Sac de nœuds à Trévignon - Serge Le Gall - ebook

Sac de nœuds à Trévignon ebook

Serge Le Gall

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Opis

Une énigme avec beaucoup d'inconnues

Laura a peur. Sa voiture glisse inexorablement vers l’étang de Loc’h Coziou en Trégunc, et la ceinture de sécurité refuse de se détacher. Dans quelques minutes, l’eau noire va engloutir la jeune femme…
Dans sa nouvelle maison de Trévignon, la magistrate Lorraine Bouchet veille jalousement sur le commissaire Landowski…en vacances ? Pas le temps, les affaires reprennent…
La jolie Laura se place sous la protection du grand flic pour cacher sa part d’ombre. Sa mère, Helena, manie le revolver comme une professionnelle. Thomas Lösch, ex-agent de l’Allemagne de l’Est, échafaude son plan mortel. Des braqueurs géorgiens, montés de Marseille, pourraient bien recommencer à tuer pour l’honneur. Tout ce petit monde joue aux poupées russes, mais il ne faut pas agacer le divisionnaire !

Retrouvez le commissaire Landowski dans le 19e tome de ses enquêtes palpitantes !

EXTRAIT

— Comment je vais savoir si c’est fini ?
Il fit un pas et s’avança à la toucher. Elle était seule face à lui. Il faisait nuit. Il faisait frais. S’il tentait quelque chose contre elle maintenant, personne n’en saurait jamais rien.
S’il décidait d’en finir tout de suite avec elle, il n’avait que l’embarras du choix. L’eau noire de l’étang engloutirait son corps et l’ensevelirait dans la vase. Il avait certainement tout prévu. S’il faisait disparaître la voiture, on ne penserait pas à chercher la jeune conductrice dans ce coin perdu en retrait du littoral, sur un chemin sans issue lui-même interdit à la circulation des véhicules à moteur.
D’une voix glaciale, il lui lança :
— Je te le dirai, le moment venu !
D’un geste vif, il lui prit le poignet gauche et serra très fort en tordant lentement.
Laura se haussa sur la pointe des pieds pour tenter d’atténuer la douleur.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Editions Bargain, le succès du polar breton. – Ouest France

À PROPOS DE L'AUTEUR

Serge Le Gall vit et écrit à Pont-Aven. Côté Enquêtes, il s’appuie sur son expérience professionnelle dans le milieu judiciaire. Côté Suspense, il aime bien jouer à cache-cache avec son lecteur.
Le commissaire divisionnaire Landowski est son personnage fétiche.

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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près, ni de loin, avec la réalité, et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

REMERCIEMENTS

- À Roger RODE, peintre et sculpteur, qui m’a donné, à son atelier de Kervic en Névez, un cours de peinture sans lequel celui de Lorraine Bouchet serait désespérément resté en noir et blanc.

« L’écharpe brodée de WanA séduit la belle concubine.Le roseau fragile se plieDevant les amants magnifiquesMais la colère de l’empereurMontera jusqu’au ciel. »

Uchen Yang,Infatigable voyageur chinois(Période des Cinq Dynasties - Xe siècle)

I

— Si tu n’obéis pas, je te tue !

L’homme se dressait devant elle, menaçant.

— Je t’interdis de sortir de la zone des étangs avant que tout ne soit terminé !

Dans la lumière des phares de la voiture fatiguée de la jeune femme, il paraissait fantomatique, dangereux et fou. La brume de mer en s’effilochant sur les dunes brouillait le sombre décor.

Complètement déstabilisée et inquiète pour sa vie, Laura posa timidement la question :

— Je vais dormir ici ?

L’homme ricana comme un macaque dérangé à l’heure du déjeuner, puis il balança :

— S’il le faut ! Il ne fait pas froid en cette saison. Tu as bien une couverture dans ta voiture, non ?

— Oui mais…

Laura ravala sa question. Soudain, elle avait vraiment peur, au point de sentir monter au fond d’elle une vague de désespoir.

En venant ici, à cet important rendez-vous, elle ne pouvait pas s’attendre à ce dérapage inattendu et si violent. Elle était désemparée. Elle était loin d’imaginer que cela irait aussi loin.

Elle se hasarda à poser une nouvelle question :

— Comment je vais savoir si c’est fini ?

Il fit un pas et s’avança à la toucher. Elle était seule face à lui. Il faisait nuit. Il faisait frais. S’il tentait quelque chose contre elle maintenant, personne n’en saurait jamais rien.

S’il décidait d’en finir tout de suite avec elle, il n’avait que l’embarras du choix. L’eau noire de l’étang engloutirait son corps et l’ensevelirait dans la vase. Il avait certainement tout prévu. S’il faisait disparaître la voiture, on ne penserait pas à chercher la jeune conductrice dans ce coin perdu en retrait du littoral, sur un chemin sans issue lui-même interdit à la circulation des véhicules à moteur.

D’une voix glaciale, il lui lança :

— Je te le dirai, le moment venu !

D’un geste vif, il lui prit le poignet gauche et serra très fort en tordant lentement.

Laura se haussa sur la pointe des pieds pour tenter d’atténuer la douleur.

— Ne joue pas avec moi, sinon tu vas souffrir… Laura frissonna, puis elle dégagea lentement son bras, l’obligeant à desserrer son étreinte. L’homme lâcha prise parce qu’il le voulait bien.

— Si tu m’y obliges, tu n’imagines même pas à quel point je pourrais te faire mal avant de te tuer ! dit-il encore, comme s’il était nécessaire d’amplifier la menace.

La main droite de la jeune femme se relâcha lentement au point de laisser tomber le sac à main sur le sol herbeux. L’air frais remontait le long de ses cuisses nues. Elle ne pourrait se retenir encore longtemps.

Elle serra les jambes et croisa les bras comme une écolière bien sage. Sage, il aurait fallu l’être avant pour ne pas se retrouver là, seule face à un homme prêt à tout. Prêt à tuer.

Il leva le bras droit.

— Si tout marche comme prévu, je passerai cette nuit. Sinon demain. Dégage maintenant et reste tranquille dans ton coin, sinon…

Laura hésita à obéir. Il lui restait encore un peu de résistance qu’elle avait envie d’épuiser dans un dernier sursaut. Elle se souvint du pourquoi de tout ça et elle se soumit sans gloire. Elle tourna les talons et marcha d’un pas décidé vers sa voiture. Avant de prendre place au volant, elle respira un bon coup. Elle claqua rageusement la portière et elle lança le moteur. Elle fit un demi-tour sur le parking de la Maison du Littoral en faisant crisser les gravillons épars. Ensuite, elle franchit le passage habituellement fermé par la barrière de bois affichant les interdictions habituelles. Une fois rendue de l’autre côté, elle s’engagea dans le chemin carrossable comme si elle entrait dans l’inconnu. Brutalement, elle appuya sur l’accélérateur puis, pied au plancher et vitre ouverte, elle cria comme un défi :

— Viva la muerte !

II

Le commissaire divisionnaire Landowski étouffa discrètement un léger bâillement. On l’avait beaucoup sollicité ces derniers temps, au point qu’il avait un paquet d’heures de sommeil à rattraper et qu’il ne voyait pas vraiment comment il allait faire pour remettre les compteurs à zéro.

Il n’avait guère fréquenté le quatre-vingt-quatre de la rue de Villiers à Levallois-Perret, ces derniers temps. L’endroit n’incitait pas vraiment au tourisme. Après le limogeage de Bernard Squarcini dit le Squale, le patron de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI), il y avait eu quelques mouvements divers dont Landowski n’était pas très friand. Quand le simoun1 se levait, il avait l’habitude de se mettre à l’abri. Non pas qu’il eût peur de faire partie d’une quelconque charrette, mais tout simplement parce qu’il connaissait trop bien les effets des dégâts collatéraux.

Il ne comptait pas que des amis dans la Grande Maison. Des inimitiés graves l’avaient contraint à agir contre des collègues peu sourcilleux sur les règles déontologiques et, s’il avait marqué des points, son avenir n’était pas radieux pour autant.

En clair, si des malfaisants cherchaient à obtenir sa tête, il préférait éloigner son col du couperet. L’affaire récente des Montagnes Noires était arrivée à point nommé pour qu’il puisse se refaire une santé loin des miasmes de la banlieue parisienne. Ensuite, il avait continué en tirant des bords au large afin de ne pas entrer dans l’œil du cyclone.

Si pendant toutes ces années, il avait conservé sa place au sein de l’institution, c’était parce qu’il y avait encore quelques amis et qu’il ne manquait pas d’intelligence.

Ainsi que quelques dossiers secrets soigneusement planqués. On n’est jamais trop prudent même quand on se place du côté de la loi et, quand on en fait partie, on connaît toutes les ficelles. Il ne se voyait pas en suicidé volontaire laissant une lettre pourrie expliquant faussement son geste. Les cadavres de la République se retournent régulièrement dans leur tombe.

Ce dimanche-là, le célèbre policier devait rentrer à Paris.

Ces derniers jours, il était à Marseille pour donner quelques heures de cours à un groupe de stagiaires lors d’une formation décentralisée. Samedi soir, il avait assisté à une remise de médailles sous les ors de la préfecture, puis il avait participé au banquet donné en l’honneur des récipiendaires.

Ce dimanche, il avait flâné dans la ville pour tenter de percevoir les vibrations du Sud qui n’était pas si loin. Il gardait toujours en lui une véritable nostalgie de l’Afrique. D’ici, en levant le regard vers la Méditerranée qu’il apercevait à peine au-delà du Fort Saint-Jean, il croyait toucher l’âme de là-bas.

Plus loin dans ses souvenirs toujours vivaces, il revoyait le désert et la fraîcheur du soir caressant la peau sombre d’Aïcha alors qu’ils s’étaient discrètement éloignés du campement. Son regard de braise plus inoubliable encore que le reste et ce sentiment d’amertume de n’avoir pas choisi définitivement l’aventure. Puis toutes ces expériences extrêmes qui forgent un homme avant de lui donner matière à une inévitable mélancolie.

Ce soir, il avait longuement traîné sur le Vieux Port. Des bateaux s’en allaient encore vers la mer comme celui qui l’avait emmené là-bas et il ne se lassait pas de regarder leur sillage bouillonnant disparaître lentement. Ensuite, il avait tourné le dos à ces images anciennes qui lui revenaient en boucle, au point de le bousculer un peu trop, puis il avait hélé un taxi pour monter vers la gare Saint-Charles où il prendrait le dernier train du soir pour Paris.

Alors qu’il s’ennuyait ferme dans la salle des pas perdus, son portable avait vibré contre sa cuisse. Il avait suffi de quelques mots pour qu’il change son fusil d’épaule et se mette à dévaler les escaliers extérieurs.

Tout en bas l’attendait déjà une voiture de police banalisée diligentée par le patron de l’Évêché2, un camarade de promotion.

Depuis quelque temps, ça flinguait dur dans la cité phocéenne. Les malfrats abandonnaient royalement leur retraite à la Caisse des Dépôts en se faisant dessouder comme au bon vieux temps de Carbone et Spirito.3

Sur la commune de Pennes-Mirabeau, les riverains d’une pinède avaient entendu une forte explosion puis, en sortant de chez eux, ils avaient vu une voiture en flammes au bout d’un chemin. Plus tard, les pompiers avaient découvert trois cadavres calcinés dans la carcasse fumante d’une Audi A3. Les corps étaient tous les trois à l’arrière, deux assis et le troisième allongé aux pieds des autres.

Quand Landowski était arrivé sur place, il avait remercié son collègue de l’avoir fait chercher, aussitôt les faits signalés, puis ils s’étaient approchés ensemble de madame la procureure d’Aix-en-Provence, arrivée elle aussi sur les lieux. Tous trois, debout à quelques mètres des décombres fumants, avaient émis quelques hypothèses : règlement de compte, trafic de stupéfiants, tueurs opérant depuis les sièges avant, méthode dite du “barbecue” déjà utilisée à plusieurs reprises dans la région.

Du coup, Landowski avait été contraint de différer son départ et il avait pris le train tôt dans la matinée du lundi. Une fois arrivé chez lui à Paris, il s’était laissé tomber tout habillé sur le lit et il s’était endormi au milieu des enveloppes récupérées dans la boîte à lettres mais qu’il n’avait pas eu le courage d’ouvrir.

Son foutu portable, allumé en permanence par nécessité de service, l’avait réveillé en début de soirée. Il avait eu bien du mal à extraire l’importun de sa poche et à remonter l’écran devant ses yeux.

Le message disait :

« Rapl moi 2 m’1 / G envi 2toi / je t’M / BZoo.L. »4

1. Vent chaud et violent du désert.

2. Surnom de l’Hôtel de Police de Marseille à cause de l’origine de l’immeuble.

3. Caïds de la pègre de Marseille. (1920-1940).

4. « Rappelle-moi demain. J’ai envie de toi. Je t’aime. Bisous. » (écriture SMS).

III

Laura poussa un cri.

Une sorte de plainte rauque, empreinte de frayeur et de désespoir.

La vieille Peugeot venait de se déplacer de quelques centimètres dans un mouvement à peine perceptible. Elle avançait vers l’extrémité du talus herbeux que la jeune fille apercevait à peine à deux mètres du capot. Ensuite, ce serait le basculement inexorable dans l’eau noire de l’étang qu’elle ne voyait presque plus dans le faible pinceau lumineux des phares.

Quand Laura avait quitté façon Grand Prix le petit parking situé devant la Maison du Littoral, elle n’avait pas été étonnée de voir la barrière de bois ouverte pour laisser le passage. Elle avait immédiatement pensé que l’homme du rendez-vous avait décidément tout prévu.

Ce qui ne l’était pas, ce fut cette violente lumière crue venant en plein sur elle, comme si un imposant véhicule fonçait dans sa direction. La seule solution pour ne pas être percutée était de quitter le chemin sans attendre. Elle avait crié très fort en donnant un coup de volant à droite et, pied au plancher, elle avait compté sur un sursaut salvateur du tas de ferraille. La voiture, brusquement sollicitée, avait hésité une fraction de seconde, puis le moteur s’était goinfré d’essence avant de lancer la vieille carcasse dans un crapahutage en crabe sur le versant du talus. Quelques secondes plus tard, celle-ci s’était immobilisée à quelques mètres de la première ligne de roseaux, moteur calé.

Laura se cramponna à la ceinture de sécurité comme si le fait d’être sanglée au siège pouvait encore lui être d’une quelconque utilité. Tout à l’heure, quand elle roulait vers la Pointe de Trévignon, elle avait bouclé sa ceinture pour se conformer à la réglementation. Elle n’avait vraiment pas envie d’être arrêtée par une patrouille de gendarmerie. S’ils avaient opéré une fouille en règle, elle aurait peut-être eu du mal à s’expliquer.

Maintenant que la voiture était en arrêt forcé, le harnachement ne s’imposait plus. C’était même l’inverse. Si le véhicule continuait à glisser, elle devrait se libérer de toute attache pour avoir une chance de s’extraire de l’habitacle avant de faire le plongeon.

Cette eau sombre et stagnante devait être froide comme la mort. Elle frissonna encore, puis elle tenta de balayer ses idées noires. Tout à l’heure, elle était contente de rouler vers la Pointe pour retrouver sa mère. Il avait fallu de peu de chose pour que tout bascule du mauvais côté. Là, maintenant, elle sentait l’espoir s’effilocher.

Jusqu’à ce moment, elle n’avait pas imaginé le pire. Si elle n’avait pas oublié de reprendre son sac avant de franchir la barrière, elle aurait pu passer un appel de son portable et signaler son accident stupide. Elle n’avait rien d’autre sur elle que cette jolie petite robe noire qu’elle avait passée pour faire plaisir à sa mère. Elle avait trop l’habitude de se balader en jeans et tee-shirt pour ne pas étonner agréablement en affichant sa féminité. Seulement, il n’était plus temps de faire dans le glamour. En ces circonstances, elle était fragile et presque nue face à son destin.

Tant pis. Elle serra le volant à s’en faire blanchir les articulations pour se motiver. Elle allait sortir de cette bagnole, rebrousser chemin, quitter ce lieu lugubre puis frapper à la première maison où elle verrait de la lumière. Elle parlerait d’un accident sans donner trop de détails. Ensuite, on viendrait la chercher pour qu’elle parte d’ici, elle prendrait un bain, s’habillerait de vêtements plus chauds et tout cela ne serait plus qu’un très mauvais souvenir. Pour le reste, il serait toujours temps de voir.

Son véhicule immobilisé, elle avait respiré un grand coup pour décompresser. Son front était mouillé de sueur et ses mains étaient moites. Son cœur cognait fort dans sa poitrine. Ce mastodonte un peu fou et lancé à pleine vitesse l’aurait broyé comme un fétu de paille si elle n’avait pas réagi au quart de tour. Il s’en était fallu de peu.

Elle appuya sur le rectangle rouge pour débloquer la ceinture. Il ne se passa rien. Elle geignit comme un animal blessé. Quand elle répéta fébrilement la pression, elle n’entendit pas le léger bruit métallique indiquant la libération de la sangle. Elle tira dessus de sa main gauche, donna quelques coups secs pour se défaire d’un éventuel blocage. La ceinture resta bien en place, collée sous son sein droit.

Laura était prise au piège.

Elle devait se rendre à l’évidence. Elle ne pouvait pas sortir de la voiture. Elle aurait beau crier, personne ne pouvait l’entendre. Il faisait nuit. Elle était loin des routes fréquentées, des zones habitées. De la vie.

Restait le klaxon. Elle appuya frénétiquement. Sans autre succès qu’un chuintement de baudruche qui se dégonfle. Tant pis si elle allait devoir emballer le moteur pour chercher le contact des pneus avec le sol. Un mètre ou deux en arrière la mettrait à l’abri des caprices du talus humide. Ce serait déjà ça.

Elle essaya le démarreur. La faible lueur des phares disparut aussitôt. Depuis une heure qu’elle était coincée feux allumés dans cet endroit, elle avait épuisé la charge de la batterie fatiguée. La petite voiture était loin d’être une première main et, une fois de plus, elle montrait ses faiblesses.

Laura cria à nouveau. Une plainte se terminant dans un filet de voix pathétique et douloureux. Elle avait le souffle court et l’estomac au bord des lèvres. Une nouvelle secousse venait de pousser le véhicule dans le début de la courte pente. Cette fois, c’était du sérieux. La malchance était en train de lui jouer un sale coup. Elle se plaqua contre le siège, s’arc-bouta sur les pédales, puis elle se figea. Ne pas bouger d’un cil. La stabilité de la voiture était à ce prix.

Mais le destin avait décidé d’être au rendez-vous et de se payer une bonne tranche de malheur en ce lieu, avant de s’en aller plus loin bousculer des vies et ravir le bonheur si difficilement acquis. Laura n’avait pas le pouvoir de s’y soustraire. Elle était à la merci des éléments. Saucissonnée à l’intérieur de l’habitacle et seule dans la nuit, personne n’aurait donné cher de sa vie.

Elle sentit la carcasse de ferraille frémir légèrement, comme si une mise en mouvement se préparait tranquillement. Son cœur se mit à battre la chamade. Les pneus perdirent peu à peu de leur adhérence et la glissade recommença lentement.

Comme si quelqu’un avait les mains posées sur le coffre pour contrer toute tentative de la conductrice et contribuer au mouvement.

Laura n’avait même plus envie de crier. Sa bouche s’ouvrait toute grande, mais aucun son n’en sortait. Il ne servait plus à rien de résister. Elle n’avait plus la main. Elle n’était qu’une pauvre chose prisonnière des éléments et condamnée à la disparition. Peut-être même sans fleurs ni couronnes.

Elle supposa avec tristesse qu’elle n’en avait plus pour très longtemps. Elle se mit à espérer que la suite se passe rapidement. Elle fermerait les yeux et elle ouvrirait la bouche toute grande pour hâter sa fin.

Surtout ne pas souffrir pour se débattre comme un animal pris dans un filet. Se laisser aller, se laisser envahir à couper le souffle.

Tandis que le capot pénétrait lentement dans l’eau, elle pensa à sa mère. Cruelle épreuve pour elle de revoir le corps de sa fille morte, extrait de l’eau vaseuse de l’étang. Ventre gonflé et pâleur lunaire d’un cadavre indécent. Regard de poisson mort. Robe en chiffon, collée à sa peau et l’exhibant sans retenue. Puis ses pieds nus dépassant de la bâche en plastique noir posée sur le talus herbeux tandis que les autorités échangeraient des banalités à deux mètres de là, cigarette au bec.

Même si ses rapports avec sa mère n’étaient pas au beau fixe depuis quelque temps, elle aurait voulu avoir le temps de lui dire des choses, de ces choses futiles qui deviennent si importantes quand on regrette de ne pas les avoir dites.

L’eau froide avait insidieusement envahi la zone du moteur. Elle sourdait maintenant au niveau des pédales et mouillait les pieds de la jeune femme. C’était froid, presque visqueux et nauséabond.

Le remplissage de l’habitacle allait se faire assez vite puisque le véhicule glissait inexorablement. À un moment donné, le poids de l’eau sur l’avant allait l’emporter et la petite voiture serait brusquement happée par l’onde tranquille.

Tout à coup, le siège de la conductrice se gorgea d’eau comme une éponge au point de mouiller le haut de ses jambes puis sa culotte à travers le tissu si fin de la courte robe noire. Cette sensation humide, envahissante et indécente semblait annoncer l’issue fatale. Du corps en vie au cadavre.

Là-bas, vers le hameau de Kerlin, il y avait de petites lumières jaunes qui apparaissaient en pointillé à travers les roseaux, au gré du vent. Des fenêtres, des maisons. Avec des gens à l’intérieur. Paisibles. Vivants.

C’était de sa faute tout ça et le pire était encore à venir.

Laura ferma les yeux et se mit à pleurer.

IV

Landowski freina un peu sec.

Quand il l’avait rappelée le lendemain matin, Lorraine avait dit :

« Tu passeras le virage. Tu sais, juste devant la maison du ministre qui a démissionné à cause d’une affaire de logement de fonction. Ensuite, tu prendras la première route à gauche quand tu verras des barrières blanches…»

Et là devant lui, il y avait une clôture correspondant parfaitement à cette description. Pour l’instant, il s’était plutôt bien débrouillé pour arriver sur zone. La Pointe de Trévignon, il connaissait un peu et il appréciait beaucoup. Deux ans auparavant, un gourou criminel l’avait baladé dans ce coin-là avant de jouer au marin de lande du côté des Îles Glénan.

Lorraine Bouchet, sa compagne magistrate au Parquet de Paris, l’avait tanné pendant quelques jours pour que le divisionnaire laisse un peu tomber les affaires criminelles et accepte de passer deux petites semaines de vacances en Bretagne.

Avec elle.

Quelques années auparavant, la magistrate avait découvert le lieu grâce à sa camarade de fac, Stéphanie Rannou, qui habitait près de Pont-Aven. Lors de vacances estivales émaillées de péripéties par l’affaire désormais appelée “La secte de l’Aven” dans la mémoire populaire, elle avait eu l’honneur et l’avantage de rencontrer un commissaire solitaire et un peu macho appelé Landowski.

Puis de coucher avec lui.

Depuis et après quelques chassés-croisés dignes d’une série télévisée de type Novelas1, ils filaient le parfait amour. Enfin presque.

Landowski n’affectionnait pas particulièrement le temps de repos. Dans sa déjà longue carrière, il avait rarement pris le temps de souffler. Le crime était sa dope et le grand banditisme son fonds de commerce. Des malfrats, il en avait fait aux pattes plus que bien d’autres qui pantouflaient dans les bureaux. Plusieurs fois, il avait failli y laisser sa peau sans que le risque ne finisse par lui commander de lever le pied.

Lorraine, en entrant dans sa vie, avait réussi à le calmer un peu, tout en le protégeant jalousement de lui-même. Maintenant, il se laissait faire. Discrètement, hein ! Pas question d’avouer qu’il abdiquait devant une femme, même si c’était par amour. Il n’avait pas envie de donner à rire à ses collègues de la DCRI.

En père peinard, de quoi se faire klaxonner par un jeune conducteur pressé, il prit son temps pour tourner à gauche. La pancarte indiquait Hent Men Du. Il pensa que le premier mot devait vouloir dire rue, route ou chemin. Pour le reste, il demanderait.

Il roula lentement de peur de passer devant le signal qui devait le faire stopper. Lorraine en avait de ces idées ! Pourquoi diable avait-elle décidé d’accrocher une grappe de ballons multicolores à l’endroit du rendez-vous au lieu de l’attendre tout simplement sur le bord du chemin ?

Il suffirait d’un signe.

Landowski dépassa une parcelle de terrain présentant une dalle en béton posée en son centre puis une seconde semblable à la première avec davantage d’arbres en périphérie. Pas de ballons en vue pour l’instant. Il continua sur plusieurs centaines de mètres sans rien remarquer de particulier. Au bout de la route, il arriva à un croisement. Faisant l’angle, il y avait un café-alimentation, Le Tropical. En bordure de route, quelques voitures de clients étaient sagement rangées à la queue leu leu.

Landowski s’engagea dans la voie et roula au pas. Plus loin, il descendit de voiture et il flâna un moment, les mains dans les poches, le long du chemin appelé Hent Trezkaou, selon la plaque émaillée. Il comptait un peu sur le hasard pour tomber sur Lorraine.

N’ayant pas encore repéré de ballons multicolores, il jugea qu’il s’était fourvoyé et il revint sur ses pas. Il reprit la voiture. Il fit demi-tour devant des conteneurs à déchets et il repassa devant le café-alimentation. De retour dans le chemin que lui avait indiqué Lorraine, il finit par la voir, elle, debout sur le bord de la voie, habillée en pom-pom girl et affublée d’un tutu composé de ballons colorés. La surprise était de taille pour Landowski.

Il descendit sa vitre. Lorraine s’approcha.

— C’est ici ! dit-elle, joyeuse.

Elle caressa les ballons colorés en lui faisant un clin d’œil. Le commissaire soupira.

— Ici ? Il n’y a rien ! Et si c’est ailleurs, je ne vois ni maison ni chemin pour y aller !

— C’est ça le truc, Lando ! Un nid douillet à l’abri des regards, des importuns et des vendeurs d’aspirateurs ! Juste pour toi et moi !

Il aurait dû sauter de joie. Ce n’était pas vraiment son genre.

— Et on y va comment dans ta tanière ? demanda-t-il d’une voix ironique.

— À pied ! dit gaiement Lorraine qui sautillait sur place pour rester fidèle à son costume.

— Et la voiture ?

— Tu la laisses là. Y a pas de voleurs ici !

Le commissaire manœuvra pour dégager la voie le plus possible, puis il sortit du véhicule. Machinalement, il remonta sa ceinture. Lorraine fronça les sourcils en le regardant faire et elle le pointa du doigt.

— Ne me dis pas que tu es armé !

Landowski haussa les épaules. Il ne nia pas.

— Je le crois pas ça ! dit la magistrate, mains sur les hanches. On n’est pas au Far West ici !

— Toi, tu le sais, mais les malfaisants, hein ? Alors je sors couvert !

Lorraine secoua la tête.

— J’aime pas bien les armes à feu, tu le sais. En avoir chez soi c’est risquer de s’en servir un jour et de faire une grosse connerie !

— Tu sais bien que j’ai toujours ce qu’il faut avec moi. Des fois, ça sauve !

Landowski tapota la crosse de son arme de service, un Glock 26. Le geste irrita Lorraine qui ferma le ban en lançant :

— Allez viens, flic !

Celui-ci se laissa entraîner dans un dédale de haies et de murets. Sa compagne marchait devant lui, les hanches ondulant façon carnaval.

— Tu sais que tu es mignonne avec les petits ballons ! dit-il pour se faire pardonner.

Elle se retourna.

— Un compliment ? Mais c’est Byzance ! Le commissaire deviendrait-il un brin sentimental ?

Il répondit sur le même ton :

— Fais gaffe ! Tu vas me vexer !

Elle prit un air malicieux et lui dit :

— Si tu es bien gentil avec moi, ce soir, je te laisserai les éclater un à un avant de…

Lorraine força son rire et reprit sa pérégrination de scout pendant quelques dizaines de mètres encore, puis ils arrivèrent tous les deux au pignon d’une maison blanche. En face d’eux, après le petit parking à l’ombre, s’étirait une voie goudronnée bordée d’arbustes colorés et menant à une autre route. Sur la droite, le paysage s’ouvrait sur des vagues de verdure descendant vers le rivage.

Au fond, la mer !

— Sur la droite, cette tourelle de sous-marin, c’est un rocher appelé Men Du. Ensuite, tu as l’Île Verte, le dodo des mouettes du coin. Ensuite, l’île de Raguénez qui n’en est pas une à marée basse.

— C’est joli !

— Tu comprends maintenant ? demanda-t-elle.

— Je comprends quoi ?

— Que je t’ai fait venir de l’autre côté la maison pour préserver la surprise !

— De cette location, on voit la mer, c’est ça ?

— T’es ballot ou quoi ? Lorraine s’éloigna de quelques pas. Elle releva la tête en direction du soleil qui venait de se défaire d’un nuage indolent. Elle lissa ses cheveux, puis elle ferma les yeux.

Le commissaire divisionnaire se souvint tout à coup des phrases dites par la magistrate, juste à la fin de l’épisode du gourou. Elle avait parlé d’un panneau d’agence immobilière accroché à la clôture d’une maison à vendre.

C’était donc ça. Elle l’invitait à visiter le bien pour qu’il lui donne son avis. Encore un truc qui risquait de faire tartir le grand flic. En espérant ne pas avoir droit à un « Ah non, la cuisine c’est nous et…»

Une maison, il n’en avait jamais eu à lui. Pourquoi faire d’abord, puisqu’il passait son temps par monts et par vaux à pourchasser des criminels ? Un appartement, c’était pour être en surveillance en face de la planque de braqueurs ou pour se reposer un brin, avant de repartir vers de nouvelles aventures. Parfois même pour passer quelques vacances comme à Quiberon. Mais pas vraiment pour y vivre.

Il avait bien un grand appartement à Paris, non loin de chez Lorraine d’ailleurs, mais pas trop près, qui lui servait davantage de garde-meuble que d’intérieur douillet. Pour tout dire, Landowski se situait à mille lieues du banal home, sweet home et, s’il avait accepté de faire le voyage, c’était parce qu’il avait vraiment besoin de souffler un peu. Deuxième raison qu’il n’était certainement pas prêt à avouer, même sous la torture, c’était qu’il aimait Lorraine et qu’un peu d’intimité allait leur faire le plus grand bien. Le reste concernait les affaires en cours parce la maison Police ne fermait jamais.

Bien sûr, il n’allait pas se jeter au cou de sa magistrate préférée comme un adolescent impatient. Elle en aurait été la première surprise d’ailleurs. Il ne l’avait pas habituée à tant d’effusion.

Pendant quelques jours, si le crime l’oubliait un peu, il allait plus simplement goûter du plaisir d’être avec elle, d’aller à la pêche, si possible, et de vider quelques canons avec des pointures du lieu au visage marqué par les embruns.

Peut-être qu’il commençait à sentir le poids des affaires sur ses épaules, l’odeur de la poudre et les morsures du plomb imprimées dans sa chair.