. On a le tort, en général, de priver de lumiere ce qui n’aspire qu’a germer et a croître ; on prolonge l’enfance, et moi je travaille a la rendre plus courte ; je hâte la jeunesse, au lieu de la retarder ; car, pour augmenter la vie de l’homme, il suffit de la commencer plus tôt, et la vie ne commence réellement qu’avec la pensée. Apprenons donc, de bonne heure, aux enfants, a penser.

Les enfants ne sont pas, d’ordinaire, si légers et si insouciants qu’on les suppose pour toute espece de notions sérieuses, utiles et raisonnées ; leur mémoire manque de discernement et de choix, mais elle retient les faits, lorsqu’on a pris soin de les revetir d’une forme attrayante, lorsqu’on s’adresse a cette curiosité passionnée, qui précede l’âge des passions et qu’on ne songe guere a faire tourner au profit de l’enseignement. On ne sait pas jusqu’a quel point cette curiosité instinctive pourrait former la base solide d’une premiere éducation. L’Histoire, qui, entre toutes les sciences, réclame principalement beaucoup de temps et de lectures ; l’Histoire, dont on a fait un épouvantail d’ennui et d’obscurité ; l’Histoire, pour l’étude de laquelle Lenglet-Dufresnoy n’exigeait pas moins de dix ans et demi, avec neuf heures de travail par jour ; l’Histoire pourrait devenir la récréation favorite des enfants. C’est donc de l’Histoire que je leur arrange en contes et en nouvelles ; c’est de l’Histoire qu’ils viennent chercher autour de moi ; c’est de l’Histoire vraie, dramatique et littéraire. Le passé doit servir a l’instruction du présent.

Il y a cinquante ans, dans une fatale année de choléra-morbus, le vieux Conteur a failli etre enlevé a ses petits-enfants. A coup sur, sa mort aurait été pleurée par tous ceux qui escaladent a l’envi ses genoux, pour arracher quelques-uns des souvenirs, contemporains de ses cheveux blancs ou de ses gros volumes ; mais, Dieu merci ! je vieillirai le plus longtemps possible, je conterai encore bien des contes, si je deviens deux fois centenaire. Approchez-vous, mes enfants, oreilles et bouches béantes ! Le bibliophile Jacob est convalescent.

Je ne me souvenais pas d’avoir été malade dans le cours d’une vie longue et occupée, excepté une seule fois au college de Montaigu, en 1760, ou la douleur de ne pas obtenir le prix d’histoire me causa une fievre cérébrale, qui, par bonheur, n’a point altéré mes facultés mnémoniques. Je croyais donc pouvoir a toujours défier cette légion de maux, qui sont en guerre perpétuelle contre la pauvre et fragile humanité. Je me hâtais pourtant d’achever, dans la retraite, un ouvrage de prédilection, comme par pressentiment de le voir bientôt interrompu ; j’écrivais, nuit et jour, sans quitter mon pupitre, et si ce jeu de mots est permis a la gravité de mon âge, je ne m’endormais pas sur la plume.

Hélas ! tout exces a des conséquences funestes et j’eus a me repentir de m’etre trop hâté. Je n’étais plus jeune, et ma volonté conservait seule une puissance d’énergie que le corps n’avait plus. Les veilles avaient brulé mon sang ; la continuité d’une ouvre d’imagination avait irrité ma sensibilité nerveuse. J’étais a bout de forces, sinon de courage.

Il fallut, malgré moi, m’enlever de mon fauteuil, m’arracher a mes livres et manuscrits. Vainement j’essayai de persuader au médecin que la santé ne m’avait pas abandonné un instant et que cette fievre lente n’était qu’un effet de ma préoccupation d’esprit : il fronçait le sourcil, en tenant mon poignet pour interroger les rares pulsations de l’artere. Mon teint jaune et terreux, mes levres pâles et mon regard éteint, démentaient le sourire que j’essayais de me donner, et les paroles de confiance, que me suggérait le désir de me faire illusion a moi-meme. Plus clairvoyant que moi, mon excellent ami le docteur Charpentier mesurait avec inquiétude combien peu d’huile restait dans ma lampe, sur laquelle un vent fatal avait soufflé.

Des soins habiles, dévoués, infatigables, parvinrent a me sauver, en s’opposant a la rage insensée qui m’excitait sans cesse a me remettre au travail, apres les crises les plus dangereuses de la maladie qui épuisait le reste de mes forces.

Il semblait, cependant, impossible de me guérir de cette folie de lire ou d’écrire, folie tour a tour sombre et furieuse ; je demandais a grands cris ma bibliotheque ; j’ordonnais, je suppliais, je ne me lassais pas des refus, et j’étais sourd aux plus sages représentations. Ce délire avait des acces effrayants : tantôt je m’imaginais découvrir des caracteres d’imprimerie sur quelque partie de mon corps ; tantôt je me dressais sur mon séant, pour atteindre un volume qui n’était que dans ma fantaisie ; je déclamais mon catalogue, en récitatif d’opéra, ou bien je jouais le rôle du commissaire-priseur dans une vente de livres. Une fois, je poussais l’extravagance jusqu’a me persuader que j’étais métamorphosé en manuscrit sur vélin avec de belles lettres peintes et des miniatures rehaussées d’or ; en ce prétendu équipage, je ne laissais approcher aucune tisane, qui put endommager les merveilles de mes feuillets enluminés.

A ce délire aigu succéda une langueur de consomption, qui aboutit au marasme ; j’étais devenu indifférent a tout, meme a mes gouts de bibliophile, que la médecine eut appelés a son secours, s’ils avaient pu arreter mon dépérissement organique. Le bon docteur Charpentier désespéra de moi, en remarquant l’accueil froid et passif que je fis a certain bouquin précieux, qu’il m’apportait d’une promenade le long des quais. Le sens de la bibliomanie paraissait le dernier que j’eusse a perdre ; apres lui, je n’avais plus qu’a rendre l’âme. Déja, j’étais réduit a la condition de cadavre animé, absolument privé d’appétit et d’aliments, desséché jusque dans la moelle des os ; je dépensais mes interminables journées a ne rien faire, assis au milieu des oreillers ; et mes nuits, plus pénibles encore, sans fermer la paupiere. J’étais si horriblement maigre, qu’on aurait pu étudier l’anatomie a travers la peau tendue et transparente de mon squelette.

Dans cet anéantissement de mes facultés, lequel avait résisté a toutes les ressources médicales, mon docteur proposa de m’envoyer a la campagne pour me remettre entre les mains de la Nature a qui en appelle souvent Hippocrate : le mal venait de l’abus du systeme intellectuel ; la matiere avait besoin de rentrer dans ses droits et dans son équilibre. On me prescrivit donc, pour remplacer les juleps et les sirops, un air vif et pur, – le départ de Paris, bien entendu, – des exercices gradués, propres a rétablir la vigueur du corps en la sollicitant, une alimentation sobre et frugale, l’abandon complet de tout travail d’esprit, et meme l’oubli des objets matériels de mes affections littéraires. C’était une pénitence difficile, et, pour y satisfaire, je me résignai a m’enfuir, sans dire adieu a mes bouquins ; cette séparation m’aurait trop couté. On m’entraîna, malgré moi, loin de cette partie de mon individualité, et, tandis que je les rangeais dans mon souvenir, comme sur les rayons de ma bibliotheque, une chaise de poste m’emportait, chaudement empaqueté, vers le lieu de mon exil sanitaire.

Ce fut aux environs de Bourges, dans l’ancienne province du Berry, que des amis généreux m’accueillirent, a leur foyer des vacances, comme dans ces bons vieux temps d’hospitalité, ou la porte du château féodal s’ouvrait aussitôt, au son des coquilles du pelerin ; ou le chevalier blessé trouvait une prompte guérison, dans la paix du manoir, qui l’avait reçu mourant.

Apres un voyage qui raviva mes souffrances secouées a chaque tour de roue, je parvins a ma destination, a cette riante colonie de la Chaumelle, qui avait gardé l’aspect et les coutumes d’un fief du moyen âge, sous la direction paternelle de son seigneur. Lorsque je débarquai, tremblant de fievre, d’espoir et de plaisir, dans ce charmant ermitage, qui me promettait une heureuse et paisible fin, sinon le rappel a la santé et a la vie, je me vis entouré tout a coup d’enfants, empressés a conduire, a soutenir ma démarche chancelante ! L’un relevait les plis de ma robe de chambre dérangée dans la voiture, l’autre s’informait de mon état, avec une discrete attention… Mes yeux se mouillerent, et la reconnaissance gonfla mon cour ! J’étais de prime abord naturalisé chef de famille.

De ce moment, j’oubliai ce qui m’avait fait tant de mal, apres m’avoir procuré tant de jouissances et de béatitudes : mes livres ! Je cessai de regretter ces amis brochés, cartonnés et reliés, que j’avais laissés a Paris, pour me donner tout entier a ceux, plus vrais et moins ingrats, que j’étais venu chercher en province : les premiers m’avaient fait malade ; il appartenait aux derniers de me rendre a la vie. Le spectacle de la nature champetre et agricole vaut bien la plus admirative contemplation devant une édition rare du commencement de l’imprimerie, ou sortie des presses illustres de Robert Estienne, d’Elzevier, de Barbou, de Didot. Je n’avais garde de rever parchemins, in-folios poudreux, reliures a fermoirs, arabesques et miniatures en or et en couleur, lorsque, de ma fenetre ouverte a la senteur matinale qui se dégage des bois et des gazons, je regardais dans la plaine les moutons marqués au sceau proverbial du Berry, les charrues attelées de huit boufs, les pâtres s’accompagnant d’une chanson monotone, les tonnes de la vendange et les récoltes du chanvre. Mes yeux, affaiblis par des veilles prolongées, se reposaient sur le penchant vert des coteaux chargés de vignes et dans la variété pittoresque du paysage ; il y a un bonheur inexprimable a plonger, d’un horizon a l’autre, ses regards et sa pensée dans ce vaste ciel bleu, dont les citadins ne possedent que des lambeaux, entre les toits, les gouttieres et les cheminées.

Je n’avais pas encore repris assez de forces pour les dépenser a la promenade en plein champ, et cependant je les sentais revenir, sans y croire moi-meme. Je ne m’apercevais pas de la lenteur du temps, quoique mes joues, chose inouie pour moi, s’engraissassent d’oisiveté, quoique je ne fisse pas plus de mouvement qu’un paralytique ; mais, dans cette habitation élégante et commode, qui attestait le gout ingénieux du propriétaire, je n’avais pas le loisir de m’ennuyer, bien que condamné a rester en place. Mes hôtes aimables, qui doublaient par leurs qualités personnelles le charme de leur résidence, me procuraient une société, que je n’eusse point échangée contre toutes les Sociétés savantes ensemble ; c’était, grâce a la maîtresse de la maison, une familiere conversation sans apprets ni pédanterie, mais instructive, nourrissante, toujours gaie et souvent brillante. Une femme qui joint le savoir a l’esprit, surpasse tous les hommes d’esprit et de savoir.

Les enfants faisaient les intermedes joyeux et intéressants de ces entretiens, qui tenaient a la fois de l’étude et du plaisir, de l’utile et de l’agréable ; ils contribuerent aussi a mon rétablissement, ces chers petits, qui m’aimaient sur la foi de ma réputation, avant d’etre a meme de me connaître et de m’aimer en personne ; leurs voux et leurs prévenances avancerent sans doute ma convalescence, d’abord indécise et lente, puis franche et rapide. Les témoignages d’amitié qu’ils me prodiguaient adoucirent l’anxiété morose, que la maladie traîne toujours apres elle. A mon lever, ils venaient, sans bruit, recueillir le bulletin de ma nuit ; ils s’échelonnaient, autour de moi, avec leurs physionomies gaies ou tristes, selon le thermometre de ma santé ; la ils aspiraient a me distraire par leur babil amusant, par leurs questions malicieuses, par leurs jeux innocents ; c’était a qui roulerait mon fauteuil de grand-pere, exhausserait mes oreillers, étendrait un tapis sous mes pieds, courrait chercher mes lunettes, ma canne ou ma tabatiere. Je payais en tendresse cette piété filiale, plus délicate et plus touchante que si elle m’eut été due ; je remerciais du fond de l’âme ma bonne étoile, qui éclairait a son déclin la derniere et plus belle partie de ma carriere.

L’époque des vacances agrandit encore le cercle de la famille : des jeunes gens a peine délivrés du college, des jeunes personnes a peine arrivées de pension, se joignirent a leurs freres et sours, pour soigner le vieil hôte de leurs parents. La conversation prit alors des allures moins timides, et les sciences, allégées du langage technique qui fait peser sur elles une infructueuse obscurité, purent s’ébattre sous mes yeux, en réveillant mes gouts, mes instincts et mes aptitudes. J’étais le président de ces séances peu académiques, ou la discussion portait la lumiere et l’intéret dans les branches arides et inconnues de l’enseignement. Chacun fournissait sa quote-part d’instruction, d’observation et d’intelligence ; chacun était a son tour orateur, commentateur ou critique. Ces enfants s’élevaient ainsi a la condition d’homme, ou bien je redevenais moi-meme enfant avec eux.

Ces occupations quotidiennes et sédentaires se prolongerent avec ma convalescence. Enfin je sortis de mon fauteuil, comme Lazare de son tombeau ; courbé sur un bâton, j’allai parcourir, d’un pas encore tremblant, les alentours de la jolie maison blanche, le parterre couronné de dahlias, le verger embaumé de fruits murs, le bocage gazouillant, et l’enclos bordé d’antiques noyers. De jour en jour, mes pas s’affermissaient, et mes promenades tendaient vers un but plus éloigné ; je ne restais plus dans l’enceinte trop circonscrite par les haies et les fossés ; avec le bras d’un de mes jeunes guides, je m’aventurais aux environs, pour voir le pays, en peintre, en historien, en antiquaire ; c’était la santé qui s’annonçait par le retour de mes gouts favoris : j’étais encore le bibliophile Jacob.

Mes chers enfants me dirigeaient et m’escortaient, dans ces excursions, a la distance de plusieurs lieues ; je ramassais partout les souvenirs, empreints sur le sol et dans la pierre, de la domination romaine et du séjour de Charles VII en Berry. Je suis allé ainsi successivement visiter, a Feularde, les arches d’un de ces aqueducs que les Romains ont liés d’un ciment indestructible ; a Ryans, le passage de la chaussée de César, laquelle partait de Bourges, l’ancienne Biturix ; a Bois-sire-Amé, les ruines du château d’Agnes Sorel, dame de Beauté ; aux Aix-d’Angillon, les débris des remparts de la forteresse du moyen âge ; a Sancerre, la grosse tour qui penche sur la ville ; a Bourges, ces vieilles rues, ces vieilles maisons, et ces nombreux édifices qui lui restent de sa splendeur royale et qui s’harmonisent avec l’architecture ciselée de sa merveilleuse basilique.

L’automne pluvieux mit trop tôt un terme a ces courses qui acheverent de consolider ma santé : je marchais sans bâton, meme avant d’avoir fait un pelerinage aux reliques de la fameuse sainte Solange, qui, suivant la légende, porta sa tete coupée, a l’imitation de saint Denis. Les journées devinrent courtes, les soirées longues, et le vent du nord-est, qui soufflait sans cesse en tourbillons, dépouilla les arbres de leur feuillage rouillé ; ensuite le ciel se fondit en eau, sans qu’un rayon de soleil put percer le voile épais des nuages.

Cette nature immobile, sombre et humide, qui succédait brusquement a la nature chaude, dorée et vivante, de la belle saison, rembrunit d’abord mon humeur, de ses brouillards et de ses ouragans ; mais je ne pouvais que me plaire, a la maison, au coin d’un feu clair et pétillant, dans l’intimité d’une famille ou je n’étais plus étranger ; on n’eut donc pas a me faire violence pour me retenir, en demi-quartier d’hiver, jusqu’aux grands froids. Outre les passe-temps qui sont du domaine ordinaire de la campagne, le billard, le trictrac, les échecs et les cartes, je repris l’habitude des causeries de famille, que les veillées du soir ranimaient a l’éclat du foyer domestique, pendant que la pluie fouettait contre les vitres, et que le vent jetait de plaintifs sifflements dans les airs.

C’était un tableau digne de Rembrandt ou de Téniers, que ce salon capricieusement éclairé par les reflets d’un fagot enflammé, quand l’apres-dîner nous réunissait tous, en demi-cercle, devant la cheminée, qui n’avait pas la capacité des hautes cheminées gothiques, mais qui ne dévorait pas moins de bourrées et d’énormes buches.

J’occupais la place d’honneur, au milieu d’un auditoire qui m’écoutait toujours avec cette bienveillance si encourageante pour les bavards ; or, la langue n’est pas de ces choses qu’on perd en vieillissant.

Le pere et la mere daignaient se meler a leurs enfants, pour entendre les réminiscences décousues de mes lectures et de mes quatre-vingts ans. Mais comment peindre le groupe silencieux et attentif de ces enfants, agenouillés entre mes jambes, assis a mes pieds et debout derriere mon fauteuil ? Ils suivaient de l’oil l’histoire, qui commençait trop tard, a leur gré, et finissait trop tôt ; ils ne se permettaient pas de bouger, de peur de m’interrompre, et ils eussent voulu suspendre leur respiration. Je l’avouerai, si un conteur est fier de l’attention qu’on lui prete, j’avais bien largement tous les privileges et toutes les récompenses du conteur.

Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualité, fort embarrassé d’un rôle ou l’on ne saurait réussir, a moins de contenter tout le monde : je devais m’adresser a des auditeurs, différents d’âges, de sexes et de caracteres. Celui-ci me suppliait a voix basse d’aborder le terrible chapitre des revenants ; celui-la se serait volontiers pâmé d’aise a des histoires de voleurs, car ces deux sujets importants ont des attraits éternellement nouveaux pour les petits peureux. Les garçons avaient du penchant pour les batailles et pour le merveilleux ; les filles s’intéressaient davantage a des héroines de romans, a des détails de toilette et a de simples anecdotes. Quant aux aînés, qui n’avaient pourtant pas la manie de faire valoir leur supériorité de compréhension et d’instruction, il n’eut pas été convenable de les assommer de ces contes, ennuyeusement moraux, pour l’amusement des plus jeunes ; enfin la patience des parents, que je n’aurais pas pris a tâche d’ennuyer aussi, m’invitait a choisir et a orner quelques narrations d’un genre mixte et d’une portée facile, qui atteignissent a la fois tous les degrés de l’intelligence. Je crus donc pouvoir rattacher mes récits a des noms littéraires, qui relevent l’intéret, souvent traînant, du drame, et le font sortir de l’orniere du lieu commun. D’ailleurs, absolument dénué de livres, j’aurais craint d’entrer dans l’Histoire, de fausser une date, de travestir un fait, d’omettre ou d’estropier un nom, en un mot, d’induire en erreur qui que ce fut, meme un enfant sachant a peine ses lettres. L’Histoire est une religion qui a ses fanatiques, et je m’honore d’etre un de ceux-la.

Voila comment ma convalescence a produit un volume de contes, qui sera peut-etre suivi de plusieurs autres. Je n’ose pas attendre de tous mes lecteurs l’indulgence filiale et amicale a laquelle mes jeunes auditeurs de la Chaumelle m’avaient accoutumé ; mais je souhaite qu’ils m’encouragent a recueillir tôt ou tard la suite de ces nouvelles, que j’ai composées en pensant a eux. C’est aux enfants que je parle.

Mes chers petits enfants, le vieux bibliophile Jacob ne cessera de conter qu’en vous quittant pour toujours.

P. L. JACOB.

Bibliophile.