Torsepied - Ellen Potter - ebook

Torsepied ebook

Ellen Potter

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Opis

Les enfants Cherchemidi sont trois : Otto, le plus vieux et le plus étrange ; Lucia, qui espère toujours que quelque chose d’intéressant se passe ; et Max, qui pense toujours tout savoir. C’est l’un des trois qui raconte l’histoire, mais vous n’avez qu’à deviner lequel. La mère d’Otto, Lucia et Max a disparu il y a quelques années, les rumeurs les plus folles courent à ce sujet dans le village. Depuis cette disparition, Otto n’a plus prononcé un seul mot, et n’a plus quitté l’écharpe qui lui entoure le cou. Leur père a comme métier de faire le portrait de souverains tombés en disgrâce, ce qui l’oblige à faire de nombreux voyages – et ce qui explique qu’il est rarement payé. C’est à cause d’un de ces voyages et d’un rendez-vous manqué avec leur baby-sitter attitrée que les enfants vont décider de se rendre à l’improviste chez une vieille tante qu’ils n’ont jamais vue, à Ronfleur-sur-Mer. Ils découvrent avec surprise que la vieille tante en question :1) n’est pas vieille du tout ;2) habite une sorte de château hanté miniature ;3) juste à côté d’un vrai grand château dont le donjon renferme, selon la légende, le fils difforme de la famille Torsepied.Les enfants vont bien sûr essayer d’entrer en contact avec lui. Et si toutes ces aventures abracadabrantes les menaient finalement sur la piste de leur mère disparue ? Un mélange extraordrinaire d’humour et d’émotions. Les dialogues entre les enfants sont désopilants, les commentaires en voix off du narrateur sont croustillants et laissent vite deviner lequel des trois enfants écrit, et la relation de chacun avec leur mère disparue est à la fois fouillée et originale.Age conseillé : 8-12 ansCE QU'EN PENSE LA CRITIQUE- « Torsepied est un livre surprenant. Parlant de deuil, de famille, de quête et d’apprentissage, à travers une histoire rythmée par de nombreux rebondissements. À noter, la traduction d’Emmanuelle Sandron est particulièrement réussie avec de nombreux jeux de mots et clins d’œil ! » - Sophie lit - « La couverture de ce roman fait croire à une histoire glauque et gothique, mais pas du tout, ce roman est plein d'humour, de rebondissements et d'aventures » - Libbylit EXTRAITCette histoire débutera par un après-midi de juillet radieux et inondé de soleil. Je trouve que c’est un bon moment pour commencer, parce que tout est toujours beau et agréable à cette période de l’année, avec les fleurs en train d’éclore, les oiseaux qui chantent et tout le tralala. Il faut un commencement beau et agréable avant d’arriver aux passages qui vous foutent les boules, quand les éléments se déchaînent et que les humains ne font guère mieux. Et puis, l’histoire a vraiment commencé par un après-midi de juillet radieux et inondé de soleil, donc je ne prends de toute façon pas de libertés avec la réalité.A PROPOS DE L'AUTEUREllen Potter a grandi dans l'Upper West Side, New York et a étudié la création littéraire à l'Université de Binghamton. Elle vit maintenant à Candor dans l'État de New York.   Après avoir exercé divers métiers et collaboré à de nombreuses revues, Ellen Potter se consacre aujourd'hui à l'écriture de fictions pour enfants et adultes.Son roman Olivia Kidney a été lauréat de Child Magazine Best Book Award et a été élu meilleur livre de l'année de sélection pour les 8-12 ans par Parenting Magazine.

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Pour Adam et Ian, mes joyeux rejetons

REMERCIEMENTS

Ce n’est pas que les Cherchemidi soient ingrats, c’est plutôt qu’ils ont du mal avec cette histoire de remerciements et qu’ils ont passé la main à Ellen Potter, qui a une tonne de gens à remercier et qui n’est nullement embarrassée, elle, pour se montrer sentimentale.

Alors voilà :

Des remerciements éternels à mon mari, Adam, qui est mon meilleur ami et mon champion depuis nos dix-sept ans. Un million de mercis à ma meilleure amie Anne Mazer qui, comme Saint Georges, atteint toujours sa cible, sur la page et en dehors.

Je dois énormément à mon excellente éditrice, Jean Feiwel, qui sait que la phrase qu’un auteur aime entendre entre toutes est : « Écris ce que tu veux, je te fais confiance. »

Merci aussi à mon extraordinaire agent, Alice Tasman, qui est juste le genre d’adulte que les Cherchemidi aiment le plus.

Je suis énormément reconnaissante à Liz Szabla, Dave Barrett et Kathryn McKeon, qui ont eu toutes les peines du monde à donner une forme convenable à mon manuscrit.

Enfin, plusieurs personnes m’ont apporté une aide considérable dans l’écriture de ce livre. Merci à ma jeune conseillère et amie, Juwairiyya Asmal-Lee, qui est aussi courageuse, franche et rigolote que Lucia Cherchemidi. Merci à mon amie écrivain Sumayya Lee, qui a généreusement relu ces pages. Et, enfin, ma grande gratitude va à Dayna Nye et à John Swartz pour leurs informations de la plus haute importance sur le fabuleux univers des friandises.

CHAPITRE 1

OÙ NOUS FAISONS LA CONNAISSANCE DES CHERCHEMIDI, DÉTERRONS UN OS DE TRICÉRATOPS ET COMMENÇONS À AIMER LUCIA ENCORE PLUS

Ils étaient trois. Otto, l’aîné et le plus étrange. Puis, Lucia, qui avait envie qu’il se passe quelque chose d’intéressant. Et enfin, Max, qui croyait toujours tout savoir mieux que tout le monde. Ils vivaient dans une petite ville d’Angleterre, Petit-Corniflard – il n’y avait pas de Grand-Corniflard : de l’avis général, un Corniflard, c’était bien assez. C’était la ville la moins intéressante qu’on puisse imaginer, abstraction faite de l’usine de chewing-gum Rigoloo, à sa périphérie ouest, d’où s’échappait en permanence une odeur mentholée. Quand le vent soufflait dans la bonne direction, on avait l’impression d’avoir été aspiré dans un tube de dentifrice.

C’est à moi qu’est revenu l’honneur de raconter cette histoire parce que c’est moi qui lis le plus de romans, ce qui fait que je sais comment ça se raconte, une histoire. En plus, j’ai un très grand sens de l’observation et un réel don pour montrer les choses ; c’est mon professeur, Mr. Dupuis, qui me l’a dit. Je n’ai pas le droit de vous dire quel Cherchemidi je suis – Otto, Lucia ou Max – car j’ai fait le serment sous la torture de ne rien laisser filtrer. Les deux autres prétendent que c’est parce que cette histoire nous appartient à tous les trois, et je suppose qu’ils ont raison, mais ça me paraît injuste, car c’est moi qui me coltine tout le boulot. Évidemment, personne ne peut vous empêcher d’essayer de deviner qui je suis. Mais ne cherchez pas midi à 14 heures, non plus, c’est assez simple.

Cette histoire débutera par un après-midi de juillet radieux et inondé de soleil. Je trouve que c’est un bon moment pour commencer, parce que tout est toujours beau et agréable à cette période de l’année, avec les fleurs en train d’éclore, les oiseaux qui chantent et tout le tralala. Il faut un commencement beau et agréable avant d’arriver aux passages qui vous foutent les boules, quand les éléments se déchaînent et que les humains ne font guère mieux. Et puis, l’histoire a vraiment commencé par un après-midi de juillet radieux et inondé de soleil, donc je ne prends de toute façon pas de libertés avec la réalité.

Par un après-midi de juillet radieux et inondé de soleil, alors que les fleurs étaient en train d’éclore et que les oiseaux chantaient, Otto et Lucia rentraient de l’école en se disputant à propos de ce qu’ils feraient plus tard, quand ils seraient grands.

— On ouvrira un salon de tatouage à Petit-Corniflard, dit Otto.

— Ça t’arrangerait, toi. Tu passerais ton temps à dessiner des squelettes et des tigres sur les fesses des gens, dit Lucia, qui, par un merveilleux hasard, ressemblait à son nom comme deux gouttes d’eau.

Si vous ne voyez pas ce que je veux dire, imaginez une longue et épaisse chevelure noire impossible à faire mousser sans y mettre une tonne de shampoing, un nez délicat et fier, et, sous des sourcils d’une épaisseur effrontée, des yeux noirs inlassablement à la recherche de ce qui pourrait arriver d’intéressant. Si vous trouvez suspects ces airs d’héroïne, apprenez que Lucia avait aussi des failles. Elle souffrait d’un sens de l’orientation déplorable, se battait assez souvent avec Max et était du genre courtaude.

— Je ne tatouerai pas les fesses ! lâcha Otto résolument.

— Bien sûr que si, répondit Lucia. Si on te donne beaucoup d’argent pour le faire.

— Même ainsi !

— Euh… Et imagine que la Reine en personne te demande de lui tatouer le derrière, dit Lucia, car elle ne supportait pas que l’autre puisse avoir raison.

Pendant quelques instants, Otto et Lucia se turent. Ils envisageaient cette éventualité.

— Je pourrais l’accepter, admit finalement Otto. Ne serait-ce que pour pouvoir me vanter de l’avoir fait.

Voici à quoi ressemblait Otto, car je sais que vous allez vite vous poser la question : c’était un garçon de treize ans, grand, mince et aux articulations d’une étonnante souplesse. Il avait un maintien épouvantable. Les épaules bossues, la tête basse, il donnait toujours l’impression de mijoter un mauvais coup. Il avait des cheveux d’un blond pâle brillant, dont une longue mèche tombait sur ses yeux bleu clair. Il arborait, enroulé deux fois autour de son cou, un long foulard noir orné de feuilles de chêne brodées au fil d’argent. Il le portait en tout temps, été comme hiver. Et même au lit. Il s’était ébréché les incisives lors d’un incident, un jour où, justement, il avait mijoté un mauvais coup.

L’autre chose très importante que vous devez savoir à propos d’Otto, c’est qu’il ne parle pas. Je sais que j’ai déjà rapporté un dialogue qu’il a eu avec Lucia, et ce n’était pas un mensonge, en fait. Otto parlait avec les mains, dans un langage des signes que lui et Lucia avaient inventé il y avait longtemps de cela, quand, à l’âge de huit ans, il avait subitement cessé de prononcer le moindre mot. Leur jeune frère, Max, comprenait plutôt bien ce langage, car il était passablement intelligent et extrêmement curieux ; leur père avait déployé beaucoup d’efforts pour le déchiffrer, mais il y parvenait rarement. Les professeurs ne comprenaient rien de ce qu’Otto disait, mais ils n’en faisaient pas une montagne. Pour dire la vérité, Otto les effrayait un peu – comme il effrayait la plupart des gens à Petit-Corniflard.

À partir de maintenant, quand j’écrirai qu’Otto dit quelque chose, vous comprendrez que je parle de langage signé. Lucia, en revanche, lui répondait avec des mots, ce qui est assez logique, puisque, après tout, il n’était pas sourd.

— Et, de toute façon, objecta Lucia, j’y ferais quoi, moi, dans ce salon de tatouage ?

— Tu consolerais les gens, dit Otto précipitamment. Et tu nettoierais les taches de sang.

— Quelle perspective réjouissante ! répondit Lucia en soufflant par les narines, dans une adorable posture de mépris qu’elle adoptait assez souvent. Mais, de toute façon, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de sang qui coule si on s’y prend bien.

Ils avançaient le long des rues étroites et sinueuses de Petit-Corniflard, passaient devant les maisons mitoyennes de briques, longeaient le parc municipal, avec son petit étang et ses trois cygnes au mauvais caractère, et le magasin de bonbons, tenu par un Pakistanais qui vous rendait la monnaie en piles, en mettant les plus grosses pièces en bas. De temps en temps, ils dépassaient d’autres enfants, qui eux aussi rentraient de l’école. Ceux-ci faisaient un vague signe de la tête à Otto et à Lucia, mais aucun ne s’arrêtait pour échanger avec eux quelques mots amicaux, ni même inamicaux d’ailleurs. En général, personne à Petit-Corniflard ne frayait avec les enfants Cherchemidi. Cela s’expliquait à soixante-quinze pour cent par la disparition louche de leur mère quelques années plus tôt, à vingt pour cent par le fait que les habitants de Petit-Corniflard trouvaient les Cherchemidi étranges et à cinq pour cent par le fait que les enfants Cherchemidi – les deux aînés, en tout cas – n’étaient jamais plus heureux que quand ils se trouvaient en tête-à-tête.

— Eh bien, moi, je propose qu’on achète un bateau parfaitement gréé et qu’on écume les mers du Pacifique. Nous naviguerons en suivant la constellation d’Orion, nous partirons à la recherche de naufragés sur des îles désertes et nous leur porterons secours, dit Lucia.

Je commence à craindre que vous ne prononciez son nom à la française, « Lus-ci-a ». Or, non, pas du tout, cela se prononce à l’italienne, avec un son « ou » et un « tch » bien sonore : « Loutchia ». Dites-le plusieurs fois tout haut, pour vous le mettre bien en tête. Loutchia, Loutchia, Loutchia. Voilà.

— Ce ne sera pas nécessaire de suivre la constellation d’Orion, objecta Otto. On peut utiliser des radars.

— Oui, mais si, moi, j’ai envie de suivre la constellation d’Orion ?

— Et les gens ne font plus naufrage sur les îles désertes, poursuivit Otto.

— Je sais, rétorqua Lucia en soufflant une nouvelle fois par les narines, mais pas très fort parce que, cette fois, elle le faisait machinalement. Mais, dans le temps, il y avait aussi des femmes sur les bateaux, parfois. Tu ne crois pas que, si elles échouaient sur une île avec tous les autres passagers, elles finissaient par avoir des enfants ? Et que leurs enfants pouvaient en avoir à leur tour, ce qui fait que maintenant les îles désertes sont peuplées d’enfants qui vivent d’algues et de boue, et qui n’attendent qu’une seule chose, c’est qu’on vienne enfin les sauver ? Imagine leur joie quand ils apercevront notre voile blanche à l’horizon !

De ses yeux noirs enfiévrés, Lucia fixait l’horizon de Petit-Corniflard : les toits des maisons mitoyennes, les cheminées de l’usine Rigoloo qui déversaient leur fumée mentholée et, plus loin, une prairie où paissaient des vaches.

— Après l’opération de sauvetage, nous serions invités sur tous les plateaux de télévision et on mettrait des plaques à notre nom sur les bancs du parc.

Lucia regarda Otto. Il avait fourré ses mains dans ses poches et arborait une mine dénuée de la moindre expression. Elle se rembrunit, réfléchit un moment, puis ajouta :

— Bien sûr, il est tout à fait possible que les naufragés souffrent d’étranges malformations, eu égard à la consanguinité.

Sous sa mèche trop longue, les yeux bleu clair d’Otto brillèrent d’un éclat intéressé.

— Quelles sortes de malformations ?

— Des mèches trop longues qui tomberaient sur les yeux des enfants, peut-être. Ou des pieds avec douze orteils…

Otto collectionnait avec passion tout ce qui était étrange et inhabituel. Son ambition secrète était d’ouvrir un jour un Musée de l’Anormal à Petit-Corniflard, mais il fallait d’abord qu’il étoffe sa collection. Jusqu’à présent, il possédait trois spécimens : un serpent des blés à deux têtes, une grenouille pourvue d’un seul œil et une écrevisse munie d’une pince surnuméraire sur un côté. Tous les trois achetés sur catalogue.

— Ah, dit Otto. Dans ce cas, d’accord. Mais je crois quand même qu’un salon de tatouage serait mieux.

Il s’arrêta net. Son corps se raidit et sa main resserra son foulard autour de son cou, par réflexe, comme il le faisait toujours quand il était nerveux. Lucia l’interrogea du regard, avant de pivoter pour suivre des yeux ce qu’il observait de l’autre côté de la rue. Une femme mince coiffée d’un épais casque de cheveux gris remuait un petit objet posé sur le trottoir au moyen d’un bâton.

— Oh, Seigneur ! murmura Lucia.

Elle saisit Otto par le coude et accéléra le pas. Mais c’était trop tard. Mrs. Carnival les avait repérés.

— Hou hou ! Les Cherchemidi ! dit-elle en agitant sa canne dans leur direction.

Il ne servait à rien de faire semblant de ne pas l’avoir vue, ils le savaient d’expérience. Elle était capable de les poursuivre d’un bout à l’autre de la ville si l’envie lui en prenait.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils traversèrent la rue, tandis que Mrs. Carnival attendait en tapotant l’extrémité de son bâton sur le trottoir. Ses yeux, qui étaient exactement de la couleur d’une banane complètement pourrie, les fixaient d’un air impatient.

— Allez, ne traînez pas les pieds, les Cherchemidi ! Tiens-toi droit, Otto ! Je t’ai déjà dit au moins cent fois de ne pas marcher comme un babouin. Tu peux jouer à l’idiot du village si tu en as envie, mais il n’y a aucune raison d’endosser sa démarche !

Lucia ouvrit la bouche pour rétorquer une remarque acide, mais Otto l’arrêta en faisant un petit non de la tête. Il avait raison, bien sûr. Cela ne servait à rien de discuter avec Mrs. Carnival. De toute façon, elle aurait toujours le dernier mot, sans compter qu’ils devaient loger chez elle plusieurs fois par an. Ce n’était pas une bonne idée de se la mettre à dos.

En voyant Lucia et Otto approcher, Mrs. Carnival reporta son attention sur la chose posée sur le trottoir.

— Jetez-moi ça ! ordonna-t-elle en remuant le bout de sa canne. Je ne veux pas le toucher, et ça pollue la rue.

C’était un petit merle rondouillet, horriblement immobile. Otto s’agenouilla. Les paupières minuscules de l’oiseau étaient fermées, si ce n’était une très fine fente qui laissait passer un éclat noir.

Otto secoua la tête pour écarter sa mèche et caressa doucement le petit ventre du bout du doigt.

— Il est mort ? demanda Lucia.

Otto fit non de la tête.

— Eh bien, il devrait, s’il avait de la jugeote ! trancha Mrs. Carnival. Cette tête de linotte a foncé droit dans ma fenêtre !

Puis, s’adressant à Otto :

— Qu’est-ce que tu fais par terre, Otto ? Je t’ai demandé de me débarrasser de cette bestiole, pas de la soigner ! Oh, allez, ôte-toi de là ! Je vais la tuer moi-même !

Elle leva sa canne dans l’idée d’enfoncer la pointe dans la poitrine de l’oisillon.

D’un geste souple, Otto plaça une main en coupe sous le merle et la referma sur lui avant que Mrs. Carnival ne le touche. Il l’emballa précautionneusement dans son foulard et se mit à le bercer contre sa poitrine.

— Ridicule, mon garçon ! marmonna Mrs. Carnival en secouant la tête.

Elle reprit son chemin, mais se retourna vers les deux enfants pour lâcher :

— Tu n’oublieras pas de laver ton foulard ! Cet oiseau est certainement malade. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour vous accueillir s’il vous refile une maladie !

— Comme si c’était une punition ! dit Lucia, presque suffisamment fort pour que Mrs. Carnival l’entende, mais juste pas assez.

Mrs. Carnival était la seule personne qui acceptait de s’occuper d’eux quand leur père partait en voyage à l’étranger. Les Cherchemidi ne l’aimaient pas, mais ils avaient besoin d’elle. En tout cas, c’était ce que pensait leur père, même si j’ai la certitude qu’ils étaient parfaitement capables de se débrouiller sans personne.

Otto posa la main sur la petite bosse que dessinait le merle dans son foulard et la garda ainsi pendant que lui et Lucia traversaient le cœur de la ville, puis qu’ils s’engouffraient dans une rue désolée aux pavés çà et là descellés. Le long des deux trottoirs, les maisons se trouvaient dans un état de délabrement relatif. La leur se dressait au bout de la rue, une bicoque toute branlante aux murs jaunes comme du beurre avec, devant, un jardin qui prenait des airs sauvages. Une profusion de roses blanches et roses se balançaient joyeusement dans toutes les directions, des lobélies bleues tapissaient le sol et des lys dégingandés aux pétales jaune citron non encore éclos piquaient vers le soleil. Surplombant le chemin de brique pilée qui menait à la maison, une tonnelle bringuebalante croulait sous les clématites pourpres.

Une chatte noir et blanc baptisée Esmeralda se prélassait au soleil dans le sentier, mais lorsqu’elle aperçut Otto et Lucia, elle s’enfuit du jardin et traversa la rue. Elle ne leur appartenait pas, de toute façon. C’était un des nombreux chats qui traînaient aux abords de leur maison. Ils avaient pris l’habitude de venir quand la mère des enfants Cherchemidi vivait encore avec eux, et ils avaient continué après sa disparition. D’après leur mère, il n’était pas possible de garder des animaux, leur disait leur père. Pas plus que de garder des êtres humains. Les êtres vivants restaient aussi longtemps qu’ils en éprouvaient le besoin, disait-elle, paraît-il, et quand le moment était venu pour eux de partir, on n’avait pas d’autre choix que de leur dire au revoir et de leur souhaiter bon voyage.

Ironie du sort, les chats n’avaient jamais senti que le moment était venu pour eux de quitter la maison des Cherchemidi. En réalité, c’était comme s’ils attendaient le retour de Tess Cherchemidi. En conséquence, Lucia et Otto, en approchant de chez eux, délogèrent six autres chats des profondeurs du jardin. Un septième, un gros matou adipeux, était affalé devant la porte et refusait de bouger, de sorte qu’ils furent obligés de l’enjamber.

Dans le couloir, Otto et Lucia laissèrent tomber leur cartable et se rendirent immédiatement dans la cuisine, comme à leur habitude ; mais ils s’arrêtèrent net sur le seuil. Une fille aux cheveux roux et aux joues potelées qu’ils n’avaient jamais vue auparavant était assise à table, un grand bol posé devant elle. Leur jeune frère, Max, était en train d’y déposer des boules de glace au chocolat qu’il prélevait dans la boîte en carton. Il s’arrêta net en remarquant son frère et sa sœur, et rosit.

— Qui c’est ? demanda Lucia.

— Elle s’appelle Brenda. Elle est nouvelle à l’école. Elle a déménagé. Avant, elle vivait à Loughborough. Comme elle ne connaît pas âme qui vive, je me suis dit que ce serait une bonne idée de l’inviter.

Max avait parlé très vite, et il avait un peu haussé la voix en prononçant les mots « nouvelle à l’école ».

Il s’ensuivit un long silence étrange, durant lequel Otto voûta encore plus les épaules que d’habitude tout en serrant davantage le merle contre sa poitrine. Lucia fusilla Max du regard avant de poser ses yeux noirs sur Brenda, l’air sévère, mais gentil.

— Est-ce que Max t’a dit qu’il avait une machine à remonter le temps dans la cave ? demanda-t-elle à la petite fille.

Brenda fit non de la tête pendant que Max déposait précipitamment une nouvelle boule de glace dans son bol.

— Et est-ce qu’il t’a dit qu’il avait un couple de lamas dans le jardin ?

Brenda secoua de nouveau la tête, mais elle ne put s’empêcher de tourner les yeux vers la fenêtre.

— Non, Brenda, il n’y a pas de lamas, reprit Lucia. Ni de machine à remonter le temps. Ni quoi que ce soit d’autre que Max aurait pu te raconter. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il t’a dit exactement pour te faire venir ici ?

Brenda baissa le nez dans son bol en regardant la glace avec une nostalgie anticipée, comme si elle avait l’intuition qu’elle ne pourrait jamais la manger.

— Si tu t’occupais de tes oignons, Lucia ? dit Max en versant les derniers restes de glace dans le bol de Brenda.

Lucia l’ignora et garda les yeux fixés sur Brenda, qui commençait à se tortiller sur sa chaise.

— Eh bien ? dit Lucia.

— Il m’a dit qu’il avait trouvé un os de brontosaure dans le jardin, avoua Brenda.

Puis, elle regarda Max :

— C’est un mensonge ?

Lucia renifla bruyamment.

— Oh, bon sang ! Bien sûr que c’est un mensonge ! Je ne comprends pas comment une fille de ton âge peut croire à des sornettes pareilles ! Franchement, murmura-t-elle ensuite à l’adresse d’Otto, j’ai l’impression que les gosses deviennent plus bêtes d’année en année !

Brenda regarda Max en fronçant les sourcils. Il plongea dans le frigo pour y chercher du lait.

— Je peux quand même manger ma glace ? demanda Brenda à Lucia.

— Tu n’as pas besoin de lui demander la permission, tu sais, laissa tomber Max en posant un verre de lait devant son invitée. C’est pas un parent !

Ce fut l’instant que choisit le vrai parent pour entrer dans la cuisine. Sauf qu’il ne ressemblait pas à un vrai parent. Casper Cherchemidi était un homme grand, mince, lunettu, aux cheveux bouclés noirs qui lui descendaient jusque dans la nuque et aux joues mal rasées et grisonnantes. Il avait d’épais sourcils, comme Lucia, mais ils lui donnaient l’air renfrogné. S’il les avait épilés, ses voisins lui auraient sans doute trouvé l’air plus aimable. Il aurait ressemblé à un professeur d’université timide et ébouriffé, et les gens n’auraient sans doute pas imaginé à son propos les horribles choses qu’ils imaginaient. Mais il n’était pas du genre à s’épiler les sourcils, donc tout ce que je viens d’écrire à ce propos est sans intérêt.

Ah oui, et il portait un pyjama jaune.

— Tiens, une nouvelle, dit Casper à Brenda.

— C’est Max qui a eu l’idée, marmonna Lucia.

Casper considéra le bol de Brenda, puis son plus jeune fils, qui s’était assis en face de la petite fille et qui feignait d’être très occupé à écraser des sucres dans le sucrier avec le dos d’une cuiller.

— Je vois que tu as vidé la glace, dit Casper en regardant la boîte vide posée sur le plan de travail.

Brenda se tortilla de nouveau sur sa chaise.

— Bonne idée, dit Casper. J’étais sur le point de la jeter pour faire de la place pour l’os de tricératops.

Tous les enfants le regardèrent d’un air perplexe.

— Quoi ? dit-il. Il faut bien stocker les os de dinosaure quelque part en attendant que le musée vienne les chercher, non ? Le congélo est l’endroit le plus indiqué. Bien au frais, bien au propre.

— Tu n’as jamais dit que tu avais un os de dinosaure, papa, dit Lucia en le scrutant du regard.

— Pas à toi, peut-être, répondit Casper. Mais j’en ai parlé à Max ce matin, pas vrai ?

Max l’observa un moment sans rien dire avant de faire oui de la tête.

— Vraiment ? ! Alors, pourquoi est-ce qu’il a dit à Brenda que c’était un os de brontosaure ? insista Lucia.

— Parce que c’est d’abord ce que j’ai cru, répondit Casper. Mais en y regardant de plus près, j’ai bien vu que c’était un os de tricératops.

— Je peux le voir ? demanda Brenda en faisant honneur à la glace.

— D’accord, on va tous le voir ! dit Lucia en lançant un regard qui en disait long à Max, lequel se ratatinait sur sa chaise.

— Eh bien d’accord ! Attendez-moi. J’arrive !

Casper ouvrit la porte de la cuisine et sortit dans le jardin. Les enfants coururent à la fenêtre pour l’observer.

— Mon père n’est jamais à la maison à cette heure-ci, commenta Brenda. Il ne travaille pas, ton père ?

— Bien sûr que si ! répondit Max. Mais à la maison. Et, de temps en temps, il part en voyage.

— Où ça ?

Pieds nus, Casper tournait en rond dans le jardin, les yeux fixés au sol.

— Un peu partout. Aux Philippines, en Afrique, en Indonésie…, répondit Max. Il peint des portraits de rois, de reines et d’impératrices. Mais pas de ceux qu’on connaît. Seulement de ceux qui ont perdu leur couronne.

Brenda l’examina d’un air dubitatif avant de se tourner vers Lucia.

— Il ment, là ?

— Non, en fait, maintenant, il dit la vérité, répondit Lucia distraitement, sans quitter leur père des yeux.

Casper s’était agenouillé et, en position de grenouille, il fouillait la terre avec ses mains en l’envoyant valser derrière lui entre ses jambes.

— Vous l’accompagnez, parfois ? demanda Brenda.

Max fit non de la tête.

— Quand il travaille, il a trop à faire pour s’occuper de nous. Et nous manquerions l’école trop longtemps.

Il ajouta d’une voix sombre :

— Pendant ces moments-là, nous vivons chez une dame, en ville.

— Et ta mère ? demanda Brenda en regardant subitement autour d’elle, comme si la maman des enfants Cherchemidi se cachait quelque part dans la pièce.

— On ne t’a rien raconté ? demanda Lucia.

Brenda secoua la tête.

Max lança un regard d’avertissement à sa sœur, qu’elle ignora superbement.

— Elle est morte, répondit Lucia.

— Elle a disparu, corrigea Max.

— Elle est morte, répéta Lucia.

— Elle a disparu, répéta Max. Papa dit qu’elle a disparu.

— Il dit ça pour qu’on soit moins tristes. Elle est morte.

Brenda avait l’air totalement déboussolée. Ses yeux allaient nerveusement de Max à Lucia et se posèrent un instant sur Otto, qui prit un air évasif.

Un mouvement étrange à la fenêtre du jardin les fit reporter leur attention sur Casper. À quatre pattes, il plongea une main dans le trou qu’il venait de creuser dans la terre, en retira quelque chose d’assez grand et entreprit aussitôt de le brosser pour le nettoyer. Il se redressa d’un bond leste avant de trottiner en souplesse jusqu’à la maison. Il entra dans la cuisine en brandissant triomphalement un objet d’une saleté repoussante. Le devant de son pyjama était maculé de taches de boue, et il avait de la terre dans les cheveux et sur ses lunettes.

— J’ai trouvé ! s’exclama-t-il. Je l’avais réenterré en attendant de nettoyer le congélo !

Il posa la chose sur la table de la cuisine. Le choc produisit un bruit sourd. C’était vraiment un os, et même un très gros.

— Waow ! murmura Brenda.

— Max pense que c’est un os de cheville de l’animal, commenta Casper en couvant son fils d’un regard admiratif.

Brenda l’imita et le garçon rougit jusqu’aux oreilles.

— Oh ! Bon sang ! s’écria Lucia. C’est juste un vieil os de bœuf ! C’est sans doute un chien du voisinage qui est allé l’enterrer là.

— Tu crois vraiment ? demanda Casper en levant un sourcil, ce qu’aucun de ses enfants ne savait faire, malgré leurs innombrables tentatives devant un miroir. Tu es sûre ?

— Oui, répondit Lucia d’une voix résolue.

— Combien tu veux parier ? demanda Casper.

Lucia haussa les épaules d’un air indifférent, mais elle semblait mal à l’aise.

— Que dirais-tu de l’argent de ton anniversaire ? proposa Casper.

Lucia hésita pendant qu’Otto examinait l’os de sa main libre, comme s’il soupesait les chances de Lucia.

— Laisse tomber, dit Lucia en soufflant très fort par les narines.

Et elle ajouta avec un petit sourire narquois :

— Tu peux croire ce que tu veux.

— Bien dit ! s’exclama Casper.

Et il embrassa Lucia sur le front, en y laissant un peu de terre du jardin.

Plus tard, tandis que Lucia l’observait par la fenêtre, Max raccompagna Brenda le long du sentier et s’arrêta au début de la pelouse de devant pour la regarder s’éloigner.

Brenda se retourna une fois vers lui et il lui fit des signes enthousiastes de la main. La petite fille lui rendit son salut. D’un petit geste insouciant.

Voici maintenant à quoi ressemble Max : des cheveux noirs comme Lucia et des yeux bleus comme Otto. Un menton avec une petite fossette, comme Lucia, et un nez plutôt retroussé, comme Otto. À l’étudier de près, on aurait pu jurer qu’il était l’exacte combinaison de son frère et de sa sœur, mais si on détournait le regard et qu’on revenait à lui sans crier gare, on pouvait tout aussi bien penser qu’il ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre.

— Il croit qu’elle va revenir, murmura Lucia.

Otto, occupé avec le merle, releva la tête. Il ne comprit pas tout de suite. Puis, il suivit le regard de sa sœur.

— Demain, à l’école, Brenda parlera de l’os de dinosaure à tout le monde, poursuivit Lucia d’un air désinvolte. Et tout le monde lui dira, pour maman. Et Brenda ne mettra plus jamais les pieds chez nous.

Voici ce qui était arrivé à leur maman. Un jour, elle avait disparu. Casper l’avait cherchée partout. La police l’avait cherchée partout. La police avait fouillé leur maison aussi et elle avait emmené des chiens pour leur faire flairer le jardin, comme si Casper avait fait quelque chose de monstrueux, vous comprenez. Une foule de voisins s’était assemblée devant la maison, dans l’expectative. Finalement, les chiens n’avaient strictement rien trouvé, mais il n’est pas possible que des chiens viennent fourrer leur truffe partout dans votre jardin pour retrouver votre maman qui a disparu sans que cela n’entache gravement la réputation de votre famille. On n’avait jamais retrouvé leur maman. C’est un peu après ça qu’Otto avait commencé à ne plus se séparer de son foulard.

Voici la partie que je déteste dire, mais comme c’est un élément de l’histoire, il vaut mieux que vous soyez au courant. Une rumeur horrible a commencé à courir. Les gens se sont mis à murmurer qu’Otto avait étranglé sa maman avec ce foulard dans un accès de colère et que Casper avait enterré sa femme dans le jardin pour couvrir son fils. Otto avait toujours été un garçon étrange et silencieux. Les garçons étranges et silencieux ne sont jamais bien vus dans les petites villes. À l’école, les élèves ont commencé à harceler Otto en lui demandant ce qu’il avait fait à sa mère, où il avait enterré son corps et si son fantôme venait le hanter la nuit. Du jour au lendemain, Otto a tout simplement arrêté de parler. Il n’avait jamais été très bavard, de sorte que c’était un peu comme s’il avait suivi sa pente naturelle. Mais cela n’avait fait qu’empirer les choses, bien sûr. Avant longtemps, tout Petit-Corniflard s’était mis à se comporter comme si les Cherchemidi avaient la gale, ce qui veut dire, si vous l’ignorez, que pour expliquer la raison pour laquelle ils ne voulaient aucun contact avec eux, ils se contentaient de dire : « Hou ! Les Cherchemidi ! Ne t’approche pas d’eux ! Ces gens-là ont la gale ! »

— Tu ne crois pas qu’on devrait prévenir Max ? demanda Otto. Pour qu’il ne nourrisse pas de faux espoirs au sujet de Brenda ?

Lucia suivit des yeux son plus jeune frère, qui se dirigeait maintenant vers l’énorme chêne du jardin. Il y avait gros à parier qu’il allait l’escalader pour s’asseoir au sommet de son observatoire habituel, sur le toit, près de la cheminée. Il marchait d’un pas bondissant, les yeux tournés vers un avenir imaginaire qui était certainement beaucoup plus radieux que le présent.

— Non, laissons-le croire ce qu’il veut, dit Lucia.

Il n’y avait plus rien de narquois dans sa voix. Elle exprimait une compassion sincère. Ce qui devrait vous faire l’aimer encore plus.

CHAPITRE 2

OÙ OTTO DÉNICHE QUELQUE CHOSE D’INTÉRESSANT, OÙ LUCIA ÉCOUTE LE SILENCE ET OÙ IL SE PASSE BIEN D’AUTRES CHOSES ENCORE

Le petit merle resta emballé dans le foulard d’Otto pendant tout le dîner, parfaitement immobile, hormis sa minuscule poitrine qui palpitait au rythme rapide de sa respiration. Vers la fin du repas, l’oiseau commença à s’agiter. Il leva la tête, puis tenta de se redresser, ses petites griffes grattant le foulard à la recherche d’une prise.

— Je crois qu’il revient à lui, dit Otto en baissant les yeux vers l’oisillon.

De derrière les verres épais de ses lunettes, Casper regarda Otto, puis Lucia.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda-t-il à sa fille.

— Qu’il revient à lui, intervint Max, qui ne manquait pas une occasion de montrer qu’il comprenait le langage d’Otto aussi bien que Lucia.

— Qui ça ? demanda Casper.

— L’oiseau, papa, expliqua Lucia. Otto tient un merle dans son foulard.

— Ah ! répondit Casper avant de retourner à son assiette.

Il voyait tellement de choses étranges dans son travail qu’un merle dans un foulard à l’heure du dîner, cela n’avait rien de bien extraordinaire.

— Oh, le pauvre ! dit Lucia en regardant Otto décrocher précautionneusement de son foulard une petite patte de l’oisillon. Il faut le mettre dans un carton. Jusqu’au moment où on sera certain qu’il est bien rétabli.

Et les voilà partis à la recherche d’un carton vide. On croit toujours qu’on en a tant qu’on en veut, mais ce n’est pas vrai ; enfin, si, mais on les retrouve complètement écrabouillés, ou avec un cadavre de souris rabougri au fond. Bref, il n’y avait aucun carton vide dans la cave, ni dans aucun placard, et le pauvre petit merle commençait à remuer comme un beau diable.

— On pourrait chercher dans le bureau de papa ? proposa Otto.

Lucia n’y avait pas pensé. Le bureau de Casper, dans le grenier, lui donnait toujours l’impression d’être un appartement distinct qui se trouvait par le plus grand des hasards posé au dernier étage de leur maison. Ils ouvrirent la porte du fond du couloir du haut et entreprirent de monter l’étroit et raide escalier qui sentait une bonne odeur noisettée d’huile de lin et, par en dessous, celle, âcre à vous pincer les narines, de la térébenthine.

Ils n’entraient pas souvent dans le bureau de Casper quand il s’y trouvait. La pièce ne leur était pas vraiment interdite ; c’était juste que Casper ne se comportait pas comme à son habitude avec ses enfants quand il se trouvait là-haut. Il gardait les yeux rivés sur son carnet de croquis, même en leur parlant. Sa voix se faisait vague, et ses yeux semblaient absents. Dans son bureau, les enfants se sentaient légèrement moins réels, comme s’ils étaient des rêves éveillés de leur père, susceptibles à tout moment de devenir flous et de se dissoudre dans l’atmosphère.

Mais quand Casper n’était pas dans son bureau, les enfants aimaient s’y rendre pour voir les croquis accrochés aux murs. C’étaient les portraits que Casper ramenait de ses voyages à l’étranger : des princesses et des sultans, des barons et des rois, voire un chevalier. Il laissait les tableaux à ses commanditaires, bien sûr, mais il avait le droit d’emporter ses esquisses préparatoires.

Dans les contes et les légendes, les rois et les princesses sont toujours différents des gens normaux. Ils sont plus beaux, ou plus petits, ou plus grands, ou même plus laids. On pourrait penser que c’est une drôle d’idée, car les membres des familles royales sont juste des gens comme les autres.

Sauf qu’en fait, non.

Ils ont vraiment l’air différent du commun des mortels, même s’ils ont perdu leur couronne ou tout leur argent. Les portraits de Casper le prouvaient.

La duchesse de Hildenhausen, par exemple, était une femme d’âge moyen, à la mâchoire carrée, avec de longues boucles blondes dans lesquelles étaient plantés de minuscules bleuets. Elle avait des yeux immenses, mais l’un d’eux disait zut à l’autre, de sorte qu’elle ressemblait à une poupée qui aurait été malmenée par un enfant en colère. Et puis, il y avait le prince Wiri, qui avait régné sur les îles Sister dans le Pacifique Sud jusqu’à ce que sa famille soit accusée de sorcellerie et condamnée à l’exil aux îles Fidji. Avec ses cheveux noirs et son uniforme militaire blanc garni d’épaulettes, le prince Wiri était d’une beauté à vous couper le souffle – comme une star de cinéma –, mais il ne daignait ni sourire ni exprimer la moindre once de joie sur aucun des croquis de Casper. Lucia se sentait désolée pour lui, et elle aimait ça. Et puis, il y avait le prince Andreï, démesurément obèse, dont la famille avait autrefois régné sur une petite principauté au sud de la Bulgarie. Il souffrait de strabisme et portait une longue barbichette noire aux pointes effilochées. Perché sur son épaule, un renard noir. Casper disait que cet animal, très intelligent, était capable de rebondir sur un petit trampoline que le prince avait fait construire tout exprès pour lui. Mais le renard n’aimait pas Casper. La preuve, il lui arrivait de sauter en bas de l’épaule de son maître pour vomir sur la chaussure du peintre.

Les souverains tombés en disgrâce sont moins faciles à vivre que les gens normaux. D’après Casper, cela s’expliquait par leur frustration. « Une duchesse qui vit dans un minuscule studio au quatrième étage avec une chasse d’eau qui fuit ne sera jamais une duchesse heureuse », avait-il coutume de dire. Ces gens parlaient à tort et à travers et faisaient les choses les plus étranges qui soient. Pendant qu’il peignait la duchesse de Hildenhausen – la dame qui avait un œil qui disait zut à l’autre –, par exemple, Casper avait été interrompu une dizaine de fois parce qu’elle lançait des pommes de terre bouillies à la tête d’une souris qui, selon elle, la harcelait depuis plusieurs mois.

Contrairement aux gens ordinaires, les anciens souverains ne ressentaient pas la nécessité d’honorer leurs factures. Tous les trente-six du mois, ils payaient à Casper ce qu’ils avaient promis de lui payer. Donc, la plupart du temps, Casper rentrait chez lui avec tout au plus un acompte, une boîte de chocolats de luxe et une promesse de paiement « quand les affaires seraient réglées » ou « après la vente d’une maison en Espagne ». C’était une belle engeance, ah ça oui.

Casper complétait donc ses revenus en illustrant des manuels de réparation d’appareils électroménagers et, à l’occasion, le Journal britannique de l’éleveur porcin.

— Pourquoi est-ce que tu ne peins pas des gens normaux, papa ? lui avait un jour demandé Max. Ils paieraient leurs factures, au moins, eux.

— C’est probable, avait répondu Casper. Mais le visage d’un être qui a connu les hautes sphères et qui a dégringolé tout en bas exprime quelque chose d’extraordinaire. J’ai l’impression de voir des anges déchus, chassés du paradis, qui se battent avec la machine à laver du Lavomat Bulbul.

Il faut se montrer indulgent avec des artistes comme Casper. Ce sont de grands romantiques.

Il y avait un tas de boîtes dans le fond du grenier, mais elles étaient déjà toutes remplies. Certaines contenaient de vieux carnets de croquis ; d’autres, des dessins sur des feuilles volantes ; d’autres encore, des manuels de réparation de grille-pain que Casper avait illustrés ou de vieux numéros du Journal britannique de l’éleveur porcin.

— Voilà ! dit Lucia en dénichant une petite boîte et en la tendant à Otto. Il n’y a presque rien dans celle-ci. On va transvaser les papiers dans un autre carton.

Otto posa la boîte et regarda à l’intérieur.

— Je crois que tout est bon pour la poubelle. Regarde, la plupart des papiers sont froissés.

— Ça ne m’étonne pas ! répondit Lucia en allant chercher la corbeille de Casper, qui était déjà remplie à ras bord. Casper avait taillé des crayons au-dessus du tout, et des pelures de bois étaient tombées sur le plancher. Lucia les ramassa et les fit glisser dans un coin de la poubelle avant de tasser les vieux papiers avec son poignet.

— Franchement, cet endroit est en train de devenir aussi sauvage que le jardin ! dit-elle. Je descends vider la poubelle.

En son absence, Otto trouva quelque chose d’intéressant dans la boîte de papiers froissés.

Cela n’avait rien de surprenant. Otto était très fort pour ce qui était de dénicher des choses supposées rester cachées. Par exemple, il trouvait souvent des nids d’oiseaux dans les buissons. Un jour, il avait repéré une portée de chatons qu’Esmeralda avait dissimulés derrière une planche déboîtée dans l’abri de jardin – deux blancs et un petit noir. L’année d’avant, il avait découvert un paquet de lettres d’amour que Casper avait envoyées à leur mère. Elles étaient dissimulées dans la poche de la robe de chambre de Tess Cherchemidi, laquelle était elle-même dissimulée au fond du placard à vêtements de Casper, avec tous les autres habits de leur mère. Ils sentaient toujours la menthe de l’usine Rigoloo.

Ce qui est surprenant, en revanche, c’est qu’Otto ne dit rien de sa découverte à Lucia. D’habitude, il lui disait tout. Mais quand elle revint dans le grenier, il avait glissé la chose intéressante dans sa poche revolver, et Lucia ne vit rien d’autre qu’un merle debout sur ses pattes dans un carton vide et le visage d’Otto un rien plus pâle qu’à l’accoutumée.

J’espère que vous ne pensez pas que je joue avec vos pieds en ne vous disant pas ce qu’Otto trouva à ce moment-là. Je vous le dirai, promis. Mais il y a un temps et un lieu pour tout, et 19 heures 19, un jeudi, dans le bureau de Casper, cela ne me semble être ni le moment ni le lieu appropriés.

***

Cette nuit-là, Lucia était étendue dans son lit, et elle écoutait le néant. Le son du néant était le son le plus sinistre au monde. C’était le chat une seconde avant de bondir sur une souris et d’enfoncer ses dents acérées comme des pointes de flèche dans la nuque de la pauvre petite chérie. C’était aussi Casper juste avant de les quitter.

Car, en général, Casper était un noctambule. Il cuisinait la nuit, il peignait la nuit. Dans leur lit, ses enfants avaient pour berceuse la radio qu’il écoutait dans son bureau ou les craquements du plancher sous ses pas, dans toute la maison, jusqu’au petit matin.

Mais, juste avant de partir en mission, Casper dormait. Peut-être à cause de l’anxiété. Ou de l’excitation.

« Il n’a pas mentionné de nouvelle mission ! » se dit Lucia. Et la dernière ne datait que de deux mois. Il n’allait tout de même pas les obliger à déjà loger une nouvelle fois chez Mrs. Carnival ?

Pour ne plus entendre l’horrible son du néant, Lucia fit ce qu’elle faisait toujours quand elle était préoccupée. Elle regarda le sultan de Juwi. Elle l’avait accroché à un endroit stratégique, au-dessus de sa coiffeuse, juste en face de son lit, de façon à pouvoir le dévisager avant de s’endormir et dès son réveil. Dans sa tunique blanche, il était assis au sommet d’une fontaine, sur la tête d’un angelot de pierre qui versait de l’eau contenue dans une jarre. Dans une main, le sultan tenait un œuf ; dans l’autre, une tasse en argent. Il regardait Lucia dans les yeux. Elle connaissait son visage par cœur : sa peau crémeuse, le disque plat de ses pommettes, la lueur amusée dans ses yeux noirs qui semblaient voir les pires défauts de Lucia et qui ne l’en aimaient apparemment que davantage. Sa tête était surmontée d’une couronne qui ressemblait à un grand couvercle de pot de moutarde serti de pierres précieuses, et sa tunique blanche était serrée à la taille par une ceinture à nœuds de couleur noire. Il portait une boucle à l’oreille gauche, et la droite était un peu déchirée. Un demi-sourire malicieux s’épanouissait sur sa bouche, comme s’il venait de faire un canular téléphonique. Lorsque Lucia avait rapporté cette idée à son père, il avait hoché la tête :

— C’est tout à fait possible, connaissant le sultan.

Un voile était passé devant leurs visages à tous les deux, car ils pensaient à la terrible histoire qui était arrivée au sultan peu de temps après que Casper eut fait son portrait.

Cette histoire, je vais vous la raconter, même si mon professeur de langue anglaise, Mr. Dupuis, estime que les sauts dans le temps ne sont pas des procédés formels très orthodoxes. Selon lui, cela sème la confusion dans l’esprit du lecteur. Je vous avertis donc très honnêtement que c’est ce que je vais faire là, maintenant, tout de suite : un saut dans le passé. Si cela sème encore la confusion dans votre esprit, je ne sais pas quoi vous dire, à part que vous êtes peut-être un rien limité de la comprenette.