Cinq-Mars (Une conjuration sous Louis XIII) - Alfred de Vigny - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1826

Cinq-Mars (Une conjuration sous Louis XIII) darmowy ebook

Alfred de Vigny

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Opis ebooka Cinq-Mars (Une conjuration sous Louis XIII) - Alfred de Vigny

En 1639, au château de Chaumont en Touraine, le jeune marquis Henri d'Effiat prend congé de sa mere et de la princesse Marie de Gonzague, duchesse de Mantoue, qu'il aime et dont il est aimé. Impressionné par les propos du maréchal de Bassompierre sur les qualités et la fidélité des nobles, il s'insurge contre l'arrestation du meme maréchal par les sbires de Richelieu. En allant au siege de Perpignan pour etre présenté au roi, Cinq-Mars s'arrete a Loudun, ou se déroule le proces d'Urbain Grandier, pretre accusé de magie par des juges, dont le lugubre Laubardemont, envoyés eux aussi par le cardinal. Torturé, puis condamné a mort, Urbain n'est défendu que par la supérieure des Ursulines, Jeanne de Belfiel, la niece meme de Laubardemont. Elle devient folle lorsque Urbain est brulé vif devant une foule horrifiée par l'injustice. Cinq-Mars assiste lui-meme a cette exécution apres avoir été informé par son ancien maître, l'abbé Quillet, des crimes de Richelieu. Richelieu, de son côté, assisté de son «Éminence grise», le pere Joseph, affermit son pouvoir sur le roi Louis XIII, qui n'a pas le courage de se débarrasser de son ministre...

Opinie o ebooku Cinq-Mars (Une conjuration sous Louis XIII) - Alfred de Vigny

Fragment ebooka Cinq-Mars (Une conjuration sous Louis XIII) - Alfred de Vigny

A Propos

RÉFLEXIONS – SUR – LA VÉRITÉ DANS L’ART
Chapitre 1 - LES ADIEUX

A Propos Vigny:

Figure du romantisme, contemporain de Victor Hugo et de Lamartine – il fréquente le Cénacle – il écrit parallelement a une carriere militaire entamée en 1814 et publie ses premiers poemes en 1822. Avec la publication de Cinq-Mars en 1826, il contribue au développement du roman historique français. Ses traductions versifiées de Shakespeare s'inscrivent dans le drame romantique, de meme que sa piece Chatterton (1835). Son ouvre se caractérise par un pessimisme fondamental, et une vision désenchantée de la société. Il développe a plusieurs reprises le theme du paria, incarné par le poete, le prophete, le noble, Satan et le soldat. Sa poésie est empreinte d’un stoicisme hautain, qui s’exprime en vers denses et dépouillés, souvent riches en symboles, annonçant la modernité poétique de Baudelaire, Verlaine et Mallarmé. (Wikipedia)

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Le Roi était tacitement le chef de cette conjuration. Le grand écuyer Cinq-Mars en était l’âme ; le nom dont on se servait était celui du duc d’Orléans, frere unique du Roi, et leur conseil était le duc de Bouillon. La Reine sut l’entreprise et les noms des conjurés…

Mémoires d’Anne d’Autriche,

par Mme de MOTTEVILLE.

 

Qui trompe-t-on donc ici ?

Barbier de Séville


RÉFLEXIONS – SUR – LA VÉRITÉ DANS L’ART

L’étude du destin général des sociétés n’est pas moins nécessaire aujourd’hui dans les écrits que l’analyse du cour humain. Nous sommes dans un temps ou l’on veut tout connaître et ou l’on cherche la source de tous les fleuves. La France surtout aime a la fois l’Histoire et le Drame, parce que l’une retrace les vastes destinées de l’HUMANITÉ, et l’autre le sort particulier de l’HOMME. C’est la toute la vie. Or, ce n’est qu’a la Religion, a la Philosophie, a la Poésie pure, qu’il appartient d’aller plus loin que la vie, au dela des temps, jusqu’a l’éternité.

Dans ces dernieres années (et c’est peut-etre une suite de nos mouvements politiques), l’Art s’est empreint d’histoire plus fortement que jamais. Nous avons tous les yeux attachés sur nos Chroniques, comme si, parvenus a la virilité en marchant vers de plus grandes choses, nous nous arretions un moment pour nous rendre compte de notre jeunesse et de ses erreurs. Il a donc fallu doubler l’INTÉRET en y ajoutant le SOUVENIR.

Comme la France allait plus loin que les autres nations dans cet amour des faits et que j’avais choisi une époque récente et connue, je crus aussi ne pas devoir imiter les étrangers, qui, dans leurs tableaux, montrent a peine a l’horizon les hommes dominants de leur histoire ; je plaçai les nôtres sur le devant de la scene, je les fis principaux acteurs de cette tragédie dans laquelle j’avais dessein de peindre les trois sortes d’ambition qui nous peuvent remuer, et, a côté d’elles, la beauté du sacrifice de soi-meme a une généreuse pensée. Un traité sur la chute de la féodalité, sur la position extérieure et intérieure de la France au XVIIe siecle, sur la question des alliances avec les armes étrangeres, sur la justice aux mains des parlements ou des commissions secretes et sur les accusations de sorcellerie, n’eut pas été lu peut-etre ; le roman le fut.

Je n’ai point dessein de défendre ce dernier systeme de composition plus historique, convaincu que le germe de la grandeur d’une ouvre est dans l’ensemble des idées et des sentiments d’un homme et non pas dans le genre qui leur sert de forme. Le choix de telle époque nécessitera cette MANIERE, telle autre la devra repousser ; ce sont la des secrets du travail de la pensée qu’il n’importe point de faire connaître. A quoi bon qu’une théorie nous apprenne pourquoi nous sommes charmés ? Nous entendons les sons de la harpe ; mais sa forme élégante nous cache les ressorts de fer. Cependant, puisqu’il m’est prouvé que ce livre a en lui quelque vitalité[1], je ne puis m’empecher de jeter ici ces réflexions sur la liberté que doit avoir l’imagination d’enlacer dans ses nouds formateurs toutes les figures principales d’un siecle, et, pour donner plus d’ensemble a leurs actions, de faire céder parfois la réalité des faits a l’IDÉE que chacun d’eux doit représenter aux yeux de la postérité ; enfin sur la différence que je vois entre la VÉRITÉ de l’Art et le VRAI du Fait.

De meme que l’on descend dans sa conscience pour juger des actions qui sont douteuses pour l’esprit, ne pourrions-nous pas aussi chercher en nous-memes le sentiment primitif qui donne naissance aux formes de la pensée, toujours indécises et flottantes ? Nous trouverions dans notre cour plein de trouble, ou rien n’est d’accord, deux besoins qui semblent opposés, mais qui se confondent, a mon sens, dans une source commune ; l’un est l’amour du VRAI, l’autre l’amour du FABULEUX. Le jour ou l’homme a raconté sa vie a l’homme, l’Histoire est née. Mais a quoi bon la mémoire des faits véritables, si ce n’est a servir d’exemple de bien ou de mal ? Or les exemples que présente la succession lente des événements sont épars et incomplets ; il leur manque toujours un enchaînement palpable et visible, qui puisse amener sans divergence a une conclusion morale ; les actes de la famille humaine sur le théâtre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de cette vaste tragédie qu’elle y joue ne sera visible qu’a l’oil de Dieu, jusqu’au dénoument qui le révélera peut-etre au dernier homme. Toutes les philosophies se sont en vain épuisées a l’expliquer, roulant sans cesse leur rocher, qui n’arrive jamais et retombe sur elles, chacune élevant son frele édifice sur la ruine des autres et le voyant crouler a son tour. Il me semble donc que l’homme, apres avoir satisfait a cette premiere curiosité des faits, désira quelque chose de plus complet, quelque groupe, quelque réduction a sa portée et a son usage des anneaux de cette vaste chaîne d’événements que sa vue ne pouvait embrasser ; car il voulait aussi trouver, dans les récits, des exemples qui pussent servir aux vérités morales dont il avait la conscience ; peu de destinées particulieres suffisaient a ce désir, n’étant que les parties incompletes du TOUT insaisissable de l’histoire du monde ; l’une était pour ; dire un quart, l’autre une moitié de preuve ; l’imagination fit le reste et les compléta. De la, sans doute, sortit la fable. – L’homme la créa vraie, parce qu’il ne lui est pas donné de voir autre chose que lui-meme et la nature qui l’entoure ; mais il la créa VRAIE d’une VÉRITÉ toute particuliere.

Cette VÉRITÉ toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que je vois et voudrais définir, dont j’ose ici distinguer le nom de celui du VRAI, pour me mieux faire entendre, est comme l’âme de tous les arts. C’est un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes les grandeurs du VRAI visible ; mais ce n’est pas lui-meme, c’est mieux que lui ; c’est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux ; enfin c’est une somme complete de toutes se leurs. A cette seule VÉRITÉ doivent prétendre les ouvres de l’Art qui sont une représentation morale de la vie, les ouvres dramatiques. Pour l’atteindre, il faut sans doute commencer par connaître tout le VRAI de chaque siecle, etre imbu profondément de son ensemble et de ses détails ; ce n’est la qu’un pauvre mérite d’attention, de patience et de mémoire ; mais ensuite il faut choisir et grouper autour d’un centre inventé : c’est la l’ouvre de l’imagination et de ce grand BON SENS qui est le génie lui-meme.

A quoi bon les Arts s’ils n’étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l’existence ? Eh ! bon Dieu, nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité : la tiédeur insupportable des demi-caracteres, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fidélités qui ont leur hausse et leur baisse, des opinions qui s’évaporent ; laissez-nous rever que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des méchants plus résolus ; cela fait du bien. Si la pâleur de votre VRAI nous poursuit dans l’Art, nous fermerons ensemble le théâtre et le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l’on veut des ouvres qui font mouvoir des fantômes d’hommes, c’est, je le répete, le spectacle philosophique de l’homme profondément travaillé par les passions de son caractere et de son temps ; c’est donc la VÉRITÉ, de cet homme et de ce TEMPS, mais tous deux élevés a une puissance supérieure et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnaît, cette VÉRITÉ, dans les ouvres de la pensée, comme l’on se récrie sur la ressemblance d’un portrait dont on n’a jamais vu l’original ; car un beau talent peint la vie plus encore que le vivant.

Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de quelques consciences littérairement timorées que j’ai vues saisies d’un trouble tout particulier en considérant la hardiesse avec laquelle l’imagination se jouait des personnages les plus graves qui aient jamais eu vie, je me hasarderai jusqu’a avancer que, non dans son entier, je ne l’oserais dire, mais dans beaucoup de ses pages qui ne sont peut-etre pas les moins belles, L’HISTOIRE EST UN ROMAN DONT LE PEUPLE EST L’AUTEUR. – L’esprit humain ne me semble se soucier du VRAI que dans le caractere général d’une époque ; ce qui lui importe surtout, c’est la masse des événements et les grands pas de l’humanité qui emportent les individus ; mais, indifférent sur les détails, il les aime moins réels que beaux, ou plutôt grands et complets.

Examinez de pres l’origine de certaines actions, de certains cris héroiques qui s’enfantent on ne sait comment : vous les verrez sortir tout faits des ON DIT et des murmures de la foule, sans avoir en eux-memes autre chose qu’une ombre de vérité ; et pourtant ils demeureront historiques a jamais. – Comme par plaisir et pour se jouer de la postérité, la voix publique invente des mots sublimes pour les preter, de leur vivant meme et sous leurs yeux, a des personnages qui, tout confus, s’en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de gloire[2] et ne pouvant porter si haute renommée. N’importe, on n’admet point leurs réclamations ; qu’ils les crient, qu’ils les écrivent, qu’ils les publient, qu’ils signent, on ne veut pas les écouter, leurs paroles sont sculptées dans le bronze, les pauvres gens demeurent historiques et sublimes malgré eux. Et je ne vois pas que tout cela se soit fait seulement dans les âges de barbarie, cela se passe a présent encore, et accommode l’Histoire de la veille au gré de l’opinion générale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l’ensemble et se joue du détail. Eh ! qui de vous n’a assisté a ses transformations ! Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du FAIT prendre par degré les ailes de la FICTION ? – Formé a demi par les nécessités du temps, un FAIT est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naif, tout rude, quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi ; les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient autrement tourné, et le passent a d’autres mains déja un peu arrondi ; d’autres le polissent en le faisant circuler ; en moins de rien il arrive au grand jour transformé en statue impérissable. Nous nous récrions ; les témoins oculaires et auriculaires entassent réfutations sur explications ; les savants fouillent, feuillettent et écrivent ; on ne les écoute pas plus que les humbles héros qui se renient ; le torrent coule et emporte le tout sous la forme qu’il lui a plu de donner a ces actions individuelles. Qu’a-t-il fallu pour toute cette ouvre ? Un rien, un mot ; quelquefois le caprice d’un journaliste désouvré. Et y perdons-nous ? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que le vrai, et n’est meme adopté que parce qu’il est plus beau que lui ; c’est que l’HUMANITÉ ENTIERE a besoin que ses destinées soient pour elle-meme une suite de leçons ; plus indifférente qu’on ne pense sur la RÉALITÉ DES FAITS, elle cherche a perfectionner l’événement pour lui donner une grande signification morale ; sentant bien que la succession des scenes qu’elle joue sur la terre n’est pas une comédie, et que, puisqu’elle avance, elle marche a un but dont faut chercher l’explication au dela de ce qui se voit.

Quant a moi, j’avoue que je sais bon gré a la voix publique d’en agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches bizarres et des défauts d’accord qui me font peine lorsque je les aperçois. Si un homme me paraît un modele parfait d’une grande et noble faculté de l’âme, et que l’on vienne m’apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m’en attriste, sans le connaître, comme d’un malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu’il fut mort avant l’altération de son caractere.

Aussi, lorsque la MUSE (et j’appelle ainsi l’Art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, a peu pres comme les anciens nommaient MUSIQUE l’éducation entiere), lorsque la MUSE vient raconter, dans ses formes passionnées, les aventures d’un personnage que je sais avoir vécu, et qu’elle recompose ses événements, selon la plus grande idée de vice ou de vertu que l’on puisse concevoir de lui, réparant les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons a voir représentée meme dans le mal ; si elle conserve d’ailleurs la seule chose essentielle a l’instruction du monde, le génie de l’époque, je ne pourquoi l’on serait plus difficile avec elle qu’avec cette voix des peuples qui fait subir chaque jour a chaque fait de si grandes mutations.

Cette liberté, les anciens la portaient dans l’histoire meme ; ils n’y voulaient voir que la marche générale et le large mouvement des sociétés et des nations, et, sur ces grands fleuves déroulés dans un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures colossales, symboles d’un grand caractere et d’une haute pensée. On pourrait presque calculer géométriquement que, soumise a la double composition de l’opinion et de l’écrivain, leur histoire nous arrive de troisieme main, et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.

C’est qu’a leurs yeux l’Histoire aussi était une ouvre de l’Art ; et, pour avoir méconnu que c’est la sa nature, le monde chrétien tout entier a encore a désirer un monument historique, pareil a ceux qui dominent l’ancien monde et consacrent la mémoire de ses destinées, comme ses pyramides, ses obélisques, ses pylônes et ses portiques dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la grandeur antique.

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant a déserter le POSITIF, pour apporter L’IDÉAL jusque dans les annales, je crois qu’a plus forte raison l’on doit s’abandonner a une grande indifférence de la réalité historique pour juger les ouvres dramatiques, poëmes, romans ou tragédies, qu’empruntent a l’histoire des personnages mémorables. L’ART ne doit jamais etre considéré que dans ses rapports avec sa BEAUTÉ IDÉALE. Il faut le dire, ce qu’il y a de VRAI n’est que secondaire, c’est seulement une illusion de plus dont il s’embellit, un de nos penchants qu’il caresse. Il pourrait s’en passer, car la VÉRITÉ dont il doit se nourrir est la vérité d’observation sur la nature humaine, et non l’authenticité du fait. Les noms des personnages ne font rien a la chose.

L’Idée est tout. Le nom propre n’est rien que l’exemple et la preuve de l’idée.

Tant mieux pour la mémoire de ceux que l’on choisit pour représenter des idées philosophiques ou morales ; mais, encore une fois, la question n’est pas la : l’imagination fait d’aussi belles choses sans eux ; elle est une puissance toute créatrice ; les etres fabuleux qu’elle anime sont doués de vie autant que les etres réels qu’elle ranime. Nous croyons a Othello comme a Richard III, dont le monument est a Westminster ; a Lovelace et a Clarisse autant qu’a Paul et a Virginie, dont les tombes sont a l’Île de France. C’est du meme oil qu’il faut voir jouer ces personnages et ne demander a la MUSE que sa VÉRITÉ plus belle que le VRAI ; soit que, rassemblant les traits d’un CARACTERE épars dans mille individus complets, elle en compose un TYPE dont le nom seul est imaginaire ; soit qu’elle aille choisir sous leur tombe et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force a se lever encore et les traîne, tout éblouis, au grand jour, ou dans le cercle qu’a tracé cette fée ils reprennent a regret leurs passions d’autrefois et recommencent par-devant leurs neveux le triste drame de la vie.

Écrit en 1827.


Chapitre 1 LES ADIEUX

Fare thee well, and if for ever,
Still for ever faro thee well.

LORD BYRON.

 

Adieu ! et, si c’est pour toujours,
pour toujours encore adieu…

 

Connaissez-vous cette contrée que l’on a surnommée le jardin de la France, ce pays ou l’on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve ? Si vous avez traversé, dans les mois d’été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives, celle ou vous choisirez votre demeure, pour y oublier les hommes aupres d’un etre aimé. Lorsque l’on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu’entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chevrefeuilles naissants, des jardins de roses d’ou sort tout a coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l’ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les ouvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a été inutile : il semble que, dans leur amour d’une aussi belle patrie, seule province de France que n’occupa jamais l’étranger, ils n’aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n’est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit ? Non. Au bruit de vos chevaux, la tete riante d’une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussiere de la grande route si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout a coup qu’une cheminée est a vos pieds ; c’est que le rocher meme est habité, et des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourriciere qu’elles cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme l’air qu’ils respirent, et forts comme le sol puissant qu’ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimaciere du Midi ; leur visage a, comme leur caractere, quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis ; leurs cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de nos rois ; leur langage est le plus pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent ; le berceau de la langue est la, pres du berceau de la monarchie.

Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects : ici c’est Chambord que l’on aperçoit de loin, et qui, avec ses dômes bleus et ses petites pôles, ressemble a une grande ville de l’Orient ; la Chanteloup, suspendant au milieu de l’air son élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire les yeux du voyageur par sa position magnifique et sa masse imposante ; c’est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours ; de longs clochers d’ardoise les élevent aux yeux, et donnent a l’édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un caractere plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet ancien manoir, et de loin ressemblent a ces plumes qui environnaient le chapeau du roi Henry ; un joli village s’étend au pied du mont, sur le bord de la riviere, et l’on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré ; il est lié au château, qui le protege par un étroit sentier qui circule dans le rocher ; une chapelle est au milieu de la colline ; les seigneurs descendaient et les villageois montaient a son autel : terrain d’égalité, placé comme une ville neutre entre la misere et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.

Ce fut la que, dans une matinée du mois de juin 1639, la cloche du château ayant sonné a midi, selon l’usage, le dîner de la famille qui l’habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui n’étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquerent qu’en disant la priere du matin a toute la maison assemblée la maréchale d’Effiat avait parlé d’une voix moins assurée et les larmes dans les yeux, qu’elle avait paru vetue d’un deuil plus austere que de coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui s’était alors retirée momentanément a Chaumont, virent avec surprise des préparatifs de départ se faire tout a coup. Le vieux domestique du maréchal d’Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes, qu’il avait juré précédemment d’abandonner pour toujours. Ce brave homme, nommé Grandchamp, avait suivi partout le chef de la famille dans les guerres et dans ses travaux de finance ; il avait été son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres ; il était revenu d’Allemagne depuis peu de temps, apprendre a la mere et aux enfants les détails de la mort du maréchal, dont il avait reçu les derniers soupirs a Luzzelstein ; c’était un de ces fideles serviteurs dont les modeles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu’il se forme des mariages pour avoir a élever de jeunes maîtres, grondent les enfants et quelquefois les peres, s’exposent a la mort pour eux, les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les temps prosperes, les suivent et disent : « Voila nos vignes » en revenant au château. Il avait une figure sévere tres-remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés, et dont quelques meches, encore noires comme ses sourcils épais, lui donnaient un air dur au premier aspect ; mais un regard pacifique adoucissait cette premiere impression. Cependant le son de sa voix était rude. Il s’occupait beaucoup ce jour-la de hâter le dîner, et commandait a tous les gens du château, vetus de noir comme lui.

– Allons, disait-il, dépechez-vous de servir pendant que Germain, Louis et Etienne vont seller leurs chevaux ; M. Henry et nous, il faut que nous soyons loin d’ici a huit heures du soir. Et vous, messieurs les Italiens, avez-vous averti votre jeune princesse ? Je gage qu’elle est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de l’eau. Elle arrive toujours apres le premier service, pour faire lever tout le monde de table.

– Ah ! mon cher Grandchamp, dit a voix basse une jeune femme de chambre qui passait et s’arreta, ne faites pas songer a la duchesse ; elle est bien triste, et je crois qu’elle restera dans son appartement. Sancta Maria ! je vous plains de voyager aujourd’hui, partir un vendredi, le 13 du mois, et le jour de saint Gervais et saint Protais, le jour des deux martyrs. J’ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de Cinq-Mars ; mais en vérité je n’ai pu m’empecher de songer a tout ce que je vous dis ; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame qu’elle est ; ainsi n’ayez pas l’air d’en rire.

En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau a travers la grande salle a manger, et disparut dans un corridor, effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.

Grandchamp s’était a peine aperçu de ce qu’elle avait dit, et semblait ne s’occuper que des apprets du dîner ; il remplissait les devoirs importants de maître d’hôtel, et jetait le regard le plus sévere sur les domestiques, pour voir s’ils étaient tous a leur poste, se plaçant lui-meme derriere la chaise du fils aîné de la maison, lorsque tous les habitants du château entrerent successivement dans la salle : onze personnes, hommes et femmes, se placerent a table. La maréchale avait passé la derniere, donnant le bras a un beau vieillard vetu magnifiquement, qu’elle fit placer a sa gauche. Elle s’assit dans un grand fauteuil doré, au milieu de la table, dont la forme était un carré long. Un autre siege un peu plus orné était a sa droite, mais il resta vide. Le jeune marquis d’Effiat, placé en face de sa mere, devait l’aider a faire les honneurs ; il n’avait pas plus de vingt ans, et son visage était assez insignifiant ; beaucoup de gravité et des manieres distinguées annonçaient pourtant un naturel sociable, mais rien de plus. Sa jeune sour de quatorze ans, deux gentilshommes de la province, trois jeunes seigneurs Italiens de la suite de Marie de Gonzague (duchesse de Mantoue), une demoiselle de compagnie, gouvernante de la jeune fille du maréchal, et un abbé du voisinage, vieux et fort sourd, composaient l’assemblée. Une place a gauche du fils aîné restait vacante encore.

La maréchale, avant de s’asseoir, fit le signe de la croix, et dit le Benedicite a haute voix : tout le monde y répondit en faisant le signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage s’est conservé en France dans beaucoup de familles jusqu’a la Révolution de 1789 ; quelques-unes l’ont encore, mais plus en province qu’a Paris, et non sans quelque embarras et quelque phrase préliminaire sur le bon temps, accompagnés d’un sourire d’excuse, quand il se présente un étranger : car il est trop vrai que le bien a aussi sa rougeur.

La maréchale était une femme d’une taille imposante, dont les yeux grands et bleus étaient d’une beauté remarquable. Elle ne paraissait pas avoir atteint encore quarante-cinq ans ; mais, abattue par le chagrin, elle marchait avec lenteur et ne parlait qu’avec peine, fermant les yeux et laissant tomber sa tete sur sa poitrine pendant un moment, lorsqu’elle avait été forcée d’élever la voix. Alors sa main appuyée sur son sein montrait qu’elle ressentait une vive douleur. Aussi vit-elle avec satisfaction que le personnage placé a gauche, s’emparant, sans en etre prié par personne, du dé de la conversation, le tint avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas. C’était le vieux maréchal de Bassompierre ; il avait conservé sous ses cheveux blancs un air de vivacité et de jeunesse fort étrange a voir ; ses manieres nobles et polies avaient quelque chose d’une galanterie surannée comme son costume, car il portait une fraise a la Henry IV et les manches tailladées a la maniere du dernier regne, ridicule impardonnable aux yeux des beaux de la cour. Cela ne nous paraît pas plus singulier qu’autre chose a présent ; mais il est convenu que dans chaque siecle on rira de l’habitude de son pere, et je ne vois guere que les Orientaux qui ne soient pas attaqués de ce mal.

L’un des gentilshommes italiens avait a peine fait une question au maréchal sur ce qu’il pensait de la maniere dont le Cardinal traitait la fille du duc de Mantoue, que celui-ci s’écria dans son langage familier :

– Et corbleu ! monsieur, a qui parlez-vous ? Puis-je rien comprendre a ce régime nouveau sous lequel vit la France ? Nous autres vieux compagnons d’armes du feu roi, nous entendons mal la langue que parle la cour nouvelle, et elle ne sait plus la nôtre. Que dis-je ? on n’en parle aucune dans ce triste pays, car tout le monde s’y tait devant le Cardinal ; cet orgueilleux petit vassal nous regarde comme de vieux portraits de famille, et de temps en temps il en retranche la tete ; mais la devise y reste toujours, heureusement. N’est-il pas vrai, mon cher Puy-Laurens ?

Ce convive était a peu pres du meme âge que le maréchal ; mais, plus grave et plus circonspect que lui, il répondit quelques mots vagues, et fit un signe a son contemporain pour lui faire remarquer l’émotion désagréable qu’il avait fait éprouver a la maîtresse de la maison en lui rappelant la mort récente de son mari, et en parlant ainsi du ministre son ami ; mais ce fut en vain, car Bassompierre, content du signe de demi-approbation, vida d’un trait un fort grand verre de vin, remede qu’il vante dans ses Mémoires comme parfait contre la peste et la réserve, et, se penchant en arriere pour en recevoir un autre de son écuyer, s’établit plus carrément que jamais sur sa chaise et dans ses idées favorites.

– Oui, nous sommes tous de trop ici : je le dis l’autre jour a mon cher duc de Guise, qu’ils ont ruiné. On compte les minutes qui nous restent a vivre, et l’on secoue notre sablier pour le hâter. Quand M. le Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre de nos grandes figures qui ne quittaient pas les côtés du feu roi, il sent bien qu’il ne peut pas mouvoir ces statues de fer, et qu’il y fallait la main du grand homme ; il passe vite et n’ose pas se meler a nous, qui ne le craignons pas. Il croit toujours que nous conspirons, et, a l’heure qu’il est, on dit qu’il est question de me mettre a la Bastille.

– Eh ! monsieur le maréchal, qu’attendez-vous pour partir ? dit l’Italien ; je ne vois que la Flandre qui vous puisse etre un abri.

– Ah ! monsieur, vous ne me connaissez guere ; au lieu de fuir, j’ai été trouver le roi avant son départ, et je lui ai dit que c’était afin qu’on n’eut pas la peine de me chercher, et que si je savais ou il veut m’envoyer, j’irais moi-meme sans qu’on m’y menât. Il a été aussi bon que je m’y attendais, et m’a dit : « Comment, vieil ami, aurais-tu la pensée que je le voulusse faire ? Tu sais bien que je t’aime. »

– Ah ! mon cher maréchal, je vous fais compliment, dit madame d’Effiat d’une voix douce, je reconnais la bonté du roi a ce mot-la : il se souvient de la tendresse que le roi son pere avait pour vous : il me semble meme qu’il vous a accordé tout ce que vous vouliez pour les vôtres, ajouta-t-elle avec insinuation, pour le remettre dans la voie de l’éloge et le tirer du mécontentement qu’il avait entamé si hautement.

– Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux reconnaître ses vertus que François de Bassompierre ; je lui serai fidele jusqu’a la fin, parce que je me suis donné corps et biens a son pere dans un bal ; et je jure que, de mon consentement du moins, personne de ma famille ne manquera a son devoir envers le roi de France. Quoique les Bestein soient étrangers et Lorrains, mordieu ! une poignée de main de Henry IV nous a conquis pour toujours : ma plus grande douleur a été de voir mon frere mourir au service de l’Espagne, et je viens d’écrire a mon neveu que je le déshériterais s’il passait a l’empereur, comme le bruit en a couru.

Un des gentilshommes, qui n’avait rien dit encore, et que l’on pouvait remarquer a la profusion des nouds de rubans et d’aiguillettes qui couvraient son habit, et a l’ordre de Saint-Michel dont le cordon noir ornait son cou, s’inclina en disant que c’était ainsi que tout sujet fidele devait parler.

– Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le maréchal, en qui revint le souvenir de ses ancetres ; les gens de notre sang sont sujets par le cour, car Dieu nous a fait naître tout aussi bien seigneurs de nos terres que le roi l’est des siennes. Quand je suis venu en France, c’était pour me promener, et suivi de mes gentilshommes et de mes pages. Je m’aperçois que plus nous allons, plus on perd cette idée, et surtout a la cour. Mais voila un jeune homme qui arrive bien a propos pour m’entendre.

La porte s’ouvrit en effet, et l’on vit entrer un jeune homme d’une assez belle taille ; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux noirs, son air triste et insouciant : c’était Henry d’Effiat, marquis de CINQ-MARS (nom tiré d’une terre de famille) ; son costume et son manteau court étaient noirs ; un collet de dentelle tombait sur son cou jusqu’au milieu de sa poitrine ; de petites bottes fortes tres-évasées et ses éperons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu’on l’entendît venir de loin. Il marcha droit a la maréchale d’Effiat en la saluant profondément, et lui baisa la main. – Eh bien ! Henry, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prets ? A quelle heure partez-vous ? – Apres le dîner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il a sa mere avec le cérémonieux respect du temps. Et, passant derriere elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de s’asseoir a la gauche de son frere aîné.

– Eh bien, dit le maréchal tout en dînant de fort bon appétit, vous allez partir, mon enfant ; vous allez a la cour ; c’est un terrain glissant aujourd’hui. Je regrette pour vous qu’il ne soit pas resté ce qu’il était. La cour autrefois n’était autre chose que le salon du roi, ou il recevait ses amis naturels ; les nobles des grandes maisons, ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dévouement et leur amitié, jouaient leur argent avec lui et l’accompagnaient dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tete avec eux pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualité ne l’enrichissaient guere, car il les payait de sa bourse ; j’ai vendu une terre a chaque grade que j’ai reçu ; le titre de colonel général des Suisses m’a couté quatre cent mille écus, et le bapteme du roi actuel me fit acheter un habit de cent mille francs.

– Ah ! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la maîtresse de la maison, que rien ne vous y forçait : nous avons entendu parler de la magnificence de votre habit de perles ; mais je serais tres-fâchée qu’il fut encore de mode d’en porter de pareils.

– Ah ! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence ne reviendra plus. Nous faisions des folies sans doute, mais elles prouvaient notre indépendance ; il est clair qu’alors on n’eut pas enlevé au roi des serviteurs que l’amour seul attachait a lui, et dont les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que sa couronne fermée. Il est visible aussi que l’ambition ne pouvait s’emparer de toutes les classes, puisque de semblables dépenses ne pouvaient sortir que des mains riches, et que l’or ne vient que des mines. Les grandes maisons que l’on détruit avec tant d’acharnement n’étaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du gouvernement, tenaient leur place a la cour par leur propre poids, existaient de leur propre etre, et disaient comme l’une d’elles : Prince ne daigne, Rohan je suis. Il en était de meme de toute famille noble a qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-meme en écrivant a l’un de mes amis : L’argent n’est pas chose commune entre gentilshommes comme vous et moi.

– Mais, monsieur le maréchal, interrompit froidement et avec beaucoup de politesse M. de Launay, qui peut-etre avait dessein de l’échauffer, cette indépendance a produit aussi bien des guerres civiles et des révoltes comme celles de M. de Montmorency.

– Corbleu ! monsieur, je ne puis entendre parler ainsi ! dit le fougueux maréchal en sautant sur son fauteuil. Ces révoltes et ces guerres, monsieur, n’ôtaient rien aux lois fondamentales de l’État, et ne pouvaient pas plus renverser le trône que ne le ferait un duel. De tous ces grands chefs de parti il n’en est pas un qui n’eut mis sa victoire aux pieds du roi s’il eut réussi, sachant bien que tous les autres seigneurs aussi grands que lui l’eussent abandonné ennemi du souverain légitime. Nul ne s’est armé que contre une faction et non contre l’autorité souveraine, et, cet accident détruit, tout fut rentré dans l’ordre. Mais qu’avez-vous fait en nous écrasant ? vous avez cassé les bras du trône et ne mettrez rien a leur place. Oui, je n’en doute plus a présent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en entier, la grande noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d’etre la grande propriété, cessera d’etre une puissance ; la cour n’est déja plus qu’un palais ou l’on sollicite : elle deviendra plus tard une antichambre, quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi ; les grands noms commenceront par ennoblir des charges viles ; mais, par une terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms. Étrangere a ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par les emplois qu’elle aura reçus, et si les peuples, sur lesquels elle n’aura plus d’influence, veulent se révolter…

– Que vous etes sinistre aujourd’hui, maréchal ! interrompit la marquise. J’espere que ni moi ni mes enfants ne verrons ces temps-la. Je ne reconnais plus votre caractere enjoué a toute cette politique ; je m’attendais a vous entendre donner des conseils a mon fils. Eh bien ! Henry, qu’avez-vous donc ? vous etes bien distrait.

Cinq-Mars, les yeux attachés sur la grande croisée de la salle a manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu’il avait sous les yeux. Le soleil était dans toute sa splendeur et colorait les sables de la Loire, les arbres et les gazons d’or et d’émeraude ; le ciel était d’azur, les flots d’un jaune transparent, les îles d’un vert plein d’éclat ; derriere leurs tetes arrondies, on voyait s’élever les grandes voiles latines des bateaux marchands comme une flotte en embuscade. – Ô nature, nature ! se disait-il, belle nature, adieu ! Bientôt mon cour ne sera plus assez simple pour te sentir, et tu ne plairas plus qu’a mes yeux ; ce cour est déja brulé par une passion profonde, et le récit des intérets des hommes y jette un trouble inconnu : il faut donc entrer dans ce labyrinthe ; je m’y perdrai peut-etre, mais pour Marie…

Se réveillant alors au mot de sa mere, et craignant de montrer un regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille :

– Je songeais, madame, a la route que je vais prendre pour aller a Perpignan, et aussi a celle qui me ramenera chez vous.

– N’oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d’aller a Loudun voir votre ancien gouverneur, notre bon abbé Quillet ; il vous donnera d’utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec le duc de Bouillon ; et, d’ailleurs, quand il ne vous serait pas tres-nécessaire, c’est une marque de déférence que vous lui devez bien.

– C’est donc au siege de Perpignan que vous vous rendez, mon ami ? répondit le vieux maréchal, qui commençait a trouver qu’il était resté bien longtemps dans le silence. Ah ! c’est bien heureux pour vous. Peste ! un siege ! c’est un joli début : j’aurais donné bien des choses pour en faire un avec le feu roi a mon arrivée a sa cour ; j’aurais mieux aimé m’y faire arracher les entrailles du ventre qu’a un tournoi, comme je fis. Mais on était en paix, et je fus obligé d’aller faire le coup de pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois, pour ne pas affliger ma famille par mon désouvrement. Du reste, je souhaite que Sa Majesté vous reçoive d’une maniere aussi aimable que son pere me reçut. Certes, le roi est brave et bon ; mais on l’a habitué malheureusement a cette froide étiquette espagnole qui arrete tous les mouvements du cour ; il contient lui-meme et les autres par cet abord immobile et cet aspect de glace : pour moi, j’avoue que j’attends toujours l’instant du dégel, mais en vain. Nous étions accoutumés a d’autres manieres par ce spirituel et simple Henry, et nous avions du moins la liberté de lui dire que nous l’aimions.

Cinq-Mars, les yeux fixés sur ceux de Bassompierre, comme pour se contraindre lui-meme a faire attention a ses discours, lui demanda quelle était la maniere de parler du feu roi.

– Vive et franche, dit-il. Quelque temps apres mon arrivée en France, je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort a Fontainebleau ; car il voulait, disait-il, me gagner mes pieces d’or et mes belles portugaises. Il me demanda ce qui m’avait fait venir dans ce pays. « Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis point venu a dessein de m’embarquer a votre service, mais bien pour passer quelque temps a votre cour, et de la a celle d’Espagne ; mais vous m’avez tellement charmé, que, sans aller plus loin, si vous vouiez de mon service, je m’y voue jusqu’a la mort. » Alors il m’embrassa, et m’assura que je n’eusse pu trouver un meilleur maître, qui m’aimât plus ; hélas !… je l’ai bien éprouvé… et moi je lui ai tout sacrifié, jusqu’a mon amour, et j’aurais fait plus encore, s’il se pouvait faire plus que de renoncer a Mlle de Montmorency.

Le bon maréchal avait les yeux attendris ; mais le jeune marquis d’Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s’empecher de sourire en pensant qu’alors la princesse de Condé n’était rien moins que jeune et jolie. Cinq-Mars s’aperçut de ces signes d’intelligence, et rit aussi, mais d’un rire amer. – Est-il donc vrai, se disait-il, que les passions puissent avoir la destinée des modes, et que peu d’années puissent frapper du meme ridicule un habit et un amour ? Heureux celui qui ne survit pas a sa jeunesse, a ses illusions, et qui emporte dans la tombe tout son trésor !

Mais, rompant encore avec effort le cours mélancolique de ses idées, et voulant que le bon maréchal ne lut rien de déplaisant sur le visage de ses hôtes :

– On parlait donc alors avec beaucoup de liberté au roi Henry ? dit-il. Peut-etre aussi au commencement de son regne avait-il besoin d’établir ce ton-la ; mais, lorsqu’il fut le maître, changea-t-il ?

– Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d’etre le meme jusqu’au dernier jour ; il ne rougissait pas d’etre un homme, et parlait a des hommes avec force et sensibilité. Eh ! mon Dieu ! je le vois encore embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour meme de sa mort ; il m’avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit : « Vous etes a mon gré un des plus agréables hommes du monde, et notre destin portait que nous fussions l’un a l’autre ; car, si vous n’eussiez été qu’un homme ordinaire, je vous aurais pris a mon service, a quelque prix que c’eut été ; mais, puisque Dieu vous a fait naître un grand roi, il fallait bien que je fusse a vous. » Ah ! grand homme ! tu l’avais bien dit, s’écria Bassompierre les larmes aux yeux, et peut-etre un peu animé par les fréquentes rasades qu’il se versait : « Quand vous m’aviez perdu, vous connaîtrez ce que je valais. »

Pendant cette sortie les différents personnages de la table avaient pris des attitudes diverses, selon leurs rôles dans les affaires publiques. L’un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas avec la jeune fille de la maréchale ; l’autre prenait soin du vieux abbé sourd, qui, mettant une main derriere son oreille pour mieux entendre, était le seul qui eut l’air attentif ; Cinq-Mars avait repris sa distraction mélancolique apres avoir lancé le maréchal, comme on regarde ailleurs apres avoir jeté une balle a la paume, jusqu’a ce qu’elle revienne ; son frere aîné faisait les honneurs de la table avec le meme calme ; Puy-Laurens regardait avec soin la maîtresse de la maison : il était tout au duc d’Orléans et craignait le Cardinal ; pour la maréchale, elle avait l’air affligé et inquiet ; souvent des mots rudes lui avaient rappelé ou la mort de son mari ou le départ de son fils ; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-meme qu’il ne se compromît, et l’avait poussé plusieurs fois en regardant M. de Launay, qu’elle connaissait peu, et qu’elle avait quelque raison de croire dévoué au premier ministre ; mais avec un homme de ce caractere, de tels avertissements étaient inutiles ; il eut l’air de n’y point faire attention ; et, au contraire, écrasant ce gentilhomme de ses regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air d’indifférence et de politesse consentante qu’il ne quitta pas jusqu’au moment ou, les deux battants étant ouverts, on annonça mademoiselle la duchesse de Mantoue.

Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant assez rapides, et le dîner n’était pas a la moitié quand l’arrivée de Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle était petite, mais fort bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent tres-noirs, sa fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. La maréchale fit le geste de se lever pour son rang, et l’embrassa sur le front pour sa bonté et son bel âge.

– Nous vous avons attendue longtemps aujourd’hui, chere Marie, lui dit-elle en la plaçant pres d’elle ; vous me restez heureusement pour remplacer un de mes enfants qui part.

La jeune duchesse rougit, et baissa la tete et les yeux pour qu’on ne vît pas leur rougeur, et dit d’une voix timide : – Madame, il le faut bien, puisque vous remplacez ma mere aupres de moi. Et un regard fit pâlir Cinq-Mars a l’autre bout de la table.

Cette arrivée changea la conversation ; elle cessa d’etre générale, et chacun parla bas a son voisin. Le maréchal seul continuait a dire quelques mots de la magnificence de l’ancienne cour, et de ses guerres en Turquie, et des tournois, et de l’avarice de la cour nouvelle ; mais, a son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on allait sortir de table, lorsque l’horloge ayant sonné deux heures, cinq chevaux parurent dans la grande cour : quatre seulement étaient montés par des domestiques en manteaux et bien armés ; l’autre cheval, noir et tres-vif, était tenu en main par le vieux Grandchamp : c’était celui de son jeune maître.

– Ah ! ah ! s’écria Bassompierre, voila notre cheval de bataille tout sellé et bridé ; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux Marot :

Adieu la Court, adieu les dames !

Adieu les filles et les femmes !

Adieu vous dy pour quelque temps ;

Adieu vos plaisans passe-temps ;

Adieu le bal, adieu la dance,

Adieu mesure, adieu cadance,

Tabourins, Hauts-bois, Violons,

Puisqu’a la guerre nous allons.

Ces vieux vers et l’air du maréchal faisaient rire toute la table hormis trois personnes.

– Jésus-Dieu ! il me semble, continua-t-il, que je n’ai que dix-Sept ans comme lui ; il va nous revenir tout brodé, madame, il faut laisser son fauteuil vacant.

Ici tout a coup la maréchale pâlit, sortit de table en fondant en larmes, et tout le monde se leva avec elle : elle ne put faire que deux pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et sa fille et la jeune duchesse l’entourerent avec une vive inquiétude, et démelerent parmi des étouffements et des pleurs qu’elle voulait retenir : – Pardon !… mes amis… c’est une folie… un enfantillage… mais je suis si faible a présent, que je n’en ai pas été maîtresse. Nous étions treize a table, et c’est vous qui en avez été cause, ma chere duchesse. Mais c’est bien mal a moi de montrer tant de faiblesse devant lui. Adieu, mon enfant, donnez-moi votre front a baiser, et que Dieu vous conduise ! Soyez digne de votre nom et de votre pere.

Puis, comme a dit Homere, riant sous les pleurs, elle se leva en le poussant et disant : – Allons, que je vous voie a cheval, bel écuyer !

Le silencieux voyageur baisa les mains de sa mere et la salua ensuite profondément ; il s’inclina aussi devant la duchesse sans lever les yeux ; puis, embrassant son frere aîné, serrant la main au maréchal et baisant le front de sa jeune sour presque a la fois, il sortit et dans un instant fut a cheval. Tout le monde se mit aux fenetres qui donnaient sur la cour, excepté madame d’Effiat, encore assise et souffrante.

– Il part au galop ; c’est bon signe, dit en riant le maréchal.

– Ah ! Dieu ! cria la jeune princesse en se retirant de la croisée.

– Qu’est-ce donc ? dit la mere.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit M. de Launay : le cheval de monsieur votre fils s’est abattu sous la porte, mais il l’a bientôt relevé de la main : tenez, le voila qui salue de la route.

– Encore un présage funeste ! dit la marquise en se retirant dans ses appartements.

Chacun l’imita en se taisant ou en parlant bas.

La journée fut triste et le souper silencieux au château de Chaumont.

Quand vinrent dix heures du soir, le vieux maréchal, conduit par son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la porte et opposée a la riviere. La chaleur était extreme ; il ouvrit la fenetre, et, s’enveloppant d’une vaste robe de soie, plaça un flambeau pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croisée donnait sur la plaine, que la lune dans son premier quartier n’éclairait que d’une lumiere incertaine ; le ciel se chargeait de nuages épais, et tout disposait a la mélancolie. Quoique Bassompierre n’eut rien de reveur dans le caractere, la tournure qu’avait prise la conversation du dîner lui revint a la mémoire, et il se mit a repasser en lui-meme toute sa vie, et les tristes changements que le nouveau regne y avait apportés, regne qui semblait avoir soufflé sur lui un vent d’infortune : la mort d’une sour chérie, les désordres de l’héritier de son nom, les pertes de ses terres et de sa faveur, la fin récente de son ami, le maréchal d’Effiat, dont il occupait la chambre, toutes ces pensées lui arracherent un soupir involontaire ; il se mit a la fenetre pour respirer.

En ce moment, il crut entendre du côté du bois la marche d’une troupe de chevaux ; mais le vent qui vint a augmenter le dissuada de cette premiere pensée, et, tout bruit cessant tout a coup, il l’oublia. Il regarda encore quelque temps tous les feux du château, qui s’éteignirent successivement apres avoir serpenté dans les ogives des escaliers et rôdé dans les cours et les écuries ; retombant ensuite sur son grand fauteuil de tapisserie, le coude appuyé sur la table, il se livra profondément a ses réflexions ; et bientôt apres tirant de son sein un médaillon qu’il y cachait suspendu a un ruban noir : – Viens, mon bon et vieux maître, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis si souvent ; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d’un ami véritable ; viens, grand homme, me consulter sur l’ambitieuse Autriche ; viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et de la bonne foi de ton infidélité ; viens, héroique soldat, me crier encore que je t’offusque au combat ; ah ! que ne l’ai-je fait dans Paris ! que n’ai-je reçu ta blessure ! Avec ton sang, le monde a perdu les bienfaits de ton regne interrompu…

Les larmes du maréchal troublaient la glace du large médaillon, et il les effaçait par de respectueux baisers, quand sa porte ouverte brusquement le fit sauter sur son épée.

– Qui va la ? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau a la main, s’avança jusqu’a lui, et lui dit avec embarras :

– Monsieur le maréchal, c’est le cour navré de douleur que je me vois forcé de vous dire que le roi m’a commandé de vous arreter. Un carrosse vous attend a la grille avec trente mousquetaires de M. le Cardinal-duc.

Bassompierre ne s’était point levé, et avait encore le médaillon dans la main gauche et l’épée dans l’autre main ; il la tendit dédaigneusement a cet homme, et lui dit :

– Monsieur, je sais que j’ai vécu trop longtemps, et c’est a quoi je pensais ; c’est au nom de ce grand Henry que je remets paisiblement cette épée a son fils. Suivez-moi.

Il accompagna ces mots d’un regard si ferme, que de Launay fut atterré et le suivit en baissant la tete, comme si lui-meme eut été arreté par le noble vieillard, qui, saisissant un flambeau, sortit de la cour et trouva toutes les portes ouvertes par des gardes a cheval, qui avaient effrayé les gens du château, au nom du roi, et ordonné le silence. Le carrosse était préparé et partit rapidement, suivi de beaucoup de chevaux. Le maréchal, assis a côté de M. de Launay, commençait a s’endormir, bercé par le mouvement de la voiture, lorsqu’une voix forte cria au cocher : Arrete ! et, comme il poursuivait, un coup de pistolet partit… Les chevaux s’arreterent. – Je déclare, monsieur, que ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre. Puis, mettant la tete a la portiere, il vit qu’il se trouvait dans un petit bois et un chemin trop étroit pour que les chevaux pussent passer a droite ou a gauche de la voiture, avantage tres-grand pour les agresseurs, puisque les mousquetaires ne pouvaient avancer ; il cherchait a voir ce qui se passait, lorsqu’un cavalier, ayant a la main une longue épée dont il parait les coups que lui portait un garde, s’approcha de la portiere en criant : Venez, venez, monsieur le maréchal.

– Eh quoi ! c’est vous, étourdi d’Henry, qui faites de ces escapades ? Messieurs, messieurs, laissez-le, c’est un enfant.

Et de Launay ayant crié aux mousquetaires de le quitter, on eut le temps de se reconnaître.

– Et comment diable etes-vous ici ? reprit Bassompierre ; je vous croyais a Tours, et meme bien plus loin, si vous aviez fait votre devoir, et vous voila revenu pour faire une folie ?

– Ce n’était point pour vous que je revenais seul ici, c’est pour affaire secrete, dit Cinq-Mars plus bas ; mais, comme je pense bien qu’on vous mene a la Bastille, je suis sur que vous n’en direz rien ; c’est le temple de la discrétion. Cependant, si vous aviez voulu, continua-t-il tres-haut, je vous aurais délivré de ces messieurs dans ce bois ou un cheval ne pouvait remuer ; a présent il n’est plus temps. Un paysan m’avait appris l’insulte faite a nous plus qu’a vous par cet enlevement dans la maison de mon pere.

– C’est par ordre du roi, mon enfant, et nous devons respecter ses volontés ; gardez cette ardeur pour son service ; je vous en remercie cependant de bon cour ; touchez la, et laissez-moi continuer ce joli voyage.

De Launay ajouta : – Il m’est permis d’ailleurs de vous dire, monsieur de Cinq-Mars, que je suis chargé par le roi meme d’assurer monsieur le maréchal qu’il est fort affligé de ceci, mais que c’est de peur qu’on ne le porte a mal faire qu’il le prie de demeurer quelques jours a la Bastille[3].

Bassompierre reprit en riant tres-haut : – Vous voyez, mon ami, comment on met les jeunes gens en tutelle ; ainsi prenez garde a vous.

– Eh bien, soit, partez donc, dit Henry, je ne ferai plus le chevalier errant pour les gens malgré eux. Et, rentrant dans le bois pendant que la voiture repartait au grand trot, il prit par des sentiers détournés le chemin du château.

Ce fut au pied de la tour de l’ouest qu’il s’arreta. Il était seul en avant de Grandchamp et de sa petite escorte et ne descendit point de cheval ; mais s’approchant du mur de maniere a y coller sa botte, il souleva la jalousie d’une fenetre du rez-de-chaussée, faite en forme de herse, comme on en voit encore dans quelques vieux bâtiments.

Il était alors plus de minuit, et la lune s’était cachée. Tout autre que le maître de la maison n’eut jamais su trouver son chemin par une obscurité si grande. Les tours et les toits ne formaient qu’une masse noire qui se détachait a peine sur le ciel un peu plus transparent ; aucune lumiere ne brillait dans toute la maison endormie. Cinq-Mars, caché sous un chapeau a larges bords et un grand manteau, attendait avec anxiété.

Qu’attendait-il ? qu’était-il revenu chercher ? Un mot d’une voix qui se fit entendre tres-bas derriere la croisée :

– Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars ?

– Hélas ! qui serait-ce ? qui reviendrait comme un malfaiteur toucher la maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore adieu a sa mere ? qui reviendrait pour se plaindre du présent, sans rien attendre de l’avenir, si ce était moi ?

La voix douce se troubla, et il fut aisé d’entendre que des pleurs accompagnaient sa réponse : – Hélas ! Henry, de quoi vous plaignez-vous ? n’ai-je pas fait plus et bien plus que je ne devais ? Est-ce ma faute si mon malheur voulu qu’un prince souverain fut mon pere ? peut-on choisir son berceau ? et dit-on : « Je naîtrai bergere ? » Vous savez bien quelle est toute l’infortune d’une princesse : on lui ôte son cour en naissant, toute la terre est avertie de son âge, un traité la cede comme une ville, et elle ne peut jamais pleurer. Depuis que je vous connais, que n’ai-je pas fait pour me rapprocher du bonheur et m’éloigner des trônes ! Depuis deux ans j’ai lutté en vain contre ma mauvaise fortune, qui me sépare de vous, et contre vous, qui me détournez de mes devoirs. Vous savez bien, j’ai désiré qu’on me crut morte ; que dis-je ? j’ai presque souhaité des révolutions ! J’aurais peut-etre béni le coup qui m’eut ôté mon rang, comme j’ai remercié Dieu lorsque mon pere fut renversé ; mais la cour s’étonne, la reine me demande ; nos reves sont évanouis, Henry, notre sommeil a été trop long ; réveillons-nous avec courage. Ne songez plus a ces deux belles années : oubliez tout pour ne vous souvenir que de notre grande résolution ; n’ayez qu’une seule pensée, soyez ambitieux par… ambitieux pour moi…

– Faut-il donc oublier tout, ô Marie ? dit Cinq-Mars avec douceur.

Elle hésita…

– Oui, tout ce que j’ai oublié moi-meme, reprit-elle. Puis un instant apres elle continua avec vivacité :

– Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soirées, et meme nos promenades de l’étang et du bois ; mais souvenez-vous de l’avenir ; partez. Votre pere était maréchal, soyez plus, connétable, prince. Partez, vous etes jeune, noble, riche, brave, aimé…

– Pour toujours ? dit Henry.

– Pour la vie et l’éternité.

Cinq-Mars tressaillit, et, tendant la main, s’écria :

– Eh bien ! j’en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez a moi, Marie, ou ma tete tombera sur l’échafaud.

– Ô ciel ! que dites-vous ! s’écria-t-elle en prenant sa main avec une main blanche qui sortit de la fenetre. Non, vos efforts ne seront jamais coupables, jurez-le moi ; vous n’oublierez jamais que le roi de France est votre maître ; aimez-le plus que tout, apres celle pourtant qui vous sacrifiera tout, et vous attendra en souffrant. Prenez cette petite croix d’or ; mettez-la sur votre cour, elle a reçu beaucoup de mes larmes. Songez que si jamais vous étiez coupable envers le roi, j’en verserais de bien plus ameres. Donnez-moi cette bague que je vois briller a votre doigt. Ô Dieu ! ma main et la vôtre sont toutes rouges de sang !

– Qu’importe ! il n’a pas coulé pour vous ; n’avez-vous rien entendu il y a une heure ?

– Non ; mais a présent n’entendez-vous rien vous-meme ?

– Non, Marie, si ce n’est un oiseau de nuit sur la tour.

– On a parlé de nous, j’en suis sure. Mais d’ou vient donc ce sang ? Dites vite, et partez.

– Oui, je pars ; voici un nuage qui nous rend la nuit. Adieu, ange céleste, je vous invoquerai. L’amour a versé l’ambition dans mon cour comme un poison brulant ; oui, je le sens pour la premiere fois, l’ambition peut etre ennoblie par son but. Adieu, je vais accomplir ma destinée.

– Adieu ! mais songez a la mienne.

– Peuvent-elles se séparer ?

– Jamais, s’écria Marie, que par la mort !

– Je crains plus encore l’absence, dit Cinq-Mars.

– Adieu ! je tremble ; adieu ! dit la voix chérie. Et la fenetre s’abaissa lentement sur les deux mains encore unies.

Cependant le cheval noir ne cessait de piaffer et de s’agiter en hennissant ; son maître inquiet lui permit de partir au galop, et bientôt ils furent rendus dans la ville de Tours, que les clochers de Saint-Gatien annonçaient de loin.

Le vieux Grandchamp, non sans murmurer, avait attendu son jeune seigneur, et gronda de voir qu’il ne voulait pas se coucher. Toute l’escorte partit, et cinq jours apres entra dans la vieille cité de Loudun en Poitou silencieusement et sans événement.