Sacrifice - Anne-Sophie Billet - ebook

Sacrifice ebook

Anne-Sophie Billet

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Opis

L'histoire d'une jeune femme de retour en France face à son destin.10 ans. C'est l'âge que j'avais lorsque mes parents ont soudainement décidé de quitter le nouveau monde, c'est également le temps que je viens de passer en France. Une boucle décennale semble m'habiter car quelque chose m'attire de nouveau vers cette ville américaine de mon enfance. Je reconnais tout : les arbres, le lac, l'atmosphère paisible de la campagne et pourtant, j'en ai des frissons, des frissons de panique. L'université, joyau de l'architecture française, semble elle-même dotée d'une âme avec ses murs en pierre, ses lourdes portes en bois et ses recoins sombres.Je sens que quelque chose rode, quelque chose de malsain, de dangereux, une chose contre-nature. Et lui là-bas, pourquoi me regarde-t-il ? Ses yeux sont si verts que je ne peux m'en détacher. L'autre par contre, me glace l'échine. Son regard semble dénué de toute vie, de toute empathie. Il est cruel et se fond à merveille parmi les étudiants. Y a-t-il une seule personne normale sur ce campus ? Oui bien sûr, il y a Lena, une rousse pétillante et pleine de vie. Pas de conscience cachée, pas de faux semblant, elle est pure et sincère, tout le contraire de son amie Amber, le stéréotype de la blonde américaine. Et puis il y a son frère. Je ne sais pas encore ce qu'il est. D'ailleurs, je ne sais pas vraiment où j'ai mis les pieds jusqu'à ce que les masques tombent, les uns après les autres, révélant un monde caché, monstrueux et magique. Il y a le bien et il y a le mal. Non, en fait, ce n'est pas aussi simple. Il y a du gris aussi, énormément de gris. Sans parler de ce bout de papier, ce vieux bout de papier sur lequel mon avenir est écrit à l'encre indélébile. Mais suis-je assez forte pour réussir ? Ai-je en moi le sens du Sacrifice ? J'ai peur, peur de ne pas y arriver, peur de ne pas en avoir envie. En fait, j'ai peur de cette envie de fuir qui me déchire les entrailles. Découvrez sans plus attendre ce roman jeunesse dans lequel une jeune femme se trouve à l'université et ressent d'étranges énergies...EXTRAITAprès ce passionnant cours d’anglais, nous nous retrouvâmes tous sur le campus, n’ayant plus aucune matière avant l’après-midi. C’était ça d’être à la fac, emploi du temps gruyère ! La chaleur du soleil sur le visage était reposante. Il y avait Lena, Amber et Brenn ainsi que des amies et amis dont les noms m’échappèrent au fur et à mesure qu’elle me les présentait. Ils semblaient plus être les amis d’Amber que de Lena, je les sentais distants vis-à-vis d’elle. Ils agissaient autrement avec Amber qu’ils écoutaient parler comme si elle débitait des paroles sacrées. Il y avait deux filles et deux garçons, sûrement en couple à en juger par leur proximité. Avec Lena, nous discutions de notre côté, assises sur un banc en bois au milieu des arbres où le soleil nous atteignait sans difficulté étant donné la maigreur des branches. Amber et les autres étaient répartis sur plusieurs bancs, juste en face de nous.À PROPOS DE L'AUTEURAnne-Sophie Billet est née en 1988 dans le Var. Les auteurs comme Janet Evanovich, Patricia Briggs ou encore Anne Perry lui donneront un véritable goût pour la lecture. C'est durant ses études de droit puis de Psychologie à Lyon qu'elle commence l'écriture de son premier roman, s'inspirant de sa famille et de ses plus proches ami(e)s pour donner vie aux personnages

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Sacrifice

Par Anne-Sophie BILLET

"Les femmes ont souvent assez de courage pour sacrifier leur amour,

Mais rarement assez de force pour y renoncer."

Citation de Cécile Fée ; Pensées, Paris 1832.

« Peu importe l'ampleur du sacrifice ;

PROLOGUE

Le silence semblait irréel tellement il était incongru. Au-dessus de nous, certains hurlaient à la mort tandis que d’autres versaient toutes les larmes de leur corps, tentant en vain de comprendre, refusant sans doute d’affronter la réalité qui s’imposait à tous.

Pourtant, ici-bas, tout était calme, tranquille, beaucoup trop d’ailleurs, si bien que, par esprit de contradiction, mon estomac se noua. J’avais peur car je savais très bien ce qui allait se passer, oui je le savais, depuis le début. Mais je n’étais pas seule, il était avec moi et il me protégeait.

De quoi ?

Sans doute de moi-même, de ma stupidité, d’une éventuelle réaction absurde de ma part qui m’aurait hantée toute ma vie. Il ne me quittait pas du regard, il me couvait comme à son habitude.

Alors pourquoi ses mains, si douces dans mon souvenir, m’empêchaient de respirer ?

Oui, je suffoquais, et lui, aussi absurde que cela puisse paraître, il refusait de m’aider.

Alors je me débattais car je n’en pouvais plus. Je me débattais contre celui que tout le monde craignait, contre celui qui avait fait s’écarter de son chemin les démons les plus puissants du monde, je me débattais contre lui, mon amour, mon âme sœur, ma raison de vivre.

Mes larmes se perdirent dans cette immensité où j’étais prisonnière. J’avais mal à la poitrine car l’air n’y entrait plus. J’avais mal au cœur qui sentait sa dernière pulsation arriver. J’avais mal de partout car mon corps ne répondait plus, il abandonnait la partie que l’on savait perdue d’avance, il se résignait, il se laissait tomber au fond de cet abîme inconnu que l’on appelait la mort.

« Dis, mon amour, tu disais que tu m’aimais plus que la vie elle-même. Tu disais aussi que je t’avais fait renaître de tes cendres du passé, que je t’avais donné une nouvelle vie. Oui, je t’ai sauvé la vie, alors je t’en prie, prends en soin, même si la mienne apéri... . »

Chapitre 1

Du vent, des nuages et des arbres immenses à perte de vue. Pas de doute, j’étais bien de retour dans le Montana. Je m’efforçais de faire tranquillement le deuil du soleil méditerranéen, des fêtes estivales, de l’odeur de la mer et du fromage lorsque le chauffeur de taxi pris soudainement la parole :

— Vous avez de la chance dis donc, d’habitude à cette période de l’année, il fait déjà frisquet !

Sur ces belles paroles teintées d’ironie (du moins c’est comme cela que je les percevais, il ne pouvait décemment pas être sérieux) il ouvrit un peu plus sa fenêtre, laissant s’engouffrer un air froid qui me donna la chair de poule. Je fus obligée de tirer sur mes manches et de transformer mon t-shirt manches ¾ en t-shirt à manches longues pour ne pas mourir congelée.

J’avais oublié le climat hostile de cette ville, Larry, là où j’avais passé les dix premières années de ma vie avec mes parents, mon frère et mes grands-parents. Bon en même temps, à cet âge-là, on est des survivants de l’extrême ! On ne craint ni la chaleur ni le froid. Quelle douce époque…

Au loin j’aperçus enfin le bâtiment qui allait m’accueillir cette année, l’Université. Pourquoi étais-je revenue ici ? Une pulsion, un besoin pressant de remettre les pieds ici, d’arpenter de nouveau les lieux de mon enfance. C’est étrange ce phénomène de nostalgie qui nous fait croire que les meilleures années de notre vie sont derrière nous, durant l’enfance. On croit que rien n’a changé et pourtant, tout est différent.

Ma maison sera habitée par une autre famille, les gens me seront inconnus et je m’étais inscrite sur un campus où je n’avais jamais mis les pieds. J’allais être la petite nouvelle.

Génial…

Le taxi s’arrêta devant l’entrée principale.

— Et voilà ma fille ! La belle université de Larry !

Je restais un moment à observer par la vitre l’agitation qui régnait dehors. Les dortoirs n’étaient pas très loin et tout le monde semblait s’être donné rendez-vous pour un dernier briefing avant la rentrée de demain. Le vent froid ne semblait pas les gêner le moins du monde alors que je frissonnais depuis le départ de l’aéroport.

— Merci et bonne journée, répondis-je au chauffeur.

— Bonne chance à toi et ne t’aventures pas trop loin dans la forêt !

Il me fit un clin d’œil et partit. Je restais un moment scotchée sur le trottoir avec mes deux valises et mon sac à dos. Il plaisantait bien sûr. C’était évident. Il plaisantait.

Tandis que je répétais cette phrase dans ma tête telle une prière, je pris une valise dans chaque main et entamait mon périple jusqu’à la porte de la fac. Je sentis un nombre incalculable de paires d’yeux se tourner vers moi, suivi de chuchotements. Je ne perçus que des brides, des mots soufflés par le vent : « la nouvelle », « de France », « pourquoi ? », etc. J’alimenterai sûrement les conversations quelque temps et je détestais ça.

Je m’efforçais de continuer ma route l’air de rien, en fixant sans cesse cette porte en bois qui semblait s’éloigner à chaque pas. Pour ne rien arranger, le vent s’accentuait, comme s’il voulait m’empêcher d’avancer. Une bourrasque m’obligea à tourner la tête pour ne pas recevoir de la poussière dans les yeux. C’est alors que je le vis, ce regard d’un vert flamboyant. Je fus happée par son pouvoir sans que je puisse y résister. Lui aussi me fixait intensément, immobile, ses cheveux se soulevant légèrement sous l‘effet du vent. Pourquoi me regardait-il ainsi ? Et pourquoi ne pouvais-je détacher mes yeux des siens ? Mes pieds continuèrent leurs mouvements vers l’entrée mais mon esprit était ailleurs, vers lui. Ses yeux descendirent légèrement, s’arrêtant sur mon collier. Il était composé d’une pierre d’un vert si brillant qu’une émeraude aurait faitpâle figure à ses côtés, une pierre d’un vert aussi intense que ses yeux. Je l’avais trouvésur la tombe de mes grands-parents, joliment attaché à une rose blanche. Je l’avais alors pris en souvenir d’eux et ne le quittais plus depuis.

Pourquoi avais-je cette impression grotesque qu’il était lié à ce bijou ?

— Aïe ! Gémit une voix féminine.

Je me rattrapais juste à temps à mes valises pour ne pas m’écrouler. Je venais de percuter quelqu’un. Logique, quand on ne regarde pas où on va.

— Je suis désolée, dis-je en l’aidant à se redresser.

—Au moins ça remet les idées en place, plaisanta-t-elle.

Je levaienfin les yeux et aperçusla victime de ma maladresse. Plus petite que moi, elle avait les cheveux roux mi- longs, éparpillés dans tous les sens à cause du vent et un visage lumineux, sur lequel on n’imagine pas autre chose qu’un sourire.

— Je suis Lena Parker, dit-ellespontanément en me tendant la main.

J’observai un instant cette main légèrement potelée qu’elle me tendait tout naturellement, sans aucune retenue. Une chaleur naissante au fond du cœur, je fis de même.

—Je suisEmilee Bell. Et encore désolée, j’étais absorbée par autre chose.

Un rapide coup d’œil m’apprit que le propriétaire de ces yeux hypnotiques s’était volatilisé, il était parti. Nulle trace de sa présence n’était visible, c’était comme si je l’avais imaginé.

—Tu cherches quelqu’un ?

Lena ne me quittait pas du regard.

—Euh... non. Je ne connais personne de toute façon.

Triste vérité.

— Tu veux de l’aide ? Je peux te faire visiter si tu veux ? me proposa-t-elle.

Je tentais de déceler une quelconque curiosité mal placée ou un sentiment de pitié face à ma solitude mais je ne vis rien de tout ça. Lena était sincère et franche. Je souris intérieurement. Son altruisme envers moi me fit presque monter les larmes aux yeux.

Non non non! Je n’étais pas du tout stressée et en manque d’amies. J’étais juste très fatiguée par le voyage. Je décidais de valider mentalement cette excuse avant d’accepter son offre.

— Ce serait cool, merci beaucoup !

Je me faisais l‘effet d‘être une mule égarée avec mes deux valises et mon sac à dos. Au moins aurais-je moins l’air d’une touriste paumée grâce à elle.

Tout sourire elle empoigna une de mes valises et me proposa de m’accompagner jusqu’à l’accueil.

— Lena ? Où vas-tu ? Demanda une voix aiguë qui me fit crisser des dents malgré moi.

J’identifiai la coupable d’un rapide coup d’œil. C’était une fille blonde, grande et mince, elle composait le groupe dans lequel Lena se trouvait avant que je ne la bouscule.

— Je reviens ! Lui lança cette dernière. Elle est nouvelle alors je l’accompagne pour les formalités.

La blonde me regarda de haut et m’adressa un sourire crispé. En une minute, je venais d’attiser sympathie et mépris. C’était une bonne moyenne.

Nous reprîmes notre marche et j’aperçus alors devant moi le bâtiment principal de la fac, si grand et majestueux que l’on aurait pu croire à de l’architecture française. De part et d’autre,quatre autres bâtiments, plus modernes, sûrement les dortoirs. Nous gravîmes les quelques marches du perron et j’aperçus un écriteau avec une flèche : « accueil ». Nous suivîmes la direction indiquée et traversâmes un long couloir plein de résonance avant d’apercevoir une porte un peu en retrait sur la droite avec la même affiche. Elle me proposa la garde de mes affaires en attendant que j’effectue ces quelques formalités.

Timidement, je frappai deux coups à la porte, qui résonnèrent bruyamment contre les murs en pierre, attendis quelques secondes et entrai après qu’on m’ait donné la permission.

- Bonjour, dis-je en entrant.

Mes yeux s’écarquillèrent d’eux même. L’accueil semblait avoir 6 siècles d’avance sur l’architecture du couloir que je venais de traverser. A gauche se trouvait quelques sièges et un distributeur automatique, à droite la porte des toilettes et au fond, devant moi, une plate-forme d’accueil où une femme était assise en train de pianoter sur son ordinateur dernier cri. Elle semblait assez petite, un peu ronde, ses cheveux bruns négligemment attachés en queue de cheval, les lunettes sur le bout du nez. Un vrai cliché vivant.

Je m’avançai pour arriver à sa hauteur.

— Bonjour, redis-je

—Ah oui, bonjour ! Vous devez être Melle Bell je suppose ?

— En effet, répondis-je surprise qu’elle sache qui je fus.

Elle remarqua sûrement mon air étonné puisqu’elle me lança aussitôt :

— Vous êtes la dernière à être arrivée et puis une étrangère en ces lieux c’est assez rare, j’espère que vous vous y plairez ! me lança-t-elle en souriant à pleine dent.

— J‘espère aussi, lui répondis-je en étirant mes lèvres à mon tour autant que je le pouvais.

Elle se mit à fouiller dans un tiroir qui se trouvait juste derrière elle.

—Alors….non, non, non…. Ah voilà ! dit-elle d’une manière triomphante en brandissant ce qui semblait être mon dossier. Vous êtes inscrite en section histoire, et le numéro de votre chambre est le 124, tenez ! me dit-elle en me tendant une clé.

— Merci

—Je vous donne aussi votre emploi du temps et les plans du bâtiment, si jamais il y a quoique que ce soit n’hésitez pas venir demander un renseignement !

— Je vous remercie, je n’y manquerai pas, répondis-je poliment.

Sur ce je sortis, et me retrouvai de nouveau dans le couloir en compagnie de Lena.

Je lui indiquai le numéro de ma chambre et, comme je m’en doutais, elle me proposa de m’accompagner.

Sans gêne ni retenue, elle n’hésita pas à me questionner sur ma présence ici. Mes réponses étaient courtes voir un peu évasives mais elle n’insistait pas, se contentant d’enchaîner sur une autre question ou de me parler un peu d’elle. Lorsqu’elle apprit que mes grands-parents étaient décédés dans cette ville seulement deux ans plus tôt, son visage se recouvrit d’un voile de tristesse qui fit ressurgir mon propre deuil. Sentant sans doute le malaise, elle enchaîna sur un autre sujet. Décidément, le destin avait mis sur ma route une personne bien étrange mais tellement agréable qu’elle me fit oublier un instant l’endroit où je me trouvais.

Le chemin qui menait aux dortoirs était relativement court. Il ne nous fallut pas plus de 5 minutes. Deux bâtiments se suivaient, le premier indiquait les numéros 1 à 100 et le deuxième les numéros 101 à 200. Par un rapide calcul je déduisis le nombre d’élèves composant la fac, le résultat était maigre.

Elle m’expliqua que ces deux bâtiments étaient réservés aux troisièmes années et les deux autres qui se situaient à l’opposé, aux deuxièmes et premières années. La répartition résultait du hasard, filles et garçons cohabitaient.

Deux étages composaient chaque bâtiment, heureusement pour mon dos, on s’arrêta au premier. Arrivé à un palier, on tourna à gauche et traversa un long couloir assez spacieux. On passait largement l’une à côté de l’autre malgré les valises. Les numéros défilaient de part et d’autre, 120, 121, 122,123…. Et enfin 124.

— Et voilà, dit-elle d’un ton enjoué, tu es arrivée à destination.

Je sortis la clé de ma poche et l’introduisis dans la serrure.

Je fus surprise de découvrir une chambre plutôt chaleureuse. A droite le lit bordait le mur, en face des étagères, qui me permettront d’entreposer mes bouquins, une large fenêtre terminait le mur qui forma un angle droit pour terminer dans une porte, sûrement un placard. Enfin, le bureau se trouvait directement à ma gauche, dos à la fenêtre.

— Pas trop mal, dis-je après avoir inspecté la chambre des yeux.

— Oui c’est vrai que l’on n’a pas à se plaindre, me répondit elle, on est loin des mouchoirs de poche que l’on trouve dans les autres universités. Tiens je te pose tes affaires là, me dit-elle en désignant le lit.

— Oui, merci pour ton aide, lui dis-je en souriant.

— Je te laisse t‘installer tranquillement, je vais rejoindre Amber et les autres.

— La fille aux cheveux blonds ?

— Oui, on se connait depuis très longtemps, dit-elle comme si elle cherchait à justifier son amitié avec elle.

— C’est cool vas-y, lui répondis-je, j’ai plein de choses à faire de toute façon.

— Ok. On se verra sûrement à la cantine ou en cours alors.

Après un signe de la main et un sourire, elle disparut de la chambre en fermant la porte derrière elle. Bientôt le bruit de ses pas dans le couloir ne fut plus qu’un lointain souvenir. Le silence était apaisant. Assise sur le lit je me laissai tomber en arrière et commençai seulement à me rendre compte de l‘endroit où j‘étais et de la décision que j‘avais prise. J’étais dans une chambre inconnue et entourée de personnes inconnues. J’avais peur, l’inconnu me faisait peur.

C’est alors que les paroles du chauffeur me revinrent brusquement en mémoire : « ne t’aventure pas trop loin dans la forêt ! ». Je frissonnais. C’était ridicule. Il n’y avait bien qu’en Amérique qu’une simple phrase pouvait susciter autant d’imagination.

Je me giflais mentalement pour me remuer. De nouveau assise sur le lit, je lorgnais d’un œil mauvais ces deux pachydermes qui me servaient de valise.

La corvée commençait maintenant…

Chapitre 2

Une douce chaleur me fit émerger tranquillement de mon sommeil. Le chauffeur de taxi à l’air louche, la blonde crispée, la rousse pétillante et ce vert, si intense. Je crus un instant que tout cela n’avait été qu’un rêve. J’ouvris un œil et la lumière chaude du soleil qui perçait à travers la fenêtre aurait pu finir de m’en convaincre. Malheureusement, je ne connaissais pas encore cette fenêtre, et cette pièce n’était pas totalement fixée dans ma mémoire. Cette chambre n’était décidément pas celle que j’avais occupée ces dix dernières années.

Mon réveil en forme de Donald indiquait 7h00. C’est alors que je me mis à penser à mon frère. Evidemment ! C’était son cadeau de départ. Quel fin stratège ! C’était comme s’il me surveillait à chaque instant. J’aurais dû me méfier…

Je fis un rapide passage à la salle de bains commune, située au bout du couloir. Un calme étonnant régnait encore dans les couloirs. Les cours commençaient dans une heure mais rien au monde n’aurait pu forcer un étudiant à se lever avant 7h, il pouvait sans problème zapper le petit déj’, s’habiller et se coiffer en 5 minutes top chrono. Tout un art.

Je m’aspergeai le visage d’un jet d’eau froide, mis ma crème de jour, une touche de mascara, un peu de blush et je m’attaquais à mes cheveux : une masse informe avec des pseudos-boucles qui s’affolaient par temps humide. Je réussis à les dompter avec un peu d’eau et une mousse coiffante. Une fois de nouveau dans ma chambre, j’ouvris la fenêtre afin de tâter la température. Un petit vent frisquet s’engouffra dans la chambre et me fit frissonner. Malgré le soleil, le froid s’enracinait dans l’atmosphère, se moquant de son arrivée prématurée. Je décidais alors d’enfiler un pull et cala ma veste dans mon sac de cours, au cas où le soleil déciderait de nous fausser compagnie.

Au moment où j’ouvris la porte de ma chambre, je faillis tomber à la renverse. Le brouhaha qui y régnait suffit à finir de me réveiller tellement le contraste avec le silence qui régnait quelques minutes plus tôt était déstabilisant. Un garçon et une fille discutaient, se racontant leurs rêves qui, comme toujours, n‘avaient ni queue ni tête, d’autres riaient à s’en décrocher la mâchoire, un gars courait après l’un de ses camarades qui lui avait apparemment piqué son pantalon, d’autres passaient en baillant, la trousse de toilette à la main. Une vraie caricature d’un feuilleton américain. Comment pouvaient-ils avoir autant d’énergie dès le matin ? C’était là tout le mystère des étudiants qui pouvaient passer en un clin d’œil d’un état semi-comateux à un état euphorique.

Je m’engouffrai dans cette cohue et fonçai tête baissée jusqu’aux escaliers puis jusqu’à la sortie où l’air frais m’apparut comme une bouteille d’oxygène. Décidemment, le gène « étudiant » ne faisait pas partie de mon patrimoine génétique.

Il ne me restait plus qu’à trouver la cafétéria. D’après le plan que j’avais eu l’intelligence de prendre, elle se trouvait au rez-de-chaussée, juste à côté de l’accueil. Je le rangeai ensuite dans ma poche pour ne pas avoir l’air d’une touriste.

La marche jusqu’au bâtiment principal fut agréable, le calme de la nature était reposant et permettait en même temps de se réveiller tout en douceur. Une brise fraîche compensée par la douceur du soleil me rappelait les odeurs de mon enfance, les nombreux étés que j’avais passés ici, à me promener à travers les bois. J’eus l’impression de me ressourcer et oubliai un instant les heures de cours qui m’attendaient.

Une petite allée traçait le chemin jusqu’à la fac, bordée de part et d’autre d’une pelouse de couleur vert pomme qui ranima immédiatement le souvenir des yeux pénétrant que j‘avais aperçus la veille. Les scénarios se bousculaient dans ma tête, tous aussi inimaginables les uns que les autres. J’avais hérité d’une imagination débordante, j’imaginais à chaque fois tout et n’importe quoi, que cela soit logique, réel ou pas du tout. Le pire c’était que tout me paraissait envisageable. La théorie d’une invasion extraterrestre pris forme dans mon esprit au moment où je franchissais les portes de la cafétéria. Je perdis le fil de mes pensées lorsque mes yeux parcoururent la salle qui s’ouvrait devant moi. Elle était tout simplement immense.

A ma gauche, les étudiants faisaient glisser leur plateau sur les rails tout en le remplissant au fur et à mesure d’une nourriture qui me faisait douter de l‘heure qu‘il était. Face à la porte, des tables, beaucoup de tables, de formes diverses et variées : rondes, rectangulaires, carrées, il y en avait pour tous les goûts. La décoration était à l’image de la fac. Bordée de mur de pierre, la cafétéria me fit plus penser à une immense salle de réception du XVIIIe siècle où la tenue des femmes de l’époque aurait rivalisé avec la galanterie des hommes.

Entrant dans la fourmilière, je pris un plateau et le mis en place sur le rail, tel que le rituel l’exigeait. Je voyais déjà là s’installer une routine quotidienne qui ne me déplaisait pas.

Un bol de céréales et un verre de jus d’orange, voilà ce qui occupait mon plateau. Pas très français comme petit déjeuner, mais je doutais un peu du goût des croissants et autres spécialités du même genre. Les croissants tous chauds sortis d’une boulangerie française étaient, à mon humble avis, inimitables. Je tordis le nez en passant devant la charcuterie et l’odeur du bacon faillit me couper l’appétit pour la journée.

La plupart des tables étaient inoccupées, voire à peine remplies. Evidemment, ils étaient tous en panique dans les couloirs des dortoirs ou encore en train de dormir pour les plus téméraires.

Je préférai me diriger vers une table complètement vierge quand j’entendis une voix récemment familière crier mon nom. En tournant la tête j’aperçus Lena qui me faisait un signe de la main m’invitant à la rejoindre à sa table. Elle était un peu trop peuplée à mon goût, pour un matin, mais je n’allais pas jouer les asociales dès le premier jour. Je lui fis le plus grand sourire dont j’étais capable à cette heure de la journée et me dirigeai vers elle.

— Salut Emilee, t’as bien dormi ? me dit-elle en me désignant une place juste à côté d’elle.

Apparemment elle était plutôt du matin à en juger par son visage rayonnant de bonne humeur et son énergie débordante.

— Comme un loir, j’étais crevée, lui répondis-je en m’asseyant lourdement sur ma chaise.

Pas trop vite le matin, surtout avant le petit déjeuner, telle était ma devise.

— Tiens, je te présente Amber, dit-elle en désignant la fille qui était juste en face d’elle.

C‘était la fille au sourire forcé d‘hier. De longs cheveux blonds lui caressaient les épaules, lesquels maintenaient un pull d’une originalité telle que l’on se doutait au premier regard qu’il ne venait pas du magasin du coin. Il ne m’était pas nécessaire de la voir debout pour évaluer sa taille, à mon avis elle devait être légèrement au-dessus de mon mètre 63.

Je n’avais pas besoin de regarder ses pieds pour savoir qu’elle portait des talons, elle était le type même de celle qui en porte par tous les temps. Moi j’étais en converses, me connaissant, mettre des talons aurait été du suicide.

—Salut, lui répondis-je en souriant, moi c’est Emilee.

— La française, renchérit-elle comme si ce nom était le vrai. Oui je me souviens. J’espère que tu n’emmènes pas avec toi la peste noire ! Se moqua-t-elle.

Elle rit à sa propre blague, entraînant avec elles d’autres personnes qui l’entouraient. Pourtant, sur tous, elle était bien la seule chez qui cette phrase ne semblait pas déclencher une réelle hilarité. Elle simulait. Je n’attardais pas mon regard sur elle, je ne voulais qu’elle s’aperçoive de ma découverte. J’étais très forte à ce petit jeu. On pouvait très difficilement me mentir.

Je me contentais d’étirer mes lèvres afin que ça ressemble plus ou moins à un sourire. Je vis Lena faire de même, ce qui m’arracha un réel sourire.

— Je plaisante bien sûr, dit Amber en essuyant une larme imaginaire au coin de l’œil.

Avec un geste de la main que je trouvai beaucoup trop maniéré, elle désigna une personne.

— Et voici mon copain Brenn.

Assis à côté d’elle, un sourire étirait encore ses lèvres quand ses yeux croisèrent les miens. Un frisson me parcourut. Les cheveux blonds lui tombaient sur le visage et ses yeux bleus me firent penser à la Méditerranée qui me manquait tant. Il était plutôt beau gosse. Pourtant, quelque chose en lui me glaçait le sang. Tout sourire il me tendit la main pour me saluer et c’est avec le même sourire quelque peu forcé, que je lui rendis la pareille.

— Salut, enchanté de te connaître, me dit-il.

— Moi de même.

Je tentais de le déchiffrer. En vain. C’était frustrant. Il ne laissait rien transparaître. Impossible de dire si son sourire avait été sincère ou pas. C’était très bizarre.

Une fois les présentations finies, Amber me harcela de questions : d’où je venais ? Comment était la France ? Pourquoi étais-je venue ici ? Je m’efforçais de rester dans le vague, je détestais parler de moi, d’autant plus à quelqu’un que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Elle ne semblait pas remarquer mes tentatives de dissimulation et continuait sans cesse à m’interroger. Je n‘avais jamais autant parlé à un petit déjeuner et avais à peine le temps d‘avaler une bouchée de céréales qu‘une autre question fusait. A la fin de ce que je perçus comme un interrogatoire, j’en avais finalement bien moins dit à Amber que ce que j’avais raconté à Lena la veille. Cette dernière resta silencieuse et ne compléta pas mes réponses évasives, ce que j’appréciai au plus haut point, d’autant que cet échange m’avait mise de mauvaise humeur. Voilà ce qui arrivait quand on me forçait à parler de si bon matin.

Heureusement Amber monopolisa la parole pendant dix bonnes minutes en racontant son été, ses malheurs et ses joies et je pus enfin déjeuner en paix avec moi-même.

Soudain elle se leva, le regard fixé sur sa montre.

— Je dois finir de me préparer. Ravie de t’avoir connue Emilee. J’espère que l’on aura l’occasion de se reparler. Tu viens ? dit-elle en s’adressant à Brenn.

Je jetai discrètement un coup d‘œil à ma montre qui affichait 7h30. De combien de temps avait-elle besoin pour « finir de se préparer » ? Elle était déjà maquillée et bien mieux coiffée que moi.

Brenn ne répondit pas, se contentant de se lever avant de me saluer.

— A la prochaine, me lança-t-il.

— Salut ! Répondis-je d’un signe de la main, enfin soulagée et détendue, appréciant l’absence de la voix aiguë d’Amber et du regard vide de Brenn.

— Et n’oublie pas de me garder une place Lena ! Rajouta Amber en partant, sans prendre la peine de se retourner pour voir si le message avait été reçu.

Ils traversèrent alors la cantine main dans la main, d’une démarche assurée et l’espace d’un instant je crus voir un roi et une reine quitter leur château sous les yeux de leurs sujets.

Je restai un moment immobile, le regard dans le vide, en repensant à cette rencontre. Quel couple bizarre quand même.

Lena était toujours là et mangeait tranquillement, sans se sentir obligée de faire la conversation, ce que j’appréciais intérieurement. Apparemment elle semblait avoir l’habitude de finir seule son repas.

— Il faut que j‘aille me brosser les dents, dis-je à Lena en avalant ma dernière bouchée.

— Tu devrais la prendre sur toi, me conseilla-t-elle. Ça t’évite un aller-retour.

— Tu as raison. Merci du conseil, lui souris-je.

Elle me rendit mon sourire la bouche pleine de céréales.

— A tout à l’heure !

Elle plissa des yeux en guise de réponse et hocha la tête.

Je me levai de table avec mon plateau dans les mains, revigorée par ce petit déjeuner copieux. Je voulus faire un pas de côté mais celui-ci refusa de me suivre. Il se prit dans la lanière de mon sac que j’avais glissé sous ma chaise. Tout le reste se passa au ralenti avec une lucidité déconcertante car je ne pouvais rien faire, mon corps ne répondait pas. Le plateau m’échappa des mains, j’entendis du verre cassé tandis que mon corps chutait. J’eus juste le temps d’apercevoir les yeux écarquillés et la main salvatrice de Lena avant de heurter le sol.

J’eus le souffle coupé lors de l’atterrissage et ma tête heurta le sol avec dureté, me faisant grimacer de douleur. Lorsque je retrouvai mes esprits, je m’aperçus alors que j’étais allongée sur quelqu’un qui me maintenait fermement contre son torse qui, à en juger par l’absence de forme oblique, devait être celui d’un garçon.

En un seul mouvement il roula sur le côté tout en m’entraînant avec lui et avant que j’aie eu le temps de réagir, il me prit dans ses bras et me porta à une table, plus loin, là où les débris se faisaient plus rares.

—Ça va ? me demanda-t-il après m’avoir assise sur une chaise, une pointe d’inquiétude au fond de la voix.

Le peu d’étudiants présents dans la cantine à ce moment-là commençaient à former un cercle autour de nous tout en émettant un brouhaha insupportable. L’agitation qui régnait était assourdissante et sans le vouloir, une grimace se dessina sur mon visage en signe de mécontentement. Ma mauvaise humeur matinale reprenait ses droits, confrontée à autant de bruit. C’est à peine si j’entendis sa question lorsqu’il me la posa.

—Ça suffit ! Ecartez-vous ! Cria-t-il en se tournant vers eux dans une position menaçante.

— Mais poussez-vous à la fin ! Rajouta une voix féminine que je reconnus comme étant celle de Lena.

Elle tentait tant bien que mal de se faufiler au travers des étudiants. Ces derniers commençaient à partir, sans doute refroidis par le ton menaçant de mon sauveur.

Il se retourna alors vers moi et me prit par les épaules avant de réitérer sa question. A peine remise de mes émotions je levai enfin les yeux vers lui. Ce que j’y vis me fit perdre toute notion. Comment décrire un tel regard ?Il était aussi indéchiffrable que le premier jour où je l’avais croisé. D’un vert à couper le souffle, ses yeux semblaient eux-mêmes dotés d’une âme. Légèrement brillants, ils ressemblaient à de l’or vert que l’on aurait fait fondre avant de le verser dans le creux de ses pupilles. Je me perdis dans leur contemplation durant plusieurs secondes, éblouie. Réalisant que ses yeux commençaient à refléter de l’inquiétude, sûrement pour ma santé mentale d’ailleurs, je me hâtai de prendre la parole.

—Ça va, murmurai-je en détournant le regard sur la gauche avant qu’il ne m’accuse de harcèlement visuel.

J’aperçus alors Lena qui elle aussi semblait inquiète. Je lui souris afin de la rassurer. Elle s’approcha alors de moi et le garçon aux yeux verts me lâcha, visiblement rassuré, pour lui laisser la place. 

— Tu m’as fait une de ses peurs ! Dit-elle une main sur le cœur, je n’ai pas réussi à te rattraper, heureusement qu’il était là ! Si jamais…

Elle débita ses paroles à une vitesse infernale, à croire qu’elle était plus sous le choc que moi. Devant sa réaction disproportionnée j’émis un petit rire qui me permit de me détendre un peu car contrairement aux autres, sa voix passait comme une lettre à la poste et ne m’importunait pas.

— Je vais bien, lui répondis-je en lui coupant la parole. Ce n’était pas grand-chose, ne t’en fais pas, rajoutais-je en souriant.

Une sonnerie retentit. Lena fouilla frénétiquement dans sa poche et en sortit son téléphone portable. Elle regarda l’écran sans décrocher mais tout de même avec un léger sourire qui ne m’échappa pas.

—Vas-y, lui répondis-je. Je te rejoindrai en classe.

Elle hésita, partagée entre l’envie de répondre et celle de rester avec moi.

— Je reste avec elle, dit le garçon resté muet jusqu’à maintenant.

Elle le regarda et le détailla des pieds à la tête d’un air scrutateur.

— Je ne te connais pas. Il est ok ? me demanda-t-elle en l’ignorant ostensiblement.

Je haussais les épaules.

— Il m’a sauvé.

Elle fit une moue dubitative.

— Je ne suis pas un tueur en série, répliqua-t-il un sourire aux lèvres car tout cela semblait bien l’amuser.

— Ils disent tous ça, répondit Lena.

Le téléphone de Lena recommença à sonner.

— C’est bon vas-y, lui dis-je. Il ne m’arrivera rien.

Elle hésita puis se détendit enfin.

— Ok. Alors à tout à l’heure, me dit-elle.

Sur ce, elle partit, le téléphone à l’oreille, non sans jeter un dernier coup d’œil en arrière, sans doute pour s’assurer que j’étais toujours vivante.

J’entrepris alors de me lever lorsqu’une douleur lancinante me déchira le crâne. Je portai instinctivement une main sur mon front, comme si la douleur pouvait s’estomper d’un simple geste. Quel réflexe idiot ! Vacillant sur mes pieds je me sentis partir en arrière, attirée par la douleur. Je tentai de saisir la chaise de l’autre main je ne fis que fendre l’air désespérément. Il me prit alors par le bras et me reposa délicatement sur la chaise.

—Vas-y doucement, ta tête a heurté le sol. Tu devrais rester assise un petit moment.

Sa voix était douce, posée.

— Ce n‘est pas mon genre de me ménager, répondis-je les yeux fermés afin de calmer la douleur.

Il émit un petit rire, comme si ma réponse l‘amusait.

— Merci, lui dis-je finalement en ouvrant les yeux.

— De rien, me répondit-il en souriant.

Dans la lumière du jour qui filtrait à travers les immenses fenêtres de la cantine je pus enfin l’apercevoir. Grand, bien plus que moi, les épaules carrées même si l’on ne pouvait savoir ce qui se dissimulait sous ses vêtements. Ses cheveux châtains partaient dans tous les sens, lui retombant sur le front, les oreilles et la nuque. Il portait un jeans qui lui tombait naturellement sur les hanches et une veste vert kaki sur un t-shirt noir. Si pour moi le bleu et le vert étaient deux couleurs qui n’allaient pas ensemble, sur lui cela ne me choquait pas le moins du monde.

— Mais et toi tu n’as rien ? M’inquiétais-je soudain en apercevant un morceau de verre à ses pieds.

Si mes souvenirs étaient exacts, il avait dû atterrir dans une mer de débris.

— Ma veste est plus épaisse que ton pull, me dit-il simplement en hochant la tête en direction de mon haut.

— N’empêche, ce n’est pas tout le monde qui aurait fait ça, même avec un gilet par balle, murmurai-je avec un sourire de remerciement. Sourire qu’il me rendit.

Je ne pus garder les yeux ouverts plus longtemps même si j’aurais pu rester des heures à le contempler comme on ne se lasse jamais de regarder un feu ou la lune un soir où elle nous apparait en entière. Je laissai mon esprit vagabonder en massant mes tempes afin de calmer la douleur. Je repensai alors aux étés précédents, et aux longues journées passées à travers les bois de Jarry. L’odeur de l’écorce et de l’herbe humide me revint à l’esprit. Ces périodes représentaient les meilleurs moments de mon enfance, excepté ce petit accident qui avait failli me coûter la vie. Comme une imbécile j’avais voulu rattraper le ballon qui dévalait une pente le long d’un ponton qui donnait sur un lac. Emportée dans mon élan j’avais fini ma course dans l’eau. Scénario classique d’un mauvais feuilleton. N’ayant que 6 ans à l’époque et n’ayant pas encore appris à nager, j’avais coulé à pic. J’avais vraiment cru que c’en était fini jusqu’au moment où j’avais de nouveau aperçu la lumière du soleil, blottie dans les bras d’un inconnu. Le reste de mes souvenirs demeuraient assez flous, conséquence logique du choc que j’avais subi. Mes parents m’avaient alors raconté qu’un jeune homme s’était porté à mon secours après avoir entendu mes cris de détresse. J’aurais vraiment voulu le revoir afin de graver son visage dans mon esprit mais jamais il ne revint et je m’étais mise alors à imaginer à quoi il pouvait ressembler, d’après la description très vague de mes parents, trop paniqués pour le dévisager. Cheveux courts, yeux noirs, voilà tout ce dont ils se souvenaient. C’était vague, très vague.

Cette sensation de sécurité qui m’avait enveloppée à la sortie de l’eau semblait identique à celle qui m’avait envahie tout à l’heure, lorsque qu’il m’avait projeté contre lui. Bah, me dis-je, c’était sans doute ce que ressentait chaque personne envers son sauveur.

 Sa voix posée me sortit de mes réflexions.

—Ça va mieux ?

— Oui, je crois que la douleur est passée, affirmai-je en ouvrant les yeux.

— Tiens prends ça, me dit-il en me tendant un cachet et un verre d’eau.

Je remarquais alors que mon sac se trouvait sur une chaise voisine et que tous les débris avaient été ramassés. La cantine étant vide désormais, j’en déduisis que cela devait être son œuvre. Je n’avais perçu aucun bruit, le silence apaisant de la pièce m’avait aidé à calmer le battement tambourinant de mes tempes. Comment avait-il fait ?

— Merci, lui dis-je en attrapant le cachet et le verre. Tu n’aurais pas dû faire ça tout seul, rajoutai-je, en désignant de la tête l’endroit où se tenait auparavant un champ de verres brisés. Tu as fait ça tout seul ? Répétai-je étonnée de sa rapidité.

— Il n’y avait pas grand-chose, me dit-il en souriant.

— Je ne sais pas comment te remercier…

— En me promettant de faire attention.

Il était sérieux tout à coup et je sus alors que ma réponse comptait à ses yeux même si j’ignorais pourquoi.

—Euh... je te le promets, répondis-je sans pouvoir détacher mon regard du sien.

Je me perdis une fois de plus dans leur contemplation, oubliant le monde extérieur, oubliant tout.

Le bruit d’une porte qui claque me fit sursauter et sortir de ma bulle. Lui aussi semblait reprendre ses esprits, ne comprenant pas ce qui venait de se passer entre nous.

Je jetai un coup d’œil à ma montre qui indiqua 7h55. Aïe ! Le timing allait être serré. J’avais intérêt à me dépêcher si je ne voulais pas arriver en retard à mon premier cours de l’année. 

— Je t’accompagne, dit-il en empoignant mon sac.

— Euh… mais et toi, tu n’as pas cours ?

— Disons que je m’octroie quelques jours de vacances.

— Pourquoi étais-tu là alors ?

— Je devais vérifier quelque chose, répondit-il du bout des lèvres en fixant son regard sur moi.

Je ne savais pas quoi répondre alors je ne dis rien. Mais je n’expliquais pas les battements de mon cœur ni le lien, aussi absurde soit-il, qui se formait entre nous.

— Tu as cours où ?

—Je ne sais pas, attends.

Je fouillai dans ma poche de jean et dépliai mon emploi du temps. A peine un jour que je l’avais et il était déjà dans un sale état. Ma journée débutait avec un cours d’anglais en salle 101. Je lui appris le numéro de la salle et nous sortîmes de la cantine à grandes enjambées. Des escaliers en pierre se trouvaient sur notre droite, nous gravîmes les marches une à une avant d’arriver à un palier qui donnait sur un large couloir. J’eus tout d’un coup la bizarre impression d’être dans le château de Poudlard. Cette analyse me fit rire, moi qui pensais atterrir dans le lieu le plus banal au monde, on ne pouvait pas dire que j’avais été épargnée en bizarreries depuis mon arrivée ici. Nous empruntâmes le couloir de droite et la porte de la salle apparut enfin. Je regardai ma montre : 8h00. Ouf ! Juste à temps.— Tiens, me dit-il en me rendant mon sac.

— Merci.

Je le récupérai et le posai sur mon épaule. Je m’aperçus alors que je ne savais même pas comment il s’appelait.

— Prends soin de toi, me lança-t-il en commençant à partir par le même chemin.

— Merci encore…euh….

Tout en continuant à marcher il se retourna, un sourire en coin.

— Julian.

— Merci encore Julian.

— De rien…

—Emilee, Emie, Précisais-je

— Ce fut un plaisir Emie.

C’est avec un sourire aux lèvres qu’il se retourna et continua sa route. Je restais un moment à fixer l‘horizon, l’endroit où il se tenait quelques secondes plus tôt et qui paraissait désormais bien vide.

C’est en inspirant profondément que je frappai deux coups à la porte. Cette dernière s’ouvrit quelques secondes plus tard faisant apparaître une petite femme rondelette. Elle me lorgna par-dessus ses lunettes descendues sur son petit nez.

— Melle Bell, s’exclama-t-elle, je ne m’attendais pas à vous voir, comment allez-vous ? Me demanda-t-elle avec compassion.

— Euh…très bien je vous remercie, répondis-je étonnée de sa réaction

— J’en suis ravie. Entrez et asseyez-vous, me dit-elle d’un geste de la main, j’allais tout juste commencer le cours.Sur ce, je me faufilai dans la salle et balaya les étudiants d’un seul coup d’œil. Comme je le redoutais les commérages allaient bon train. Chuchotements, regards curieux, cela ne faisait aucun doute que j’étais devenue le centre de leur attention. Une voix me héla et j’aperçus une main s’agiter. C’était Lena qui me faisait signe en désignant une place libre à côté d’elle. D’ailleurs, c’était sûrement elle qui avait prévenu la prof de mon éventuelle absence. Décidément cette fille était en or. Je remarquai également qu’Amber était là, assise juste à côté d’elle. Elle me lança un petit sourire, qui, bien que sincère, restait quand même sur la réserve.

—Ça va mieux ? Chuchota Lena après que je me fus assise.

— Oui, nickel, merci pour la place, lui répondis-je en lui souriant.

La voix de la prof résonna dans la salle et d’un même geste nous tournâmes toutes les deux la tête en direction du tableau, prêtes à suivre notre premier cours de l’année. Je crus entendre un soupir en provenance d’Amber mais ne sut s’il était adressé à moi ou s’il reflétait sa lassitude face au cours qui nous attendait.

Chapitre 3

Après ce passionnant cours d’anglais, nous nous retrouvâmes tous sur le campus, n’ayant plus aucune matière avant l’après-midi. C’était ça d’être à la fac, emploi du temps gruyère !

La chaleur du soleil sur le visage était reposante. Il y avait Lena, Amber et Brenn ainsi que des amies et amis dont les noms m’échappèrent au fur et à mesure qu’elle me les présentait. Ils semblaient plus être les amis d’Amber que de Lena, je les sentais distants vis-à-vis d’elle. Ils agissaient autrement avec Amber qu’ils écoutaient parler comme si elle débitait des paroles sacrées. Il y avait deux filles et deux garçons, sûrement en couple à en juger par leur proximité.

Avec Lena, nous discutions de notre côté, assises sur un banc en bois au milieu des arbres où le soleil nous atteignait sans difficulté étant donné la maigreur des branches. Amber et les autres étaient répartis sur plusieurs bancs, juste en face de nous. Seule une petite allée en pierre nous séparait, celle-là même que j’avais empruntée après être descendue du taxi la veille.

— Alors ? Ton impression après cette matinée ? Me demanda Lena en tournant la tête vers moi.

— Un peu chaotique, répondis-je en repensant à l’incident de la cantine.

Elle rit.

— Comment vous vous êtes connues avec Amber ?  Demandai-je curieuse.

— Nos parents sont amis depuis l’enfance, on a quasiment été élevées ensemble. Je suis fille unique, du coup elle est un peu comme ma sœur, souriait-elle. Il est vrai que l’on est assez différentes, on n’a pas les mêmes centres d’intérêts, mais cela ne nous empêche pas de bien nous entendre parfois. Et puis, même si elle n’en a pas l’air à première vue, elle est très fidèle en amitié et on peut compter sur elle.

Je la regardai et vis une lueur au fond de ses yeux couleur chocolat. Elle la connaissait bien et l’acceptait comme elle était. Comme une sœur. Cela me fit penser à ma relation avec Daylan, mon frère. On ne se comprenait pas toujours, on ne s’intéressait pas aux mêmes choses et pourtant, son avis comptait pour moi et savoir qu’il allait bien me rassurait. C’était ça une relation fraternelle. Se sentir lier à quelqu’un même si l’on n’avait aucun point en commun.

— Et toi ? Dis m’en plus sur ta famille ! Me dit Lena avec une soif de curiosité, comme à son habitude.

— Eh bien, mes parents vivent en France et cette année ils ont décidé de faire le tour du monde. Seul mon frère est resté à la maison et…

— Oh ! Tu as un frère ! Me coupa-t-elle.

— Oui, lui répondis-je en souriant, il est plus jeune que moi de trois ans. Il s’appelle Daylan.

— Vous êtes proches ?

— Oui, très. D’ailleurs le départ a été difficile…

Nous avions toujours vécu ensemble, nous avions les mêmes amis, les mêmes jeux… bref, on aurait pu nous prendre pour des jumeaux, du moins jusqu’à ce que notre âge nous fasse nous intéresser à des choses totalement différentes. Pourtant, il était ce que j’avais de plus cher au monde. Ma décision de venir habiter ici lui était arrivée comme un boulet de canon. J’y avais mûrement réfléchi cependant. Il était en terminal, moi à la fac, il n’était pas bon pour lui de plonger trop tôt dans ce monde. Je voulais lui épargner les dangers et excès qui y régnaient et dont j‘avais fait les frais. Je voulais qu’il profite de sa dernière année lycée en toute tranquillité, avec des amis de son âge.

Il m’en a voulu. Mais il était trop gentil pour être rancunier à vie. Un jour il est venu dans ma chambre, une petite mine triste balayait son visage me provoquant ainsi une douleur sous la poitrine :

— Tu reviendras ? M’avait-il alors demandé les sourcils froncés, tentant en vain de dissimuler une peine qu’il refusait d’exprimer devant moi.

— Bien sûr ! Lui avais-je répondu en le serrant dans les bras.

— Qui veillera sur toi si je ne suis pas là ?

— T’inquiète pas pour moi, je serais me débrouiller, lui répondis-je en rigolant.

— Bon, mais si jamais y a un problème je veux que tu me le dises.

— Promis ! Tu me manqueras petit frère.

Nous avions resserré notre étreinte durant plusieurs minutes en pleurant silencieusement sur l’épaule de l’autre. La séparation était plus difficile que ce à quoi je m’étais préparée. Je pensais que cela aurait été plus facile, après tout un frère et une sœur ne sont pas destinés à vivre ensemble jusqu’à la fin de leurs jours. Pourtant, cette douleur qui me déchirait la poitrine était intenable. C’était comme si je laissais une partie de moi-même en arrière. Au bout d’un moment nous nous étions libérés mutuellement et je lui avais ébouriffé les cheveux en souriant, les yeux encore mouillés :

— Je t’enverrai des mails !

— T’a plutôt intérêt, m’avait-il répondu en prenant un ton faussement autoritaire.

Sur ce nous avions ri avant de décider de faire une dernière partie foot dans le jardin.

Aujourd’hui il me manquait plus que jamais. La chaleur du soleil me rappelait les étés passés avec lui à jouer encore et encore, à en finir éreintés à la fin de la journée.

— Vous venez manger ?

La voix atrocement aiguë d’Amber me sortit de ma nostalgie avec brutalité.

— Oui on arrive, allez-y on vous rejoint, avait répondu Lena leur faisant signe de prendre les devants.

— Ok, répondit Amber en lui lançant un regard intrigué.

Sur ce elle s’agrippa au bras de son petit ami et partit la tête haute en tout en reprenant son bavardage incessant. La petite bande suivait, aux aguets, ne laissant s’échapper aucun mot.

— Je crois qu’elle ne m’aime pas beaucoup, finis-je par dire après qu’ils se soient éloignés.

— Disons qu’elle n’aime pas trop les perturbations et ton petit accident de ce matin l‘a vaccinée pour l‘année je crois.

— Je vois.

— Mais au fait tu ne m’as pas dit ! S’exclama-t-elle soudainement, c’était qui ce garçon ?

Elle n’eut pas besoin de préciser sa réponse que je savais de qui elle parlait. Absent de mes pensées jusqu’à maintenant, il ressurgit sans crier gare et mon cœur s’emballa sans que je sache vraiment pourquoi.

— Tu ne l’avais jamais vu ? Lui demandais-je intriguée. Il était là hier quand je suis arrivée.

Elle sembla étonnée par ma révélation.

— Maintenant que tu me le dis, il me semble avoir aperçu un nouveau ces deux dernières années, le jour de la rentrée. Mais ensuite je ne l’ai plus revu. Je me suis dit qu’il avait dû abandonner ou que c’était un ancien qui se remémorait ses rentrées à la fac.

— Tu es certaine que c’était lui ? Insistais-je.

Elle réfléchit.

— Oui, à 100%. Je n’oublierai jamais son regard…

— Vert émeraude, nous dîmes en même temps.

— Il t’a dit quelque chose ? Me demanda-t-elle.

— Il s’appelle Julian, c’est tout ce que je sais. On n’a pas beaucoup parlé, dis-je sur un ton que je voulais désintéressé pour ne pas trahir mon trouble inexpliqué.

— Hum hum, dit-elle en me jaugeant.

— Quoi ?

— Rien, lâcha-t-elle en soupirant. Au fait, j’espère que tu as prévu un truc pour le remercier ?

—Il m’a juste fait promettre de faire attention.

Elle me regarda, une moue dubitative sur son visage.

— Je vois. Alors pourquoi ne pas lui offrir quelque chose ?

— Tu t’emballes Lena, si ça se trouve demain il aura oublié mon existence. De plus, je ne veux pas qu’il se sente obliger d’accepter un cadeau d’une fille qu’il ne connaît pas et qui n’est pas fichue de mettre un pied devant l’autre !

J’avais monté le ton sans m’en rendre compte. C’était tellement irréel de penser qu’un gars comme lui puisse s’intéresser à moi que je m’en voulais d’y avoir seulement pensé.

— Tu es stupide, lâcha Lena.

— Je suis réaliste.

— Ecoute, dit-elle en se tournant vers moi le regard déterminé, on va faire simple. Il t’a sauvé d’un plongeon mortel en prenant des risques. Tu le remercies en lui offrant un objet, signe de ton extrême gratitude. Pigé ?

Ça paraissait plus simple en effet, pas de prise de tête.

— Pigé, répondis-je soulagée de me débarrasser de toutes ces interrogations.

— En plus, peut-être que c’est l’homme que le destin t’envoie, dit-elle sur un ton prophétique.

— Ben voyons ! Plutôt brusque la rencontre ! Allez viens on va aller manger parce que je crois que ton cerveau n’est plus irrigué ! Lui lançai-je en m’amusant.

Elle rigola derechef et me suivit. 

La journée se déroula sans encombre. Le repas fut un moment agréable. J’avais même rigolé en écoutant l’une des nombreuses péripéties d’Amber durant l’été. Elle savait raconter les histoires, je ne pouvais pas le nier. Les autres membres de la bande ne m’ignoraient pas et je parvins assez facilement à placer quelques mots. Chose qui me surprit car prendre la parole devant du monde n’était pas quelque chose d’innée chez moi. A la fin du repas j’avais réussi à mémoriser les noms des amis d’Amber : il y avait Alex et Jenny, les opposés, lui brun et maigre, elle, blonde et bien en chair, et Jessy et Karin, le couple modèle, du moins en apparence, elle brune les cheveux longs et raides avec une paire de lunette sur le nez qui renforçait la sévérité de son visage, lui, grand et baraqué, de graisse ou de muscle je ne pus le déterminer avec certitude sous son pull et les cheveux très courts genre militaire. Si à première vue ils formaient un groupe très hétérogène, en réalité, ils se ressemblaient tous dans leur façon de penser. Ils riaient aux mêmes blagues et critiquaient les mêmes choses.

Amber m‘interrogea de nouveau sur ma vie, rappelant ainsi à tout à chacun que j’étais une étrangère qui s’immisçait dans leur groupe. Aux vues des questions qu’elle me posait on aurait dit qu’elle cherchait à montrer que ma vie était banale, sans intérêt. Le pire c’est que c’était le cas. Ma vie jusqu’à maintenant n’avait rien eu d’extraordinaire. J’ai toujours pensé que je faisais partie des seconds rôles dans ce monde, j’avais tendance à laisser la place libre sur le devant de la scène à qui souhaitait l’occuper, peu désireuse d’être sous le feu des projecteurs. Je ne m’en formalisai pas, et malgré ce que disait Lena je sentais bien que cette fille avait une dent contre moi avant même de me connaître. Je n’allais sûrement pas me coller la migraine à cause de ses préjugés.

Une personne occupa cependant mes pensées durant tout le repas et je ne pus m’empêcher de le chercher des yeux, discrètement, feignant d’observer l’architecture du lieu mais en vain. Espérant le voir en cours l’après-midi, j’avais poussé un soupir en constatant son absence. Lena m’avait d’ailleurs regardé avec un air interrogateur, j’avais alors prétexté mon envie de retourner en vacances.

La nuit tomba tandis que nous étions attablés pour déguster notre dîner. En sortant de la fac, l’air frais de la journée devint froid comme la glace et un frisson me parcourut. Avec Lena nous marchions côte à côte en parlant de tout et de rien. C’était tellement facile de parler avec elle. Elle avait toujours un avis, une remarque, quel que soit le sujet que l’on abordait. Au moment de nous séparer nous nous souhaitâmes bonne nuit et je regagnai ma chambre en toute hâte, avec l’envie irrésistible de me blottir bien au chaud sous la couverture.

Mais avant, un mail à Daylan s’imposait. Je ne lui avais pas donné de nouvelles depuis mon arrivée. Le connaissant, il devait tourner en rond comme un lion en cage en attendant un signe de vie de ma part. Je branchai mon ordinateur portable et me mis en pyjama en attendant qu’il démarre. Une fois en tenue je m’assis face à l’écran, en blottissant mes jambes contre la poitrine. Je réfléchis quelques instants avant de rédiger mon message :

Salut petit frère !

Je suis bien arrivée ! Tout se passe bien ici, j’ai rencontré une fille super avec qui je m’entends bien. Pour le moment je n’ai eu que deux cours donc je n’ai pas grand-chose de nouveau à te raconter. J’espère que pour toi la rentrée s’est bien passée ?! En tout cas ici le temps est plutôt frisquet, le soleil de la France me manque mais ça fait du bien de revenir ici, c’est reposant.

Tu transmettras le message aux parents quand ils appelleront ok ?

Tu me manques Daylan… Je t’embrasse très fort ! Prends soin de toi !

Ta grande sœur, Emie.

Une fois le message envoyé je regardai l’heure : 21h. Il était tôt mais la fatigue m’arriva comme un coup de fouet, happée par la chaleur du lieu et l’ambiance chaleureuse dégagée par ma lampe de chevet. Je mis un peu de musique, éteignis la lumière et me blottis sous la couverture.La mélodie me transporta à mille lieux de la réalité, elle était envoûtante et apaisante à la fois. J’appuyai ma tête contre le coussin dont la fraîcheur eu raison de mes dernières tentatives pour garder les yeux ouverts. Je tentai tant bien que mal d’orienter mes rêves vers un scénario précis, en vain. Le sommeil m’emporta sans que je m’en rende compte.

« Dis mon amour, tu es parti ce jour-là. Pourquoi ? Qu’as-tu fui si loin de moi ? »

Chapitre 4

Le lendemain, je me réveillai avec un sentiment de mal être, le même que j’avais ressenti en arrivant en France il y a quelques années. Je ne savais pas exactement pour quelle raison j’étais revenue ici, mais cette raison n’était plus là aujourd’hui, je le ressentais au fond de moi. Je crus d’abord que cela était dû à l’absence de mon frère, mais je compris très vite qu’il n’y était pour rien lorsque midi arriva et que mes yeux balayèrent la foule affamée d’un seul mouvement, espérant croiser un reflet vert émeraude. Une douleur inconnue me comprima la poitrine et je ne pus réprimer un soupir emplit de tristesse.

—Ça va ? S’inquiéta Lena

—Oui, ce n‘est rien, la rassurai-je en tentant de sourire.

— Ma mère me disait toujours que si j’avais été un homme j’aurai pu être curé.

— Curé ? M’étonnais-je.

— Oui. Enfin seulement pour la partie où il écoute la personne qui est dans une boite.

Je souris en imaginant le personnage.

— Elle a raison, dis-je en m’apercevant que Lena prêtait toujours attention au moindre mot qui sortait de ma bouche.

— A défaut d’être un homme, je peux jouer le rôle d’un curé si tu veux, me proposa-t-elle.

—Ça va aller, la rassurai-je.

— Toi aussi tu aurais pu le devenir. Surtout pour le côté où je ne parle jamais de moi.

Ce n’était pas un reproche, loin de là. Elle avait dit cela en souriant, m’acceptant comme telle.

Je n’avais pas spécialement envie d’en parler surtout qu’il n’y avait rien à dire. Je ne lui avais parlé qu’une seule fois, je ne connaissais rien de lui, comment pouvait-il me manquer ? C’était stupide ! Pourtant, dès l’instant où son regard avait croisé le mien s’en était fini. Son existence avait été gravée en moi à tout jamais, et son absence ne faisait qu’accentuer le manque qui me tenaillait le cœur. Je repoussai ces pensées de mon esprit avant que les larmes ne décident de pointer leur nez. La simple idée qu’il ne revienne jamais m’était insupportable. Je décidai alors de me concentrer sur les cours qui s’enchaînèrent, mais dont je ne parvins pas à retenir quoique soit.

Le soir, Amber annonça qu’elle organisait une soirée pour fêter la rentrée. Pour l’occasion elle avait loué une salle qui se trouvait à quelques pâtés de maison de la fac, ce qui permettrait à tout le monde d’y aller à pied et donc de pouvoir boire sans risquer de devoir prendre le volant.

— Tu es invitée bien sûr, avait-elle ajoutée à mon intention avec son habituel geste de la main qui vous faisait culpabiliser de manger les frites avec les doigts.

— Merci, lui répondis-je plus par politesse que par réelle gratitude.

Les fêtes d’étudiants n’avaient jamais été mon truc. Trop de monde, trop d’odeurs, trop de bruits. Sans parler de ceux qui ne venaient que pour « chasser » et à tous les coups c’était vers moi qu’ils venaient. A croire que j’avais un aimant à mâles bourrés d’hormones en moi. Lena étant presque obligée d’y aller au risque de vexer Amber, elle me supplia pour que j’y aille avec elle.

— S’il te plaît Emie ! Ne me laisse pas toute seule !

— Tu ne seras pas seule, lui répondis-je, il y aura Amber, Brenn et les autres non ?

— Oui mais chaque année c‘est pareil, me répondit elle avec une mine boudeuse. Je m’ennuie à mourir.

Je soupirai fortement.

— D’accord, t’as gagné, dis-je laissant tomber mes bras en signe de défaite, je viendrai !

— T’es géniale, cria-t-elle en sautant sur place.

Je ris malgré moi, amusée par ses réactions disproportionnées, mais tellement sincères.

Mercredi, jeudi, et vendredi, jour de la fête et surtout dernier jour de la semaine. Réveil à 7h, petit déjeuner avec Lena et les autres, cours puis envoi d’email à mon petit frère, la routine commençait à s’installer. Lena et moi devenions de plus en plus proches alors que seulement une semaine était passée depuis notre première rencontre. Nous étions inséparables, comme deux amies d’enfance. Cette proximité m’aidait à ne plus penser à Julian qui n’était toujours pas réapparu. L’inquiétude avait pris la place sur tout le reste, si bien que j’eus été obligée de tout raconter à Lena qui s’inquiétait de ma tristesse grandissante. Et elle n’était pas la seule.

— T’a enterré ta mère ou quoi ? M’avais demandé Amber tout à trac alors que comme d’habitude nous étions attablés pour manger.

— Pardon ? Avais-je répondu ahurie.

—Excuse-moi mais tu plombes l’ambiance là ! J’espère que ta mauvaise humeur ne gâchera pas ma fête de ce soir !

Je n’en croyais pas mes oreilles ! C’était tout ce qui l’inquiétait ? Que sa fête se déroule sans accroc ? Quel problème avait-elle qui la fasse craindre à ce point les imprévus ? Je ne cherchais pas plus cependant, trop énervée pour analyser quoique ce soit.

— Je suis préoccupée, tu permets ?! Répondis-je furieuse